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POUR LES MAMANS ET LES BEBES

. Une œuvre de nature à intéresser le public féminin. — L'assistance aux mères et aux nourrissons. — La mère dans les classes pauvres. — Assistance médicale ou assistance sociale?

— Des bébés qui mangent de la charcuterie. — II. L'œuvre d'une femme de cœur : l'Œuvre d'assistance maternelle cl infantile de Plaisance. — Enquête préliminaire. — La vraie méthode chrétienne. — Service de consultations. — III. Pour les accou chées. — Femmes du peuple et gardes-malades. — Comment on fait pénétrer les notions d'hygiène dans les milieux populaires. — IV. Maman et nourrice. — Carnet de chèque alimentaire. — Les mères et le travail à l'usine. — L'œuvre du « travail à domicile ». — Propriétaires, concierges et familles nombreuses. — Deux maisons pour les ménages chargés d'enfants.

— Des jourriées de plein air. — V. Pour les bébés. — Distribution de layettes. — Consultations médicales. — Lait donné gratuitement. — Une œuvre d'ensemble.

S'il est des œuvres qui soient de nature à intéresser e public féminin, ce sont bien assurément celles qui, ;ous une forme ou sous une autre, viennent en aide, lans la classe pauvre, aux jeunes mamans et à leurs

bébés. Depuis quelques années, ces œuvres — Goutte, de lait et Dispensaires pour les femmes enceintes — se sont multipliées dans les grandes villes ; quelques gros bourgs commencent même à en posséder... 11 a là un mouvement que l'on ne saurait trop encourager : outre qu'il a pour but immédiat de soulager de nombreuses infortunes, il contribue à atténuer le mal de la dépopulation dont souffre notre pays. Les ménages français redoutent, de plus en plus, les nombreuses familles : sachons du moins conserver l'existence à tous les petits êtres qui naissent à la vie^ Donc on ne peut que saluer et soutenir les initiatives fémi nines, qui s'exercent dans ce sens patriotiquement charitable.

Mais ces initiatives, si louables et bienfaisantes soient- elles, ont généralement la mauvaise chance d'être isolées — et parfois aussi de se contrarier lefi unes les autres. Au lieu de ne viser trop exclusivemen qu'à la distribution du lait ou bien à la protection des futures mères, elles devraient se grouper et s'entendre pour avoir une action moins éparpillée et partant plus efficace : c'est ce que M. le D"" G. Ancelet a récem-

1. Nous devons une mention toute spéciale à la Mutualité maternelle. Établie à Paris, il y a onze ans, pour les ouvrières de la couture, de la passementerie, de la broderie, de la mercerie et de l'industrie de la dentelle, cette société accorde à ses adhérentes, inscrites depuis au moins neuf mois, une allocation hebdomadaire de 42 francs pendant une durée de quatre semaines; mais pour avoir droit à cette modeste somme, les accouchées doivent s'abstenir de tout travail pendant le», quatre semaines qui suivent la naissance. Un supplément de 10 francH est accordé aux mères qui allaitent elles-mêmes leurs enfants; l'indemJ nité peut être prolongée une ou deux semaines après attestation d'uM des médecins de la Mutualité maternelle. Sans doute, cette institutioM est des plus modestes : elle a néanmoins rendu de réels services à pluH de quatre mille mères, et elle a largement contribué à diminuer la mor-"' talité des enfants de moins d'un an (cette mortalité est tombée à 6 %\ alors qu'elle est de 30 à 35 |' dans la classe ouvrière. Aussi est-il désirable que de semblables sociétés mutualistes se répandent dans no» diverses villes en France. \\ en existe d'analogues à Lille, à Vienne (Isère), à Dammarie-les-Lys, à Lunéville, à Nancy, à Calais, au Pu y, etc.

ment mis en parfaite lumière *. Nous croyons intéressant d'attirer sur ce sujet l'attention de nos lectrices, d'autant plus que nous aurons ainsi la satisfaction de signaler Tadmirable et intelligente entreprise d'une femme de cœur, M"' Cliaptal, qui, dans les quartiers misérables de Plaisance, a réalisé le plan exposé par les théoriciens les plus compétents.

Pour bien pénétrer la difTiculté du problème et pour mieux en apprécier les solutions proposées et essayées, il est indispensable de voir ce qu'est la mère dans le milieu ouvrier et ce que devient son enfant.

Avec son expérience, acquise par plusieurs années do dévouement, iM. le D"" Ancelet nous le dit : « La femme de la classe pauvre a bien rarement à ne s'occuper que de l'entretien de son ménage. La plupart du temps, le gain du mari ne sullit pas et elle est forcée de prendre au dehors un métier souvent très sédentaire, très malsain et qu'elle doit continuer, si elle est enceinte, jusqu'au jour de son accouchement, sous peine de perdre sa place. Aucune atténuation du travail de la part du patron, aucune surveillance médicale de l'évolution de la grossesse, aucun souci des moindres règles de l'hygiène, rien ne vient atténuer pour celle qui va être mère le dur labeur quotidien ou préparer la meilleure terminaison de la grossesse. Celle-ci, qui devrait être suivie au moins pendant les derniers mois, évolue au petit bonheur, dans les plus mauvaises conditions, et, il faut le dire, du reste, sans causer la moindre inquiétude à la mère qui vit sous l'empire d'un fatalisme trop répandu dans la classe ouvrière ». Quiconque a considéré d'un peu près ce qui se passe dans les familles de la classe populaire reconnaîtra la

1. Cf. Revue philanthropique du 10 août 1904. p. 4iO et suiv.

fidélité de la peinture : sans doute, il est des exceptions, mais elles ne font que confirmer la règle à peu près générale.

Continuons, avec le D' Anceletpour guide, à considérer la malheureuse femme du peuple, sur le point de devenir mère. Le jour de l'accouchement arrivé, deux cas se présentent : ou la femme se rend à l'hôpital ou bien elle reste chez elle. Prenons le premier cas : « ... Si la femme accouche à l'hôpital, elle est parfaitement soignée; c'est l'assistance médicale, scientifique, qui est réalisée, mais l'assistance sociale est alors déplorable, car, que devient le mari pendant que la femme est absente, que deviennent les autres enfants? Le mari quitte le foyer pour aller prendre un repas dans quelque cabaret voisin où il acquiert de mauvaises habitudes ; les enfants sont confiés à l'assistance publique ou à une voisine qui les soigne plus ou moins bien. En un mot, la famille est désemparée, désorganisée, et, quoique cet état de choses soit passager, il en restera toujours des traces et par suite l'assistance donnée est incomplète, quelquefois même nuisible. »

Examinons maintenant la seconde hypothèse : elle présente d'autres inconvénients non moins graves. « ... Si la femme accouche chez elle, la famille reste unie, mais alors dans quelles conditions cet accouchement se passe-t-il le plus souvent? C'est au milieu de sources d'infections multiples, dans une pièce sans air, sans lumière, quelquefois même unique pour toute la famille, que se trouve la malheureuse mère; voyant l'état lamentable de son intérieur pendant qu'elle est immobilisée au lit, celle-ci ne résiste pas souvent au désir ou à la nécessité de se lever dès les premiers jours pour vaquer aux soins du ménage, s'occuper de son mari et de ses enfants, jouant ainsi avec sa santé

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sans en comprendre les j^raves conséquences *. Dans ce second cas, 1 union de la famille elle côté social sont respectés, mais le côté médical et hygiénique est sacrifié. 11 y a bien, ajoute le D' Ancelet, un service de sages-femmes de l'Assistance publique à domicile, mais, l'accouchement terminé, ces sages-femmes voient la mère en quelques rares visites et n'empêchent point par suite toutes les imprudences et toutes les fautes qui se commettent en leur absence ainsi que la désorganisation partielle du ménage. »

Ainsi donc, dans les deux hypothèses, il est pour la mère des conséquences douloureuses que Ton peut difficilement écarter.

Mais le pauvre bébé a également fort à souffrir des conditions dans lesquelles il vient au monde : « Bien rarement le ménage possède assez d'aisance relative pour que la mère ne travaille pas au dehors et puisse nourrir complètement son enfant. Ce qui devrait être normal devient l'exception et souvent la mère, qui a du lait en abondance et serait une excellente nourrice, étant obligée de travailler, met son enfant dans une crèche ou chez une voisine et ne peut lui donner que de rares tétées. Dans d'autres cas, elle s'annonce encore comme une bonne nourrice, et pouvant faire profiter son enfant de son lait, mais les fatigues, la nourriture trop restreinte ou de mauvaise qualité fait diminuer et disparaître peu à peu ce lait. Souvent encore, trop épuisée par de successives grossesses, par une vie de labeur continuel, la mère ne peut nourrir et le pauvre bébé est alimenté sans règle ni discernement avec ces laits des quartiers pauvres qui n'ont que la couleur du

1 l)aiis lo peuple, il n'est pas extrêmement rare que la jeune maman reprenne ses ocrupations domeslitjues, le lendemain ou le surlendemain (le ses couches : ce n'est que plus tard (jue la pauvre femme ressentira lesdouluareux elTetsde cet exiès d'activité.

vrai lait et n'atteignent leur bas prix qu'à force de savants et nocifs mélanges. Enfin, il est fréquent de voir les parents, obéissant à des idées erronées apportées souvent de la campagne ou agissant par économie, nourrir leurs bébés dès les premiers mois avec les mets qu'ils mangent eux-mêmes et dont la base est le chou et la charcuterie... »

La situation navrante d'une grande partie des familles ouvrières nous paraît indiquée ici en ses traits essentiels. Les conséquences de ce déplorable état de choses ne sont que trop certaines : énorme mortalité infantile ^ , maladies physiques et misères morales des femmes du peuple, désorganisation fréquente du groupement familial... Pour remédier à un mal pareil, les œuvres partielles ne sauraient suffire, il faut une œuvre d'ensemble. Aussi une œuvre d'assistance aux nourrissons doit-elle englober dans son action, autant que possible, « tout le milieu qui les entoure, préparer leur venue en s'occupant de la mère pendant la grossesse et l'accouchement, et souvent même venir en aide au mari et s'occuper des autres enfants pour permettre à l'accouchée de se consacrer à son nouveauné ».

C'est ce qu'a compris l'ingénieux et énergique dévouement de ^P® Chaptal, et c'est ce qu'il a réalisé à Plaisance. Nous allons essayer de le montrer.

1. n résulte d'une enquête sur l'organisation de l'industrie textile à Gand que la mortalité des enfants des ouvrières y est considérable. Les nouveau-nés sont presque tous atteints de maladies graves et 72 % meurent avant d'avoir atteint leur cinquième année. La mortalité des enfants des ouvrières des autres industries est encore énorme : elle atteint 55 ^. Cf. Le Travail de la Femme, mars 1904. Ce n'est là qu'un exemple pris entre des centaines d'autres : il permet de deviner l'ef-, frayante réalité — et le mal que fait à la race humaine le surmenage industriel des mères de famille.

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I/œuvre de Plaisance est de fondation relativement récente : dans les j)remiers jours de janvier 1901, M"* Chaplal ouvrait au 03 de la rue Vercingëtorix un service de consultations gratuites pour les mères indigentes et leurs nourrissons. M. le D"" Ancelet voulait bien accepterde diriger ces consultations. Un don, quel que peu important, permit d'adjoindre à ce dispensaire spécial une distribution de lait pour les bébés. L'œuvre fut vite connue et appréciée dans le quartier : actuellement tous les lundis, il y a une centaine d'enfants que Ton mène peser et l'on distribue par mois dixhuit cents litres de lait.

Bien que l'œuvre de Plaisance ne dispose encore que d'un budget de douze mille francs environ, néanmoins elle a été fondée de suite avec toutes ses branches annexes, de façon à être bien complète dès le début et à exercer une action vraiment eiïicace tant au point de vue médical qu'au point de vue social. Cette organisation d'ensemble a été rendue possible, malgré l'exiguïté des ressources financières, par une double raison. D'abord, on a évité toutes les dépenses inutiles et d'apparat; c'est ainsi que, pour le local, on s'est contenté d'une simple boutique; aujourd'hui, on y a fait les réparations nécessaires et l'installation en est excellente '. Mais, pendant près de trois ans, l'œuvre a fonctionné dans des salles et avec un mobilier qui n'avaient rien de très confortable. D'autre part, M"' Chaptal, qui consacre entièrement sa vie au soulagement des misères populaires, a pu grouper autour

1. Dans la Revue philanthropique du 10 août 1904, M. le D' Ancelei donne une description de cette installation, fort hien comprise, et qui lient compte de toutes les exigences de l'hygiCne.

d'elles un certain nombre de personnes généreuses, médecins et dames de charité, qui, elles aussi, se dévouent à YŒuçre d'assistance maternelle et infantile gratuite de Plaisance. Avec de tels concours et semblable abnégation, l'œuvre devait réussir.

Elle comprend de très nombreux rouages. Tout d'abord, un service d'enquête à domicile. Dans les œuvres d'assistance, on court le danger d'être indignement exploité aux dépens de vrais malheureux. 11 est donc de toute nécessité que l'on soit renseigné, aussi exactement que possible, sur les ressources du client qui se présente. Dans l'œuvre de M"^ Ghaptal, les renseignements sont assez vite pris, car on n'assiste que les femmes du quartier de Plaisance. Le résultat de l'enquête est inscrit, en signes conventionnels, sur les cartes-fiches remises à la mère lorsqu'elle se présente devant le médecin : celui-ci sait donc de suite s'il peut ajouter foi à ce qui lui est raconté et il décidera, en connaissance de cause, dans quelle mesure seront donnés les secours gratuits de lait et de médicaments demandés. Il n'est pas sans intérêt de constater que les renseignements ne portent que sur le degré d'indigence : l'œuvre, fondée et dirigée par une ardente catholique, veut venir en aide à toutes les misères féminines, sans tenir compte des croyances religieuses ni des opinions politiques et sociales. Nous estimons, quant à nous, que c'est la vraie méthode chrétienne.

Tous les mercredis, un médecin se tient au siège de l'œuvre, pour donner des consultations aux futures mamans qui se présentent : outre les conseils qui sont ainsi très utilement fournis et qui évitent parfois bien des complications, ce service de consultations permet de prévoir les cas difficiles et d'envoyer à l'hôpital les clientes pour lesquelles une intervention chirurgicale est nécessaire.

l'uis — et c est ici un point sur lequel nous ne saurions trop attirer l'attention — on fait le samedi soir des conférences destinées à initier les femmes du peuple aux principales règles de 1 hygiène en général et de l'hygiène de la femme enceinte en particulier. Ces conférences permettent de former un noyau de gardes spéciales dont tout à l'heure nous indiquerons la très grande utilité.

Pour leur venir eflicacement en aide, il ne suffit pas de donner des conseils médicaux aux femmes sur le point d'être mères; il faut autant que possible leur éviter les travaux pénibles, et cependant il est indispensable de leur procurer quelque occupation, peu fatigante, et rémunératrice. Nous verrons un peu plus loin que l'œuvre de Plaisance est arrivée à résoudre ce diflicile problème d'assistance.

Voici venu le moment de Taccouchement : l'action bienfaisante de l'Œuvre des mères de famille naturellement s'accentuera et se précisera.

Sauf le cas de complications, reconnues au cours des consultations médicales, la maman est encouragée à faire ses couches chez elle : se sentant soutenue, elle y consent à peu près toujours. On lui fournit tout ce qui lui est nécessaire à elle et à son bébé : linge, médicaments, objets de pansement, chaufTage pour les bains, etc. Pour cette fourniture, on met à contribution le précieux concours de VŒin're des mères de famille dirigée par M™« Edwards-Pilliet. On fait aussi désinfecter le logis et l'on s'efforce de le rendre aussi aseptique que possible : inutile d'insister sur l'importance de ces précautions.

Une sage-femme surveille l'accouchement et elle est chargée de donner ses soins à l'accouchée jusqu'au complet rétablissement : si besoin est, le médecin de lœuvre est appelé. Voilà pour l'assistance médicale et scientifique : elle est excellente.

Voyons maintenant l'autre côté de la question — non moins grave : l'assistance sociale.

Mais ici nous laissons la parole au D"" Ancelet. « Un point très délicat, dit-il, est celui du choix d'une garde à mettre à demeure auprès de l'accouchée tant qu'elle reste alitée. La sage-femme ne peut remplir ce rôle ; une garde proprement dite serait trop coûteuse et nullement adaptée au milieu. C'est pour répondre à ce besoin qu'ont été instituées les conférences pratiques dasepsie et d'hygiène des femmes en couches faites le samedi aux femmes du peuple. Parmi celles-ci, un certain nombre de femmes, de préférence veuves ou célibataires, et déjà d'un certain âge, ont été choisies pour suivre d'une façon régulière les conférences et il a été ainsi formé un noyau de gardes non professionnelles mais occasionnelles et dont le concours est très précieux. En effet, introduites chez l'accouchée pendant tout le temps que celle-ci est alitée, elles lui donnent les soins simples et hygiéniques dont elle et son bébé ont besoin. Mais ce qui fait la supériorité de ces gardes^ c'est que, étant du même milieu social que la malade, non seulement elles sont bien acceptées, mais en outre elles s'occupent volontiers du ménage, font le « manger » du mari, soignent les autres enfants, entretiennent le logis, en un mot remplacent complètement la mère pour tous les soins de son intérieur et ôtent par suite à l'accouchée toute tentation ou raison de se lever... Un roulement est quelquefois établi entre les gardes auprès des accouchées, car certaines de ces gardes, femmes d'employés de chemin de

fer, de service alternativement de jour et de nuit, sont employées aussi comme gardes de jour et de nuit, de façon à ce que leur propre ménage n'en souffre pas. » Naturellement, on donne une indemnité à ces gardes occasionnelles : elles reçoivent deux francs par jour. « Jusqu'ici et bien qu'embryonnaire, conclut le D'^ Ancelet, ce service si important a bien fonctionné et fait pénétrer, lentement, mais plus sûrement, les notions d'hygiène et d'asepsie dans les milieux où il est organisé et y sape doucement des préjugés multiples contre lesquels une réaction trop scientifique et non mise à la portée du milieu serait restée stérile. »

Le bébé est venu au monde ; la mère, rétablie, a repris sa vie normale. Mais l'Œuvre de Plaisance ne l'abandonne pas : maman et nourrisson auront encore besoin de son aide.

Tout d'abord, les consultations médicales continueront à être ouvertes à la jeune mère. Puis on lui conseille de nourrir son enfant, et, pour que le conseil soit efficace, on viendra en aide à la nourrice. On s'efforcera de lui assurer une alimentation suffisante et appropriée afin d'augmenter et d'améliorer son lait, les privations étant presque toujours dans le peuple la cause de la lactation défectueuse. A cet effet, « M"^ Chaptal a institué un service de distribution d'aliments aux femmes qui nourrissent et qui sont insuffisamment alimentées. Elle distribue des bons de viande qui correspondent chacun à 100 grammes de viande sans déchets (gras ou tendons) pris chez un boucher avec lequel l'Œuvre s'est entendue; on donne habituellement une

ration par jour. En outre de la viande, une sorte de carnet de chèque alimentaire permet de délivrer des bons pour des farines ou féculents, donnés en général par deux kilogrammes à la fois et livrés par des fournisseurs choisis, en échange de bons à souche. Il est facile ainsi de contrôler ce qui a été donné à chaque femme, et, en ne donnant pas d'argent, on évite les tentations de mal l'employer ou l'éventualité que le mari se l'approprie. Ce genre de secours, déclare le D"" Ancelet, rend les plus grands services et nous a déjà permis, uni aux conseils pratiques pour Vallaitementf de rendre très bonnes nourrices des mères qui désespéraient de le devenir. »

Ainsi soutenue, mieux nourrie, pouvant consulter gratuitement le médecin pour son bébé et pour elle, la jeune mère est, on le comprend, assez disposée à essayer de nourrir son enfant... Mais, devant elle, se dresse presque toujours l'obstacle économique : les choses sont, en effet, organisées dans notre société de telle sorte qu'il est bien difficile à l'ouvrière de remplir jusqu'au bout ses obligations de mère : le travail à l'usine ou à l'atelier la reprend presque au lendemain de ses couches, et, sous peine de mourir de faim, il lui faut recommencer son labeur fatigant et assujettissant... Dans cette douloureuse servitude de la mère et de l'épouse n'y a-t-il pas quelque chose de profondément antisocial? Et cependant que d'honnêtes gens ne prennent pas la peine de s'indigner : ils préfèrent déclarer qu'il y a là une nécessité industrielle et réservent toutes leurs protestations contre le droit de vote accordé aux femmes!

M"® Chaptal n'a pas voulu que l'angoissante question matérielle empêchât les mères pauvres de nourrir leurs enfants. Elle s'est ingéniée à leur assurer de la besogne qui, sans être pénible, fût cependant quel-

que peu rémunératrice. Elle y est parvenue : à celles qui savent coudre, on donne à faire chez elles de la liiiperie; les autres sont employées à des travaux de 111 de fer qui d<'mandent un seul jour d'apprentissage et sont fournis par un industriel du quartier.

Mais ces occupations ne rapportent pas toujours une somme suffisante, d'autant que la maman en est souvent détournée par son ména^^e et les soins à donner à sa jeune famille. Aussi M"*' Chaptal a-t-elle créé des bons de travail à faire à domicile, qu'elle place à raison de dix sous chez des personnes charitables et qui sont ensuite remis aux mères nécessiteuses : celles-ci en touchent le montant comme si elles avaient fait l'ouvrage et ce complément leur permet de gagner de un à deux francs par jour — tout en gardant et en nourrissant leurs enfants.

Le dévouement de la fondatrice de l'œuvre de Plaisance et de ses collaboratrices ne s'est pas arrêté en si généreux chemin. Elles avaient assuré le vivre et la santé de la jeune maman, elles songèrent à lui procurer un logement sain.

Les familles nombreuses sont, en général, redoutées des propriétaires et de... leurs concierges, surtout dans les quartiers populaires. Un ménage ouvrier qui a cinq ou six enfants, se voit renvoyé de porte en porte : un ne lui pardonne pas d'avoir obéi à la loi divine. Faites une discrète enquête — et vous serez édifié.

Mais, à cette première difTiculté, pour ces braves gens s'en ajoute une autre : la quasi impossibilité où ils se trouvent de pouvoir louer un logement assez vaste pour abriter sainement leur nichée. Tous ces petits êtres devront s'entasser, pêle-mêle, dans deux pièces, sans air, sans lumière : la tuberculose comptera bientôt quelques victimes de plus...

M"^ Chaptal a vu de près ce mal affreux et, dans

la mesure de ses forces, elle l'a combattu. « Outre l'aide qui est donnée aux ménages pauvres pour pouvoir leur procurer, lorsqu'ils sont dignes d'intérêt et ont de jeunes enfants, des logements aussi hygiéniques que possible, M"^ Chaptal a aménagé dans deux maisons dont elle s'est rendue propriétaire des logements qui ne sont loués ou donnés qu'à des familles ayant au moins quatre enfants, à des femmes veuves chargées de famille, en un mot à tous ceux contre lesquels on n'a comme grief que d'avoir trop d'enfants et qui, très dignes d'intérêt, sont refusés partout comme insolvables. »

Même assainie, l'atmosphère de ces logements ouvriers, insuffisamment renouvelée, n'est pas des plus salubres : il était bon de donner un peu d'air pur aux pauvres mamans anémiées par la grossesse et l'allaitement. Les mères riches vont bien se refaire aux eaux, à la mer, à la campagne. On pourrait au moins essayer de donner aux femmes du peuple et à leurs poupons des journées de plein air. La bonté de W^^ Chaptal le devina et sut organiser les choses en tenant compte des possibilités. « Soixante femmes (le nombre eût été plus grand si les ressources l'eussent permis) furent emmenées avec leurs nourrissons, par de belles journées, dans le bois de Clamart, à un endroit choisi d'avance et y passèrent la journée, de huit heures du matin à six heures du soir. Grâce à l'entente avec un restaurateur du voisinage, une poussette était amenée dans le bois, au lieu de réunion, chargée de portions de viande avec des légumes, délivrées à raison de soixante centimes chacune, et le repas se faisait ainsi en plein air. Le succès de cette innovation fut merveilleux tant au point de vue de son effet sur la santé des mères et de leurs nourrissons que du ré' sultat obtenu comme réconfort moral chez ces mal-

heureuses pour lesquelles l'absence de soucis et un peu déplaisir sont si rares. »

Nous venons de voir tout ce que lœuvre de Plaisance a su ingénieusement imaginer pour venir en aide, de tant de façons, aux femmes et aux mères, en ce quartier particulièrement pauvre. Ce bien, qui était ainsi fait aux mamans, Tétait indirectement à leurs bébés. Mais, pour donner une idée complète des institutions dont l'ensemble constitue \ Œuvre d'assistance maternelle et infantile gratuite, il nous reste à dire quelques mots de ce qui est organisé directement en faveur des enfants.

D'abord pour les couvrir chaudement et proprement.

On veille à ce que chaque bébé ait une layette sufllsante. Mais, afin de ne pas éparpiller inutilement les ressources, on s'adresse autant que possible aux œuvres qui se proposent spécialement cette distribution. C'est, par exemple, \ Œuvre des Mères de famille^ qui accorde la layette dès le premier enfant; c'est aussi V Œuvre de charité maternelle qui la donne au troisième ou au quatrième; ce sont entin les services d'accouchement hospitalier qui délivrent une demi-layette. L'œuvre de Plaisance n'intervient que pour compléter une distribution insufiisante.

On s'occupe ensuite de surveiller et de protéger la santé des nourrissons. A cet effet, ils sont portés toutes les semaines au siège de l'œuvre, où on les pèse. Les résultats des pesées sont aussitôt inscrits sur des iichesau nom des enfants. Ceux-ci sont-ils indisposés ou souffrants, le médecin les examine et donne les indications nécessaires.

Le D' Ancelet expose ainsi qu'il suit les grandes lignes du service des consultations médicales qu'il a organisées, dans l'œuvre de Plaisance, pour les enfants jusqu'à l'âge de 3 ans. « Pour suivre les nourrissons, donner les conseils pratiques aux mères, voir les enfants malades et transportables, il existe un service de consultations que je fais deux fois par semaine... Le nombre des consultants va toujours en augmentant depuis la création, ce qui prouve que cette consultation répond réellement à un besoin. Pour éviter de faire tort à mes confrères du quartier, j'ai fait en sorte que les femmes indigentes seules puissent être admises à la consultation... Beaucoup des affections pathologiques des nourrissons tenant à une nourriture mauvaise, incomplète, trop abondante ou mal réglée, à un manque de soins de propreté, j'ai presque autant de conseils d'hygiène à donner que de thérapeutique vraie à faire. Par suite je compte vulgariser ces principes fondamentaux d'hygiène des nourrissons en les affichant sur des pancartes dans les salles d'attente ^ . Des pancartes analogues où j'avais énoncé les principes de la diète hydrique en cas de diarrhée pendant les chaleurs ont eu un résultat très appréciable, car j'ai vu ensuite beaucoup de mères venir à ma consultation ayant déjà appliqué, au grand bénéfice du bébé, le traitement quelles avaient vu affiché... En dehors des cas ne demandant que des conseils d'hygiène, un grand nombre de cas pathologiques semblables me sont présentés (troubles dyspeptiques, maladies cutanées, forme de tuberculose, etc.). Cela m'a permis de faire autographier d'avance des ordonnances pour ces

4. A ce propos, nous signalons aux personnes qui voudraient faire quelque chose dans cet ordre d'idées, la diffusion de; l'instruction sur le nourrissage rédigée au nom de l'académie de médecine par M. le D' Porak, chirurgien en chef de la Maternité de Paris.

cas fréquents, ordonnances que je nai qu'à signer, ce qui à la fois simplifie et écourte beaucoup le temps donné aux prescriptions, tout en permettant à cell«'sci dùtre très explicites, ce qui est fort utile pour certains traitements (entérite, impétigo, etc.). L'entente de l'œuvre avec un pharmacien du quartier et l'apposition que je puis faire d'un timbre spécial sur l'ordonnance permettent de donner ou non gratuitement les médicaments, suivant le degré d'indigence du consultant ou la cherté du produit. »

Enfin, l'œuvre de Plaisance distribue gratuitement du lait et des farines alimentaires à ses jeunes clients. Pour éviter les frais d'une manutention encombrante et compliquée, et pour permettre aux mères d'aller chercher chaque jour le lait nécessaire (ce qui est indispensable pour le lait frais , il est distribué à chaque femme autant de bons spéciaux qu'il lui est attribué de bouteilles ; le lait est délivré, en échange des bons, par la Société philanthropique du lait qui a un dépôt dans le quartier.

On le voit, l'œuvre de Plaisance prend sous son efTicace protection la femme du peuple qui devient enceinte, elle l'assiste pendant sa grossesse et ses couches, elle lui vient en aide de mille façons délicates pour lui permettre de se rétablir complètement et de nourrir son enfant, elle se préoccupe de lui procurer des « journées de plein air » et de lui assurer, ainsi qu'à son bébé, une nourriture saine et suffisante. Elle constitue donc une œuvre d'assistance complète. C'est à ce titre que nous avons tenu à l'étudier, mais c'est aussi parce qu'elle est la bienfaisante manifestation d'une énergique initiative féminine.

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