‹ Ingres, sa vie, ses travaux, sa doctrineChapitre 166 sur 166 · DANSE · texte numérisé non relu

DANSE

Je ne suis pas ami de la danse, et je pense comme ce roi d'Aragon, qui disait qu'un fou ne diffère d'un homme qui danse que parce que celui-ci reste moins longtemps dans sa folie. Les anciens, qu'il faut toujours citer là ou il s'agit de bon goût et de bon sens, attachaient, il est vrai, du prix à la danse; mais ils n'admettaient pas qu'elle fût exécutée par d'autres que par des femmes, par des danseuses vêtues de belles et gracieuses draperies , de longues robes souples, ainsi que nous l'apprennent les admirables peintures des vases et les bas-reliefs. On

ne voit figurer d'hommes que dans les Bacchanales, et ce sont des bacchants ou des satyres. En Italie même , la danse de théâtre a encore sa signification et sa grâce dans ces pantomimes qu'on ferait bien d'imiter , et où tout se borne à des attitudes, à des mouvements réglés , comme les cris rhythmés du chœur antique. Mais que dire de ce qu'on nomme chez nous divertissement ou ballet? Nous y voyons des malheureuses défigurées par leurs efforts, rouges, enflammées de fatigue, et si indécemment fagotées que, nues, elles seraient plus modestes. Elles font des gambades de saltimbanques , des sauts , des pirouettes à n'en plus finir; leurs entrées et leurs sorties sont sans motif, leurs mouvements privés de toute expression , de toute pantomime ; enfin , ces femmes , aussi charmantes que d'autres , s'évertuent à se rendre ridicules ou désagréables, et n'offrent en réalité qu'un spectacle absurde. C'est bien pis encore quand ce sont des hommes , des danseurs. Oh! je n'ai pas d'expression pour traduire le dégoût que ceux-là m'inspirent ; aussi je propose tout uniment l'abolition totale de leur sot métier. — Mais à ces paroles, tout s'émeut dans le camp des amateurs, les dilettanti prennent l'alarme, ils protestent. Rassurez-vous ! messieurs , vous ne perdrez rien ; vous aurez toujours vos danseurs et vos danseuses ; vous aurez aussi votre ut de poitrine , et il arrivera de moi comme il est arrivé de Gassandre : on ne m' écoutera pas.

L'exposé critique qui précède, et que, si l'on en juge par la différence des formules employées ça et là dans

les versions successives , Ingres avait eu l'intention d'adresser d'abord à un ministre, puis, à un autre moment, au Sénat, — ce résumé des abus selon lui à corriger et des pratiques nouvelles à établir, devait se terminer ainsi :

« Ma voix sera-t-elle entendue? Je n'ose l'espérer. N'importe ; fort de mes convictions et de ma conscience , j'aurai dit ma pensée, toute ma pensée. Ceux qui me connaissent rendront au moins justice à mes bonnes intentions. Si le gouvernement adopte les idées que je lui présente, j'en serai beureux, parce que pour moi, Français de cœur, il y aura là un progrès profitable à mon pays. Sinon, ne voulant rien céder, rien abandonner de mes justes croyances, je me tairai avec la douleur de n'avoir pu servir quant à présent la cause immortelle du bien, et pendant le peu de jours qui me restent encore , j'attendrai, triste, mais calme, le moment suprême. »

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