Projet pour le tombeau de Napoléon Ier
On se rappelle qu'en 1841 un concours fut ouvert à Paris pour le monument à ériger dans l'église des Invalides à la mémoire de Napoléon. Ingres ne songea pas sérieusement à participer à ce concours; mais, séduit par la grandeur du sujet, il voulut se rendre compte des moyens d'expression qu'il conviendrait d'employer, et, jusqu'à un certain point, arrêter les termes d'un programme. De là les notes que l'on va lire; de là aussi quelques croquis à la plume tracés en hâte, à côté ou dans les interlignes de ce texte, pour en résumer et en préciser le sens.
« Le monument placé au milieu, sous le dôme, et s'éle-
vant très-haut dans la coupole, sera formé de trois ordres d'architecture superposés. Des figures de Victoires tenant des palmes d'or s'échelonneront depuis la hase jusqu'au sommet du tombeau, qui sera couronné par la figure à demi nue du héros couché : deux autres figures éplorées, l'une auprès de la tête, l'autre aux pieds ; l'aigle déployant ses ailes et planant au-dessus. »
« Le caractère du monument étant principalement architectural, les figures des Victoires seront les seules qu'on devra y faire entrer, en dehors du groupe qui le terminera. Il sera construit en marbre blanc, avec des ornements d'or, et sera accessible par des escaliers. Le sculpteur devra être choisi parmi ceux qui ont le plus étudié et approfondi l'art grec. »
« Grand soubassement : aigles et guirlandes. L'Univers, placé derrière la tête du héros, la ceint d'une couronne d'étoiles. Quatre candélabres colossaux, aux quatre coins. Le héros couché, sans or, tout blanc. »
Ingres a modifié comme il suit ce premier projet, dans une autre note: «La France, voilée et se lamentant, monte derrière les nombreuses Victoires déjà échelonnées. Sur le haut du monument, les premières arrivées déposent aux pieds du héros couché sur son lit leurs palmes d'or. L'aigle s'envole au ciel. — Le monument dans le caractère du Septizone. Exécuter un petit modèle. Bien déterminer les Victoires. »
Ces derniers mots s'appliquent sans doute à certaines intentions toutes morales qu'Ingres n'a pas eu le loisir de définir avec la plume, mais que plus tard il lui est arrivé parfois de développer en parlant du projet qui l'avait un instant préoccupé. Il se proposait en effet de donner à ces diverses Victoires des dehors conformes à leur caractère historique et aux souvenirs qu'éveille le nom de chacune d'elles. «Ainsi, disait-il, la Victoire de Mnrengo aurait exprimé un reste d'anxiété sous la joie, évidente avant tout, du triomphe; les Victoires d'Austerlitz et d'Iéna se
seraient révélées par leur majesté radieuse, par la robuste sérénité de leurs apparences , tandis que quelque chose de laborieux dans l'attitude et de sombre dans la physionomie aurait caractérisé les Victoires d'Eylau et de la Moskowa. »
Ingres se trouvait encore en Italie à l'époque où il jetait sur le papier les notes qui précèdent, et que d'ailleurs, nous l'avons dit, il n'écrivait qu'à titre de pensées sans conséquence, de renseignements tout personnels. A peine en avait-il résumé quelque chose dans une lettre adressée à un éminent architecte de ses amis. Le bruit se répandit cependant qu'il travaillait à une esquisse du monument à ériger dans l'église des Invalides, à un véritable « projet » , dont un journal même ne craignit pas de décrire l'ordonnance générale et les détails ; si bien que, la nouvelle s'étant accréditée même auprès des amis du maître, celui-ci, pour couper court aux méprises, dut écrire de Florence à M. Gatteaux, le 24 avril 1841 : «Quant au Tombeau de Napoléon, je n'ai point fait d'autre projet que huit lignes de quelques idées que j'envoyai, sans autre prétention, à Duban, dans une lettre de sa femme. » Les choses en restèrent là, et Ingres, à partir de ce moment, ne s'occupa plus du Tombeau de Napoléon que pour aider de ses conseils ou pour encourager par ses éloges Simart, chargé, comme on sait, de modeler la statue de l'Empereur et les bas-reliefs destinés à la décoration de la crypte (I).
(1) Voyez au sujet de ces travaux et de la part qu'Ingres eut l'occasion d'y prendre, l'intéressant ouvrage de M. Eyriès : Simart, étude sur sa vie et sur son œuvre, chap. v.
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A MONSIEUR MARCOTTE
Rome, ce 18 juillet 1813.
Des amis qui obligent quand on leur demande, on en trouve; mais ceux qui préviennent sont bien rares, et vous êtes de ce nombre. Croyez bien, cher ami, que ma reconnaissance sera égale à la générosité de votre cœur. Ce secours arrive comme du ciel : ma maladie m'avait enlevé tous mes petits profits, et j'étais à présent trèsembarrassé.
Je n'ai point tout à fait perdu mon temps dans ma convalescence. J'ai relu beaucoup, et tout ce qu'il y a de plus beau à lire. Enfin j'ai choisi, décidé et tracé la composition du tableau que j'enverrai ou que je porterai moi-même au Salon. J'y aurai donc : un tableau d'histoire de quinze pieds (1) escorté d'une répétition de mon Virgile d'environ six (2), le portrait d'une dame, le
(1) Le tableau d'histoire qu'Ingres projetait de peindre à cette époque n'a pu être exécuté.
(2) Cette répétition, aujourd'hui au Musée de Bruxelles, n'a été achevée toutefois que quelques années plus tard.
petit tableau de Raphaël et la Fornarina, le portrait de M. de Norvins et votre tableau (1) ; heureux qu'il n'y ait alors aucune considération politique qui en empêche l'exposition! Vous voyez, cher Monsieur, qu'Ingres peut faire son entrée dans le monde.
A MONSIEUR MARCOTTE
Florence, ce 15 janvier 1822.
« Si vous vouliez encore une Chapelle, et une
seconde chapelle de Rome qui est le véritable pendant de la première, je vous propose celle des Borghèse dans la basilique de Sainte -Marie-Majeure, à l'époque des Quarante heures, c'est-à-dire éclairée le soir de mille feux. Vous en rappelez-vous un petit dessin qui figurait chez moi et que tous ont toujours loué? Enfin c'est un ouvrage que je sens, dont je suis sûr, et qui me plairait d'autant plus à faire que je pourrais, comme peintre d'histoire , prouver que toutes les branches appartiennent à un artiste de cette sorte; que ce n'est pas un secret pour lui que de faire de l'effet par une seule croisée ouverte , enfin par les moyens les plus simples et les plus naturels de l'optique, par du noir et du blanc, et que cet art tout seul est, entre nous, bien trop récompensé par des croix d'honneur et des cordons de Saint-Michel. M'avete capito?
(1) La Chapelle Sixtine.
A MONSIEUR MARCOTTE
Rome, ce 4 mai 1835.
« Mais je ne veux pas vous affliger davantage;
j'ai trop besoin moi-même de consolation pour ne pas chercher à consoler les autres. Je reviens à ce malheureux Robert : j'ai fait tout ce que j'ai pu, à Venise, pour l'ôter de cet état de torpeur où je l'ai vu. Je l'ai prié avec instance, je l'ai pressé de revenir à Rome, je n'ai rien compris à sa situation dans ce pays, le plus triste pays! pays où l'on doit se tuer de mélancolie; c'est ce qu'il a fait, mais comme par une fatale maladie de famille, car vous devez savoir qu'un de ses frères s'est tué de la même manière. Nous avons donc la consolation de penser que personne n'est pour rien dans cet affreux malheur. La fortune, l'honneur, la réputation, il avait tout : pouvait-on ne pas le croire l'homme le plus heureux du monde?... »
Rome, ce 24 novembre 1835.
Mon cher Gatteaux,
Je ne commencerai jamais mes lettres que par des remercîments pour tout ce que vous êtes et pour tout ce que vous faites pour nous. Quel ami nous avons en vous et comme nous vous sommes reconnaissants! Continuez,
cher ami, vos francs et parfois sévères avis, âpres, comme on dit, à la bouche, mais doux au cœur. Je les prise , croyez-le bien , et vous le savez , comme la marque la plus précieuse et la plus certaine de votre vraie amitié.
« Que diable allait-il faire dans cette galère? » Voilà, il est vrai, un peu ma situation touchant les Loges. Tout ce que vous me dites sur ces copies est vrai , très-vrai ; mais enfin, si, comme je l'espère, ces copies (et mon intelligence même ne serait pas de trop pour les faire, car, pour bien rendre, il faudrait être l'homme qui a créé, si cela se pouvait), si, dis-je, ces copies viennent bien avec le soin que nous y mettons , nous aurons le droit de les défendre, parce que nous aurons été, mieux (pie personne, capables de les faire. Alors, en tenant à ce que leur place soit, comme celle des originaux, à vingt pieds de l'œil du spectateur, nous pourrons tout braver, et, par de bonnes raisons, envoyer paître cette tourbe qui n'a ni le goût ni le secret des arts.
Cependant, voilà qu'ici on commence à me tourmenter quant aux moyens d'exécution , si bien que je suis obligé de montrer les dents. Si je n'avais commis la faute de faire venir et de demander trop positivement deux enfants à leur père qui n'a bientôt qu'eux pour soutiens (1), tous ces dégoûts (quitte même à perdre les avances d'échafauds et autres) m'auraient déterminé à rendre par démission cette affaire. Elle ne laisse pas d'ailleurs de me prendre beaucoup de temps , comme administrateur et comme régenteur des ouvrages. Me
(I) MM. Paul et Raymond Balze.
voilà donc, moi qui suis venu à Rome pour chercher un repos d'artiste, me voilà déjà en hutte à des chagrins et à des contrariétés! Voilà, mon ami, une de mes plaies , et la plus poignante, quand, dans cette affaire, je n'ai ni honneur ni profit; quand je ne l'ai acceptée que par le seul amour de l'art. Pour la gloire et l'immortalité des chefs-d'œuvre, j'étais et je suis encore d'avis, malgré tout, qu'on doit toujours les copier, oui, tous les jours, et toujours recommencer. Quoi que vous en disiez, vous êtes, au fond, de mon avis. S'il en avait été ainsi de tout temps, nous aurions (mal ou bien, qu'importe?), nous aurions au moins l'idée, et certainement plus que l'idée des ouvrages d'Apelles et de tant d'autres grands maîtres de la Grèce. En voilà bien long, mais telle est ma pensée.
Quant à Sigalon, je l'ai loué, non outre mesure, mais je l'ai loué pour ce qu'il vaut. Je me suis plu à lui rendre justice, par la raison que je n'avais jamais loué en lui ce que je n'ai jamais pu aimer, sa propre peinture : mais ce qui m'a ici profondément surpris , c'est le talent et le courage qu'il a mis à copier Michel-Ange. Quoi qu'il puisse y avoir encore à désirer, il n'en a pas moins fait une œuvre presque impossible à mieux faire, une œuvre vraiment très-belle et très-? ne rite vole. Je vous avoue que, comme peintre et comme Français, je lui en sais le plus grand gré, et je ne puis penser que cet ouvrage placé à son effet n'ait le droit de produire une immense sensation : ou bien alors nous serons tout à fait nel bujo de la barbarie. De plus, vous saurez que ce n'est pas aux Thermes de Dioclétien qu'il le peint, mais bien dans la chapelle Sixtine, où je le vois souvent, moi, de mes deux
yeux, travailler. Il a aux Thermes un très-mauvais hangar pour y déposer ses incroyables grandes toiles, puisqu'il est obligé de faire son ouvrage en trois morceaux. Ainsi, grande est la calomnie, comme toujours au reste...
Rome, ce 15 juin 1836.
Mon cher Gatteaux,
J'ai été très-incommodé de tournements de tête
qui pendant très -longtemps m'ont privé de m'occuper et même de lire. Je suis mieux, mais il m'est revenu mon rhumatisme aux genoux. Je marche difficilement et suis peu leste pour agir : ce qui fait qu'avec l'air du pays et son apathie, je mène absolument la vie de paresseux, ou de laborieux contemplatif seulement, à peu près dégoûté du monde et des choses, nullement touché ni d'argent ni de gloire, mais non privé de l'amour de l'art avec lequel je vis plus intimement que jamais , sans éprouver le moindre désir d'en faire. A propos, ceci nous mène à vous parler d'une vieille rancune, amicale toujours, bien entendu, dont je vais vous entretenir avec autant de franchise que vous en avez mis dans votre lettre du G février dernier, touchant ma situation morale. Il y a peu de vrais amis ; on est si heureux d'en avoir de votre bon et loyal caractère, j'ai tant de confiance en vous, vous regardant comme le plus sincère de tous ceux que je connais au monde (je n'excepte personne), que, de mon côté, je crois utile et j'ai le devoir de vous instruire
avec la plus grande effusion de sincérité de ce que je suis présentement et de ce que j'ai sur le cœur.
J'ai refusé de peindre la Madeleine; je refuserais encore, mais pas du tout par les motifs que vous mettez en avant. Une fois engagé , j'aurais su arriver malgré tout, car je suis capable tout comme un autre d'exécuter en peu de temps, ainsi que cela est arrivé pour le Plafond d'Homère, qui n'est encore que trop fini. Dans le conseil que vous me donniez de refuser, vous ne me laissiez pas le droit de penser qu'en acceptant je trouvais l'occasion unique, cette occasion grâce à laquelle nos grands peintres ont créé tant de belles choses , l'occasion qui a
fait Napoléon Eh bien ! cher ami (et je ne vous en
veux nullement, mais je pense que vous avez manqué en ceci de patriotisme, vous qui en avez tant et qui en donnez tous les jours les plus grandes preuves), vous auriez dû, par ce sentiment même, m'engager le premier à accepter cette noble mission pour l'avantage et la gloire du pays
Selon vous, j'ai fait « une faute grave » d'aller à Rome. La faute grave est bien plutôt à ceux qui m'ont laissé partir, l'administration la première. Mais comme les causes existent et sont toujours les mêmes, je referais encore ce que j'ai fait, dussé-je souffrir encore tout ce que j'ai souffert
Voilà, mon cher ami, tout ce que je voulais vous dire avec une franchise amicale égale à la vôtre. Vous êtes le seul au inonde à qui je puisse à ce point ouvrir le fond de mon cœur et en confier Jes plus intimes pensées. Aussi je dois croire que cette lettre ne sera lue que par
vous Ma bonne femme et moi nous vous embrassons
de tout notre cœur. Mille vœux et hommages à votre
bonne et digne mère. Soyez heureux.
Votre ami dévoué,
Ingkes.
Mon cher Monsieur Duran,
Par prédilection pour toutes nos belles copies des grands maîtres, je me suis avisé, moi aussi, de rêver un projet pour les rassembler, et voici au reste ce qui m'en a fait naître l'idée. Avant de quitter Paris , M. Thiers m'ayant demandé un rapport particulier aux copies des Loges de Raphaël que je fais exécuter présentement, je crus devoir penser aussi à leur destination, à Paris, et je lui indiquai votre église des Petits -Augustins (1) comme le lieu le plus convenable sous tous les rapports, non-seulement pour y placer, au fond du sanctuaire, le Jugement dernier de Michel-Ange, mais encore pour y placer les Loges de Raphaël, en frise audessus des tableaux copiés d'après les sept Actes des Apôtres du même maître.
(1) On sait que les bâtiments de l'École des beaux-arts occupent le terrain sur lequel s'élevait autrefois le couvent des Petits- A ugustins, déclaré en 1790 propriété nationale et devenu, à partir de" 1795, le Musée des Monuments français. Celui-ci ayant été supprimé à son tour, une ordonnance royale, en date du 24 avril 1816, prescrivit l'établissement d'une Ecole royale des beaux-arts sur l'emplacement de l'ancien couvent et des jardins qui en dépendaient.
Depuis, et comme on dit que l'appétit vient en mangeant, il me vint dans la pensée de donner encore plus de développement à cette idée en couronnant cette décoration des bas-côtés par les Sibylles de Michel-Ange, enfin de consacrer ce lieu, comme chapelle du Palais des beaux- arts, par la copie exacte de la tribune des chanteurs de la chapelle Sixtine, et de réunir là, par ce moyen , l'art divin de la musique à ses divines sœurs dont votre beau palais est le temple. Cependant je n'aurais jamais osé vous montrer ce petit travail, qui n'est point de ma compétence, si M. Thiers, qui l'a vu, n'avait insisté pour que je le lui remisse, voulant absolument vous le faire voir et en causer avec vous.
Je jouis, mon cher monsieur Duban, de tous vos succès , de votre belle position que votre seul talent vous a méritée ; je m'en réjouis avec le plus grand cœur.
Rome, 1837.
Mon bien bon ami, mon cher monsieur Thomas,
Je devrais couvrir cette page d'excuses, mais je vois par tant de preuves de bonne amitié de votre part que vous connaissez toute celle que mon cœur vous porte, et cela me rassure. Ah! cher ami, que de choses vous nous avez ravies par votre départ! Plus rien , ou peu de chose depuis vous. Je vis, nous vivons des souvenirs du bon Thomas, dont la personne m'est aussi chère que
le beau talent. Le refrain ordinaire en toute occasion et que nous aimons à recommencer avec l'excellent Flandrin et son frère , est Thomas et toujours Thomas. Nous n'entendons plus résonner sous vos admirables doigts les divins Mozart, Beethoven et tant d'autres, et vos propres œuvres. Cependant nous sommes, depuis quelques jours, arrivés à quelque chose : c'est à vaincre la timidité de madame Baltard, qui nous a révélé un charmant taleut en disant vos délicieuses valses que l'on n'entend jamais assez, et que l'on aime, que l'on admire toujours davantage
Nous avons su ici vos succès (1), non par vous qui êtes bien trop modeste, mais par d'autres. Vous avez du génie, mon brave : ainsi donc, un peu plus de confiance en vos propres forces , et produisez ! Je suis sur de vous. Allons, mon cher, voilà un bien petit poème; rendez-le grand par l'excellence de votre musique. Faites-en un Cosi fan tulte qui fasse courir tout Paris et vous mette bien à votre place. Après cela, arrivons à Don Juan. Voilà ce qu'il faut se dire comme émulation.
Je vous désire , mon cher ami , ce beau succès pour lequel vous êtes fait. Quant à moi , je revis après une maladie dangereuse que je viens d'essuyer et une longue convalescence, et certes je ne puis vous dire combien les douceurs de l'amitié de mes chers Flandrin m'ont été précieuses , après les soins de ma femme , ma bien bonne femme, qui vous aime autant que moi. Ces pauvres amis ont été désolés de la fièvre ; mais leur talent va
(1) La première œuvre dramatique de M. Ambroise Thomas, la Double Echelle, avait été représentée sur la scène de l'Opéra-comique, en septembre 1837.
toujours croissant. Nous nous réunissons pour vous embrasser et pour appeler de tous nos vœux l'avenir, par l'espoir de nous voir un jour tous rassemblés à Paris, au foyer amical de vos amis Ingres, là où, j'espère, nous passerons de beaux et bons moments. En attendant, soyez heureux, cher ami, et croyez-moi votre ami le plus sincère et le plus attaché.
Rome, ce 5 septembre 1837.
Mon cher Gatteaux,
Vous avez dû recevoir une longue lettre de moi; mais ne croyez pas que ce soit par exigence que je vous le rappelle, avec tout le plaisir que me fera votre réponse. C'est que je suis tout fier, comme paresseux, de vous écrire encore celle-ci; c'est qu'enfin, dans ces moments si tristes pour nous à Rome, je ne veux pas vous laisser ignorer tout ce qui est de notre situation. Tous, nous nous portons bien; voilà l'essentiel. Voici, après cela, l'état de la maladie au jour même où je vous écris. Les cas sont de quatre cents à six cents par jour, et les morts à deux cents environ. La maladie paraît décroître, puisque, il y a huit jours, les morts étaient au nombre de trois cents et plus. La plèbe est plus maltraitée. Aucun secours n'est organisé, une grande partie des médecins se refuse au service, et, par le malheureux système de la contagion , tous les Romains se fuient les uns les autres, ou se fumigent , à se donner par cela
seul la maladie. Jusqu'ici le peuple du Borgo et du Trastcvere meurt et ne dit rien. Quelques Français et les Jésuites se sacrifient par un effet de leur vive charité, sans succomber cependant, en soignant jusque dans les rues des malades dénués de tout. Tous les cholériques morts sont portés sans exception, bien encaissés (seul bienfait du gouvernement), au cimetière de Saint-Laurenthors-les-murs ; et voilà! Nous, nous faisons groupe à la villa Médicis; nous nous tenons, comme des oiseaux effrayés, mais sans l'abri d'un grand arbre, jusqu'à ce que l'orage soit passé, vivant sobrement et le plus tranquillement possible. Moi, noji pour chasser l'inquiétude, car je suis calme dans ce danger, mais pour chercher une forte distraction, je travaille toujours et j'y pense moins. Ma bonne femme est comme moi , mais trop attentive à me cacher ce qui se passe. J'étais mal instruit sur la vérité lorsque j'ai écrit à notre ami Dumont, à qui j'ai fait le portrait le plus anodin de notre situation. Instruisezle mieux, si vous en avez l'occasion. Les pensionnaires, presque tous, ont voulu fuir, et, dans ce cas, pour ne pas me compromettre dans ce danger, je leur avais permis d'aller à Ancône, à Florence ou à Bologne, vivre en corps; mais nous sommes bloqués à Rome. Personne ne peut en sortir, pas même un cardinal, qui serait d'ailleurs reçu dans les pays environnants à coups de fusil, ce qui est arrivé. Adonc, mon ami, que Dieu nous conserve, n'est-ce pas? C'est ce que nous espérons;
mais tout cela n'est pas très-gai Les journaux, qui
feraient bien mieux de ne plus s'occuper de moi, ont annoncé faussement que j'avais demandé mon retour. J>ien au contraire, je désire et je veux rester.
Rome, ce 11 juillet 1839.
Mon cher Gatteaux ,
Je vous écris, accablé du plus profond chagrin. Mon pauvre ami, notre pauvre Lefrançois, je ne puis vous l'apprendre que les larmes aux yeux, n'est plus! Il s'est noyé dans la mer , à Venise , où son mauvais destin lavait retenu. Il avait depuis quelque temps l'habitude d'aller se baigner le matin. Ce jour fatal, arrivé sur la rive et accompagné de deux de ses amis, il les devance, se jette à l'eau et disparaît au même instant. Ses amis, ne le voyant pas nager, se jettent à l'eau sans le trouver, et, une demi-heure après, le flot l'a rejeté mort. Non, mon cher, il m'est impossible de vous dire combien, depuis hier, nous sommes malheureux, moi, ma femme et tous ses amis. Il était si digne d'en avoir! Il nous aimait véritablement, il avait pour son maître et ami autant de tendresse que de respect, un attachement à toute épreuve. Je suis désolé; je suis furieux contre le sort, qui s'acharne presque toujours à détruire ce qui est bon , tandis qu'il épargne tant de monstres nuisibles ou inutiles au genre humain. Lui , un homme si honorable, d'un esprit orné d'une si belle instruction, bon, généreux, heureux de sa fortune, se trouvant heureux (chose rare), et sachant l'être, ayant un talent fort distingué vraiment dans la carrière qu'il s'était choisie! Enfin, vous le connaissiez, vous l'aimiez comme nous l'aimons et le regrettons. Ses amis seront bien malheu-
reux, et nous pensons à eux aussi; mais moi, je Tais dans ce bon et excellent jeune homme une grande perte pour le présent et pour l'avenir.
A MONSIEUR MARCOTTE
Paris, novembre 1842.
Excellent ami,
Vous avez tout dit; ma juste douleur ne peut rien ajouter au tableau déchirant que vous faites de notre situation , des douleurs profondes de cette vertueuse et admirable famille royale, et de ma propre douleur, à moi, qui avais éprouvé, mieux que tout autre peut-être, ce que valait ce cœur bon, tendre et généreux. Aussi, je suis anéanti et découragé ; je ne fais que le pleurer, et je le pleurerai longtemps. Une seule chose me console, c'est d'avoir été assez heureux pour retracer ses traits; mais combien j'aurais voulu faire mieux encore! Du reste, la douleur est générale, unanime Tout est à recommencer ; l'édifice de ce mand roi vient de s'écrouler
avec la vie de ce prince si aimable et adoré.
En ce moment, dans une demi-heure, le Iloi va aux Chambres, et mon émotion est toujours grande en pareille occasion. Que Dieu le protège toujours!