‹ Ingres d'après une correspondance inéditeChapitre 9 sur 40 · XX VI · texte numérisé non relu

XX VI

Ingres a Gilibert.

Paris, 7 avril 1829.

Mon bien cher, les expressions affectueuses et tendres dont tu te sers à notre égard, nous ont attendris jusqu'aux larmes. Nous n'avons d'autre mérite que celui de t'aimer de tout notre cœur, et c'est ta faute s'il en est ainsi. Tu nous es à peine apparu ici, et il n'a pas fallu ton absence pour le sentir, tant tu nous as fait plaisir. Combien nous nous sentions heureux de t'a voir. Ma femme en était inconsolable et, je puis le dire honorablement pour elle, elle t'aime autant que moi, parce qu'elle t'apprécie de même pour toutes choses ; ne fût-ce, d'ailleurs, que parce que tu es le meilleur ami que j'aie. Gomme tu l'as vu, nous n'avons qu'un même cœur et une même pensée : cela doit donc être ainsi. Inutile, je pense, de te demander en retour de te rappeler que, toi et ton épouse future, vous avez à Paris un appartement, etc.

Depuis ton départ, notre réduit nous parait désert. C'est hier que nous avons inauguré ton portrait. C'est quelque chose de toi, mais. . .

Nous avons entendu Baillot deux fois (et sans toi !!) et, de plus, le fameux Henri III par billet. Je te dirai, (mais à l'oreille, car comme chef classique je ne puis trop le dire), je me confesse d'y avoir eu plaisir. Pour moi, c'est beaucoup de voir les hommes peints tels qu'ils sont. D'ailleurs, la mise en scène, comme mœurs et costumes, est eifrayante de vérité et d'intérêt. Baillot, toujours sublime ! Et, demain, ce sera la dernière fois et tu n'y seras pas. Pends-toi, Gilibert, mais au cou de celle qui va faire le bonheur de ta vie. Sois heureux cher ami ; tu dois l'être par elle, parce le style c'est l'homme. Dis-lui, pour nous, comme nous l'aimons d'avance.

J'ai enfin fini la Chapelle, mais V Œdipe a besoin d'une semaine de traitement pour rétablir sa santé. Que je suis désolé, que tu ne l'aies pas vu ! Il aurait réhabilité le drôle d'effet qu'a dû te produire le Jupiter. Les deux restaurations sont parfaites. On ne peut distinguer aucune blessure au Jupiter. J'ai enfin vu le Sacre. L'auteur serait venu, dit-il, exprès à l'Institut pour m'invite r a lui en exprimer ma pensée. Je te dirai donc que c'est une de ses belles œuvres, mais que c'est encore un ouvrage qui ne nous a pas donné d'insomnie, (ceci entre nous).

Tu as été bien aimable de nous apprendre que tu es bien arrivé, content et heureux. Je t'embrasse

et t'écrirai exactement et, tu le crois, toujours avec plaisir et sans façons. Ma femme, ministre des affaires étrangères, va travailler avec toi : elle déploie son portefeuille.

A propos cependant, j'ai vu hier le maire ; il travaille fortement l'affaire du tableau ; il y a intéressé vivement le Ministre de l'Intérieur, mais l'évèque à qui il a écrit ne répond pas. Il veut, diton, en consulter la Fabrique (i). Vois cette affaire, je te prie. Voilà où en sont les choses. Le tableau étant demi-historique et pas assez saint pour une église, (fais valoir cette raison), convient directement à un Hôtel-de- Ville, Il parait que le Ministre serait disposé à casser les vitres, s'il le faut. De plus, je fais partir dans une heure le tableau de Debia chez M. de Laurencel, inspecteur du Cabinet de Madame qui regarde l'affaire comme arrangée au gré de notre ami. Cela n'a pas été sans quelque difficulté. Le cadre est fort convenable et j'attendrai vos nouveaux ordres. Mille amitiés à l'auteur de... et dis-lui que M. de Laurencel, (et le tout par les bons offices de l'excellent maire), se fait fort de lui bien faire exposer ses ouvrages au grand Salon. Dis-lui le plaisir que cela m'a fait. Quant

(i) L'achat du Vœu de Louis XIII venait d'être proposé par le Maire de Montauban au Conseil de Fabrique de la Cathédrale, pour le prix de 4.000 francs, « qui pourraient, en partie, fournir à la confection du grand autel ». Le 20 avril de la même année, le même Conseil de Fabrique répondit, par sept considérants, que, ce tableau étant un don du roi Louis XVIII, il n'y avait matière ni à cession ni à échange. (Registres de la Fabrique. Archives de l'Evêché).

à son excellente Madame, combien nous sommes sensibles à ce qu'elle veuille penser de ma femme. Nos hommages à elle et à ses belles amies. Adieu mon cher : sarai servito in tutto.

Madame Ingres a Gilibert,

Que vous êtes bon, mon cher Monsieur Gilibert, et que votre amitié nous est chère ! La mienne n'est pas l'ouvrage d'un moment. Il y a quinze ans que mon Ingres m'a appris à vous Aimer, comme l'ami le plus cher à son cœur. En vous voyant, je n'ai jamais pensé que c'était pour la première fois. Il me semblait que cela durait depuis longtemps. Je voyais en vous, non pas un ami, mais un frère avec qui j'avais besoin de penser tout haut. Votre départ a été si prompt, que j'en suis encore tout attonita, et je ne puis me faire à l'idée de ne plus vous voir partager nos plaisirs et causer avec vous, dans ce petit boudoir où nous nous plaisons à contempler votre portrait. Il lui manque un pendant et vous savez, cher ami, ce que vous nous avez promis. Il faut absolument nous tenir parole et nous amener votre chère femme que j'aimerai, je le sens, de tout mon cœur. J'espère que, cette fois, la visite ne sera pas de cérémonie, et que nous prendrons notre temps, et que nous ferons des projets pour l'avenir. Dites-moi, mon cher, qui nous empêchera quand nous aurons acquis une honnête indépendance, de nous réunir tous les quatre ? Car il est impossible que nous vivions toujours séparés, les

uns des autres ; cela me fait trop de mal, je n'y veux pas penser.

Je crains bien, mon cher, que votre amitié ne m'ait peinte auprès de Mme Debia avec de trop belles couleurs ; j'en suis toute confuse. Soyez, je vous prie mon interprète auprès d'elle, et diteslui que je suis heureuse de ses sentiments à mon égard.

Ingres est allé s'informer de la santé de M. Seguy. Il est en convalescence. J'ai fait une grande partie de vos commissions. Je joins à ma lettre un échantillon de cachemire. Je pense que c'est cela que votre belle-sœur désire. Un châle, avec palme ou rosace aux quatre coins et encadrement tout autour, peut être confeclionné en six jours.

Je n'aurai le cadre de Y Odalisque qu'à la tin de cette semaine. J'espère avoir le tout pour la semaine prochaine. Le temps est nécessaire, pour se rendre bien sur que le mouvement de la pendule est bon. Soyez sans inquiétude pour l'emballage ; tout cela se fera bien. Granger veut me donner, pour vous, une lithographie de sa Nymphe que je mettrai dans la caisse, avec le calque du plafond qui est terminé. Pensez bien, mon cher, si vous n'avez pas d'autres commissions à me donner et soyez bien persuadé que ce sera toujours, pour moi, un bien grand plaisir de faire quelque chose qui vous soit agréable.

Adieu ; aimez-nous, comme nous vous aimons. J'embrasse la chère future, de tout mon cœur.

Adélaïde, à qui j'ai fait vos compliments, m'a dil : « Ah ! Madame, M. Gilibert est bien honnête. Je ne suis qu'une pauvre domestique. Il est bien bon. Quand il reviendra, je le servirai encore mieux, si je le puis. » El mon petit chat aussi, s'il pouvait parler, se plaindrai! de l'oubli où vous le laissez... Magdeleine Ingres.

Paris, 18 avril 1829.

Sitôt votre lettre reçue, etc..

Mon Ingres travaille à son Œdipe. Il en a fait faire une charmante copie demi-nature par son élève, qui en fera un bon tableau. Et puis, il va attaquer sa grande page.

M. Auber a été nommé, samedi dernier: il l'a disputé à Champin qui le suivait de près. C'est au troisième lour de scrutin qu'il Ta emporté. Mon Ingres lui a donné franchement sa voix et l'a été complimenter. Comme vous le voyez, tout cela s'est très bien passé.

Et demain, jour de Pâques, Cherubini nous donne des billets pour aller entendre sa messe du Sacre. Si vous n'étiez aussi heureux que vous l'êtes dans ce moment, cela vous ferait envie. Mon petit homme, ainsi que moi, nous vous prions d'embrasser pour nous votre chère future, et de tout notre cœur.

De la main d' Ingres.

Cher ami, voici un bien simple meuble de Pénélope que nous te prions d'offrir à ta bien

aimable, comme un gage d'amitié et d'estime profonde. Nous l'aimons déjà, comme loi-même et, en attendant l'heureuse nouvelle qui va assurer le bonheur de toute ta vie, nous t'embrassons de tout notre cœur. Hommages et compliments à deux familles qui n'en font plus qu'une.

Ingres a Gilibert.

(Sans date).

Bien cher ami, le tableau que tu nous fais, de ton bonheur, nous rend heureux nous-mêmes au delà de toute expression. En relisant tes deux lettres où tu exprimes si bien les tendres sentiments et le mérite aimable et si digne de celle qui en est l'âme, je t'assure que nous sommes tout joyeux et attendris. Soyez bien sûrs que vous avez ici deux cœurs, qui correspondent aux vôtres. Et comme tu es sage, sans ambition autre que celle des honnêtes gens ! Ne crains pas de te dire heureux, parce que tu l'es. Jouis de cette sage philosophie avec les arts, nourriture indispensable à ceux qui les goûtent. Ils embellissent la vie et l'ornent de tleurs.

Enfin, débarrassé des petits tableaux et raccommodages, je suis bien en train sur ma grande page. Il y fait chaud, je t'assure. C'est une vraie fièvre, une passion. Jamais le travail ne m'a été si facile et si abondant que pour cet Homère. J'ai le bonheur de voir et de sentir que, plus

j'avance en âge, plus mon àme est jeune et brûlante. Que ne puis-je être au milieu d'une île, d'un bois, au lieu de Paris, pour n'y perdre jamais un seul moment et le consacrer à l'étude et à des créations, choses pour lesquelles je me suis senti toujours appelé. Adonc, m'y voilà ! J'ai promis cet ouvrage à ma femme, pour ses étrennes de janvier. Je serai galant et de parole, et je te fais la même promesse parce que je sais le bien que tu me portes, me voulant gloire et profit. Es-tu content, mon bon et cher grognon ? Je n'ai pas besoin de te parler du tableau du Sacre : tu dois tout savoir. La décadence continue, de plus belle. N'y aurait-il que moi, pour soutenir ce faite qui tombe ? je resterais, oui ! Mes seuls reins seraient-ils assez forts ? j'en doute. As-tu vu dans Y Universel un compte rendu de mon tableau de Philippe V ? Ce pays et les hommes sont vraiment comiques. L'autre jour, le misérable Journal des Artistes m'ayant dit des choses désobligeantes? (et parce que je n'ai pas voulu de son journal), m'a adressé, chez moi, ce même article. Heureusement, que j'en ai ri. Faut-il cependant que l'homme honnête et consciencieux, tout voué à l'étude, soit le jouet de l'ignorance et de la méchanceté du premier venu qui veut imprimer ! C'est vraiment trop dur. Mais allons à mon atelier ; bien persuadé, d'ailleurs, que la vérité reste toujours au fond du vase, pour en ressortir plus belle et éternelle. L'essentiel est de bien faire. Tâchonsy et laissons faire le temps.

L'hiver a pris ici la place de l'été, ce qui doit contrarier notre cher Debia. Dis-lui que je lui garde chez moi ses deux grands tableaux, M. de Maleville étant parti de Paris avec son oncle. Dis-lui qu'il ait bon courage et que, plus je pense et repense à son affaire, plus je vois que ce n'est que dans la nature seule que se trouvent inspirations, créations, composition et toutes imitations possibles, que l'homme propose.... et qu'elle dispose. Adieu ! Pardonne a mon griffonnage. Hommage bien respectueux à Mme Gilibert, à ta mère, à les sœurs.

De Madame Ingres.

Vous savez, mes bons amis, qu'il vaut mieux tard que jamais. Il n'y a pas de ma faute. Vous connaissez votre ami : quand il est en train de travailler dans son atelier, rien ne peut le distraire : et il a la bonne volonté de vous écrire, le lendemain. Votre ami est reparti et a probablement oublié les commissions que j'avais faites pour vous. Aussi suis-je restée avec mes graines que M. Thévenin m'a rapportées de Rome, ma relique de Sainte-Catherine et deux chapelets bénis par Papa Pio VIII, que je vous prierai, quand vous les recevrez, d'offrir à mademoiselle votre sœur. Adieu.

XXYIII

Ingres a Gilibert.

5 février i83o.

Mon cher ami, nous sommes pénétrés de douleur pour toi ; car tu sais que tu es pour nous un autre nous-même. Quel coup terrible à supporter, que celui de la privation d'une mère et si bonne ! Je l'ai toujours tant aimée, l'excellente Femme ! Mais aussi, quel bon fils tu as toujours été pour elle ! Que de douceurs et de consolations tu lui a données, dans sa longue carrière ! Cette idée vaut bien quelques adoucissements pour ton cœur et, quoique rien ne console dans ces tristes moments, c'est bien quelque chose de n'avoir rien à se reprocher, que tout le monde le pense et le sache bien à ton honneur et grande estime. Regarde autour de toi : tu n'y vois que de vrais amis et surtout une tendre épouse, digne en tout de te consoler et te rendre heureux. Du courage : il t'en faut aussi pour elle et pour lui épargner, surtout dans ce moment, de trop fortes émotions qui pourraient aggraver l'état sacré où elle se trouve. Vivons dans l'espérance d'un avenir exempt de nouveaux malheurs : que le bonheur puisse, toute ta vie, (accompagner et te la faire aimer. Si ton ami de cœur y peut quelque chose, il en saisira toutes les occasions. En attendant, reçois nos consolations bien senties et crois-nous, avec ma bonne femme, les meilleurs amis.

A Prosper Deria.

Paris, 5 février i83o.

Cher ami, nous sommes bien affligés de la triste nouvelle que vous nous apprenez. Nous l'avons sue toujours assez tôt, quoique M. de G... nous ait remis votre lettre, plusieurs jours après son arrivée. Mon pauvre Gilibert ! il doit bien souffrir : perdre une mère, comme la sienne, et si bonne ! 11 en était idolâtre et bien justement. Heureusement pour lui, que vous êtes là ; entouré des consolations de l'amitié cl dune femme comme la sienne, je suis plus tranquille sur son état dans des moments où les consolations ne sont qu'un échange d'afflictions et où il faut laisser la douleur a la douleur. A combien de pertes j'ai assisté, cette année ! La mort moissonne terriblement autour de nous, le ciel est en courroux. La méchanceté des hommes en est-elle une conséquence? Tout ce que je sais, c'est que nous vivons d'une manière bien fragile et que l'excessive rigueur du climat complète et noircit tout. Ce que vous me dites, cher ami, de vos charités ne m'étonne pas, connaissant votre excellent cœur; vous êtes comme des anges consolateurs et réparateurs. Mon beau et cher pays que j'aime tant, comme il m'est triste de le savoir si malheureux. Je fais des vœux bien sincères, (et nous n'avons pas attendu ce moment), pour que vous viviez, vous et les chers

vôtres, en bonne santé, le premier de tous les biens, et que tout puisse vous prospérer avee bonheur. Pour moi, je ne puis me plaindre ; je viens de toucher au bonheur, avec l'assurance d'une existence matérielle et honorable.

Vous savez que je suis professeur de l'Ecole, avec cent louis. C'est là que se bornent toutes mes ambitions de bien-être, mais pas celles de devenir toujours meilleur dans mon art. Aussi, je ne m'épargne aucun soin ; mais je vais peu vite, il est vrai, parce que je reconnais tous les jours par expérience (pie tout ce que l'on fait vite est toujours rempli de fautes. Elèves nés de Raphaël, disons aussi et à plus forte raison, comme Zeuxis : « Mon ouvrage vivra d'autant mieux, que j'aurai mis plus de temps à le faire. » Ceci n'est point raison de paresseux, car je ne le suis pas ; mais bonne raison, pensez-le bien.

Mon jeune Saint (i) devait être terminé à cette époque, mais beaucoup de ceci et de cela ne l'ont pas voulu. 11 le sera bientôt, j'espère, et peut-être d'une manière assez remarquable. Savez-vous bien que c'est un ouvrage très considérable par quantité et qualité. Au reste, le peu de gens éclairés qui l'ont vu, en ont été sensiblement frappés, ce qui me donne beaucoup de cœur à le poursuivre. Que ne puis-je, cher ami, vous compter parmi eux, vous dont je fais tant de cas pour le goût si sur et si bien identifié avec le mien.

(i) Le Martyre de saint Symphorien qu'Ingres peignait pour la cathédrale d'Autun.

Vous allez travailler, tant mieux ! Je compte beaucoup sur votre talent, et le jour viendra où les ténèbres disparaîtront. Patience ! Produisons en silence, de bonnes choses surtout ; et votre place vous attend, je n'en doute nullement. J'ai jugé à propos dans votre intérêt de déposer tour à tour vos deux tableaux au Musée Corbin, rue Vivienne, de compagnie avec mon Œdipe qui y figure par la seule autorité de son propriétaire. Car il y a monstrueuse anomalie, vu que c'est un repaire romantique encore plus extravagant que jamais. Cependant mon ouvrage fait un cruel procès à tout ce ramas et attire, j'ose le dire, toutes les nobles admirations. J'ai remis cet ouvrage dans un bel état, matériellement et spirituellement : on va le lithographier. Votre tableau y est très bien exposé et on en parle avec éloge. Je voudrais encore autre chose, mais le goût des amateurs est tout à fait corrompu. Patience ! Allez toujours.» J'ai de l'argent à vous, vous le savez. Ainsi, soit couleurs ou autres frais, ne vous gênez en rien.

M. Chenavard vous fait passer deux livraisons de son ouvrage. Je suis dans l'intimité avec Baillot. Jugez de mon bonheur : je ne me dérange plus que pour la divine musique de Mozart, Cherubini, Gluck, Haydn. On dirait que ces chefs-d'œuvre rajeunissent et redoublent de beauté.

Adieu, cher ami ! Exprimez bien à Madame combien nous sommes infiniment sensibles à tout son souvenir et à toutes ses bontés infinies, entre

autres à tous ses regrets obligeants que vous appelez culinaires : ils nous étaient surtout précieux lorsque vous les partagiez, là, avec nous. Je n'ai pas besoin, je pense, de dire que ses aimables sentiments sont toujours, pour moi et ma femme, tout ce qu'elle peut nous offrir de plus précieux. Je remercie de tout mon cœur M. votre oncle et M. votre frère de leurs bons souvenirs, en leur souhaitant autant de santé que de bonheur, de même qu'à tous nos bien bons compatriotes et amis. Et je me dis de tout cœur, pour la vie,

VOtre ami. (Fonds Delmas-Debia).

A Prosper Debia.

Mon cher ami, toujours bien sensible à toutes les marques d'amitié et de souvenir que vous me donnez, je vous en remercie de tout cœur. Ma bonne femme partage ces sentiments, et comme ménagère aussi. Gilibert, mon excellent ami, qu'à peine j'ai eu le bonheur de posséder ici, vous parlera du festin muniiicentieux du compatriote truffé (sic) et des éloges dont il a été l'objet. Gilibert enfin vous instruira, mieux que moi, de tout ce que votre aimable sollicitude pour moi désire savoir, en tout ce qui me touche.

Vos deux œuvres sont bien arrivées. Nous avons encadré celle qui est en hauteur, de concerl avec M. de Grandet : il en sera ce que vous désirez. Une exposition de peinture par Gros, pour

l'extinction de la mendicité, m'a fourni L'occasion de placer (el mieux qu'au Salon) votre excellent tableau des Nymphes. J'en aurai soin, comme du mien et de celui de M. Balze. Enfin j'ai vu, mon très cher, vos deux dernières œuvres qui m'ont fait le plus grand plaisir : originalité de lignes, physionomies à vous, figures charmantes comme création et grâce et, en général, le tour d'une bonne exécution. Cependant je ne puis nYein pêcher, cher ami, et permettez-le moi, de vous conseiller de passer d'une manière moins brusque des tons et plans trop chauds à ceux trop froids. C'est le fait d'une mauvaise laque jaune, dont vous usez ; elle est trop crue, ne s'harmonisant à rien et moins encore à des tons trop entiers d'outremer qui font uniquement vos seconds plans. Il n'y a pas que moi, qui aie fait ces remarques. L'ami Gilibert vous en parlera et vous exprimera encore le plaisir que vos tahleaux ont fait, notamment à M. Siméon qui en a été charmé et que j'ai bien endoctriné pour vous.

Adieu, bien cher ami. Présentez mes hommages sensibles et reconnaissants à madame Debia, à votre cher frère, à monsieur votre oncle. Vos belles amies et tous les amis de la chère patrie sont dans mon cœur.

Votre dévoué et très attaché,

Ingres a Gilibert.

Paris, ce Ier janvier i83o.

Sois heureux au gré de tes justes désirs, toi et ta bien aimable femme, les tiens et tous ceux que tu aimes. Nous sommes heureux de penser que nous formons peut-être la meilleure part de vos affections, si j'en juge par les miennes. Il y a tant de bonnes raisons, pour que cela soit ainsi ; mêmes goûts, même philosophie composent ce bonheur. Ainsi, que Dieu nous donne la santé ! Tout le reste est à nous. Usons-en bien, le champ de la vie peut encore être assez long pour nous et semé de lïeurs.

Ta chère femme, comment va-t-elle ? Il nous semble que l'heureux moment où tu vas sentir s'émouvoir tes entrailles de père, ne doit pas être si éloigné ? Tout se passera bien : nous le désirons et n'en doutons pas. Ne tarde pas à nous donner de bonnes nouvelles, trop rares depuis longtemps.

Pour moi, paresseux je suis né, et paresseux je mourrai : je le vois trop. Mais toujours pressé par le cœur qui parle chez moi sans cesse, me voilà parti : heureux, par conséquent, de pouvoir t'exprimer ma vive amitié et t'apprendre que ton bon ami est, par le décès de M. Regnault, professeur à l'École des Beaux-Arts, avec cent louis de plus. Il est impossible d'arriver avec plus d'hon-

neur à un poste. Sur ij voix, j'en ai eu 16; et, au sortir, chacun s'est écrié qu'il n'était pas la dix-septième et qu'on venait de faire une excellente besogne. Enfin, élèves, maîtres, amis, tous s'en réjouissent d'une manière bien honorable et louchante pour moi.

J'entre en fonctions le Ier avril. L'heure de mon indépendance vient de sonner et je suis libre, avec l'ordre que tu connais et sans dettes. J'ai 1.600 francs de l'Institut qui me loge. Mes élèves me rapportent 3oo francs le mois. Je puis doncvivre très bien, comme tu vois, et mettre de côté lout ce que je gagnerai avec mon pinceau. Cependant la sage ménagère et moi, nous pensons ne point du tout augmenter nos dépenses et train de maison et nous garder une poire pour la soif.

Nous allons nous occuper de votre appartement pour pouvoir vous y donner toutes les douceurs possibles,, lorsque vous nous viendrez voir. Tu nous l'as promis : tâche que ce soit le plus toi possible. A cause du petit poupon, nous pensons cependant ne pas vous voir d'ici à la prochaine Exposition qui est fixée au 1e1 avril i83i. Tu vois que nous sommes raisonnables, mais nous ferions les méchants si vous passiez ce terme.

Pour figurer de mon mieux à cette Exposition, j'y [aurai deux grands tableaux d'histoire ; celui que je peins et celui de Virgile que je refais en grand, et quelques autres de moyenne grandeur. La gravure de ce dernier s'avance, celle du Louis XIII aussi. Mon Saint est déjà fort admiré du

petit nombre de bons esprits qui L'ont vu. Ce succès précurseur ne nie rend que plus exigeant pour moi-même. Il est très avancé d'ensemble, encore rien de fini, mais tout est trouvé. Je n'ai plus que l'exécution de plaisir. Que ne puis-je te l'envoyer dans ma lettre ?

J'ai vendu dernièrement mon Œdipe : il csl exposé par son propriétaire dans une certaine galerie Golbert et en étrange compagnie, je t'assure. Il y est fort admiré des connaisseurs, et ce sera toujours une de mes meilleures œuvres.

De ma propre autorité, j'y ai exposé le tableau des Nrmphes de notre cher ami Debia. Il y occupe une bonne place, et plusieurs personnes m'en ont parlé avec beaucoup d'éloges. Dans quelque temps, je ferai faire un nouveau cadre au second, si cela lui va, ou je retirerai les Nymphes. Charge-toi auprès de ce bon ami de tous mes tendres sentiments d'estime, avec mes respectueux souvenirs pour son aimable famille. Je salue de même la cara patria hella et tous les amis que j'aime et qui m'aiment.

Mais pendez-vous, braves Gilibert et Debia : on vient d'interpréter Don Juan, comme jamais il ne l'a été, et vous n'y étiez pas ! Que puis-je t'en dire, cher ami ? Je suis encore émerveillé. Épouvanté d'un si bel œuvre, plus jeune et plus beau que jamais, je peux te dire que cela est beau à faire mal.

Homme divin, vraiment ! C'est pour cela que sa sœur, âgée de 80 ans, vient de mourir dans la

misère. Idem, Beethoven le sublime, que vous ne eonnaissez pas si vous ne l'avez entendu. Espérons que tout eela sera pour l'autre monde, car l'humanité et la justice se sont envolées depuis longtemps dans le ciel. Le grand homme vit avec sa seule conscience, sans l'espérance d'aucun fruit qui ne mûrit que trop tard.

Tout va on ne peut plus mal dans les arts. Mais je finis par ne pas finir ma lettre.

Paris, 12 août i83o.

Mon bien cher, je le donne bien tard signe de vie. C'est malheureux que je sois Ingres, du côté de la plume. Mais le cœur est bon, et, dans ces événements si éminemment glorieux et encore teints du sang le plus pur par le crime le plus exécrable surtout qu'un roi puisse commettre, j'ai senti et pensé souvent, comme toi, de concert avec ma femme en face de ton portrait, et nous avons eu plus d'inquiétude sur ta position à Montauban que tu n'en as eu pour moi, ici. Heureusement, Paris n'est pas une petite ville brutale et fanatique où il se trouve autant de « trestaillons » pour assassiner les honnêtes citoyens, gens que soudoie la plus inepte et coupable autorité. Qu'il vienne ici, ce Gironde ! . . .

Mais laissons ces sortes de gens ; il n'y en a que trop d'assez stupides et méchants qui, aujourd'hui même, voudraient salir et troubler encore

l'ordre et le bonheur d'une liberté si glorieusement, si divinement acquise. Gela est cependant ; il y a des cœurs qui n'ont jamais su ni senti que la vertu et tous les sentiments élevés dérivent d'elle. Jouissons de ces effets sublimes. Y at— il rien de comparable, dans toutes les histoires connues ? A qui ressemblons-nous ? A nous-mêmes ! A ce coup d'appel qu'à poussé la foudre, — œuvre divine vraiment, et qui grandit plus elle s'éloigne, — nous pouvons enfin nous redire Français et ne plus contenir notre longue indignation. La révolution opérée, finie, l'ordre partout, tout remplacé ! Honneur à ces hommes pleins de cœur, du plus pur patriotisme dans des moments si difficiles, mais si bien secondés par un peuple sage et humain, si grand dans sa victoire. Embrassons-nous, mon cher ami ! Il n'est pas, j'en suis sûr, un détail de ce grand événement qui ne mouille continuellement nos yeux. Nous nous connaissons : je ne te raconte rien, parce que je crois que tu es aussi instruit que moi de tout ce qui a été fait et de ce qui se passe. Si cependant tu veux quelque chose de plus, dis-le moi : on s'occupe de tout relater. Lorsque tu lis et que tu es ravi d'admiration, n'aie aucun doute ; rien n'est fardé, tout cela est vrai et au delà, si c'est possible.

Nous remercions de tout notre cœur ton aimable épouse, de son tendre intérêt pour nous. Le nôtre n'a pas été moindre pour vous. « Où sontils ? » disions-nous. Nous vous voyions entourés de

dangers bien plus grands, dans une petite ville où tous se connaissent. Enfin on respire. Votre petit trésor se porle bien et vous donne un bonheur de père et de mère, nous nous en doutons bien.

Je le parlerai plus tard de moi. Sois tranquille, je suis toujours Ingres aussi, du côté du pinceau, dette lettre n'est que le préambule de la très prochaine.

Ecris nous, cher ami, de suite, ce qui se passe. Le drapeau doit flotter, j'espère. Mille choses à tous nos amis. Je t'embrasse.

Paris. i5 mars i83r.

C'est toujours ainsi que, lorsque tu as tant de sujets d'accuser l'amitié, tu redoubles de sollicilude tendre, de doux et de trop doux reproches.

Ah ! que ce panier m'a l'ait rougir et a augmenté mes torts ! Mes Furies se sont éveillées de plus belle. Armées de plumes et de feuilles de papier, elles m'appellent misérable, ingrat et paresseux. Alors, moi, rougissant jusqu'au blanc des yeux et malheureux comme les pierres, j'assiste à leur combat avec l'apathie, la paresse, les soins journaliers, la triste mais inévitable politique, le désenchantement sur presque tout, excepté sur toi cher ami. Enfin, la victoire leur étant restée, je t'écris aujourd'hui que, moi et ma bonne femme, nous sommes tes amis les plus tendres. Ton portrait en est témoin. C'est à lui que nous confions

nos amicales sollicitudes sur tout ce qui te touche. Nos inquiétudes pour toi ont été grandes, quand des journaux nous ont appris des troubles à Montauban.

Les hommes d'aujourd'hui ne valent pas, vraiment, la peine que l'on prenne parti pour eux ; les choses non plus. Car, est-ce vivre que vivre ainsi? Quel aveuglement général ! Quelques Cassandre ont beau faire entendre leurs voix prophétiques, on est sourd. L'intérêt, le moi et la trahison, régnent. Quel avenir ! Avec tant d'éléments de bonheur et de gloire, il faut avouer que les hommes sont aussi bètes que méchants. Je ne puis m'empccher de le penser, toutes les fois que je jouis d'un beau jour, de tous les fruits de la terre, de la vue d'un bel viso virginale ou d'une symphonie de Beethoven. Car j'use de la musique, Dieu le sait ! depuis les bienfaits de la non-intervention et du juste milieu. J'en ai autant de besoin que pouvait en avoir Saùl, pour sa guérison. Cela va assez bien un moment, mais lorsqu'elle cesse, je crois que la Mnémosyne m'agace encore plus les nerfs et me les rend «plus irritables encore.

Voilà donc mon état, depuis notre gloire surtout, et je vais pour la première fois te tenir un singulier langage. Je suis presque désenchanté sur mon avenir, fondé sur ce que j'ai appelé jusqu'ici la gloire. Il faut me donner beaucoup de mal parce je connais le beau, m'en tourmenter beaucoup, nuit et jour. Suppose que je réussisse : je ne puis être senti que d'un si petit nombre que le lemps dimi-

nue tous les jours, que, ma foi, mon cher, au diable la galère ! La vie est assez difficile par toutes ces vicissitudes ; et moi j'irais encore, moi tout seul; affronter des masses ignorantes, intéressées et brutales. J'ai beau crier, on ne m'écoute nulle part. Raphaël viendrait lui-même, il ne se ferait pas entendre. Gluck est chassé de l'Opéra. Lisez le journal intitulé « V Artiste », interrogez même les doctrines des coryphées de l'art d'aujourd'hui dans MM. Gros, Gérard, Guérin et tant d'autres. Tout est frappé de mort. L'effort sera-t-il pour moi seul ? Il me semble t'entendre : « Toi, fais des tableaux, travaille : tu les forceras, tu pourras opérer quelque miracle ». Je veux bien croire que j'y pourrais quelque chose, s'il y avait de la justice, mais à quel prix ! Aie donc un peu pitié de moi et ne me fais pas crever, avant le temps.

Et qui est-ce qui a fait le plus de sacrifices, pour la cause sacrée des arts? J'ai mis plus de cinq ans à peindre le tableau de la Vierge. J'ai emprunté pour le faire, et je ne finis qu'à peine de payer les dettes que j'ai contractées pour lui. Je devrais être riche, si on avait été juste envers moi. « Fais des tableaux ! » C'est très bien; mais, pour les faire comme je les fais, il me faut beaucoup de temps, à raison de leur mérite. L'art est bien plus difficile pour moi que pour les autres, tu le sais bien. Je travaille longuement et avec peine, quoique cela ait l'air d'être fait promptement et facilement. La où le peintre vulgaire

trouvera (jue c'esl parfait, je vois mille imperfections, et je ne recommence pas une ibis, mais dix fois.

Voilà l'état présent du tableau que je fais ; il n'est encore qu'ébauché, et cela pour les raisons ci-dessus. Je n'en rougis pas. Jusqu'ici, il ne me donne que des espérances, selon l'idée où je voudrais arriver. Sentir, faire autrement, je ne le puis et aurais tort de l'essayer puisque c'est ainsi et par cela même que mes ouvrages sont remarquables et vivront d'au la ni plus que j'aurai été plus lent à les former.

Tout cela me rend-il heureux ? Non. Je crois un peu à la lin du monde dont on nous fait peur. Je veux me débarrasser honnêtement de ce qui me gêne par trop et vivre en bon bourgeois, comme on dil. Je n'ai pas de rentes; mon état, ma petite position m'en donnent et je ne veux point me tourmenter. Mon tableau sera fini quand il sera fini ; ne le fût-il que dans dix ans, je ne m'en inquiète pas. Après cela, nous verrons. Je ne me refuse rien de ce qui est jouissance honnête. Je trouve, moi, que feu ai assez fait. Je vis au jour le jour ; le matin, je me dispose à faire le trajet jusqu'au soir, le mieux possible et imitant les aimables convives de Boccace qui fuyaient la peste. Je ne veux plus me tourmenter et surtout pour les autres.

Mon excellente femme, la raison et la sagesse mêmes, tout en n'étant peut-être pas tout à fait de mon avis, n'en est pas si éloignée et, avant

tout., veut me voir heureux. Moi, je l'aime el toujours davantage. Elle partage mon sort, sans se plaindre. J'espère la rendre plus heureuse. Nous avons la paix et la santé.

Après ma grande page, je rentrerai dans les petits ouvrages, pour m 'amuser surtout. Ils me procurent même plus de profit, uniquement pour assurer un sort à ma chère compagne qui répondrait qu'il y en a assez pour elle. Pour cela je veux, le plus possible, éloigner les soucis, arriver à ne rien faire qu'à jouir des arts en vrai croyant, toujours friand du beau, rire des autres et arriver ainsi au monument.

Nous partageons ton bonheur dont te fait jouir ton aimable femme et ton adorée enfant. Je demeure ton inséparable de cœur. Mille choses à nos amis, et surtout à notre cher Prosper. • J'ai tant à réparer envers lui ! Et sa digne famille qui doit me mal juger. Je ne sais comment m'y prendre. Dis lui que, tout sot et malhonnête que je sois, je ne suis pas moins celui qu'il a connu et aimé, comme un ami dévoué.

Tu vas m'écrire n'est-ce pas, et à notre grand plaisir ? Au reste, rien n'a été si beau et si bon que ce fameux dinde (sic) dont le grand Baillot a mangé sa part. A ma prochaine, je te parlerai de ce héros du violon et de Paganini que je n'ai pas encore entendu.

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