Homère déifié
Dessin à la mine de plomb, en partie lavé à l'encre de Chine. (Appartient à Mme Ingres.)
Ce grand dessin, achevé par Ingres en 1865, est signé : J.-A.-D. Ingres inv. Pinxit Delineavit. Il contient quatrevingt-une figures, dont trente-trois ont été ajoutées à celles que le peintre avait groupées une première fois sur la toile , et qu'il a d'ailleurs notablement modifiées en les reproduisant ici.
Ces quatre-vingt-une figures sont : au centre, Homère couronné par la Victoire ou l'Univers, et ayant à ses pieds les deux filles de son génie, l'Iliade et l'Odyssée.
A la droite du poète, c'est-à-dire du même côté que l'Iliade : Linus, Orphée, Hérodote, Stésichore, Eschyle, Archiloque, Démosthène, Ménandre, Sophocle, Euripide, Alcée, Alcibiade, Sapho, Apelles, Lycurgue, Pisistrate, Raphaël, Virgile, Auguste, César, Gicéron, Horace, Mécène, Plutarque, Pétrarque, Dante, Corne de Médicis, Laurent de Médicis, Politien, François Ier, Léon X, .Iules Romain, Jean Goujon, Winckelmann, la Fontaine, André Chénier, Mozart, Gluck, Poussin et David. Le jeune servant de l'autel que l'on entrevoit au premier plan, derrière l'autel, figure Ingres adolescent.
A la gauche d'Homère , et du même côté que l'Odyssée : Musée, Hésiode, Esope, Pindare, Ictinus, Platon, Socrate, Périclès, Phidias, Aspasie, Anacréon et l'Amour, Ibicus,
Michel-Ange, Théocrite, Alexandre, Aristarqne, Aristote, Ptolémée Philopator, Pline l'Ancien, Pansanias, Lesneur, Colbert, Lebrun, Pope, Louis XIV, Bossuet, Mme Dacier, Flaxman, Barthélémy, Longin, Corneille, Molière, Boileau, Racine et Fénelon.
Ingres avait commencé le dessin d'Homère déifie vers 1840. A cette époque il ne songeait encore qu'à améliorer quelques détails de la composition primitive, en vue de la planche que M. Galamatta devait graver d'après le plafond du Musée Charles X. Lorsque dans les derniers mois de 1864 il reprit ce dessin interrompu depuis plus de vingt ans, et qu'il n'était plus alors question de graver, l'idée lui vint d'en réformer l'ordonnance, non-seulement en changeant les proportions du temple qui sert de fond et en entourant l'ensemble de la scène d'une sorte de pœcile, mais encore et surtout en augmentant, conformément à ses propres prédilections, le nombre des personnages destinés à représenter la descendance d'Homère, depuis l'antiquité jusqu'au siècle où nous sommes. « Je veux, écrivait Ingres à ce sujet, que cette composition soit l'œuvre de ma vie d'artiste la plus belle et la plus capitale. Pour cela je perds le sommeil et je suis absorbé. J'emploie toute la journée à travailler, et, le soir, j'ai souvent besoin de travailler encore par des lectures et des études dessinées. Je ne vois personne, rarement mes amis, qui ont beaucoup d'indulgence pour moi et veulent bien admirer ma vie présente. »
Quant aux choix faits par Ingres, quant à ses préférences pour les hommes qu'il a introduits dans ce tableau chronologique de la dynastie homérique, nous n'avons ni à les justifier ni à les commenter. Il nous suffira, pour en expliquer le principe et le sens, de rapporter ici quelques paroles d'Ingres lui-même, paroles recueillies par M. Ernest Vinet et publiées, traduites en anglais, dans The fine arts Quarterly Review (livraison de janvier 1867) : « Deux maîtres, disait-il à M. Vinet, m'ont engagé à reprendre mon travail, et je ne le regrette pas, quelque peine qu'ait pu me coûter ma soumission aux conseils d'Horace et de Boileau. Quoique l'opinion publique se soit montrée favorable au plafond, la composition que voici me plaît davantage, parce qu'elle rend ma pensée plus librement et plus complètement. Savez-vous ce que j'ai fait? Je me suis placé à la porte du temple; je l'ai fermée à quelques-uns et je l'ai ouverte à d'autres. C'est pourquoi certaines figures du tableau ne se retrouvent pas dans le dessin, où j'en ai mis un grand nombre de nouvelles. Mon but a été, comme vous voyez, de représenter les anciens et les modernes Home'rides : je donne ce nom à ces heureux génies qui reconnaissent Homère pour père ou pour chef. J'ai ajouté à cette bril-
lante phalange quelques fervents adorateurs du divin aveugle. Peut-être mes choix paraîtront-ils étranges. On dira que je suis systématique, exclusif, et l'on criera contre moi : que m'importe? »
Ingres toutefois, en ce qui concernait plusieurs de ces Homérides, n'était pas si sûr de sa propre jurisprudence qu'il ne lui arrivât, de temps à autre, d'être arrêté par quelques scrupules, par la difficulté de choisir entre l'extrême sévérité ou l'extrême indulgence, à l'égard de certaines gloires aussi embarrassantes à ses yeux en raison de leur éclat même que de ce qu'il appelait leur « caractère corrupteur » . Comment admettre pêle-mêle, « dans ce temple » dont il s'était institué le gardien, les vrais croyants et les profanes, et cependant comment exclure tel homme de génie consacré par l'admiration des siècles? Que faire de Shakspeare, par exemple? Ingres, il est vrai, s'était résigné à lui donner une place parmi les poètes groupés aux pieds d'Homère sur la toile du Musée Charles X; mais fallait -il renouveler ici cet acte de « respect humain »? Ingres le pensa d'abord, quoi qu'il pût lui en coûter, et pendant quelque temps, Shakspeare apparut dans le dessin à côté de Jules Romain et de Jean Goujon. Effacée ensuite, puis esquissée de nouveau à une autre place, enfin irrévocablement supprimée, la figure du grand poète anglais cessa de troubler la conscience du peintre, et, connue celui-ci disait un jour, « de compromettre l'unité morale, la vertueuse harmonie de la scène » . La figure du Tasse passa à peu près par les mêmes alternatives, pour subir finalement Je même sort. Quant à celle de Gœthe , Ingres, à aucun moment, n'eut même la plus légère velléité d'hésitation : il tint absolument à la proscrire, et, quelque observation qu'on lui soumît, il voulut systématiquement oublier les services rendus à la cause classique par l'auteur à!Iphigénie pour ne se souvenir que de ses propres griefs contre le romantique auteur de Werther et de Faust. (Voir à Y Appendice (P) une lettre à ce sujet d'Ingres à M. Lehmann.) En revanche, le dessin une fois terminé et déjà placé dans son cadre, Ingres ne résista pas à la tentation de le reprendre au bout de quelques jours pour y introduire les portraits de deux nouveaux personnages, — Mozart et André Chénier : celui-ci à la place de Dryden, qu'il lui appartenait bien en effet d'évincer, celui-là parce que, descendant ou non d'Homère, le Raphaël de la musique ne pouvait, dans la pensée d'un de ses plus fervents admirateurs, demeurer séparé du maître qui personnifie en peinture la grâce souveraine et la beauté parfaite.
Cependant Y Homère déifié avait été photographié dans l'intervalle et par conséquent sans les modifications que nous venons d'indiquer. C'est ce qui explique certaines différences partielles entre le dessin original et le fac-similé apparent qui en a été publié. Les épreuves photographiques que l'on trouve aujourd'hui dans le commerce ne re-
produisent ni la figure de Mozart ni la figure d'André Cliénier, tandis (pie celle de Dryden, absente en réalité du dessin, se trouve dans la prétendue copie. Ajoutons que si cette image photographique nous transmet avec une exactitude irrécusable les lignes mêmes et l'ensemble de la composition, elle est loin, en raison des conditions inhérentes au procédé, d'en rendre l'effet et la coloration limpides, l'aspect aussi souple qu'harmonieux. Sous peine de mutilation ou de déchéance, la traduction du dessin d'Homère ne saurait être confiée qu'au burin. C'est aux plus fins calculs de l'art et non pas aux opérations inertes de la mécanique qu'il faudrait recourir pour interpréter une pareille œuvre dans des termes dignes d'elle : il y va de l'honneur de notre temps et des intérêts les plus sérieux de notre école de gravure de ne pas faillir à ce devoir.
Ingres, au reste, comptait bien que ce juste hommage serait rendu au dernier monument de son génie pittoresque, comme il pressentait l'importance que la postérité attacherait à tout ce qui pourrait en expliquer, au point de vue philosophique ou littéraire, les principes secrets et les intentions. Il existe de sa main un ensemble volumineux, un véritable dossier de notes, de commentaires, de fragments de toute espèce relatifs aux personnages choisis par lui pour composer * la cour d'Homère » et pour proclamer la perpétuité du culte « dû à l'artiste souverain i> . Nous avons cherché à classer et à combiner ces indications diverses, de manière à réaliser, autant qu'il dépendait de nous, le vœu d'Ingres et à composer sur l'œuvre qu'il regardait comme « son testament d'artiste » une notice à peu près complète, en tout cas une notice authentique, puisque c'est le maître lui-même qui en a fourni les éléments. Voyez à l' Appendice (Q).