POÈTES LYRIQUES. || POÈTES DRAMATIQUES. || POÈTES
COMIQUES. Il ORATEURS. Il ROMANCIERS
LE plus ancien écrivain grec qui soit connu est Homère et du reste on ne sait absolument pas à quelle époque il a existé.
On s'est même demandé, à partir du xvii* siècle, s'il a existé et si ses poèmes ne sont pas des recueils de chants épiques qui avaient circulé dans la Grèce ancienne et qu'à une époque très récente, celle des Pisistrate, on avait ramassés en deux grands poèmes suivis, grâce à quelques remaniements et raccords. Les savants, au commencement du XIX* siècle, étaient généralement persuadés qu'Homère n'avait pas existé. Ils reviennent maintenant à croire qu'il n'y a que deux Homères, l'un auteur de V Iliade et l'autre de V Odyssée,
V Iliade est l'histoire de la colère d'Achille, de sa retraite loin de ses amis qui essayaient de prendre Troie et de son retour à eux.
C'est le poème du patriotisme. Il est rempli de cet esprit que quand un peuple se divise tous les
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malheurs tombent sur lui et l'accablent. Achille injustement offensé a privé ses compatriotes de son appui; ses compatriotes sont sur le point de périr tous; il revient à eux pour venger la mort de son meilleur ami et ils sont isauvés.
L'Iliade est presque toute pleine de batailles, du reste très habilement diversifiées. Quelques épisodes comme les adieux d'Hector à sa femme Andromaque quand il part pour le combat, comme le roi Priam venant, en larmes, demander à Achille le corps de son fils Hector pour l'enterrer pieusement, sont parmi les plus belles choses qui soient parties d'une bouche humaine.
VOdj'ssée est le poème du patriotisme encore, de la petite patrie, du pays natal. C'est l'histoire d'Ulysse après le siège de Troie regagnant la petite île dont il est roi, Ithaque, et mettant dix ans à y revenir. Ce qui fait l'unité du poème, ce qui est le centre du poème, c'est la fumée qui monte au-dessus du château d'Ulysse, qu'il voit toujours dans le rêve de ses espoirs et de ses désirs, qui l'attire invinciblement, qu'il veut revoir avant de mourir et dont la pensée le soutient dans ses épreuves et lui fait mépriser toutes les joies qu'il rencontre en chemin. Les mille aventures d'Ulysse, du reste, son séjour auprès de la nymphe Calypso, ses terribles périls dans l'antre du géant Polyphème et auprès de l'île des Sirènes, les tempêtes qu'il essuie, l'hospitalité qu'il reçoit chez le roi Alcinous, la visite qu'il fait aux morts parmi lesquels est Achille regrettant la terre et qui aimerait mieux être valet de charrue chez les vivants que roi chez les ombres ; sont des scènes vives, curieuses, diver-
tissantes, touchantes, pittoresques, dont toutes les littératures se sont inspirées et qui font encore l'entretien de tous les peuples.
: Postérieur, très probablement, à Homère, Hésiode Hésiode a laissé deux grands poèmes, l'un sur les I familles des dieux {Théogonie) et l'autre sur les ' travaux des hommes {les Travaux et les jours). La Théogonie nous est très précieuse pour nous apprendre et nous faire comprendre comment les Grecs entendaient la divinité et ses différentes manifestations et pour ainsi parler son évolution à travers le monde. Les Travaux et lesjoiirs sont un poème plein à la fois de tristesse et de vaillance, l'auteur trouvant le monde mauvais et les hommes injustes; mais concluant toujours qu'on se sauve de tout par l'énergie, la persévérance, l'opiniâtreté et qu'il n'y a qu'un seul malheur vrai, c'est à savoir le désespoir.
Presque depuis la plus haute antiquité, depuis le vn* siècle, peut-être le vm' siècle avant Jésus- Christ, les Grecs eurent des poètes élégiaques et lyriques, c'est-à-dire des poètes qui mettaient en vers leurs sentiments personnels, les joies et les douleurs qu'ils ressentaient comçie hommes. C'est Callinos, le satirique Archiloque, le satirique Simonide d'Amorgos, le belliqueux Tyrtée. Ce sont d'autre part les poètes qui font des vers à mettre en musique, Alcée, Sapho, Anacréon, Alcman. Alcée paraît avoir été le plus grand poète lyrique grec à en juger par les fragments qui nous sont restés de lui et par les poèmes lyriques d'Horace qu'on a des raisons de croire qui ont été imités d' Alcée.
De la poétesse Sapho nous avons trop peu de
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chose pour pouvoir juger d'elle bien exactement ; mais elle jouissait dans toute l'antiquité d'une gloire qui régalait aux plus grands. Elle a surtout chanté l'amour et d'une manière qui a fait croire qu'elle n'avait pas été sans le ressentir.
Anacréon de même et avec un charme, une grâce, une ingénuité spirituelle qui sont un charme C'est l'épicurien de la poésie (avant qu'Épicure ait paru) et tout un genre littéraire, dit anacréontique, à travers toute l'antiquité et qui s'est prolongé jusqu'aux temps modernes, est né de lui.
Voici la prose qui nait enfin (vi' siècle avant Jésus-Christ) avec les philosophes, Thaïes, Heraclite, Anaxagore, et avec les historiens dont le seul de cette époque, resté illustre, est Hérodote.
Hérodote, en une histoire générale de son temps et des temps immédiatement précédents, n'est pas très éloigné encore de la poésie épique. 11 a un style limpide à la fois et coloré, un talent de description très aimable, le goût et la curiosité des mœurs des peuples étranges, une imagination riante et aisée, sans aucune prétention à la philosophie de l'histoire ni à la moralisation par l'histoire. Il est surtout un écrivain charmant.
A cette époque on peut rapporter (un peu au hasard) tsope dont on ne sait rien si ce n'est qu'il fît des fables qu'on imita- indéfiniment de génération en génération. Le recueil que nous possédons sous son nom est une de ces imitations, rédigée très longtemps après lui, mais on ne sait quand.
Pindare, le Thébain, élargit et étendit le genre lyrique. Il lui conserva sa puissance, son élan, sa
Ésope
La. tragédie grecque
Thespis Eschyle Sophocle
verve et pour ainsi dire sa belle fureur; mais il y fit entrer l'épique, le récit des anciennes légendes, les actes et gestes des anciens héros, si bien que le plus lyrique des lyriques grecs est un historien national. Capable d'une élévation soutenue, de pensées et d'expressions sublimes, d'un beau désordre qu'on a trop loué et qui, à y regarder de près, est très surveillé, il a été regardé comme le type même du lyrisme et plus ou moins imité par tous les poètes ambitieux, à commencer par notre Ronsard. Les prudents comme Horace se sont bornés à le louer. Il reste, par fragments au moins, d'une lecture infiniment passionnante.
La tragédie grecque, qui est un des miracles de l'esprit humain, est née au vi* siècle avant Jésus- Christ. Elle est née du dithyrambe. Le dithyrambe était un chant, en chœur, en l'honneur d'un dieu ou d'un héros. De ce chœur se détacha un acteur qui chantait les louanges du dieu et à qui le chœur répondait. Q.uand, au lieu d'un acteur, il y en eut deux qui dialoguaient et à qui le chœur répondait, le poème dramatique était fondé. Quand il y en eut trois — et il n'y en eut presque jamais davantage — la tragédie telle que l'ont comprise les Grecs existait.
Thespis fut le premier, à notre connaissance, qui promena des tragédies rudimentaires à travers les bourgs de l'Attique. Puis vint Eschyle dont la tragédie, rigide encore et hiératique, est déjà extrêmement puissante et d'une majesté terrible; puis Sophocle, philosophe religieux, ayant le sens de la religion antique et l'art de lui donner un caractère moral, grand poète lyrique, grand poète de dialogue, éloquent, touchant, sachant,
LES GRECS
encore, construire et mener un poème dramatique avec une adresse infinie, à qui enfin aucune qualité du poète dramatique ne fut refusée et qui donne l'idée de la perfection.
Euripide, philosophe moins religieux, sentant . -
quelquefois un peu le sophiste et un peu le rhé- " ' teur, mais plein d'idées, éloquent, touchant, « le plus tragique » (c'est-à-dire le plus pathétique) des poètes de la scène, comme a dit Aristote, le plus moderne aussi et celui que nous comprenons le mieux, a été la véritable source où ont largement puisé les tragiques des temps modernes et surtout les nôtres.
Les plus grandes œuvres d'Eschyle sont les Sept chefs devant Thèbes et Prométhée enchaîné ; les plus grandes de Sophocle : Antigone, Œdipe roi et Œdipe à Colone ; les plus grandes d'Euripide : Hippolyte et Iphigénie.
Après Euripide la tragédie grecque était épuisée et ne produisit plus que des œuvres très secondaires. _____««.
La comédie eut une plus longue existence, xa eomédië D'origine très obscure, née sans doute des plaisanteries injurieuses qu'échangeaient les gens du peuple aux jours de liesse, elle fut d'abord d'une très libre fantaisie, dialoguée, oratoire, lyrique, satirique, épique même par moments. Comme la tragédie, elle avait un chœur à qui la partie lyrique était spécialement réservée. Elle était personnelle, c'est-à-dire qu'elle attaquait directement les personnages contemporains connus et très souvent en les nommant et souvent en les figurant sur la scène. Les auteurs célèbres de cette < Ancienne comédie » sont Eupolis, Cratinos, dont
Aristophane
Ménandre
Thucydide
nous n'avons plus que des fragments et Aristophane que nous possédons.
Aristophane est un très grand poète, d'une plaisanterie incisive et aussi d'une puissance lyrique incomparable, d'une vulgarité voulue qui est souvent choquante et d'une élévation d'idées et de langage qui le met souvent au niveau d'Eschyle et de Sophocle. C'est un des plus grands esprits poétiques qu'ait produit le monde. Ses œuvres les plus considérables sont les Gretioiiilles, premier ouvrage connu de critique littéraire, sous forme dramatique du reste, où il met en parallèle Eschyle et Euripide et où il raille cruellement celui-ci; les Nuées où il raille les sophistes et Socrate qu'il considère comme un sophiste; les Guêpes où il raille la manie déjuger qui possède les Athéniens et où il vante magnifiquement les vieux Athéniens du temps de Marathon.
A cette « ancienne » comédie succéda immédiatement la « Comédie moyenne » dans laquelle il était interdit de faire des personnalités et dont Aristophane lui-même donna un exemple et le modèle dans son Plutus. Plus tard, au iv'' siècle avant Jésus-Christ, avec le fin, spirituel et discret Ménandre, la Comédie nouvelle fut très analogue à la comédie de Plante, de Térence et à ce que fut la nôtre au xvu° siècle.
Pour revenir au temps de Périclès, la prose attique se développait entre les mains des historiens, des savants et des philosophes. Thucydide fonda l'histoire vraie, scientifique, puisée aux sources, soutenue et nourrie de toutes les informations et de tous les renseignements que l'historien, bien outillé, peut ramasser, examiner et
LES GRECS
contrôler. Comme écrivain, Thucydide est net, dépouillé, limpide et d'une très agréable élégance sobre. Il a fait entrer dans son histoire do prétendus discours de grands personnages historiques qui lui servent à exposer des états généraux de la Grèce ou de telle partie de la Grèce à certains moments importants. On ne sait pourquoi ces discours sont écrits dans un style différent du reste de l'ouvrage, très savant, très beau même, mais extrêmement concis et elliptique et par conséquent très difficile à entendre.
Hippocrate créait la médecine scientifique, la médecine d'observation, niant les prodiges, cherchant les causes naturelles des maladies et dressant déjà une thérapeutique rationnelle. Il y a soixante-douze ouvrages dits « hippocratiques », qui sont de son école ; quelques-uns peut-être sont de lui.
La langue s'assouplissait entre les mains des savants, subtils et ingénieux sophistes (Gorgias, Protagoras) qu'attaquait Socrate en leur empruntant, ce semble, et en perfectionnant leurs armes.
Et un nouveau genre littéraire se créait, le genre oratoire. Antiphon fut le premier en date à la fois des orateurs athéniens et des professeurs d'éloquence. Vinrent en foule après lui Isocrate, Andocède, Lysias, Eschine, Hypéride et leur maître à tous, l'étonnant logicien et le passionné et terrible orateur Démosthène.
Parallèlement les philosophes et non plus les sophistes, même à s'en tenir, ici, au seul point de vue littéraire, jetaient sur la terre d'Attique une gloire immortelle. Pénétrés de l'esprit de Socrate même quand ils lui étaient plus ou moins infi-
Hippocrate
Sophistes et orateurs
Les
philosophes
Platon
Artstote
Xénophon
Théophraste
dèles, Platon, psychologue, moraliste, métaphysicien, sociologue, merveilleux poète en prose, mythologue séduisant et fascinant, créait en vérité la philosophie, en telle sorte que les systèmes les plus modernes, sinon sont jugés selon qu'ils s'écartent ou se rapprochent de lui, du moins toujours le rappellent et forcent à songer à lui, soit qu'ils en paraissent comme un écho lointain, soit qu'ils le récusent et le combattent.
Aristote, surtout savant, naturaliste admirablement renseigné, sachant du reste tout ce qu'on savait de son temps, métaphysicien plus prudent que Platon, mais non sans profondeur, logicien précis et sûr et fondateur de la logique scientifique, moraliste sensé et fin, théoricien littéraire ingénieux et net; Xénophon, celui-là même qui commanda la retraite des Dix-mille, moraliste et pédagogue intelligent et plein de grâce dans sa Cyropédie, maître sensé, fin et délicieux de vie familiale et pratique dans ses Économiques ; Théophraste, botaniste, moraliste satirique très spirituel, très caustique et très réaliste , établissaient, pour des siècles et très probablement pour toujours la sagesse grecque, temple solide et élégant, où l'humanité a presque continuellement été chercher de salutaires vérités et où quelquesuns au moins de nos descendants et qui ne seront point les moins nobles, iront toujours faire leurs dévotions.
Les principaux ouvrages de Platon sont les Dialogues socratiques, le Gorgias, le Tintée, le Phédon (immortalité de l'âme), la République, les Lois. Les principaux ouvrages d' Aristote sont Y Histoire naturelle, \z Métaphysique, la Logique,
LES GRECS
la Rhétorique, la Poétique. Les principaux ouvrages de Xénophon sont la Cyropédie, les Économiques et les Mémorables de Platon. Le seul ouvrage de Théophraste que nous possédions est les Caractères, qu'a traduits et contifiués La Bruyère.
Au iv" et au m* siècle la philosophie continua de parler aux hommes par deux écoles principales: les stoïciens et les épicuriens. Les stoïciens qui avaient pour principauxreprésentants Zenon, Cléanthe,Chrysippe enseignaient une morale austère qui se résumait dans ces mots : « Abstienstoi et supporte ». Les épicuriens dont les principaux représentants étaient Épicure et Aristippe, enseignaient, tout compte fait, la même morale mais en partant d'un principe différent qui était qu'il faut chercher le bonheur et d'après ce principe même, mettaient moins d'austérité, même dans leurs préceptes. Quoique ce soient là des écoles de philosophie, il faut en tenir compte ici parce que l'une et l'autre ont eu beaucoup d'influence sur les littérateurs, la première sur Sénèque et plus tard, chez nous, sur Corneille ; la seconde sur Lucrèce et sur Horace, toutes les deux quelquefois sur le même homme, comme en est exemple Montaigne.
Après Alexandre, la Grèce intellectuelle s'étendit, s'élargit et, au lieu de n'avoir qu'un centre, Athènes, en eut cinq ou six : Athènes, Alexandrie, Antioche, Pergame, Syracuse. Ce fut une admirable floraison intellectuelle ; les génies furent moins grands ; mais les talents furent innombrables.
Dans les villes que nous avons nommées et
La Littérature alexandrine
L'élégie et l'idylle Théocrite
et dans quelques autres, histoire, rhétorique, géographie, philosophie, histoire de la philosophie, philologie étaient enseignées avec ardeur et apprises avec enthousiasme ; le terrain littéraire était riche et il était admirablement cultivé.
De ce terrain, s'élève une littérature toute nouvelle, plus érudite, moins spontanée, moins riche de sève populaire, très intéressante encore. C'est la littérature dite alexandrùie. Avec cette littérature paraît d'abord le roman, inconnu de toute l'antiquité, le roman historique avec Hécatée d'Abdère, le roman philosophique avec Évhémère de Messène, qui prétendait avoir trouvé une inscription prouvant que les dieux de l'ancienne Grèce étaient d'anciens rois du pays divinisés après leur mort, invention ingénieuse, d'où toute une critique de l'ancienne mythologie devait sortir.
De véritables et même de grands poètes appartiennent à cette période. C'est Philétas de Cos, fondateur de l'élégie grecque et que devait plus tard célébrer et saluer avec amour André Chénier. Il ne nous reste de lui que de courts fragments. C'est Asclépiade de Samos, élégiaque et lyrique lui aussi, dont quelques épigrammes (élégies courtes) nous ont été conservées, qui sont charmantes. C'est le triste et charmant Léonidas de Tarente. Et voici les deux chefs de ce chœur, Théocrite et Callimaque. Théocrite, sicilien, passe pour le fondateur de l'idylle qu'il n'a pas inventée mais à laquelle, en la marquant de son empreinte, il a donné l'importance d'un genre. L'idylle de Théocrite est toujours une peinture de mœurs populaires et même un petit drame de
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mœurs populaires; mais tantôt elle a pour théâtre la campagne, tantôt la ville, tantôt les bords de la mer et en conséquence il y a idylles rustiques (proprement bucoliques) ; idylles maritimes, idylles urbaines populaires. Un sens étonnant du réel uni à un don poétique personnel, à une sensibilité très vive, ce qui fait que ses petits poèmes sont à la fois beaux comme le vrai et beaux comme un certain idéal de passion ardente et profonde. Il est curieux, sans que cela soit étonnant, que l'idylle de Théocrite fasse songer souvent à la poésie biblique.
Moschus et Bion furent les élèves immédiats de Théocrite. Il en eut de plus grands, à commencer par Virgile en ses Églogues, à continuer par les nombreux idylliques de la Renaissance» en Italie, en France et par Segrais au xvu* siècle et à finir, si l'on veut, car on en trouverait encore plus tard, par André Chénier.
Callimaque, plus érudit, plus professeur, plus académique, était ce que nous appelons un néoclassique et c'est-à-dire qu'il voulait, dans un style nouveau, traiter les mêmes genres qu'avaient traités les grands hommes de l'ancienne Grèce et, autant que possible, penser avec le même esprit. Donc il faisait des tragédies, des comédies, des « drames satiriques > (sortes de farces où paraissaient les dieux secondaires), des poèmes lyriques et élégiaques à la manière d'Alcée ou Sapho, une épopée familière, un roman en vers, genre peutêtre nouveau, plus vraisemblablement imité de quelques poèmes, que nous n'avons plus, de l'ancienne Grèce. Sa poésie pour nous est froide et compassée, quoique ingénieuse et habile. Elle
Poésie didactique
Aratos Apollonius
Lycophron Méliagre
Les
ipigrammatistes
a eu beaucoup d'autorité de son temps et dans toute l'antiquité.
Le poème didactique, qu'on ne voit pas qui ait été cultivé depuis Hésiode, devait renaître en cette époque savante ; et en effet Aratos donna en ce temps ses Phénomènes qui sont un cours d'astronomie et de météorologie conforme à la science de son temps. Plus ambitieux et voulant non pas seulement faire le fragment épique comme Callimaque, mais restituer l'ancien grand poème épique à la manière d'Homère (Callimaque et lui eurent une violente querelle à ce sujet), Appollonius de Rhodes, en ses Arg-onau figues, raconta l'expédition de Jason. C'est un très beau poème épique et surtout c'est un étonnant poème psychologique. L'étude de la passion et du progrès et des péripéties de la passion chez Médée, est un chef-d'œuvre. Assurément, Virgile pour sa Didon et peut-être Racine pour sa Phèdre se sont souvenus d'Appollonius.
Lycophron est encore de cette époque. 11 a laissé un poème si admirable (Alexandra, c'est-àdire Cassandre), que les anciens eux-mêmes ne réussissaient pas, quelques efforts qu'ils y missent, à le comprendre. Il est comme le chef et l'ancêtre de cette grande école des poètes inaccessibles ou impénétrables, les plus furieusement admirés, dont Maurice Scève au xvi" siècle est le représentant illustre.
Ajoutez à ces si nombreux très beaux esprits, les épigrammatistes, c'est-à-dire ceux qui faisaient des poèmes très courts, très ramassés, très limpides et qu'ils voulaient d'une absolue perfection. Ils furent presque innombrables. Le plus
LES GRECS
illustre, et dont nous goûtons encore le génie délicat et la sensibilité exquise, est Méléagre. \ Réduit en provinces romaines (successivement " p , , grande Grèce, Grèce propre, Egypte, Syrie), le "^ ^
monde grec n'en continua pas moins à être un admirable foyer intellectuel. Déjà du temps des guerres puniques, le Grec Polybe se révélait comme un admirable historien militaire, politique et philosophe, curieux des faits, curieux aussi des causes probables, des constitutions et institutions sociales, des mœurs, du caractère et du tempérament profond des peuples. Son principal ouvrage est les Histoires, c'est-à-dire l'histoire du monde gréco-romain depuis le commencement de la seconde guerre punique jusqu'à la prise de Corinthe par les Romains. C'était un très grand esprit, malheureusement il écrivait mal.
Il faut reconnaître, pourtant, que dans le premier siècle avant Jésus-Christ et dans le premier siècle après, la Grèce, même intellectuelle, fut en dépression. Mais à partir de l'empereur Nerva, c'est-à-dire à partir du commencement du second siècle, il y eut une renaissance hellénique très remarquable. C'est d'abord le moment le plus brillant, depuis Platon, de la philosophie grecque. Le stoïcisme règne en maître sur les classes cultivées; Épictète donne ses Entretiens et son Manuel, où sont condensées les pensées les plus élevées et les plus profondes, et très profondément senties, de la doctrine de Zenon ; plus tard l'empereur Marc-Aurèle, dans ses méditations solitaires intitulées pour moi-même^ nous peint son âme admirable, chaste, pure, sévère pour
elle-même, indulgente pour les autres, pathétiquement résignée à l'ordre universel des choses et y adhérant avec un renoncement et une foi vraiment religieux. Moins sévère, même enjoué etsouriant, Dion Chrysostome (c'est-à-dire bouche d'or, surnom qu'on lui avait donné à cause de son éloquence) est pénétré du même esprit, un peu mêlé de platonisme et le fait peut-être pénétrer plus facilement que les trop austères stoïciens purs.
~ ~ Plutarque, historien discrètement romanesque
" "''*"' et très habile philosophe moraliste, doucement obstiné à la conciliation et à la concorde, d'une part dans ses Vies parallèles raconte les grands Romains etles grands Grecs, pour montrer comme ils sont excellents tous et comme ils doivent . s'estimer les uns les autres, d'autre part, dans ses œuvres morales cherche à concilier la philosophie et le paganisme, ne croyant sans doute qu'en un seul Dieu, comme Platon, mais croyant à une foule d'esprits intermédiaires entre Dieu et l'homme ce qui lui permet d'expliquer comme des êtres mal compris et même d'admettre dans un certain sens tous les dieux du paganisme. Homme de juste milieu par excellence, il combattait les stoïciens comme trop durs pour la nature humaine et les épicuriens comme tendant à être trop faciles ou risquant trop facilement de le devenir. C'est un écrivain élégant, gracieux, surveillé, plus près, tout compte fait, d'être recherché que d'être simple et qu'il ne faudrait pas juger d'après la bonhomie que notre Amyot lui a comme prêtée en le traduisant. Dans toute l'Europe, depuis la Renaissance, il a été peut-être
LES GRECS
le plus lu, le plus fréquenté, le plus aimé et le plus diligemment exploité des auteurs grecs.
En cette même époque, les historiens grecs se multiplient. Il faut au moins nommer Arrien, philosophe, disciple d'Êpictète et historien de l'expédition d'Alexandre ; Appien qui écrivit l'histoire du peuple romain depuis les origines jusqu'à la fin de Trajan ; Dion Cassius qui rédigea également l'histoire romaine en un style soutenu, très élégant et très noble; Hérodien enfin, historien des successeurs de Marc-Aurèle, qui n'a voulu raconter que ce qu'il a vu de ses propres yeux, écrivain très brillant et même brillante qui sent un peu l'artificiel.
Un historien d'un genre très particulier est Diogène de Laërte qui écrivit la Vie des philosophes, très peu philosophe lui-même et donnant trop facilement dans l'anecdotique, mais intéressant et, à cause du peu de renseignements que nous avons sur la philosophie antique, très précieux, au demeurant, pour nous.
Infiniment supérieur à ceux que nous venons de nommer depuis Plutarque, \oici celui que l'on a nommé le Voltaire de l'antiquité, le spirituel, sceptique, amusant, comique et bien disant Lucien de Samosate (Syrie). Il était avant tout conférencier, allant, comme un sophiste, de ville en ville promener sa causerie vive, animée, fringante et paradoxale. Puis il était écrivain polygraphe, faisant des traités, des satires et des pamphlets sur les sujets les plus divers. 11 écrivait contre les chrétiens, contre les païens, contre les philosophes, contre les préjugés, quelquefois contre le sens commun . C'était la Manière
Lucien
Poésie et roman
INI TIA TION LI TTÊRAIRE
d'écrire l'histoire, en partie sérieuse, en partie satirique, les Dialogues des morts, moralisants et satiriques, très supérieurement imités plus tard par notre Fontenelle, les Dialogues des dieux, contre la mythologie, r//^/5^o/r<?z)r^/^, parodie des histoires fausses ou romanesques, qui étaient si fréquentes alors, particulièrement sur Alexandre. Il a certainement peu de fond, mais son talent est incroyable. Verve, causticité, logique amusante, dialectique burlesque, instinct caricatural étonnant, art naturel du dialogue, insolence gaie, légère, mais vive pénétration psychologique, sens presque profond des ridicules, gaminerie joyeuse; ceci surtout, qui est la première qualité du satirique, s'amuser tout le premier de ce qu'il écrit pour amuser les autres : il a tout cela à un très haut degré. On a appelé Rabelais l'Homère bouffon; Socrate bouffon, c'est le nom de Lucien.
La poésie grecque n'existe plus à cette époque. A peine peut-on se permettre de citer le didactique Oppien, avec son poème sur la pêche, et le fabuliste Babrius, imitateur des fables ésopiques. En revanche le roman naît et la littérature scientifique est importante. Le roman compte comme représentants Antonius Diogène avec ses Merveilles d'au delà de Thulé, Héliodore avec ses Ethiopiques ou Théagène et Chariclée, roman d'amour si admiré de Racine adolescent; Longus enfin avec Daphnis et Chloé qui est resté en possession de l'admiration générale et qui, en effet, est d'une grâce un peu apprêtée, mais très réelle et dont le talent de style est tout à fait hors du commun.
LES GRECS
La littérature scientifique compte l'infiniment illustre mathémacien et astronome Ptolémée dont le système resta en honneur et en créance jusqu'à Copernic ; le médecin Galien ; le médecin philosophe Sextus Empiricus qui est un bon historien, très sceptique, mais bien informé et intelligent des idées philosophiques.
La vie se retire peu à peu du monde grec, non sans des retours et demi-renaissances très intéressants. Au IV* siècle encore, le sophiste c'est-àdire le professeur de philosophie et de rhétorique Libanius a laissé un très grand nombre de discours officiels ou académiques et des lettres qui sont des dissertations. Il était païen très convaincu, comme son ami Julien l'empereur, et, d'une àme douce, mais ferme, combattait les évoques chrétiens et les prêtres et surtout les moines qui lui étaient un objet de véritable répulsion. Il avait un talent secondaire, mais honorable.
L'empereur Julien, chrétien dans son enfance, mais qui, à l'âge d'homme, revint au paganisme, ce qui lui a valu le nom de Julien l'Apostat, était très intelligent, d'une âme très pure et plein d'un grand esprit de tolérance ; mais enfin il était païen et il écrivait des livres contre les chrétiens. Il avait de la verve satirique et de l'esprit, quelque éloquence même. Un pamphlet de lui, le Misopogon, contre les habitants d'Antioche, qui l'avaient plaisanté sur sa barbe, est très amusant. Il est mort très jeune. Il eût été probablement un très grand homme.
Nous descendons jusqu'au vi* siècle pour nommer l'historien Procope, cet annaliste à double visage qui, dans ses histoires officielles, était
Procope
La poésie
Les écrivains grecs chrétiens
éperdu d'admiration devant Justinien et qui dans son ///.î/oiVtf5^cr(^/^, publiée seulement longtemps après sa mort, nous raconte les turpitudes vraies ou supposées deThéodora, femme de l'empereur Justinien, et d'Antonina, femme de Bélisaire.
La poésie grecque n'était pas morte. Quintus de Smyrne qui est du iv* siècle, peut-être de plus tard encore, écrivait la Suite d'Homère, sans grande imagination, mais avec habileté et adresse ; Nonnos les Dionysiaques, histoire poétique de l'expédition de Bacchus dans les Indes, déclamatoire et abondante et puissante, pleine de défauts et pleine de talent; Musée (époque absolument inconnue) son délicieux petit poème Héro et Léandre, cent fois traduit en vers et en prose et resté justement célèbre.
Remontons au iv* siècle pour mentionner les écrivains grecs chrétiens. Ce sont presque tous, comme on s'y attend, des orateurs controversîstes. C'est saint Alhanase d'Alexandrie, admirable homme d'action, orateur fougueux et ardent, historien de l'Eglise ti'ès belliqueux, à la manière de Bossuet dans son Histoire des variations. Saint Basile, que ses admirateurs ont appelé le Grand, sans qu'il y ait trop d'hyperbole dans cette qualification, était un incomparable orateur. Il a comme régné sur l'Orient chrétien par sa parole, par son habileté aussi et par son courage. Ses œuvres, même pour nous, ont un grand charme. Il mêlait avec beaucoup de bonheur et en pleine orthodoxie, du reste, au christianisme, les plus belles idées de Platon. Les humanistes lui savent gré d'avoir, dans son traité sur la Lecture des auteurs prof ânes, rendu justice à l'antiquité et
LES GRECS
autorisé les chrétiens à la cultiver avec prudence mais avec estime Saint Grégoire de Nazianze, intime ami de saint Basile, fut aussi un grand orateur, très élevé, très ardent et très lyrique et en même temps il fut un poète très fin, très gracieux et plein de charme. Saint Grégoire de Nysse, qui était frère de saint Basile, fut surtout un théologien et était de son temps une autorité théologique.
Enfin la gloire la plus éclatante de l'Église grecque fut saint Jean Chrysostome, si célèbre dans l'histoire politique par sa lutte contre l'empereur Arcadius et l'impératrice Eudoxie et les persécutions que, de ce fait, il eut à subir. Son éloquence enflammée, emportée, violente, qui était tout à fait celle d'un tribun du peuple, nous émeut encore singulièrement parce qu'on y sent une ardeur profondément sincère, une passion de justice, de charité et d'amour. De plus, moraliste belliqueux, il est, comme Bourdaloue, réaliste, peintre exact et cruel par cela même des mœurs de son temps qui n'étaient point bonnes et il nous renseigne mieux que tout autre sur le triste état moral de l'Orient à cette époque. Son génie extrêmement varié, passant du ton le plus spirituellement familier jusqu'aux plus hauts essors d'éloquence entraînante et imposante, est un des plus grands de l'antiquité tout entière.
Citons encore le bon historien Eusèbe, qui a raconté l'histoire chrétienne depuis ses origines jusqu'à l'année 333.
On appelle période byzantine celle qui s'étend de la fin du règne de Justinien à la chute définitive de l'Empire d'Orient (565-1453). Cette
Saint-Jean Chrysostome
Eusèbe
Période lyiantim
longue période, qui correspond à notre « moyen âge » presque tout entier est certes très pâle au point de vue littéraire, mais cependant on y trouve un très grand nombre d'historiens intéressants et précieux (Joseph de Byzance, Comnène, etc.) et des grammairiens, c'est-à-dire des professeurs de langue et de littérature, savants et habiles (Eustathe, Céphalas, Planude, Lascaris). Ce sont les derniers de ces grammairiens, parmi lesquels Lascaris, qui après la prise de Constantinople. accueillis en Italie et en France, apporlèrent à l'Occident les écrivains grecs, les commentèrent, les firent connaître et c'est de là que ^ Renaissance des Lettres est sortie.
La littérature