‹ Ingres d'après une correspondance inéditeChapitre 8 sur 40 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

De r« APOTHEOSE d'HOMERE " à I'"AGE d'OR"

soiviiviaire:

XXI. — Retour de Montauban. — Remerciements à Gilibert et à Debia. — Impressions de la cara patria. — Le Vœu de Louis XIII passe, de l'Hotel-de-Ville, à la Cathédrale. — Ingres profite, à Paris, de sa réception triomphale à Montauban.

XXII. — L'esquisse de Y Homère. — Racine réhabilité. — Une Vénus montalbanaise pour poser l'Odyssée. — Quand le Louis XIII retournera-t-il à l'Hôtel-de Ville ?

XXIII. — Debia aide à l'accouchement homérique. — Le succès du tableau terminé. — La sculpture plus forte que la peinture. — Les Nymphes de Debia au Salon eniin. — Ce siècle est de fer pour les peintres. — Il faudrait être un Raphaël, et encore !

XXIV. — La dinde montalbanaise. — Gilibert est attendu chez Ingres. — Une lettre « durette » à M"" C. — Tout se perd, fors l'honneur d'un talent qu'on respecte.

XXV. — Souvenirs que Debia a laissés à Ingres. — Que ne peuton changer cet âge de fer en âge d'or. — Il n'y a de bon temps que pour les Tabarins artistes. — Compliments des élèves d'Ingres à Debia. — Remise des Nymphes.

XXVI. — Trop courte visite de Gilibert. — Les concerts de Baillot. — Copies de la Sixtine, de YŒdipe, du Jupiter. — Le maire et l'évèquc de Montauban négocient le transfert du Louis LU. - Le ministre est disposé à casser les vitres.

XXVII. — Commissions d'amitié faites par M1,,c Ingres. — Auber est nommé à l'Institut. — La messe du Sacre, par Cherubini.

XXVIII. — Bonheur de l'artiste et du philosophe au foyer. — L'Homère avance. — Ingres n'a jamais travaillé plus facilement. — Les projets contrariés du Sacre. — La décadence continue. — L'essentiel est de bien travailler.

Post-scriptum de M™° Ingres. — Quant Ingres travaille, rien ne peut le distraire. — M. Thévenin rapporte deux chapelets bénis par le Pape. — Elle les envoie à M'ie Gilibert.

XXIX. — La mort d'une mère. — Du. courage pour Gilibert. — 11 doit épargner la tristesse à sa jeune femme.

XXX — Debia voudra consoler Gilibert. — La mort moissonneuse. — Ingres, professeur à l'Ecole des Beaux Arts. — Les cent louis de la pension. — Le Saint-Symphorien devrait être

terminé. — Exposition d'Œdi/ic et des Nymphes au Musée Corbin. — Un ouvrage de Chenavard.

XXXI. — Les truffes de Debia bien reçues. — Les Nymphes mieux placées à l'Exposition de Gros qu'au Salon. — Le chaud-froid interdit en peinture. — Gare aux laques jaunes et aux tons trop entiers d'outre-mer. — Les nuances préférables aux tons.

XXXII. — Gilibert a des entrailles de père. — Ingres est trop paresseux en ménage. — Nommé, par 16 voix sur 17, professeur aux Beaux-Arts en remplacement de Regnault. — De l'Institut, 1.600 francs et le logement — De l'atelier, 3. 600 francs.

— De l'Ecole, 2 000 francs. — C'est la poire pour la soif. — Le Don Juan de Mozart est repris, quand la sœur du maestro meurt de misère, à 80 ans.

XXXIII. — Mauvaise plume et bon cœur. — Révolution de i83o et crime d'un roi. — Jouissons des sublimes conquêtes. — A qui ressemblent les Français? A eux-mêmes! — Le drapeau tricolore doit flotter à Montauban.

XXXIV. — Les Furies d'Ingres sont armées de plumes et de feuilles de p;ipier. — Il doit tant de lettres. — Le désenchantement de la gloire. — Trop d'efforts pour soutenir les A.rts, lui seul. — On ne l'écoute plus. Ecouterait-on Raphaël luimême ? — Il croit un peu à la lin du monde. — Son prochain tableau sera Uni, quand il sera Uni. — Après cette grande page, il rentrera dans les petits ouvrages. — Bonheur du cercle de famille. — Baillot y a mangé sa part de truffes.

XXXV. — G libert perd sa femme. — Il n'est de vrai bonheur pour aucun mortel. — Mais il reste au père sa tille. — Qu'ils viennent se consoler tous deux chez Ingres. — La chère enfant deviendra leur chérie.

XXXVI. — De Rome, sept ans après. — Est-ce Ingres ou son ombre, qui revient à son meilleur ami ? — Il devient indifférent. — Aurait-il abandonné son drapeau et sa devise : Anciens et Raphaël ? — Tout ce qui est beau et bon est calomnié. — Ainsi en est-il de ses œuvres. — Heureusement il lui reste sa femme. — Son Directorat de Rome va se terminer. — On dit qu'il sera célèbre, parmi les passés et futurs.

XXXVII. — M""" Ingres a les lièvres, M. Ingres, des névralgies. — Avant de quitter Rome, achèvera-t-il la Vierge à l'Hostie pour le Prince royal de Russie? — Et la Stralonice attendue, depuis 4 ans, par le duc d'Orléans?

XXXVUL — Pouvoir aller vieillir à Montauban ! — Pourquoi être toujours à 4°° lieues de Gilibert? — Pourquoi Gilibert ne vient-il pas à Rome ? — Le Directorat d'Ingres iinira dans quinze mois.

XXXIX. — L'enfer de Rome pour Ingres. — La plus nombreuse école, depuis celle de David, mais autant d'ingrats que possible.

— Il crie dans le désert son culte des Anciens. — Babylone! Bahylonel — Qui croit encore aux Grecs? — Depuis l'échec de son Symphorien. il n'a cherché que son tombeau. — Son Louis XIII reviendra-t-il enlin à lH6tel-de-Ville de Montauban ?

XL. — Ingres replongé dans le gouffre de Paris. — Depuis les portraits de M. Bertin et de M. Mole, tout le monde en veut.

— Ingres est peintre d'histoire et non de portraits. — On pleure devant ses tableaux, et le voilà bien vengé du passé. — Eh bien! il préfère encore Montauban ou l'Italie. — Heureusement que le duc de Luynes lui commande Y Age d'Or et Y Age de Fer pour son château de Dampierre. — Le jeune Cambon vient le voir. — Et puis, il lui reste Mozart.

EPISTOLAIRE DINQRES

De F " Apothéose d'Homère" à V " Age d'Or

INGRES A GILIBERT

Paris, i3 décembre 1826.

Mon bien cher ami, ne plus penser a vous serait une faute de cœur dont tu me crois incapable. Ta bonne lettre aurait encore pu réveiller toutes mes tendresses par tout ce que j'y ai lu. Depuis notre dure séparation, j'ai effectué tous mes projets de voyages indispensables et qui oui été encore plus longs que je ne le voulais, par les plus mauvais chemins et les séjours que j'ai été obligé de faire pour attendre les voitures. Arrivé à Paris, j'ai trouvé ma bonne femme extrêmement inquiète de moi par l'inexactitude de deux lettres, dont une est arrivée après moi. Te dire les fatigues que j'ai éprouvées ! C'est inouï, de voyager aussi mal, de ces côtés ; tellement que j'ai été malade, hier, en arrivant. J'ai pu écrire à mon beau-frère; mais à toi, je ne l'ai pu et je m'en régale, ce matin.

Cher ami, que d'émotions vous m'avez causées ! Je n'entreprendrai point de les décrire. Le sentiment ne se dissèque pas et je puis te dire que les plus beaux jours de ma vie, c'est à vous que je les dois. Et quoique j'aie été à Montauban, comme en rêve, tout est dans mon cœur en bien parfaite réalité. D'abord toi, mon unique, mon meilleur ami, combien je te tiens compte de tes tendres soins, de ta sollicitude et de cet intérêt si constant et si bien senti, chez toi, pour ton pauvre ami que tu as fait bien grand ; car je te reconnais ici en tout. Je ne te fais point de protestations, tu me connais et sais ce que, toute la vie, je trouverai si doux d'être à toi.

Dis bien, peins bien à M. Debia et à Mme sa digne épouse, toute ma reconnaissance pour tous les bons et honorables traitements que j'ai reçus de leur excellent cœur. Je trouve bien naturel, de beaucoup me plaire en leur compagnie ; leur foyer est le siège de la vertu, de ce qui est vraiment honnête, des talents agréables et solides et de tous les agréments de la vie. Ai-je dû m'y plaire? Je les aime tant, je leur porte tant d'intérêt, qu'il me semble que je suis né chez eux. Je ne parlerai point des soins constants qu'ils m'ont donnés. Enfin, mon ami, dis-leur en encore plus que je ne peux l'exprimer : tu ne diras que la vérité.

De même qu'au cher M. Combes. J'ai beaucoup causé de lui avec son maître, M. Galle, qui a été touché de son bon souvenir et lui trouve,

comme moi, un très beau talent ; il regrette de le voir enfoncé, pour ainsi dire.

Te parlerai- je aussi du bon, du sage et éclairé Pilât, du généreux poète de Molières (i) qui m'a rendu plus heureux qu'Alexandre enviant la gloire d'Achille parce qu'il avait été chanté par Homère? Tout fier de mon trophée, j'en ai déjà fait parade, au grand honneur de l'auteur. Quant à Mlle Romagnac aux yeux de Vénus qu'elle ne porte pas « dans sa poche », être considéré par elle, c'est trop au-dessus de mon mérite. Les regards du sexe sont d'un empire si puissant et si doux que je suis, aux siens, infiniment sensible. Il est vrai que cette dame a fait sur moi la plus sensible impression, capable de distraire singulièrement un peintre. De sa divine sœur, que dirai-je, que tu ne saches mieux que moi ?

Oui, mon ami, malgré le continuel regret que j'ai de vivre ici sans toi, je conçois et comprends que le séjour de Montauban est délicieux, sous tous les rapports. Avoue-le surtout, depuis que vous y aurez reconnu Rome et le Poussin en nature, ce qui est réellement. J'ai donc revu la cara patria avec un plaisir et une douceur inexprimables. Tout m'y a intéressé et été cher ; mais il n'a pas tenu à vous, mes très chers, que je ne vous aie laissé ma pauvre tête. Je l'ai tenue ferme à deux mains, pour cela ; car vous m'en avez tant dit et tant donné, que j'aurais pu céder à croire

(i) Bourg du Montalbanais.

que je suis vraiment quelque chose d'extraordinaire, et j'en aurais pu retirer trop de vanité. Les louanges sont si douces, et surtout d'où elles peuvent venir ! Enfin, me voilà échappé , comme Ulysse, et bien mieux puisque je conserve précieusement la mémoire et le souvenir des honneurs inouïs dont vous m'avez entouré. Ce seront des avertissements continuels à en mériter constamment de pareils, en me rendant toujours meilleur. A toi le premier et à tous ceux qui m'ont si honorablement reçu, mille fois encore l'expression de ma profonde reconnaissance. Que le bonheur vous accompagne à jamais !

Mille amitiés particulières aux Constans, à Maffre et à tous ceux qui m'ont honoré de leur tendre intérêt. Et pour cela, avec le souvenir que j'ai de leurs belles qualilés et de leur esprit distingué, je désire que tu m'envoies la liste des noms et qualités de ceux qui m'ont si bien traité, de tes amis particuliers enfin. Et toi, mon cher, n'est-ce pas cruel? Je t'ai vu et je ne t'ai pas vu; je t'ai parlé et ne sais ce que je t'ai dit, ayant tant à te dire. Enfin, j'ai vu tout et rien à Montauban. J'y reviendrai, je l'espère, bien sûr.

Monseigneur m'a adressé la plus belle lettre qu'on puisse écrire, fût-ce au premier des hommes. J'en suis tout fier et ravi. Nous avoue donc la victoire. Les regrets viennent toujours après, sur ce qu'on aurait dû faire.

Qu'il eût été bien mieux de laisser dans la grande Salle des Antiques ce tableau, au lieu de

raccrocher de manière à manquer de jour ! Mais il n'est plus temps : n'y pensons plus. Je vais écrire à . Monseigneur et à M. de Gironde à qui je te prie de présenter mon souvenir. Remercie dans les meilleurs termes M. Teulières, qui vient de m'adresser une très belle épître. Je vais écrire a l'Académie et à l'aimable frère Debia. Dis au peintre mille tendresses et attachement à toute sa divine famille; dis-lui que je l'aime, comme un frère, que ses succès sont les miens et que leurs nouvelles me feront toujours le plus grand plaisir. Idem au bon Combes. Allez, mes très chers, sacrifiez aux arts, aux bonnes études, toi le premier, paresseux, inconstant, ingrat, mais cher ami fait pour tout bien faire avec eux. S'il le veut, habile musicien, maestro da çero. Mais, mon bien cher, jamais de compliments avec toi, tu le crois bien. Aussi, jouis de la vie comme tu fais, sois heureux et aime toujours ton bon,

Ingres, qui, avec le plus sensible retour, t'embrasse de tout cœur. Ma bonne femme a été excessivement sensible à l'épitre que tu lui as adressée. D'autant plus, qu'elle a souvent remarqué que lu étais bien bref pour elle, ce qu'elle ne mérite pas ; car elle t'aime, comme le meilleur ami de son petit homme. Elle est l'exemple et la gloire de son sexe. Ainsi, mon cher, tu nous as rendus heureux tous les deux. Elle désire bien te voir à Paris où nous préparons ta chambre, dans ce moment. Je ne pourrai pas toujours l'écrire si long, mais sois bien

sur que tu auras souvent de nos nouvelles. Je me case assez bien ici et travaille à n'être et à ne vivre dorénavant que dans mon atelier. Tout va bien. Tu ne saurais croire quel relief m'a donné ici, dans le monde, mon heureux voyage de Montauban, et de combien de bonnes choses vous avez nourri ma réputation, chers amis ! Mille remerciements au bon journaliste, pour son dernier article ; mais il est de toi ? Car on ne peut mieux entrer dans mes idées, et jamais je ne me suis vu si bien analysé et dans toutes mes intentions. Qu'a-t-on dit de moi à Toulouse ? Bien entendu que vous êtes là pour me représenter, toi et Debia, lorsqu'il s'agira des beaux-arts. Je vais te dire d'ailleurs, que je suis dans le plus grand coup de feu et inspiration, pour ma grande composition homérique. Je t'en apprendrai les progrès.

Mille fois merci, des confits d'oie et du vin.

A S. G. Mgu l'Évêque de Montauban Devant le Vœu de Louis XIII, le clergé de la cathédrale de Montauban se scandalisa de la nudité des anges et la corrigea avec des feuilles de vigne. Ingres protesta, aussitôt qu'il l apprit, par la lettre suivante à Vévêque de Montauban qui avait cru réparer la chose en reléguant le tableau à la sacristie d'où il nest plus sorti que pour venir à Paris, pendant V Exposition de

IQOO.

Paris, ce n janvier 1827.

Monseigneur, si je n'avais pas su combien la vertu et la vraie piété sont tolérantes, la lettre dont Votre Grandeur a daigné m'honorer me l'aurait appris. Mon cœur a été si vivement touché des expressions de bien-

veillance dont elle est remplie, qu'elles en ont effacé tout souvenir fâcheux pour faire place à la plus sincère reconnaissance, et ce dernier sentiment y vivra éternellement. C'est à moi. Monseigneur, de regretter, au milieu de mon bonheur, de n'avoir pas joui de celui de faire la connaissance d'un aussi digne prélat, dont le rang élevé est encore au-dessous de ses qualités personnelles, et dont le suffrage éclairé est si bien fait pour inspirer de l'orgueil.

L'accueil que j'ai reçu de mes compatriotes m'avait tellement ému, que j'ai peut-être été trop sensible à des procédés dont les formes dures cachaient la bonne intention, et auxquels je n'étais pas préparé; voilà pourquoi j'ai pris pour de la malveillance ce qui n'était sans doute que l'effet d'un zcle un peu outré. Votre indulgente bonté, Monseigneur, a tout réparé ; aussi n'ai-je pu résister de vous dérober un moment de votre temps précieux, pour vous remercier de l'intérêt que vous avez bien voulu prendre à cette affaire, vous exprimer, autant que je le puis, ma gratitude et mon respect. Plein de confiance en votre prudence et en vos lumières, Monseigneur, j'attendrai le moment que vous jugerez opportun pour satisfaire au juste désir que je forme de voir mon tableau rétabli dans un état primitif, me bornant à vous indiquer ici Mrs Gilibert et Debia, mes amis et pratiquant eux-mêmes l'art de la peinture, pour faire tout ce qui sera nécessaire à cet effet.

Daignez, Monseigneur, ajouter à toutes vos bontés celle d'agréer l'expression trop faible de mon entier dévouement et de mon profond respect.

J'ai l'honneur d'être, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur,

J. Ingres, Membre de l'Institut.

(Fonds Jules Momméja)

Paris, ce 19 février 1827.

Mon bien cher, tu ne peux savoir combien tes reproches mont fait de mal, parce qu'ils sont eu quelque sorte mérités; pas dans le fond, mais dans la forme. Je rougis de ma détestable négligence, puisqu'elle m'occasionne un blâme sur des sentiments dont ceux qui me connaissent bien ne douteront jamais. J'espère en toi, Signor awoeato, car c'est ici l'occasion de faire ton métier et pour ton ami. Je ne doute pas de ton succès pour me ramener tous mes amis et leur exprimer combien je suis et je serai toute ma vie touché, de tendre reconnaissance pour les mille et une bontés qu'ils ont eues envers moi e al de sopra del mio merito.

J'ai écrit a M. de Gironde, à M. Teulières, à mon frère, à l'Académie. Mais, mon ami, quelle vie je mène ici ! Vie délicieuse, il est vrai, puisque c'est celle de l'étude. Je vis claquemuré dans mon atelier, tous les jours, depuis neuf heures jusqu'à six où je vais prendre mon repas, me reposer un peu et reprendre mon travail préparatoire pour le lendemain quand, par bonheur, les tyranniques usages [du monde me le permettent. Car ce jour de l'an et ce carnaval m'ont encore assommé de dîners, soirées, visites, etc., etc. Je vis avec la nature et les modèles les plus beaux, qui me révèlent les beautés classiques de Phidias et de Raphaël et m'assurent encore bien plus, s'il est possible,

dans mes croyances, doctrine et foi dont nous avons tant parlé.

Mon bien cher, tu sauras, que, dès mon arrivée, j'ai mis la main à une esquisse arrêtée et coloriée de noire Homère. Il n'est personne qui l'ait vue et qui m'en dise merveille, (j'ose le le rapporter, mais entre nous). M. de Forbin en a parlé el en parle dans tous les salons et on en espère tout, dit-on. Moi, franchement, j'en espère aussi et suis bien monté. Mes études très avancées ont tout confirmé et sanctionné, toutes les idées que vous connaissez y sont et rendues avec leur accent. Sois tranquille: ton Racine y est et occupe une belle place, et sur la même ligne (pie Corneille ; mais toujours à mon corps défendant. Je suis donc bien moins de ton avis, pour les raisons que tu me donnes encore. Sache que je suis tout à fait dans l'antiquité et archi-antique plus que jamais, et que toute comparaison modernique me parait un blasphème. Plus il est Racine, plus il est coupable à mes yeux. Je ne puis admettre ni comprendre ta fleur de poésie. Quelles grâces, quels styles, quels modes n'ont pas été familiers aux Anciens ? Pour ton autre blasphémateur et indigne Voltaire, en matière de goût et de haute poésie, je l'admire seulement. Dans d'autres genres, je le laisse se battre avec Racine et peu m'importe. Tout ceci sans rancune, mon cher ami. D'accord au fond et sur tant de choses, il n'est pas étonnant que nous différions sur un point qui m'étonne cependant, parce que ce point est lié à un fond et à un tact que je te

connais pour les Anciens. J'ai assisté à une soirée musicale de quatuor, de Baillot. Rien n'est comparable à ce qu'il a joué et, lui, il est sublime.

Une autorité, par son principal agent, m'a proposé de peindre à l'huile un sujet à mon choix, un grandissime tableau dignement payé. Vois comme je vais être occupé. Et ce, disent-ils, pour ce qu'ils veulent que je sois et que je dois être, (ceci entre nous).

Je te remercie, mon ami, de la bonne biographie que tu me donnes, de nos amis de Montauban. Dis-leur combien je les aime et les estime, combien je les ai dans mon reconnaissant souvenir, et surtout les excellents Debia frères et leur digne famille dans la personne de Mrae et de leur aimable oncle. J'ai toujours, de loin, les yeux sur les ouvrages du premier, sur le portrait de ces yeux de Vénus dont je ferais ici bien volontiers la tête de l'Odyssée. Je revois ses paysages poussino-montalbanais. Dislui qu'il copie, et il se fera admirer. Embrasse-les de cœur, lui et son aimable frère, de même que le sage et aimable Pilât dont les qualités sont nombreuses à décrire autant que belles. Et toi, cher ami, qui complètes si bien cette compagnie, jouis de l'heureuse vie que tu coules, en attendant cependant que nous la finissions ensemble. Gela est convenu; ta chambre est faite, songes-y. Arrangetoi pour y venir, à l'époque du Salon.

Enfin, nous voici au dindon. Jamais, non jamais, plus belle bête et truffes plus généreuses et parfumées ne furent présentées à l'admiration et à la

joie des convives. Aussi nous avons bu à la santé. Je t'en remercie avec ma femme, de tout notre cœur. Grâce à vous, nous vivons ici avec les délicieux mets montalbanais, dinde aux truffes, cuisses d'oie, vin du Fau. Quant aux personnages et aux lieux, j'y suis tout à fait. Jamais ma mémoire ne m'a tant servi. Et toi, mon cher ami, il n'est pas un lieu important où je ne te place et ne sois avec toi. Tu serais bien aimable si, de quelque manière que tu le fisses, tu calquais ou mettais au carreau ton portrait. Tu me ferais tant de plaisir ! Tu le donnerais à ma bonne femme qui me demande toujours : « Mais comment est-il ? » Elle t'envoie son souvenir et nous t'embrassons de concert.

Des choses tendres chez toi, à M. de Gironde et au brave et bon Coste. Avec quel plaisir je reverrais un Poussin de Montauban, à cause de son auteur ! J'ai commencé à manifester à M. de Gironde le désir que le tableau de Louis XIII retournât à la ville. Je suis charmé que tu m'en parles aussi. Travaille donc à cela; car des personnes qui l'ont vu en passant ne le reconnaissent plus, et cela est vrai. Il me paraît être de ceux faits et conçus pour décorer un Hôtel de Ville, et plus d'un exemple en France pourrait en être fourni.

Ingres a M. Marcotte.

Paris, 1827.

.... Le croiriez-vous ? Il est impossible jusqu'ici qu'on me trouve à Paris les ailes d'un pigeon dont j'ai le plus pressant besoin, pour les ailes de la Victoire

(dans V Apothéose d'Homère). Ma femme pense que vous avez chez vous un colombier et que, par ce moyen, vous pourriez me rendre cet important service. J'ajoute qu'il faut les ailes entières d'un pigeon blanc, mais je ne voudrais pas qu'on le tuât uniquement à cause de moi. . .

Ingres.

En marge de la lettre d'Ingres, M. Marcotte a écrit : « J'ai une paire de vieux pigeons blancs. Je crus faire une chose plus convenable et être plus honnête, en lui envoyant une fort belle paire de jeunes pigeons dont il eût pris les ailes ; mais il me renvoya ces pigeonneaux avec indignation, en me traitant de « barbare » parce que j'avais supposé qu'il pouvait les faire tuer. Je fus donc obligé de commettre cet acte de barbarie, pour lui faire envoyer seulement les ailes » . (Fonds Delaborde).

Paris, 3 février 18128.

Honte a moi ! Gela est vrai, je suis bien heureux d'avoir affaire à un si bon et indulgent ami. Cette indulgence, fruit d'une si rare amitié, vient certainement de la conviction bien intime (que tu as raison d'avoir) que tu sais combien je t'aime et te suis imper ter vibilmente attaché. Sois heureux, cher ami ; reçois ce vœu de cœur, comme je pense que tu le fais pour moi-même.

Que de choses à te dire ! Je ne sais par où commencer. Je devrais y renoncer si notre cher Debia ne devait m'aide?, pour les trois quarts au moins, lui qui connaît de nouveau tous mes sentiments moraux, artistiques, philosophiques, etc. Je

ne saurais te dire assez combien je lui suis attaché, pour son caractère, son talent et tout ce que son amitié pour moi m'a généreusement prêté d'obligeant, d'une manière si dévouée et sans bornes. Car, j'ai été bienheureux de l'avoir ici dans mon accouchement homérique, où il s'est dévoué à m'aider et à faire, avec un rare soin, ce que je n'aurais peut-être pu faire moi-même, et cela avec un zèle et un dévouement tendre pour ma gloire et mes intérêts. Car je ne me suis, de ma vie, trouvé en pareil embarras et ne m'y trouverai, j'espère, plus.

Enfin, c'est chose finie et, grâce à une heureuse composition d'un style suivi, fondé, je crois, sur le vrai, le tout accompagné de deux portraits. Je m'en tire au-dessus de mes espérances et suis loué, selon moi-même, outre mesure. Ce qui fait cependant que je dois être un peu satisfait du succès, c'est qu'il est général et parmi les bons esprits. Du reste, c'est avec un ouvrage qui n'est point terminé, placé à un jour très bas, ce qui prive les objets de toute saillie ; il faut donc que le fond parte de bonne source apparemment et et que, malgré la corruption du moment, le vrai, le simple, l'exact même, en petite quantité, puissent se faire jour et triompher.

Ne crois pas cependant que, dans cette corruption, il n'y ait pas de très bonnes choses. Ce Salon, au contraire, me parait fort et donne l'idée d'une grande nation qui fera, quand elle le voudra, la loi aux autres, surtout quand elle ne se lais-

sera pas influencer par les voisins ; car, par légèreté, nous nous affublons de leurs manies et gâtons nos qualités.

La sculpture est presque toujours plus forte que la peinture. Pradier dans son Promélhée et Ramey dans son groupe de Thésée, en sont la preuve ; et parce que cet art est plus sévère, plus un et, par conséquent, moins sujet à la mode, il n'a pas les faux-fuyants des autres branches diverses de la peinture. Notre ami te dira le reste, comme moi.

Mais parlons de lui. Tous les tableaux qu'il a apportés ne sont pas également peints dans l'esprit d'aujourd'hui, ni dans celui du Salon, et voilà pourquoi on n'en parle pas. Mais je les aime beaucoup, même avec leurs imperfections, parce (jue le fond en est bon. Il met du sentiment dans tout ce qu'il fait, de la grâce même beaucoup clans ses figures. Il a aussi du caractère ; on y voit un homme qui pense, exact, vrai et qui possède des qualités profondes. Mais il manque d'art. Est-ce parce qu'il a commencé trop tard ? Il n'a pas de grâce d'exécution, de jeunesse de main ; ce qui est, chez nous, indispensable et surtout aujourd'hui que la forme est l'idole. Enfin, il y a au Salon cent peintres qui n'ont aucune de ses qualités mais qui se font remarquer et se font des réputations. Sa route est bien meilleure, bien préférable : mais il faudrait, pour qu'il réussisse, qu'il prenne un peu de leurs bons côtés en l'unissant à ce qu'il a d'excellent. Il lui faut

donc un grand courage, pour se faire jour ; témoin Boguet, peintre excellent, paysagiste à moi et dont notre ami a plusieurs des qualités. Cet homme, le successeur du Guaspre et de Claude, est encore, à l'âge de 70 ans, à avoir ce qui s'appelle un succès du public, et il n'a pour lui qu'un très petit nombre, une très petite quantité d'artistes qui le voient et l'admirent. Sa touche est, dit-on, molle et, d'après cela, on le laisse dans l'oubli. Il est cependant un peintre admirable. Au reste, nous en sommes là et je suis tout étonné que l'on veuille seulement me regarder. Tous les partis sont pour moi. Je n'y conçois rien.

Mais revenons à Debia. Il vient de terminer ses Nymphes et il a vraiment l'ait un excellent tableau, qui a beaucoup plu à tous les bons. Il a aussi plus de force et de charme sans noirs, car la plupart de ses tableaux avaient ce défaut, surtout celui de la Vue du Jardin de l'Evéque. Il l'a senti et il ne fera plus noir. Il a un si bon esprit, il aime tant mes idées, il a tant de confiance en moi que j'en suis fier, et c'est de bonne foi. Par le zèle le plus vif que j'ai pour sa réputation et son talent, je me permets de ne lui rien cacher et, au total, j'aime beaucoup tout ce qu'il fait. Je dois dire aussi que ses tableaux sont horriblement placés au Salon, quoi que j'aie pu dire et manifester à ceux qui ordonnent les places et les réputations. On l'ouvrira dans deux jours, ce Salon, et nous verrons s'ils auront mieux placé ces Nymphes. Il a aussi l'estime de Gérard et de

Bourgeois ; mais il faut du temps, pour se faire un nom. Le mérite, d'ailleurs, n'est pas tout, non, il n'est pas même la moitié. Il y a les préférences, les injustices criantes, les manifestes intéressés, les jalousies, l'indifférence ; il faudrait faire du Raphaël et encore plus. Il faut donc qu'il frappe et refrappe, s'il veut absolument réussir. Ne me demande même pas si on doil ainsi user la vie, quand on n'a qu'une existence. Pour moi, si j'étais à sa place, je me retirerais des hommes et je me passerais d'une gloire que je suis condamné à poursuivre par état, au milieu d'un vrai champ de bataille de méchants.

Le siècle est de fer, et celui qui te parle ainsi a cependant des succès. Tout ceci est confidentiel ; n'en fais, près de notre ami, que l'usage convenable, Je serais désolé de lui causer, (et surtout en matière d'amour-propre), le moindre chagrin. Mais voilà ce que je pense, et dans son véritable intérêt.

Mon bien cher, nous recevons, à l'instant même, un souvenir truffé, de ta part. Nous « montalbanaiserons » à ta santé et à ta bonne amitié. Je continuerai celle-ci très prochainement et ne te dis qu'un petit adieu. J'ai tant de choses à te conter !

A Monsieur, Monsieur Gilibert, Avocat, rue du Fau-

BOURG-DE-MoUSTIER, MoNTAUBAN (DÉPART. TaRNET-GaRONNE).

Timbre de la Poste : i5 octobre 1828.

Mon cher et bien bon ami, j'ai bien partagé le malheur de ta situation ; tu le croiras bien, malgré le retard que

j'ai mis à en partager le sentiment par une lettre. Dans un malheur aussi inévitable que celui de la perte de nos vieux parents, quel bonheur encore de les conserver dans un âge si avancé. Tu as été le modèle des bons fils et la piété filiale a augmenté, s'il est possible et au dire de tous, l'estime de tes concitoyens, de tous ceux qui te connaissent, et que par ton beau caractère, ton humanité et la rare bonté de ton cœur te rendent si cher et si honorable. Je suis fier d'un tel ami, sachant surtout que tu ne m'en préfères aucun, malgré mes défauts, parce que tu sais bien au fond lequel je suis aussi pour toi. Puisque enfin les premiers pleurs sont essuyés, que tu as eu le temps de consoler ta bonne mère et sœur, vous bien associer dans vos affaires, viens nous voir à Paris ; rien, je pense, ne peut te retenir, t'en dispenser : viens voir ton ami chez lui, ne nous prive plus de t'avoir sous notre toit. Ma bonne femme se fait, je te l'assure, une fête de te connaître, et il y a bien longtemps que ta chambre et des soins t'attendent au palais des Beaux-Arts où nous pourrons mieux nous revoir encore, car je n'ai fait que t' entrevoir à Montauban, arriver et repartir. J'y ai eu trop de plaisirs pour n'en avoir pas conservé de grands regrets que je réparerai, j'espère, plus tard. Viens donc faire des projets avec nous, voir les choses d'ici, qui n'y sont pas belles certainement. L'art est perdu, tout se corrompt, tout est corrompu. Je cesse de combattre, le nombre m'accable, je ne peux faire des miracles, eussé-je, je crois, le talent de Raphaël. Mais je ne veux plus m'entretenir de ces choses avec toi qu'ici, l'entends- tu bien, et j'espère que ta première nous annoncera le jour de ton arrivée. Tu ne changes pas de maison, c'est toujours la tienne.

Dis à notre cher Debia que. quoique j'aie comblé la mesure sur l'indispensable savoir-vivre avec lui, je l'aime et le tiens aussi cher que je suis paresseux. Au reste, je lui écris aussi. Si je pouvais dire cependant quelque chose

pour ma défense, je dirais qu'il n'y a pas de chien plus ahuri, détraqué, tourmenté, irrité d'affaires, distrait, enfin demi-fou que je suis. Pour tout cela peu de peinture faite, et le bourreau de temps qui toujours marche. C'est vivre d'une manière bien cruelle.

Vous savez sûrement l'horrible catastrophe de notre malheureux ami Gouderc. Je n'en peux revenir. Adieu, cher ami ; viens en grâce, viens, viens. Pour la vie ton sincère ami. Mille choses tendres aux tiens et à tous nos amis. (Fonds Paul Bonnefon).

Ingres.

Paris 20 janvier 1829.

Mon bien cher ami, non seulement à cette époque, mais toute la vie, bonne santé et tout ce qui peut te rendre aussi heureux que possible ! Ta généreuse manière de te rappeler à tes amis avec ta dinde truffée, me fait toujours regretter que tu ne sois pas le roi du festin. Mais cette fois, ce qui nous console, c'est que tu vas arriver et qu'enfin nous te posséderons.

Il faudra que tes papiers soient bien en règle, pour que tu nous prouves que des raisons extrêmement majeures te forcent à rester peu de temps, ici, chez moi, où je me fais tant de fête de t'avoir, ainsi que ma bonne femme. Tu seras, te dis-je, à nous, et pour nous. Arrive donc à quelque heure que ce soit, sois le bienvenu à notre grandissimo piacere. Ma femme est allée faire ta commission. Je t'envoye récriture même de la personne. Nous

avons remis de suite le paquet chez l'infortunée Mme G... qui nous inspire tant d'intérêt dans sa triste position. Ton arrivée lui fait le plus grand plaisir. Mais, dis-moi, comment toi, l'homme le meilleur et le plus humain, lui as-tu écrit une lettre tant soit peu durette dans sa position? Au reste, elle nous l'a dit avec tant de retenue et avec tant d'attachement et de reconnaissance pour toi, qu'il faut l'excuser si elle y a été sensible. Moi, je pense que tu dois avoir des raisons. Tu verras tout cela de près et nous ferons, de concert, tout pour adoucir son sort. En cela, je ne ferai que t'imiter, d'ailleurs.

Pour moi, cher ami, les choses vont et ne peuvent aller autrement, de mon côté. Crois que, quoique peu habitué à me rendre compte de mes actions après moi, c'est toi que je crains le plus. Si je ne vais pas plus vite, c'est que le terrain, ma position, les hommes, et puis tant de choses que je te dirai, que tu entendras et verras, en sont causes. A revoir ! Au coin du feu, nous en avons à dire ; mais, en attendant, je puis dire que tout est perdu ou se perd... fors l'honneur d'un talent que tous avouent et respectent.

Mille amitiés et respects à ton excellente mère, à ta sœur. A bon revoir, mon bien cher ! J'ai enfin fait trêve de honte, mais ce n'est point assez pour moi d'écrire à notre cher M. Debia ; viens à l'appui de ma lettre, et, s'il garde quelque reste de juste ressentiment, je me recommande à tes soins, bon avocat. Adieu donc : ta chambre t'attend.

Ingres a Prosper Debia.

Paris, le 28 janvier 1829.

Mon très cher ami, en vérité lorsque je regarde vos lettres, que je vois leurs expressions qui caractérisent si bien votre excellent cœur à mon égard, au lieu de prendre courage, la plume me tombe de la main et je me dis qu'il faut compter sur votre indulgente amitié pour ne pas mourir de honte.

Heureusement que j'ai eu le bonheur de vous posséder assez longtemps, pour que vous connaissiez en même temps et mes sentiments à votre égard et ma manière de vivre qui est devenue encore, s'il est possible, toujours plus insupportable sous le rapport des mille et un soins étrangers à mon atelier. C'est vous dire que je ne travaille pas autant que je le voudrais, et cette situation fâcheuse et ruineuse pour mon art et mes intérêts, me rend l'homme le plus malheureux de tout Paris ; ce que vous concevrez facilement, vous qui savez combien j'aime mon art et avec quelle passion.

Que dirai-je enfin ? Que je suis, et ce n'est que trop vrai, le plus paresseux à écrire, aujourd'hui. Cependant, je me sens indigner après moi, et je vous écris. J'ai commencé par faire mon apologie en mea culpa. Au reste, il est de fait que, quoique je ne vous aie point fait de réponse, je ne vous en suis pas moins attaché que si je

vous écrivais tous les jours. Mais je sens que ce n'est pas assez, surtout vis-à-vis d'un pareil ami dont, plus que personne, j'apprécie tant le bon esprit, le parfait jugement, le goût sur et le beau talent. Je n'oublierai jamais de ma vie les véritables services que vous m'avez rendus, la grâce et le dévouement de votre cœur et enfin les délicieux moments que nous avons passés en des moments plus qu'agités et pressés, où nos opinions harmonieuses et nos causeries d'art nous ont à jamais affermis dans des principes que nous croyons vrais à jamais et profitables. Le terrain que vous avez quitté est encore plus âpre, s'il est est possible. Pour vous, ce temps a été de fer. S'il avait dépendu de moi, il aurait été d'or. Je vous dirai donc que tout se perd ici. Tout y est, comme étranger et comme un corps humain qui se glace et s'éteint. L'oubli total viendra ensuite suivi de l'industrialisme aidé bientôt du « qu'estce que cela prouve ». Bonsoir! Je ne veux cependant pas dire que les sciences ne soient pas utiles, de première nécessité. Mais vivre sans les arts ! Bien sûr, ils sont nécessaires aux mœurs et à la morale, sans parler de la gloire où ils peuvent mettre une nation.

Il n'en est pas moins vrai qu'aujourd'hui même, à Paris, il n'y a que les ouvrages des Tabarins artistes dont on s'occupe, et encore... Quant à ceux qui ont quelque solidité, quelque reste de principes, on n'en veut plus. Quant à moi, je ne vends pas mes tableaux quoique, par un je ne

sais quel respect humain, on n'en dise que bien et honneur.

Cependant, cher ami, je ne perds ni le courage ni le goût de mon art, et, sans trop penser à ce triste avenir, j'irai jusqu'au bout pour mon seul plaisir. De même, vous allez : évertuons-nous, faisons mieux que jamais, soyons encore plus châtiés et plus purs, s'il est possible. Car c'est, d'abord, pour nous que nous peignons et nous croyons à la vertu.

Le désir que vous témoignez, de voir nos dames liées entre elles, est extrêmement flatteur pour la mienne. Aussi croyez que, si l'occasion s'en présente, ma femme sera d'elle-même pour justifier l'opinion favorable que vous en avez donnée à Madame Debia à qui nous présentons, de concert, nos expressifs hommages. — Les mêmes sentiments je vous prie au respectable M. votre oncle, à M. votre très aimable frère et à tous nos amis, dont je porte dans mon cœur le plus cher souvenir.

Notre bon N... travaille toujours avec moi, c'est toujours le même bon enfant et très sensible à votre souvenir ; il vous prie de lui conserver votre amitié et vous fait mille compliments ainsi que Bougeon, Constantin et tous ceux qui ont eu le bonheur de vous connaître et vous apprécier ici.

J'attends, vous le savez, un second vous-même; l'ami Gilibert. Vous jugez de ma joie et quelle fête je me fais de lui parler de vous, cher ami.

Je veux, de tout cœur, pour la vie, vous embrasser. Ingres.

Je suis toujours votre débiteur. A la prochaine, nous parlerons plus longuement d'art et d'affaires. Je fais des vœux pour la bonne santé de votre digne frère. Je lui remis alors votre délicieux tableau des Nymphes que j'aurais voulu pouvoir garder et. mieux encore, placer dans le monde. Espérons qu'avec le temps tout pourra s'arranger,

(Fonds Delmas-Debia).

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