LITTÉRATURE ORIGINALE AU XIX
LA Russie a eu une littérature même au moyen âge. Au xi'' siècle, le métropolitain Hilarion écrivait un discours sur l'Ancien et le Nouveau Testament. Au xif siècle, la Chronique dite de Nestor est le premier monument historique de la Russie. A la même époque Vladimir Monomaque, prince de Kiev, qui passa sa vie à batailler avec tous ses voisins, laissa à ses fils une instruction autobiographique très intéressante comme renseignement sur les faits et surtout sur les mœurs du temps. Au même temps Thégoumine (abbé) Daniel laissait un écrit de son pèlerinage en terre sainte. Au xni' siècle (probablement) un autre Daniel, Daniel le prisonnier, écrivit du lieu lointain de son exil à son prince une épître suppliante qui est très étonnante parce qu'on y trouve un talent littéraire remarquable et singulièrement inattendu. Au xiii* ou xiv^ siècle deux morceaux épiques, le Dit de la bataille dVgor etla Zadons-
LITTÉRA TU RE RUSSE
tchina dont on ne sait lequel est imité de l'autre sont des récits vigoureux et colorés de batailles. Nous trouvons au xv" ou xvi" siècle une œuvre didactique, le Domostroï qui est un traité de morale, un traité d'économie domestique, un manuel de jardinage, un livre de cuisine, etc. Le tsar Ivan le Terrible (xvi* siècle) était un très fin diplomate et un écrivain précis, nerveux et ironique. On a de lui des lettres très curieuses.
Kotochikine(xvn* siècle), qui fut ministre dans son pays puis disgracié et exilé en Suède, a écrit sur les mœurs de ses contemporains un livre extrêmement intéressant. La « renaissance » si l'on peut s'exprimer ainsi, c'est-à-dire le contact entre l'esprit russe et le génie occidental a eu lieu au xvni» siècle. Le prince Kantemir, ambassadeur de Russie à Londres, qui connut Montesquieu, Maupertuis, l'abbé Guasco, etc., écrivit des satires dans le goût d'Horace et de Boileau. Trediakow^ski s'avisa d'écrire une Télémachide très ennuyeuse, mais il a su démêler les lois de la métrique russe et écrire des odes qui, au moins, montraient le chemin.
On considère Loraonozov comme le véritable père de la littérature russe, comme le Pierre le Grand de la littérature. Grand homme du reste, ingénieur, chimiste, professeur, grammairien, à le considérer simplement comme littérateur il a fait des essais très heureux dans la tragédie, la poésie lyrique, la poésie épique, perfectionna la versification, établit la grammaire russe, donna en une foule de directions une impulsion puissante.
Renaissanct
. JïlKTfATlON LITTÉRAIRE „ , ^. " Soumarokov fonda le théâtre russe. Il fut le
Création ,. ^ . . ,,, , ■, y y r^ ■ -r\ ,
du théâtre directeur du premier théâtre établi a Saint-reters- , bourg (1756). Il fit des tragédies dans le goût français et des comédies et des fables et des satires et des épigrammes. Il correspondit avec Voltaire. Celui-ci lui écrivait en 1769 : « Monsieur, votre lettre et vos ouvrages sont un§ grande preuve que le génie et le goût sont de tout pays. Ceux qui ont dit que la poésie et la musique étaient bornées aux climats tempérés se sont bien trompés. Si le climat avffit tant de puissance la Grèce porterait encore des Platon et des Anacréon comme elle porte les mêmes fruits et les mêmes fleurs; l'Italie aurait des Horace, des Virgile, des Arioste, des Tasse... Les souverains qui aiment les arts changent les climats; ils font naître des roses au milieu des neiges. C'est ce que fait votre incomparable souveraine. Je croirais que les lettres dont elle m'honore me viennent de Versailles et que la vôtre est d'un de mes confrères de l'Académie... Vous avez sur moi un prodigieux avantage; je ne sais pas un mot de votre langue et vous possédez parfaitement la mienne.... Oui, je regarde Racine comme le meilleur de nos poètes tragiques... Il est le seul qui ait traité l'amour tragiquement ; car avant lui Corneille n'avait fait bien parler cette passion que dans le Cid et le Cid n'est pas de lui. L'amour est ridicule ou insipide dans presque toutes ses autres pièces. Je pense comme vous sur Quinault; c'est un grand homme en son genre. Il n'aurait pas fait VArt voétique mais Boileau n'aurait pas fait VArmide. Je souscris entièrement à ce que vous dites de
LITTERATURE RUSSE
Molière et de la comédie larmoyante qui, à la honte de la nation, a succédé au seul vrai genre comique porté à sa perfection par l'inimitable Molière. Depuis Regnard qui élait né avec un génie vraiment comique et qui a seul approché Molière de près, nous n'avons eu que des espèces de monstres... Voilà, Monsieur, ma profession de foi que vous me demandez... » Nous citons cette lettre malgré ses erreurs, parce qu'elle est comme une préface pour la littérature russe et aussi comme des lettres de noblesse données à cette littérature.
L'impératrice a écrit eji russe des conseils pour l'éducation de ses petits-fils, des comédies très piquantes, des articles de revue, etc. Von Vizine surtout, auteur comique, est le premier qui ait regardé autour de lui et qui ait peint les mœurs de son pays et c'est-à-dire qu'il est véritablement le premier auteur comique de son pays. Les pièces classiques de von Vizine sont le Brigadier et le Mitieur. En même temps que des peintures de mœurs elles sont des plaidoyers en faveur de la Russie réformée contre la Russie d'avant Pierre le Grand qui, comme il est naturel, subsistait encore en partie. Il a fait un voyage en France et l'on voit par sa correspondance qu'il en a remporté de nous une opinion qui n'est rien moins que flatteuse.
Radistchef est le premier écrivain politique de Russie. Sous prétexte d'un Voyage de Pétersbourg à Moscou, il a attaqué je servage, le gouvernement absolu, même la religion, ce pourquoi il fut condamné à mort et déporté en Sibérie. Il fut plus tard gracié par Paul I", mais bientôt se donna
INITIATION LITTERARE
la mort. Il est verbeux, mais souvent d'une véritable éloquence.
~ „ . ~ Le sermonnaire Platon (de son vrai nom Levet poètes chine) lut un orateur plein de sincérité, d onction et quelquefois de puissance. Il fut précepteur religieux du grand-duc héritier, fils de Catherine II. Un autre sermonnaire, successeur de Platon au siège de Moscou, Vinogradsky, fut également un très grand orateur. C'est lui, après notre retraite de Russie, qui fit l'oraison funèbre des soldats morts à Borodino. Ozerovfutun tragique classique, à la manière de Voltaire, un peu retardataire par conséquent. Batiouchkov, quoique ayant vécu jusqu'au milieu du xix* siècle, est encore un classique. Il adorait et il imitait les anciens; c'était un dévot de Tibulle. Il a écrit des élégies tout à fait exquises. Krylov fui un fabuliste. Il est peintre fort habile des animaux et il est très fin humoriste. Les Français, les Italiens aussi se sont engoués de lui et l'ont très souvent traduit; il a eu, jusqu'au milieu du XIX® siècle, une renommée universelle.
- Il faut faire dater de Pouchkine le commence-
Pouchkine "^^^^ du vrai XIX® siècle russe et de l'âge dor de la littérature russe. Il écrivit dès sa première jeunesse. Il fut poète épique, romancier et historien. Ses principaux poèmes sont Roustan et Landmila, Onéguine, Poltava. Son essai historique le plus remarquable est la Révolte de Pougatcheff. Il avait une imagination brillante et forte qu'il avait développée dans un commerce continuel et enthousiaste avec Byron. Il ne vécut assez ni pour sa gloire, ni pour le bien des lettres russes. Il fut tué en duel à l'âge de trente-huit
LITTÉRATURE RUSSE ans. Mérimée a traduit beaucoup de Pouchkine. Le théâtre lyrique français a mis en œuvre une de ses plus délicates inspirations, la Rousalha (nymphe des eaux). Il avait conscience de son génie et imitant, très librement, comme on va le voir, le Exegi tuonumentum dHorace, il écrivait : « Je me suis élevé un monument que la main humaine n'a pas construit... Je ne mourrai pas tout entier... le bruit de mon nom courra par toute l'immense Russie... Pendant longtemps je serai cher à mon peuple parce que ma lyre a suscité de bons sentiments, parce que, dans un siècle brutal, j'ai célébré la liberté et prêché l'amour pour les déchus. O ma muse, écoute les ordres de Dieu, ne crains pas l'offense, ne réclame point de couronne ; reçois avec la même indifférence léloge et la calomnie et ne dispute pas avec les sots. »
Lermontov, ami de Pouchkine, ne lui est pas ==== inférieur. Il lui est du reste très semblable. Il pro- ^ermonu cédait, comme lui, des grands poètes romantiques occidentaux. Il aimait l'Orient et ses plus belles inspirations lui vinrent du Caucase. On cite avec raison, parmi ses plus belles œuvres poétiques, le Novice Ismaël Bey, le Démon, le Chant du t;^ar Ivan. Il a fait un roman peut-être autobiographique intitulé Un héros de notre temps où le « héros » est peint sous des couleurs très byroniennes.
Le goût des Russes tournait déjà vers le roman -^ ^
épique ou l'épopée en prose. Gogol en fut, jus- Gogol qu'à Tolstoï, le représentant le plus illustre. Il était extrêmement bien doué. Le sentiment de la nature était très vif en lui et en songeant à ses
Tour/ruenev
Tolstoï
descriptions des plaines de l'Ukraine, des fleuves, des steppes, on doit le considérer comme le Rousseau et le Ciiateaubriand de la Russie. De plus, les mœurs locales avaient en lui un observateur curieux, un admirateur et un peintre d'un étonnant coloris. Enfin il avait éminemment le sens de la grandeur épique et encore il avait un comique sarcastique des plus piquant. Son Tarass Boulba, son Roi des gnomes^ son Histoire d'un fou, ses Ames mortes sont d'une puissance de réalité saisissante, son Revisor (Inspecteur des finances) est une comédie caustique qui est restée classique en Russie et même chez nous, ayant été traduite par Mérimée. — Tourguenev, moins épique que Gogol, fut aussi amoureux de mœurs localeset habile à les décrire. Il débuta par des nouvelles exquises de vérité, de précision, de détails intimes et pittoresques, les Mémoires d'un chasseur, puis il étendit son genre et poussa jusqu'au roman, mais jamais très long et mesuré aux exigences ou aux habitudes occidentales {Fumée). 11 avait adopté Paris pour sa résidence et il frayait avec les plus grands et les plus beaux esprits de son temps, Taine, Flaubert, Edmond About. Il finit même par paraître trop occidental et trop parisien aux yeux de beaucoup de ses compatriotes. C'était une âme très fine, très sensible, volontiers mélancolique et éternellement rêveuse. Il avait un culte de la forme qu'il poussait jusqu'à une sorte de scrupule et de superstition.
Tolstoï, qui vient de mourir, a été un grand poète épique en prose, un romancier proprement dit très puissant et très touchant et une
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manière d'apôtre. Il débuta par des Souvenirs d'enfance et de jeunesse, très curieux en soi, très précieux surtout pour se faire une idée du monde des seigneurs de la campagne russe et pour s'expliquer la formation de l'âme et du génie de Tolstoï ; puis ce furent les Cosaques, tout pleins de descriptions magnifiques du Caucase et de scènes intéressantes de la vie militaire et de la vie rurale ; puis la grande œuvre de Tolstoï, la Guerre et la Paix, récits se rattachant à la guerre de Napoléon contre la Russie et aux temps de paix et de saine vie rurale qui suivirent. On ne saurait trop admirer la puissance narrative et descriptive, la fécondité d'incidents caractéristiques et dramatiques, l'art ou plutôt le don du portrait et du caractère et enfin la grandeur et l'élévation morale, toutes les qualités enfin, sans qu'il paraisse en manquer une, dont a fait preuve et qu'a déployées Tolstoï dans cette immense histoire de l'âme russe au commencement du XIX* siècle ; car c'est ainsi qu'il convient de qualifier cette belle création. Elle n'a d'an^ogue que les Misérables de Victor Hugo et il faut convenir que dans cet ouvrage l'auteur français, malgré ses incomparables mérites, s'est montré plus inégal. Anna Karénine n'est qu'un roman dans le genre des romans français, mais très profond, très remarquable comme analyse des âmes et encore très passionnant et touchant et d'une portée morale très considérable. La Sonate à Kreutzer est une nouvelle plutôt qu'un roman, mais cruellement belle en ce qu'elle expose avec une clairvoyance singulière la misère d'une âme impuissante pour le bonheur. Résurrection est
un roman touchant où la pitié douloureuse et passionnée de Tolstoï pour les humbles et les « déchus », comme disait Pouchkine, parvient à réaliser une grande beauté dramatique. Tolstoï, dans mille brochures ou petits ouvrages, a prêché à son peuple et à l'humanité la stricte morale du Christ, charité, renoncement, paix à tout prix, sans vouloir tenir compte, peut-être, des nécessités de la vie sociale ; et il a dénoncé aussi, comme Jean-Jacques Rousseau, la culpabilité de l'art et des lettres, se résignant à reconnaître ses œuvres à lui-même comme condamnables. C'était un très grand esprit de poète et une très grande âme de poète; on ne saurait demander à un grand poète le sens pratique et le sens du réel qu'on exige, du reste souvent très inutilement encore, d'un homme d'Etat.
Dostoievski, d'un génie tragique aussi grand que celui de Tolstoï, est plus restreint, pour ainsi parler, en ce sens qu'il est exclusivement le peintre des malheureux, des misérables, des vaincus de la vie. Il les connaissait, car arrêté en 1849 à lâge de cinquante ans, pour crime de société secrète, il passa des années dans les bagnes de la Sibérie. Ce sont ces misères qu'il a décrites de la façon la plus précise et avec une éloquence déchirante dans les Mémoires de la maison des mortset dans le très beau roman intitulé Crime et Châtimetit. Il est pour beaucoup dans la propagation de ces deux sentiments qui ont eu quelque retentissement en Occident et que, certes, nous souhaitons qui se propagent : la « religion de la souffrancîe huiuaine » et le culte de « l'expiation ».