CHAPITRE II LES ANTIÏHOMISTES
Les premiers
adversaires
de
LE mouvement de la pensée antiscolastique, sous sa forme d'opposition violente ou dédaigneuse à l'endroit d'Aristote lui-même, ne devait s'accuser, comme nous l'avons vu, qu'à partir du quinzième siècle. Il aboutit très vite, nous l'avons vu aussi, à la séparation d'avec la pensée catholique. Mais, sous cette dernière forme, il avait eu un prélude, du temps même de saint Thomas, parmi les adversaires du saint Docteur, qui, cependant, continuaient à s'autoriser du philosophe grec. Ceux-là appartenaient à l'école des commentateurs arabes, notamment du plus fameux d'entre eux, Averroès. Leur chef, dans l'Université de Paris, fut le docteur célèbre Siger de Brabaût, contre lequel saint Thomas écrivit son Traité c/e l'Unité de l'Intelligence. La lutte, ici, ne portait pas sur de simples questions d'école ou des problèmes de philosophie étrangers aux choses de la foi. C'était la foi elle-même qui était en péril. • Et cela explique, d'une part, la sainte indignation qui perce dans le ton, ordinairement si calme, de saint Thomas, et, d'autre part, les condamna tions formelles qui furent portées, en 1277, par l'évêque de Paris, Etienne Tempier, contre Siger de Brabant et ses sectateurs.
LES AXTITHOMISTES
Il est vrai que le même décret de l'évêque de Paris condamnait aussi des propositions qui étaient de saint Thomas lui-même. On ne doit pas trop s'en étonner, si l'on songe que la cabale de Guillaume de Saint-Amour, le haineux adversaire des Ordres mendiants, n'avait point pardonné à saint Thomas d'avoir eu raison devant le Pape, et que la doctrine philosophique de saint Thomas, perfectionnant encore celle d'Albert-le-Grand, et révélant un Aristote insoupçonné, qui heurtait, sur des points essentiels, l'ancienne doctrine reçue parmi les tenants de l'école platonico-augustinienne, avait soulevé des oppositions formidables, non seulement chez les franciscains, mais même chez les dominicains. Presque au même moment où l'évêque de Paris publiait son décret, exactement à dix jours d'intervalle, le 1 8 mars 1277, le dominicain Robert Kilwardby, archevêque de Cantorbéry, qui avait sous sa juridiction l'université d'Oxford, faisait censurer, lui aussi, par les maîtres de son Université, plusieurs des mêmes thèses tirées de saint Thomas.
Ce mouvement d'opposition fut enrayé bien vite, par voie d'autorité, dans l'Ordre de Saint- Dominique. Mais il devait se continuer, très tenace, dans certaines autres écoles. Après une période d'éclectisme, où paraissent, sur la fin du treizième siècle et au commencement du quatorzième, le chanoine Godefroid de Fontaines, Gilles de Rome, des Ermites de Saint-Augustin, et le Sorbonnien Henri de Gand, tous trois dis- [3/ii]
Condamnation de saint Thomas.
L'opposition
au
quatorzième
siècle.
Dans Scot.
APRES SAINT THOMAS
ciplcs intermittents de saint Thomas, vient, au début du quatorzième siècle, celui qui devait, pour ainsi dire, incarner en lui l'opposition au saint Docteur et dont le nom est synonyme d'autithomisme.
Jean Duns Scot était né en 1274, l'année même où mourait saint Thomas. Il vécut seulement jusqu'en i3o8. Doué d'un génie subtil et très porté à la contradiction, il prit à partie tous les maîtres ou docteurs qui l'avaient précédé ou qui vivaient de son temps. S'il fut antithomiste, ce n'était point par attachement ou fidélité à l'ancienne école franciscaine, bien qu'il appartint lui-même à l'Ordre de Saint-François. Il ne se sépare pas moins de saint Bonaventure et d'Alexandre de Halès que de saint Thomas et d'Albert-le-Grand. Il se sépare également de Gilles de Rome, de Godefroid de Fontaines, de Henri de Gand. Toutefois, comme il a été en quelque sorte le premier, dans l'Ordre de Saint- François, à s'autoriser nettement d'Aristote, comme l'avait fait saint Thomas, à la suite d'Albert-le-Grand, dans l'Ordre de Saint-Dominique, et que, sur ce fond commun d'un certain aristotélisme, il a greffé des théories absolument personnelles, qui se trouvent en opposition irréductible avec les théories par lesquelles saint Thomas avait lui-même expliqué ou complété Aristote, théories qui se répercutent dans tout le domaine de la doctrine philosophique et théologique, de là vient que c'est surtout en fonction de son opposition au thomisme que [34a]
LES ANTITHOMISTES
son nom et sa doctrine ou son école ont toujours été cités.
Si l'on voulait, d'un mot, caractériser le scotisme, en regard du thomisme, il faudrait dire, semble-t-il, qu'autant la pensée de saint Thomas et aussi sa langue sont faciles à saisir et satisfont du premier coup l'esprit, le mettant tout de suite en contact de lumière avec la réalité profonde, autant la pensée de Scot et sa langue sont difficiles à entendre, multipliant comme à plaisir les formalités arbitraires, qui, bien loin d'éclairer, obscurcissent et finissent par donner l'impression que tout ce luxe de distinctions ultra-subtiles et d'expressions ou de formules ultra-compliquées ne répond plus à rien dans la réalité. Bien plus, comme l'a noté Capréolus, dans ses Defensiones Divi Thomae (liv. III, dist. v, q. III, art. 3, ad ii"), tel de ses arguments et telles de ses expressions ont occasionné et fomenté l'hérésie, notamment l'hérésie wickleviste. « De ces paroles, dit Capréolus après avoir cité une page de Scot, en effet très étrange, les wicklevistes en ont déduit, non sans raison, que Dieu ne peut créer purement et simplement aucune chose, ni, non plus, annihiler aucune chose purement et simplement, ajoutant cette autre fausse conclusion du même Docteur, savoir que l'être est univoque à Dieu et à la créature et dit une certaine formalité qui est réellement Dieu et qui est aussi, réellement, chaque créature. D'où il suit que si Dieu crée ou annihile purement et simplement une créature, il se crée ou [343]
Le scotisme.
APRES SAINT THOMAS
Autres opposants
du
quatorzième
siècle.
annihile lui-même, ou une certaine formalité^ qui est réellement Dieu, savoir la formalité d'être et de substance, et le reste. Et une foule d'autres erreurs, continue toujours Capréolus, ont pullulé de ces deux principes ». On aurait tort de croire, en effet, qu'on peut jouer impunément avec les subtilités de la dialectique ou avec les formules de fantaisie en métaphysique. Rien n'est plus dangereux ; car on est là au principe des choses : et la plus petite erreur dans le principe devient formidable quand on se trouve au terme. Aussi bien est-ce pour cela que le pape Pie X, dans son Encyclique Pascendi, écrivait que « se séparer de saint Thomas, surtout en choses métaphysiques, ne va pas sans détriment grave ».
En plus de Scot et de l'école strictement scotiste, d'autres opposants de marque se rencontrèrent, qui voulurent, sur des points divers, s'inscrire en faux contre l'enseignement de saint Thomas, au cours du quatorzième siècle. On peut même dire que ce siècle fut, à un titre spécial, le siècle de l'opposition contre le saint Docteur. Il est vrai que quelques-uns de ces opposants furent aussi les ennemis du scotisme. Tel le fameux Guillaume d'Occam, le père du nominalisme ou du terminisme, qui, par réaction contre le réalisme outré de Scot, et ne sachant pas ou ne voulant pas se fixer dans le sage réalisme thomiste, se jeta dans le conceptualisme ou le terminisme le plus déconcertant, préparant les voies, comme nous l'avons noté ailleurs, à tous [344]
LES ASTITHOMISTES
les excès de la philosophie moderne antiscolastique. D'autres ne furent que des personnalités marquantes isolées, n'appartenant en propre à aucune des écoles existantes et ne se constituant pas, non plus, en chefs autorisés d'écoles nouvelles. Parmi ceux-là, nous nommerons le dominicain Durand de Saint-Pourçain, qui mourut évêque de Meaux, esprit d'une réelle valeur, mais qui s'égara sur la plupart des questions, par son indiscipline à l'endroit de la doctrine thomiste; — le franciscain Pierre Auriol, qui mourut archevêque d'Aix, en Provence, un des penseurs les plus originaux et des scolastiques les plus retors dans sa lutte contre le thomisme : sur les questions relatives à la liberté créée et à son accord avec la providence on la prédestination en Dieu, il est le précurseur des futurs molinistes; — enfin, Grégoire de Rimini, des Ermites de Saint- Augustin, qui continue, en l'accentuant dans le sens antithomiste et nettement occamiste, l'éclectisme de son frère en religion Gilles de Rome. — Ces trois opposants, conjointement avec Scot et son école, motivèrent, par leurs attaques, le grand travail de défense, dont nous aurons à parler plus loin, qui valut à son auteur, Jean Capréolus, le glorieux titre de Prince des Thomistes.
Le quinzième siècle ne fournit pas d'opposant nouveau qui mérite d'être signalé, dans l'ordre proprement spéculatif ou scolastique. On se contente de reproduire, dans les écoles, les attaques vulgarisées dans le siècle précédent; et c'est pré- [345]
L'opposition
au
quinzième
siècle.
ai
APRES SAINT THOMAS
Le renouveau
du
seizième
siècle.
cisément pour arrêter le cours de ces attaques qui allaient se continuant dans les écoles, que Capréolus entreprend, contre tous les auteurs dont on reproduit les objections, le livre des Defensiones. C'est plutôt dans l'ordre antiscolastique et dans l'ordre du faux mysticisme que se produisent les courants nouveaux de doctrine dont l'aboutissant sera la révolte du seizième siècle. Mais ce mouvement, s'il est, au plus haut chef, antithomiste, ne se renferme pas dans une simple opposition d'école au sein de la commune doctrine catholique; il conduit ceux qui s'y livrent à rompre ouvertement avec l'Église. La rupture avec l'Église et les conditions nouvelles de combat qu'amena cette rupture, soit à l'égard des prolestants, soit à l'égard des libertins et des philosophes, suscita un renouveau dans l'ordre des écoles où se continuaient les luttes doctrinales signalées jusqu'ici. C'est surtout en Espagne, et, très spécialement, dans l'Université de Salamanque, vers le milieu du seizième siècle, que le renouveau se produisit. Jusque-là, dans une même Université, on ne s'étonnait pas de trouver, juxtaposées, les écoles de théologie les plus rivales. 11 existait une chaire principale, où l'on était tenu de lire ou de commenter le livre de Pierre Lombard sur les Sentences, demeuré pour tous le livre classique. Mais, à côté de cette chaire principale, étaient des chaires secondaires, où divers professeurs enseignaient la doctrine des diverses écoles : à Salamanque, au début du seizième siècle, on [346]
LES ANTITHOMISTES
avaît encore la chaire de saint Thomas, la chaire de Scot, et la chaire de Durand de Saint-Pour- <:ain, devenu le représentant des nominalistes. La grande réforme, due à l'initiative du dominicain François Vittoria, fut de préparer la fin de ces disputes d'école, eu ce qu'elles avaient eu de stérile, et d'assurer la royauté de saint Thomas, qu'il fut le premier, en Espagne, à imposer, dans la chaire principale, comme auteur classique, à la place du texte des Sentences. Déjà, Cajétan, eu Italie, avait été un initiateur du même progrès, en écrivant son Commentaire génial de la Somme théologique.
A partir de ce moment, le règne de saint Tho- =
mas devait s'établir dans des conditions telles "rfe^Jt^Hl"^ qu'il ne serait plus possible de le détrôner et qu'un jour viendrait où l'Église, par un texte de loi formel, dans son Code renouvelé, en ferait son unique Docteur officiel pour toutes les écoles de philosophie et de théologie. Toutefois, ce règne du saint Docteur n'eut pas tout de suite l'absolue transcendance qu'il aurait pu avoir, et il devait même, pour un temps, subir, aux siècles suivants, une certaine éclipse, en raison de l'opposition qui allait se produire au sein d'écoles nouvelles, trop préoccupées peut-être de s'assurer un domaine propre et indépendant. La Compagnie de Jésus, qui venait d'être fondée, connut bientôt, parmi ses membres, des divisions à ce sujet. Au début, l'illustre Compagnie, sous l'inspiration même et par l'ordre formel de son saint fondateur, avait tenu à honneur de se mettre,
APRES SAINT THOMAS
elle aussi, à l'école du Docteur que les Universités et les diverses familles religieuses se faisaient gloire de choisir. Et soit au cours de sou preuiier siècle, soit durant toute la suite de son histoire, la Compagnie de Jésus devait, en effet, compter des hommes qui resteraient, par conviction et par obéissance, de tout cœur, fidèles à saint Thomas. Un mot écrit en iSSg par quelques jésuites portugais au général de la Compagnie, Aquaviva, ne laisse pas que d'être expressif à ce sujet, bien que le dépit qui le faisait écrire en accuse l'exagération : « On n'entend parler que de saint Thomas dans nos écoles », disaientils, en déplorant qu'on n'enseignât plus le Maître des Sentences. « Car il n'est pas, que nous sachions, ajoutaient-ils, dans le monde chrétien, une Université où le Maître des Sentences ne soit officiellement expliqué ».
C'était donc contre « la poussée qui devait opposants, porter saint Thomas sur son trône » (Cf. François Siiarez, par le R. P. de Scoraille, tome 1, p. 217), que voulaient réagir ces quelques jésuites portugais. D'autres, dans la Compagnie, tout en acceptant la royauté de saint Thomas, considéré comme auteur que l'on devait expliquer, n'entendaient pourtant pas se faire à tel point ses disciples qu'ils jugeraient de tout à sa lumière. Ils se réservaient le droit de se séparer de lui, même quand il n'y aurait pas de doute sur le sens authentique de sa pensée; et, s'il faut en croire plusieurs auteurs contemporains, au sein même de la Compagnie, quelques-uns- [348]
Premiers
LES ANTITHOMISTES
en usaient largement. En iSSa, le P. Deza, d'Alcala, à peine revenu d'un voyage à Rome, écrivait à son général : « Ce que j'ai répondu, lorsque votre Paternité m'a questionné sur les doctrines des nôtres, avait une importance qu'alors je n'aurais jamais soupçonnée. Je la constate depuis que je me retrouve en Espagne et surtout dans ce collège. Quand je partis pour Rome, on attendait seulement, semble-t-il, que j'eusse tourné le dos pour le tourner à saint Thomas. De fait, ceux qui enseignent ici se sont mis à s'éloigner de lui sans aucun respect pour son autorité. De quel œil, aujourd'hui, bien différent de celui d'autrefois, on regarde la Compagnie ! Il suffisait alors de dire qu'une opinion était enseignée par ses maîtres, pour qu'elle fût acceptée comme un oracle. C'est que sa doctrine était celle d'un saint, de saint Thomas, et d'un saint qui appartenait à un autre Ordre religieux. Ainsi, étant le fruit de la sainteté du Docteur et de l'humilité de nos professeurs, elle ne pouvait qu'être excellente. Pour ma part, je ne vois d'autre remède efficace au mal dont nous souffrons, du moins pour l'Espagne, que de nous assujettir à suivre en tout la doctrine de saint Thomas ». (Op. cit., p. 2i3.)
Parmi ceux qui allaient enseigner dans ce collège d'Alcala, où régnait l'esprit qui vient d'être signalé, se trouverait de i585 à iSqS, un nouveau professeur destiné à une grande célébrité. Il ne s'inspira point du conseil ou du vœu que le P. Deza exprimait au général de la Com-
Suarez.
APRES SAI^T THOMAS
pagnie. Déjà à Valladolid et au Collège Romain, il s'était attiré d'assez vives remontrances au sujet de son enseignement. Le 3 avril 1679, de Valladolid où il était venu comme visiteur, le P. Diego de Avellaneda écrivait au général ; (( Votre Paternité m'a recommandé de faire disparaître les opinions nouvelles et hasardées, surtout dans l'enseignement de la théologie. Depuis que je suis dans celte province, j'ai constaté moi-même trop de liberté en cette matière. Mais, de plus, voici que de Salamauque, le recteur et les professeurs Ribera et Miguel Marcos m'écrivent qu'il est tout à fait urgent d'y porter remède et me pressent instamment de mettre la main à l'œuvre : autrement, tout en faisant beaucoup de bacheliers, nous laisserons s'introduire nombre d'opinions étranges et peu solides. Comme on m'avait écrit de Salamanque que ce collège de Valladolid était le foyer des opinions exotiques, j'en ai parlé à celui qui était en cause, pour l'engager à y renoncer : — il s'agit de Suarez ».
— Suarez, de son côté, écrivait à son général, le et méthode. ^ juillet de la même année. Dans sa lettre justificative, il reconnaissait lui-même que « sur un point ou deux » qui touchaient à des questions « de quelque importance », il avait marché « sans s'appuyer sur la doctrine de saint Thomas » et donné des « assertions nouvelles ou contraires à saint Thomas ». Puis, venant à sa méthode, il la déclarait « différente de celle de la plupart des autres. Car l'usage est de nos [35o]
LES ANTITHOMISTES
côtés, ajoutait-il, de se borner à un enseignement de cahiers, de transmettre la doctrine à peu près telle qu'on l'a reçue, au lieu de l'étudier à fond et d'aller la puiser à ses sources, qui sont l'autorité, soit divine, soit humaine, et la raison, chacune selon sa valeur. J'ai voulu sortir de cette voie et creuser, pour trouver la vérité, jusqu'à ses racines mêmes ». — On trouvera, dans ces mots, comme un avant-goût de la méthode de Descartes. Et, sans doute, la règle que formule ici Suarez, bien comprise et bien appliquée, ne pourrait que mériter les plus grands éloges. Nous avons vu qu'enteudue dans son sens parfait, elle avait été celle de saint Thomas. Encore est-il bon de la bien entendre et de l'appliquera propos. Quand il s'agit de « la vérité à trouver », pour garder l'expression même de Suarez, la méthode qu'il préconise est excellente. Mais s'il s'agit d'un corps de doctrine déjà formé avec une perfection transcendante, si la vérité n'est plus à « trouver », mais à « recevoir » pour se l'incorporer, pour s'en pénétrer, pour en vivre soi-même et se mettre en état d'en faire vivre les autres autour de soi selon leurs besoins respectifs, — alors vraiment il y aura lieu de se demander si la méthode nouvelle préconisée par Suarez l'emportait en excellence sur celle « de la plupart des autres » se bornant à « transmettre la doctrine à peu près telle qu'on l'a reçue ».
D'ailleurs, et ceci encore doit être sérieuse- 't^'^^'^^^^ ment remarqué, la doctrine dont il s'agit, n'est de la vérité. [35i]
APRES SAINT THOMAS
Transcendance de saint Thomas.
pas une doctrine qui soit livrée par mode d'autorité pure et en dehors de toute raison. C'est une doctrine qui n'est elle-même qu'un tissu de raison, si l'on peut ainsi s'exprimer. Et la Raison qui est l'auteur de ce tissu est celle dont nous avons vu l'excellence unique et la mission providentielle. Nulle autre jamais, dans l'histoire de la pensée divine et humaine, n'a élé qualifiée, comme celle-là, pour « étudier à fond la doctrine » et pour « aller la puiser à ses sources, qui sont l'autorité, soit divine, soit humaine, chacune selon sa valeur ». Nulle autre n'a su ni pu ni dû « creuser » comme elle, « pour trouver la vérité jusqu'à ses racines mêmes ». Et l'œuvre que cette Raison unique nous a laissée est le fruit direct, immédiat, authentique de son travail, exposant la vérité « trouvée » par elle. Sera-ce donc un si grand dommage, que s'appliquer à « transmettre cette doctrine à peu près telle qu'on l'a reçue ». Et ne sera-ce pas, au contraire, le plus grand des biens, pour toute autre intelligence, de « recevoir » cette doctrine dans la lumière même où elle a été livrée, — sans altération aucune — par son premier Auteur.
Oui, vraiment, et il faut le dire ici bien haut, dans l'ordre de la pure raison et de la raison appliquée aux choses de la foi, il en est, toutes proportions gardées, du génie de Thomas d'Aquin et de son œuvre, ce qu'il en est des organes directs de la Révélation, dans les choses de la foi. La perfection ne consiste pas à s'éloi- [352]
LES ANTITHOMISTES
gner d'eux, comme si à mesure que les générations se succèdent on devait « trouver » mieux. Elle consiste, au contraire, à se tenir près d'eux et sous leur dépendance le plus immédiatement et le plus adéquatement possible. Car ce sont eux qui fournissent le « donné », en dehors ou à rencontre duquel il n'y a plus de vie pour l'intelligence. Il faudrait bien se garder, en effet, de confondre la vie de l'intelligence, soit dans l'ordre de la raison, soit dans l'ordre de la foi, avec la floraison luxuriante de productions nouvelles. Il se pourra que la multiplicité de productions nouvelles accuse la vie. Et ce sera toutes les fois qu'elles seront le fait d'une mise en valeur plus grande pour soi ou pour les autres du fonds de vérité inépuisable que constitue le donné dont il s'agit. Mais si c'était sur d'autres fonds plus ou moins frelatés, ou en dénaturant et par suite en stérilisant le fonds véritable, il n'y aurait plus de la vie qu'une vaine apparence. Encore est-il que toutes ces comparaisons et ces images restent en deçà de la vérité à exprimer. Car un fonds ne constitue point par luimême un bien en rendement, La doctrine dont il s'agit, au contraire, par elle-même et en ellemême, est une lumière. Et s'il peut être bon de voir, à la même lumière, une multitude indéfinie d'objets nouveaux, la lumière, par elle seule, constitue excellemment le bien de la vue ; surtout, pour la vue de l'esprit, la lumière des plus hauts principes, comme sont les articles de la foi dans l'ordre surnaturel, et, dans l'ordre na- [353]
APRES SAINT THOMAS
Position de Suare:.
Le verdict de l'Eglise.
lurel, la lumière des premiers principes, réglant l'acte de la raison, ou donnant l'essence même soit de l'être mobile soit de l'être tout court.
Or, c'est dans l'ordre de ces tout premiers principes que Suarez se flattait d'aller aux racines de la vérité et de les trouver mieux que ne l'avait fait saint Thomas. N'a-t-il pas écrit, dans sa Métaphysique, qu'il n'y a aucune répugnance ou contradiction à ce que Dieu conserve dans l'être la matière sans la forme (Disp. i5, sect. 9, n. 5). Le philosophe qui a formulé cette proposition, peut bien s'autoriser de Duns Scot et de son réalisme outré. Mais il a ruiné par la base les concepts les plus essentiels de toute doctrine philosophique vraie, c'est-à-dire le concept de puissance en fonction du concept d'acte, double concept qui porte tout dans la doctrine d'Arislote et de saint Thomas.
Aussi bien la question de l'option entre la pensée intégrale de saint Thomas, dans l'ordre de la philosophie rationnelle et de la théologie scolastique, et les transformations de Suarez, se trouve-t-elle désormais réglée par l'Église. Ce n'est point Suarez que l'Église a choisi comme son Docteur officiel, imposé par elle, dans son nouveau Code, à tous ses professeurs de philosophie et de théologie; c'est saint Thomas, et lui seul, qu'elle a été prendre, en plein treizième siècle, pour en faire son Maître de doctrine au vingtième siècle. Elle ordonne, par un texte de loi formel, que « tous ses professeurs », qu'il s'agisse du clergé séculier ou du clergé régulier,. [35/i]
LES ANTITHOMISTES
« exposent de tout point les matières de leurs cours et s'appliquent à la formation de leurs élèves selon la méthode, la doctrine et les principes du Docteur Angélique et qu'ils s'y tiennent saintement » (Canon i366, § 2).
Quelque hardi que fût Suarez dans la revendication de sou Indépendance à l'endroit de saint Thomas, la nouveauté de la position consistait plutôt dans cette indépendance que dans l'exposé d'une doctrine bien personnelle. Au fond, sa doctrine est une sorte d'éclectisme, où il reprend à son compte des parties de la doctrine scotiste qu'il voudrait fusionner avec des parties de la doctrine thomiste. Et c'est à cause de cela qu'à vrai dire Suarez a été un initiateur d'indépendance à l'endroit de saint Thomas plutôt qu'un chef d'école. Molina, au contraire, devait donner son nom à une école fameuse, qui, non plus sur des questions de méthode, mais sur des points de doctrine très précis et de la dernière importance, s'opposerait irréductiblement à l'école thomiste. Toutefois, ce n'est pas comme telle que fut présentée d'abord la doctrine de Molina. Lui-même ne parle pas de thomistes, mais plutôt debannésiens, contre lesquels il se plaint d'avoir à soutenir des luttes incessantes. Et, en effet, le chef de l'opposition à son livre Concordia, même avant qu'il parût en i588, et sans relâche depuis, était le célèbre Bafiez, dominicain, professeur à Salamanque. Mais ce ne devait être là qu'une pure dénomination historique ou de circonstance. L'étude des doctrines — et l'on sait si [355]
Molina
et
le molinisme.
APRES SAINT THOMAS
elle fut prolongée, âpre et minutieuse, de part et d'autre (l'histoire de la controverse de Auxiliis, dont furent remplies les dernières années du seizième siècle et les premières années du dix-septième en fait foi) — devait montrer et a montré, en effet, que c'est la pensée même de saint Thomas en ce qu'elle a de plus authentique sur les questions de la prescience, de la prédestination, du gouvernement divin et de la motion divine, de la grâce et du mérite, notamment dans leur accord avec la liberté créée, qui était ici en cause. C'est ce qui explique l'irréductibilité de la lutte entre les deux écoles, surtout du côté des disciples de saint Thomas dans l'Ordre de Saint-Dominique, où tous et chacun font le serment de suivre le saint Docteur.
On peut dire que le molinisme est la dernière probabilisme. grande école anlithomiste, au point de vue spéculatif ou doctrinal. Le probabilisme, que la Compagnie de Jésus devait aussi faire sien, avec des péripéties où, plus encore que pour le molinisme, l'autorité du Siège apostolique intervint, comme on le voit par les actes d'Innocent XII et du général de la Compagnie Thyrsus Gonzalez, est plutôt d'ordre pratique, regardant l'application de la doctrine morale dans les cas particuliers. Il a absorbé la plus grande part de l'activité des écoles de théologie au dix-septième et surtout au dix-huitième siècle, où il mit aux prises les probabilistes avec les probabilioristes et les équi-probabilistes. Les Provinciales de Pascal, au dix-septième siècle, ont rendu célèbres les [356]
Le
Héritiers
LES ANTITHOMISTES
excès des laxistes, abusant du probabilisme. Alexandre VII, en i665 et 1666, condamna 45 propositions et, en 1679, Innocent XI en condamna 65, où les excès des laxistes passent toutes les bornes.
La plupart des théologiens venus depuis et qui n'appartiennent pas au grand mouvement tho- et successeurs. miste qui nous reste à signaler, relèvent des noms ou des systèmes que nous venons de rappeler. Tels, à l'époque de Suarez et de Molina, le cardinal Bellarmin, de Lugo, Lessius, Ripalda, Yasquez; au dix-huitième siècle, Tournély ; et, au dix-neuvième, Perrone, Franzelin, Mazzella. Toutefois, nous l'avons déjà fait remarquer et l'on ne saurait trop y appuyer, bien que sur des points notables et de la dernière importance ces divers auteurs aient entendu se séparer de saint Thomas, d'une façon générale ils se rangent euxmêmes au nombre de ses disciples et le considèrent comme leur Maître. Presque tous d'ailleurs ont tenu à honneur de le commenter. Et ceci encore n'est pas un mince titre de gloire pour le saint Docteur.
Les thomistes.