CHAPITRE PREMIER
QUELQUES EXEMPLES d'aCTION FÉMININE
I. Le premier cadre de l'activité féminine : le milieu familial. — La mère et le respect de la femme. — Mère et fils. — De quoi dépend parfois la perte de la foi cher un jeune homme. — A quoi peut servir le savoir dune femme? — L'éveil du • sens social •. — II. Les chrétiennes et les œuvres d'apostolat. — Trois mille dames catéchistes.— De la passivité rehgieuse à l'esprit d'apostolat : un exemple. — III. Une œuvre sociale due à une femme : les Jardins ouvriers et M"* Ilervieu (de Sedan). — IV. Un besoin nouveau. — La formation sociale des jeunes filles et des jeunes femmes. — Cercles féminins d'études sociales et religieuses. — Organisation de ces œuvres et méthode de travail : notes de deux adhérentes. — Le Rayon. — Réponses à quelques objections. — V. Une école pratique de la vie pour les jeunes filles du monde : le Foyer. — Pour décider les femmes d'œuvre à prendre la parole.
Avant de songer à une action extérieure, la femme doit, tout naturellement, se préoccuper d'avoir une lieureuse et efficace influence sur les êtres qui Tentourent. Le milieu familial, voilà le premier cadre où 8'exerce l'activité féminine : nulle part, en effet, une
femme ne pourra déployer une activité plus féconde. Mère, elle fera de ses enfants des chrétiens dans toute la force du terme et elle les armera pour les épreuves de la vie : épouse, elle saura faire aimer et respecter en elle les doctrines religieuses; maîtresse de maison, elle montrera, dans le gouvernement domestique, la vertu sociale de ses convictions catholiques.
De tous les êtres au milieu desquels elle vit, les enfants sont assurément ceux sur lesquels la femme peut le plus profondément mettre son empreinte : cire molle qui deviendra un chef-d'œuvre entre les mains de l'artiste maternelle, éprise de son art.
En ces quelques pages, nous n'avons point la prétention d'examiner le difficile problème de l'éducation : le volume y suffirait à peine. ]\Iais nous voudrions simplement noter deux ou trois observations suggérées par des exemples dont nous avons été témoin.
Dans la plupart des familles, les frères sont enclins tout naturellement à considérer leurs sœurs comme des êtres quasi inférieurs, que Ton aime assurément de tout son cœur, mais qui, dans l'échelle des êtres, occupent un ou deux échelons au-dessous d'eux — eux, les futurs hommes. C'est presque instinctif, ce sentiment, tellement il est atavique. La mère peut beaucoup pour le faire progressivement disparaître. Elle peut surtout beaucoup pour donner à ses fils le respect, i^rai et profond, de la femme : ils ont pour elle une tendre affection, et, dès lors, il lui sera toujours possible de leur révéler ce qu'il y a d'admirable dans l'œuvre maternelle. Habitués ainsi à voir et à honorer dans la femme avant tout et par-dessus tout la mère, plus tard, aux heures difficiles de l'adolescence, un amour pur et sincère pourra les préserver contre les souillures et les chutes.
ROLE SOCIAL DES FEMMES DE CONDITION AIStK. 253
La mère peut non seulement inculquer à ses fils le respect de la femme, mais elle peut aussi leur inspirer de l'estime pour sa valeur intellectuelle. Et cette estime est particulièrement nécessaire dans les ménages où les deux époux n'ont malheureusement pas la môme fui religieuse. Certes, devant ses enfants, une mère ne critiquera point les idées philosophiques de son mari, pas plus d'ailleurs que celui-ci ne saurait se permettre une plaisanterie à l'égard des convictions chrétiennes de sa femme : ce serait contraire aux principes dune saine éducation et aux réciproques obligations conjugales. Mais, pour la formation morale de ses fils, il est de la plus haute importance que la mère leur donne la sensation profonde du sérieux de la religion. Le catholicisme ne doit pas être pour eux un ensemble de pratiques plus ou moins machinales, bonnes seulement pour les femmes : ils doivent reconnaître qu'il est une merveilleuse règle de vie, de pensée et de haute moralité. S'ils ont de la considération pour la valeur intellectuelle de leur mère, s'ils constatent l'élévation de son esprit et l'étendue de son savoir, ils n'en auront que plus de respectueuse sympathie pour les idées chrétiennes dont son existence quotidienne est l'incessante traduction en actes.
Et voilà une des raisons pour lesquelles nous pensons qu'à l'heure présente une jeune fille doit recevoir une forte instruction. Aux yeux de son mari, comme plus tard aux yeux de ses enfants, croyances et pratiques religieuses ne doivent pas être synonymes de demi-ignorance et de culture insuffisante. Dans les pages remarquables qu'il a écrites sur la Femme de deniain^y M. Etienne Lamy a mis en relief l'action intellectuelle de la mère sur son fils ; mais, pour s'exer-
1. et. La Femme de demain, par Etienne Lamy (Perriu, éditeur, Paris, laoî), p. 2».
IMITIATITES FÉMUlINKg. 15
cer, cette action exige chez la mère un certain savoir et l'habitude des pensées sérieuses. «... L'instant vient vite, écrit M. Lamy, où l'enfant passe, comme on disait autrefois, des mains des femmes aux mains des hommes. C'est alors qu'il commence à discerner une différence entre les enseignements de sa mère et les voix du dehors. Les scepticismes du monde soufflent sur ces confiances comme les bises d'avril sur le printemps des blés et les dessèchent. Il devine sur les visages et dans les conversations que la raison des femmes n'est pas celle des hommes, que les femmes croient, que les hommes savent. Son cœur reste avec sa mère : mais l'orgueil le fait déjà homme, il tient à penser en homme, et, à mesure qu'il grandit, les fumées de la science montent à son jeune cerveau. Les incrédulités du philosophe imberbe s'éprennent de quelques faits, de quelques lois physiques, de quelques formules doctrinales, et il va colportant ses preuves, tout fier de faire ses premières armes du doute. A ce moment, sa mère, à laquelle il oppose ses raisons, en sent bien le sophisme ; mais d'ordinaire elle ne sait pas rendre aux faits qu'il cite leur sens exact, réfuter les phénomènes qu'il invoque par une science informée et précise, et dans les raisonnements qu'il tient pour intacts, lui montrer la fêlure. Faute de ces ripostes du savoir au savoir, parfois faute d'un mot qui eût été décisif, mais que la mère n'a pas appris , l'âme de l'enfant échappe à l'influence maternelle. Il garde tout son respect, toute sa gratitude, il reprend sa confiance; il pense à son tour « qu'il n'y a pas à raisonner avec les femmes » ; il raisonne avec les hommes « qui savent et sont de leur temps ». Par eux, il se confirme dans un scepticisme que bientôt ses passions lui rendent commode, et par suite, démontré. 11 arrive ainsi à l'attitude qu'il juge la plus déférente pour sa mère, et où se traduit au con-
traire un dédain inconscient et définitif; il évite les controverses religieuses ou morales ; il ne partage plus les croyances de sa mère, il les ménage . »
Qu'elle est douloureusement vraie cette page où beaucoup de mères auront retrouvé la propre histoire de leurs rapports intellectuels et moraux avec leurs fils! Elles ont été des saintes, mais des saintes un peu ignorantes; elles aimaient passionnément leurs enfants et elles en avaient été tendrement aimées : et, cependant, peu à peu, elles ont senti un mur se dresser entre Tâme de leur garçon et leurs âmes maternelles... Pourquoi? Parce quelles n'ont pas pu parler à ce jeune homme la langue qu'il avait besoin d'entendre : on ne leur en avait pas appris les mots magiques. Je ne sache pas de meilleure démonstration de la nécessité d'une forte instruction pour une chrétienne. Aussi, quand j'entends une jeune fille demander à quoi pourraient bien lui servir les notions de chimie, de géométrie ou de telle autre science qu'on lui enseigne, je suis tenté de lui répondre : « A vous faire plus tard respecter intellectuellement de vos enfants, et, peutêtre, à leur conserver la foi. »
Et les connaissances, acquises alors qu'elle était jeune fille, ne devront pas suffire à la mère : il faut qu'elle continue à s'instruire. Le maintien de la confiance de son fils en elle est à ce prix. Cette pensée la soutiendra aux heures de découragement : elle a soutenu beaucoup de mères qui, à ce prix, ont su garder leur autorité sur l'intelligence de leurs enfants.
Il est un autre respect que la mère peut suggérer aux êtres qui dépendent d'elle : c'est le respect de la dignité humaine, — de leur propre dignité comme de la die^nité de leur prochain.
Une femme, qui ne veut pas faire de ses fils de
parfaits et dangereux égoïstes, aura soin d'éveiller en eux ce que Ton a si bien nommé le « sens social ». Tout lui sera sujet à utile leçon de charité et de justice. L'enfant, alors qu'il n'est pas encore gâté par les âpres préoccupations de l'intérêt personnel, ouvre son cœur — tout grand — à ces enseignements vraiment évangéliques. Nul mieux qu'une mère ne peut apprendre à pratiquer la vraie bonté, qui sait aimer et se dévouer. Il est des hommes, arrivés à l'âge mûr, qui se souviennent, avec une douce émotion, de ces leçons discrètes où fut mis en leur être moral ce qu'il a de meilleur et ce qui fut peut-être la sauvegarde de leur vie,.. Voilà ce qu'obtient l'action maternelle, persévérante et éclairée : personne ne la suppléera complètement, personne n'accomplira une œuvre plus belle, ni plus vraiment sociale.
Mais toutes les femmes n'ont pas l'œuvre d'éducation maternelle à accomplir. Cette œuvre, d'ailleurs, dans sa partie absorbante, ne dure pour chaque femme qu'un nombre limité d'années. S'ensuit-il que, dégagée de cette charge, une chrétienne n'ait plus à remplir de rôle apostolique ? 11 n'en est rien, et par ce temps de lutte, ce rôle est plus important que jamais.
Nous n'examinerons pas toutes les heureuses initiatives prises en cet ordre d'idées. Nous n'en signalerons qu'une seule, mais elle est capitale : nous voulons parler de l'aide qu'en ces dernières années, beaucoup de catholiques ont prêtée au clergé pour l'enseignement religieux. Chaque semaine, ces collaboratrices dévouées du curé de la paroisse réunissent les enfants
des écoles laïques sous la direction d'un vicaire, et leur font apprendre et réciter le catéchisme, leur expliquent les prières et l'histoire sainte, etc. Dans le diocèse de Paris, près de trois mille dames contribuent ainsi à faire connaître les principes de la religion k plus de trente-deux mille enfants^.
Ce sont assurément de beaux résultats, mais la moisson pourrait être autrement belle si le nombre des ouvrières du Seigneur était plus considérable. Il y a encore, et de plus en plus, de pauvres petits êtres qui vivent sans recevoir aucune idée surnaturelle; Paris et la plupart des grandes villes peuvent être considérés à ce point de vue comme de véritables pays de mission. Et. néanmoins, malgré cette détresse morale, vous rencontrerez des chrétiennes qui se font un devoir d'assister à la messe plusieurs fois en semaine — et qui passent leur temps à ne rien faire. Leur nombre diminue, mais on découvre cependant encore de ces individualistes de la foi qui ne consacrent pas une seule minute de leur vie aux œuvres — c'est-à-dire, en dernière analyse, aux autres. Beaucoup sont dans ce cas par ignorante apathie : elles n'ont pas songé qu'elles pouvaient se rendre utiles ! Un vicaire d'une paroisse populaire de Paris nous racontait à ce sujet une anecdote topique. Il se trouvait un jour à dîner près dune dame très pieuse, dont il avait remarqué la présence quotidienne à la messe de huit heures ; tout naturellement, il se mit à causer apostolat avec elle, convaincu qu'il avait affaire à une femme de zèle. Quel ne fut pas son étonnement de constater que celte dévote personne
1. Voici exactement les chiffres au commencement de 1905 : Enfants catéchises pour Paris, i9.8>*o; pour la banlicne. 13.015 ; nombre rie dames catéchistes : pour Paris. 5.063; pour la banlieue, 868. Total : 33.9i0 enfants catéchisés par 2.931 dames calécbisles (Cf. Edouard Alexandre, t n»iTe*,l7 février 1905).
n'avait pas la moindre notion des œuvres. Intéressée et touchée par la conversation, la dite catholique — un tant soit peu originale — promit de venir faire le catéchisme aux enfants de la paroisse, chaque semaine, mais seulement durant cinq minutes /Elle tint parole, et les premières fois, elle ne demeura que les quelques secondes parcimonieusement concédées. Mais elle était bonne : elle reconnut vite qu'elle rendrait grand service en restant plus longtemps et aujourd'hui elle est une des dames catéchistes les plus dévouées. Bien plus, l'ardeur apostolique s'étant éveillée et enflammée au contact des misères, elle rêve maintenant d'une œuvre populaire, d'une poignante nouveauté : quelques chrétiennes, libres de leur temps, s'associeraient pour aller ensevelir et veiller les morts qui n'ont personne pour leur rendre les derniers devoirs ; elles assureraient ainsi des prières et des funérailles décentes aux meurt-de-faim, aux va-nupieds, agonisant sur un tas de chiffons, dans une misérable mansarde. Admirable inspiration d'une âme qui, hier, ne voyait dans la religion que le salut individuel et n'en avait pas découvert les merveilleux aspects sociaux!
Nous venons de parler d'une œuvre qu'une femme, prise par la passion du dévouement, rêve de fonder dans les faubourgs parisiens; mais il est beaucoup d'œuvres dont l'idée et la réalisation première sont dues à des femmes.
Du nombre se trouve une institution éminemment bienfaisante que la parole aimable et persuasive de M. l'abbé Lemire a popularisée en France et à l'étran-
ger. Nous avons nommé les « jardins ouvriers ». Eh bien, c'est une femme, M™* Hervieu, de Sedan, qui eut le mérito de découvrir cette forme de l'assistance par le travail.
Dans sa fondation, M"' Hervieu a surtout été guidée par deux considérations principales : l'homme n'est pas fait pour mendier, il est fait pour travailler; et, en second lieu, l'homme a le droit de vivre de son travail et par son travail. La charité ne doit donc pas consister à lui donner le « pain de l'aumône », mais le « pain du travail ».
Dans un de ses rapports, M™' Hervieu a raconté comment elle avait été amenée à pratiquer l'assistance par le travail de la terre, et, en second lieu, à donner à cette assistance la forme mutualiste qui caractérise l'œuvre de Sedan* ; on nous permettra de rappeler ces faits tout à l'honneur de l'esprit féminin.
M™^ Hervieu secourait depuis de longues années une famille composée de dix personnes, et, en dépit de dons nombreux, cette famille était toujours aussi misérable. Un jour, elle dit au père : « Il faut vous sortir de cette impasse. Faites un effort, moi, j'en ferai un pour vous aider. Au lieu de vous donner des secours aussitôt consommés, je m'engage à verser en votre nom, chaque mois, G fr. à la caisse d'épargne, si, de votre côté, vous réussissez à m'apporter 3 fr. » Le concours fut dinicile à obtenir; mais, comme la donatrice tint bon, et ne versait sa part qu'après la remise des 3 fr., le livret arriva bien à la fm de 1 année au total prévu de 108 fr. Alors la bienfaitrice dit à son protégé : « Il faut maintenant faire fructifier cette somme : vous allez louer un jardin, et, à vos moments libres, avec vos
1. cf. Les Jardins ouvriers, par M. Louis Rivière {colleclion Économie iuciale, V. Lecoffre, éditeur, li>04). Nous empruntons plusieurs détails à celle ir^s ioieressanle élude.
grands enfants, vous cultiverez des légumes qui vous aideront à vous nourrir tous. » Ce projet ne souriait guère à des gens habitués à tout recevoir gratuitement.
Mais M""^ Hervieu est tenace ; elle trouva elle-même le jardin qu'on ne pouvait arriver à découvrir, elle menaça de cesser les secours si on ne travaillait pas bien. On se mit à Touvrage sans entrain ; cependant on y prit goût peu à peu, et, au bout de quelques mois, non seulement la famille se nourrissait en grande partie des légumes récoltés, mais elle en vendait pour une somme fort appréciable qui la tirait de la misère.
L'entreprise ayant été ainsi couronnée de succès, on eut l'idée d'étendre ce genre de secours à d'autres familles ouvrières. Quelques amies de M™® Hervieu s'engagèrent à remplacer l'aumône banale qu'elles faisaient dans la rue par un versement annuel de 60 fr. Des statuts furent élaborés, le préfet des Ardennes les approuva, et, le 27 février 1891, deux pièces de terre, d'une contenance totale de 1.400 mètres, furent louées aux environs de la ville. La répartition en fut faite entre vingt et un ménages, proportionnellemeni: au nombre de têtes composant chaque famille, chaque enfant donnant droit à un supplément de terrain. Outre la terre, on fournit aux preneurs les graines, outils et engrais nécessaires pour commencer à la cultiver. Malgré les difficultés du défrichement, malgré l'extrême sécheresse de Tété, les résultats de la première année furent satisfaisants : avec 531 fr. 75, on assura à cent quarante-cinq personnes un secours effectif et une portion notable de leur nourriture. Cela fait annuellement une somme de 3 fr. 67 par personne ou 30 centimes par mois. Qu'eût produit un secours aussi minime donné en argent? 11 se fût évaporé, pour ainsi dire, en se fondant dans le chiffre des dépenses jour-
naliëres. Mais ces avantages d'ordre matériel ne sont pas les seuls, ni peut-être les plus importants. Les assistés ont repris l'habitude du travail et employé utilement un temps qui eut été perdu au cabaret, au double détriment de leur santé et de leur bourse. Les enfants ont été dressés à travailler près de leurs parents, et ceux-ci à vivre avec leurs enfants. N'y a-t-il pas là une ample justification de ce nom de Reconstitution de la famille donné à son œuvre par la fondatrice ?
L'institution se développa rapidement^ : elle assiste une centaine de familles et les jardins couvrent plus de six hectares. En outre, depuis 1895, on a organisé, entre des jeunes gens de quinze à dix-sept ans, une exploitation collective fondée sur le principe de la mutualité. Chacun d'eux verse 1 fr. par mois; l'œuvre leur donne, par contre, la jouissance du terrain, les semences et les engrais. Le produit net, en moyenne, atteint 50 fr. par adhérent. Il est placé à la caisse d'épargne, au nom de chacun, grossi, bien entendu, par des primes d'encouragement. Ces jeunes gens occupent ainsi leurs moments de liberté, au lieu de prendre des habitudes de café, et ils se préparent une petite dot pour le moment de leur établissement. Il y a déjà eu des mariages célébrés entre des mutualistes et des jeunes filles appartenant aux familles assistées.
L'œuvre de M™® Hervieu fut vraiment féconde : outre le bien qu'elle a fait à nombre de braves gens de Sedan, elle a été le point de départ dun magnitique mouvement dont on a pu constater l'étendue et la portée lors du récent congrès international des Jardins ouvriers.
1. Sur l'œuvre de Sedan, on peut lire : Une visite aux Jardins oU' vriers de Sedan, par le docteur Lancrv {Démocratie chrétienne, octobre 1897).
262 INITIATHŒS FEMININES.
L'origine de cette merveilleuse efïlorescence d'œuvres fut une pensée de femme ^ — mais de femme ayant naturellement l'esprit social.
îl n'est pas donné à tout le monde d'avoir le sens des réalités humaines au degré éminent où le possède ^Ime Hervieu ; mais toute femme doit pouvoir acquérir ce « sens social », si nécessaire à quiconque s'occupe d'oeuvres.
Pour lacquérir, plusieurs jeunes filles qui se dévouent à lœuvre des patronages ont eu l'idée de se réunir afin d'étudier en commun quelques-uns des grands problèmes, qu'elles entendent agiter autour d'elles : on cause bien d'art, de chiffons et de mille futilités, pourquoi ne point parler un peu de questions religieuses, voire même de questions sociales?
L'idée, très simple, paraîtra peut-être une nouveauté originale, grosse de dangers de toutes sortes. Il est probable qu'on y viendra, mais il y faudra sans doute du temps; il y faudra surtout, de la part des initiatrices, beaucoup de prudence et de tact : elles devront se mettre sous la direction d'une personne d'expérience dont l'esprit pondéré et la compétence seront la meilleure des garanties.
Nous connaissons, à Paris et en province, des essais de ce genre qui sont un curieux signe des temps. Aussi avons-nous demandé à deux des membres de
1. Les femmes tiennent une place fort honorable dans le développement des Jardins ouvriers. Cf. Bulletin de la Ligne du coiti de terre et du Foyer, notamment les n" de décembre 1904 et janvier 1903. Cf. également le très intéressant rapport de M"* Changeux (de Reims) sur le rôle social des femmes dans l'œuvre des Jardins ouvriers {Compte rendu du f " Congrès Jeanne d'Arc, p. 109).
ces cercles féminins d'études d'avoir Tamabililé de nous donner quelques notes sur le but de leurs réunions et sur la méthode de travail. Nous reproduisons intégralement ces deux rapports qui laissent entrevoir un intéressant mouvement d idées, une touchante bonne volonté et le désir de s'instruire dans la vérité :
La nécessité, maintes fois constatée, d'être sérieusement instruites de la religion et même, un peu, des questions sociales, les recommandations faites aux jeunes filles dans les retraites, dans les revues et dans les livres d'éducation, d'autre part, la difficulté de se ménager dans la vie toujours remplie, des loisirs suffisants pour entreprendre ces études sérieuses d'une façon suivie, le peu de fruits durables que laisse un travail passif comme l'audition d'une conférence, et même la lecture d'ouvrages de valeur, tout cela nous décida à entreprendre un travail personnel, qui nous forcerait, chaque semaine, non plus seulement à lire, mais à étudier une question donnée dans un certain nombre d'ouvrage désignés, de façon à être en état de présenter à nos comi)agnes ce que nous savons du sujet choisi.
Quelle que soit l'œuvre sociale à laquelle nous nous dévouerons, ces études sont nécessaires; il est nécessaire aussi qu'elles soient assez approfondies et mûries, pour que nous en gardions les grandes lignes bien nettes en notre esprit. C'est pourquoi nous écrivons le résultat de nos études, et après qu'il a été agréé de nos compagnes, et complété par leurs propres recherches, nous le transcrivons sur un cahier qui peut être consulté par chacune de nous.
La grande difficulté, pour des jeunes filles, c'est la nouveauté de la chose. Il ne faut pas que nous ébruitions ce que nous faisons : cela nous ferait du tort ! Nos parents tolèrent que nous étudiions à condition que nul n'en sache rien. Que penserait-onde nous? Qu'en dirait-on?
De là vient que nous ne savons comment résoudre une grande difficulté : celle du conseiller directeur qui existe dans tous les cercles d'études de jeunes gens.
D'abord, qui peut remplir ce rôle dans un cercle de jeunes filles?
Une religieuse sécularisée... une dame ou demoiselle pro fesseur, très instruite de la religion...
En tous cas, ce serait tout de suite donner une certaine organisation à notre petit cercle que l'on tient à considérer comme une simple réunion de jeunes filles.
Si les groupes semblables au nôtre se multipliaient, s'ils réunissaient dans chaque quartier les jeunes filles les plus estimées et qui donnent le meilleur exemple, peut-être même celles qu'un petit amour-propre bienfaisant pousse à imiter les premières, alors, cela ne serait plus nouveau, cela deviendrait permis et notre cercle pourrait se manifester au grand jour, faire des recrues et être guidé par une personne compétente.
Voici maintenant le second rapport qui nous a été très aimablement communiqué : on y trouvera particulièrement noté le besoin auquel peuvent répondre ces réunions d'études pour des jeunes filles qui s'adonnent à l'apostolat des patronages :
Le but de ces réunions est d'étudier à plusieurs la même question dans différents ouvrages et de nous communiquer ensuite les résultats de notre travail. Seule, on se trouve entraînée parle courant des occupations et l'on remet très facilement ses études au lendemain.
Nous rencontrons une grande difficulté pour nous réunir. Nos parents craignent que nous nous fassions du tort et que nous ne puissions pas ensuite nous marier ^ Nous sommes donc obligées d'étudier deux à deux. Nous sommes quatre à collaborer réellement aux études et trois qui nous écoutent et nous suivent un peu. Nos réunions sont à jour et heure fixes. Pour le moment une heure nous suffit.
Un petit cercle, si petit soit-il, aurait besoin d'une personne compétente pour le diriger. Et, pour cela, nous ne savons à qui nous adresser.
Nous avons reconnu ces études comme indispensables,
1. Nous pouvons rassurer nos lectrices : depuis que nous avons reçu ces quelques lignes, une des jeunes filles du groupe a très heureusement démontre combien de pareilles craintes étaient mal fondées.
afîn de pouvoir suivre, au sein de nos familles ou dans les ; r les questions religieuses ou sociales qui très
. viennent dans la conversation et ne sont pas
toujours jugées à la lumière de la religion.
Nous voudrions arriver à ce que nos grandes jeunes filles des patronages étudient un peu et forment entre elles, le dimanche, de ces genres de petites réunions. Mais, pour cela, il leur faudrait une direction et nous ne sommes pas encore capables de la leur donner.
C'est enétudiantque nous arriverons à connaître la vérité etau besoin, si l'occasion se présente, à la répandre au grand jour.
Toutes, nous nous occupons de patronage et bien souvent tl nous est arrivé de nous trouver embarrassées pour répondre à une question que nous faisait une enfant.
Nous nous sommes mises à l'étude au mois de juin. Une semaine, nous étudions une question religieuse et, la semaine suivante, une question sociale.
Les vacances ont arrêté nos occupations journalières; mais elles n'ont cependant pas été perdues, car chacune de nous a fait un petit compte rendu sur le genre de vie sociale que l'on menait dans le pays choisi pour la villégiature. En outre un livre touchant les études sociales ou religieuses devait également être commenté au retour. La première semaine doctobre, les études entrepris leur cours et c'est toujours avec la même ardeur que nous les continuons.
Dans ces notes, dun si vif intérêt, on voit que les jeunes filles qui se réunissent pour étudier en commun, regrettent de n'avoir auprès d'elles aucune personne particulièrement compétente : c'est là, en effet, le côté défectueux de leurs organisations, mais il ne serait peutêtre pas très diflicile d y remédier.
Ce défaut n'existe pas au Rayon qui s'est constitué, à l'automne de 1904, dans une ville de l'est de la France.
Le Rayon est la réunion de groupes intimes de jeunes filles, déjeunes femmes, qui ont senti la néces-
site de grouper leurs efforts « afin de s'aider mutuellement à mieux remplir leurs devoirs de chrétiennes, ainsi que leur rôle dans la société ». L'idée en fut conçue par une âme généreuse que ses occupations professionnelles mettaient en rapports fréquents avec des membres de la classe populaire. Désolée de la condition des ouvrières qui travaillent dans les ateliers, de risolement et des dangers dans lesquels se trouvent toujours celles qui veulent y garder leur foi et leur vertu, elle chercha à en grouper quelques-unes, à les retremper dans un milieu catholique, à développer en elles la conception d'un idéal supérieur, à les fortifier par une chaude fraternité et à faire d'elles des artisans de relèvement moral pour leurs compagnes de travail. Elle en parla à une personne en relations surtout avec des jeunes filles de condition aisée, et celle-ci, jugeant ces idées fécondes, les réalisa immédiatement avec quelques amies. Enfin, un groupe semblable se forma bientôt parmi les jeunes employées des magasins.
Ce développement du Rayon rendit nécessaire une organisation qui utilisât tous les dévouements et ne laissât en arrière aucune bonne volonté. Voici, d'après une étude qui nous est gracieusement communiquée, le système qui a été adopté :
Différents groupes sont formés. Chaque groupe est homogène, se recrutant dans le même milieu. Chaque groupe ne comprend pas plus de huit à dix membres. Il faut, en effet, qu'une entière intimité y règne, ainsi qu'un esprit de bonne camaraderie. Il faut que chaque membre apporte son contingent effectif d'efforts et de lumière. Et cela ne se rencontrerait pas en des réunions plus nombreuses.
A la tête de chaque groupe est une directrice, prise dans le groupe même, par conséquent très au courant des besoins, des désirs et des aptitudes des membres de son
ROLE SOCIAL DES FhMMKS DE CONDITION AISÉE. 267
groupe. On lui demande un cœur plus chaud, une intelligence plus large et plus ouverte, un dévouement toujours pr<^t, une piété solide, un profond amour de Dieu et du prochain.
... Pour unifier l'action, garder au Rayon son esprit d'origine parmi des groupes très indépendants dans le développement de leur vie intérieure, un conseil, composé des directrices de groupe, se réunit une fois par mois. Là sont traitées toutes les questions qui intéressent le développement du Hayon, discutée l'admission des nouveaux membres, car de solides vertus sont nécessaires pour se donner au service du bien dans le Hayon; abordés enfin certains problèmes de la vie religieuse et sociale, auxquels les jeunes filles mêmes ne peuvent rester étrangères.
Un ecclésiastique dévoué veut bien prêter au Hayon son concours, sa science et son autorité, pour y maintenir l'intégrité de la saine doctrine catholique, l'orienter, sans lui laisser oublier son esprit, vers le but qu'il s'est proposé.
Mais quel est donc l'esprit du Rayon ? Il est essentiellement apostolique : les adhérentes de ces groupes doivent « se rendre compte qu'il y a un grand travail a faire dans notre société française » et que la femme est appelée à coopérer à ce chrétien labeur.
... Il faut qu'une jeune fille du Hayon sache que « toute créature humaine, ayant reçu de Dieu un rayon quelconque de vie ou de force, ou de jeunesse, ou la science ou la foi, ou tout autre don de la grâce, ou même seulement l'or et l'argent, ne doit pas mettre ce rayon sous le boisseau, l'enfermer en elle-même, mais qu'elle doit le transmettre autour d'elle, pour le multiplier >.
EHe doit savoir encore que personne ne peut sauver ou perdre son àme seule ; que toute pensée, parole ou action, a une répercussion dans le monde, et que chacun, dans une certaine mesure, est responsable du salut de ses frères.
Que trop souvent, dans certains milieux, le manque de réflexion, l'oisiveté et l'égoïsme de la vie, d'où l'on voudrait enlever toute épine, frappent de stérilité nombre d'exis-
tences de femmes et sont la cause d'un excès de travail et de souffrances pour d'autres.
Elle croit que, pour faire l'œuvre du Christ, il faut d'abord établir en soi le règne de Dieu, être disciple avant d'être apôtre, s'enrichir soi-même avant de donner, apprendre à se dévouer, à s'oublier avant de le conseiller à autrui.
Ayant donc puisé à la source de vie, elle va aux âmes qui n'ont pas pu s'y abreuver par elles-mêmes, cherchant autour d'elle les faiblesses qu'elle peut soutenir, les courages qu'elle peut relever, les souffrances qu'elle peut adoucir.
Dans cette œuvre d'amour, elle ne saurait avoir, pour celles qui travaillent avec elle et s'unissent à elle d'efforts et de prières, des sentiments qui ne soient ceux d'une amitié cordiale qui ne tient pas compte des distances sociales et ne voit, dans chaque âme, qu'une sœur dans le Christ, inspirateur de leur dévouement commun.
C'est là un admirable idéal d'existence chrétienne. En vue de le réaliser, tout au moins en quelques-unes de ses parties, les membres du Rayon cherchent à développer en elles une puissante vie intérieure. Pour aider à ce développement intime, elles ont recours au travail en commun.
Voici l'ordre du jour d'une de leurs réunions :
Courte prière ;
Petite méditation sur un sujet religieux très pratique, dans laquelle chacune des jeunes filles du groupe énonce tout haut ses réflexions personnelles;
Compte rendu par chacune de ce qu'elle aura pu faire depuis la dernière réunion comme apostolat d'œuvres, de paroles, d'exemples même ;
Exposé à tour de rôle par l'une d'elles d'une question, soit d'après l'étude même des faits qu'elle aura pu observer autour d'elle, et discussion de ce rapport par toutes les jeunes filles présentes;
Lecture de passages particulièrement intéressants notés au cours des lectures faites en particulier;
Enfin prière, pour que la pensée de Dieu inspire, du commencement à la fin, toute action du Rayon.
Ce programme unit donc étroitement la prière, la méditation et l'étude. On remarquera la très heureuse utilisation qui y est faite des lectures et des observations personnelles. Mais, comme toute chobe nouvelle, le Hat/on a suscité des critiques et des objections. Le rapport que nous avons sous les yeux y r<''pond de fa(;on fort précise : nous voudrions rapporter trois de ces réponses d'un intérêt général.
On a dit d'abord que cette œuvre de formation intellectuelle, ces études reliîrieuses et sociales, dépasseraient la capacité des jeunes filles auxquelles on veut s'adresser.
A quoi l'on répondra : il se peut qu'il en soit ainsi actuellement, mais si les jeunes filles n'ont pas toute la force intellectuelle qu'on pourrait souhaiter, c'est justement par l'étude qu'on doit la développer; — les études seront progressives; — elles seront plus ou moins poussées selon les groupes et la capacité de celles qui en font partie; — enfin, on se trompe souvent sur l'intelligence des jeunes filles de la classe ouvrière, les jugeant par les familles nécessiteuses que la charité nous fait connaître, et qui, parfois, sont, il est vrai, intellectuellement comme matériellement déshéritées.
Seconde objection, seconde réplique :
On a dit encore que ces études religieuses seraient dangereuses pour des jeunes filles, qu'elles pourraient les conduire à l'erreur.
Mais ces études ne seront pas abandonnées au hasard ; elles se feront dans des livres sûrs, elles seront dirigées par les directrices de groupe, assistées des conseils de prêtres éclairés.
Ce ne sont pas, d'ailleurs, ces études qui mettront les jeunes filles du Hayon en contact avec l'erreur.
L'erreur les guette toutes et partout : les unes, dans l'atelier où l'on tourne en ridicule la religion, dans le journal et dans le livre qu'on lit chez soi ; les autres, dans les causeries de salon, dans les discussions de famille, dans
les revues et dans les livres. Les études du Rayon ne seront pas une aide pour l'erreur. Elle seront contre elle un secours.
Enfin, on a émis des craintes au sujet de l'examen des questions sociales, fait en commun par ces jeunes filles : n"allait-on pas susciter, dans Tâme des ouvrières, l'esprit de division et de haine? La réponse nous paraît péremptoire :
... Ne sait-on pas qu'à leurs ateliers, que dans leur famille, que dans toutes les réunions où elles se trouveront, les jeunes ouvrières entendront les récriminations contre notre état social? Ce n'est pas dans les réunions du Rayon qu'elles les apprendront. On ne cherchera pas, il est vrai, à leur dissimuler des misères souvent trop réelles, et des abus souvent trop incontestables. Mais on les mettra en garde contre les utopies qu'on leur présente comme des remèdes, et on les orientera d'une manière éclairée vers ces œuvres sociales, mutualités, caisses de prêts, coopératives et autres, ressources pratiques et immédiates qui permettent d'améliorer déjà la condition des travailleurs.
Et ces études sociales n'auront-elles pas le plus grand intérêt quand, s'adressant aux jeunes filles plus riches, elles les prépareront à prêter à ces œuvres leurs concours, et leur feront prendre conscience des responsabilités de leur classe dans l'organisation défectueuse du travail.
On le voit donc, et autant qu'on en peut juger par Tétude dont nous avons cité de larges extraits, les groupes du Rayon sont des centres de vie religieuse, intellectuelle et sociale : nous sommes certain que, parmi leurs membres, doivent se recruter les membres les plus agissants des œuvres féminines de la ville. Il y a là un exemple qui sera probablement suivi en plus d'un endroit. Ces organisations dont nous constatons les éclosions spontanées, répondent à un besoin, mais elles exigent de la part des initiatrices beaucoup d'intelligence et de dévouement : il ne faut pas que quel-
quos imprudentes exagérations viennent faire dévier ou même échouer ces groupements qui, bien compris et dirigés, peuvent avoir les plus heureux résultats.
A côté de ces groupements, nous devons donner une large place à une autre organisation féminine qui se propose également un but d'éducation et de formation sociale : avec un caractère quelque peu différent, le Foyer n'en est pas moins une excellente école pratique de la vie pour les jeunes filles de la société élégante et riche.
Il fut institué à Paris \ il y a quatre ans, sur l'initiative do M'"" Thome. La fondatrice, suivant la spirituelle remarque de M. Edouard Trogan^, est « une femme qui a le courage de penser et de dire que les jeunes filles et les jeunes femmes du monde n'ont pas la science infuse, qu'elles ont besoin d'apprendre avant d'agir, et donc qu'elles doivent apprendre, puisqu'avant tout il faut qu'elles agissent, le calme nirvana des châtelaines de légendes ou des bourgeoises de manoir «Hant à jamais aboli ».
Au Foijer, on enseigne tout ce qui d'une jeune fille pourra faire, plus tard, non seulement une bonne maîtresse de maison, mais aussi une mère et une femme d'œuvres, connaissant à fond son « métier » de mère et d'apôtre. Donc, il y a des cours et des leçons pratiques de cuisine, de couture, de modes, de coupe, de tapisserie, de tenue de maison, mais aussi d'hygiène, de médecine, de pansements et de soins aux malades. A