‹ Ingres, sa vie, ses travaux, sa doctrineChapitre 156 sur 166 · A MONSIEUR REISET · texte numérisé non relu

A MONSIEUR REISET

Dampierre, 22 août 1845.

Mon cher Monsieur,

Le vieux proverbe : « L'homme propose et Dieu dispose » n'a que trop raison dans ce moment-ci. Si j'ai tant tarde à répondre à votre bien aimable lettre , c'est que j'ai voulu d'une part mesurer mon travail et voir si le traître me donnerait le temps d'aller à votre paradis d'Enghien , et puis mes yeux sont si fatigués qu'ils me laissent à peine la possibilité de vous écrire. Hélas! oui, cher monsieur , il m'est impossible de réaliser cette année ce trop aimable projet d'aller , non-seulement vous voir, mais encore effectuer un plaisir, une promesse qui n'est à la vérité que différée, mais que j'ai tant à cœur de réaliser. La bien bonne lettre de madame Reiset vient encore de rouvrir nos plus vifs regrets. Il faut y ajouter encore ceux que me donne notre excellent et digne ami, M. le curé de Saint- Eustache (I), qui a l'extrême bonté de penser à moi d'une manière si flatteuse et si honorable que je ne puis assez le remercier, lui exprimer assez mes vifs regrets. Je vous prie, monsieur, de lui présenter, avec l'espérance de retrouver un jour une si heureuse occasion , mes sentiments de respect et d'admiration.

Ma bonne femme partage tous ces regrets; vous le

(1) M. l'abbé Dejjuerry, aujourd'hui curé de la Madeleine.

pensez bien , et tellement qu'elle ne peut croire à ce que je vous écris, qu'elle espère encore, tant ses regrets sont grands de ne pouvoir, comme moi, aller jouir de la si douce et aimable affection de madame surtout, de sa Bibiche, et de tout, à commencer par vous, cher monsieur, qui rendez votre foyer si hospitalier, si aimable ! On y est si heureux , si heureux, que je ne puis assez vous l'exprimer. Enfin, si cependant dans les premiers jours d'octobre vous nous vouliez, il serait possible qu'alors presque libre (car libre, je ne le serai jamais, grâce à ma position), nous pussions aller vous voir et prendre un peu de bien bon temps. Quoique très-bien de mes rhumatismes, je pense que quelques bains encore m'auraient fait quelque bien; mais c'est, j'espère, partie remise, surtout si le joli pèlerinage a encore lieu.

Que vous dirai-je, Monsieur, de mes travaux? Qu'ils avancent lentement, et que j'aurais un si grand plaisir à vous voir ici à votre tour! Ce sera plus tard , j'espère.

Je vous prie de bien dire à mademoiselle Bibiche que nous l'embrassons tous les deux bien tendrement et de tout notre cœur, parce qu'elle est bien bonne de son souvenir pour nous et bien gentille.

Ma bonne femme, bien reconnaissante aux sentiments qu'exprime si bien madame Reiset pour elle, la remercie et l'embrasse bien affectueusement. Pour supporter son exil d'Enghien , elle pêche à la ligne et fait un tapis, superbe selon moi.

Au revoir, Monsieur et bien bon ami ; j'entends ie tyran farouche de mes nuits et de mes jours qui me crie : « A moi ! il est huit heures! » et ne me donne que

le temps de vous exprimer de nouveau tous mes regrets et l'expression de mon sincère attachement.

A MONSIEUR MARCOTTE

Dampierre, 8 août 1847.

A Paris l'on compterait presque les jours où l'on se voit, et ce n'est pas ainsi que l'on devrait vivre avec ses amis; mais c'est cette peinture qui, pour assez peu ou, si vous voulez, pour trop de jouissances, m'enlève tant de temps que je devrais consacrer aux amitiés, en vivant enfin humainement, comme il faudrait. Cette tyranne cruelle m'empêche même de dormir , tant elle veut régner seule, sans partage, et il faut voir comme elle s'en donne à Dampierre! Elle ne me permet pas d'abord la plus petite promenade, même autour du château, ou c'est bien rare. Aussitôt levé , à l'ouvrage! Prépare tes matériaux, et pars jusqu'à midi. Alors, on veut bien que je jette un petit coup d'œil sur le journal ; puis , à partir de près de deux heures, elle me chasse à la galerie jusqu'au soir à huit heures , sans démarrer. J'arrive pour dîner, harassé de fatigue... Et cependant je l'aime, cette vilaine, et de passion encore; car, au bout du compte, elle m'aime aussi, et, si je ne le lui rendais bien, elle me menacerait de faiblesse, de caducité dans mes ouvrages, d'abandon, et même de mort. Et voilà comment, après bien des efforts et avec le même courage, on ne s'aperçoit pas trop de ses soixantesept ans bien sonnés... Enfin, je suis entrain; tout va

bien, assez bien et assez vite, et si j'emploie les deux mois et demi qui me restent comme j'ai fait jusqu'ici, je pourrai espérer avoir fini cet Age d'or l'année prochaine. Dieu m'entende !

A MESSIEURS BALZE.

Paris, ce 12 octobre 1847.

Mes chers amis, encore sous l'impression de vos belles copies, je ne puis me tenir de vous exprimer de nouveau quel est mon entier contentement, quelle est mon admiration pour votre religieux courage. Je félicite bien mon pays de posséder enfin l'émanation la plus parfaite , la plus complète , de cet apogée de l'art du Vatican. Que les hommes d'aujourd'hui vous en sachent bon gré, et malheur à l'ignorant audacieux qui osera blasphémer! Oui , que malheur lui arrive! car non-seulement il sera un âne, mais aussi un méchant. Pour moi, comme Français, comme artiste, le cœur me bondit de plaisir !...

Au revoir, mes bons et chers enfants. Je vous aimais bien, mais depuis hier je vous aime encore davantage.

6 septembre 1849.

Mon brave Lehmann,

Je vous donne tard des nouvelles de ma triste vie depuis ce jour, d'horrible mémoire, où je l'ai perdue, et

LETTRES D'IINGRES. 351

sans retour perdue (1). Hélas! tout seul, sans plus elle ! Mais cela est affreux, et je ne vois pas encore d'issue pour sortir de mon désespoir de tous les moments. Il est vrai que vous, comme tous mes amis, êtes des anges de consolation, si la consolation en pareil cas est possible. Vous aurez fait comme eux, cher ami. Je vous connais ce cœur tendre pour votre maître , pour votre ami. Je vous remercie de l'élan de votre pitié, et pour elle, — digne femme, admirable femme, dont tout le monde a salué et honoré les vertus! — et pour moi. Vous devez la bien regretter , car elle vous aimait. Je suis donc tout seul, rentré chez moi, à la merci de l'avenir, triste pour moi, bien triste! Ce malheur à mon âge ! Obligé de me refaire un foyer , et sans elle !

Je vous reverrai avec plaisir, cher ami, vous réunir à mes autres enfants. Eh! qui peut se flatter d'en avoir d'aussi dignes et d'aussi distingués que vous dans ce monde? Vous vous grouperez donc autour de votre vieil ami, et, avec le temps, on me le dit, elle veut «me voir plus calme » . Ce sont ses derniers mots qui retentissent au fond de mon cœur déchiré : alors je baisse la tête, et je pleure de douces et amères larmes.

Embrassez en attendant votre bien malheureux ami, qui est aussi bien reconnaissant, et bien sensible aux sentiments de votre bon cœur pour lui.

Tout à vous avec mon inaltérable estime et amitié.

(1) Madame Ingres avait succombé le 27 juillet 1849, à l'âge d> soixante-six ans.

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