ENQUETES FEMININES
I. Une des conditions de toute action efficace. — La Ligue sociale des acheteurs et les enquêtes. — L'enquête : préliminaire d'une action concertée. — IL Premier exemple : l'enquête sur les marmitons-pâtissiers. — L'idée que l'on se fait de ces petits bonshommes tout de blanc habillés. —Comment cette idée peut se modifier. — IIL La journée des petits pâtissiers. — Téléphone et surmenage. — Le travail augmente les dimanches et jours de fête. — Ni vie religieuse, ni vie de famille. — Ce qu'il advient trop fréquemment des jeunes marmitons. — IV. Quelques remèdes proposés. — Ce que pourrait la clientèle. — Un programme d'action sorti d'une enquête consciencieusement menée. — V. Second exemple : l'enquête sur les blanchisseuses de la région parisienne. — Le souci de la méthode scientifique : observer avec impartialité et regarder les choses par soi-même. — VI. Premiers résultats d'enquête. — Les diverses catégories de blanchisseries. — Blanchisseries commerciales ou de neuf. — Supériorité des établissements qui emploient régulièrement un personnel stable. — Blanchisseries de linge de famille. — Le repos du samedi après-midi. — Rive gauche et rive droite. — Un souvenir de 3/""* Sans-Gêne. — VIL Trois conclusions pratiques.
Beaucoup d'entre nous vivent leur vie dans le milieu où la Providence les a placés sans examiner d'un peu près ce milieu, ce qu'il renferme de bon et ce qu'il présente de mauvais. Ils ignorent presque totalement les gens et les choses qui les environnent. In-
différence, négligence ou incapacité de voir et d'entendre...
Et cette ignorance explique bien souvent l'insuccès des efforts d'excellentes personnes qui dépensent leur activité dans le vide, sans souci des réalités.
Et ceci explique encore que, malgré les transformalions profondes subies par la société, certains s'obstinent à ne point moditier des méthodes qui, il y a quelque quarante ou cinquante ans, pouvaient faire merveille, mais qui aujourd'hui ne sont plus adaptées aux nécessités.
Regardez autour de vous, et vous pourrez, j'en suis sûr, citer des noms. J'en pourrais citer également.
Or, c'est là méconnaître les lois mêmes de la vie.
Si donc nous voulons agir sur notre prochain — et tous nous le devons vouloir — il faut au préalable faire connaissance avec ce prochain, s'inquiéter de ses idées, de ses goûts, de ses besoins... En un mot, il faut mener à son endroit une enquête qui, pour être discrète n'en sera pas moins sérieuse.
L'enquête est la condition préalable de toute action efficace, intelligente. Sans enquête, on marche à l'aveuglette : l'expression caractérise à merveille cette déplorable manière d'avancer.
Un groupe de chrétiennes l'a très opportunément compris; il a fondé une association qui se propose de faire connaître leurs devoirs aux consommateurs et de les mettre ensuite à même de remplir ces devoirs.
Au chapitre précédent, nous avons parlé de la Ligue sociale des acheteurs : nous en avons montré l'opportunité et indiqué l'ingénieuse organisation.
Nous voudrions maintenant signaler une des méthodes de travail social recommandée par cette ligue à ses
adhérentes et déjà appliquée avec succès par plusieurs d'entre elles.
Cette méthode, c'est Venquête.
Elle s'imposait si l'on voulait faire œuvre effective.
Que se propose, en effet, la Ligue Sociale des Acheteurs,
Elle a pour but, dit l'article 2 de ses statuts, « de développer, d'une part, le sentiment de la responsabilité de tout acheteur vis-à-vis des conditions faites aux travailleurs et de susciter, par ailleurs, de la part des fournisseurs, des améliorations dans les conditions du travail ».
Ainsi donc, éducation de l'acheteur et amélioration de la situation des salariés, tel est le louable objet que le comité directeur de la Ligue a donné à ses efforts. Dites-moi si l'on peut se flatter d'atteindre ce double but sans un examen très attentif de la condition des travailleurs dont on désire améliorer le sort.
Un éminent spécialiste, M. du Maroussem, l'a écrit excellemment : « Vous voulez agir. Pour agir, vous avez un terrain à connaître et des lignes de conduite à établir. Qui vous relèvera le terrain, qui vous « critiquera » les lignes de conduite? L'enquête ^ »
Les adhérentes de la L. S. A. ont entendu le conseil et elles se sont mises à enquêter. Mais, nous allons le montrer par des faits, leurs enquêtes n'ont pas été
4. Nous empruntons cette citation à une brochure de M. Etienne Estrangin, publiée par le secrétariat de la Fédération des cercles d'études des Alpes et de Provence (29, rue Paradis, Marseille). Cette brochure, qui a pour titre : Mémorandum d'enquête territoriale, eslle cadre très intelligemment établi d'une étude monographique d'une commune rurale.
A celles de nos lectrices qui désireraient étudier d'un peu près les méthodes à suivre pour devenir une bonne enquêteuse nous signalons le livre de M. du Maroussem : Les enquêtes, pratique et théorie (F. Alcan, éditeur, 1900).
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une satisfaction donnée à la pure curiosité : elles ont toujours abouti à des conclusions concrètes et précises ; elles n ont été que le préliminaire nécessaire d'une action pratique.
Prenons, par exemple, le rapport, d'une note émue, et en même temps d'une forme si littéraire, que M"* la baronne Georges Brincard lisait à la troisième assemblée générale de la Ligue.
Il s'agit des marmitons-pàlissiers de Paris, du sort desquels l'association des consommateurs avait résolu de se préoccuper.
Écoutons la vice-présidente de la Ligue, et, dès les premières lignes, M°' la baronne Brincard nous aura convaincus, avec infiniment d'esprit, de l'utilité des enquêtes pour les gens qui veulent acquérir une notion exacte des choses.
Voici, en effet, ce que nous lisons dans ce rapport : « Lorsque M°* Jean Brunhes a bien voulu me charger, il y a quelques mois, de faire une enquête sur la situation des marmitons à Paris, j'avoue que ce mot de « marmitons » éveillait dans mon esprit l'idée d'un petit bonhomme joyeux, insouciant... et très flâneur! J'avais, comme tout le monde, souvent rencontré dans la rue le petit marmiton tout do blanc vêtu, avec un grand panier plein de gâteaux sur la tète, s'arrétant les yeux écarquillés devant quelques illustrations sensationnelles du Petit Parisien^ ou s'attardant dans quelque attroupement causé par un accident de voiture. Kt je m'étais dit : « Voilà un gamin qui ne se ^( tue pas de travail ». J'avais môme plaint de tout mon cœur la pauvre maîtresse de maison, que je me représentais
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attendant avec impatience ces petits gâteaux en train de prendre le soleil et la poussière sur la tête du marmiton insouciant; et j'avais pensé : « S'il arrive trop « tard, si on lui refuse son pourboire, franchement « il n'aura que ce qu'il mérite! »
« Eh bien, ajoute M°^ la baronne Brincard, mettant en évidence la nécessité des enquêtes , après avoir étudié les choses d'un peu plus près, mes idées se sont modifiées. En demandant comment le marmiton était logé, j'ai appris qu'il était très mal logé. En m'informant des cuisines où il travaillait, je me suis rendu compte que la température de ces cuisines s'abaissait rarement au-dessous de 30°; et sans trouver que le marmiton avait raison de flâner dans la rue quand on l'envoyait faire une commission, j'ai compris que cette flânerie était le seul moment où il respirait un peu d'air frais, hors des sous-sols surchauffés et de la soupente étroite entre lesquels s'écoule sa misérable petite existence. Quand j'ai demandé comment il était nourri, on m'a répondu que c'était en grande partie avec les déchets de l'industrie de son patron. Enfin quand j'ai voulu savoir par qui il était vêtu, j'ai appris que c'était par ses pourboires, et uniquement par ses pourboires. Alors, je me suis dit que j'y regarderais à deux fois avant de supprimer un de ses pourboires, même pour cause d'inexactitude notoire ! »
N'avions-nous pas raison de dire que les enquêtes sont éminemment utiles : que d'erreurs et d'idées préconçues elles rectifient !
— Oh! j'entends bien votre réflexion. Vous n'osez peut-être pas la formuler à haute et intelligible voix, mais on la devine... Vous croiriez assez volontiers que ]\jme lo^ vice-présidente de la L. S. A. a écrit « de chic » quelques pages humoristiques sur les marmitons-pà-
lissiers et que sa verve a suppléé à un examen détaillé.
Ce serait là une bien méchante pensée — et sans aucun fondement, je suis en mesure de laffirmer. Le rapport dont nous avons cité le début, est, en eiïet, le résultat de visites nombreuses, faites soit isolément, soit en petits groupes, chez les industriels visés.
Dans sa très minutieuse inspection, M™« la baronne Brincard interrogea patrons, employés et apprentis; elle est allée non pas seulement dans les élégants magasins, mais elle a pénétré dans les cuisines et les arrière-boutiques. Bref, elle s'est rendu un compte exact de la vie que mènent ces centaines de jeunes gens qui viennent à Paris pour ne pas apprendre grand'chose de leur futur métier.
Et cette existence est le plus souvent pénible, malsaine au moral comme au physique.
L'enquêteuse va nous le dire, — après l'avoir constaté de visu et sans parti pris aucun.
Elle nous représente le petit provincial, débarquant à Paris, envoyé par sa famille, « naïf, un peu pataud, habitué à manger à sa faim et à dormir tout son saoul ».
Les choses ne tardent pas à changer pour lui. « On le loge avec cinq ou six autres apprentis dans quelque réduit qui ne pourrait servir à aucun autre usage : tantôt c'est une soupente près du toit, tantôt un recoin obscur et humide de l'arrière-boutique. Il y a quelques années, dans une pâtisserie du quartier du Panthéon, des apprentis logés trop près du four furent trouvés asphyxiés le matin. Même catastrophe du côté de Clichy.
« Souvent, le marmiton n'a môme pas un lit pour lui tout seul; car l'habitude des patrons, par économie, est de coucher ces enfants deux à dtux. On devine
tout ce que cette promiscuité peut avoir de conséquences funestes au point de vue physique et moral ! » Nous n'insisterons pas sur les conditions déplorables dans lesquelles ces pauvres enfants et jeunes gens sont obligés de prendre le repos de la nuit : à ceux qui douteraient de l'exactitude des renseignements d'interroger qui de droit.
Voyons maintenant la « journée » du marmiton-pâtissier. Là encore, M""^ la baronne Brincard nous apporte des faits précis et contrôlés.
« Le travail commence en temps ordinaire à 6 heures et demie ou 7 heures. La matinée est occupée par la préparation du premier déjeuner pour la maison, le nettoyage de la boutique : puis on se met aux commandes pour les déjeuners en ville et aux petits gâteaux que la clientèle viendra manger sur place dans l'après-midi. Après le second déjeuner, il y a un moment d'accalmie. Mais, à partir de 3 heures, commence le travail pour les dîners et les soirées, travail hâtif, surchargé, bousculé, enp.èvrépar les commandes tardives que le téléphone permet de faire jifsqu'au dernier moment.
« Les pâtissiers devraient dîner normalement à 7 heures. En fait, ils mangent aux heures les plus irrégulières, souvent fort tard, quand le fourneau est enfin désencombré de tout ce que l'on a dû exécuter pour le dehors. Le dîner termine habituellement la journée de travail. Toutefois, dans les grandes pâtisseries, trois ouvriers et un apprenti prennent à tour de rôle « la garde » qui se prolonge jusqu'à 10 heures ou minuit. Les soirs où l'atelier fournit un dîner en ville,
certains ouvriers sont délégués à cet effet : ils découpent les pièces et le retour n'a lieu que très avant dans la nuit, surtout si le dîner est suivi d'un souper. »
Telle est la journée ordinaire. Mais, le dimanche, la besogne est accablante. « Les jours de fête, le travail de la pâtisserie commence à 5 heures du matin et ne se termine guère que vers minuit. Pour Noël, pour la veillée des Rois, pour d'autres fêtes importantes encore, ouvriers et apprentis n'ont que 2 à 3 heures de sommeil en 24 heures. »
Quand on connaît ces détails, on ne s'étonne plus que ces pauvres malheureux ne puissent même songer à l'accomplissement de leurs devoirs religieux : c'est précisément le dimanche que leur labeur est le plus dur et le plus long. « L'an dernier, le cardinal archevêque de Paris donna l'autorisation de dire une messe de minuit au moment de Pâques pour permettre aux pâtissiers d'accomplir leur devoir pascal. A cette exception près, il est matériellement impossible aux pâtissiers de jamais aller à l'église le dimanche. »
Donc pas de vie religieuse. Pas davantage de vie de famille. « On leur donne bien un jour de sortie par mois qu'ils peuvent employer à aller voir leurs parents; mais ces parents sont des ouvriers occupés eux-mêmes depuis le matin jusqu'au soir, sauf le dimanche. D'ailleurs, huit ou neuf sur dix des apprentispâtissiers viennent de province. »
Ainsi aucune influence moralisatrice ne peut s'exercer sur nos jeunes marmitons : ils sont livrés à l'autorité exclusive et parfois assez rude de leur patron ou de son contremaître. Dès lors, se demande M""^ la baronne Brincard, « que devient notre petit provincial ainsi dépaysé, rudoyé, privé de toute direction morale, de toute affection? 11 souffre beaucoup d'abord. Puis, il se durcit le cœur, il s'abrutit, il s'étourdit comme
il peut : il se met à boire, à fumer, quelquefois même à jouer aux courses. Lorsque les pourboires (qui doivent aussi, ne l'oublions pas, subvenir à son habillement) ne peuvent plus faire face à ces nouveaux besoins, la tentation du vol s'offre à lui et il y succombe assez fréquemment. Telles sont les conséquences du surmenage physique et de l'abandon moral auxquels on expose de pauvres apprentis de treize à seize ans pendant les années si importantes où s'opère la transformation des enfants en jeunes gens. »
Avouons que, jusqu'ici, en voyant un jeune marmiton musarder dans la rue, le panier sur la tête, nous étions un peu comme la vice-présidente de la L. S. A. : nous nous prenions à plaindre seulement la maîtresse de maison qui attendait ses « bouchées à la reine » ou ses « petits fours »... Maintenant, nous connaissons la triste et démoralisante condition de ces jeunes gens qui peinent toute une journée, sans recevoir le moindre salaire, juste pour être nourris et logés Dieu sait comme !
M™* la baronne Brincard ne s'est pas contentée d'examiner jusque dans le détail la situation qui est faite aux marmitons-pâtissiers ; elle a tenu à indiquer à ses co-associées de la Ligue des acheteurs quelquesunes des réformes qu'elles pourraient s'efforcer de faire triompher.
D'abord, prière de ne pas attendre au dernier moment pour les commandes : ce sont ces travaux, indiqués en hâte, qui surmènent apprentis et ouvriers. Mais laissons la parole à M'"^ la baronne Brincard :
« ... La Ligue des acheteurs^ dit-elle, aura déjà beaucoup fait lorsqu'elle aura habitué ses membres à commander au moins 24 heures à l'avance, les plats et desserts que l'on fait venir de chez le pâtissier; lorsqu'elle aura fait sentir au patron que les exigences de sa clientèle ne se bornent plus à obtenir des plats aussi savoureux que possible à très bon compte, mais qu'elle se préoccupe enfin des conditions d'hygiène physique et morale dans lesquelles travaillent ceux qui préparent toutes ces bonnes choses. j>
Mais ce ne sera que le premier pas dans la voie, longue à parcourir, des améliorations désirables — et possibles.
Plus tard, « quand ce premier résultat aura été acquis, on pourra obtenir que la journée de congé par mois ou par quinzaine accordée aux marmitons le soit à jour fixe, de façon à organiser pour eux, ce jour-là, un patronage, un cercle, un lieu de réunion quelconque où on puisse les grouper, les distraire sainement, et surtout s'occuper d'eux et s'intéresser à eux ». Déjà une tentative a été faite dans ce sens par des étudiants de l'Institut catholique : deux fois par semaine, dans la soirée, ils réunissent les petits marmitons, causent avec eux, leur donnent timbres et papier à lettres pour écrire à leurs parents, leur font de petites conférences instructives ou amusantes — et s'attachent à remplacer auprès deux la famille restée au pays.
On le voit donc, le programme d'action positive, tracé par M™* la baronne Brincard et sorti en quelque sorte de son enquête, peut assez facilement être mis à exécution. 11 a même déjà été en partie appliqué, ne serait-ce que par quelques auditrices de ce rapport, bien résolues désormais à ne plus retarder leurs commandes à la dernière heure et décidées également à
s'inquiéter, auprès de leurs fournisseurs, de la situation des apprentis et employés.
— C'est bien maigre comme réforme sociale, insinuerez-vous.
— Je ne perdrai pas mon temps à le contester. Mais en retour, accordez-moi, que si chacun faisait ce « peu de chose », tout n'en irait que mieux. Et puis, pour reprendre une pittoresque expression, nous ne sommes tenus à balayer que le devant de notre porte. Donnons l'exemple, et, sous prétexte qu'il serait urgent de nettoyer la place publique, ne laissons pas notre trottoir rempli de boues et d'immondices.
La Ligue Sociale des Acheteurs nous fournira une seconde preuve de l'utilité des enquêtes pour quiconque veut exercer une action sociale efficace. Les dames du Comité directeur ont entrepris l'examen détaillé de la condition, matérielle et morale, du personnel employé dans les blanchisseries ^ A la dernière assemblée générale, il a été donné lecture de la très intéressante étude de M™^ Jean Lerolle, Georges Piot et Fagniez 2.
Ce rapport concerne les blanchisseries de la région parisienne, de la situation desquelles l'Association avait décidé de s'occuper activement.
Avant de proposer à ses adhérentes des résolutions
1. Les adhérentes de la L. S. A. ont été invitées à collaborer à cette enquête et, à cet effet, ont reçu des questionnaires détaillés. Les réponses reçues par le Bureau sont publiées dans le premier numéro du Bulletin de la Ligue.
2. Ce rapport a été publié dans l'Association Catholique (15 juillet 1904, page 64 et suiv.).
pratiques, la Ligue devait évidemment rechercher quels étaient les abus dont ces ouvrières se plaignaient et surtout, dans ces abus, quelle était la part de responsabilité incombant à la clientèle : une fois le mal reconnu — mais seulement alors — on pourrait préconiser des remèdes.
Ainsi fut décidée l'enquête que M"*" Jean Lerolle, Georges Piot et Fagniez ont menée avec beaucoup de tact et d'habileté.
A vrai dire, cette enquête n'est qu'à son début : « On nous a demandé, disaient ces dames dans leur rapport à l'assemblée générale de la Ligue, de vous mettre au courant de notre enquête sur le métier de blanchisseuse. Mais, en vérité, cette enquête est à peine commencée, car, nous devons le dire, nous nous sommes d'abord embarrassées d'une foule de précautions que nous croyons très nécessaires : conversations avec des personnes éclairées et compétentes, recommandations pour les syndicats. Nous avons bientôt reconnu qu'en réalité, cela ne nous servait à rien et nous nous sommes mises bravement à l'ouvrage en regardant les choses par nous-mêmes. » Regarder les choses par soi-même, voilà la vraie méthode. Et quand on l'emploie, on en est le plus souvent récompensé. C'est ce qui est advenu à ces dames : « Nous avons, du reste, déclarent-elles, été encouragées par la façon aimable dont nous avons presque toujours été reçues. »
J'ajoute que les enquêteuses ont fait preuve d'esprit scientifique : elles tiennent, disent-elles, à « contrôler les dépositions du patron, bien sincères évidemment, mais souvent trop belles pour que nous les croyions pleinement, en interrogeant les ouvrières ». « Nous croyons, remarquent-elles, avec raison, que c'est un moyen indispensable pour faire une enquête sérieuse et pour nous mettre en garde contre toute exagération
de part et d'autre. » On voit donc que l'œuvre de la Ligue sociale des acheteurs est en excellentes mains. Voyons maintenant ce que ce début d'enquête a déjà donné.
Pour faciliter leur travail, M"" Lerolle, Piot et Fagniez ont divisé en plusieurs catégories ce métier qui lait, en moyenne, dans la région parisienne, pour 350 millions de francs d'affaires par an.
Elles ont distingué quatre catégories principales :
1" Blanchisseries commerciales ou de neuf;
2° Blanchisseries de linge de famille (qui se subdivisent elles-mêmes en blanchisseries de gros et blanchisseries de fin) ;
3° Blanchisseries avec location de linge comprenant les grandes usines de Grenelle et de Courcelles;
4° Lavoirs.
Jusqu'à présent, elles n'ont étudié avec quelque détail que les deux premières catégories.
Voici d'abord les blanchisseries commerciales ou de neuf.
« Nous avons été très bien reçues, disent ces dames, dans deux importants établissements de linge à neuf pour chemisiers et magasins de nouveautés, occupant chacun une cinquantaine d'ouvrières fixes et où la moralité n'est pas mauvaise. La patronne déclare qu'elle renvoie les mauvaises têtes et qu'elle s'est fait un atelier à sa guise, composé de bonnes ouvrières; elle forme ses apprenties elle-même. Dans d'autres ateliers, au contraire, il n'y a qu'un travail très irrégulier et un personnel flottant dont la moralité est tout à fait douteuse, de Tavis même des patrons. »
Ici, nous trouvons une nouvelle constatation d'un fait souvent observé : la supériorité, tant au point de \Tie de la moralité qu'à celui du bien-être matériel, des établissements qui occupent régulièrement un personnel stable.
Les enquêteuses se sont également renseignées sur les salaires et la durée du travail dans ces blanchisseries de neuf; elles nous fournissent à ce sujet quelques données précises, mais il faut bien reconnaître que leur attention a été surtout dirigée sur les blanchisseries de linge de famille.
Ceci s'explique facilement : d'abord les blanchisseries commerciales sont peu nombreuses, comparées à la multitude des blanchisseries qui travaillent pour les familles; ensuite c'est sur ces blanchisseries que la clientèle peut exercer l'influence la plus grande.
Cette dernière raison devait être décisive pour les enquêteuses. Quel était, en effet, leur but dernier? Etait-ce seulement d'acquérir des notions exactes sur le métier de blanchisseuse? Nullement. La curiosité dilettante n'avait rien à voir avec leur étude : elles ne voulaient connaître la condition de ces ouvrières que pour s'efforcer de l'améliorer dans la mesure du possible. Or, sur les blanchisseries de linge de famille, l'action des consommateurs peut se faire sentir d'une façon immédiate et plus efficace : la Ligue sociale des acheteurs devait donc surtout s'occuper de ces blanchisseries ^
Dans ces blanchisseries, on distingue les blanchisseries de gros et les blanchisseries de fin.
Les blanchisseries de gros sont situées aux environs
1. On pourra voir cependant dans les résolutions prati'jues proposées par les enquêteuses, qu'il en est une qui vise les blancliisseries de neuf.
de Paris. Celles qui existent à Meudon et au Val-Fleury ont été enquêtées par M™® Fagniez, qui apporte des détails assez précis sur leur fonctionnement.
Voici quelques-unes des constatations faites et qui ne manquent pas d'intérêt : «... L'esprit de la corporation est familial, les patrons et les ouvriers sont généralement du pays. 11 y a peu de blanchisseries qui n'aient une apprentie, laquelle est en même temps domestique, aidant la patronne dans le ménage comme dans le métier... Les salaires sont plus élevés dans les grandes blanchisseries que dans les petites. Les repasseuses sont toujours aux pièces ; elles peuvent gagner de 3 à 4 francs. Les laveuses gagnent 3 francs, les passeuses au bleu gagnent 3 fr. 50. La journée se décompose ainsi : en principe la durée en est de 6 heures du matin à 6 heures du soir. Elle est suspendue à 8 heures du matin pour un repos d'un quart d'heure. A 11 heures le travail s'arrête; on a une heure pour le repas. A 4 heures, l'ouvrière jouit d'un nouveau repos d'un quart d'heure. On ne travaille pas le dimanche. Les veilLies à l'atelier sont rares à cause de la loi, mais souvent, dans les moments de presse, les ouvrières demandent à emporter chez elles du linge à repasser pour augmenter leur salaire. La moralité est nécessairement meilleure dans une population fixe, comme celle qui nous occupe, que dans une population flottante. «
A propos du repos dominical, M™® Fagniez a noté une observation importante qui établit la nécessité d'assurer aux ouvrières la liberté du samedi après midi, si Ton veut avoir vraiment le respect du dimanche : « Si les ouvrières blanchisseuses sont libres le dimanche, remarque, en effet, M°"^ Fagniez, cela ne veut pas dire bien entendu qu'elles soient oisives ce jour-là. Elles sont encore très occupées, surtout les mères de famille,
mais c'est au profit de leur intérieur qui est généralement assez bien tenu. C'est aussi le dimanche qu'elles font leurs achats de vêtements et leurs provisions. Les marchands comptent sur les ventes du dimanche et ne ferment pas*. 11 me semble donc impossible, conclut notre enquêteuse, d'obtenir ce que la ligue demande si justement, tant que le monde ouvrier ne sera pas libre l'après-midi du samedi. »
Arrivons aux blanchisseries de fin qui sont établies à Paris et non plus dans la banlieue.
A leur endroit. M""' Jean Lerolle et Piot ont fait une remarque curieuse : c'est que les conditions du travail diffèrent profondément suivant les quartiers. Ainsi, sur la rive gauche de la Seine, la blanchisserie de fin a a paru offrir un caractère beaucoup plus familial » : l'ouvrière « semble pouvoir y gagner sa vie, sans perdre ni sa santé ni sa moralité ».
11 n'en va pas de même de l'autre côté de l'eau. « Dans une blanchisserie du quartier de l'Opéra, déclarent ces dames, nous avons retrouvé le flottement si défectueux du personnel, qui empêche absolument la patronne d'exercer une influence quelconque sur des ouvrières qu'elle connaît à peine et qu'elle embauche au jour le jour suivant l'ouvrage ; la maison travaillant surtout pour des hôtels n'a presque pas de travail en hiver et fait a sa saison » au printemps. Ce système d'atelier de fin où les ouvrières sont à la pièce est généralement reconnu comme mauvais. Chez les patrons
1. A Paris et dans la plupart des grandes villes, nombre de magasins de confections, chaussures, etc., restent ouverts le dimanche uniquement en mie de la clientèle ouvrière et paysanne. Je tiens de plusieurs de ces commerçants que le dimanche est leur meilleur jour de vente — et avec l'organisation actuelle des chose*, cela s'explique : ce jour-là seulement, un très grand nombre de membres de la classe travailleuse ■ont libres assez loi pour faire leur achats.
sérieux, îl est d'usage de donner aux ouvrières un salaire fixe qui est de 3 fr. 50 en général et qui peut aller jusqu'à 5 francs au maximum, suivant les capacités spéciales de l'ouvrière. La journée est en fait de 10 heures 1/2 avec une heure pour le repas de midi. Mais dans quelques blanchisseries, que nous n'avons pas trouvées nombreuses, heureusement, les veillées se prolongent souvent jusqu'à 10 et il heures du soir sans que les ouvrières aient un instant pour dîner. Comment s'étonner alors, que, dans de tels établissements les pauvres malheureuses se trouvent entraînées à prendre de l'alcool, voire même de l'absinthe, pour soutenir leurs forces? » Nous verrons tout à l'heure que la clientèle n'est peut-être pas sans avoir quelque responsabilité dans un pareil état de choses et que, par conséquent, elle pourrait y apporter remède.
Mais sur la rive gauche comme sur la rive droite, il est un point qui a paru aux enquêteuses « bien défectueux et pourtant bien difficile à corriger » , c'est la livraison du linge à domicile par une jeune fille. « Dans nos familles , elle ne peut évidemment rien risquer, disaient ces dames à leurs coassociées de la Ligue des acheteurs. Mais dans combien d'hôtels meublés va-t-elle peut-être, seule, avec ses vingt ans? » Quiconque voudrait être édifié sur ce genre de dangers n'aurait qu'à relire les premières scènes de Madame Sans-Gêne; il y trouverait précisé ce que nous croyons suffisant d'indiquer ici, sans y insister davantage.
M™^* Jean Lerolle et Georges Piot ont ensuite constaté que, malheureusement, les ateliers vraiment familiaux où l'on a souci de la moralité des ouvrières, deviennent de plus en plus rares. Une ancienne patronne, qui pendant plus de trente ans a dirigé une blanchisserie de fin, excellente tant au point de vue moral qu'au
point de vue de la perfection du travail, leur en a donné deux raisons principales : « D une part, le niveau moral des blanchisseuses baisse chaque jour ; les conversations des lavoirs et de grand nombre d'ateliers sont de plus en plus libres, et bien des patronnes donnent les premières l'exemple de l'immoralité. D autre part, nous ne pouvons plus, disait cette ancienne blanchisseuse, former des ouvrières; les parents, pressés de profiter du travail de leurs enfants, nous les retirent au bout de six mois, pour les envoyer en place, persuadés qu'au bout de ce temps elles doivent posséder le métier. Comment le pourraient-elles? » Ici, nous touchons à un problème d'une haute importance : la crise de l'apprentissage. Mais ce n'est pas le lieu de le traiter.
Comme on vient de le voir par cette analyse, l'enquête — ou plus exactement le début de l'enquête — sur les blanchisseuses de la région parisienne a révélé des faits douloureusement intéressants : il est certain qu'il y a dans cette profession des centaines de femmes et de jeunes filles dont la condition laisse trop souvent à désirer, tant au point de vue moral qu'au point de vue matériel.
M"" Jean Lerolle et Georges Piot ne se sont pas bornées à rechercher le mal. elles ont aussi voulu voir si les « clientes » ne pourraient apporter quelque amélioration à cette situation.
Leur recherche n'a pas été vaine, et ces dames proposent, dès maintenant, trois conclusions pratiques,
qui se dégagent d'ailleurs très nettement de leur enquête.
Les voici, telles qu'elles les formulent dans la dernière partie de leur rapport :
« 1° Dans les blanchisseries de linge à neuf, spécialement dans celles qui travaillent au blanchissage des trousseaux, on nous a fait cette plainte : « Nousres- « tons longtemps sans travail ; puis tout à coup arrive « une avalanche de trousseaux que nous devons accepter « et livrer en quelques jours, sous peine de perdre la « clientèle du grand magasin. » Cela fait subir à l'ouvrière qui travaille à la pièce une constante irrégularité dans son travail, et au patron une grande perte de temps et d'argent. Ne vous semble-t-il pas, Mesdames, que nous avons une grande part de responsabilité dans cette presse du dernier moment que la Ligue sociale des acheteurs vous a maintes fois déjà signalée? Vous pourriez peut-être, quand vous commandez du linge, et surtout un trousseau, vous y prendre quelque temps à l'avance et ne pas exiger la livraison delà commande blanchie en quelques jours. Moins de hâte profiterait à tout le monde.
« 2° Pour votre linge fin, nous vous demandons de ne jamais le faire livrer le lundi. Vous comprendrez aisément que si votre linge n'est pas terminé le samedi, on retiendra les ouvrières le samedi soir et le dimanche matin pour que tout soit prêt en temps voulu. Faites-vous livrer votre linge le samedi ou le vendredi : de cette façon, vous serez certaines ne n'avoir occasionné aucun travail supplémentaire.
« 3° Ce qui fait surtout la presse et les veillées des ouvrières, c'est l'ouvrage inattendu, sur lequel on ne comptait pas et qui arrive au dernier moment, très pressé, à faire vite, vite, quand l'ouvrière pensait déjà s'en retourner dans son foyer. C'est une blouse blan-
che, c'est une robe bébé, c'est peu de chose. Mais enfin si vingt clientes apportent chacune une blouse blanche et une robe de bébé le vendredi pour les livrer le samedi, cela fait tout de môme une augmentation terrible dans l'ouvrage ordinaire. Souvent, à cause d'une mauvaise organisation de votre intérieur, pour une satisfaction d'amour-propre, vous aurez forcé une malheureuse femme à travailler debout depuis midi jusqu'à dix heures du soir, sans manger un morceau de pain. Et pour voir votre bébé charmant et pomponné le dimanche, vous aurez obligé une mère de famille à rentrer chez elle, exténuée, pour donner, à onze heure du soir, le biberon que son enfant attend depuis sept heures en pleurant. »
Ces conclusions, dont on ne saurait nier la portée pratique, peuvent trouver leur application en dehors même de la région parisienne : j'en laisse juges mes lectrices.
De plus, ces conclusions débordent non seulement la ville pour laquelle elles ont été formulées, mais elles dépassent également le cadre professionnel dans lequel les enquêteuses de la Ligue des acheteurs les ont enfermées. Croyez-vous, Messieurs, qui me faites Ihonneur de me lire, croyez-vous que. mutatis inutandis^ nous ne pourrions pas très opportunément nous rappeler qu'il ne faut pas attendre au dernier moment pour faire nos commandes, sous peine de causer aux ouvriers et employés un surcroît de fatigues et sous peine aussi — c'est un juste retour des choses — d'être moins bien servis?
Avouez qu'au début de ce chapitre, nous avions joliment raison de louer l'efficacité des enquêtes. En terminant, il nous sera bien permis de remercier les dames du Comité directeur de la Ligue des acheteurs de nous avoir donné une preuve si convaincante de
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cette efficacité. Mais l'expression de notre gratitude n'ira pas sans un souhait : que les diligentes et expertes enquêteuses veuillent bien continuer leurs démonstrations... Il y a encore tant d'incrédules à convertir et tant d'endormis à réveiller 1