‹ Initiatives fémininesChapitre 62 sur 94 · Exactement · texte numérisé non relu

Exactement

2. Dans une réunion de l'Association pour la protection légale des travailleurs, au cours de laquelle M™» H.-J. Brunhes lut un rapport sur la Ligue Sociale d'Acheteurs, M. le D' Faucfuet cita des faits analogues. \1 rappela notamment qu'en Angleterre, à Swansea, durant une épidémie de variole qui sévit dans cette ville en avril 1896, plusieurs pour

nOLE SOCIAL DES FEMMES DE CONDITION AISÉE, Î05

Ces révélations stimulèrent le zèle des adhérents, et surtout des adhérentes.

On commença d'abord par faire connaître à tous cette situation déplorable. Et l'on entreprit une campagne de presse et de meetings. Quand l'opinion publique fut suflisamment avertie et conquise, on obtint, en plusieurs Etals, le concours du législateur : c'est ainsi que huit Éltats (Massachusetts, Ohio, New-Jersey, Illinois, Pennsylvanie, New- York, Indiana, Maryland) viennent d'édicter une législation spéciale en vue de réprimarl odieux siveating si/stem. D'après ces lois nouvelles, les ateliers en chambre doivent être autorisés et visités; les inspecteurs du travail peuvent les fermer en cas d'insalubrité, de surpeuplement et de maladie contagieuse. De plus, à New-York et dans le Massachusetts, les marchands sont tenus d'inscrire sur un registre le nom, l'adresse et le salaire des ouvriers à domicile occupés par eux et d'envoyer le double de ce registre à l'inspecteur du travail. Cette dernière réforme, si importante au point de vue de l'amélioration du travail en chambre, a été faite à New- Y'ork en juillet 1901, sur les instances de la Ligue des consommateurs etcelle-ci l'a saluée avec enthousiasme, o Quand on songe, écrit M™' H.-J. Brunhes, à la protection de tant d'ouvriers, à la sécurité de tant de consommateurs dont cette réforme peut être la cause, on ne trouve point d'exagération en cet enthousiasme. A

suites furent exercées en verlu de l'Acl de 1895 qui interdit de mettre en vente des objets fat)ri(|U(>s dans des chambres où se trouvent des malades atteints de varioit; ou de scarlatine. • La publication de ces procès dans les journaux, démontrant l'importance de la nouvelle loi, cr(^a une grande agitation. Les proiestalions des consommateurs furent telles (jue beaucoup de fabricants de vêtemenls abandonnèrent le système de la remise du travail au dehors et ouvrirent des ateliers réguliers. » Cf. Publications de VAssociation nalionale française pour la protection Irgale des travailleurs, n» IV : La Ligue Sociale d'Acheteurs (F. \lcan, éditeur, Paris), p. 3^t.

l'heure actuelle, la Ligue nationale possède les noms de tous les ouvriers en chambre qui sont inscrits au registre de l'inspection du travail et des magasins qui occupent ces ouvriers. Vous êtes un marchand ou un consommateur habitant la côte du Pacifique ou la Floride et vous voulez savoir dans quelles conditions sont confectionnés les habits qui vous viennent de New- York... Il vous suffit d'envoyer au secrétariat de la Ligue de New-York le nom du tailleur ou du magasin qui vous sert et vous êtes renseigné d'une façon précise sur l'origine de votre vêtement, vous pouvez arriver à connaître tous les êtres — trop souvent anonymes — qui travaillent pour vous. »

Voilà quels sont les premiers résultats obtenus par les Ligues américaines : on ne saurait nier leur importance et il serait difficile, ce nous semble, de contester l'utilité des services que ces associations ont rendus aux consommateurs aussi bien qu'aux travailleurs. Une fois de plus se vérifie cette vérité : en faisant du bien aux autres, on s'en fait par surcroît à soi-même.

Les Américaines ont donné un bel et intelligent exemple d'action sociale. Mais, de leur côté, quelques Françaises avaient su prendre, dans le même sens, une heureuse initiative. Il y a une quinzaine d'années, à Paris, plusieurs femmes du monde avaient eu le généreux souci de venir en aide aux ouvrières delà mode et de la couture : à leur intention, elles instituèrent et soutinrent le Syndicat de l'aiguille^ dont nous avons précédemment montré les réels services. C'est la première œuvre qui, en notre pays, s'est efficacement pré-

occupée des devoirs du consommateur vis-à-vis de ses fournisseurs. Parmi les chrétiennes de cœur et de distinction qui se sont dévouées à cette institution, M"« la marquise de la Tour-du-Pin et M"' Henri Lorin ont organisé, il y a cinq ou six ans, un puissant mouvement de pétition pour oLtenir des grands magasins que les vendeuses eussent le droit et le moyen de s'asseoir : ce mouvement aboutit au vote de la loi des sièges (loi d^ 29 décembre 1900 que nous avons déjà signalée en exposant l'état actuel de la législation protectrice des travailleurs.

On voit donc que les Françaises n'ont pas été en retard sur leurs sœurs d'Amérique.

Mais, ayant fait quelque chose, elles n'ont pas cru que ce « quelque chose » serait toujours suflisant et les dispenserait de tout nouvel effort; aussi, sans faux amour-propre national, elles n'ont pas hésité à recueillir, dans Texeniple des Américaines, ce qui leur a paru applicable à notre pays.

Ainsi naquit, à Paris, il y a quelque deux ans, la Ligue sociale d'acheteurs : elle est due, on peut l'affirmer en toute exactitude, à l'activité de M"»* H.-J. Brunhes qui, ayant vu tout ce que Ton s'efforçait de faire aux Etats-Unis en faveur des employées et des ouvrières, résolut de rivaliser de dévouement avec les adhérentes des Ligues américaines *. Elle gagna à son idée quelques Parisiennes — voire même quelques graves économistes et écrivains. Et, au mois de décembre 1902, une assemblée générale constituait l'œuvre.

1. Dans une étude parue dans V Association catholique, toujours ouverte aux généreuses idées, M"« H.-J. Brunhes • faisait connaflre au public français l'orKanisatifin des Ligues américaines (Cf. Associationcatholique, du 15 novembre HK)I. p. 38.'i et suiv.). L'Untvers, le premier dans la presse parisienne, faisait écho à cet appel (Cf. Mouvement social àyi 6 décembre 1901).

La Ligue sociale d'acheteurs se propose — c'est son premier but — d'inviter ses associés à prendre des habitudes d'esprit qui influent sur leurs relations ç^isà-vis de tous ceux qui traînaillent pour eux. Cela a peut-être l'air bien insignifiant, et cependant ces quelques mots contiennent le principe d'une féconde réforme. Nombre de personnes préconisent telles ou telles mesures d'ensemble pour remédier au mal présent; mais ces mêmes personnes oublient que, dans leur vie quotidienne, elles pourraient apporter beaucoup de petites modifications qui auraient un très heureux effet social. A force de parler de la responsabilité des voisins, on perd de vue sa responsabilité propre ; à force de réclamer de grandissimes réformes, on néglige de se réformer soi-même. Or le bien s'opère en détail ; chacun a sa tâche dans l'œuvre commune — et c'est cette tâche, ou plutôt une partie de cette tâche, que la Ligue des consommateurs nous incite à remplir.

Donc, par tous les moyens, elle s'efforce d'assurer notre éducation d'acheteurs. Dans ses assemblées générales et dans ses réunions spéciales, elle fait connaître les résultats des enquêtes entreprises sous son inspiration^. La Lz^z^e a également invité ses adhérents à suivre le cours, fort instructif, que M. du Maroussem vient de professer au Collège libre des sciences sociales sur les industries du vêtement, de l'alimentation et du meuble.

Mais tout le monde ne peut assister à ces réunions. La Ligue, voulant étendre son action, publie un Bulletin et des tracts de quatre ou cinq pages dont elle désire une grande diffusion. Dans ces quelques feuilles,

1. Cf. p. 304 le chapitre suivant que nous consacrons aux Enquêtes féminines.

ROLE SOCIAL DES FEMMES DE CONDITION AISÉE. 2î^

on s'applique à attirer l'attention du lecteur — et mieux encore de la lectrice — sur tel ou tel point pratique : on expose, par exemple, la législation prolectrice du travail des femmes, ou bien encore on recommande aux adhérents, pour faire leurs achats, de ne pas attendre les époques de presse, c'est-à-dire de surmenage pour les employés.

A côté de ce but d'éducation, la Ligue s'en est proposé un second : elle a voulu donner à ses associés le moyen certain d'encourager les patrons qui, dans leurs établissements, respectent les lois sociales*. A cet effet, elle a dressé une liste de ces patrons : c'est la liste blanche. En s'adressant à ces maisons, on est sûr d'encourager des gens qui comprennent les graves obligations que leur impose leur situation. D'ailleurs, s'ils venaient à violer les engagements qu'ils ont pris à cet égard vis-à-vis du comité directeur de la Ligue, leurs noms seraient aussitôt rayés.

Le comité directeur a voulu faire œuvre pratique, et partant méthodique. Aussi, pour les débuts, a-t-il limité son action aux modistes et aux couturières. Mais son intention est d'étendre progressivement ses efforts à

1. Dans une des pr'^miéres assemblées gtnérales, M. Jean Brunhes indiquait en des formules très nettes ce second but de la Ligue ; • La Ligue Sociale d'Acheteurs, déclarait-il, ne vous demande pour ainsi dire aucun geste nouveau. Vous achetez, vous achetez tous les jours, c"csi un fait. La ligue ne vous demande pas d'acheter davantage ou d'acheter des choses nouvelles : elle vous demande et elle vous olfre le moyeu d'acheter a\ec plus de clairvoyance; elle vous demande ot elle vous offre le mo\en de transformer en actes bieniaisanis des actes parfois neutres, toujours aveugles et souvent malfaisants.

• ... Si un patron déplait à ses clients, ajoutait M. Jean Brunhes, on le boycotte! En certains cas je ne dis pas que le boycottage ne soit pas légitime, mais c'est une mesure purement négative. La Ligue Sociale d'Acheteurs pnconise la méthode inverse, la mcihode positive, c'est-àdire la réclame pour les patrons qui se plient à certaines conditions sociales. Elle conseille à ses adhérents de ne pas gaspiller toute leur énergie en colcres, et d'en réservt-r la meilleure part pour témoigner leurs sympathies d'une manière effective à ceux qui entendent et respectent comme eui la dignité du travail humain. •

toutes les professions avec lesquelles le public est en relation par ses achats quotidiens.

Pour le moment, les couturières et modistes inscrites sur la liste blanche, se sont engagées par écrit :

1° A ne pas faire travailler normalement au delà de sept heures du soir, et jamais au delà de neuf heures du soir, même aux époques de presse ;

2° A ne pas donner aux ouvrières de travail à terminer chez elles le soir (seconde veillée) ;

3° A ne pas faire travailler le dimanche.

Voilà trois engagements précis qui, s'ils sont pris et respectés, peuvent améliorer, dans une notable mesure, les conditions de vie des ouvrières. Quiconque en douterait n'aurait qu'à lire Petite amie \ — cette pièce récente où M. Brieux a peint, dans sa douloureuse et parfois immorale réalité, l'existence des jeunes parisiennes qui appartiennent aux métiers de l'aiguille. Supposez appliquées les trois règles précédentes — et bien des abus, signalés par M. Brieux, seraient impossibles. Nous ne doutons pas — soit dit en passant — que l'auteur de Petite amie ne devienne un fervent propagandiste de la Ligue sociale d'acheteurs.

— Mais, demanderez-vous peut-être, comment les fondatrices de la Ligue peuvent-elles espérer obtenir ces engagements? Ceux-ci n'iront pas, en effet, sans causer du préjudice ou tout au moins une gêne réelle aux patrons qui les consentiraient. Malgré leur bonne volonté, ces dames ne découvriront donc personne...

— Erreur : les fondatrices ont déjà trouvé des patronnes, des couturières, des industriels qui acceptent de prendre ces engagements... Ils l'acceptent dautant plus volontiers que quelques-uns respectaient déjà

Page 1