L'ESPAGNE
L'Allemagne, o Les écoles d'Allemagne, qui avaient été, à l'origine, de véritables colonies de l'art flamand, s'orientèrent, comme toute l'Europe, vers l'Italie. Nuremberg est encore une ville médiévale et gothique ; mais Augsbourg déjà s'est parée à la mode italienne. Les sculpteurs, comme Adam Krafft et Veit Stoss, fouillent dans le bois des formes tourmentées ; mais Pierre Vischer donne à ses figures de bronze l'élégance florentine. Cette assimilation de la beauté italienne par le germanisme ne se fait d'ailleurs pas sans difficulté.
Albert Durer. <?• Albert Durer, de Nuremberg, le plus puissant artiste de l'Allemagne, a passé deux fois les Alpes sans que la dure précision de son burin et de son pinceau se soit attendrie dans la molle volupté de Venise. C'est un graveur plutôt qu'un peintre. Il a gravé sur le bois et sur le cuivre des scènes de l'Évangile ou des visions de l'Apocalypse qui sont d'une imagination puissante et semblent observées d'après nature ; une bonhomie
LA RENAISSANCE DANS L'EUROPE DU NORD
parfois naïve s'y mêle à une étrangeté presque sauvage. On y sent une force barbare, sous une discipline violente ; son pinceau a le mordant du burin ; ses portraits sont d'une acuité appuyée qui retient l'attention et s'imprime dans la mémoire. Son observation trop appliquée et son métier durement analytique ont empêché Durer d'atteindre à cette beauté idéale que son intelligence s'est efforcée de définir théoriquement.
Lucas Cranach, le Saxon, est plus réfractaire encore à la beauté italienne et on dirait qu'il s'amuse lui-même de ses nudités piteuses et contrefaites.
Holbein. ^En revanche, Hans Holbein concilie la précision germanique à une élégance de ligne qui paraît apprise à l'école des Florentins. Ses portraits sont des merveilles, par la pureté incisive du trait et la légèreté du modelé. Dans son Christ mort de Bâle, la beauté du dessin fait admirer la hideur d'un cadavre rigide. Ses célèbres vignettes de la Danse macabre sont d'une verve spirituelle et d'une grâce dégagée de tout archaïsme. Hans Baldung Grien et surtout Mathias Grùnewald, dont les chefsd'œuvre sont à Colmar, tout en conservant un peu de sentimentalité germanique et de sauvagerie barbare, ont aussi goûté aux tendres et éclatantes colorations de la peinture italienne. Mais ces peintres qui sont de la même génération remplissent à peine la première moitié du xvie siècle et, après eux, il n'y a rien. L'épanouissement de la Renaissance en Europe semble avoir tué l'art allemand. Est-ce incompatibilité entre le classicisme latin et l'esprit germanique? La Réforme et les désordres civils sontils seuls responsables? Quoi qu'il en soit, après avoir révélé quelques personnalités de génie, l'Allemagne
disparaît pour longtemps de l'histoire des arts plastiques.
Les Flandres, o Le génie flamand, au contraire, a montré une grande facilité pour s'accommoder aux modes nouvelles et, durant tout le xvie siècle, il s'est mis à l'école de l'Italie afin de pénétrer les secrets de la beauté classique. Le foyer de la peinture était passé, comme la richesse, de Bruges à Anvers. L'école anversoise prélude à cette évolution qui va nous conduire, en un siècle, de Quentin Matsys à Rubens. Quentin Matsys, déjà, peint avec une largeur presque « moderne », bien qu'il soit encore un « primitif t> par l'inspiration. Sa Descente de Croix d'Anvers reste une des œuvres les plus émouvantes de l'art ; dans son pathétique, il faut reconnaître une musique médiévale jouée par un orchestre déjà puissant.
Les romanistes, o C'est après lui que les innombrables peintres de Flandre commencèrent à faire le voyage d'Italie. Ils traversaient l'Allemagne ou la France, passaient les Alpes et couraient à Rome dessiner des antiques et copier Raphaël. Au retour, ils employaient les fines couleurs de leur école à peindre des géants musclés et des raccourcis académiques. Ils n'atteignaient point à l'élégance souveraine de l'art florentin, et pourtant ils sacrifiaient les couleurs précieuses de la palette flamande. Cette longue période de « romanisme » fut l'âge ingrat de la peinture flamande. Mais elle en sortira enfin; à force d'étudier Michel-Ange, Raphaël, Corrège et Titien, les peintres d'Anvers finiront un jour par jouer comme des Italiens avec la figure humaine et alors éclora l'œuvre pro-
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digieuse de Rubens en qui se sont unis les génies des deux races.
Breughel le Vieux, o Cependant, en face de ces italianisants, dont les prétentieuses académies nous ennuient, quelques petits maîtres restaient fidèles au réalisme traditionnel des Flandres. Jérôme Bosch combine des animaux monstrueux en diableries de cauchemar. Breughel le Vieux est un des portraitistes les plus fidèles de la vie rustique flamande, les fêtes de la table, les sports de l'hiver, les atrocités de la guerre, et il est aussi savoureux par son humour que par la finesse de sa couleur. Il est l'ancêtre d'une nombreuse dynastie de peintres. Il est le premier dans un genre qui fera fortune en Flandre et en Hollande, la paysannerie, le paysan dans sa chaumière ou dans son champ. Les « romanistes » eux-mêmes ne reniaient jamais leurs origines au point de ne pas retrouver leurs qualités devant le modèle. Ils ont été souvent d'excellents portraitistes. L'un d'entre eux, Antonio Moro, est un des meilleurs témoins de l'histoire du temps, car il en a peint les premiers rôles en Flandre, en Angleterre et en Espagne. Dès lors, les peintres néerlandais sont grands voyageurs et on les rencontre dans toutes les écoles et toutes les cours de l'Europe.
L'Espagne, o En Espagne aussi, la Renaissance du xvie siècle transforma les styles dans l'architecture et les arts figurés. Dans l'architecture, le style piateresque (de platero, orfèvre) couvrit les façades des églises et des palais d'une ornementation fleurie où les motifs d'origine italienne remplacent les nervures du flamboyant. Puis ce style fleuri s'assagit pour faire place à la noblesse froide et compassée de
l'Escurial. Dans la sculpture, les beaux athlètes italiens prirent la place des images aux draperies redondantes et aux plis multipliés ; mais le réalisme espagnol conserva son goût pour les sculptures peintes, et des plaies du Christ on continua de voir couler le sang rouge. Les peintres espagnols suivivirent la même évolution que les maîtres flamands dont ils étaient parfois les élèves ; ils allèrent de la manière éclatante et minutieuse des « primitifs » à l'imitation de Michel-Ange ou de Corrège. Toutes es écoles d'Europe ont passé par ce stage de « romanisme ».