DANSE
Je ne suis pas ami de la danse, et je pense comme ce roi d'Aragon, qui disait qu'un fou ne diffère d'un homme qui danse que parce que celui-ci reste moins longtemps dans sa folie. Les anciens, qu'il faut toujours citer là ou il s'agit de bon goût et de bon sens, attachaient, il est vrai, du prix à la danse; mais ils n'admettaient pas qu'elle fût exécutée par d'autres que par des femmes, par des danseuses vêtues de belles et gracieuses draperies , de longues robes souples, ainsi que nous l'apprennent les admirables peintures des vases et les bas-reliefs. On
ne voit figurer d'hommes que dans les Bacchanales, et ce sont des bacchants ou des satyres. En Italie même , la danse de théâtre a encore sa signification et sa grâce dans ces pantomimes qu'on ferait bien d'imiter , et où tout se borne à des attitudes, à des mouvements réglés , comme les cris rhythmés du chœur antique. Mais que dire de ce qu'on nomme chez nous divertissement ou ballet? Nous y voyons des malheureuses défigurées par leurs efforts, rouges, enflammées de fatigue, et si indécemment fagotées que, nues, elles seraient plus modestes. Elles font des gambades de saltimbanques , des sauts , des pirouettes à n'en plus finir; leurs entrées et leurs sorties sont sans motif, leurs mouvements privés de toute expression , de toute pantomime ; enfin , ces femmes , aussi charmantes que d'autres , s'évertuent à se rendre ridicules ou désagréables, et n'offrent en réalité qu'un spectacle absurde. C'est bien pis encore quand ce sont des hommes , des danseurs. Oh! je n'ai pas d'expression pour traduire le dégoût que ceux-là m'inspirent ; aussi je propose tout uniment l'abolition totale de leur sot métier. — Mais à ces paroles, tout s'émeut dans le camp des amateurs, les dilettanti prennent l'alarme, ils protestent. Rassurez-vous ! messieurs , vous ne perdrez rien ; vous aurez toujours vos danseurs et vos danseuses ; vous aurez aussi votre ut de poitrine , et il arrivera de moi comme il est arrivé de Gassandre : on ne m' écoutera pas.
L'exposé critique qui précède, et que, si l'on en juge par la différence des formules employées ça et là dans
les versions successives , Ingres avait eu l'intention d'adresser d'abord à un ministre, puis, à un autre moment, au Sénat, — ce résumé des abus selon lui à corriger et des pratiques nouvelles à établir, devait se terminer ainsi :
« Ma voix sera-t-elle entendue? Je n'ose l'espérer. N'importe ; fort de mes convictions et de ma conscience , j'aurai dit ma pensée, toute ma pensée. Ceux qui me connaissent rendront au moins justice à mes bonnes intentions. Si le gouvernement adopte les idées que je lui présente, j'en serai beureux, parce que pour moi, Français de cœur, il y aura là un progrès profitable à mon pays. Sinon, ne voulant rien céder, rien abandonner de mes justes croyances, je me tairai avec la douleur de n'avoir pu servir quant à présent la cause immortelle du bien, et pendant le peu de jours qui me restent encore , j'attendrai, triste, mais calme, le moment suprême. »