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Ingres

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Les artistes sont comme les jolies femmes : ils tombent parfois dans un excès de coquetterie.

M. Ingres, par exemple, cache avec beaucoup de soin la date de sa naissance ; il est persuadé que plus on le

croira vieux, moins on lui accordera de talent.

Si quelque malavisé lui adresse la question banale :

— Quel âge avez- vous ?

Il répond invariablement :

— Mon Dieu, je l'ignore ; j'ai si peu de mémoire 1

Une telle faiblesse est inexcusable.

Nous ne souffrirons pas que notre grand peintre s'expose au même ridicule que cette douairière, dont on disait :

« — Elle s'avoue trente ans, cette année-ci; mais, l'année prochaine, elle n'en aura plus que vingt-neuf. »

Ingres (Jean-Dominique-Augustin), naquit à Montauban, le 15 septembre 1781. Son quinzième lustre est donc à peu près révolu.

Sa vie d'enfant nous offre quelques détails assez bizarres.

Il ne manifesta d'abord aucune disposition pour la peinture. Son père eut l'imprudence de lui donner tout à la fois un archet et un crayon \

Jean - Dominique - Augustin trouva beaucoup plus de plaisir à apprendre la

1 Presque toujours, en province, les artistes cumulent et s'accrochent à plusieurs branches de l'art. M. Ingres père était peintre et musicien.

gamme qu'à fabriquer des yeux, des nez et des oreilles.

Ce fut un beau jour que celui où il put exécuter Ah! vous dirai- je, maman, m le stradivarius apocryphe qu'on lui laissait entre les mains.

Jusqu'à sa quinzième année, tous ses essais de pinceau n'aboutirent qu'à d'abominables croûtes.

Mais il jouait du violon de manière à ne pas désespérer complètement les oreilles susceptibles.

Une autre passion que celle de la musique s'empara tout à coup d'Augustin et acheva de lui faire négliger ses étu-

des de peinture. On organisait à Montauban de petits théâtres de société. Le jeune homme offrit d'abord ses services à l'orchestre, puis il désira sauter pardessus la rampe et se mêler aux acteurs.

On n'a jamais su par quelle maligne influence la tragédie lui devint tout à coup sympathique.

11 étudia les rôles de César, de Mahomet, de Britannicus. et représenta ces nobles personnages d'une façon burlesque , mais sans exciter trop d'esclandre.

Enhardi par l'impunité, l'outrecuidant

INGRES. Il

eur droit de critique, Ingres se consola )ar des coups d'archet.

Bientôt néanmoins cet esprit irrésolu rouva son idéal. Toutes ses recherches, ous ses tâtonnements cessèrent.

Dans un voyage à Toulouse, il aperçut au musée de cette ville une copie nagnifique d'un tableau de Raphaël, -apportée d'Italie par M. Roques, processeur de peinture très-habile.

Rien de semblable n'avait encore frappé les regards du jeune homme.

Il fut ébloui par un rayon lumineux, comme saint Paul sur le chemin de Damas, et le ciel artistique déroula devant lui ses plus larges horizons.

jeune homme ne craignit pas d'aborder Orosmane.

Alors, malgré toute leur indulgence, les spectateurs furent contraints d'arrêter brutalement la vocation de ce fils indigne de Melpomène. Il fut reçu dans son quatrième rôle comme autrefois l'époux de Vénus au festin de l'Olympe, c'est-à-dire qu'il excita l'hilarité la plus bruyante et la plus complète.

Après les rires vinrent les sifflets.

On assure même que certaine tirade valut au malencontreux Orosmane assez bon nombre de projectiles.

Humilié du peu de réserve de ses compatriotes dans la manifestation de

M. Roques le reçut parmi ses élèves Dominique-Augustin fit en six moi des progrès extraordinaires, ce qui n'autorise pas toutefois un de ses bio graphes l à dire « qu'il se sentait déj; réellement peintre , et même un pei plus peintre que le Corrége. »

Il y a d'imprudents amis, toujoun prêts à saisir le pavé de l'ours, et nou: arrêtons le bras du thuriféraire maladroit qui brise le nez de l'idole à coups d'encensoir.

M. Ingres a eu constamment des détracteurs par trop opiniâtres ou des apologistes par trop exaltés.

1 Jules Garnier,

Entre les uns et les autres, il y a juste i place du tribunal où la Vérité siège, t maintenant que les passions font signée , il lui sera permis d'élever la oix.

Dominique-Augustin n'était donc pas, seize ans, plus peintre que le Gorrége ;

îais il avait les qualités d'un excellent

lève.

Sa famille prit la résolution de Penoyer à Paris.

Le jeune homme sacrifiait décidéîent l'archet à la palette.

Toutefois il voulut faire à sa ville naile des adieux en musique, et joua sur ) théâtre de Montauban un concerto de

Viotti, qui n'excita ni huées ni proje tiles.

C'était la revanche d'Orosmane.

Huit jours après, reçu à Paris dai l'atelier de David, il s'y mêla, obscur ment d'abord et comme faisant nombr à la troupe tumultueuse de rapins q l'encombrait; mais bientôt sa vivaci méridionale et la brusque franchise i ses allures attirèrent l'attention si lui.

Au sein du temple où l'on déifk l'auteur de YEnlèvement des Sabine Ingres osa jeter le premier blâme sur culte universel que l'Europe rendait

David. Apôtre de la vraie foi dans l'art, le jeune homme s'insurgeait contre la composition théâtrale du maître.

Il lui reprochait avec raison de transporter la statuaire sur la toile.

Quand Dominique- Augustin parlait des tableaux de Raphaël, comme suavité de contours et comme souplesse de lignes , son œil rayonnait d'enthousiasme; il faisait des prosélytes, et, dans l'atelier même, il réussit à élever école contre école, autel contre autel.

En 1800, juste à l'aurore du siècle, Ingres obtint le second prix de peinture.

L'année suivante, il remporta le grand prix de Rome1.

Mais il eut le regret de ne pouvoir se rendre en Italie, cette terre promise des arts, vers laquelle s'envolaient depuis si longtemps ses vœux et ses espérances.

Depuis 93, on avait supprimé l'École française de Rome.

Le droit d'aller sur les bords du Tibre étudier l'œuvre des maîtres était remplacé, pour le lauréat, par une pension de mille francs.

1 Le sujet du concours était Y Arrivée des ambassadeurs d'Agamemnon dans la tente d'Achille. Ce tableau de M. Ingres est à l'École des Beaux-Arts.

Ingres fut donc obligé de rester en France.

On lui commanda un portrait du premier consul pour le corps législatif, et un Bonaparte passant le pont de Kehl, qui excita des critiques sévères. Il est de fait que cette toile, en dépit des shakos, des uniformes et de l'attirail guerrier qui la couvre, semble inspirée plutôt par une leGture d'Ossian que par un bulletin de nos armées victorieuses.

Tout annonçait, dès lors, qu'Augustin serait l'irréconciliable adversaire du réalisme en peinture.

Philémon et Baucis, ainsi que la Vénus blessée par Diomède et regagnant

l'Olympe, sont des tableaux qui appartiennent également à la jeunesse de M. Ingres.

En 1806, l'École de Rome fut rétablie.

Notre disciple enthousiaste de Raphaël put aller enfin contempler les chefsd'œuvre pour lesquels il avait une admiration si vive.

Une fois à la source du génie artistique il ne voulut plus revenir en France, et se livra, quatorze années durant, à l'étude assidue des grands modèles, se faisant une doctrine dont il ne s'écarta plus.

Dans cette contemplation fervente des merveilles raphaélesques , Ingres acquit

toutes les qualités précieuses qui distinguent son talent : le soin du dessin , l'harmonie, la délicatesse, le moelleux de la ligne ; l'expression, la dignité, le calme de la pose.

Voilà sur quoi ses ennemis les plus acharnés ne l'attaquent pas.

Mais il leur prête le flanc d'une autre manière, et leur donne, au point de vue de la couleur, une éternelle occasion de le combattre.

Soit dédain chez l'artiste, soit système, — car il a prouvé, depuis, que ce n'était point impuissance, — il s'obstine à ne laisser à sa peinture ni animation, ni coloris, ni lumière.

A l'exemple du père Loriquet, ce jésuite historien qui essaya d'effacer l'empire français de l'histoire du monde, en écrivant que César sur le trône fut tout simplement M. de Buonaparte, général en chef des armées de Sa Majesté Louis XVIII, Ingres semble protester contre la couleur, ou la nier, en n'en tenant pas compte.

On a dit avec raison que le pinceau de ce maître exprimait plutôt l'absence de la vie que la vie elle-même.

Les critiques ont fait à ce sujet une curieuse découverte.

— Comment voulez-vous, disent-ils, que M. Ingres ne soit pas le bourreau de

la couleur, puisque le mot latin niger est l'anagramme de son nom ? Il est à tout jamais voué au noir et au gris obscur. C'est une prédestination.

Personne n'essaiera de défendre le grand artiste contre ces reproches trop mérités.

Toutes les récriminations dont il est l'objet sur ce point nous semblent d'une entière justesse, et, dans le cours de cette étude biographique, en recherchant les défauts ou les beautés de ses œuvres, nous n'aurons pas à nous occuper du coloris.

Nos lecteurs sont prévenus, une fois

pour toutes, qu'il est généralement faux, imparfait ou nul.

M. Ingres, ainsi que nous l'avons dit tout à l'heure, resta quatorze années en Italie.

Son ardeur au travail fut extrême.

Outre une multitude de portraits et de toiles d'étude, il composa deux adorables Baigneuses, d'un dessin merveilleux et d'une grâce exquise, — Œdipe et le Sphinx, — Jupiter et Thétis, — Raphaël et la Fornarina, — Romulus emportant les dépouilles opimes, — le Songe d'Ossian, sombre et puissant tableau d'imagination, — Virgile lisant

l'Enéide, — Françoise de Rimini \ — Roger délivrant Angélique, — VArétin chez le Tintoret, — Don Pedro baisant Vépée de Henri IV, — la Chapelle Six* Une, — Raphaël et le cardinal Bibiena, — Philippe V et le maréchal de Berwick, — VOdalisque couchée, — le duc dAlbe à Sainte- Gudule, — Henri IV jouant avec ses enfants, — la Mort de Léonard de Vinci, l'une de ses œuvres les mieux conçues et les plus pathétiques, — et enfin Jésus-Christ remettant

1 On a fait un crime à M. Ingres d'avoir représenté dans cette peinture l'amant trop beau et le mari trop laid, — preuve nouvelle de l'ignorance de MM. les journalistes, qui ne se donnent pas la peine d'ouvrir les chroniques. Le mari de Françoise était difforme, et Paolo passait pour le plus beau chevalier de son temps.

les clés du ciel à saint Pierre, tableau qui se voit au musée du Luxembourg.

Parmi ces nombreuses compositions, expédiées de Rome au Louvre, et qui ont soulevé tant d'orages , beaucoup sont dignes d'une louange absolue, et la Chapelle Sixtine, entre toutes, est un magnifique chef-d'œuvre \

1 M. Sudre, un de nos lithographes les plus distingués, a rendu ce tableau avec le plus remarquable talent. Chacune des épreuves de son œuvre ne s'est pas vendue moins de cent francs. Il est le seul auquel M. Ingres, très-jaloux de son suffrage, permette de reproduire ses œuvres, comme Nadar jeune est le seul photographe auquel il envoie toutes les personnes dont il veut avoir la ressemblance parfaite. Les photographies de JNadar sont si merveilleusement exactes, que M. Ingres, avec leur secours, compose ses plus admirables portraits sans avoir besoin de la présence de l'original.

C'est l'unique tableau où M. Ingres ail daigné se montrer coloriste.

Ayant une bonne fois prouvé victorieusement qu'il pouvait, comme tout autre, puiser sur sa palette l'éclat et la transparence, il revint à ses tons noirs, à ses nuances obscures, et y persista, quoi qu'on pût lui dire, avec l'endurcissement d'un esprit de ténèbres.

| En voulant rendre plus complète et plus efficace sa réaction contre David, il tomba dans Pexagération de l'idéal.

Avec ses plus chauds partisans, nous admirons VOdalisque couchée ; nous nous prosternons devant les délicatesses exquises du contour, devant la douceur

des lignes; nous convenons de la suavité de la forme et de sa magnificence, mais nous sommes également de l'avis de l'A* ristarque railleur, qui s'écriait :

« — Je défie cette grande désossée de se tenir debout! »

De même, il est impossible, dans le Roger délivrant Angélique, de ne pas s'extasier sur la délicieuse poésie de cette création ; mais, ce qu'on ne peut admettre, ni justifier, ni défendre, c'est ce terrible Roger de carton peint, avec son hippogriffe en zinc.

Évidemment l'auteur de ces tableaux

a pris plaisir à braver la critique.

Peu lui importait que la foule se rériàt sur l'extravagance de ses tons ; il ui répondait par ce vers d'Horace :

Odi profanum vulgus et arceo.

Mais, en attendant, le succès n'arrivait point, et la fortune imitait le succès.

Commandées par le gouvernement, plusieurs des toiles dont nous avons lonné rénumération étaient payées Tune façon plus que modique, et les imis du peintre lui répétaient chaque our :

— Tu n'arriveras jamais, si tu ne changes pas ta manière.

Ingres ne les écoutait pas.

Un des traits les plus caractéristiques de sa nature est l'entêtement.

Un front, beaucoup plus haut que large, explique, chez lui, d'après le système des phrénologues, cette persévérance opiniâtre, cette humeur chagrine, méfiante et jalouse dont il a donné tant de preuves.

Développé vers le sommet, son crâne accuse les protubérances très-distinctes de l'imitation , de l'harmonie, de la domination et de la ligne.

Le docteur Gall eût étudié avec joie cette tête remarquable, et les doctrines de Lavater appliquées au visage de M. Ingres, forceraient les plus incrédu-*

les à y reconnaître, nonobstant les courbures facétieuses du nez , un grand cachet de rêverie, d'exaltation et de puissance.

Ayant contre lui les adeptes de David, unis aux partisans de la couleur ; sachant que les journalistes le griffaient de leur plume, et que le public passait devant ses toiles avec une indifférence complète, l'intrépide artiste ne se reconnut point vaincu.

Sourd aux instances réitérées de ses amis, il ne changea rien à sa manière, 3t, comme ses tableaux ne se vendaient pas, il fit pour vivre des portraits et des esquisses à la mine de plomb.

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