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CHAPITRE III LES THOMISTES

PAR le nom et l'œuvre d' Vristote, dont ils étaient devenus inséparables, dans l'ordre philosophique, le nom et l'œuvre de saint Thomas commandaient, nous l'avons vu, le mouvement de pensée des auteurs antiscolastiques, même quand ces auteurs semblent n'avoir eu de Thomas d'Aquin et de son œuvre qu'une très vague counaissance, si tant est que plusieurs d'entre eux ne l'aient complètement ignoré. Saint Thomas commandait, plus encore, le mouvement de pensée des écrivains antithomistes, puisque ceux-là avaient pour objet direct de se séparer de lui dans des proportions d'ailleurs très diverses, soit en philosophie, soit en théologie, et de créer ou de favoriser un mouvement distinct de celui qui voulait expressément s'autoriser du nom et de l'œuvre ou de la pensée formelle de saint Thomas. C'est qu'en effet, l'action du saint Docteur avait été si puissante et si extraordinaire, même de son vivant, qu'autour de lui et de son œuvre s'étaient immédiatement groupés des esprits de choix, qui s'attachèrent, dès le début, à sa doctrine, avec une fidélité non moins clairvoyante qu'elle était absolue. Ceux-là devaient prendre et garder, à un titre spécial, en se con- [358]

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linuant de génération en génération, le beau nom de thomistes.

Les premiers thomistes se trouvèrent parmi les disciples mêmes du Maître, qui avaient eu le bonheur de suivre ses leçons, et dont plusieurs s'appliquèrent à nous conserver, en le reproduisant par écrit, l'enseignement oral que Thomas d'Aquin n'avait pu écrire ou dicter personnellement; ou à compléter tel ou tel de ses livres ou de ses Commentaires. C'est ainsi que Pierre d'Auvergne, mort en i3o5, compléta le de Cœlo et miindo, à partir de la leçon 9 dans le livre III. Semblablement, Barthélémy de Lucques compléta le livre II du traité de Regimine Principiim, et y ajouta les livres III et IV. Gilles de Lessines, qui dut mourir vers i3o4, et qui, en 1370, avait écrit à Albert le Grand, son ancien maître, pour lui signaler les intrigues qui se nouaient, à ce moment, dans certains milieux de l'Université de Paris, contre la doctrine thomiste, se constitue lui-même l'ardent défenseur de cette doctrine.

Dès la fin du treizième siècle et au commencement du quatorzième, la doctrine et le nom de saint Thomas avaient acquis un tel prestige, que Dante, dans sa Divine Comédie, faisait de cette doctrine la trame même de son immortel poème, et qu'il ne craignait pas de donner à Thomas d'Aquin, placé par lui dans le soleil, le premier rang du premier groupe où se trouvent douze flambeaux plus brillants que le soleil lui-même. Par son intervention, saint Thomas occupe, à

Les premiers thomistes.

Dante AUghieri.

Les mystiques.

APRES SAINT THOMAS

lui seul, près de cinq chants entiers du Paradis de Dante. Quant à sa pensée, en ce qu'elle a de plus spécifiquement thomiste, nous venons de dire qu'elle constitue le fond même doctrinal de la Divine Comédie. On la retrouve également, dans sa plus grande pureté, au plus intime du traité de Dante sur la Monarchie, du Banquet, de la Vita Nuova. Et l'on ne saurait trop remarquer ce fait, si symbolique, du génie de Dante tout pénétré du génie de Thomas d'Aquin, pour bien entendre que le thomisme ne doit pas être conçu comme une simple matière à disputes d'école — ce qui serait étrangement le rétrécir et le dénaturer — mais plutôt ce qu'il est en toute vérité, comme un foyer de lumière vivifiant, où l'être humain tout entier se dilate et s'épanouit avec toutes les richesses de sa nature tiansformée et divinisée par la grâce.

Aussi bien, en même temps que la pensée de Thomas d'Aquin inspirait si magnifiquement le génie poétique de Dante, elle exaltait jusqu'en ses profondeurs les plus mystérieuses l'âme des grands contemplatifs. C'est là que viennent, dans l'Ordre même de Saint-Dominique, les œuvres et la vie du bienheureux Henri Suso (i3oo-i366) et de Jean Tauler (lago-iSôi). Pareillement, en Belgique, chez les Augustins de Groenendael, l'action de Jean Ruysbroeck, l'Admirable, devait aboutir, par Gérard Groot (i34o-i384), le fondateur des Frères de la vie commune, à susciter, dans l'une de ces communautés, à Deventer, le trop modeste auteur du livre par excellence de [36o]

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la vie spirituelle, l'Imitation de Jésus-Christ, attribué de plus en plus à Thomas a Kempis (i38o-i47i)- Dans une dépendance encore plus étroite peut-être de la pensée et des œuvres de saint Thomas, on trouve également, à la même époque, l'œuvre si riche et si variée du pieux et savant Denys le Chartreux, qui mérita d'être Burnommé le Docteur extatique : Doctor extaticus.

Le bienfait de la formation thomiste, en ce qu'elle a de plus spécifique et de plus pur, apparaît plus encore dans la personne et l'œuvre apostolique de l'homme prodigieux qui souleva, par sa prédication doctrinale, et transforma, par ses traités de vie spirituelle, le monde occidental au lendemain de la grande peste et dans les heures si troubles du grand schisme. Saint Vincent Ferrier, surnommé l'Ange de l'Apocalypse, était nourri de la moelle de Thomas d'Aquin ; et s'il fut celui que l'histoire émerveillée nous a décrit, il le dut à l'amour dont il avait su s'éprendre pour la doctrine de vie que contiennent les écrits du saint Docteur.

Non moins prodigieuse était presque en même temps et sous une forme analogue, la vie et l'action de l'humble fille du teinturier de Sienne, qui, sans savoir ni lire ni écrire, par son contact avec les fils de Saint-Dominique, où l'on ne vivait que de la pensée de Thomas d'Aquin, et. plus encore, par l'inspiration directe d'en-Haut, devenait une maîtresse de doctrine et de vie spirituelle tellement parfaite qu'elle voyait se grou- [36i]

Saint Vincent Ferrier.

Sainte Catherine de Sienne.

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per autour d'elle et se glorifier d'être ses disciples, des clercs et des religieux consommés ea science et en sainteté, s'imposait, par son ascendant tout divin, aux princes séculiers et aux princes de l'Église, sans en excepter les Souverains Pontifes eux-mêmes, et mourait à l'âge de trente-trois ans, après avoir dicté des lettres et un Dialogue spirituel, qui plongent dans le ravissement ceux-là mêmes qui ont passé toute leur vie dans l'étude directe des œuvres de saint Thomas.

''^^^^^ Quelques années après, à Rlorence, brillait, Antonin. S"'' ^^ siège archiépiscopal de cette ville, une autre gloire de l'Ordre de Saint-Dominique , également éclose au chaud et vivifiant contact de la lumière thomiste. Saint Antonin puisa surtout, dans cette lumière, une science pratique des mœurs, et des règles de prudence, qui devaient le faire surnommer Antonin du bon conseil. Le premier il se spécialisa dans cette partie des sciences ecclésiastiques qui sous le nom de théologie morale pratique devait prendre dans les siècles suivants un développement si considérable.

On ne peut évoquer le nom de saint Antonin et celui de la ville de Florence, sans qu'un autre nom, inséparable du sien, qui devait illustrer lui aussi et la ville de Florence et le couvent de Saint-Marc, ne vienne à la pensée. Le bienheureux fra Angelico fut l'ami, le disciple, et, en un sens, le promoteur de saint Antonin ; car c'est lui qui, se trouvant au Vatican, et entendant [363]

Fra Angelico.

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le Pape s'enquérir d'un sujet digue d'occuper le siège archiépiscopal de Florence, suggéra au Souverain Pontife le choix du saint prieur qui était pour lui un père. Ensemble ils avaient puisé à la même source des œuvres de saint Thomas, leur maître commun, cet amour éclairé des choses divines, qui firent de l'un l'illuminateur des consciences et de l'autre le peintre idéal du monde angélique. Aussi bien, à l'instar du Docteur qui l'avait inspiré, le bienheureux fra Giovanni devait-il, dans l'histoire, garder ce même nom d'Angélique, qui leur convient si excellemment à tous deux.

Il fallait bien qu'on vécût à un titre spécial de la pensée et du nom de saint Thomas d'Aquin, en cette ville de Florence et dans les couvents de l'Ordre de Saint-Dominique, pour que dans la chapelle des Espagnols au couvent de Santa Maria Novella, ait pu être conçue et exécutée cette fresque hardie et géniale qui porte le nom de Triomphe de saint Thomas, et qui, déjà un siècle avant fra Angelico et très peu de temps après Dante, retraçait si magnifiquement l'impression unique causée dans les esprits par le génie du saint Docteur. Un autre tableau, moins chargé de personnages symboliques, mais plus expressif encore dans les limites mêmes de la vériété historique, était peint à la gloire du saint Docteur, presque à la même époque, par François Traini de Pise, pour la chapelle de sainte Catherine.

Au centre, trônant dans un cercle qu'il domine de toute la tête et des épaules, pour sym- [363]

Le triomphe

de saint Thomas.

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boliser sans doute la perfection absolument transcendante de sa doctrine, saint Thomas tient ouverte, sur ses genoux, la Somme contre les Gentils appuyée sur d'autres volumes de ses œuvres également ouverts. Exactement au-dessus de sa tête, on voit, assis dans une gloire de forme ovale, où 11 est entouré par des anges qui se couvrent de leurs ailes, le Christ qui tient dans sa main gauche un livre fermé, tandis que de sa main droite 11 fait un geste bénissant. De sa bouche partent des rayons qui tombent d'abord en faisceau sur la tête de saint Thomas. D'autres, isolés, vont aboutir, un par un, à six des principaux écrivains sacrés : saint Paul, Moïse, et les quatre évangélistes. Ceux-ci, rangés en demi-cercle, un peu au-dessus de la tête de saint Thomas, tendent vers lui, tout ouverts, leurs livres respectifs, d'où s'échappent autant de rayons convergeant vers le front du saint Docteur. Sur les côtés du cercle, à droite et à gauche, on voit, debout, majestueux et admiratifs, Aristote et Platon, qui élèvent, eux aussi, chacun, un livre ouvert, d'où monte un rayon qui éclaire d'en bas la tête de saint Thomas. Et, des ouvrages du Docteur ainsi éclairé des lumières du ciel et de la terre, partent, dans toutes les directions, des rayons qui vont aux œuvres de Platon et d'Aristote et à celles mêmes des écrivains sacrés, comme pour marquer qu'à les lire avec le secours de ses ouvrages on les entend dans leur pleine lumière; mais surtout les rayons, pressés et prolongés, se répandent au-

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dessus de deux groupes compacts qui se trouvent au bas du tableau et représentent l'Église tout entière en sa partie la plus cultivée. On y voit principalement des religieux, appartenant aux divers Ordres et qui tous s'éclairent à la lumière des œuvres de celui qui était appelé du titre si glorieux deDoctor commuais. Enfin, un rayon détaché va frapper le livre qui gît à côté d'Averroès, terrassé aux pieds de saint Thomas, symbole puissant de toutes les erreurs détruites par sa doctrine.

Est-il besoin de faire remarquer que ce merveilleux tableau n'est que la traduction, par un maître de l'art, de la même vérité que notre Initiation thomiste a voulu mettre en lumière. Et quel puissant témoignage de certitude et d'objectivité, pour cette vérité, dans le fait qu'à six siècles de distance, elle s'est imposée à des esprits qui ne s'étaient pas concertés à son sujet, puisque aussi bien nous ne venons de prendre connaissance de cette coïncidence harmonieuse qu'au terme de notre travail. Mais, arrivés à ce terme et ravis de cette harmonie, nous avons voulu que ce tableau fût placé en tête de notre Initiation, comme sa traduction artistique la plus parfaite.

Au premier rang des clercs ou religieux qui, dans le tableau de Traini, s'éclairent aux rayons domimcaine. pressés de la doctrine thomiste, on voit, selon qu'il convenait, les frères en religion du saint Docteur, les enfants de Saint-Dominique. Dès le début, en effet, l'Ordre de Saint-Dominique avait [365]

La législation

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compris l'importance exceptionnelle du trésor qui lui avait été confié. Quatre ans après la mort de « frère Thomas », en 1278, au commencement du mois de juin, le Chapitre général de l'Ordre était réuni à Milan. Un rapport y fut fait touchant l'éclat qui venait de se produire en Angleterre et que les Pères du Chapitre n'hésitaient pas à flétrir du nom de « scandale pour tout l'Ordre — scandalum Ordinis ». C'étaient certains religieux qui avaient osé dénigrer les écrits du « vénérable Père frère Thomas d'Aquin ». Aussitôt les Pères du Chapitre désignent deux frères, Raymond de Mérillon et Jean Vigouroux, lecteur à Montpellier, tous deux membres de la Province de Toulouse; et ils les députent vers les turbulents d'Angleterre pour s'enquérir à leur sujet, leur enjoignant de s'y rendre en toute hâte et de s'enquérir avec soin : cum festinatione vadant inqaisituri diligenter. Pleins pouvoirs leur sont donnés, tant sur la tête que sur les membres, in capiie et in menihris; et ils devaient punir les coupables jusqu'à « les envoyer hors de leur Province et les priver de tout office » (Chartularium Univ. Paris, Denifle, t. I, p. 66).

En 1286, s'ajoute l'ordre formel adressé « à tous et à chacun de promouvoir efficacement, dans la mesure de leur science et de leur pouvoir, la doctrine du vénérable maître frère Thomas d'Aquin, de précieuse mémoire ». On devra promouvoir sa doctrine; et aussi la « défendre^ du moins à titre d'opinion — saltem ut est opinio. Quiconque oserait faire le contraire, qu'il [366]

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soit Maître, Bachelier, Prieur ou tout autre, sera très sévèrement puni, et suspens, ipso facto, do tout office dans l'Ordre r> (Actes des Chapitres généraux, biblioth. munie, de Toulouse, ms. 489).

Une ordination de 1809 permet aux étudiants, « en cas d'extrême nécessité, de vendre leurs livres pour subvenir à leurs besoins, exception faite seulement pour la Bible et pour les ouvrages de frère Thomas, Biblia damlaxat et fratris Thomae operibas exceptis » (Chartularium, II, p. i38). Voilà donc saint Thomas, trente ans à peine après sa mort et plus de deux siècles avant le Concile de Trente, placé par un Chapitre général de son Ordre, en un rang absolument exceptionnel, non seulement par rapport aux autres Maîtres et aux autres Docteurs, sans en excepter Pierre Lombard, mais encore au regard des Pères de l'Église, et déclaré, seul, inséparable de la Bible.

Aussi bien le pape Benoît XV, voulant consacrer d'un mot la gloire la plus pure de la famille des Prêcheurs, écrivait-il au général de l'Ordre, en 1916, pour le septième centenaire de l'approbation qu'en avait faite, en 1216, le pape Honorius 111 : Huic Ordird laiidi dandain est non tam quod Angelicum Doctorem aluerit, quainqaodnunquam postea, ne laium quidem unguem, ah ejiis disciplina discesserit : Cet Ordre doit être loué, non pas tant d'avoir nourri le Docteur Angélique que de ne s'être jamais, dans la suite, éloigné de son enseignement, non pas même de l'épaisseur d'un ongle » (Acta Ap. Sedis, 1916, p. 897). [367]

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Législation

des

autres Ordres-

Les Universités,

Dans son Encyclique Aeterni Patris, le pape Léon XIII constate, avec une complaisance marquée, que depuis saint Thomas, « les hommes les plus doctes et qui ont le mieux mérité de la philosophie et de la théologie, se sont toujours enquis avec un zèle incroyable des volumes immortels de Thomas d'Aquin et les ont recherchés, s'adonnant à l'étude de son angélique sagesse, non pas tant pour la cultiver que pour s'en nourrir de tout point, angelicœ sapientiœ ejus sese non tant excolendos qiiam penitus innutriendos tradideriint ». Et il ajoute que « presque tous les fondateurs et législateurs d'Ordres religieux nous apparaissent avoir ordonné à leurs sujets d'étudier les doctrines de saint Thomas et d'y adhérer le plus religieusement possible, veillant avec le plus grand soin à ce qu'il ne fût permis impunément à aucun d'eux de s'écarter, si peu que ce soit, des traces d'un si grand homme, jussisse constat cauto ne cui eoriim impune liceat a vestigiis tanti viri vel minime discedere ». Le Souverain Pontife énumère ensuite plusieurs des grandes familles religieuses qui s'étaient donné cette loi : « Sans parler, dit-il, de la famille dominicaine, qui se glorifie de ce Maître incomparable, en quelque sorte comme d'un bien propre, que soient tenus par la loi que nous venons de dire les Bénédictins, les Carmes, les Augustiniens, la Compagnie de Jésus, et d'autres saints Ordres en grand nombre, les statuts de chacun d'eux en témoignent ».

L'esprit du Souverain Pontife « se reporte en- [368]

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suite avec ua plaisir extrême, magna cum voluptate provolat animas, à ces Académies et à ces Écoles si célèbres qui fleurirent autrefois en Europe, savoir : Paris, Salamanque, Complut, Douai, Toulouse,Louvain , Padoue, Bologne, Naples, Coïmbre etd'autrestrèsnombreuses. De ces Académies, nul n'ignore que le nom grandissait avec les siècles et que leurs sentences, demandées,, quand il s'agissait des affaires les plus graves, étaient du plus grand poids dans toutes les parties. Or, il est reconnu que dans ces grands asiles de la sagesse humaine, Thomas siégeait en souverain comme dans son royaume : Jamvero compertum est in magnis illis humanse sapientiœ domiciliis, tanqiiam inregno suo, Thomam consedisse principem; et que les esprits de tous, docteurs ou auditeurs, d'un consentement merveilleux, se rendaient et restaient au repos sur le magistère et l'autorité du seul Docteur Angélique : Atque omnium vel doctorum vel auditorum animos miro consensu in unius Angelici Doctoris magisterio et auctoritate conquievisse ».

Après avoir cité ensuite quelques-uns des in- ^=^^^^ nombrables témoignages des Pontifes romains, ^^ e(*^^*^ ses prédécesseurs, et rappelé que « les Conciles '«s Conciles. oecuméniques eux-mêmes, où brille, cueillie de toutes les parties de l'univers, la fleur de la sagesse, se sont toujours appliqués à honorer d'un honneur spécial Thomas d'Aquin », Léon XIII remarque qu' « on dirait que dans les Conciles de Lyon, de Vienne, de Florence, du Vatican, Thomas avait assisté aux délibérations et aiix

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Les df'ffnseurs ■ de saint Thomas.

décrets des Pères et qu'il les avait presque présidés, luttant avec une force inéluctable et un triomphe complet contre les erreurs des Grecs, des hérétiques et des ra\iona\\stes:Deliberationibus et decretis Patriim interj'uisse Thomam et pêne preefuisse dixerls, adversus errores Graecoriim, hsereticornm et rationalistarum ineluctabill vi et faustissimo exitu decertantem. Mais », continue le grand Pape, comme étonné lui-même et émerveillé du fait qu'il va signaler, « la plus grande gloire de Thomas et qui lui est tout à fait propre, car en cela il ne communique avec aucun autre des Docteurs catholiques, c'est que les Pères du Concile de Trente voulurent que fût placée ouverte sur l'autel, au milieu du Conclave, en même temps que les Livres de la Sainte-Écriture et les Décrets des Souverains Pontifes, la Somme de Thomas d'Aquin, d'où l'on tirerait les avis, les raisons, les oracles ».

Cette autorité souveraine du saint Docteur qui s'imposa dès le début avec l'ascendant irrésistible et universel que nous venons de voir ne devait pas laisser que de rencontrer, dès le début aussi, et sur tout le cours des siècles, comme nous l'avons vu, des esprits inquiets, ou téméraires, ou maladifs, ou intéressés, qui refuseraient de l'accepter dans sa simplicité lumineuse. Plusieurs, d'ailleurs, même en se séparant de lui, jusque parmi les ennemis de l'Église, ne pouvaient s'empêcher de lui rendre hommage. C'est toujours le Pape Léon XIII, qui le souligne dans son Encyclique : « A cet homme incompa- [370]

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rable, dit-il, était réservée encore cette palme ou cette gloire, qu'il arracherait des hommages, des éloges et l'admiration aux adversaires même du nom catholique. Car il est de notoriété établie qu'il s'en est trouvé, parmi les chefs des factions hérétiques, qui ont avoué ouvertement, qu'une fois enlevée du milieu des controverses la doctrine de Thomas d'Aquin, ils se faisaient forts de pouvoir facilement combattre avec tous les docteurs catholiques et les vaincre, et dissiper l'Église (Bèze, Bucer). — Espoir assurément insensé, ajoute le Pontife, mais témoignage non suspect : Inanis quidem spes, sedtestimonium. non inane ». — Il ne se pouvait pas que les ennemis, les opposants, et les contradicteurs ne trouvent, pour leur répondre, de fidèles disciples du Maître, qui s'appliqueraient à venger la vérité de sa doctrine.

Le premier en date, parmi les plus célèbres, et qui devait, pour ce motif en même temps que Capréolus. pour l'excellenee de son œuvre, mériter le titre glorieux de Prince des thomistes — Thomistariim Princeps, — fut Jean Capréolus (mot latinisé du languedocien Cabrol ou Cabrolier), natif de Rodez, dans le Rouergue, fils du couvent dominicain de cette ville, mais surnommé le Toulousain, parce qu'il appartenait, par son couvent, à la Province de Toulouse, et qu'il avait exercé, dans cette dernière ville, l'office de Régent des études. Son grand ouvrage a pour titre : Defensiones theologiae divi Thomse Aqiiinaiis. Il y suit l'ordre du livre des Sentences, qui était toujours le

Jean

APRES SAINT THOMAS

manuel classique expliqué dans les écoles. Et, à l'occasion de telles ou telles questions plus particulièrement discutées, il s'applique à défendre saint Thomas contre les adversaires les plus en vue qui attaquaient sa doctrine. Lui-même, du reste, a excellemment défini, en quelques mots très simples, d'une admirable modestie, l'objet et le caractère de son travail. « Avant de venir aux conclusions, dit-il en ouvrant la première question, je la fais précéder d'une déclaration que je veux qu'on ait présupposée au cours de tout l'ouvrage; et c'est que j'entends ne rien apporter de propre, mais seulement reproduire les opinions qui me semblent être la pensée de saint Thomas, ni introduire d'autres preuves pour les conclusions en dehors de ses paroles, si ce n'est rarement. Quant aux objections d'Auriol, de Scot, de Durand, de Jean de la Rive, d'Henri (deGand), de Guy du Garmel, deWarron, d'Adam (disciple d'Occam) et autres qui attaquent saint Thomas, je me propose de les amener en leur lieu et de les résoudre par les textes de saint Thomas ».

Nous retrouvons, dans cette énumératiou, les grands adversaires de saint Thomas que nous avions rencontrés parmi les antiscolastiques ou les antithomistes du quatorzième siècle. Ce furent précisément leurs attaques, qui incitèrent Gapréolus à prendre la plume dans la premièie moitié du siècle suivant; et l'objet principal de son livre est de les repousser en y répondant victorieusement. 11 reproduit leurs objections dans [372]

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l'intégrité de leur texte; ce qui rend son livre extrêmement précieux : car il tient lieu de toute une bibliothèque. La connaissance des œuvres de saint Thomas que son travail accuse montre jusqu'à quel point on les étudiait dans lOrdre de Saint-Dominique. Mais ce qu'on ne saurait trop faire remarquer, c'est la sobriété et la solidité de ses réponses. Bien qu'obligé de tenir tête à des opposants qui altéraient déjà, par leurs subtilités outrées et par une terminologie surchargée et tourmentée, la noble simplicité du grand siècle de la scolastique, il s'est tellement imprégné de la pensée et de la langue de saint Thomas, qu'on croirait, à lire ce qu'il ajoute au texte du saint Docteur pour réfuter directement les adversaires, que c'est encore et toujours

saint Thomas lui-même qui parle.

L'œuvre de Capréolus était une œuvre de ^^'^"^^'^ défense, non un commentaire proprement dit. de Ferrare, François Silvestre de Ferrare, appelé communément Ferrariensis , devait être le premier qui s'attacherait à suivre point par point le texte de saint Thomas dans l'une de ses œuvres. 11 est à remarquer cependant que ce ne fut point la Somme théologique qui provoqua, la première, l'idée d'un commentaire suivi. La Somme théologique ne comptait encore qu'à titre de livre juxtaposé aux Sentences de Pierre Lombard, comme l'un des autres commentaires de ces Sentences. Et qu'elle qu'en fût la perfection, elle n'avait point pris la place qui devait être la sienne dans l'économie des études. La Somme [373]

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contre les Gentils, au contraire, par son caractère même apologétique, avait, dès le début et pendant tout le quatorzième siècle, attiré très spécialement l'attention. Nous avons vu queTraini, dans son Triomphe de saint Thomas, l'avait placée ouverte sur les genoux du saint Docteur, comme aussi, du reste, Benozzo Gozzoli, dans son imitation de ce Triomphe. Ferrariensis la choisit pour son livre de texte. Il la suit, chapitre par chapitre, dégageant les conclusions et leurs preuves, et insérant, au fur et à mesure, les explications ou les discussions que le texte provoque.

^'^^^^ Cajétan devait aussi s'inspirer de cette mé- "■^ ^"' thode, mais en l'appliquant à la Somme théologique. C'est lui, en efîet, qui fut le premier à consacrer, par un commentaire en vue de l'enseignement dans les écoles, la Somme théologique comme livre de texte destiné à remplacer le livre des Sentences. Son initiative coïncide avec celle de Silvestre de Ferrare pour la Somme contre les Gentils. Le travail de celui-ci date des environs de i5i6. Et le commentaire de Cajétan s'échelonne de 1607 à 1632. Chacun d'eux a mérité de devenir classique; et le Pape Léon XIII, dans l'édition nouvelle des œuvres de saint Thomas ordonnée par lui et qui porte son nom, a voulu qu'ils fussent joints officiellement au texte de saint Thomas.

= Environ dans le même temps où Silvestre de '^"'"^^VUtoria. Ferrare, à Bologne, et Cajétan, à Rome, écrivaient leur commentaire des deux Sommes, en

^lelchior

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Espagne, dans l'Université de Salamanque, où il allait inaugurer cette lignée glorieuse des grands Dominicains qui rempliraient tout le seizième siècle, François Vittoria introduisait officiellement la Somme Ihéologlque comme livre de texte, dans sa chaire de Prime. On a de lui un commentaire sur la Secunda-Secundae, qui se recommande par des vues profondes sur le droit naturel. Ces questions, d'ailleurs, de droit naturel et d'économie politique devaient tout spécialement attirer l'attention de l'école espagnole au cours du seizième siècle, en raison même des révolutions qui bouleversaient alors les États de l'antique chrétienté.

Les mêmes raisons d'opportunité et d'adaptation aux exigences des temps nouveaux amené- " cano. rent Melchior Cano, successeur immédiat de Vittoria dans la chaire de Prime à Salamanque, de i546 à i552, à donner ce livre magistral des Lieux théologiques, où il joignit à une doctrine excellente et qui constituait une discipline nouvelle, une forme littéraire insoupçonnée jusque-là dans les écoles. Après lui, viennent, sans interruption, dans la même chaire, de i553 à i56o, Dominique Soto; de i56o à i564. Pierre de Sotomayor; de i564 à 1076, Jean Mancio de Corpore Christi; de 1676 à i58o, Barthélémy de Médina: de i58i à i6o4, Dominique Baiiez.

Ce dernier devait mériter d'être pris comme —

. . j . 1 . ., Dominique

pomt de mire par les opposants au pur tho- Banez

misme, sur lequel on voulait donner le change en essayant de l'appeler du nom de Banez lui- [375]

APRES SAINT THOMAS

même, sans songer que c'était, au contraire, couvrir Banez d'une gloire peu commune, en appelant de son nom la plus pure doctrine de saint Thomas. Le bannésisme, en effet, se ramène, en son point essentiel, à la doctrine de la grâce efficace par elle-même, ou, plus précisément encore, à la doctrine de la prémotion et même de la prédétermination qui fait de Dieu, au sens le plus absolu et le plus transcendant, la première cause de tout agir créé, sans en excepter l'agir de la créature libre, en ce qu'il a de plus libre, savoir le choix du libre arbitre : d'une manière positive, quand .il s'agit du bien ; par mode de permission, quand il s'agit du mal. Ce point de doctrine, qui a été le centre de toutes les discussions, appelées, par cela même De Auxiliis, peut paraître difficile à admettre, même à de vrais amis de la doctrine de saint Thomas, qui, pour ce motif, essayent de se persuader que le saint Docteur ne l'enseigne pas. Mais, à qui veut lire, dans son texte le plus authentique et indépendamment de tout préjugé d'école ou d'influence de commentateur, l'œuvre de saint Thomas, aucun doute n'est possible sur sa véritable pensée.

= Nous nous permettons de renvoyer ceux de nation ^^^ lecteurs qui voudraient pleinement s'édifier «* . là-dessus, aux textes de saint Thomas, que nous avons groupés, dans notre Commentaire français littéral de la Somme théologique, à propos de l'article 5 dans la question io5 de la Première Partie (tome V, p. 398-820). Quant à la difficulté [376]

LES THOMISTES

principale, on pourrait dire unique, faite toujours contre cette doctrine, et qui se tire de l'accord de la liberté avec une telle prémotion et prédéterminalioD, nous avons eu l'occasion de faire remarquer, un nombre infini de fois, au cours de notre Commentaire, qu'elle repose sur une notion incomplète ou fausse de la liberté créée. Dire que Dieu ne peut pas prémouvoir ou prédéterminer, dans son acte bon, la volonté libre créée, sans détruire sa liberté, c'est confondre la liberté avec l'indépendance. Or, la liberté ne consiste pas dans l'indépendance, quand il s'agit de la créature, à l'endroit de' tout agent supérieur. Elle consiste dans la maîtrise de la volonté sur son acte. Cette maîtrise est toujours assurée, du simple fait qu'il s'agit d'un bien particulier ne remplissant point la capacité de vouloir qui est faite pour le bien comme tel. Dès lors, même si Dieu incline la volonté à vouloir tel objet déterminé, il n'en demeure pas moins que la volonté le voudra librement, si cet objet est un bien particulier et fini : elle ne saurait, en effet, être emplie par lui, puisqu'elle est faite pour l'infini; par conséquent, elle garde toute la maîtrise de son acte. Elle ne se porte de tout son poids qu'an bien comme tel. A tout bien particulier ou fini, qui n'a qu'un lieu ou rapport de contingence au bien comme tel, la volonté, même si elle s'y porte et qu'elle s'y porte parce que Dieu l'y porte, ce qui est le cas de tout acte de vouloir qui se termine à un vrai bien pour le sujet, ne s'y portera jamais de tout

Sainte

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son poids; elle garde, eu elle, une infinie capacité de ne pas s'y porter : son acte est déterminé; mais elle ne l'est pas dans sa faculté de vouloir.

- La doctrine de Banez, qui n'était, sur le point Thérèse essentiel qui la spécifie, que la plus pure doctrine de saint Thomas, ravissait d'aise et de contentement la grande sainte dont les écrits, comme ceux de sainte Catherine de Sienne, devaient jouir, dans l'Église, d'une autorité exceptionnelle. Sainte Thérèse fut la pénitente, la dirigée de Dominique Banez ; et, dans ses lettres, elle a maintes fois exprimé sa reconnaissance à l'endroit des fils de Saint-Dominique, pour la saine doctrine qu'ils lui avaient communiquée. On peut dire de sainte Thérèse ce que nous avons dit de sainte Catherine de Sienne, qu'elle est vraiment thomiste, au sens plein et profond de ce mot, même en ce qu'il peut revêtir de plus spécial comme doctrine d'école. Ne dit-elle pas, quelque part, qu'elle ne sait comment traduire à Dieu sa gratitude de lui avoir fait comprendre une vérité qu'elle estime de la plus haute importance pour l'intelligence de ses états d'âme, et qui n'est pas autre que la doctrine thomiste de la distinction réelle de l'âme et de ses facultés.

Nous pourrions évoquer bien d'autres noms également célèbres dans l'ordre de la sainteté et de la doctrine spirituelle ou mystique — tel, par exemple, le collaborateur de sainte Thérèse, dans la réforme du Carmel, l'admirable saint Jean de la Croix, — qui, eux aussi, demeurent en étroite [378]

LES THOMISTES

dépendance avec l'enseignement de saint Thomas. Mais il faut nous borner.

Revenant donc aux Maîtres de la doctrine, soit philosophique, soit Ihéologique, dans l'ordre des écoles, nous signalerons, après Dominique Banez, cet autre dominicain espagnol, dont le nom compte parmi les plus en vue dans l'École, Jean de Saint-Thomas. Son Cursus philosophicus n'a peut-être pas été dépassé, comme exposé de « la pensée vraie, exacte, et génuine d'Aristote et du Docteur Angélique ». Dans ses œuvres de théologie, il ne fait pas, comme Ferrariensis ou Cajétan, un commentaire suivi de l'une des deux Sommes. Il se conforme plutôt, par nécessité de polémique autant que par goût naturel, à la méthode inaugurée par Suarez, et qui consiste à instituer, à l'occasion de tel ou tel article de saint Thomas, de véritables traités nouveaux et autonomes, souvent très étendus. Cette méthode offre des avantages réels pour l'ampleur et la personnalité des exposés nouveaux. Elle convient surtout aux besoins de la controverse, mais ne doit jamais prt^udicier à la lecture suivie, intégrale et ininterrompue du texte de saint Thomas.

La même remarque s'impose au sujet du grand Cursus theologicus des Carmes de Salamanque, appelés communémentdu nom deSaZ/nan/jce/zsgs, Il serait difficile de trouver quelque chose deplus complet, de plus fouillé, de mieux renseigné sur toutes les controverses d'école ; et d'un meilleur esprit, au point de vue thomiste. Leur

Jean de Saint- Thomas.

Les Carmes

de Salamanque.

Gonet.

APRES SAINT THOMAS

lecture est d'un haut intérêt et du plus grand secours, notamment dans l'ordre des disputes d'école. Toutefois, cette lecture ne saurait remplacer, dans l'ordre de la contemplation doctrinale, le contact direct, immédiat, et tout pur avec la pensée de saint Thomas dans la simplicité et la limpidité de son texte.

Tandis que l'Espagne donnait la magnifique floraison thomiste que nous venons de voir, la France, au dix-septième siècle, fournissait, elle aussi, des théologiens, des philosophes, des ascètes ou des mystiques, dont le nom vient en bonne place parmi les représentants du thomisme. Le premier en date est l'auteur du Clypeus theologise ihomisticse, Jean-Baptiste Gonet, de Béziers, dans la Province de Toulouse de la stricte observance, professeur à l'Université de Bordeaux. Sa méthode est celle de Jean de Saint- Thomas et des Carmes de Salamanque. 11 l'applique à réfuter les attaques les plus récentes contre l'enseignement de l'école thomiste, notamment l'accusation de calvinisme lancée contre cet enseignement; et aussi à combattre les erreurs de Jansénius ou de Baïus, touchant les questions relatives à la nature de l'homme dans ses rapports avec la grâce et l'état d'innocence. Pareillement, il lutte avec une énergie indomptable contre la théorie d'un certain probabilisme, en morale, qui est, en effet, bien difficile à accepter par la saine raison; et il défend nettement le probabiliorisme. Son Clypeus est une œuvre de très haute valeur, qui le range à côté [38o]

LES THOMISTES

des grands thomistes dont nous avons déjà donné les noms. Vraiment, ces hommes-là étaient des esprits d'une merveilleuse puissance; et il est bien fâcheux qu'ils soient si peu connus des penseurs du dehors : ceux-ci ne se doutent pas que dans l'ordre de la pensée pure, ils trouveraient là des maîtres qui les raviraient.

Sur la fin du dix-septième siècle, paraissait à Rome, avec des approbations très spéciales, un livre qui porte, lui aussi, mais sous une forme nouvelle, la marque de cette maîtrise et de cette puissance que nous venons de souligner. 11 s'agit du livre écrit par le P. Antonin Massoulié, fils, lui également, de la Province de Toulouse, dont il avait été Provincial, et qui était alors socius du Père général, Antonin Cloche, de la même Province. Le titre donné à ce livre par souauteur en précise l'objet, la portée, l'esprit et la méthode. 11 est ainsi formulé : Divus Thomas sui interpres de divina motione et liberlaie creata : — saint Thomas, interprète de lui-même, au sujet de la motion divine et de la liberté créée : d'abord, en général; et puis, très spécialement, dans l'ordre surnaturel, ou au sujet de la grâce divine. Ce livre, on le voit, nous jette en plein dans la grande querelle dite De Auxiliis, dont nous aurions dû dire, plus haut, que le fameux Thomas Lemos, avait été, du côté des dominicains et des thomistes, le si redoutable champion. Mais, déterminément, l'auteur entend se borner à la justification de la position thomiste, [38i]

Massoulié.

Gondin.

APRES SAINT THOMAS

définie par nous, d'un mot, quand nous avons parlé de Banez, en montrant, par les seuls textes de saint Thomas, en quelque sorte, que cette position est, à n'en pas doviter, la position même du saint Docteur.

Ces mêmes questions, de la grâce et du libre arbitre, provoquaient, à la même époque, un autre travail de grande valeur où s'affirmaient quelques vues qui purent paraître hardies, au regard du thomisme de l'École, mais qui émanaient d'un homme autorisé entre tous pour la claire exposition de la doctrine philosophique de saint Thomas et d'Aristote. C'était un traité sur la grâce, dû à la plume d'Antoine Goudin, auteur d'un Manuel de philosophie thomiste, qui n'a pas encore été surpassé, dans l'ordre strictement philosophique, comme assimilation parfaite de l'enseignement péripatiticien et comme limpidité d'exposition dans un latin aussi coulant qu'il est impeccable et merveilleusement simple. Une traduction française a été faite de ce Manuel, dans la seconde moitié du siècle dernier. On regrette seulement que dans les questions touchant à l'ordre des sciences physiques, Goudin n'ait pas su distinguer entre les principes proprement philosophiques d'Aristote et de saint Thomas, qui devaient, en effet, demeurer à tout jamais, et le côté de l'expérimentation qui était destiné à amener de si grands progrès à partir de Bacon et de Descartes. Les réfutations de ce dernier laissent beaucoup à désirer sur ce point et seraient de nature à diminuer le [383]

LES THOMISTES

crédit de son livre, qui, de par ailleurs, mérite de rester à la toute première place.

Parmi la pléiade des Thomistes que nous venons de nommer et qui appartenaient tous à la Province dominicaine de Toulouse, où brillait la stricte observance promue par le grand religieux que fut Sébastien Michaelis, nous devons signaler encore un autre nom, particulièrement sympathique. >fé dans le diocèse de Condom, vers l'époque où Bossuet en serait bientôt l'évêque titulaire, il fut attiré à l'Ordre de Saint- Dominique par la parole et les exemples de l'ardent thomiste que fut Vincent Baron, prêchant alors à Moutauban, et fit profession, à l'âge de seize ans, dans le couvent de Toulouse, au mois de février 1657. A l'âge de vingt-quatre ans, nommé professeur de philosophie à Albi, il souleva, dans cette ville, un véritable enthousiasme par l'éclat de son enseignement. Revenu à Toulouse, il fut nommé professeur de théologie ; et enseigna cette science pendant quelques années, jusqu'au moment où atteint par un mal précoce, il fut terrassé, tandis qu'il prêchait ï'Avent de 1674, à Beau vais. 11 mourut dans cette ville, le lendemain du jour de Noël, à l'âge de trente-trois ans. L'œuvre qu'il laissait devait occuper une place à part, dans le cycle des grandes productions de l'École thomiste C'est aussi un Commentaire de saint Thomas dans sa Somme théologique ; mais avec cette forme nouvelle, qu'il appuie, très spécialement, du côté de la saveur de l'enseignement du Maître. Il se [383]

Contenson.

APRES SAINT THOMAS

propose de réagir contre l'abus que certaines polémiques ont amené dans l'École et qui fait qu'auprès de certains docteurs on n'y trouve plus que la « bourbe d'arguments sophistiques, — sophismalum faeces ». Pour lui, il intitule son œuvre : Theologla mentis et cordis : la Théologie de l'esprit et du cœur. Et l'ouvrage répond excellemment au titre. A côté des «spéculations», qui composent chaque chapitre, on trouve des « réflexions » du plus haut intérêt au point de vue scripturaire, patristique et ecclésiastique. - Ce besoin de maintenir l'enseignement théo- '^'' logique de l'École en contact avec les sources scripturaires et patristiques et de veiller à ce qu'il porte des fruits de vie intense dans l'âme des auditeurs, avait déjà, au siècle précédent et en Italie, suscité un travail analogue à celui que nous venons de signaler dans l'œuvre de Vincent Contenson. Séraphin Capponi, avait, lui aussi, dans son Commentaire explicatif de la lettre de la Somme, ajouté, à la suite de chaque article, des « appendices », qui étaient déjà, un peu, ce que devaient être les « réflexions » de Contenson. L'œuvre de Capponi garde, aujourd'hui, toute sa valeur.

En Italie encore, mais dans la première partie du dix-huitième siècle, devait paraître un autre grand représentant de l'École thomiste que préoccuperait aussi, sous une autre forme, le même zèle pour l'union de la scolastique avec l'Écriture et la patristique. Il procède, comme l'avaient fait Jean de Saint-Thomas et les Gar- [384]

Gotti.

LES THOMISTES

mes de Salamanque, par traités, questions, doutes et paragraphes. Mais au cours des disputes et des controverses scolastiques, il insère avec une abondance et un à-propos du meilleur goût, les textes de l'Écriture et des Pères qui fondent ou appuient la doctrine exposée par l'École. Il ne craint pas d'ailleurs de se prononcer sur les diverses interprétations de l'Écriture qu'ont pu amener les controverses protestantes et la hardiesse de certains critiques, dûtil, même, se séparer de Cajétan, qui, parfois, s'était trop laissé impressionner par les nouveautés. Sa doctrine est d'une sûreté parfaite ; et son exposé, d'une clarté qu'il serait difficile de surpasser. L'autorité de son œuvre, outre sa valeur intrinsèque, s'augmente de la dignité cardinalice dont il fut revêtu.

Les auteurs dont nous avons parlé jusqu'ici comme représentants de l'École thomiste, à la seule exception des Carmes de Salamanque, appartenaient tous à l'Ordre de Saint-Dominique. Avec eux, et en très bonne place, nous devons signaler un chanoine de Belgique, professeur à l'Université de Douai, qui vivait dans la première moitié du dix-septième siècle, et qui nous a laissé, de toute la Somme théologique, y compris le Supplément, un Commentaire digne, de tout point, de figurer à côté des meilleurs. Il suit saint Thomas article par article, en donne l'explication littérale, selon qu'il en est besoin, et ajoute, lorsque la question le demande, mais brièvement, pour qu'on [385]

Svlvias.

Bossuet.

APRES SAINT THOMAS

ne soit pas exposé à perdre de vue la suite du texte du saint Docteur dans sa lettre même, les indications et solutions nécessaires, portant sur les controverses agitées dans l'École. A l'exemple des derniers auteurs que nous avons cités, il apporte, avec soin, les témoignages de l'Écriture ou des Pères et des Docteurs qui confirment la doctrine qu'il défend et qui est toujours, dans sa pureté parfaite, la doctrine de saint Thomas appelé si bien par lui « le Docteur angélique et commun : Doctor angellcus et communis ». Une particularité qu'il nous plaît de signaler au sujet de Sylvius, est que se conformant à l'esprit des grandes Universités et des grands Docteurs du treizième siècle, il a su joindre à l'étude de la théologie, l'étude directe de l'Écriture-Sainte. Il a lu et commenté les quatre premiers livres de Moïse : la Genèse, l'Exode, le Lévitique et les Nombres.

Quand nous parlons d'étude directe de l'Écriture-Sainte et d'étude des Pères, comme devant se joindre, pour le thomiste parfait, à l'étude de la théologie scolastique, un nom se présente à nous, qui domine tous les autres. Il occupe d'ailleurs, et dans tous les ordres, comme orateur, comme polémiste, comme historien, comme philosophe, comme éducateur, comme interprète de l'Écriture et des Pères , comme théologien , comme évêque , comme conseiller des Papes et des rois, le faîte des temps modernes. On a pu le considérer comme la personnification même de l'esprit ou [386]

LES THOMISTES

du génie français en ses qualités les plus hautes et les mieux harmonisées. A lui seul, il est la plus magnifique démonstration de la vitalité du thomisme se traduisant au dehors et s'imposant à l'admiration de ce que l'esprit humain, dans nos temps les plus modernes, compte de plus éclairé et de plus cultivé. D'autant que c'est au sens le plus précis et le plus strict, en même temps que le plus large et le plus haut, que nous donnons à Bossuet le nom et le titre de thomiste. 11 avait, pour saint Thomas, une admiration sans bornes. Presque toujours, quand il le nomme ou qu'il le cite, il l'appelle : ce grand homme! Et il s'était nourri de sa doctrine si excellemment que dans toutes ses œuvres, mais surtout dans les exposés de doctrine, et plus spécialement dans ses sermons, on dirait qu'il ne fait que traduire dans une langue magnifique et avec la splendeur de son génie l'enseignement du saint Docteur. Quant au point précis qui spécifie le thomisme le plus pur dans les controverses de l'École, nul n'ignore que Bossuet, dans son traité du Libre arbitre, l'a exposé avec une maîtrise et une puissance de conviction qui ne laissent aucun doute sur le choix auquel il s'était arrêté en pleine et parfaite connaissance de cause.

Après ce grand nom de Bossuet, nous en évoquerons un autre, antérieur au sien, comme Fmnçois date, et qui, pour se présenter avec moins de Sales. d'éclat dans la sphère du génie transcendant et universel, ne laisse pas que d'exercer sur [387]

Saint

APRES SAINT THOMAS

les âmes ou les esprits, soit parmi les fidèles de l'Église catholique, soit même au dehors, un attrait puissant et doux. C'est le nom du saint évêque de Genève, apôtre du Ghablais, et auteur des deux livres qui s'appellent : l'Introduction à la vie dévote et le Traité de l'amour de Dieu. A la difTérence de Bossuet dans son Traité du Libre arbitre, saint François de Sales paraît un peu effrayé de la doctrine thomiste sur la prédestination. Il semble qu'on pourrait en donner comme raison, qu'il était eu contact plus immédiat avec les difficultés que créait à son apostolat l'hérésie de Calvin, étrangement assimilée par certains à l'enseignement thomiste. Mais cette divergence particulière, quelque considérable qu'elle puisse paraître, ne saurait empêcher de ranger le saint évêque, placé, depuis, par l'Église, au nombre de ses Docteurs, parmi ceux qui ont vécu, à un titre spécial et en vertu de la sympathie intellectuelle la plus profonde, de la grande pensée de saint Thomas d'Aquin. Son traité de l'Amour de Dieu n'est qu'un tissu, merveilleusement ouvragé, d'extraits empruntés à l'enseignement de saint Thomas le plus pur et le plus authentique.

^^^^''^^^ Au siècle qui suivit le siècle de Bossuet, vient Alphonse encore un autre nom que la piété, la doctrine,

de Ligmri. la sainteté, et la consécration de l'Église recommandent, excellemment, à notre attention émue et reconnaissante, dans l'énumération des glorieux fidèles disciples du Maître. C'est le doux et conciliant saint Alphonse de Liguori, que son [388]

LES THOMISTES

amour pour saint Thomas a rendu digne de devenir avec lui et à côté de lui, dans l'ordre de la morale, le Maître de la théologie catholique. 11 n'est rien de plus édifiant ni déplus instructif que de voir avec quelle insistance saint Alphonse se défend de vouloir innover en fait de science sacrée, et surtout de vouloir en quoi que ce soit apporter un système ou une doctrine qui ne seraient pas dans la plus étroite dépendance à l'endroit de la pensée de saint Thomas, ou dans la plus parfaite harmonie avec elle.

En deçà de ces grands noms consacrés par le génie et la sainteté, il est un autre nom que son oeuvre a en quelque sorte popularisé dans les écoles et qui mérite de clore pour la période antérieure à celle de nos jours, la liste des maîtres de l'enseignement thomiste tel qu'il se donne, en effet, sous sa forme proprement scolastique. Charles-René Billuart est probablement, de tous les auteurs qui ont commenté ou expliqué saint Thomas, antérieurement à l'époque où nous vivons, celui dont les étudiants en théologie connaissent le mieux et le nom et les œuvres. 11 est venu le dernier en date, ayant vécu et écrit dans la première moitié du dixhuitième siècle ; et, par suite, il a pu mettre à profit les œuvres de tous ceux qui l'avaient précédé. On retrouve, résumées en lui, les controverses qui avaient jusque-là partagé les esprits dans les diverses écoles. 11 les a enrichies de précieuses digressions historiques; et, du même coup, il facilite grandement l'étude de la

Billuarl.

Les contem-

APRES SAINT THOMAS

théologie, sous sa forme polémique et doctrinale, en fonction toujours de l'enseignement thomiste, dont il est le défenseur intégral. La grande Révolution française qui marque "^porainsT la fin du dix-huitième siècle devait faire passer au second plan les controverses ou querelles d'École qui avaient absorbé jusque-là, parallèlement aux polémiques proprement religieuses suscitées par les erreurs protestantes et jansénistes, l'attention du public et les efforts des spécialistes. Déjà le mouvement philosophique antiscolastique dont nous avons parlé plus haut et qui s'était accusé si violent et si irréductible depuis le seizième siècle, accru de l'appoint qu'il trouva dans la réforme cartésienne et dans les oscillations des divers philosophes anglais, au dix-septième, jusqu'au moment où il fut capté et transformé en courant public irrésistible par les philosophes français du dix-huitième, avait commencé de distraire les esprits, dont un grand nombre s'intéressait moins désormais aux controverses théologiques et se portait plutôt aux nouveautés du dehors. A l'exception de Goudin, qui ne fut d'ailleurs pas heureux dans sa lutte contre Descartes, on ne voit pas de noms bien saillants, dans le groupe des représentants de la pensée thomiste, qui aient paru se préoccuper comme il l'eût fallu, du mouvement philosophique nouveau. Aussi bien, quand ce mouvement, devenu le tourbillon révolutionnaire, eut bouleversé tout l'ancien ordre de choses, on se trouva comme en présence

LES THOMISTES

d'une carence des défenseurs-nés de l'ordre. En détruisant les Ordres religieux et en ruinant, pour un temps, l'organisation du clergé catholique en France, la Révolution avait, pour un temps aussi, rendu, en quelque sorte, impossible, toute grande manifestation de la pensée thomiste, parmi ses représentants officiels.

Cette pensée, en ce qu'elle a de plus essentiel et de plus haut, trouva cependant, au milieu même et au lendemain de la tourmente révolutionnaire, un organe digne de la traduire et de la défendre. Dans ses So/rees de Saint-Pétersbourg , dans son livre Du Pape, le comte Joseph de Maislre se révèle un philosophe chrétien et thomiste de premier ordre, en même temps qu'un théologien du dehors au sens très aigu et très averti. Son contemporain, et, en quelque sorte, son digne émule, le comte de Donald, relève, lui aussi, dans son fond essentiel, de la grande pensée thomiste. Toutefois, sa théorie sur l'origine du langage l'a fait ranger dans une école distincte, dont il est même, à vrai dire, le chef ou le père, l'école du traditionnalisme, qui devait être désapprouvée par Rome.

En Espagne, dans la première moitié du dixneuvième siècle et alors que la pensée philosophique française se cherchait encore et n'aboutissait qu'à l'éclectisme de Victor Cousin, un philosophe de profession et de race, si l'on peut ainsi s'exprimer, se faisait l'initiateur hardi d'un mouvement de retour pur et simple à la philosophie de saint Thomas. Aristotélicien et tho-

Joseph de Maistre.

Balmès.

APRES SAINT THOMAS

Le Père Lacordaire.

Le thomisme en France.

miste, Balmès ouvrait la voie à la grande restauration doctrinale, qui devait être le fait le plus important du dix-neuvième siècle.

Dieu suscita, pour en être le premier instrument en France, un homme à la pensée haute et transparente, au cœur chaud et sensible, pour battre à l'unisson des plus nobles aspirations de son temps, au verbe de feu et à l'éloquence d'or, comme s'exprimait le religieux dominicain italien chargé officiellement d'examiner son livre de la Vie de saint Dominique, écrite au cours de son noviciat par ce postulant de génie, qui allait, par son ascendant irrésistible, réintroduire, au pays même de la Révolution, la vie religieuse au sein de laquelle avait paru et s'était épanoui dans toute sa splendeur le génie de Thomas d'Aquin. Lacordaire n'hésita pas à descendre de la Chaire de Notre Dame pour s'en aller chercher à Rome, parmi les fils de Saint-Dominique et les dépositaires officiels du thomisme, la doctrine qu'il sentait qui lui mauqviait pour répondre comme il le devait aux besoins des hommes de son temps ; et, à son retour, après ses années de probation et d'études, il inaugurait à Toulouse, devant le chef du saint Docteur, par un discours prophétique et triomphal, le nouveau règne de sa doctrine.

L'impulsion donnée par lui ne devait plus s'arrêter. Aussitôt commencèrent à paraître des éditions nouvelles, partielles on complètes, des œuvres de saint Thomas. On se mit à traduire plusieurs de ses ouvrages : des Opuscules, la

LES THOMISTES

Chaîne d'Or, le Commeulaire desépîlres de saint Paul, la Somme contre tes Gentils, la Somme théologlqiie elle-même. Deux traductions de ce chef-d'œuvre du Maître parurent presque en même temps; et l'une d'elles était dédiée au P. Lacordaire. Mais quelle que dût être l'influence de ces divers travaux et de ces divers renouveaux, provoqués par l'action du grand orateur, c'est surtout par la restauration des foyers d'études thomistes que devaient constituer chacun des couvents de l'Ordre de Saint-Dominique en France, que l'initiative du P. Lacordaire agirait dans des proportions sans mesure pour la conquête des esprits modernes par la doctrine de

Bientôt l'un des fils spirituels en religion du =

Le Père restaurateur de l'Ordre de Saint-Dominique et Monsabré.

son glorieux émule dans la chaire de Notre-Dame, le P. Monsabré, allait ériger ce monument, vraiment unique, de l'Exposé du Dogme catholique, où toutes les assises seraient du granit le plus pur taillé dans l'œuvre maîtresse du Docteur angélique et disposées avec tant d'art, avec une intelligence si parfaite des goûts et des besoins de nos contemporains qu'à écouter l'orateur ou à lire son œuvre on pouvait croire, non pas qu'il traduisait un enseignement donné au treizième siècle, mais qu'il formulait un corps de doctrine organisé par lui et fait tout exprès pour ses auditeurs ou ses lecteurs du dix-neuvième siècle.

Il devait en être de même, avec plus de vie ^

j .. .,.,.. Le

encore, de 1 œuvre oratoire et littéraire qui con- Père Janvier.

APRES SAINT THOMAS

tinuerait et compléterait, quelques années après, celle du P. Monsabré. A l'Exposé du Dogme, allait suivre l'Exposé de la Morale catholique, tiré de la même roche et formulé sur un plan analogue. Le P. Janvier, comme le P. Monsabré, donnerait, aux hommes de notre temps, en pleine Cathédrale de Paris, l'enseignement le plus fidèlement authentique , le plus scrupuleusement exact, puisé à l'unique source de la Somme théologique de saint Thomas d'Aquin. Mais plus encore que le P. Monsabré, qui s'était modelé sur le plan du Credo, le P. Janvier suivrait, jusque dans son plan rigoureux et si merveilleusement ordonné, la marche de saint Thomas, réalisant cette gageure de grouper autour de la première chaire du monde moderne un public d'élite, chaque année plus nombreux, en exposant dans son intégrité et dans son ordre la Prima-Secundae et la Secanda-Secundœ de la Somme théologique. ~ Aussi bien, conjointement avec l'éclat de cette Séminaires diffusion éloquente de la doctrine de saint Thoet les mas, un travail de pénétration et d'assimilation savante s'élaborait et se poursuivait dans les milieux professionnels de la philosophie et de la théologie catholique. Avant même que l'Encyclique /Eterni Patris du Pape Léon Xlll eût promu avec l'autorité souveraine du Siège de Pierre le retour à la philosophie de saint Thomas, plusieurs Séminaires de France avaient eu l'heureuse inspiration de se mettre ouvertement à l'école du saint Docteur. C'est de l'un de ces foyers d'études animés du plus pur esprit tho-

LES THOMISTES

miste, que devait sortir, pour venir à l'Ordre de Saint-Dominique, et y fournir une riche carrière d'enseignement philosophique, celui qui prendrait l'initiative hardie de fonder une Revue qui s'enorgueillirait de porter, devant le public le plus moderne et le plus difficile, le nom même de saint Thomas. La Revue Thomiste du P. Coconnier, fondée par lui quand il était professeur à l'Université catholique et dominicaine de Fribourg, en Suisse, avait germé dans sa pensée quand il était encore jeune professeur de philosophie au Grand-Séminaire de Laval ou du Mans. La fondation des Instituts catholiques, en 1878, devait consacrer et développer la précieuse initiative de ces Grands-Séminaires si heureusement inspirés.

Mais toutes ces initiatives privées ou limitées allaient être dépassées et haussées jusqu'à une .Eterni mesure qui atteindrait l'univers catholique tout Patns.

entier, par l'acte souverain du Pape Léon XIII instaurant à nouveau, d'office, dans tous les milieux où s'enseignent, au sein de l'Église, la philosophie et la théologie, le règne de Thomas d'Aquin. L'Encyclique .Eterni Palris, datée du 4 août 1879, peut être regardée, à bon droit, comme l'acte le plus important, dans l'ordre de la pensée pure, qui ait été accompli depuis la rupture du seizième siècle. Nous avons entendu nous-même, de la bouche de l'auguste Pontife, à la date du i" août 1900, c'est-à-dire presque à la fin de ce Pontificat si riche en documents de la plus haute portée, le témoignage de la vive sa-

L'Encyclique

APRES SAINT THOMAS

La nouvelle floraison thomiste.

tisfaction éprouvée par ce grand Pape au souvenir de son Encyclique et à la pensée ou à la constatation de la révolution salutaire opérée par elle dans le monde des hautes études catholiques. — « De toutes mes Encycliques, disait-il, celle qui me tient le plus au cœur, c'est l'Encyclique lierai Patris ».

A partir de cette Encyclique, en effet, tous les Séminaires, tous les Instituts, toutes les Universités, tous les maîtres de l'enseignement catholique, soit parmi les membres du clergé séculier, soit parmi les membres des divers Ordres religieux, se voyaient engagés d'office à prendre comme Maître de leur enseignement en philosophie et en théologie scolastique Thomas d'Aquin. Depuis lors, les actes du Saint-Siège se sont succédés d'une façon ininterrompue pour étendre encore et rendre plus précise, plus pressante, si possible, cette obligation. Il ne se pouvait pas qu'une volonté aussi formelle et aussi expresse de l'Église ne fût obéie et ne portât ses fruits. C'est désormais un fait acquis. Le Thomisme — au sens plein de ce mot et pour autant qu'il désigne l'attachement sincère et complet à l'enseignement donné par saint Thomas, à ses principes, à sa méthode — est la doctrine de tous dans l'Église. Ou pourra, ici ou là, ne pas entendre toujours de la même manière, quant au détail de la doctrine, tel ou tel point particulier. Mais tous voudront, d'un même zèle, d'un même cœur, d'un même élan, vivre de la pensée du saint Docteur. Là viendront, assurément, en

Le thomisme

LES THOMISTES

première ligne, et par droit de famille, tous les frères de saint Thomas en saint Dominique, parmi lesquels nous citerons, comme plus particulièrement illustres, les Zigliara en Italie, et les Gonzalez en Espagne, tous deux cardinaux de la sainte Église. Du rang des cardinaux encore, nous nommerons, avec le cardinal Satolli, qui les avait précédés, les Lorenzelli, les Mercier, les Billot, que leur culte pour saint Thomas unit en ime même fraternité de gloire. Et autour de ces grands noms rayonne toute la pléiade des maîtres de l'enseignement de l'Église catholique.

Ce rayonnement du thomisme s'est communiqué au dehors. Le nom et les œuvres de saint "au deho'rs7 Thomas ne sont plus pour les hommes de la Sorbonne en France et des Universités étrangères ce que les découvrait un Victor Cousin, quand il signalait à quelques amis, vers i83o, l'œuvre d'un certain Aquinas qui lui paraissait digne d'intérêt et d'attention. Déjà un Jules Simon avait dit, parlant des Commentaires de saint Thomas sur Aristote, qu'ils étaient « les plus instructifs et les plus intéressants qu'on puisse lire ». Et tel était bien aussi le sentiment de Barthélémy Saint-Hilaire, qui déclarait que pour entendre Aristote il fallait le lire avec saint Thomas. Bien plus, on a pu voir, un moment, dans la Sorbonne de Paris, un professeur instituer un cours public de philosophie thomiste. Il est vrai que ce cours émanait d'un professeur libre. Mais le fait seul que la Sorbonne avait ouvert ses portes à un cours de saint Thomas, et que pendant

APRES SAiNT THOMAS

Les conquêtes

da

thomisme.

plusieurs années, l'auteur de ce cours, M. Gardair, y put faire entendre à un auditoire de choix le plus pur enseignement du saint Docteur, est la preuve non douteuse que l'esprit public n'était plus celui d'autrefois. Lorsque parut le tome VI de notre Commentaire français littéral de la Somme théologique, la Revue de métaphysique -et de morale, en son numéro de mai 191 2, supplément (p. 6), voulait bien avouer que u l'ignorance où sont les philosophes modernes de la scolastique est excessive, et, pour une bonne part, fondée sur des préjugés injustifiés ». Elle ajoutait même, au sujet de l'œuvre de saint Thomas dans la Prima-Secundae de la Somme, que « les questions vi-xvii, où se trouvent discutés les problèmes relatifs aux actes humains, révèlent un grand philosophe, au sens propre du terme, un philosophe grand pour tous les temps », précisant qu'on trouve là « une des analyses de l'acte volontaire les plus serrées et les plus profondes qui aient été proposées ». La Revue n'hésitait pas à conclure en invitant ses amis et tous ceux du dehors à « faire amende honorable ».

L' « amende honorable » par excellence était celle qui consisterait dans le retour pur et simple, résolu et merveilleusement lucide, faisant passer des rangs de la philosophie la plus moderne, la plus avancée et la plus hardie, à la doctrine du thomisme le plus intégral, de jeunes esprits animés du seul désir de trouver enfin le pain substantiel d'une vérité qui les nourrisse. N'a-t-on pas vu l'un d'eux, ancien disciple de

LEH THOMISTES

M. Bergson, fidèle à l'antique devise : Amicus Plato, magis arnica veritas, écrire, avec tous les égards voulus, mais avec la haute conscience d'un devoir sacré accompli, une réfutation serrée et décisive des doctrines décevantes qui avaient été un moment les siennes, par le recours direct à renseignement de saint Thomas qu'il s'était assimilé avec le plus grand soin. L'on devait voir aussi bientôt une grande Revue se fonder, au lendemain de la Victoire, par une élite d'écrivains français universitaires, dans le but hautement avoué de « refaire l'esprit public en France par les voies de l'intelligence » et de « tenter une fédération intellectuelle du monde par la pensée française ». Comme pour marquer, dès le premier article publié par elle, ce que serait, dans l'ordre de ces « voies de l'intelligence » qu'elle se proposait de rouvrir toutes grandes aux penseurs français, et, par eux, à tous ceux du dehors, l'esprit qui la dirigerait, elle unissait, sous un même titre, ces trois noms : le Cardinal Mercier, Dante et saint Thomas. Et n'est-ce pas là, en eftet, un magnifique symbole : ce qu'il y a de plus grand, de plus admiré dans le monde de la pensée moderne en saine philosophie, en haute littérature, en patriotisme, se faisant une gloire de compter au premier rang parmi les disciples de Thomas d'Aquin, redevenu pour tous le Maître par excellence.

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