Le pape Pie VII tenant chapelle
Ce tableau, que l'on désigne ordinairement sous ce titre : la Chapelle Sixtine, est un de ceux qui ont le plus contribué à populariser le nom et la réputation d'Ingres. Commencé à Rome dès les premiers jours de 1813, mais terminé seulement dans le cours de l'année suivante, il fut exposé au Salon de 1814 et reparut à l'Exposition universelle de 1855. Il a été lithographie dans de grandes dimensions par Sudre et gravé au trait dans l'ouvrage publié par M. Magimel. Parmi les dessins que possède le Musée de Montauban, plus de vingt, exécutés à la mine de plomb ou à l'aquarelle, se rattachent au tableau de la Chapelle Sixtine.
(Collection Legentil.)
On trouve dans les Notes d'Ingres cette sorte d'avertissement qu'il se donne à lui-même au moment où, le tableau une fois ébauché, il s'agissait d'en préciser les formes
et d'en bien déterminer l'effet : « Mon tableau de la Chapelle Sixtine. — Plus de résolution dans les teintes, plus de souplesse dans les tons. Les caudataires : plus de désordre dans leurs poses; elles sont trop comptées. Les ors plus clairs dans l'ombre et plus doux. En général, moins de symétrie. » Mais c'est surtout dans les lettres d'Ingres à M. Marcotte qu'on peut suivre l'histoire des phases successivement traversées par le peintre et par son œuvre, depuis le jour où la composition commence à peine à se dessiner sur la toile jusqu'au moment décisif où le tableau, arrivé à Paris, va être exposé au Salon.
D'abord, le 20 décembre 1814-, Ingres écrit à son ami : «Dans une quinzaine je commence à tracer les lignes de votre tableau, auquel je donne la forme noble de plus de trois pieds. Je veux faire du bruit, moi aussi, au Salon, ayant d'ailleurs mes grandes raisons de prouver à messieurs les genristes que la suprématie dans tous les genres appartient aux seuls peintres d'histoire. Mon sujet est d'ailleurs si beau! Le Jugement dernier y figurera presque à la moitié... J'attends votre décision sur le principal personnage, et j'ai depuis pensé que s'il y avait de l'inconvénient à le mettre sur la scène (1), je peux faire le moment où l'on chante le Miserere, tous les cardinaux prosternés à leurs places, vus de dos, et le Pape prosterné devant l'autel, comme cela se pratique. »
Puis, le tableau une fois dans le cabinet de M. Marcotte, viennent les recommandations et les explications de détail : « Je reviens à votre tableau, écrit Ingres le 26 mai 1814.
(1) En marge de la lettre on lit ces mots, écrits plus tard par M. Marcotte : « J'avais demandé à Ingres le tableau de la Chapelle Sixtine, parce que je savais qu'il en avait fait un dessin remarquable ; mais j'ignorais comment ce tableau, que j'avais demandé lorsque j'étais en mission sur les bords du Rhin, à Coblentz, était composé... Pie VII était alors séquestré soit à Savone, soit à Fontainebleau. On voit qu'Ingres hésitait à le mettre en scène, dans la crainte de blesser l'Empereur ; mais moi je n'hésitai pas, et je fis bien. »
L'essentiel est que vous en soyez content. Après cela, nous verrons le plus ou le moins de foule qu'il aura au Salon. Je suis bien peiné de n'avoir pas reçu la lettre de M. Girodet : faites-moi l'amitié de m'en récrire deux mots. Je désirerais aussi beaucoup que M. Gérard vît mon tableau, car je tiens beaucoup à l'estime de celui-ci. Quant à David, laissez-le; j'ai mes grandes raisons pour n'avoir jamais avec lui aucune espèce de contact, et je désire seulement qu'il voie mes ouvrages à l'Exposition (1). Je voudrais le revoir, mon cher tableau, si bien encadré et si beau ! Je l'estime très-heureux d'être placé chez mon meilleur ami. Vous en jouissez au moins; car très-souvent nos veilles sont pour l'homme le moins fait pour les apprécier...
« Je vais maintenant répondre à vos demandes. Le premier cardinal du côté du Pape est le cardinal Valenti, mort; le second, Mattei, actuellement à Rome. Le troisième, je ne sais pas son nom, ni le quatrième. Le cinquième est le cardinal di Pietro; le sixième, le cardinal Pacca, actuellement secrétaire de la chambre apostolique, et le septième est le cardinal del Porto, mort.
« Pour les caudataires, je n'y reconnais que moi. A la vérité, je ne me suis pas regardé à la glace, mais vous m'avez reconnu, et c'est bien assez. Le premier acolyte cardinal, à côté du Pape, en continuant, est le cardinal Gonsalvi; l'autre était un Doria, mais je n'ai pas eu son croquis. Le cardinal debout assistant le Pape, je crois que c'est un Albani. Gomme le Pape a fait hier sa belle rentrée à Rome et que je reverrai la chapelle, j'achèverai de vous dire les noms de ceux que je ne connais pas. Les autres personnages, en suivant, qui sont des évêques, ne sont pas des portraits. Ceux au bas de l'autel sont les monsi-
(1) Voyez plus loin, à l'article relatif au tableau à' Achille recevant les ambassadeurs a" Agamemnon, les motifs probables de la recommandation qu'Ingres adresse ici à M. Marcotte.
gnori délia Rota, et, parmi eux, le maître du sacré-palais, toujours pris dans l'ordre de Saint-Dominique. Quant à l'ordre et au jour précis, il est un des trois jours où les cardinaux sont vêtus de moire couleur rose sèche ou petit deuil. Pour le reste du trône, le chanoine peut avoir raison; mais vous devez voir que j'étais forcé, pour l'effet de mon tableau, de vêtir le Pape en blanc, n'ayant pas d'autre ressource pour attirer sur lui la lumière , et je me suis rappelé que la peinture est un art.
«A présent, je vous conseille de ne point publier aucune espèce de catalogue historique des portraits ni du reste, et voici mes raisons : ces portraits n'ont point été peints, comme vous savez, sur la nature. Us sont cependant ressemblants, mais autant par la tournure que par l'exactitude des traits. Ils ne le sont à la lettre que lorsqu'on les trouve; mais si j'allais dire, moi, qu'ils le sont et les donner pour tels, on me dirait peut-être que non. Ne promettant rien, je tiendrai tout. Je vous prie d'intituler ce tableau, au livret du Salon : Vue intérieure de la Chapelle Sixtine. Le pape Pie VII y tient chapelle (1). Quant au tapis vert de la chapelle, je crois que vous avez raison. »
Enfin, à mesure qu'approche le jour où le tableau paraîtra au Salon (2), Ingres redouble de vœux pour le succès, et, en attendant, de témoignages d'affectueuse gratitude à l'adresse de M. Marcotte : « J'aurai toujours, lui écrit-il, beaucoup de plaisir à travailler pour vous de préférence aux autres. Je suis bien charmé que notre Chapelle ne perde pas et qu'elle vous fasse toujours plaisir : j'avoue que si elle plaît à l'Exposition , je serai parfaitement heureux. »
Nous avons dit, au commencement de ce volume, que
(1) La notice insérée au livret, du Salon de 1814 diffère un peu de celle-ci. En voici les termes : « Le pape Pie VII tenant chapelle. La scène se passe dans la Chapelle Sixtine, à Rome. »
(2) A cette époque, les expositions de peinture avaient lieu à partir du 1er novembre.
la Chapelle Sixtine avait été assez favorablement accueillie par le public au Salon de 1814. Ingres, fort peu accoutumé jusqu'alors au succès , fut très-sensible à celui-ci : aussi eut-il un moment la pensée de le renouveler en donnant un pendant au tableau qui lui avait valu, comme il le disait, sa « première petite bonne fortune». Voyez à ce sujet une lettre du peintre en date du 15 janvier 1822, Appendice (B).