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L'ITALIE

Qu'est-ce que la Renaissance? o On appelle Renaissance cette révolution qui a transformé les manières européennes de penser et de sentir et remplacé l'art gothique par un art que nous appellerons moderne, puisqu'il vit encore. Dans cet art, un élément important est la reprise de contact avec le monde grécoromain. L'Europe se souvint de ses ascendances païennes et il vint un moment où les relations renouvelées furent si étroites que la société moderne crut recommencer la vie antique ; les deux mondes se rejoignant par-dessus des siècles intermédiaires, on dédaigna ce long Moyen Age qui séparait la civilisation gréco-romaine de la Renaissance, comme la nuit qui se place entre deux jours lumi-

neux ; c'est alors que l'on qualifia de « gothiques » ces temps de barbarie. C'était commettre une erreur et une injustice. Nous ne confondons plus le haut Moyen Age qui fut, en effet, un temps de destruction et d'anarchie, avec le Moyen Age de saint Louis qui fut un des siècles lumineux de l'humanité. Et même les cathédrales ont des admirateurs fervents qui ne se consolent pas que la Renaissance ait détrôné l'art gothique. Vains regrets. C'est pour la comprendre et non pour la refaire que nous étudions l'histoire.

Florence, o Du moment que la Renaissance est d'abord une reconnaissance de la beauté antique, c'est naturellement en Italie qu'elle devait apparaître. Les souvenirs de l'antiquité jamais ne s'y sont effacés ; ils sont indestructibles, comme le ciment romain, et du sol on exhumait chaque jour des statues païennes ; elles avaient perdu leur prestige d'idoles, mais leur beauté rayonnait d'une jeunesse renouvelée. Pourtant ce n'est pas à Rome que s'alluma le premier foyer de la Renaissance ; des malheurs politiques accablaient alors la ville pontificale. Le morcellement de l'autorité avait développé dans toute la péninsule une vie locale intense ; et c'est un cadre favorable au développement de l'art qu'une petite république ou une principauté modeste. En Italie, il y eut autant d'écoles vivantes que de villes importantes. L'activité artistique y fut inouïe ; à distance, il nous semble que la vie politique comptait peu et que l'histoire s'arrête d'écrire pour regarder travailler les artistes. Dans cette émulation de toutes les villes, c'est Florence qui, durant le xve siècle, domina nettement.

L'ART ITALIEN AU XV* SIÈCLE

Brunelleschi. o II faut remonter au début de ce XVe siècle pour prendre à ses origines ce mouvement de la Renaissance ; hors de l'Italie, l'Europe est gothique pour un siècle encore. Mais ici l'art gothique n'a pas pénétré à fond et a cédé plus vite devant l'art moderne. Dès le début du siècle, l'architecte Brunelleschi élevait sur le chœur de la cathédrale de Florence la prodigieuse coupole dont il avait pris l'idée au Panthéon de Rome, et bientôt il éleva des églises qui n'étaient plus voûtées à la manière ogivale, mais plafonnées à la manière des basiliques latines. Puis les architectes florentins appliquèrent sur les façades de leurs palais les ordres antiques ; la combinaison gréco-romaine reprenait vie et règne encore dans notre architecture. Ces constructeurs florentins, Michelozzo, Alberti, ont élevé des églises et des palais et concilié les rudesses calculées de leur appareil rustique avec la richesse de l'ornementation. Et à Venise, le grand canal commençait aussi à réfléchir, à côté des façades gothico-mauresques, des galeries antiques.

Sculpture florentine, o Le génie florentin est sculptural. Un des plus beaux musées du monde est ce petit palais du Bargello, exquis dans sa rudesse, où Florence a déposé des figures de marbre, de bronze ou de terre cuite qui, toutes, enferment sans l'éteindre de la vie frémissante. Ghiberti, le triomphateur du concours pour les portes du baptistère, est un ciseleur de formes élégantes ; il a modelé des tableaux de bronze avec des torses souples comme ceux de Praxitèle, des draperies flottantes et des paysages profonds. Jacopo délia Quercia, sur la façade de S. Petronio de Bologne, a sculpté en bas-

relief des corps robustes, au modelé fluide, que Michel-Ange a beaucoup admirés. Donatello, au génie fort et divers, a puisé à toutes les sources de la Renaissance, la nature accentuée, tourmentée jusqu'au pathétique, et l'antique à la beauté sereine. Une vie intense bouillonne dans ses terribles prophètes, comme dans ses turbulents putti. Son Gattamelata équestre de Padoue ressuscite, chez les modernes, la majesté du Marc-Aurèle antique. Les délia Robbia ont d'abord enduit d'un émail blanc des Madones et des Jésus de terre cuite, pour les colorer ensuite d'une polychromie plus variée. Ant. Pollajuolo, comme Verrocchio, fut sculpteur et peintre ; il a porté dans le bronze et dans la couleur le même souci de la forme aiguë et fouillée. Verrocchio a dressé à Venise le fameux Colleone qui pousse son cheval, l'épaule haute, le coude en avant, la face creusée d'un rictus effrayant ; la bête de bronze marche d'un pas hardi et l'on croit entendre le martellement de ses sabots. Cette sculpture florentine est une des plus heureuses réussites du génie humain.

Les « primitifs » florentins. <s* Les peintres florentins du xve siècle ont constitué une syntaxe du dessin qui est encore la base de notre langue pittoresque. Il est peu d'époques qui retiennent autant l'intérêt ; pendant deux ou trois générations, il ne s'est rien peint, dans cette école, qui ne fût une conquête et un enrichissement pour la peinture. Des œuvres très humbles ont cette fraîcheur d'éclosion qui manquera plus tard à des chefs-d'œuvre incontestés. Des personnalités originales sont emportées dans le courant commun de l'école. A voir se former les habitudes fondamentales de notre vision,

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notre curiosité est inlassable. C'est un ravissement du même genre que nous ressentirions à l'étude de la statuaire grecque du Ve siècle, si nous pouvions la suivre dans la continuité de son épanouissement. L'école florentine a conservé tous les souvenirs de sa prodigieuse enfance. C'est dans l'œuvre de Léonard de Vinci qu'elle atteignit, à la fin du siècle, sa pleine maturité.

La science florentine, o- Au temps où Ghiberti ciselait ses portes de bronze, les peintres étaient bien loin d'atteindre à la pureté de forme des sculpteurs. En ce commencement du xve siècle, les fresquistes toscans multipliaient leurs décorations faciles et incorrectes, et si parfois, comme Orcagna, ils recherchaient la forme gracieuse et la couleur tendre, ils avaient oublié la grande leçon de Giotto, l'art de mettre un sentiment clair dans une composition équilibrée. Il leur fallut d'abord étudier la nature, comme faisaient à ce même moment les peintres de Flandre. Mais le naturalisme des, van Eyck est instinctif, direct, comme celui d'un portraitiste qui cherche seulement la ressemblance, et il atteignit vite son but ; le naturalisme florentin avait une ambition plus difficile et de réalisation lointaine ; il a voulu connaître les lois qui régissent les apparences et d'abord la perspective et l'anatomie. Les fresquistes italiens, qui ne pouvaient pas peindre la muraille avec un modèle sous les yeux, ont composé une manière où la science permet de suppléer à l'observation. Ainsi l'école florentine aboutira, en un siècle d'exercices, aux figures surhumaines de Michel-Ange, dont ni la beauté des formes ni la hardiesse des attitudes ne lui ont été données par le modèle.

Masaccio. Fra Filippo Lippi. Fra Angelico. -o Les fresques des précurseurs, Masaccio, Paolo Uccello, Andréa del Castagno sont puissantes et rudes. Elles révèlent un souci de bien camper les figures dans l'espace et de les appuyer fortement sur le sol ; et les claires couleurs des successeurs de Giotto s'éteignent dans des oppositions parfois brutales d'ombres et de clartés. Pourtant Fra Filippo Lippi, dans ce monde d'un âpre naturalisme, conserve ses pâles et pures Madones, comme des fleurs de paradis transportées sur terre. Mais Fra Angelico surtout réalise ce miracle d'unir le génie d'un peintre à l'âme d'un saint. Il n'ignore rien du naturalisme de son temps, et son imagination est illuminée de visions célestes. Il peint des formes très pures et très vraies avec une couleur qui est de la flamme, de l'azur ou de l'or, et la matière, chez lui, devient de la lumière ; la meilleure explication qui ait été donnée de son œuvre est celle qui nous montre des anges peignant ses tableaux pendant son sommeil. Son élève Benozzo Gozzoli a conservé le souvenir de ce ciel éblouissant pour illuminer d'immenses fresques toutes animées de vie et de gaîté.

Botticelli. Ghirlandajo. o Dans la seconde moitié du xve siècle, la peinture florentine achève son évolution dans l'œuvre de Botticelli, Ghirlandajo, Filippino Lippi. Botticelli est un dessinateur d'une sensibilité frémissante dont le dessin flexible enclôt des Madones toutes frêles et des Vénus mélancoliques. Ghirlandajo nous conte la vie florentine, dans une prose abondante et solide. Dans l'œuvre de tous ces peintres, comme chez les Pollajuoli, comme chez Verrocchio, on voit s'assouplir le dessin florentin.

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Les lignes tranchantes s'estompent pour envelopper les formes d'ombres plus molles. Cette manière nouvelle, qui sera la « manière moderne », ne prendra nettement conscience d'elle-même que dans l'œuvre de Léonard de Vinci. Mais déjà on la pressent dans celle de ses condisciples de l'atelier Verrocchio, Lorenzo di Credi et Filippino Lippi.

Mais avant d'aborder Léonard de Vinci qui est le premier des « modernes », il convient de passer en revue les « primitifs » italiens qui ne sont pas de Florence.

Les primitifs ombriens. <?> Entre Florence et Rome s'étend l'Ombrie ; ce fut, au xve siècle, une terre féconde en peintres. Au-dessus de la foule, apparaissent quelques grandes figures : Melozzo da Forli dont l'œuvre a, en grande partie, disparu, un des peintres qui ont préludé, avant Raphaël, aux grandes décorations du Vatican ; Piero délia Francesca qui, dans ses admirables fresques d'Arezzo, éclaire ses majestueuses figures d'une lumière de plein air ; Luca Signorelli qui, en évoquant les derniers jours du monde, à Orvieto, a fait surgir de la vieille terre étrusque de ^vigoureux démons que Michel-Ange va transporter à la Sixtine. Mais c'est à Pérouse que brilla le foyer le plus ardent de peinture. Pérugin y fut le maître ; il avait appris un peu de la science florentine qu'il laissa se fondre dans la douceur ombrienne. Le meilleur de cette école est dans l'immensité lumineuse de ses paysages ; des saints en extase dressent des silhouettes symétriques et, tout au bord de l'horizon, des collines bleuies fléchissent mollement vers la nappe argentée du Trasimène. Les Florentins n'ont pas connu cette âme radieuse qui flotte sur un beau

paysage ; elle donne sa poésie aux peintures brillantes et faciles de Pinturricchio ; on entend sa fraîche mélodie dans les œuvres de Raphaël enfant.

L'Italie du Nord. Mantegna. «o Dans le Nord de la péninsule, il n'y a point de capitale qui domine. A Vérone, au pied des Alpes, Pisanello, peintre et médailleur, avait reçu l'influence du naturalisme septentrional et fixé en des silhouettes amusantes des types d'animaux, les costumes et les figures de son temps. Mais c'est de Padoue, la ville archéologique et savante, que rayonna sur la Vénétie, l'Emilie et la Lombardie, l'Évangile de la peinture nouvelle. Mantegna fut le maître puissant dont l'effort d'invention a fécondé plusieurs centres d'art. Il devait beaucoup à Donatello, le sculpteur florentin, dont il étudia les tableaux de bronze de Padoue. Il montre une grande hardiesse à dessiner des figures dans l'espace et il a donné les plus fortes reconstitutions de la vie antique que l'on doive à l'art. A Ferrare, Cosimo Tura, Ercole Roberti ont durci sa manière ; à Bologne, Lorenzo Costa et Francia l'ont, au contraire, adoucie sous l'influence de l'Ombrie. Bologne a déjà la vocation de l'éclectisme. A Milan, la vieille école des Foppa et des Borgognone a été complètement transformée par la venue de Léonard de Vinci. A Venise, les Vivarini, Crivelli, héritiers de l'art byzantin, encadraient des Madones précieuses et inertes dans l'émail et le marbre ; Gentile Bellini et Carpaccio ont été les historiographes étincelants et amusés de la Venise triomphante. Mais le plus grand maître de l'école fut Giovanni Bellini, qui mena une longue carrière de peintre, commencée à la manière de Mantegna et terminée à la manière de Titien. Un

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peintre errant, Antonello de Messine, qui connaissait les bonnes recettes flamandes, était venu enseigner à Venise les ressources de la couleur à l'huile . . Tous ces peintres du XVe siècle, nous les appelons des primitifs, ou quelquefois des préraphaélites ; mais c'est dans l'œuvre de Léonard de Vinci, et non dans celle de Raphaël, que s'observe le passage du style primitif au style moderne.

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