Initiation artistique
L homme aime à façonner la matière; il trouve plaisir à créer des formes. Il a l'orgueil d'imiter ainsi Dieu, ce Dieu qu'il se représente, dans l'exercice de sa puissance suprême, modelant l'argile Pour l'animer ensuite d'une étincelle de vie. L'artiste humain, il est vrai, n'a pas le pouvoir d'enfermer une âme dans les formes dont il joue; mais au moins leur imprime-t-il sa pensée. C'est de cette union momentanée de la matière et de l'esprit que naît l'œuvre d'art. Elle fixe un reflet de vie spirituelle et cristallise du sentiment. A nous maintenant de retrouver la vie qui s'est moulée dans cette empreinte.
On suit l'humanité à la trace en explorant les monuments qu'elle a construits. Les pierres qu'elle a taillées, transportées, entassées indiquent les points de la planète qu' elle a fréquentés et les chemins qu'elle a suivis. Nous n'avons d'autre moyen pour imaginer les civilisations les plus anciennes que de commenter l'architecture qu'elles nous ont laissée.
Les débris les plus fragiles et les plus précieux, nous les recueillons et nos musées sont des lieux riches de sentiment et d'humanité. Sur %m papier jauni, quelques traits d'une encre qui se décolore; l'enfant prodigue, dessiné par Rembrandt. Deux êtres s'étreignent; un cercle immobile, épouvanté devant ce groupe que secouent des sanglots silencieux; et une pitié infinie, toute une religion de la tendresse rayonne de ces humbles taches d'encre. — Et voici maintenant un bloc de marbre; certes il est bien
mutilé. N'importe, il vit encore, il est robuste comme un thorax, souple comme un abdomen. Les Grecs ont tant aimé la vie qu'ils en ont découvert la source et qu'ils ont fait respirer la pierre. — Et ce morceau de vieux tapis, combien de caravanes l'ont transporté, pour qu'il soit usé ainsi? Ce n'est qu'un peu de laine teinte, une pauvre matière métamorphosée en chose précieuse par l'industrie humaine, mais dans cette industrie, ne devinez-vous pas un long chapitre d'humanité, l'existence nomade, les troupeaux, le désert et la tente?
Ces visites dans un beau musée, quels voyages en raccourci à travers le monde et l'histoire I Une fleur résume un site; l'œuvre d'art est la fleur suprême d'un groupe humain. Quand nous sommes devant une de ces images, quelle envolée subite I Tandis que notre regard reste fixé sur ces couleurs, cet émail, ce morceau de terre, un autre nous-même s'est détaché et file à tire d'aile sous le soleil de Grèce ou dans le demijour d'un cloître roman, sur les plaines basses de Hollande ou sur les rives du Trasimène.
Quel exercice passionnant de reprendre ces débris d'humanité pour raviver la pensée qui couve en eux I Le Socrate du Phédon voyait autour des tombes flotter des âmes qu'une longue habitude retient là, dans l'attente d'un autre corps auquel se rattacher. Ainsi des sentiments planent auprès des vieux chefsd'œuvre; pour se réveiller, ils n'attendent qu'un regard affectueux; une atmosphère de passion se respire auprès d'eux. Les croyances qui les ont façonnés se sont parfois évanouies; la vie les a désertés; ils sont comme des reliquaires vides. Mais, sous les formes des religions mortes, notre instinct a tôt fait de démêler la permanence d'un même amour, le même élan du cœur humain.
Ce langage des arts plastiques est le plus humain ; il est universel parce que ses éléments sont ceux des métiers primordiaux ; le langage des mots est fait de conventions ; sa vertu s'arrête aux frontières d'une race et d'une religion. Les images franchissent les siècles et les frontières. Mieux que tout autre témoignage humain, elles manifestent la solidarité étroite des générations, l'identité intellectuelle de l'humanité. En des cavernes de notre Sud-Ouest on a recueilli dee os gravés, et même sur les parois de pierre on discerns des peintures: des chevaux, des rennes, des bisons, des mammouths. Ce sont les plus anciennes traces du travail humain. Combien de siècles nous séparent des troglodytes par qui ces dessins furent tracés? Il faut les compter par centaines. Qu'était donc le genre humain auparavant? -Rien ne nous permet de le distinguer des autres espèces. Mais le jour où il grava en quelques traits ces silhouettes, le règne de l'homme sur la nature était commencé; ce dessin révèle une intelligence affranchie de la pure animalité. Mais, chose incroyable, ces hommes voient comme ceux d'aujourd'hui; ils retiennent les mêmes attitudes et les mêmes traits. Ils se servent de même manière de leurs yeux et de leurs mains ; cette identité de vision ne suppose-t-elle pas une similitude de pensée? Et pourtant ce sont là des témoignages bien lointains; quelques pauvres îlots sur un océan d' oubli ; quelques instants dans l'immensité de la durée; quelques lueurs dans la nuit. Mais ces lueurs suffisent. Trois traits représentant un bison qui bondit témoignent de la permanence de la pensée humaine et d'une solidarité spirituelle de vingt mille ans.