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LA QUESTION DU « SIXIEME ETAGE

I. Révolution ou Évolution? — Efforts minuscules et inaperçus, mais efficaces. — Chacun de nous influe sur les autres. — 11. Un exemple. — L'enquête de M. Béchaux sur le logement des domestiques à Paris. — Constatations d'un architecte. — Comment se ferment les chambres des domestiques femmes. — Une réunion de la Société française des habitations à bon marché. — L'ascension du Righi et l'ascension du sixième étage. — Ce que l'on peut faire et ce que Ton a fait. — La leçon de Donatienne.

Il est parfois des catholiques qui, à l'exemple de certains collectivistes, attendent la rénovation sociale uniquement d'un « chambardement » universel : ils ne songent pas que le progrès est chose lente, résultant d'une infinité de minuscules efforts — et bien rarement d'un brusque et subit mouvement. Ce sont ces minuscules efforts, inaperçus le plus souvent, qui préparent, en général, les révolutions dont la soudaineté n'est qu'apparente ; les historiens ne s'y trompent pas — et ils éprouvent une véritable jouissance à démêler les causes lointaines et cachées de ces événements que le populaire attribue presque toujours à l'action de quelques puissantes individualités. Mais dans la société — tout comme dans la nature — les

infiniment petits ont un rôle primordial. Et il n'est pas un acte du dernier denlre nous qui puisse être indifférent.

Ce fait, M. Georges Goyau l'a mis en éclatante lumière dans une des pages les plus profondes qu'il ait écrites: • Qui que nous soyons et où que nous soyons, déclare lauteur d\{utour du catholicisme social *, nous pouvons toujours exercer une action : c'est une vérité dont on sera convaincu si l'on acquiert une juste idée de ce qu'est la vie sociale. On ne se demandera plus dès lors : « Perdu dans la foule, que puis-je faire? » et l'on ne reprochera plus d'être des présomptueux ou des naïfs, à ceux qui veulent ici-bas, pour Dieu et pour le prochain, se créer une besogne. Forcément, au lieu d'clre des accidents isolés et d'expirer sans clTet, nos actes s'intercalent dans le courant de la vie commune; tout homme vivant parmi ses semblables est un spectacle, et généralement un spectacle est un t'xemple; nécessairement, que nous le veuillons ou non, par le fait même que l'homme est un être social et qu il est entouré d autres hommes, nous agissons sur autrui; c'est donc la réalité même qui nous interdit de poser cette question : « Faut-il agir ou ne pas agir? »

« D'une saine façon, ajoute M. Goyau, voici les termes où doit se ramener le débat : faut-il étudier, dessiner, concerter et systématiser notre action; ou faut-il nous laisser vivre, abandonner à la force des choses le soin de tirer les effets de ses diverses actions?...Préciser ainsi la question, c'est, pour un catholique, la résoudre. Eclairé par cet altruisme dont M'.vaiigile est la plus parfaite expression doctrinale et dont lEglise romaine est la plus parfaite organisation concrète, le catholique ne doit jamais oublier ce mé-

1. Autour du catholicisme social, G. Goyau (Perrin, éditeor), p. 86

canisme de répercussions complexes qui est comme le moteur de la vie sociale, et qui fait que chacun de nous influe sur tous et tous sur chacun... Ici-bas d'ailleurs, nous ne pouvons mesurer d'une façon certaine tout le bien ou tout le mal que nous faisons; parmi les conséquences de notre conduite, nombreuses sont celles qui nous échappent; sans le savoir, nous sommes des bienfaiteurs ou des objets de scandale pour des hommes que nous ignorons ; la portée complète de notre vie n'est connue que de Dieu; seul, il peut entrevoir et seul il peut évaluer le grand nombre de résultats auxquels nous n'avons pas eu conscience de collaborer directement, et qui pourtant, sans l'intervention du petit atome que nous sommes, n'auraient point émergé de la confuse mêlée des choses possibles. »

— D'accord, direz-vous peut-être, mais où voulezvous donc en venir ?

— Uniquement à cette constatation, que trop souvent, nous n'accomplissons point tel ou tel acte, insignifiant en lui-même, mais excellent dans son principe, sous prétexte que cela ne servirait à rien, que les choses n'en seraient nullement changées — et que, dès lors, ajoutons-nous in petto, il est inutile de prendre pareille peine inefficace. Et, satisfaits de ce raisonnement qui tranquillise notre conscience et ne violente pas notre paresse, nous continuons notre petit train-train de vie.

Prenons un exemple.

Voici la question du logement des domestiques. Elle est d'actualité. Un écrivain catholique, sociologue des plus distingués et des plus écoutés, vient de la

poser : M. A. Béchaux a entrepris, en effet, avec quelques amis une rnquète sur la la^on dont les serviteurs sont logés dans nos habitations parisiennes.

Dans la Réforme sociale* ^ il rapportait dernièrement les conclusions auxquelles ils étaient arrivés : nous tenons à faire connaître ces conclusions parce qu'elles donnent à penser et qu'elles devraient être le point de départ d'une énergique action.

a Dans rimm?nse majorité des maisons parisiennes, remarque M. IJéchaux, linsécurité est le trait caractéristique du sixième étage. Celui-ci est partagé en chambres mansardées, dont les unes ont vue sur la rue, les autres sur la cour et dont d autres, en plus grand nombre, reçoivent Tair et le jour par des ouvertures en tabatières pratiquées dans le toit. On compte 10, 30, 40, 50, 80 chambres, suivant l'importance de l'immeuble. L'enquête a fait constater que ces chambres sont dotées presque partout de serrures uniformes et que les clefs sont les mêmes; si les serrures sont différentes, le moindre passe-partout les ouvre facilement. »

Cette insécurité a produit une telle insouciance qu'un architecte écrivait : « En visitant un vaste immeuble construit par moi et que je devais réparer, j'ai remarqué que les verrous et les serrures des portes avaient été dévissés dans tontes les chambres habitées par des femmes. » « Le lecteur, ajoute ^L Béchaux, devine, sans qu'il soit nécessaire de la décrire, la vie scandaleuse qu'explique la promiscuité d'une jeunesse libertine. Comment la femme, la jeune fille, isolée, sans appui, résistera-t-elle aux séductions, aux intrigues et même à la force? L'enquête a démontré le défaut absolu de toute surveillance dans l'étage réservé aux

f . Cf. Réforme sociale, i" juin 1003, p. 906.

domestiques et la difficulté pour la femme de protéger sa chambre contre les visites diurnes et nocturnes. Comment, du reste, ferait-elle aboutir les réclamations et les plaintes qu'elle est en droit de formuler? »

Ce rapport de M. Béchaux, dont nous venons d'indiquer les grandes lignes, fut présenté à une récente réunion de la Société des habitations à bon marché. M. René Bazin qui présidait s'exprima en ces termes : « Combien de gens ne savent pas ce que vous venez de dire et quand ils l'auront lu, ne voudront plus le savoir! Combien ont fait l'ascension du Righi ou du mont Pilate et n'ont pas songé à faire celle de leur sixième étage l Combien disent ou diront : « Je loue des bras et je les paye, le reste ne me regarde pas » ; comme s'il était permis de traiter en machine des bras que fait agir une volonté libre et responsable. Dans cette campagne, vous aurez contre vous trois sortes d'obstacles : l'ignorance, les préjugés et les immeubles. Le plus facile à vaincre seront les immeubles. »

La prédiction du nouvel académicien est en voie de se réaliser : dans un grand nombre de nouvelles maisons qui s'élèvent à Paris, l'ascenseur, en effet, permet de réaliser la réforme. Jadis, comme Tobserve M. Béchaux, les locataires ne voulaient pas du sixième — ■ trop haut et trop dur à monter — et les architectes le réservaient aux domestiques. Aujourd'hui, ce même étage est recherché, à Paris comme à Londres ou à New-York, par tous ceux qui aiment le bon air, la lumière et les grands horizons. « Les architectes aménagent donc, dans chaque appartement, de petites chambres près de l'office et l'on a ainsi le quartier des maîtres et celui des serviteurs. Les propriétaires sont d'autant plus favorables à ce nouveau type de maisons

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qnils rega^^ent en hauteur la largeur du terrain rju'ils ont dû se procurer plus grande, et de ce qui «tait autrefois le logis mansardé, ils font un bel appart ment chèrement loué. »

— Mais, objecterez-vous sans doute, tout le monde ne peut faire construire des maisons à ascenseur, tout le monde ne peut loger en de telles demeures. Que faire dès lors y

— D'abord, un peu plus ou un peu moins, directement ou indirectement, il est toujours loisible à chacun de nous d exercer quelque influence en faveur de cette n'-forme des constructions. Il y a déjà pas mal de personnes qui se sont mises à cette besogne. Laissons de côté l'action immédiate sur les propriétaires. Mais, en visitant des appartements à louer ou bien en causant avec des amis qui vont se livrer aux douceurs du déménagement, ne peut-on attirer l'attention de qui de droit sur cette importante modification à faire subir à la distribution de nos logements? Lorsque les gérants et les concierges auront fréquemment entendu exprimer pareils desiderata, tenez pour certain que les architectes et les propriétaires ne feront pas longtemps la sourde oreille. Ce progrès sera le résultat d'une multitude de petits et incessants efforts.

Autre devoir social qui s'impose à quiconque loge chez lui des serviteurs ou des servantes : s'assurer que leurs chambres remplissent les indispensables conditions d'hygiène physique et morale. Partant, obligation pour les maîtresses de maison de faire l'ascension du fameux sixième et de doter le logis de leurs domesti(jues d'une serrure de sûreté. C'est le moins que l'on doive faire. Mais combien n'y songent pas!

Si, parmi nos lectrices, il s'en trouvait quelqu'une qui fût tentée de sourire de la minutie de ces détails, nous lui conseillerions de lire un dos romans les plus

poignants de M. René Bazin : nous serions étonné, qu'après cette lecture, elle persistât à critiquer toute mesure, si infime fût-elle, qui eût pour but de diminuer le nombre des Donatiennes. Le sort d'une vie, l'avenir d'une âme en dépendent parfois ^

1. Puisque nous parlons du logement des domestiques, il nous sera bien permis de signaler une œuvre féminine particulièrement touchante : c'est l'œuvre des Fenêtres fleuries.

Dans le Coin de terre et du Foyer, de janvier 1904, M"« Goyau-Félix- Faure a publié sur cette œuvre un article d'une inspiration élevée et profondément sociale. En voici la conclusion : « ... La vie humaine toute pénétrée de rêve est la substance précieuse de l'art, et nulle parcelle de vie n'est dénuée de beauté. Il convient à cette vie de s'encadrer dans UD peu de grâce. Je connais une chambre où, depuis des années, languit un petit InGrme. La mère, malgré son travail, ne peut éloigner le souci du pain quotidien. Mais il règne un aspect de bien-être dans le petit logement. Pourquoi? Parce qu'elle y entretient une propreté scrupuleuse, et que pour égayer le petit malade, elle y cultive quelques plantes.

€ L'infirme a son fauteuil près de la fenêtre fleurie. Lui-même, il arrose ces plantes, surveille leur progrès. Immobile et imaginatif, il les regarde... Lis, roses, pensées, violettes et résédas charment tour à tour sa cellule. Il ne voit rien des spectacles du dehors, mais il a ces fleurs, et souvenez-vous que « Salomon dans toute sa gloire n'a jamais été vêtu comme l'une d'elles... »

« Si nous TOuloQS obéir à la loi divine, il faudra, certes, tout en donnant des vêtements à ceux qui ont froid, du pain à ceux qui ont faim, ne point oublier de mettre l'âme de nos frères en mesure de recevoir après le travail de chaque jour la leçon de douceur, de paix et de beauté, que Jésus confle aux fleurs dans son Évangile : « Regardez le lis des champs... »

« Tâchons de multiplier les fenêtres fleuries. »

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