‹ Ingres, sa vie et ses ouvragesChapitre 22 sur 34 · Lettre datée de Meung, le 44 septembre 1d6S · texte numérisé non relu

Lettre datée de Meung, le 44 septembre 1d6S

t06 INGRES,

les proportions du tableau auraient exigé de meilleurs yeux que ceuK d*un octogénaire* — Ingres, cependant, Tavait peint avec verve, si j*en juge d*après ce qu'il écrit à son ami Marcotte : » Cette composition toute nouveUe augmentera mon bagage d'adieu d'artiste à ce mionde, où je sais Uns les jours étonné d'ét» encore avec des facultés d'exécution, tête et main, qui m'étonnent moimême. »

Ce fut au mois de juillet iS6k que nous vtmes ce tableau exposé par M . Ingres dans son atelier du quai Voltaire. L'ébauche grande et mâle de Dampienre était devenue, dans la réduction corrigée de VAge (for, un ouvrage qui, par ses dimenâons et sa manière, tournait au joli. Au sortir de la visite que 1^ rédacteurs de la Gazette firent à Ingres, un de nos collaborateurs, M. Ph. Burty, écrivit dans la Chonigue des arts •* « A l'exemple de Poussin dans sa belle composition d'Aeis et Galatée, M. Ingres a rejeté ce colosse sur un plan éloigné. Au milieu, dans une prairie qui s'étend entre deux bouquets de bois, les premiers hommes adorent les dieux en dansant autour de leurs autels. A gauche, un groupe d'êtres vertueux et candides écoutent Astrée^ qui descendait parfois du ciel pour les confirmer dans la vertu. A droite, des groupes d'amants qui s'embrassent et se couronnent de fleurs, des jeunes gens qui mangent des fruits ou boivent du lait, personnifient doucement les appétits sensuels. Rien de chaste comme toutes ces nudités, de naïf comme ces gestes, d'enfantin comme ces attitudes. C'est bien la jeunesse du monde. Aucune passion violente n'a sillonné les visages, aucun travail n'a fatigué les muscles. Les zéphyrs qui voltigent ne caressent que des formes jeunes, fraîches et pures. »

Dans la même exposition, à côté de VAge d'or, figuraitle Bain des femmes turques; le peintre nous dit qu'il en avait puisé l'idée dans les mémoires de lady Montagne. Il avait vu là une occasion de réunir et d'arranger toutes les études de femmes nues qu'il avait peintes dans sa vie ou dessinées. Si j'ai bonne mémoire, l'odalis-

que assise, vue de dos et coiffée d'un turban, celle qu'il avait peinte en grand dans sa jeunesse, occupe ici le milieu de la toile et joue de la mandoline; à droite, on remarque un groupe de quatre femmes, aux carnations abondantes, mais fermes, aux bras charnus, aux regards longs et lascifs, et, parmi elles, une Roxelane, au profil piquant et spirituel ; dans le fond, un pêle-mêle de houris paresseuses, en qui la volupté sommeille et dont les beautés, un peu confondues à l'œil par l'uniformité du ton, forment une masse de nudités que relève cependant une figure de négresse, et auxquelles il ne manque, pour être provocantes et musulmanes, que le prestige et le charme de la couleur. Sur cet ensemble se détache une Géorgienne blonde qui commence les mouvements d'une danse langoureuse, tandis qu'auprès d'elle une de ses compagnes se laisse glisser dans l'eau du bassin en frissonnant de plaisir. Çà et là, quelques lignes trop osées, quelques accidents de couleur locale dans les bouts de draperies ou de mouchoirs, quelques accents d'exagération révèlent un maître que possède toujours le désir de dépasser plutôt l'expression de la nature que de rester froidement ende^.

Le Bain des femmes turques était destiné au prince Napoléon, mais soit qu'il eût changé d'avis, soit qu'on lui eût conseillé de ne pas exposer dans ses salons ces groupes de femmes nues qui pouvaient effaroucher la pudeur d'une jeune mère, pieuse et discrète, le prince supplia M. Ingres de reprendre son tableau et dé lui donner en échange le portrait du peintre par lui-même, ce magnifique portrait qui le représente décolleté, un crayon à la main , hautain et boudeur, tout plein encore de la gourme du génie, l'œil ardent et dur, les cheveux d'un noir féroce S

1 . Ce portrait appartient aujourd'hui à M. F. Retset, conservateur des tableaux du Louvre, qui possède tant d'autres belles choses d'Ingres; la Vénus Anadyoméne, le célèbre portrait de M*^ Devauçay et une aquarelle sans prix du Virgile lisant rÉnéide.

Sur œs entrefaites avait éclaté une révolution dans le monde des arts, je veux parler du décret du 13 novembre 1863, décret qui enlevait à TAcadémie des Beaux-Arts le jugement des concours pour les prix de Rome, supprimait le prix de paysage historique, fixait à vingt-cinq ans la limite d'âge pour le concours au grand , prix, augmentait l'indemnité des pensionnaires de Rome, mais en réduisant à quatre ans leur droit à la pension, attribuait au ministre la nomination des professeurs, instituait un directeur à TËcole des Beaux- Arts à la place de Tancien conseil d'administration, élu par les professeurs, créait des ateliers de peinture, d'architecture, de sculpture, de gravure en médailles et en taille-douce, donnait à toute personne reconnue compétente la faculté de professer à rÉcole un cours temporaire sur l'esthétique ou sur toute autre branche de l'enseignement, constituait enfin un conseil supérieur, chargé, entre autres atbîbutions, de rédiger le programme des concours au prix de Rome et de dresser une liste d'artistes notables dans laquelle serait tiré au sort le jury spécial qui devrait décerner le prix dans chacune des sections du concours- Ce décret causa naturellement une émotion profonde. La quatrième classe de l'Institut protesta tout entière énergiquement contre l'abolition de ses privilèges et ^e plaignit avec amertume qu'on ne l'eût pas consultée, ne fût-ce que par déférence, avant d'en venir à ces brusques réformes auxquelles elle aurait pu consentir, après les avoir au moins discutées. Ingres écrivit à la hâte, ab irato, une réponse au rapport du surintendant, qui avait motivé le décret. L'Académie adressa un mémoire à l'Empereur, répondit à la réponse de^n ministre, se pourvut devant le conseil d'État oîi elle fut défendue par M. de La Chère, répliqua vivement à la plaidoirie

de M. Charles Robert, œmmissaire du gouvernement S et ne se laissa pas condamner sans coup férir.

Aujourd'hui que ces tempêtes sont apaisées, il nous sera plus facile de porter un jugement impartial sur ces réformes, tant applaudies d'une part, tant blâmées de l'autre.

Le décret du 13 novembre 1863 est à la fois moins h'béral que l'ordonnance de 1819 et plus démocratique.

Il est plus démocratique en ce sens qu'il ouvre avec la générosité la plus large un enseignement gratuit et complet à tous les Français (et même par exception aux étrangers) que tenterait la carrière des arts. 11 est plus démocratique en ce sens qu'il admet à concourir pour le prix de Rome tout artiste âgé de quinze à vingt-cinq ans, qu'il soit ou non élève de l'Ecole, pourvu qu'il soit Français.

Il est moins libéral en ce qu'il enlève à un corps savant, qui se recrute lui-même par l'élection, le droit d'élire des professeurs dont il connaît mieux que personne les aptitudes et le mérite, et qu'il substitue ainsi le bon plaisir d'un ministre, toujours plus ou moins suspect d'incompétence, à l'élection d'un corps dont la rai* son d'être est justement dans la supériorité de ses membres et dans ses lumières collectives.

Il est moins libéral en ce sens qu'il rend impossible toute concurrence à l'École des Beaux- Arts. Gomment, en effet , un maître, même célèbre, pourrait-il lutter avec avantage contre une école gratuite oii abondent les moyens d'instruction en tous genres, alors qu'en le supposant aussi désintéressé que possible, il devra exiger de ses élèves une rémunération assez forte- pour la location d'une salle, l'achat et l'entretien d'un matériel, le payement des modèles, et autres frais? Et si aucun enseignement ne peut rivaliser avec celui de l'École, qu'en résultera- t^il ? Peut-être à la longue l'esprit de routine ; car il n'est pas douteux que des

4. Cette plaidoirie fut insérée au Moniteur du 48 juillet 4864. La requête de PAcadémie fut rejetée, sur le rapport du conseil d'État, par décret du mois d'août suivant.

écoles diverses se redressent mutuellement, se servent de stimulant Tune à l'autre, et, par la contradiction , se corrigent. Une école unique, sans concurrence, sans contre-poids, est de nature à se figer peu à peu, et, poussant à leurs dernières conséquences les meilleurs principes, elle peut tomber dans Tomière de ses habitudes et y rester.

Les auteurs du décret semblent l'avoir senti puisqu'ils ont autorisé l'ouverture temporaire de certains cours reconnus utiles par le ministre et faits par des personnes étrangères à l'École; mais cela même n'est pas sans danger puisque l'on s'expose ainsi à jeter du trouble dans l'esprit des jeunes gens en suscitant dans la même école une doctrine qui peut être une dissidence. Ce n'est pas directement sur les élèves que la concurrence extérieure doit agir, c'est tout d'abord sur les professeurs qu'elle doit tenir en haleine et piquer l'émulation.

En somme, cependant, le décret du 13 novembre contenait des réformes très-utiles, et, dans le rapport qui l'avait précédé, il y avait des vérités incontestables; celle-ci, par exemple : Que les anciens juges des concours au prix de Rome, habitués à se faire des concessions réciproques, avaient dû bien souvent solliciter et obtenir quelque partialité pour des élèves devenus intéressants par leurs efforts et par leur âge voisin de la limite fatale. Nul doute qu'un jury tiré au sort, la veille du jugement, ne soit préférable à un tribunal constamment formé des mêmes juges, à la condition pourtant que ce jury sera pris dans une liste bien faite, ne pouvant donner en majorité les paysagistes et les peintres de genre.

Voilà ce qu'il aurait fallu reconnaître. Malheureusement toute discussion était inutile après la défaite. Ingres se borna dans sa réponse à contredire le rapport. Sa courte brochure n'est pas autre chose qu'une protestation ^. Raisonnant à la manière des femmes,

h . Réponse au Rapport sur 1^ École impériale des Beaux-Arls, adressé au maréchal Vaillant, Ministre de la Maison de l'Empereur et des Beaux-Arts, par Ingres, sénateur, membre de l'Institut, Paris, Didier, 4863.

il affirme ce qu'il s'agit de prouver, et il tonne contre le romantisme, sans se douter qu'il a été lui-même un romantique par des côtés saillants, et qu'il a payé son tribut au moyen âge. Toulefois, quelques-unes de ses réponses portent coup : a Le rapport, dit-il, parle des qualités exceptionnelles et des défauts incontestables qui ont assuré C immortalité des maîtres tels que RubenSy et croit découvrir que ses professeurs auraient annulé son admirable couleur^ s'ils se fussent attachés à blâmer l'incorrection de son style et la vulgarité de ses types^ et il ajoute que Rubens n aurait été ni coloriste ni dessinateur alors.

« Il est vrai, des qualités exceptionnelles ont assuré à Rubens une célébrité justement méritée. C'est un grand peintre, un grand génie, un grand dessinateur de mouvement, puissant par ses grandes cooipositions, sa grande facilité d'exécution et son irrésistible don de la couleur, qu'on semble ne vouloir accorder qu'à ce maître, comme si les écoles vénitienne, romaine et florentine n'avaient pas été admirables dans cette belle partie de la peinture. Mais revenons à Rubens. Je dirai que si ses premiers maîtres s'étaient eflectivement attachés à châtier l'incorrection de son dessin et la vulgarité de ses types, ils seraient sans doute parvenus à rendre ce grand artiste plus complet par la forme, sans détruire ses qualités éminentes. »

La réponse n'est pas complètement juste en ce qui touche les écoles romaine et florentine, qui ne sont pas aussi admirables de couleur, à beaucoup près, que les Vénitiens et Rubens; mais elle repousse une erreur fort à la mode aujourd'hui, laquelle consiste à prétendre que tout homme qui a du génie est par cela même incorrigible; que si Rubens avait choisi des types moins vulgaires, il aurait cessé d'être coloriste, comme si Rubens n'avait pas été aussi brillant, aussi frais de ton, aussi harmonieux, lorsqu'il a eu à peindre par hasard le portrait d'une belle personne ou la figure nue d'un beau modèle. Est-ce que les grossièretés de la Kermesse sont mieux peintes que la Vierge aux anges ou la Fuite de Loth? Est-ce que Rubens est plus coloriste dans le preniier de

ces tableaux que dans les autres? Pourquoi donc la vulgarité des types et F incorrection du dessin seraient-elles des conditions indispensables d'une belle couleur? Titien a-t-il donc si mal dessiné? Véronèse est-il donc si vulgaire ?

(( Le rapport, continue Ingres, trouve que la résidence des pensionnaires à Rome est trop prolongée^ et que le lieu de séjour des jeunes artistes doit varier selon le caractère de leurs talents.

a Je combats cette opinion : Rome réunit tous les caractères possibles et représente Tart dans tout son apogée; son beau ciel, la beauté de ses sites, son beau climat même, enfin tout y est riche de poésie ! Je voudrais donc que les pensionnaires y fussent comme attachés. D'ailleurs, dans le cours de leur séjour, ils font, avec l'agrément du directeur, des voyages de quelques mois en Toscane, à Venise et autres lieux : mais leurs œuvres obligatoires sont à Rome.

(f Et puis, tous les musées de T Europe ne sont-ils pas représentés à Rome par les nombreuses galeries des princes romains? Et les seules peintures du Vatican par Raphaël et Michel-Ange ne sont-elles pas le sublime apogée de l'art ? Tout ce que cette ville éternelle renferme de richesses et de monuments d'architecture en fait comme le vestibule de la Grèce, pour ainsi dire, qui s'y trouve représentée. Les pensionnaires n'ont donc pas trop de cinq années à Rome. »

Mais il est dans le rapport de M. le surintendant un passage qui méritait une adhésion loyale ou une réfutation sérieuse. Ingres ne l'a pas sérieusement réfuté. « N'est-il pas extraordi-naire, dit le rapport, que dans une école où les peintres sont en majorité, il n'y ait point de professeur de peinture? Ne seraitil pas nécessaire que les élèves apprissent de quels procédés se sont servis les grands maitres qu'on leur propose pour modèle ?

Il y a là une regrettable lacune à combler. »

Ingres répond : « L'École des Beaux-Arts, il est vrai, n'a pas

d'école de peinture proprement dite, elle n'enseigne que le dessin ; mais le dessin est tout ; c'est l'art tout entier. Les procédés matériels de la peinture sont très-faciles et peuvent être appris en huit jours; par l'étude du dessin, par les lignes, on apprend la proportion, le caractère, la connaissance de toutes les natures humaines, de tous les âges, leurs types, leurs formes et le modelé qui achève la beauté.

« Les grands maîtres nous ont laissé, par des dessins innombrables de compositions et d'éludés d'après nature, des exemples que nous devons suivre, car il ne se voit pas une seule étude peinte d'après nature, de leur main; c'est d'après ces études dessinées qu'ils peignaient leurs admirables œuvres. Je citerai à cette occasion ce que disait le Poussin : « Cette application singulière à étu- « dier le coloris n'est qu'un obstacle qui empêche de parvenir au « véritable but de la peinture, et celui qui s'attache au principal « acquiert par la pratique une assez belle manière de peindre. »

Cette réponse n'en est pas une. Dire que le dessin est tout, c'est dire une énormité; c'est renverser la définition même de la peinture pour y substituer celle qui conviendrait tout au plus à la sculpture ; c'est nier la puissance de la couleur, reconnue admirable par Ingres, dans le paragraphe relatif à Rubens; c'est rayer d'un trait de plume le clair-obscur, considéré comme l'art d'éclairer l'ensemble du tableau et de modeler cet ensemble; c'est supprimer les convenances de la touche qui, pour être secondaire dans le grand art, n'en est pas moins un moyen d'expression recommandé par Poussin liri-même comme devant être conforme au mode, sévère ou gracieux, passionné ou grave, que l'artiste a choisi pour l'unité de son sujet.

D'ailleurs, s'il est inutile d'enseigner autre chose que le dessin dans une école de peinture, pourquoi les membres de l'Institut, orsqu'ils ouvraient une école, pourquoi le baron Gros, Regnault, Drolling, Paul Delaroche, apprenaient-ils la peinture a leurs élèves? La contradiction était palpable.

Au surplus, rien de ce que disait Ingres, rien de ce qu'il écrivait ne doit être pris au pied de la lettre, Texagération étant le trait distinctif de son caractère et de son esprit. Lorsqu'il s'écriait : « J'écrirai sur ma porte : Ecole de dessin et je ferai des peintres, » ce cri n'était pas celui de la froide raison, mais celui d'une âme émue, convaincue et irritée. L'exagération, oui, c'estk la fois le côté fort et le côté faibJe de ce grand artiste. Chez lui, la grâce est souvent ressentie jusqu'à la manière, et la force prononcée jusqu'à l'enflure. Par là il imprime à ses œuvres un cachet particulier d'énergie, de volonté et de fierté. Par là il s'impose à l'attention et il mord sur la mémoire.

Il y a quelques jours, nous étions à Londres et nous regardions, pour la vingtième fois, au British Muséum, les marbres de Phidias, ceux qu'il a touchés de sa main, qu'il a échauffés de son haleine. La salle était silencieuse et déserte. Seul en présence de ces œuvres vénérables, nous les admirions avec le même calme, la même sérénité dont ils portent l'empreinte. Aucun effort n'y est sensible, aucune amplification de la forme n'y est apparente. Rien d'exagéré, rien de pénible. On croit être d'abord en présence de la vérité même, de la simple nature... Mais, après quelques moments de contemplation, cette vérité grandit, cette nature s'élève, se purifie, se divinise; l'art se manifeste, la perfection se déclare, vous respirez l'essence du vrai, qui est le beau, et vous entrez dans une admiration qui va toujours croissant, qui sera désormais sans réticence et sans retour.

£n sortant du firistish Muséum, nous pensions au peintre qui nous occupe aujourd'hui et nous vîmes plus clairement les exagérations de sa manière, les hyperboles de son style et combien il

était loin encore de cette beauté tranquille, une, harmonieuse, sans excès, sans surprise, qui ne saisit point au premier aspect, parce qu'elle est la fusion merveilleuse de qualités qui paraissent inconciliables, la majesté et la douceur, Télégance et la force, la sévérité et la grâce. Mais, en y réfléchissant, il nous parut que la beauté parfaite avait été l'apanage de l'antiquité et ne pouvait plus se retrouver dans l'art moderne. Plus collectif que le nôtre, l'art antique a pu exprimer le général des idées et le générique des formes, et rester impersonnel ; l'art moderne, n'ayant plus cette ressource de chercher une perfection déjà trouvée, a dû devenir, en effet, l'expression des sentiments intimes du cœur; il a dû se passionner suivant le tempérament de l'artiste, s'empreindre d'un caractère personnel, porter la signature d'un nom propre.

Cette transformation de l'art s'est opérée sous l'empire du mouvement philosophique qui^ dégageant peu à peu la personnalité humaine, a amené de nos jours le triomphe de l'individualisme. Michel-Ange a été dans les temps modernes la grande figure qui représente ce mouvement. Il a été, par excellence, le génie de l'art personnel. Aussi quels accents que les siens ! et comme il est impossible à confondre avec aucun autre!... Et celui même de tous les modernes qui a le plus ressemblé à Phidias, Raphaël, qui fut si mesuré, si tempéré, si lumineusement éclectique, Raphaël a conservé, ^ui aussi, une physionomie très-reconnaissable. Il ne faut donc pas s'étonner que les artistes supérieurs soient de nos jours des personnalités fortement détachées du fonds commun. Voilà ce qui explique et légitime en quelque sorte ce qu'il y a d'exagéré et de tendu dans le style d'Ingres. Son dessin était comme son langage, plein d'énergie. Sa peinture était comme son âme, passionnée.

Les derniers temps de sa vie, Ingres les passa tranquillement et doucement, autant du moins que pouvait le permettre son irritable

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nature, honoré d*un respect que son âge changeait en vénération et comme enveloppé de sa gloire.

On peut juger de sa situation d'esprit d'après une de ses dernières lettres à M. Marcotte :

« Je vous remercie de vous être associé de si bon cœur à la dernière et bien touchante ovation que je reçois dans ce monde et qui m'est doublement chère, venant de mes chers compatriotes et d'une manière si touchante qu'elle m'a ému jusqu'au cœur. J'en suis aussi heureux que fier ! Cette couronne d'or, l'eût-on faite pour l'empereur, on n'eût pu la faire plus belle ; mais ce qui m'a touché bien davantage, c'est la vue de ces deux raille signatures de toutes les classes de la société.

(( Voilà comme dans cette vie il y a de bons et de mauvais jours; mais ceux-ci sont bien plus nombreux. Ce que j'ai souffert, et au moment si voisin de l'inexistence, me décourage et me révolte, car il y a deux hommes en moi (et en vous tout de même), l'un encore vif, d'une sensibilité intelligente et jeune, qui augmente plutôt qu'elle ne décroît, devient irascible, insupportable, et dit à ce pauvre corps délabré, infirme et souffrant : Imbécile, va donc! pourquoi es-tu vieux? Enfin, si ma religion et les soins tendres de mon excellente Delphine n'adoucissaient mes souffrances, je serais bien malheureux, malgré toutes mes auréoles et une position si enviable et si glorieuse.

(( J'ai apporté avec moi le vrai bien de la vie, le travail ^ une assez grande Vierge à terminer sans me fatiguer trop et en m'amusant à passer doucement le temps et à profiter de ce que nous avons encore toute la flamme de trente ans, pour l'employer, si Dieu me fait celte grâce, à augmenter le faible contingent de mes œuvres jusqu'au grand départ*. »

Le digne homme à qui cette lettre était adressée mourut l'année suivante, à l'âge de quatre-vingt-six ou quatre-vingt-sept ans. Il

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