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COUVENTS ET DENTELLE

I. Leçon de choses. — La crise dentellière en Belgique. — Un organe de conservation et de relèvement: les couvents.— II. Les congrégations belges et l'enseignement professionnel de la dentelle. — Organisation d'une école dentellière congréganiste. — L'école gardienne. — A quel âge est-on élève dentellière? — Huit années de formation pour devenir une bonne ouvrière en • malines ». — L'enquête de M. Verhaegcn dans les ouvroirs. — La fréquentation de l'école dentellière est-elle gratuite? — III. Rôle économique des couvents dans l'industrie dentellière. — Le maintien des prix. — Une industrie d'art et un gagne-pain féminin conservés grâce aux congrrégations.

Au chapitre précédent, nous avons examiné la crise que subit en France l'industrie de la dentelle à la main et nous avons indiqué les remèdes que Ton s'efforce d'y apporter. En Belgique, cette même industrie traverse une crise analogue, mais chez nos voisins quelques congrégations sont en train de relever cette profession féminine et rurale. Il peut y avoir là une leçon qui, par ce temps de proscription, ne manquera pas d'opportunité.

Pour cette leçon, M. Pierre Verhaegen nous donne les éléments et documents indispensables : il a publié,

en effet, dans l'excellente Rei^ue sociale catholique de Belgique, une étude fort détaillée et très intéressante consacrée aux Écoles dentellières ^ . Cette étude s'appuie sur une enquête minutieuse et il n'est pas une des affirmations du sociologue belge qui nait été vérifiée par lui, auprès des intéressés.

Je rappelle d'abord deux chiffres qui suffisent à montrer la gravité de la crise dentellière en Belgique.

Vers le milieu duxix^ siècle, il y avait chez nos voisins environ 150.000 ouvrières dentellières : en 1896, d'après le Recensement général des industries à domicile, ce chiffre était tombé à 47.500 et l'on est d'accord pour estimer que ce chiffre ne s'est pas accru depuis lors.

Mais tandis que le nombre des ouvrières diminue, celui des fabricants se maintient et celui des facteurs (intermédiaires entre le fabricant-vendeur et les ouvrières) augmente sensiblement. « Seulement, dit M. Verhaegen, plusieurs de nos plus belles dentelles sont presque perdues; le niveau artistique de presque toutes est tombé bien au-dessous de ce qu"il était autrefois; bref, la plus esthétique de nos industries nationales et la plus éminemment familiale, est menacée d'une ruine prochaine. »

La situation est-elle donc désespérée?

M. Verhaegen ne le pense pas. Et, de son opinion optimiste, il donne plusieurs raisons.

Parmi les éléments de conservation et de relèvement, il insiste sur les congrégations de femmes qui ont assuré l'enseignement professionnel de l'industrie dentellière, « On peut beaucoup attendre, dit-il, pour la conserva-

l.Cf. Revue sociale catholique, i" décembre 1902. M. Pierre Verhaegen a publié dans les documents du ministère du travail de Belgique, une enquête détaillée sur l'industrie dentellière.

tion de cette industrie et, peut-ôtre, pour son relèvement, d'un organe dont le rôle est devenu particulièrement important : nous avons nommé les couvents de ft-mmes qui dirigent des écoles dentellières. Ce son principalement les couvents rpii recrutent les ouvrières dentellières; ce sont eux qui enseignent aux filles des cultivateurs flamands la fabrication de la dentelle, eux qui perpétuent la tradition de cet art exquis. Sans les écoles dentellières congréganisles, la dentelle n'existerait plus en Belgique. » Il n'est donc pas sans intérêt d'examiner comment les couvents ont organisé l'enseii;nement professionnel et, de plus, comment ils servent parfois d'intermédiaires entre les fabricants, d'une part, et les élèves et les ouvriers, de l'autre.

Il existe en Belgique environ 160 écoles pour l'enseignement de la dentelle; elles sont localisées surtout dans les deux Flandres, et plus des trois quarts de ces écoles sont dirigées par des couvents de femmes.

Presque toutes les écoles dentellières tenues par des religieuses ont été fondées durant la première moitié du xix^ siècle. Vers 1840, le paupérisme commençait à désoler les Flandres : la dentelle était surtout pratiquée par des femmes âgées et l'apprentissage ne se faisait plus que dans de très regrettables conditions. Les curés des paroisses rurales s'émurent de cette situation et appelèrent des religieuses pour fonder des écoles dentellières. « Cet appel fut entendu et il ne tarda pas à porter des fruits. Bien que la dentelle eût depuis longtemps cessé d'être l'apanage des couvents, elle était encore connue d'un bon nombre de religieuses, an-

m INITIATIVES FÉMININES.

ciennes dentellières; dans les congrégations où personne ne pratiquait la dentelle, on fit venir des ouvrières expertes, qui l'enseignèrent aux enfants, et parmi ces élèves on recruta plus tard des religieuses, qui devinrent maîtresses à leur tour. » Depuis cette époque, le nombre des écoles dentellières a diminué; ce sont cependant les couvents qui ont le mieux résisté à la crise terrible qui a frappé presque tous les genres de dentelles au cours de ces dernières années.

Les écoles dentellières congréganistes se composent presque toujours d'une école gardienne, à laquelle sont adjointes une ou plusieurs classes de dentelles. Le personnel qui les fréquente ne comprend que des jeunes filles. Celles-ci sont admises fort jeunes à l'école gardienne, généralement dès l'âge de six ou sept ans. Plus tard, elles passeront à l'ouvroir où se fabrique la dentelle et elles y resteront jusqu'à l'âge de dix-huit ou vingt ans, voire même jusqu'au moment de leur mariage ^

Il est assez malaisé d'indiquer d'une façon précise l'âge d'admission à titre d'élè^^e dentellièi-e. En effet, comme le fait remarquer justement M. Verhaegen, les fillettes qui entrent toutes jeunes à l'école ne font pas de dentelle dans les débuts ; quelques-unes même n'en feront jamais si leurs parents les destinent à autre chose. Ces enfants reçoivent toutes une instruction élémentaire. C'est vers làge de huit ou neuf ans que se manifeste chez ces fillettes la vocation de dentellière. Elles sont nées à côté d'un carreau ; elles ont toujours vu leur mère courbée sur ses fuseaux, et souvent elles ont appris les premiers éléments de la dentelle avant d'arriver à

1. Dans quelques écoles, on conserve aussi longtemps qu'elles le désirent celles qui ont • coiffé sainte Catherine >, pourvu qu'elles jouissent d'une réputation irrc^irachable

Técole; puis elles voudraient tant ressembler aux grandes, à celles qui font retentir l'ouvroir du clic-clac de leurs fuseaux. Les parents les entretiennent dans ces bonnes dispositions, et assez souvent, dès 1 âge de neuf ou dix ans, Jamais avanty la petite écolière est admise par les religieuses à fréquenter Touvroir pendant deux ou trois heures par jour, juscju'à sa première communion. L'âge de douze ans est, en règle générale, l'âge auquel les enfants commencent à s'occuper régulièrement à faire de la dentelle.

La dur«''o de l'apprentissage varie avec le genre de dentelle que Ton veut apprendre à fabriquer.

Les ouvrières qui font les Ijelles dentelles aux fuseaux doivent apprendre leur métier très jeunes pour ac({uérir Tagilité des doigts et pour pouvoir aborder, pendant le temps de leur apprentissage, toutes les difTicultés du métier. L'apprentissage de la fine valenciennes dure de 5 à 6 ans ; la formation dune bonne ouvrière en malines prend de 6 à 8 ans et demande un travail assidu. D'après plusieurs directrices de couvents, Tàge de 9 ou 10 ans est la dernière limite pour l'entrée en apprentissage d'une bonne ouvrière en dentelle aux fuseaux, et les enfants qui commencent à apprendre après cet âge n'ont jamais le mécanisme indispensable pour une production normale.

Au cours de son enquête, ^L Verhaegen a pu visiter de très nombreuses écoles dentellières et il est intéressant de noter ses observations, d'autant qu'elles semblent avoir été faites sans parti pris d'admiration, mais dans un sincère esprit d'impartialité.

Voici donc le résumé de ces observations : « Les locaux des écoles congréganistes sont vastes, bien aérés et largement éclairés. Le mode de chauffage employé y est le plus souvent sain ; il fait, presque partout, respirable dans les salles de classe et il règne

entre leurs murs blancs une atmosphère de propreté et de gaieté. Dans aucun des ouvroirs que j'ai visités, déclare M. Verhaegen, il ne m'a pas paru que les enfants fussent abruties ou étiolées par un travail trop prolongé. Leurs récréations qu'elles prennent, deux ou trois fois par jour, dans la cour de l'école, sont joyeuses et bruyantes ; à l'ouvroir, elles travaillent avec ardeur, mais n'en sont pas moins éveillées, rieuses et bavardes. C'étaient partout des sourires malicieux qui m'accueillaient lors de mon entrée et, pour un instant, la rumeur des fuseaux entrechoqués s'arrêtait, le bruit des babillages et des rires cessait pour faire place aux chuchotements curieux, et les enfants se levaient en rangs, mues comme par un ressort. Cependant, du fond de la salle, assise sur une petite estrade, avec, devant elle, un carreau chargé de belle dentelle, la sœur maîtresse de classe a fait un signe, et le travail reprend en cadence, accompagné d'un chant religieux ou patriotique. Je circule entre les rangs des élèves, j'examine les travaux des grandes, des petites. Quelques-unes sont enchantées de me montrer ce qu'elles ont fait ; d'autres paraissent sedéfier, mais se décident cependant à ouvrir leur carreau pour m'exhiber leur travail ; au fond, elles ne demandent pas mieux et sont très fîères de leur dentelle. Je les questionne sur leurs salaires et elles me répondent sans hésiter. Dans quelques couvents, chaque élève a un livret à son nom, où sont inscrits les gains réalisés par pièce ou par semaine. Le livre des ouvrières, généralement bien tenu et déposé sur une table, à côté de la maîtresse de l'ouvroir, permet de contrôler l'exactitude des sommes inscrites sur les livrets. »

La fréquentation de l'école dentellière est-elle gratuite? Elle l'est en fait, seulement le couvent livre le fil aux élèves avec un léger bénéfice et prélève de 5 à

10 pour 100 sur le prix payé par le fabricant pour la dentelle des élèves. Pourtant, dans certaines écoles, le couvent ne perçoit rien et remet aux élèves le produit entier de leur travail; c'est le cas notamment dans une des écoles de Bruges où la congrégation est payée par un comité scolaire.

La rémunération touchée par les couvents sur les salaires des élèves est d'ailleurs fort légitime. La supérieure d'une de ces maisons écrivait, en effet, à ^L P. Verhaegen : « L'enseignement primaire et, plus tard, renseignement de la dentelle sont donnés gratuitement par nos Sœurs. Cependant, celles-ci croient pouvoir prélever quelque chose sur le salaire des enfants qui leur sont confiées, et elles le font pour les raisons suivantes. D'abord, elles préparent pour les élèves les patrons des dentelles commandées par les fabricants ; elles travaillent elles-mêmes avec les élèves, améliorant ou achevant leur ouvrage. Elles ont ensuite des frais de voyage, de correspondance et d'expédition; elles paient leurs ouvrières à Tavance, et, parfois, ne réussissent pas à écouler la dentelle déjà payée. Enfin, elles mettent à leur disposition de vastes locaux qui doivent être entretenus et chauffés ; parfois elles doivent payer un loyer assez élevé ou amortir le capital d'achat de leur immeuble. » Telles sont les principales raisons qui expliquent et justitient la légère rémunération prélevée par les couvents.

Les congrégations ne rendent pas seulement service à la population flamande en distribuant aux jeunes lilles l'enseignement professionnel de l'industrie dentellière. Elles sont, de plus, des intermédiaires entre les fabri-

cants et un certain nombre de travailleuses : leur fonction économique n'est, de ce chef, pas moins importante que leur fonction enseignante.

Les ouvrières qui, étant enfants, ont appris la dentelle au couvent, continuent d'avoir confiance dans la direction de l'école, et elles continuent d'aller à l'ouvroir congréganiste.

Elles y trouvent d'ailleurs un avantage réel. Le couvent paie, en général, mieux que le « facteur », car si le salaire quotidien n'est pas plus élevé, la journée de travail est, par contre, moins longue. De plus, la congrégation paie régulièrement, toujours en argent; enfin la maîtresse entretient avec les ouvrières des relations plus cordiales et plus suivies que les facteurs. Aussi an^ive-t-il que ceux-ci sont forcés d'augmenter le chiffre de la rémunération pour ne pas rester au-dessous de ce que donne le couçent. Il y a là un fait économique que nous signalons à ceux qui reprochent aux ateliers congréganistes de toujours faire baisser le salaire des ouvrières. Nous signalons également ce fait à ceux qui ont la charge de quelqu'un de ces ateliers pour démontrer une fois de plus qu'il est possible de trouver des commandes pour les ouvroirs tout en maintenant les prix à un taux normal.

Mais, pour être exact, nous devons reconnaître qu'il arrive parfois que les ouvrières des couvents sont un peu moins payées que celles travaillant pour les facteurs.

Cela provient de ce qu'on fabrique, dans ces maisons religieuses, une dentelle très fine et d'une vente peu courante, tandis que les facteurs font faire une dentelle moins soignée, mais d'un placement plus facile.

On a peine à se figurer, dit M. Verhaegen, que la belle dentelle bien faite rapporte moins aux ouvrières

que la dentelle commune et grossièrement travaillée. C'est une chose très regrettable assurément, mais dont on ne saurait rendre responsables lescongrégations. « Si la belle dentelle paie mal, la faute en est aux grands fabricants qui en donnent des prix trop bas, aux petits fabricants et aux facteurs qui encombrent le marché d'articles ordinaires. A tous les points de vue, estime l'écrivain belge, on ne peut que louer les couvents de maintenir le mieux possible, parmi leurs ouvrières, les traditions de la dentelle artistique. Indépendamment des considérations d'ordre esthétique qui font désirer qu'il en soit ainsi, il est certain que l'avenir de notre commerce de dentelle et l'espoir de conserver cette industrie dans le pays sont basés sur la beauté de la fabrication. L'encombrement du marché par la dentelle à la main de qualité inférieure et facilement imitable par la machine est un des côtés aigus de la crise qui sévit actuellement, et les couvents rendent un grand service à l'industrie dentellière en s'attachant plutôt à fabriquer des articles de luxe ^ » Tous les ateliers congréganistes, il est vrai, ne fabriquent pas de tels articles : il en est où l'on a cru devoir se mettre à enseigner et à produire la dentelle ordinaire. Mais ces ateliers forment une petite minorité.

Ainsi donc, de l'étude, très consciencieuse et nourrie de laits, de M. Pierre Verhaegen, il ressort qu'en

1. C'est surtout dans la fabrication des dentelles faites en plusieurs morceaux, destinés a être réunis ou appliqués sur tulle, que les couvents l'emportent de loin sur les lacteurs. Les fabricants s'adressent à eux de préférence pour l'exécution des articles tins et des pièces importantes. Pour ces pièces, en effet, l'unité dans la confection des divers morceaux est indispensable. Or, nulle part cette unité n'est mieux réalisée (|ue dans les écoles dentellières, ou les ouvrières tra\aillenl ensemble, s^us une même direction, à un ouvrage qui a été réparti entre elles d'après leurs aptitudes et leurs lavons de lra\ ailler. Cf. Vei liaei;en, op. cit., p. A'J.

Belgique les congrégations ont rendu aux populations flamandes le double service d'avoir sauvé jadis et de maintenir aujourd'hui une industrie essentiellement féminine et familiale : presque gratuitement, les couvents enseignent aux jeunes filles un métier qui leur permet de gagner leur vie et, de plus, en bien des cas, ces mêmes couvents empêchent les « facteurs » de faire baisser démesurément les salaires.

On demande quelquefois ironiquement à quoi servent les congrégations. A cette question, on pourrait faire une réponse partielle en montrant le rôle éducateur et économique des couvents féminins de Belgique.

On pourrait ajouter que ces mêmes congrégations rendent à nos voisins un service non moins important : elles perpétuent chez eux un art essentiellement national.

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