LIVRE CmOtlÈME, CHAPITRE V, PAGE
Rien ne se meut au hasard dans l'univers.
Ce(t« proposition est vraie absolument, et aucun mouvement, considéré dans sa cause originelle, n'est le piykiuit du hasard. Cependant, en raison de la multiplicité des êtres contingents , de k variété de leurs actions, de leurs mouvements, dans les mêmes milieux où ils existent, il arrive des rencontres fortuites qui forment la part de ce qu'on appelle le hasard.
Ainsi, par exemple, une pierre, en obéissant aux lois de la pesanteur, tombe sur la tête d'un passant et le tue* Voilà un accident qui , s'il est considéré en luimême, sera appelé par le vulgaire un effet du hasard , mais si on analyse les causes de cet événement, il sera évident que le hasard n'est point ici une cause, mais un effet. L'homme se mouvait en vertu d'une cause, en vertu d'un désir, d'une volonté et pour une fin. La pierre elle-même avait une raison de tomber dans la loi qui l'attire vers le centre de la terre. La rencontre de ces deux êtres, la pierre et l'homme, animés chacun d'un mouvement qui avait un but différent , n'est donc pas , à vrai dire , un effet du hasard ; car ces deux mouvements avaient chacun leur cause rationnelle et leur fin. Le hasard, comme cause, n'est donc pour rien dans cette rencontre. Bien loin d'être cause, il n'est, au con-
traire, qu'un effet. Il ne peut être réputé cause qu'autant que Ton considère le résultat accidentel qu'il a produit lui-même et qui est la mort de Thomme. Alors , en disant que la mort de cet homme est l'effet du hasard, on supprime dans le discours les causes premières de l'accident, et l'on prend l'accident lui-même pour une cause première, ce qui n'est point réellement vrai.
Comme les accidents de cette nature sont très fréquents dans le monde contingent, il n'est pas étonnant que , sans approfondir davantage les causes qui les produisent, on se soit contenté de prendre les effets fortuits pour des causes , et qu'on ait fait de ces effets , en les généralisant , une cause universelle , une espèce de Dieu aveugle auquel on donne le nom de hasard. Mais cette erreur ne peut tenir devant un examen analytique des véritables causes.
En résumé , le hasard est , mais il n'est pas une cause première , il est un accident et il n'est comme tel que le produit d'actions générées par des causes qui ont toujours instinctivement un but rationnel , soit particulier, soit général. La part qui est faite au hasard, en raison des conséquences qu'il produit , ne figure donc pas dans l'ordre des causes premières, dont les actions sont toujours rationnelles en même temps que nécessaires , mais il a sa place dans l'ordre des faits contingents, dans le monde des êtres qui sont créés, transformés ou détruits.
En reconnaissant dans ce monde un rôle au hasard, en raison des mouvements divers dont les êtres sont animés et qui le produisent, ce rôle du hasard ne tend qu'à réaliser une des trois fins corrélatives aux lois universelles. Le hasard est selon les circonstances appelé à créer,
à transforiDer ou à détruire ; il ne s'écarte jamais de ces trois conditions fatales et , sous ce triple rapport , il est discipliné, et tous ses effets rentrent sous l'empire des lo's universelles dont il n'est plus qu'un agent secondaire.