CHAPITRE V ÉTHIQUE. — ÉCONOMIQUE. — POLITIQUE
CONNAÎTRE, par sa raison, l'ordre des choses, en ce qu'il a de plus profond ou quant à ses raisons dernières et à ses causes suprêmes, c'est, pour l'homme, en un sens et même en son sens pur et simple, la fin suprême et dernière ou le bien parfait et souverain. Car il est manifeste que le bien suprême de l'homme consiste en ce qui est la perfection dernière de tout son être, notamment de la partie la plus haute et la plus excellente de sa nature. Cette partie la plus excellente est la raison. D'autre part, la perfection dernière de la raison doit être nécessairement dans l'accomplissement le plus parfait de son acte le plus haut portant sur son objet le plus relevé. Et cet objet n'est autre que l'ordre des choses en ce qu'il a de plus profond comme cause dernière et suprême d'où tout dépend et par qui tout s'explique.
Mais parce que cet acte est ce qu'il y a de plus parfait ou de plus excellent pour l'homme, il présupposera donc nécessairement tout un ensemble de conditions préalables qui auront pour objet de le préparer ou de le rendre possible. Ici viendra toute l'économie de ce que nous appellerons le côté moral de la vie humaine. Il comprendra précisément tout l'ensemble des actes qui [i43]
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doivent préparer par leur fonctionnement harmonieux, l'acte dernier et suprême qui est celui de la contemplation tel que nous venons de le définir. Ces actes, dans l'individu humain, ne sont pas nécessairement ou- naturellement harmonisés de façon à amener par leur seul épanouissement ou fonctionnement naturel l'acte suprême de la contemplation. Bien au contraire, l'individu humain, à son début, et par sa nature même, vit d'une vie où la raison, comme telle, n'a aucune part. Ce n'est que vers l'âge de sept ans, que, d'une façon ordinaire et normale, se produit, pour l'individu humain, l'éveil de sa raison. Et, quand cet éveil se produit, il est exposé à se heurter à certaines pentes de nature ou à certains commencements d'habitudes, qui, loin de faciliter l'ascension de l'être humain vers sa perfection suprême, l'en détourneront plutôt et tendront à le fixer dans la zone d'actes qui n'auront rien de commun avec l'acte suprême de la raison atteignant la cause première de toutes choses pour s'y reposer définitivement ; qui seront même incompatibles avec cet acte.
Il est donc nécessaire, pour la perfection de =
l'être humain, qu'il soit entouré, dès son début, " '^'"^ '"*• et l'on pourrait presque dire avant qu'il ait commencé d'être, en ce sens que sa perfection dépend de la préparation même lointaine et en remontant très haut dans la lignée de ceux qui doivent l'amener à la vie, — de précautions et de sauvegardes qui écartent de lui, le plus possible, tout ce qui pourrait compromettre l'épa-
SAINT THOMAS
nouissement parfait de sa raison; et de sages dispositions qui facilitent, au contraire, de la manière la plus appropriée et la plus excellente, cet épanouissement parfait. C'est toute l'économie de la discipline.
Le premier aspect de cette discipline, et le plus important, sera celui de l'éducation. Il faudra, en effet, que l'être humain soit habitué, dès l'abord, à régler tous ses actes, même ceux d'apparence insignifiante ou secondaire, en fonction de l'acte suprême qu'il s'agit de préparer. Tout cela donc qui regarde l'ensemble des passions ou des mouvements de la partie affective sensible devra être ordonné pour assurer l'empire de la raison. Avec un soin jaloux, on devra surveiller les moindres manifestations de cette partie affective sensible, non pour la ruiner ou la compromettre, mais pour la régler et l'harmoniser, selon qu'il convient à l'être humain parfait, Tous les germes des vertus de tempérance et de force, qui ont précisément pour objet d'établir et de fixer cette harmonie entre l'appétit concupiscible ou irascible et la partie supérieure, devront être cultivés et développés de façon à porter des fruits de raison que rien ne puisse gâter ni corrompre. Il en sera de même pour les germes de la vertu de justice, destinée à perfectionner la volonté du sujet dans ses rapports avec autrui, l'habituant à se tenir en tout à sa place, sans jamais empiéter sur les droits des autres, mais, au contraire, rendant à tous, quels qu'ils soient, qu'il s'agisse d'égaux ou de
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supérieurs, en mettant au premier rang le supérieur suprême ou l'Auteur premier de toutes choses, ce qui leur est dû.
Mais cela même supposera, conjointement, la discipline de l'instruction. Car l'être humain, dès que sa raison s'éveille, étant un agent moral ou libre, doit connaître, à mesure qu'on lui prescrit une chose ou qu'on lui en défend une autre, un certain pourquoi de cet ordre ou de cette défense : à tout le moins, la raison de subordination, qui lui fait un devoir d'obéir à ceux qui lui commandent. Et, ici, devra venir, peu à peu, selon que les sujets en seront capables, tout le développement de la science morale fondée elle-même sur l'ordre des choses auquel les sujets devront aussi être initiés au fur et à mesure de leur perfectionnement. C'est pour l'acquisition aussi parfaite que possible de cette connaissance de l'ordre des choses, dans laquelle, nous l'avons dit, consistera la perfection dernière de l'être humain, et pour la réglementation ou l'ordonnance aussi parfaite que possible de toute la vie humaine en vue de cette acquisition que devra être institué et disposé tout l'ordre de la discipline ayant trait à l'instruction, soit au point de vue des sciences, soit au point de vue des arts.
Cette discipline, sous sa double forme d'éducation et d'instruction, a son premier cadre naturel ou son premier foyer dans la famille. Le père et la mère qui donnent à l'être humain la vie du corps se doivent à eux-mêmes et doivent [i45]
L'instruction.
La famille-
SAINT THOMAS
à l'enfant de lui donner tout ce qui lui est nécessaire pour se conserver dans cette vie et s'y développer; mais, comme il s'agit d'un être humain, ils ont aussi pour devoir essentiel de préparer, par une éducation et une instruction adaptées, selon qu'il est en leur pouvoir, l'éveil et le plein épanouissement de la vie humaine en leur enfant, à mesure qu'il grandit. 11 se pourra que dans l'exercice de cette discipline, le père et la mère aient quelquefois à sévir pour façonner et former comme ils doivent se le proposer, en vue de sa vie humaine parfaite, l'enfant qui est le leur. Pourtant, ce qui doit dominer, dans ce régime de la famille à l'endroit de l'enfant, c'est plutôt la bonté et la persuasion : il faut surtout que la vie du père et de la mère se présente continuellement à l'enfant comme l'exemplaire ou le type parfait à reproduire dans sa propre vie à lui, qu'il s'agisse du côté préparatoire et moral de cette vie, ou qu'il s'agisse de ce qui en doit être l'achèvement parfait dans l'acte de la contemplation. L'idéal serait que la famille pût suffire à la double tâche de cette discipline. Et, pour cela, il faudrait que dans chaque famille le père et la mère, se complétant excellemment l'un l'autre, fournissent à tous deux, pour l'enfant, la théorie vivante de toutes les vertus et la réalisation même de la suprême sagesse dans la contemplation communiquée et intime de tout l'ordre des choses avec l'épanouissement proportionné des sciences et des arts. Cette discipline serait d'autant plus excellente et parfaite, que [146]
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l'action du père et de la mère s'étend à tout dans la vie de l'enfant, en vue de sa formation ou de son éducation et de son instruction. 11 n'est rien qui, de soi, ne tombe sous l'autorité paternelle et maternelle : au point que si le père et la mère étaient parfaits et que l'enfant se soumette avec des dispositions parfaites et sans résistance aucune à leur action, la perfection se transmettrait, d'âge en âge ou de génération en génération, idéale et absolue, parmi les hommes.
Mais c'est là chose qui n'existe pas dans la réalité. En fait, il n'est aucune famille où le père et la mère puissent se suffire de tout point pour la formation complète de l'être humain. Qu'il s'agisse de l'ordre moral ou des vertus, qu'il s'agisse de l'ordre intellectuel ou des sciences et des arts, aucun être humain n'a, en fait, à lui seul, l'absolue perfection, de telle sorte qu'il puisse, même comme chef de la famille et complété par son aide naturelle dans ce cadre, amener l'être humain en formation qu'est l'enfant, à la perfection achevée que la nature humaine comporte. La famille, pour être elle-même moins imparfaite et s'approcher le plus possible de cette perfection, a besoin de se trouver et de se mouvoir dans un autre cadre plus étendu, dans lequel les conditions de formation pour l'être humain seront plus complètement en harmonie avec sa nature. Ce cadre est celui de la cité.
Dans la cité, comme dans la famille, l'être humain, pour trouver sa perfection, devra être soumis à une discipline. Mais cette discipline
La cité.
Les lois.
SAINT THOMAS
revêtira ici un autre caractère. Elle ne vise plus directement l'enfant, du moins l'enfant normal et d'une nature qui ne soit point par trop viciée ou ingrate. Elle vise l'adulte ou l'homme fait; plus exactement, même, la famille, notamment dans son chef. Elle a pour objet ou pour mission d'aider le père de famille, soit pour sa formation à lui, comme discipline morale et comme discipline intellectuelle ou scientifique et artistique, soit pour la formation de ceux dont il a la charge et qui composent sa famille, surtout pour la formation de l'enfant. A cette fin, la discipline de la cité sera, non plus, proprement, une discipline paternelle, comme celle de la famille, apte, de soi, à s'étendre à tout dans l'ordre de la vie humaine, et le faisant surtout par mode de persuasion ; mais une discipline légale. Et cela veut dire que tout, dans la cité, doit être soumis au régime de la loi. Ce qui veut dire encore que tout doit s'y plier à l'ordre du bien commun, établi par une autorité proportionnée, qui ne soit donc pas l'autorité d'un individu humain, comme tel, ni d'un père de famille comme tel, mais d'une raison qui aura pour objet propre le bien de tous, sous sa raison de bien commun. Et parce que dans cette communauté d'êtres humains ou de familles humaines qu'est la cité, à mesure même qu'on la conçoit plus étendue ou plus développée, à plus forte raison si on la conçoit comme une réunion ou un groupement de cités plus ou moins nombreuses, il arrivera nécessairement qu'il se trouvera des êtres hu- [i/i8]
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mains d'une nature plus difficile et plus ingrate, dont les dispositions ou même les actes pourraient compromettre gravement la perfection de la vie humaine que la cité a pour objet de favoriser et de promouvoir, il s'ensuit qu'avec l'autorité pouvant formuler des règles de conduite, en vue du bien commun, devra exister nécessairement la faculté ou le pouvoir d'assurer l'efficacité de ces règles en frappant de peines proportionnées les sujets sur qui la raison n'aurait plus d'empire.
Ce régime de la loi, qui est essentiellement celui de la cité, pourra se concevoir et exister sous des formes multiples, qui d'ailleurs se ramènent à trois. L'autorité, en effet, ou le pouvoir de faire la loi, au sens plein et parfait, qui implique, nous venons de le dire, le pouvoir de sévir contre ceux qui refuseraient d'obéir, se trouvera ou bien dans un seul sujet, ou bien dans un choix de sujets, ou bien en tous ceux qui font partie de la multitude ou de la communauté à régir. Dans le premier cas, on a le régime d'un seul, qui s'appelle, en raison même de cela, la monarchie ; dans le second cas, on a le régime d'une élite, et c'est l'aristocratie, ou le gouvernement des meilleurs ; dans le troisième cas, c'est le régime de tous, ou de l'ensemble, appelé d'un nom commun le peuple, et on a la démocratie. Toutes ces formes de régime auront ceci de commun, qu'elles se proposeront le bien public.
Si, au lieu du bien public ou de l'intérêt
Les formes de régime.
Les formes tyranniques.
Le bien commun.
SAINT THOMAS
commun, les sujets de l'autorité, quels qu'ils soient, se proposaient leur bien propre, comme distinct du bien commun ou allant même à son encontre, ou le bien de tous autres particuliers, individus ou groupements, on aurait, du même coup, la corruption du régime ; et au lieu d'un régime normal, ce ne serait plus qu'un régime tyrannique. Le régime de la monarchie ferait place à celui de la tyrannie ou du despotisme; le régime de l'aristocratie, à celui de l'oligarchie; et le régime de la démocratie, à celui de la démagogie.
Pour qu'il demeure légitime, non seulement quant à son établissement ou à son institution, mais encore quant à son exercice, il faut donc que tout régime de la cité ait pour but constant de tous ses actes l'unique raison du bien commun. Ce bien commun, dès là qu'il s'agit d'êtres humains, dont la perfection dernière, nous l'avons dit, consiste dans l'épanouissement parfait de toutes leurs facultés d'agir, mais surtout de la faculté la plus haute selon qu'elle porte sur son objet le plus excellent, c'est-à-dire dans la contemplation de l'ordre dernier des choses en leur cause la plus haute et la plus profonde, demandera donc que l'autorité qui fait la loi et qui veille à ce que l'homme l'observe dans la cité, ait elle-même, d'une part, une claire vue du vrai bien de l'homme, et, d'autre part, une expérience aussi parfaite que possible de l'être humain en ses divers sujets, pour harmoniser, du mieux possible, toutes choses, afin que, par [i5o]
La paix.
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son gouvernement, elle mette chaque individu humain qui relève immédiatement de la loi, et surtout les chefs des familles, dans les conditions les plus favorables pour qu'ils puissent eux-mêmes atteindre leur vrai bien parfait et le faire atteindre à tous ceux qui relèvent d'eux immédiatement.
De là, en premier lieu et par-dessus tout, la nécessité, pour cette autorité, de veiller au bien de la paix, non pas cependant d'une paix quel- '
conque, mais de la paix véritable, qui est le '
maintien de chacun à sa place, qu'il s'agisse des ;
membres de la cité ou de la nation, ou qu'il \
s'agisse des cités ou des nations entre elles. Aussi j
bien, en vue de cette paix véritable, l'autorité '^
n'hésitera-t-elle pas soit à frapper -les turbulents ^
ou les mauvais citoyens qui empiéteraient sur ]
les droits essentiels des autres, soit encore à en- i
gager ou à soutenir la lutte, même par les armes et sous la forme de la guerre, avec tout autre ]
pouvoir souverain qui attenterait gravement au ^
bien de la cité ou de la nation. •
Quand ce bien de la paix est assuré, et en con- , .—
tinuant de veiller constamment sur lui, l'auto- ^P'''^^P^''^ rite ou la raison qui gouverne doit se préoccuper !
de promouvoir du mieux possible la prospérité -]
même matérielle de tous et de chacun dans la ,
cité ou dans la nation en favorisant, par ses lois, ■
toutes les initiatives appropriées à cette fin : ;
prospérité, cependant, qui ne doit pas être ]
conçue comme une fin en elle-même, mais selon ^
qu'elle s'harmonise avec la pratique des vertus
Les sciences et les arts.
Les institutions.
Le devoir suprême de l'Etat.
SAINT THOMAS
morales et avec l'épanouissement des sciences et des arts.
L'autorité, en effet, ou la raison générale qui a pour objet propre le bien parfait de l'être humain considéré dans son groupement collectif de la cité ou de la nation, ne saurait se contenter de viser au maintien de la paix et au développement de la prospérité matérielle. Elle doit ordonner tout cela, comme à la fin suprême qui le commande, à l'épanouissement parfait de l'être humain dans son acte par excellence qui est celui de la contemplation tel que nous l'avons défini. Et parce que doivent concourir à la perfection de cet acte toutes les facilités qui permettent au plus grand nombre possible de citoyens, de s'initier du mieux possible aux diverses branches du savoir humain, en fonction dernière de la philosophie ou de la sagesse, l'autorité, dans la cité, doit avoir, comme objectif suprême, de susciter ou de favoriser et de multiplier, sou& les formes les plus adaptées, ces facilités.
Ici pourront venir, à un titre spécial et souverainement précieux, les initiatives des particuliers se consacrant, isolément, ou, plus encore, sous forme d'organisation collective, à promouvoir les sciences et les arts. L'autorité suprême, dans la cité ou la nation, ne saurait donner trop d'attention à toutes ces initiatives pour les favoriser dans la mesure où elles seront en harmonie avec la fin qu'il s'agit de réaliser.
Car, bien que la raison souveraine ou l'autorité suprême dans la cité ou la nation n'ait pas à [i5.]
ÉTHIQUE — ÉCONOMIQUE -r POLITIQUE
s'instituer elle-même maîtresse d'enseignement, elle a cependant pour premier devoir ou pour devoir suprême de veiller à ce que les citoyens ne trouvent, dans la cité ou la nation, que des secours propices et non des obstacles ou des foyers de perversion soit intellectuelle soit morale, à l'effet de se perfectionner eux-mêmes individuellement ou en vue des leurs à perfectionner dans la famille. Il y aurait donc une erreur souveraine et très pernicieuse à supposer et à vouloir que l'État ou la raison et l'autorité suprême qui a pour objet propre le bien de la cité ou de la nation se désintéresse de tout ce qui ne serait pas l'unique prospérité matérielle des citoyens; notamment qu'elle reste étrangère à toute préoccupation de doctrine ou d'enseignement. Il est, au contraire, de toute convenance, sinon même de nécessité essentielle, que les sujets de l'autorité souveraine incarnent en euxmêmes, en quelque sorte, la sagesse à son plus haut degré : en son acte dernier et parfait, qui est la connaissance de l'ordre des choses dans ses causes les plus profondes; et en son mode de préparation, qui est la connaissance parfaite et la réalisation idéale de l'ordre moral ou des vertus. Sans cela, en effet, comment seraient-ils à même de discerner et de promouvoir les meilleures et les plus grandes facilités de formation dont puissent user pour se perfectionner euxmêmes les divers citoyens, et s'aider à l'effet de perfectionner tous ceux qui relèvent de leur action ?
SAINT THOMAS
— —- Un cas exceptionnel et d'ordre tout à fait spé-
L Etat . . "■ , , ^
et les religions cial pourra sc présenter et se présentera, en effet, positives. partout, dans la vie réelle des hommes et des peuples ou des États. C'est l'attitude à prendre à l'endroit d'un élément ou d'un principe de vie humaine qui voudra s'imposer à eux du dehors ou en raison d'une autorité supérieure à l'individu humain, ou même à toute collectivité d'êtres humains. Il s'agit de l'élément religieux. En fait, partout où se trouvent des êtres humains vivant ensemble, existe, sous une forme ou sous une autre, un enseignement ou une doctrine qui se présente comme venant d'une autorité supérieure à l'homme. C'est l'enseignement ou la doctrine ayant trait aux religions positives. Et il faut entendre, par ces derniers mots, tout système de culte de la divinité reposant sur autre chose que les seules données de la raison philosophique. C'est ainsi qu'on retrouve partout, dans l'histoire des peuples ou même des tribus les plus sauvages, des systèmes de culte impliquant l'intervention positive de la divinité dans les choses humaines.
Il existe même, parmi les nations, une société
et l'EqUse *^^*' ^ ^^^^ Spéciale, se distinguant de toute autre société, soit civile, soit même religieuse. On l'appelle, par antonomase, l'Église. Elle-même s'appelle l'Église catholique ; et le fait de son existence, sous ce nom précis, s'impose à tous. Comme toute société, elle comprend essentiellement deux parties : un gouvernement; et des membres soumis à ce gouvernement. Le gouver-
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nement, dans ses lignes principales, se ramène j
à un chef unique pour tout l'univers. Il s'appelle >
le Pape; et il a son siège à Rome. Sous ce chef \
unique, ayant une autorité pleine et absolue, se '
trouvent des chefs subalternes, qui se divisent, '
en portions distinctes, selon les divers territoi- ,
res, les membres à gouverner dans tout l'uni- ■! vers. On les appelle les évêques. Et ceux-ci ont,
sous eux, non plus au même titre, mais comme i
simples collaborateurs, d'autres subalternes, qui 1 se trouvent, partout, en contact immédiat avec
les membres à gouverner. On peut ramener le \
rôle de ces collaborateurs subalternes, sous la }
forme et le nom le plus ordinaire et le plus '
connu, au rôle ou à la fonction des curés. Ainsi 1
donc, les curés, les évêques, le Pape, voilà, réduit ' à sa plus grande simplicité, le gouvernement de
l'Église catholique. •
Comme nous l'avons déjà dit, ce gouverne- —
ment de l'Église catholique, par définition et gi les i en fait, n'est limité à aucune catégorie d'êtres catholiques. \
humains, ni à aucun pays, ni à aucun territoire, ^
ni à aucune nationalité. Il entend se trouver \
partout; et, en fait, il se trouve partout. Tous i les êtres humains, comme possibilité de lui être
soumis, relèvent de lui. Il aspire à les gouverner "i
tous, à faire que tous deviennent les membres i
de la société à laquelle il préside. Et, de fait, '
des membres de cette société se retrouvent par- ] tout dans tout l'univers, appartenant à tous les pays, à toutes les nations. Ils ont tous le même nom. On les appelle tous et ils sont tous catho-
SAINT THOMAS
ligues. Leur trait commun et distinctif est d'être soumis au gouvernement que nous venons de dire. Ils acceptent son autorité, et, du moins en principe, obéissent à ses lois, étant d'ailleurs passibles de certaines peines quand ils n'obéissent pas. A côté des lois propres à ce gouvernement, il y a, et ceci lui appartient tout à fait en propre, un magistère et un ministère : le magistère enseigne une doctrine ; le ministère confère ou pratique, sous forme de rites spéciaux, des moyens de salut proportionnés à la doctrine. Et tous les catholiques, par définition et en principe, sinon toujours en fait dans tous les détails ou dans toutes leurs applications distinctes, acceptent cette doctrine, reçoivent ces moyens de salut.
= Voilà les faits devant lesquels se trouvent ou de la '^raison, peuvent se trouver tous les êtres humains et tous les gouvernements préposés au bien de ces êtres humains. Ces faits ne peuvent être négligés, du point de vue de la raison. Qu'il s'agisse de chaque être humain pris à part, s'il est déjà adulte, ou qu'il s'agisse de ceux qui, parmi les êtres humains, ont une raison quelconque de chef, dans l'ordre surtout de la société naturelle qu'est la famille ou la patrie, le devoir le plus impérieux est celui de voir ce qu'il en est, au sujet de la légitimité de ces faits. Car, si vraiment il y a eu une intervention de la divinité dans le monde ou dans l'histoire des êtres humains, le bien de ces êtres humains pourra en dépendre en ce qu'il a de plus essentiel. Or, ce [i56]
ÉTHIQUE — ÉCONOMIQUE — POLITIQUE
serait folie pour un être humain quelconque, ayant l'usage de sa raison, et, pour les chefs responsables du bien parfait et dernier ou pur et simple d'autres êtres humains, comme sont les chefs dans la famille ou dans la patrie, ce serait un crime de négliger ou de compromettre, à plus forte raison de repousser ce dont peut dépendre le bien de l'être humain en ce qu'il a de plus essentiel. Il y a donc une nécessité absolue, un devoir contre lequel rien ne saurait jamais prescrire, de la part de tout être humain adulte, et de la part de quiconque a le périlleux honneur d'être chef d'une société naturelle parmi les hommes, de s'enquérir au sujet de la religion positive en présence de laquelle il se trouve, et surtout au sujet du fait qui, dans cet ordre, domine tous les autres, le fait de l'Église catholique.
Mais ceci nous mène aux portes d'une doctrine nouvelle et d'un enseignement qui ne relèvera plus proprement de la raison humaine. Il ne s'agira plus ici de doctrine ou d'enseignement philosophique. Nous abordons le monde nouveau et tout à fait supérieur de la Doctrine sacrée ou de l'enseignement théologique.
Doctrine
sacrée
ou théologie.