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LeUredu14 juillet

SA VIE ET SItS OUVRAGES. 247

ëlait avec M. Gatteaux, le plus ancien ami d'Ingres, son meilleur ami. De ceux qu*il avait connus dans sa jeunesse, le peintre n'avait plus presque personne après lui. Ses amis de maintenant étaient les fils ou les petits-fils de ses amis d'autrefois. Ses anciens élèves étaient devenus ses collègues à l'Institut et il avait eu la douleur d'enterrer Hippolyte Flandrin. Il était donc seul de sa génération, et, bien qu'il fût très-entouré, il vivait dans l'isolement de ses souvenirs.

Pour le l"*' janvier 1867, il avait fait un dessin de la Vierge pour la fille d'Hippolyte Flandrin, sa filleule. Dans la semaine qui suivit le jour de l'an, il acheva d'ébaucher une variante de la Stratonice^ refit un Ossian et retoucha quelques anciens dessins avec délicatesse et fermeté. Une chose le préoccupait, c'était d'entendre chez lui, une fois encore avant de mourir, et de faire entendre à ses amis, les grands maîtres d'un art qui lui était plus cher que la peinture, et dans lequel il aimait par-dessus tout la musique de chambre, celle qui convient aux âmes profondes. Il en parla avec chaleur à M . Lehmann et à l'artiste par excellence des quatuors, M. Sauzay, le parfait violoniste, sur lequel Ingres avait reporté l'affection qu'il avait eue pour Baillot. La soirée fut réglée d'avance comme une fête. Trop vieux pour tenir l'archet, Ingres ne pouvait plus faire de musique; mais l'entendre était sa plus vive jouissance. Jamais, depuis sa jeunesse, il n'avait joué en public ni même dans un salon ; mais il lui était arrivé parfois d'exécuter des morceaux de prédilection avec ses amis les plus proches, en compagnie trèsintime. Il disait fort bien un certain quatuor de Haydn en fa mineur; mais il n'était guère propre qu'à la partie de premier violon, parce que le premier violon, par l'attaque et le mouvement, conduit la marche de la symphonie, et qu'il savait, lui Ingres, donner une impulsion plutôt que la suivre. Du reste, il entrait plus avant que personne dans l'esprit du compositeur ; il comprenait à mer-

veille le caractère et la couleur de ses sentiments. Quant à son exécution, elle était émue et contenue, son archet étant, comme son pinceau, sévère et sobre, mais énergique, expansif, résolu.

La soirée fut indiquée pour le mardi 8 janvier. Le peintre, voulant honorer les hôtes de sa pensée, Haydn, Beethoven et Mozart, avait ordonné, lui ordinairement si simple, un diner splendide. Il s'y montra plus aimable , plus gai que jamais. Toutefois, pendant le diner , un nuage de tristesse passa sur son front, et, comme averti par un vague pressentiment, il dit : « Je suis heureux... dans les dernières heures de ma vie... » Mais il reprit aussitôt sa belle humeur. L'œil brillant, le sourire aux lèvres, il reçut avec une sorte d'exaltation ses invités, qui tous étaient dignes d'aimer et de sentir la grande musiciue, entre autres M"** Jules Lacroix, quelque peu parente d'Ingres par son mari ; M"* de Mniszech, fllle de M'"* de Balzac, musicienne consommée ; M'"* de Blocqueville ; M"*'' Beulé, la famille Hittorff, la famille Magimel, M. Sturler et la fille de Baillot, M"* Sauzay.

Le quatuor en ré mineur de Mozart, le scherzo du premier des quatuors dédiés à Baillot par Cherubini, le quatuor en sol fn' 41) de Haydn, furent exécutés à ravir, d'une manière unique, exceptionnelle, par MM. Sauzay père et fils, M. Franchomme et M. Massé. Sous l'empire d'une sorte d'intuition mystérieuse, ces artistes excellents se surpassèrent ; ils eurent la conscience que jamais ils n'étaient arrivés à une interprétation aussi bien sentie, aussi pure, autant à l'unisson de leurs cœurs. Ingres, rayonnant, s'était fait comme chef d'orchestre, et à chaque fois nos quatre virtuoses prenaient plaisir à lui demander le signal. Entre deux morceaux, il prit à part M. Sauzay et lui dit : « J'ai un désir bien vif: c'est d'entendre le concerto de Viotti en la mineur que j'ai exécuté à quinze ans au grand théâtre de Toulouse... Promettez-moi ce bonheur. »

La soirée se termina par la sérénade de Beethoven, qui jeta le peintre dans l'enthousiasme. Ce fut le dernier éclair d'une vie qui allait s'éteindre et qui était cependant pleine de flamme. On le préparait au dernier sommeil par une musique sublime.

Dans la nuit qui suivit cette soirée, dit M. Olivier Merson% un tison enflammé roula de la cheminée de la chambre où couchait le maître sur le parquet. M . Ingres pouvait sonner un domestique pour qu'il relevât le feu et aérât Tappartement. Il ne le fit pas, et lui-même, à demi nu, ouvrit une fenêtre et rajusta le foyer. Ces soins prirent peu de temps, il est vrai; cependant M. Ingres fut

saisi d'un refroidissement dont on ne put vaincre les conséquences : une toux violente se manifesta, et, le mal empirant avec promptitude, huit jours étaient à peine écoulés que l'École française prenait le deuil du plus grand de ses peintres modernes.

Ingres était mort le lundi 14 janvier 1867.

Ses obsèques eurent lieu le 17, par une journée sinistre et glacée. Quoique la terre fût couverte de neige, une foule immense suivit le convoi , du quai Voltaire n* 11 à l'église Saint-Thomasd'Aquin ( oîi fut exécutée une belle composition d'Elwart, le Pie Jesu) et de là, par la place Vendôme et les boulevards, jusqu'au Père-Lachaise. Dans les personnages qui tenaient les cordons du poêle, le Sénat était représenté par l'amiral Bouët-Vuillaumez ; l'Institut, par M. Lefuel, président de l'Académie des Beaux- Arts, et par M. Lehmann, vice-président, qui personnifiait l'école d'Ingres dans la cérémonie, et la ville de Montauban par son maire, M. Prax- Paris, qui venait revendiquer, au nom de ses compatriotes, « le douloureux privilège de regrets plus profonds et plus intimes. » C'était un devoir pour la cité de Montauban que d'être présente, dans la personne de son premier magistrat, aux funérailles de l'artiste qui avait jeté tant de lustre sur sa ville natale et qui lui avait légué un musée, auquel est attaché le nom du donateur.

La fondation du Musée Ingres datait de 1851. A cette époque,

4. Ingres j sa vie et ses œuvres. In-18. Paris, Hetzel, 1867.

no INGRES,

le peintre avait fait un premier envoi d'objets d*art, en promettant le don testamentaire de toute sa collection. Fidèle à sa parole, Ingres a légué à Montauban non-seulement sa collection entière dans laquelle se trouve un marbre antique du plus grand prix, mais plusieurs ouvrages importants de sa main, tels que le Jésus au milieu des docteurs, et les trois mille dessins ou études peintes, dont nous avons parlé au commencement de ce livre, parmi lesquels sont des croquis quil avait crayonnés en voyage, et accompagnés de notes manuscrites Tort curieuses. Lors de sa première donation, il avait écrit au maire de Montauban : « Il m'est doux de penser qu'après moi j'aurai comme un dernier pied-k-terre dans ma belle patrie, comme si je pouvais un jour revenir en esprit au milieu de ces chers objets d'art, tous rangés là comme ils étaient chez moi et semblant toujours m'attendre ; enfin je suis heureux de penser que je serai toujours à Montauban, et que là, où, par circonstance, je n'ai pu vivre, je reviendrai éternellement dans le généreux et touchant souvenir de mes compatriotes. »

Ici se place l'extrait suivant du testament d'Ingres : « Je donne aussi à la ville de Montauban les tragédies grecques d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, Pindare, les partitions de Gluck en sept volumes, mon violon ainsi que les livres de musique instrumentale, contenant les quatuors et quintetti de Haydn, Mozart et Beethoven, la partition de Don Juan, la Stratonice de Méhul, mon bureau et mon fauteuil.

Je désire que l'on place au-dessus de mon bureau : le portrait peint de Raphaël jeune, sus-indiqué; celui de mon père, peint, celui de ma mère, dessiné, en groupant deux ou trois dessins de mon père, deux de ses miniatures, les portraits de Haydn, Mozart, Gluck, Beethoven et Grétry, et ceux de mes autres parents et amis. On placera sur mon bureau Ylliade et YOdyssée, d'Homère, en petits volumes, traduction de Bilaubé. »

Le venin qui est au fond de la nature humaine nous fait marchander aux vivants la gloire que nous rendons facilement aux

morts. L'exposition posthume des œuvres d'Ingres, organisée par sa famille et ses amis dans le palais des Beaux-Arts, mis à leur disposition par M. le surintendant, eut un succès qui dépassa nos espérances. Quarante mille personnes vinrent voir les cent peintures et les cinq cents dessins environ que renfermaient la salle de Melpomène et la galerie du premier étage, donnant sur le quai Malaquais. Si Ton considère que ces quarante mille visiteurs étaient tous amenés par une sincère curiosité du beau, et qu'au moment où ils venaient vériGer les titres du maître à sa renommée, une exposition universelle, immense, s'ouvrait au Champ de Mars, on comprendra que ce dénombrement vaut celui d'une armée. « Est-il besoin de rappeler, dit M . Beulé dans son ElogCj la surprise, l'enthousiasme, les jouissances de deux générations entières auxquelles étaient inconnus les portraits et les dessins faits par Ingres en Italie, pendant son premier séjour? Ses amis même ont avoué qu'ils n'avaient pas été justes pour cette partie de sa carrière, qu'ils l'avaient trop peu louée, et que l'éclat de sa maturité leur avait Tait oublier l'éclat de sa jeunesse. »

LXXVIf.

Nous avons entendu des artistes éminents, qui d'ailleurs admiraient Ingres, déplorer l'influence qu'il a eue sur notre école par ^ un enseignement absolu et par des boutades que l'on prenait pour des oracles et qui avaient sur des disciples aveuglés l'autorité malheureuse d'une leçon. Une telle remarque était faite pour nous donner à penser. Ce n'est donc pas sans en avoir tenu compte et sans y avoir beaucoup réfléchi que nous portons ici un jugement sur Ingres et sur le rôle qu'il a joué comme chef d'école.

E^t d'abord, pour apprécier de quelle importance a été son passage à travers les romantiques et les classiques, qu'il a trouvés aux prises et qu'il a fini par dominer, il faut se demander ce

m INGRES,

que serait devenue la peinture en France, s'il n*eût point existé. Abandonnée à elle-même, TÉcole française aurait perdu peu à peu la notion du nu et de la draperie, le sens des fortes études, '7 le respect des formes typiques, c'est-à-dire ce qui constitue la grandeur de l'art statuaire. II y a sans doute du danger à ce que les peintres se modèlent sur la sculpture et conçoivent leur art comme une dépendance du bas-relief, parce qu'ils négligent alors le coloris, l'effet, le sentiment de la perspeciive aérienne, en6n ce trésor de beautés imprévues que présentent les heureux accidents de la lumière et de la vie. Mais il faut convenir aussi que le voisinage des sculpteurs profite aux peintres; il leur conseille la dignité; il leur inspire le goût de s'élever et de choisir. Tandis que la peinture plus puissante veut exprimer ce qui est vivant, la sculpture, plus calme et plus haute, songe à exprimer l'immortel.

La réaction échevelée des romantiques contre les tendances sculpturales de David amena, comme toutes les réactions, d'autres excès. Arrivé au milieu de la lutte, Ingres comprit à merveille comment et en quoi l'école de David, — ce maître qu'il a vénéré et admiré toujours, — s'était égarée et ce qu'il y avait de juste, au j fond,tlans la réclamation du romantisme^ 11 reconnut que la généralisation des formes, le type des statues, le nez grec, les draperies de marbre, avaient jeté de la froideur et du convenu dans la peinture de ses anciens condisciples. Frappé de ce qu'il y avait de naturel, d'intéressant et de profondément naïf dans les artistes italiens du XV* siècle, il sentit qu'il fallait tremper et constamment retremper -i le style dans la nature, qui seule produit la variété sans fin des physionomies, corriger le beau officiel par la saveur des accents particuliers, et au besoin de la laideur expressive, repasser enfin par la vérité individuelle pour remonter à la vérité typique. En cela il était plus peintre que David ; il réformait la réforme de son maître.

Ingres fut donc le premier qui entrevit la vérité vraie, à savoir que l'idéal (je parle de l'art) est la quintessence du réel ; que le 4

Style doit être puisé, non pas dans rérudition , mais dans la vie ; qu'il peut être dégagé des plus vulgaires modèles, qu*il doit être humain à la manière des dieux antiques et des héros grecs, lesquels, accessibles aux émotions de l'humanité, gémissent, comme Philoctète à Lemnos, ou crient de douleur, comme Mars lorsqu'il est blessé, ou pleurent comme Vénus lorsqu'elle est égratignée par un fer de lance.

En ramenant l'école à l'étude de la nature, Ingres l'a désinfectée de deux poisons qui s'appellent dans les ateliers le chic et le "^ poncif. Le premier de ces deux mots signiûe le travers qui consiste à peindre de mémoire, de pratique, sans consulter la nature. Le second signifie l'habitude de répéter des formes apprises par cœur, des draperies connues et convenues, de sorte qu'on peut dire que le chic est le poncif des romantiques, comme le poncif est le chic -^ des classiques. Ces deux pestes de l'art, Ingres en a délivré la peinture en France, et c'est là un service immense qu'il a rendu. Pendant qu'il donnait satisfaction au romantisme en reconnaissant ce qu'il y avait de légitime dans cette réaction, il aperçut, avec la même perspicacité, que le romantisme était un retour à la déca- ^z dence. En effet, depuis qu'il avait éclaté, on n'aimait plus que les maîtres, essentiellement imitateurs, appelés en Italie naturalisli. On vantait Caravage, Ribera, Guerchin, Zurbaran, Manfredi, Solimène. On ne parlait que de peinture solide, de peindre dans la pâte, en pleine pâte^ et c'est même de là que date cette confusion étrange de l'empâtement avec la peinture, comme si l'on était d'autant plus peintre que l'on met plus de pâte sur la toile. On oubliait les sublimités de la fresque et les hommes qui avaient parlé la grande langu j du dessin, la langue universelle. Il semblait que l'art eût commencé au XVII* siècle, car, pour les novateurs, le premier de tous les maîtres, après Véronèse, était Rubens, et Rubens n'avait qu'un . égal, qui était Rembrandt. Mais ce qu'ils admiraient dans Rembrandt, ce n'était pas précisément son génie, ses inventions de poëte et la finesse d'un dessin souverainement expressif; c'était plutôt la liberté, la brusquerie de ses allures, les prétendus secrets de ses eaux-fortes, l'épaisseur de ses rehauts fameux, contrastant

avec la transparence de ses frottis, et toute ralcbimie de ses pratiques mystérieuses.

En présence de ces déviations de T École, Ingres réagit à son tour, et comme il était convaincu et violent, il réagit avec conviction et violence. Il aimait la nature, mais non pas le naturalisme. ^ Il voulait bien que Ton ôtât son chapeau devant Rubens, mais il voulait passer outre et s'en aller voir Pérugin, Raphaël, Léonard de Vinci, Fra Bartolommeo, André del Sarte. 11 avait chez lui, tout comme un aulre, des eaux-fortes de Rembrandt; mais il n'y puisait que des pensées. Les belles variétés de la couleur lui paraissaient inrérieures à Téloquence des formes. L^afTeclation de chercher l'effet lui semblait un moyen de faire tomber la peinture dans le théâtral. Aux décorateurs de Venise, il préférait les dessina teurs de Florence ; à Delacroix, il préférait Ingres.

Ainsi le peintre du Vcsu de Louis XIII et du Saint Symphorien tenait le milieu entre Tidéalisme glacé des faux classiques et \e^ réalisme brutal des faux novateurs. Il est juste de dire, cependant, que, comme professeur, il faisait pencher la balance d'un côté, sans doute parce qu'il pensait que, pour obtenir moins, il faut demander plus. En enseignant que « le dessin est tout, que Tombre n'est pas le dessin, que tout peut s'exprimer par le trait, même la fumée, » il poussait à la peinture sans relief, sans plans. A force de prêcher Tauslérité du ton et d'accoutumer ses élèves à se déGer des coloristes, il voilait de gris toute son école, il cendrait la palette de '^ Flandrin, cette palette qui lui a si bien servi, du reste, à exprimer les mélancolies chrétiennes. Il tendait à jeter la peinture dans un excès contraire à celui qu'il voulait fuir, c'est-à-dire la sécheresse -» des contours découpés, dans le mépris des moyens purement pittoresques.

Voilà, certainement, le mauvais côté de l'influence exercée par Ingres.

Mais, en revanche, c'est lui qui nous a appris, par ses ouvrages plus encore que par ses paroles, qu'on idéalise la nature en

SA VIE ET SES OUVRAGES. • îtS

la purifiant de tous les détails sans importance, pour n'en prendre ^ que les traits significatifs, essentiels ;

Cest lui qui nous a appris à découvrir dans le modèle tout ce qu'il contient, pour en extraire tout ce qui convient;

C'est lui qui faisait sentir les avantages et la grandeur de la^ simplicité par cette exclamation qui lui échappait souvent : Trop de choses !

C'est lui qui nous a enseigné que, si l'on veut ne pas refroidir les formes en les généralisant, il faut racheter la simplification des grands morceaux par quelques accents caractéristiques , pris sur ^ le fait de la vie ;

Que le dessin, qui parle à la pensée, est au-dessus de la cou- -> leur, qui plaît aux yeux ;

Que les figures nues sont supérieures aux figures habillées; "* que la draperie est supérieure au costume;

Que la peinture des passions humaines, en ce qu'elles ont d'étemel, est supérieure à la description ethnographique des mœurs "* variables ;

En un mot, qu'il y a un art premier et un art second.

C'est à Ingres que nous sommes redevables d'avoir formé des artistes propres au grand art; c'est donc à lui que nous devons les peintures murales du chœur de Saint-Germain-des-Prés, la frise de Saint-Vincent-de-Paul, les décorations de l'Hôtel de ville par Lehmann, celles de Saint -Germain-en-Laye par Âmaury Duval, celles de Saint-Méry par Chasseriau, les grands cartons de Chenavard pour le Panthéon, les copies si précieuses de Raphaël par les frères Balze, les paysages poussinesques d'Alexandre Desgoffe, les plus belles figures de Papety.

Faut-il parler maintenant de son action indirecte sur des hommes qui appartenaient à d'autres écoles ? Comment ne pas la reconnaître dans les peintures décoratives de Périn, d'Adolphe Roger et d'Orsel, primitivement issues d'Overbeck? Qui ne sent que les plus nobles toiles d'Ary Schefler, la Sainte Monique ou du moins les Saintes Femmes, sont dues à l'influence d'Ingres et de Flan-

m INGRES,

drin ? N'est-ce pas à la même cause qu*il faut attribuer les meilleurs ouvrages de Gleyre? N*est-ce pas aussi la Stratonice qui a été le point de départ de l'archéologie grecque, si finement restituée^ par Gérome? N'est-ce pas la Françoise de Rimini^ avec le vif intérêt que lui prêtaient des costumes retrouvés et adaptés selon Tesprit du temps, qui a engagé Delaroche dans la voie du genre historique, et nous a valu les Enfants d'Edouard, le Cromwell, le Duc de Guise, et tant d'autres ouvrages dont le grand succès tient certainement à l'emploi des mêmes moyens ? N'est-ce pas enfin à la volonté de ce maître impérieux qu'est due la recrudescence de notre admiration pour Raphaël, dont le culte a été restauré justement par l'homme qui lui ressemblait le moins, mais qui en approchait le plus, par Ingres?

Telle a été l'influence de ce grand artiste, comme chef d'école, et cette influence s'est étendue à toutes les branches de l'art. La peinture, la sculpture, la gravure, l'architecture même et la musique, tout s'est ressenti de son amour pour le grand, de son goût pour le beau. 11 a aimé, il a préconisé ce qu'il y a partout de plus pur et de plus fier : les ordres grecs des belles époques, les marbres de Phidias, les fresques de Raphaël et de Michel-Ânge, le burin de Marc- Antoine, la musique de Gluck et de Mozart, la poésie d'Homère.

Gomme peintre, il a été inégal sans doute, mais toujours supérieur par quelque endroit et toujours maître, même dans ses erreurs. Les grandes compositions, nous l'avons dit, dépassaient la mesure de son imagination, dont la flamme durait peu. Il n'arri* vait à les coordonner qu'à force de peine, d'amendements et de repentirs ; mais il le faisait avec un goût sévère, un tact sûr, en s*appuyant sur des traditions soigneusement choisies et finement contrôlées. Son génie à courte haleine devait exceller surtout dans ^ les tableaux d'une ou deux figures, tels que V Œdipe, la Baigneuse, la Source, la Vénus Anadyomène, V Angélique. Moins il y avait de personnages à mettre en scène, plus facilement il atteignait à la beauté, difierent en cela des Yéronèse et des Rubens, qui ne sont

jamais plus à Taise que daus les vastes ordonnances. Son Vœu de Louis Xlll est digne des plus grands maîtres, sa Stratonice est un morceau adorable, et le Virgile lisant l'Enéide touche au sublime.

L'expression par l'attitude, le mouvement et le geste, a été ^ chez lui une faculté de premier ordre. L'amour des puissances célestes est exprimé avec enthousiasme par les anges qui écartent les rideaux devant la Vierge apparue à Louis XIIL Tous les gestes du Saint Symphorien partent del'àme et se burinent à jamais dans la mémoire du spectateur : l'élan du jeune martyr aux bras ouverts, le poing fermé de la mère, l'ordre du proconsul inflexible, montrant du doig}; le supplice, et les mouvements qui disent la compassion des uns, la férocité des autres. Il n'est pas possible d'oublier non plus la pantomime de Phidias faisant hommage de ses pensées à Homère, ni la grâce majestueuse et facile de la Victoire qui couronne le poète, ni cette autre grâce inefiable de l'Amour qui lutine Anacréon. La contenance embarrassée de Virgile en présence de la mère évanouie de Marcellus, la roide immobilité de Livie, l'émotion contenue d'Auguste, peuvent servir de motifs à la plus haute sculpture, et sont de ces choses trouvées que l'on citera dans les poétiques à venir. Jamais on n'a rendu visibles les sentiments secrets de l'âme plus vivement que ne l'a fait Ingres peignant la coquetterie de Stratonice par l'attitude d'une femme ravissante, ravie d'être aimée, et l'amoureuse pudeur d'Antiochus par ses mouvements aigus et désespérés.

Le dessin? Il a été chez Ingres la maîtresse pièce de son génie. Les qualités les plus diverses s'y montrent tour à tour. Tantôt il est naïvement délicat ou spirituellement incisif dans ses croquis, dont la saveur est incomparable ; tantôt il est osé, magistral et saisissant, comme dans la muse de Cherubini, tantôt violent et farouche, comme dans ses figures de licteurs, tantôt suave, tendre et voluptueux comme dans ses Odalisques. Toujours il est, dans ses dessins, à la hauteur des plus grands maîtres.

Le coloris et le clair-obscur, ce sont là les parties repro-

tn INGRES,

chables du peintre. Souvent il manque à ses compositions la pré-^ sence de l'air, la profondeur et le ressort pittoresque. Ce défaut, sensible mais très-excusable dans V Apothéose d* Homère, où il est d'ailleurs mitigé par la suavité mate des couleurs neutres, dépare sans excuse le Saint Symphorien, d'autant plus que la couleur uniforme et sourde du maître y empêche les figures de s'enlever les unes sur les autres et toutes ensemble sur le fond. Mais cette tendance au gris, cette monotonie de palette, n'ont pas été chez ' Ingres Terreur de toute sa vie. Faute de posséder l'orchestration des couleurs, qui fut par excellence le talent d'Eugène Delacroix, il a eu de charmantes finesses et des variétés heureuses dans le ton local.

Ses premiers tableaux, ceux qu'il fit jeune sous le soleil italien, sont lumineux, d'une coloration montée et même un peu crue, que le temps a déjà glacée et adoucie. V Œdipe est devenu d'une couleur dorée dont l'intensité est maintenant harmonieuse à ravir. Le Vœu de Louis Xlll est aussi beau par la franchise de l'effet que par le caractère du dessin et le tour du style. Les portraits de M"* de Senonnes, de M"' Devauçay, d'Ingres père, de Bartolini, de M*"* de Rothschild, ne seraient pas désavoués par un coloriste. La Baigneuse peut être regardée comme un morceau corrégesque, et a Chapelle Sixtine est, par exception, un chef-d'œuvre de clair-obscur et de couleur.

Enfin, pour ce qui est de la touche d'Ingres, elle est souple et légère, mince sans être pauvre, expressive à peu de frais dans les nus, et supérieurement habile dans le rendu des accessoires et de tout ce qui demande les élégances de l'exécution. Ses portraits, "^ ceux de femmes surtout, en sont des preuves éclatantes.

Ils resteront, les ouvrages d'Ingres. Lui-même il restera, parce qu'il a souvent approché de Raphaël par la vertu de son dessin, parce que, s'il a été inférieur au Poussin dans l'invention, et dans l'expression par l'ordonnance, il lui a été quelquefois supérieur j dans l'expression par le geste, aussi bien que dans la recherche et a rencontre de la beauté. Il restera, parce qu'il a rivalisé avec

Hotbein dans ses portraits, dépassé David dans le style, balancé -^ Pnid'hon dans la grâce, et créé certaines figures superbes qui semblent descendues des fresque de Michel-Ange. Ouï, quelle que soit l'inconstance de la renommée, quels que soient les sentiments qui animeront les races futures, il est permis d'affirmer que Jean- Auguste-Dominique Ingres ne sera dépossédé jamais de la place qu'il a conquise de haute lutte, à la sueur de SOD génie, non-seulement sur la ligne des maîtres qui ont illustré l'École française, mais dans les rangs de ceux qui ont fait la gloire de la Renais-

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