CONFIDENTIEL ET URGENT
Très urgent.
Monsieur,
Vous serez surpris de recevoir cette lettre, lisez-la attentivement. Elle en vaut la peine. Vous ne voulez pas de Vamnistie et moi, je n'ai plus qu'une idée au monde dans la tête, me venger des lâches qui m'ont abandonné, et pour lesquels je me suis sacrifié jusqu'à ce jour, sans rien recevoir y quoique vous en disiez y autre chose que des pro^ messes et des mensonges. Je suis en mesure, grâce à quel' ques papiers en ma possession corroborant d^une façon ab" solue les récits que j'ai à faire et qui sont des plus graves j de faire beaucoup de mal à ceux pour lesquels j'ai le coeur plein de toute la haine que vous puissiez imaginer.
Mais éloigné de France, ne recevant plus de nouvelles de personne, ne sachant rien de ce qui s'y passe, j'ai besoin de savoir comment employer mes armes de manière à ce que je n'en perde point l'effet. Je sais quelles sont les intentions du gouvernement, qui veut sauver tous ces généraux et ces hommes politiques lâches et infâmes, j'ai la certitude que mes armes, bien employées, peuvent le* mettre dans le plus cruel embarras, et je ne Veux cepen-f dant pas les user dans un article de journal dont, avec Iqi
système actuel, on ne tiendrait nul compte. J*ai une idée que j'ai besoin de discuter avec quelqu'un au courant de la situation et qui me puisse aider sans que personne, bien entendu, sans (sic) doute.
VoUs êtes peut-être l'homme qui m'avez fait le plus de mal, après ces lâches toutefois, mais au moins vous ne m'avez jamais mâché vos sentiments.
Voulez vous associer en secret vos haines aux miennes, me diriger dans l'emploi de mes forces et vous pouvez être persuadé que vous n'aurez pas d'auxiliaire ignoré animé d'un plus profond désir de vengeance que moi.
Seulement le temps presse, envoyez-moi quelqu'un de sûr de suite) personne au monde ne saura jamais que je vous ai écrit, et je vous réponds que je ferai de la besogne.
Vous ne savez pas, quoique vous en ayez dit, quelles gens sont ceux que vous attaquez. Je vous les ferai connaître. Je ne vous demande que de diriger anonymement la force qu'est ma haine, je ne suis ni un imbécile ni un lâche, j'ai des armes et je veux me venger. Seulement, je ne veux plus faire une faute.
Par un mot, prévenez-moi dans VAurore en mettant pour ce: « Requ communication saxonne », et cela en première page.
Je vous jure que vous vous en trouverez bien.
Mon adresse est àmo/i7io/w,40, UpperGloucester Place, Dorset Square, ceci pour celui que vous m'enverriez, si vous avez à me faire écrire, comme on ouvrait toutes les lettres qui me venaient de France, écrivez :
Desmigiiels c/o Dematteo
6; Ruppert Street Goventry.
[Signé) Esterhazy.
Quelque anormal que soit un pareil discours de moi à vous, monsieur, ayez confiance en moi, vous ne savez pas de quoi est capable une haine comme la mienne et gardez ceci pour vous.
Je n'ai rien répondu, comme on pense. D'abord parce que je n'ai point de haines, et ensuite parce
que, si j'avais des haines, je tâcherais de trouver pour les mettre en action un autre c associé ».
Je n'entreprendrai point de faire la part du mensonge et de la vérité dans les dires du traître. Il y faudrait des moyens d'investigations qui ne sont point à ma portée. Mais, de toute évidence, l'homme est aux abois. Il cherche à vendre ce qu'il a, et probablement aussi ce qu'il n'a pas. Sans preuves, sa parole ne peut être acceptée. 11 serait surprenant qu'il ne pût rien prouver. Je lui rends service peut-être en publiant son papier, car les scélérats de l'Etat-Major, qui n'ont cessé de trembler à la seule idée de ses aveux, pour» ront se décider à mettre la surenchère.
En ce cas, l'homme se taira quelque temps encore,
(mis le jour viendra où fatalement il parlera. S'il avait e courage de faire sa confession publique en sincérité absolue, de dire comment il fut conduit à trahir, de nous exposer sa psychologie et la psychologie de son milieu, il ferait une œuvre d'enseignement admirable, et même rachèterait quelque chose de son passé. Cela, il ne le fera pas, faute du sens moral qui pourrait éclairer son chemin. Il dira je ne sais quoi, mensonges et vérités en tas, affreusement mêlés, embrouillés, confondus. Et pourtant de cet amas confus de choses contradictoires, une vérité, avec l'aide de ce que nous tenons déjà, finira par sortir.
Cette lettre seule, s'il était nécessaire, suffirait k démontrer le mensonge « d'Esterhazy homme de paille du syndicat », qui est au fond du crime judiciaire de Rennes. Mais cela n'est rien. Avec ou sans amnistie, il y aura bientôt, je n'en doute pas, d'autres choses a dire. Pour aujourd'hui, je remarque seulement que des révélations nouvelles sont inévitables. Je n'en saurais dire le jour, faute d'avoir en mains TEuménide fatale. Le temps travaille contre les mensonges, miné par chaque heure qui tombe au sablier. La vérité lente se fait. Nous sommes peut-être plus près du but qu'on ne pense.
En tout cas, jusqu'à nouvel ordre, une chôëe paraît
assurée. Esterhazy eut des complices dans sa trahison. Il est venu de divers côtés des indications plus ou moins exactes à cet égard. Les journaux étrangers ne se sont pas gênés pour prononcer des noms. À la isurprise générale, l'un des personnages nommément désignés, mis en vue par sa situation tout au haut de la hiérarchie, n'a ni protesté contre Taccusation, ni poursuivi ses accusateurs. Je n'en veux rien conclure. Je n'en suis qu'aux constatations.
Mon seul objet est de dire que les actes de complicité, conscients ou non, dont profita Esterhazy, seront certainement dévoilés. Nos sénateurs accepteront-ils d'amnistier par avance les complices de la trahison ? Voilà ce que je leur demande. A ITieure où se fait Tunanimité des consciences contre le verdict de Luxer et contre le verdict de Jouaust, le Parlement va-t-il revendiquer sa part du crime ? Le traître est en liberté. C'est que le Conseil de guerre l'a voulu. Ses complices, connus, impunis, continueront de servir dans l'armée française. Et cela, parce que les représentants du
f>euple en auront décidé ainsi. Alors, que penseront es nations civilisées de la France, et que pensera la France d'elle-même ?
23 Novembre 1899.
Le dernier saut*
Je dis que nous glissons tous les jours un peu plus bas sur la pente. L'Etat-Major a voulu couvrir les
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crimes de quelques-uns des siens, dût-il pour cela s'enfoncer lui-même dans le crime. L'Eglise, qui nous a donné nos chefs d'armée, a prétendu les couvrir à son tour, falIût-il pour cela soutenir que l'Evangile recommandait le faux, et voilà que, sous ses auspices, un monument va s'élever au faussaire. Si étrange que soit l'aventure, elle a son application.
Les prétendus « nationalistes » se sont fait les instruments de l'internationalisme romain. La patrie de tous ces gens est au Vatican et leurs précieux rhéteurs expliquent, en un style jésuitisant, que la croyance en la présence réelle est la pierre de touche du bon Français. L'éternelle pensée de l'Eglise a toujours été de s'assurer la disposition du bras séculier. A cet effet elle nous a dotés d'un haut commandement militaire que l'épreuve nous a montré incapable de défendre le territoire, mais admirablement propre, suivant la formule de Galliffet lui-même, à remplir l'office du gendarme de Dieu. Comme Dieu malheureusement ne parle que par la bouche du prêtre, c'est « gendarme du prêtre » qu'il faut dire, si l'on veut parler vrai.
Jamais le cas ne fut si clair qu'en 1870 lorsque (( l'obligation de monter la garde au Vatican nous laissa sans alliance devant l'Allemagne unie. La France fut vaincue, démembrée, mais l'Eglise demeura dans sa puissance et les bons pères continuèrent de nous fournir des chefs d'armée au service de l'Internationale romaine. A l'heure où j'écris, le père Du Lac est probablement l'autorité la moins contestée dans Tarmée. Quand Galliffet dit oui, ce n'est rien si le Jésuite dit non, et Galliffet qui pourtant ne boude pas à l'ennemi, se soumet à l'homme noir, comme un petit enfant.
Avec Esterhazy et Boisdeffre, Du Lac est probablement le seul qui connaisse tous les dessous de l'affaire Dreyfus. Il ne les dira pas. Boisdeffre aussi préférera se taire, comme Esterhazy, qui ne pourrait dénoncer la trahison d'autrui, sans avouer la sienne.
On continuera d'organiser le silence , si l'on peut.
Et le père Du Lac, comme il a déjà fait^ ne se fera pas faute de demander aux juifs de ménager son pénitent.
Tout cela se comprend. Les criminels et leurs complices se couvrent les uns et les autres, et ceux qui profitent du crime décrètent l'impunité pour tous les scélérats. Ainsi va le monde. Le prêtre promet le ciel au gendarme qui,' en attendant, lui livre la terre. Moyennant cet accord, prêtre et gendarme peuvent disposer de nous, supprimer les lois à leur guise, terroriser le peuple souverain ébaubi d'inconscience, et ses représentants et ses gouvernants stupides de lâcheté.
Et c'est alors qu'éclate dans sa pleine lumière le
[>hénomène imprévu dont nous sommes témoins tous es jours. Que tout ce qui a participé au crime fasse bloc, avec tous ceux qui veulent en profiter, contre la loi et contre ses défenseurs, cela ne peut surprendre. Mais que ceux contre qui le crime fut commis s'empressent à sauver leurs bourreaux, c'est un spectacle d'effondrement humain qui, peut-être, n'avait pas encore été donné. Même les nègres en caravane d'esclavage se font très rarement tuer pour ceux qui trafiquent de leur vie et de leur liberté. Il parait que chez nous, ce renversement de dignité virile va devenir un principe de gouvernement.
On a vu, en effet, de quelle ardeur la société dite civile s'est ruée au secours de ses pires ennemis. Toucher au gendarme qui retournait contre la loi les armes qu'il avait reçues pour la défendre, y pensaiton? C'était faire affront à la patrie elle-même, qui s'incarne, paraît-il, dans l'uniforme, quelque indigne que soit l'homme qui l'a revêtu. Se réclamer de la Toi, c'est être un sans-patrie. L'Eglise l'a dit, elle, dont la patrie ne connaît pas de frontières. Et sous son inspiration, une juive autrichienne, une Italienne de Parme, et une Française qui a perdu sa nationalité par un mariage étranger fondent « un syndicat » pour
•apprendre aux hommes de France l'art d'être Français. Ce serait d'un comique achevé si ce n'était si na- "vrant.
Car toutes ces folies qui se débitent aux feuilles de la sacristie, la société civile représentée par ses juges, ■ses préfets, ses ministres, ses législateurs, les a traduites en gestes de gouvernement. On a vu Delegorgue et Mazeau à genouxdevant le sabre. On a vu la Chambre compétente de la Cour de cassation diffamée par Quesnay pour le crime de vouloir juger suivant les lois, et dessaisie de son pouvoir judiciaire, à l'éternelle honte de nos prétendus « législateurs ». On a vu Méline faire usage de faux, Cavaignac faire afficher les faux de Henry sur toutes les murailles, et quand il est établi que les faux sont des faux, soutenir que la preuve est faite tout de même.
Et, je le dis bien haut, tout cela n'était pas le pire. On a vu le gouvernement réparateur se refuser aux réparations, se laisser trahir par des Chamoin, des Deloye-Triponé, des Carrière, trembler de peur derrière les portes du prétoire, reculer devant l'indiscipline, céder le pas aux faux témoignages, et par sa faiblesse et son manque de cœur, laisser écraser l'innocence. On l'a vu promettre et donner la croix aux ennemis de la justice et de la vérité, on l'a vu persécuter odieusement des officiers qui sont l'honneur de leur patrie, ayant refusé la basse complicité du silence et du mensonge.
Et, pour finir, quand toute la société civile se met en péril de mort pour protéger contre ses propres lois les hommes qui se sont juré de les détruire, dans le dessein de nous rendre à l'arbitraire sanglant des moines massacreurs, voici que le gouvernement ce de salut » nous propose le suicide final, en demandant au Parlement de dire par l'amnistie qu'il n'y aura pas de loi contre les criminels de la Jésuitière galonnée.
Ainsi le crime de quelques-uns, protégé par les complices de toute dénomination au sommet de la
hiérarchie, serait couronné, grâce aux pouvoirs publics, par le crime de tous contre la justice de la loi, expression même de la patrie. En comparaison d'un tel fait, l'ignominie de la loi de dessaisissement devient presque une chose excusable. Des gens plus tard ont pu dire : « Je fus trompé ». Cette fois, ils ne lepour^ ront pas. C'est bien la (in, sans méprise possible. Le suicide dans la honte. La déchéance dernière. Le dernier saut dans la course du néant.
24 Novembre 1899.
Ministère d'sgournements
Le procès Zola est ajourné à une date indéterminée, en raison du dépôt de la proposition d'amnistie. Aussi le procès Reinach, par la même raison. C'est ce qu'en langage ministériel on appelle « gagner du temps ». -Temps gagné ou temps perdu ? Dans tout autre ordre d'idées, c'est temps perdu qu'il faudrait dire. Mais en politique il arrive que les deux expressions se confondent. Le temps n'est perdu que pour le pays : cela ne vaut pas la peine d'en parler. Quant aux ministres, le prolongement d'une existence précaire au jour le jour, sans autre résultat que de n'être pas tout à fait morts, leur paraît un « gain » d'importance. Chacun mesure ses ambitions à son courage, à ses moyens.
Le cabinet Waldeck-Rousseau-Millerand ne tenait pas du tout, je suppose, à poursuivre Gohier pour
délit de presse. Mais il a craint d'être malmené par les ennemis de la République, s'il refusait cette satisfaction aux hommes qui, sous prétexte de patriotisme, désorganisent l'armée. Hélas ! Gohier a ét$ poursuivi, et les ministres ont été malmenés tout de même. Il a seulement confirmé une fois de plus qu'un révolutionnaire ministre ne sera pas nécessairement un ministre révolutionnaire, puisque le principal effet jusqu'ici de l'admission de la révolution sociale dans les conseils du gouvernement a été de la compromettre dans la répression des délits de pensée.
Voilà donc Gohier poursuivi pour le crime de n'avoir pas sur l'armée de Mercier, de Boisdeffre, de GallifiPet, les même opinions que Millerand. Si Billot, si Méline avaient été au pouvoir, dites-moi quelle différence. Méline et Billot auraient poursuivi Gohier dans l'espoir de le faire condamner le plus sévèrement possible, et si Lebon avait passé par là, il eût sans doute jugé que la double boucle de nuit ferait justement l'affaire du rédacteur de V Aurore, Waldeck- Rousseau et Millerand ne vont pas si loin. Ils font leur procès de presse au moment même où ils se décident à demander l'amnistie. De la sorte ils peuvent dire aux amis de la Jésuitière bottée : « Nous avons poursuivi », et aux partisans de la liberté : « Nous n'avons pas fait de procès ». Ainsi le père Du Lac fait école jusque dans le camp ennemi.
Même, comme le garde des sceaux Monis comptait bien que la poursuite n'aurait pas lieu, il jugea que l'heure était venue de faire blanc de l'épée. Freycinet et Méline, pour un prétendu délit identique de tous points, n'avaient pas osé appeler sur Gohier les rigueurs des « lois scélérates » qui sont un des crimes notables au compte du régime parlementaire. Ce que Freycinet ni Méline n'avaient rêvé, Waldeck-Rousseau, Millerand, Baudin, Delcassé, Monis, Lanessan, d'autres encore dont je ne sais plus le nom, viennent de le faire. L'assignation vise la loi votée dans une heure d'affolement pour répondre à des lanceurs de bombes.
et du coup voilà Gohier passible de cinq ans de prison.
Cela, au moment où Trarieux et Reinach confessent publiquement la faute de leur participation à l'œuvre aujourd'hui réprouvée. Cela, au moment où un mouvement d'opinion se produit pour qu'on arrache au bagne des hommes condamnés pour simple délit d'opinion. Cela au moment où M. Monis lui-même nous donne le spectacle d'un ministre qui, par peur de la presse antirépublicaine, défait de son autorité les nominations faites en Conseil des ministres, et traite Bertulus comme LanessanFreystaetter. Le public pourra faire la comparaison lorsque je raconterai l'histoire.
Sans doute, Monis croit avoir pour excuse la croyance où il fut qu'une amnistie vaille que vaille, après la lassitude des ajournements répétés, lui ferait tomber de la main l'arme empoisonnée. Je crois vraiment que cette « excuse » ressemble fort à une aggravation de son cas. Quoi qu'il arrive, en effet, il aura créé contre la liberté de penser et de dire une jurisprudence nouvelle par où son nom sera fâcheusement rappelé aux générations à venir.
Quant à son amnistie, le bas calcul que je viens d'exposer suffit a en montrer le vrai sens. Ainsi que je Tai dit dès le premier jour, le gouvernement cherche à s'amnistier lui même. Il demande l'oubli de ses fautes, et par cela même croit pouvoir impunément les aggraver. A-t-on cru que la menace de cinq ans de prison sur Gohier pourrait amollir notre résistance à l'amnistie? Ce serait une telle méconnaissance des hommes et des choses que je craindrais de l'imputer gratuitement à la candide fourberie de notre garde des sceaux.
Depuis l'immortel T accuse ! il sait bien que loin de fuir les procès qui font la vérité, nous les cherchons. Il sait bien que Zola ne veut pas qu'on l'amnistie, et Reinach pas davantage. Il a dû voir dans les journaux la noble protestation par laquelle le colonel Picquart demande des juges et repousse du pied l'amnistie ,
qui n'est pour lui qu'une forme de condamnation sans le droit de défense. Il sait bien que Gohier, poursuivant un but clairement défini^ la réforme de l'armée française par une meilleure utilisation militaire, accepte avec joie l'occasion de dénoncer publiquement, du haut de son banc d'accusé, les chefs indignes qui, sous couleur de patrie, la livrent aux internationalistes romains et préparent le refour des catastrophes passées.
Il sait bien que M. Louis Havet, dans une lettre admirable, a renouvelé, en les aggravant, les pires accusations de Zola, et que lui, Monis, qui poursuit Gohier pour des paroles moins graves, n'a pas osé poursuivre M. Havet. Il sait bien que Quesnay de Beaurepaire a insulté le président Loubet, et que lai, Monis, n'a pas poursuivi Quesnay de Beaurepaire, montrant ainsi qu'il défendait « l'honneur « de Mercier et de ses faussaires plus jalousement que la dignité présidentielle elle-même. Il sait bien que s'il réussissait par impossible — et je lui prédis dès à présent qu'il n'y réussira pas — à faire voter son amnistie, d'autres, après Havet, viendraient démasquer son mensonge « d'apaisement » en le mettant en demeure de les poursuivre pour faire toujours plus de justice et plus de vérité.
Il sait tout cela, Monis, et ses collègues aussi le savent. Alors qu'espèrent-ils? On ne sait. Ils ne le savent pas eux-mêmes. Ils ajournent la volonté, ils ajournent le courage, se disant : « Nous avons gagné aujourd'hui, peut-être gagnerons-nous demain ». Ils vont cahincaha, découvrant le mont Blanc dans une taupinière, l'océan dans une flaque d'eau, et titubant aux pierres avant même de les rencontrer. Enfin, comme ils n'attendent rien d'eux-mêmes, ils appellent le secours du temps qui, cependant, les ronge, et trop souvent achève de perdre tout ce qu'on le charge de sauver. Ils appellent cela gouverner la République française.
25 Novembre 1899.
INJUSTICE MILITAIRB 435
L'histoire d'une Veste
II n'y a pas de plaisir à piétiner sur les comploteurs en disgrâce, Mais vraiment je ne puis m'empêcher de remarquer que dès les premiers témoignages toute la troupe est prise dans l'acte et que les plus emphatiques dénégations reçoivent des faits le plus éclatant démenti.
Ces messieurs ont voulu renverser le gouvernement : voilà ce qui est établi avec surabondance. Royalistes, césariens, bonapartistes s'y sont employés chacun de son côté avec une ardeur sans seconde. N'ayant pas réussi, ils se plaignent très fort que la République se défende et préféreraient, paraît-il, que M. Wafdeck- Rousseau leur livrât les clefs de la place sans coup férir. Je suppose qu'ils ont maintenant renoncé à cet espoir. Leur attitude n'en est pas moins étrange. Ils se posent en preux chevaliers, se mettent en posture de combat, et, dès les premières charges, jurent qu'ils n'ont rien fait. Cependant nous apprenons qu'on a distribué force monnaie royaliste pour proférer des Viçe^ V Armée ! sur le passage attendu de MM. Déroulède et Roget en marche sur l'Elysée. L'accord ici devient tellement manifeste qu'il est inutile d'insister.
C'est la répétition des spectacles que le Boulangisme nous a donnés. Boulanger croyait travailler pour son compte, comme Déroulède qui prétend lui succéder. Les royalistes cependant apportèrent des millions au général factieux et le comte de Paris ne
lui ménagea pas son appui. Je ne dis rien des bonapartistes, qui sont de tradition au premier rang de ces sortes de fête. Hier, l'histoire s'est répétée toute pareille, et nous avons vu les royalistes se joindre aux bonapartistes dans la Ligue des patriotes, et y apporter le concours pécuniaire le plus important. Ce que j'en retiens, c'est qu'alors comme aujourd'hui tous les ennemis de la République, masqués ou découverts, donnèrent d'ensemble contre le gouvernement qui ne faisait pas à leurs mérites une place suflisante.
Le régime sous lequel nous vivons a certainement beaucoup de défauts, et je fais mon possible pour les mettre en lumière à mesure que l'occasion s'en présente. Mais il a une qualité supérieure, c'est de nous donner, somme toute, un gouvernement en conformité de sentiments avec la nation elle-même. Je ne nie pas qu'il y ait encore des élections faussées. Pourtant il est vrai de dire qu'à aucun moment de son histoire, le peuple français ne fut si complètement maître de choisir ses représentants, et libre de leur imposer ses volontés. Bien ou mal gouverné, il a le gouvernement qu'il se donne lui-même et ne peut s'en prendre qu'à ses votes de ses mécomptes.
Alors pourquoi une révolution? Parce que le duc d'Orléans s'ennuie en Angleterre? Parce que Déroulède voudrait jouer au César? Parce que Bailly, Du Lac et Didon rêvent de faire griller quelques hérétiques dévotement? Qu'ils aillent dire cela aux électeurs. Ils ont la même liberté que tous les autres citoyens pour convertir le suffrage universel à leurs vues. Mais voilà le malheur. Ils n'ont pas confiance dans leur force de persuasion, et trouvent plus simple d'arrêter un général au passage pour le sommer de commander le feu sur le gouvernement. Le général, prudent, n'obéit pas, sachant bien que des balles pourraient s'égarer en chemin, et voilà nos gens devant la Haute Cour. Ils n'ont pas fait grand mal. Mais ce n'est pas leur faute. Gouvernants et fauteurs
de coups d'Etat étaient tous à peu près de même taille. On peut dire que jusqu'au ministère Waldeck- Rousseau c'étaient des « ennemis » faits pour s'entendre.
Aussi s'entendaient-ils fort bien. Déroulède allait à l'Elysée proposer la forfaiture à Félix Faure, et celuici lui déduisait tranquillement les raisons pour lesquelles il aurait le regret de ne pas faire sabrer les mandataires de la nation de qui il tenait ses pouvoirs. Méline et Dupuy livrèrent la rue aux bandes des patriotes a quarante sous qui mêlèrent les « Vive Esterhazy! « avec les « Vive l'armée! », et confondirent dans les mêmes hourras, le traître, des généraux faussaires, un prince d'Orléans et M. Déroulède. Et le ^ir les journaux officieux racontaient qu'il avait fallu protéger Zola contre « le peuple » qui voulait le jeter à l'eau. On a pu voir il y a quelques jours, sur la place de la Nation, la différence entre le peuple et les bandes embauchées. Enfin, acte de forfaiture impuni, Dupuy, ayant en mains la preuve du complot contre la République, réduisait la conspiration aux proportions a un d!élit de presse.
Aujourd'hui c'est un autre système. La République se défend. Waldeck-Rousseau et Millerand qui ne sont pas sans faiblesses — on me rendra cette justice que je ne fais rien pour le leur cacher — ont au moins ce mérite de ne vouloir en aucune façon servir les intérêts du césarisme, de la monarchie orléaniste, ou de la domination cléricale. Cela ne suffit pas, mais c'est un commencement nécessaire. Les ennemis de la République sont poursuivis. La preuve est faite de de leurs machinations. La loi frappera les coupables. Il ne restera . plus aux républicains qu'a faire vivre la République après l'avoir sauvée.
Le duc d'Orléans, qui est un philosophe joyeux, avait prévu cette fin d'une chevauchée qui n'enrichira pas notablement les annales de sa famille. M. Buffet lui criait: « Sire, venez chercher la couronne. » Il répondait: <( Commandez-moi toujours une veste de
chasse ^ la Belle- Jardinière. )> Ce fut son premier acte, son acte unique de firouvernement. Je dis que c'est d un sage. Car s iin a pas eu la couronne, notre prince garde sa veste, gracieux emblème des vœux du peuple Français pour son « Roi sauveur ». Comme « la nation » donna Chambord au précédent roi de France, sans rinsigne royal si périlleux à porter, nous pourrions par voie de souscription publique, faire les frais des deux pans de bon arap qui feraient de la veste du (c Roi » une bonne robe de chambre pour réchauffer le cœur après la douche.
26 Novembre 1899.
La dérobade
Je parlais l'autre jour du système d'ajournements qui est en honneur dans le présent ministère, et je montrais que pour éviter la mort on en arrive à ajourner toute action de vie. On ajourne le procès Zola, on ajourne le procès Reinach, on ajourne le procès Picquart, on ajourne le procès Gohier, le procès des experts, et le Sénat, suivant l'exemple, ajourne sa-
fement l'examen du projet d'amnistie. Si j'étais ans l'opposition je pourrais parler d'autres ajournements non moins bizarres. N'est-ce pas, Bertulus? N'est-ce-pas, Lozé ? Mais le premier devoir d'un ministériel est la discrétion. Je mets donc furtivement un troupeau de bœufs sur ma langue.
Cependant, il me reste le droit de parler des ajour-
nements connus, et d'en tirer, sans faire le procès de personne, la leçon que chacun découvre.
J'observe d'abord que MM. Waldeck-Rousseau et Millerand n'ont certes pas pris le pouvoir avec l'intention d'ajourner leurs manifestations d'énergie. M. Waldeck-Roùsseau n'est pas dévoré du désir de gouverner ses semblables, et Millerand, bien qu'il ait entrepris de réformer le monde, pouvait souhaiter de conduire encore quelque temps l'opposition parlementaire.
Si ces deux politiques ont accepté de devenir cfiWgeants^ c'est qu'on leur a dit que les hommes d'action faisaient fâcheusement défaut au moment même où il était besoin d'agir. On le leur a dit, ils l'ont reconnu, et se sont mis en devoir de nous donner une leçon d'énergie. Ce fut un beau départ. Tel le peloton d'Âuteuil se ruant au talus de la grande douve quand le starter abaisse son drapeau. Des murs à franchir, des rivières, des haies, qu'est-ce que cela, je vous prie ? Hop ! Hop ! on ne suit pas le vent : on le devance. Vol ou course, on ne sait plus. Tout à l'heure les hourras des malheureux cloués au sol vous réveilleront du plus beau rêve.
Hélas ! Pourquoi faut-il que je ne puisse pousser la comparaison jusque-là? Depuis trop longtemps déjà, le steeple gouvernemental, c'est la course où personne n'arrive. A Auteuil la tempête d'allégresse qui salue le vainqueur (ait perdre de vue les éclopés, les morts même parfois, dont la pelouse est semée. On escamote les brancards, on détourne en hâte du public les spectacles fâcheux qui sont la condition fatale de la fête, pour laisser tout à leur ivresse le triomphateur et ses ordinaires courtisans. Mais quelle tristesse, en revanche, si nul ne se présente au poteau d'arrivée ! Que dire, et que faire, quand l'arène politique n'est plus qu'un champ de cacolets ? De savoir si César est au fond de la douve, et Brutus étendu au revers du fossé, d'apprendre que le Roi^ Soleil lui-même ne s'en relèvera pas, il ne nous chaut
en vérité. Le public acclamerait Barbanchu si Baihanchu arrivait à cloche-pied. Mais voilà. Barhanchu est au plus épais d'une fondrière. C'est alors que Déroulède, Roget, Christiani, de désespoir, proposent de casser les bancs.
Par bonheur, à ce moment même, ô surprise ! Waldeck-Rousseau et Millerand ont poussé le beau cri d'audace : « A nous le champ » et comme « le centaure impétueux des « ïambes » qui monte « tout botté » (grande difficulté pour un centaure) sur le dos de la prochaine cavale, les voilà déjà lancés à fond de train. Mes vœux les accompagnent. Cependant, comment cacher mon ennui quand je découvre qu'au lieu de franchir les obstacles, ils se dérobent d'une ardeur extrême et esquivent sournoisement toute difficulté qui se présente ? Moi, humble spectateur qui les applaudis si fort au départ, j'allègue que les conditions de la course ne sont pas remplies. Alors, j'ai des amis qui me répondent: « Chut! Taisez-vous! Si vous ne dites rien, on ne le saura pas ». On croyait entendre Gonse prêchant l'évangile des faussaires à Picquart.
Je ne veux pas me taire, et je ne me tairai pas; bien que j'aie mis mon enjeu sur les coureurs. Comment peut-on croire que le public soit halluciné à ce point de voir le contraire de ce que lui montrent ses yeux? Lorsqu'on voit Chamoin délégué de Galliffet se faire le complice de Mercier pour tenter de falsifier le dossier secret, lorsqu'on voit GalliflFet tolérer que ce crime soit commis en son nom, louer Deloye-Triponé de trahir, et n'oser pas même appliquer la loi contre le faux témoignage, qui pourrait s'imaginer que le ministre a fait son devoir, et que le ministère n'est pas responsable de la criminelle condamnation obtenue par les faussaires? Quand on voit le gouvernement se dérober au procès Zola, au procès Reinach, au procès Picquart, au procès Gohier, au procès des experts, tout cela pour aboutir à la grande dérobade du procès Mercier, qui le soupçon-
nera d'avoir le courage de la justice et de la vérité?
. Non. Nos gens n'abordent pas la difficulté, par crainte de se casser les reins, tout simplement. Quand on a le sentiment de la conservation si fort développé il faut s'abstenir, en ce cas, de cavalcader en champ clos. Tourner tous les obstacles dans l'espoir de les franchir plus aisément quand on sera fourbu par la course inutile, est d'un raisonnement aussi vain que piteux : il n'est pas du tout nécessaire que je le dise pour que tout le monde le pense,
Maintenant je sais bien que Millerand ne s'était pas proposé d'entrer au ministère pour faire des procès de presse. Je sais bien que Waldeck-Rousseau a cru qu'il allait rétablir l'ordre de justice en France et nous sortir du système gouvernemental des grands crimes impunis. Ces ministres avaient conçu là de nobles pensées, mais ils auraient dû savoir qu'ils ne les pouvaient pas réaliser sans risquer quelque chose. Ils le savaient, de fait, mais, avant de tenter l'aventure, ils n'avaient pas prévu que le cœur leur manquerait au moment décisif. A • cent mètres de l'obstacle la galopade est toujours belle, et ceux qui passeront et ceux qui ne passeront pas semblent courir du même entrain. C'est au pied du tertre qu'on voit subitement les peureux s'esquiver et continuer la course dans l'espoir insensé qu'on ne les a pas vus. Or, on les voit très bien, et je remplis seulement l'office désagréable de leur crier que personne ne s'y trompe.
Partir en disant : « Je ferai justice », pour aboutir à faire amnistier le crime, il n'y aura que les complices et les bas courtisans pour feindre que c'est une victoire. Méline, au moins, laissait les criminels sous le coup de la loi, et nous aurions entendu de beaux cris — n'est-ce pas, Millerand ? — si, ayant fait lui-^ môme usage de faux, Méline avait proposé l'amnistie PDupuy, au moins, faisait semblant de poursuivre, et Ribot, pour sauver les bandits, se croyait obligé d'annoncer jésuitiquement la justice future. Waldeck-
Rousseau et Millerand, qui n'ont aucune responsabilité dans les méfaits de la bande, s'afFoIent à la pensée de faire justice, et se sauvent, les yeux fermés. C'est la grande dérobade à fond de train. On n'a pas la gloire de s'être confié noblement a l'élan de courage. On ne court aucun des risques de l'action. On n'a rien à craindre du mur ou de la douve. Seulement, dans la fuite éperdue, on va donner de la tête contre le premier piquet, on culbute au premier caillou.
27 Novembre 1899.
Au profit des Faussaires
Le beau de l'amnistie, c'est que pour produire ses effets, elle n'a pas besoin d'être. Le seul fait que le gouvernement est allé confabuler avec une commission du Sénat au sujet de l'amnistie a suffi, parait-il, pour arrêter le cours de la justice en France.
Il y avait déjà une proposition d'amnistie. On n'en avait exclu que Zola, un méchant homme à qui la République veut apprendre que toute vérité n'est pas bonne à dire. La République de Méline, bien entendu. Car la République de Waldeck-Rousseau et de Millerand s'y prend d'autre sorte pour donner la même leçon.
Méline voulait emprisonner Zola. Waldeck-Rousseau le lâche parce que la preuve est faite que le pamphlet r accuse est resté fort au-dessous de la vérité.
Mais afin de montrer qu'il est vain de réclamer la loi contre le crime haut placé, on soustrait en bloc tous les criminels au bagne en leur maintenant grades, honneurs et pensions, pour l'édification du peuple égalitaire. Il n'est besoin, d'ailleurs, pour obtenir ce résultat, que de révolutionner le Code civil, et de supprimer dans nos lois le droit de réparation qui jusqu'alors suivait la constatation du dommage. On nous a donné lundi à la Cour de Paris un premier avantgoût delà chose.
Le lecteur n'a peut-être pas oublié un certain colonel Picquart qui a subi quelques désagréments pour n'avoir pas youIu emporter dans la tombe les secrets de Boisdefire et de Gonse . Parmi les ennuis qui devinrent son lot, ce ne fut peut-être pas l'un des moindres de se voir accuser, tous les matins, de trahison. Vous me direz qu'aujourd'hui c'est une calomnie courante, et qu'il suffit pour devenir « traître » de ne pas
barboter dans l'eau bénite de Jules Lemaitre et de
Coppée.
Tout de même le colonel Picquart trouvait bien déplaisant de s'entendre dire par tous nos militaires en chambre qu'il avait vendu la France à l'Allemagne. Un jour, cependant, il eut une joie. Des journalistes annonçaient qu'ils avaient en mains la preuve de son crime. Il allait donc pouvoir se défendre, la loi lui fournissant le moyen de confondre ses accusateurs. Il s'empressa de déposer une plainte contre les rédacteurs du Jour\, et vraiment ce n'était pas trop tôt, car déjà des feuilles diverses annonçaient son arrestation.
Quelle était donc « la preuve » invoquée par les accusateurs ? Ceux-ci n'en faisaient point mystère. Des témoins se trouvaient pour affirmer qu'à une date indiquée le colonel Picquart avait fait le voyage de Carlsruhe, et à l'appui de leurs dires on exhiberait une photographie montrant l'officier français en conversation criminelle avec des agents officiels de l'Allemagne. Malheureusement^ Picquart craignant les len-
teurs de la justice boiteuse — l'affaire est déjà vieille de dix-huit mois — prouva qu'à l'époque indiquée il était en traitement pour une forte grippe chez des amis. Quant à la fausse photographie, c'était un jeu pour l'atelier de TEtat-Major. D'ailleurs il fut établi que les agents des faussaires, étant allés aux renseignements chez Picquart et ayant appris qu'il était absent de son domicile, en avaient conclu qu'ils pourraient sans trop d'invraisemblance le faire voyager en Allemagne.
Telle fut la machination découverte, et dès que la vérité fut connue les journaux qui menaient si grand tapage de la trahison de Picquart « prouç^ée » par la photographie, sans d'ailleurs rien rétracter, ne soufflèrent plus mot de l'affaire. Qu'importait à Picquart? Appuyé sur la loi, il se disait sans jeu de mots : « J'aurai mon jour ». Insensé, qui n'avait pas prévu Waldeck-Rousseau et Millerand !
Cependant les accusateurs ne se montraient pas pressés de « prouver » leurs dires. Fourrageant dans le maquis de la procédure, ils posaient la question préjudicielle de la compétence. C'était toujours du temps gagné. Peut-être se trouverait-il, chemin faisant, un ministère de complicité pour les tirer d'affaire. Erreur encore. C'était un ministère de réparation qui devait prendre l'entreprise à son compte. En février 1899, le tribunal correctionnel s'était déclaré compétent. On pense bien que les accusateurs, peu pressés de fournir leurs « preuves », avaient interjeté appel de ce jugement. Avant-hier 27 novembre, l'affaire venait devant la Chambre des Appels correctionnels. Picquart se présente avec Labori, croyant trouver des adversaires avec des juges. Ne vous ai-je pas dit que cet homme était décidément privé de raison ? D adversaires, il n'y en avait point de traces. Point de plaideurs : ni avocats, ni inculpés. Des juges, seulement. Encore faut-il entendre que je parle ainsi par respect pour les apparences.
Car la vérité est qu'il y avait un homme en robe sur
le siège, qui s'intitulait ju^e, tout en parlant contre la loi et rendant des arrêts d injustice par ordre du gouvernement, tout comme le Luxer d*Esterhazy d'après Zola. « Je suis Martinet », disait cet individu bizarre, et c'était de fait un martinet dont Waldeck-Rousseau et Millerand donnaient sur les doigts de Pîcquart. Après avoir ainsi décliné sa qualité, le prétendu juge articula que, « V affaire lui paraissant de nature à être touchée par r amnistie ^ il y avait lieu de la renvoyer ». C'est Picquart et Labori qui n'étaient pas contents. On ne peut pas satisfaire tout le monde.
Les accusateurs, en revanche, ayant l'avantage de la journée, s'en étaient rapportés au bon Martinet du soin de leurs affaires, et 1 événement montra qu'ils n'avaient point compté sans leur hôte. Le fait seul qu'ils n'avaient pas pris la peine de se déranger pour être au moins présents k l'appel de la cause découvre à plein toute la comédie. On ne fait point mystère de l'entente entre le « juge » et l'inculpé. Tout au contraire, on prend plaisir à la faire apparaître, pour bien montrer que grâce au secours de « la justice » on se moque des lois. Notez, en effet, qu'il ne s'agissait même pas du fond de l'affaire. La compétence seule était en jeu. A qui fera-t-on croire qne l'amnistie puisse résoudre une question de compétence? Le seul avantage d'un arrêt immédiat eût été de ne pas retarder davantage le jugement du fond, quand il y aura lieu. C'est ce qu'a dit Labori. Mais ce n'est pas la voix de Labori, c'est la main de Monis et la volonté du ministère qui agite le martinet. L'affaire a donc été renvoyée au 18 décembre. Ce jour-là nous aurons une nouvelle représentation de la farce judiciaire.
Maintenant, je me tourne vers messieurs les ministres et je leur demande de considérer le premier effet de l'œuvre qu'ils nous préparent. Voilà un homme, un officier français que tout le monde reconnaît aujourd'hui pour être sans reproches et sans peur, qui se voit accusé d'avoir vendu la France aux Allemands. Il invoque la protection des lois pour confondre ses
calomniateurs. Il les somme de faire la preuve, sachant qu'ils ne peuvent rien produire que l'œuvre avérée d'un faussaire.
Et c'est vous, champions du droit, et c'est vous, gouvernement de justice — car si vous n'êtes pas justice et droit, vous n'êtes pas défense républicaine — c'est vous qui protégez le faussaire contre celui qu'il accuse faussement, c'est vous qui enlevez à la victime du faux la possibilité d'obtenir la réparation nécessaire! Une loi lui en fournissait le moyen. Une loi, par vous, va le lui retirer dans Vintérét du crime. Est-ce là ce que vous voulez? Si vous ne le voulez pas, pourquoi le faites-vous?
Pouvez-vous vraiment croire qu'un nouveau crime, ajouté à tant d'autres, produise jamais la pacification des esprits? Ne voyez-vous pas, au contraire, que vous portez la main sur toutes les garanties des citoyens, que vous semez dans toutes les consciences, le mépris des lois, le dégoût des institutions républicaines, la révolte contre le gouvernement? Waldeck- Rousseau, Millerand, je vous le demande, où nous conduisez-vous ?
29 Novembre 1899.
Les deux Souverainetés
Un éminent philosophe d'Asie, qui, n'étant pas (( Français », peut se plaire à la musique juive d'Of-
fenbach sans manquer au <( patriotisme », m'aborda l'autre jour au théâtre, et, après les compliments d'usage, mit brusquement le propos sur les derniers exercices parlementaires autour de la question religieuse.
— Le malheur est, dit-il, qu'il y a chez vous deux souverainetés. Cela n*est pas compatible avec la paix publique dans l'Etal;. Deux souverainetés dans un peuple. Il n'y a pas de contradiction plus évidente. On ne fait pas la part de deux maîtres coexistants, et j'admire que vous ne soyez pas chaque jour en guerre civile les uns contre les autres.
— Pardonnez-moi, dis-je, nous sommes en guerre civile permanente.
— La courtoisie, reprit le philosophe, ne me permet pas de vous contredire. Et comment en serait-il autrement? Vous avez deux maîtres. Un monarque national que vous dénommez roi, empereur, ou peu-
le souverain dont la principale' fonction est de lever es impôts au profit de l'autre, puisqu'il ne vous assure la vie sociale que pour le développement d'idéalisme dont son rival est l'organe officiel. Par surcroît, il entretient l'armée qui défend vos foyers, vos frontières, il prend à son compte toutes les besognes matérielles et s'acquitte bien ou mal de tous les emplois vexatoires. Il vous prend votre argent, vous gêne atout instant dans votre liberté, en invoquant l'intérêt général qui l'oblige à vous meurtrir de droite et de fauche, il organise et surveille la circulation des ommes et des choses et l'arrête par des tarifs plus souvent qu'il ne la favorise, il vous mesure la vie de cent façons, vous rogne des développements d'existence, pose des bornes partout où il lui plaît, et vous trouve d'inconfortables logements dès que vous enjambez ses maudites pierres. « Je punis les coupa-
les », dit-il, avec fierté. J'ai même entendu dire qu'il traitait quelquefois de même sorte les innocents, . — L'abus prouve contre les hommes, répliquai-je, non contre le système. Vous ne voudriez pas qu'il n'y
eût d'autre règle que la loi du plus fort dans le troupeau des hommes assemblés ?
— Non certes, je ne le voudraîâ pas. Mais je ne suis pas bien sûr que vos noms de lois et de justice, dont vous tirez si grande vanité, cachent autre chose. Si j'en avais le temps, je vous démontrerais que vous avez surtout fait des révolutions pour changer l'apparence et le nom des formes en lesquelles la force triomphe dans le monde.
— C'est peut-être le progrès?
— Ce ne peut pas être le progrès de se mentir à soi-même. Mais il ne s'agit pas de cela. Bon ou mauvais, juste ou injuste, cruel ou impitoyable, je découvre chez vous un gouvernement national occupé, comme chez les autres peuples, à pourvoir aux nécessités de l'existence sociale.
— Et puis ?
. — Et puis, dès que votre roi, votre empereur, ou votre peuple souverain ont fait à la plupart d'entre vous une vie quasi-tolérable, un autre seigneur apparaît qui s'écrie : « A genoux, souverains et sujets, je suis la puissance suprême. A moi seul de parler en maître, car je ne dois de comptes qu'à Dieu. » Et ces paroles ne sont pas plutôt prononcées qu'aussitôt en effet tout le monde se prosterne en adoration. On a vu l'autre jour que M. Delcassé, M. Ribot, M. Bourgeois, dont pas un ne croit en Dieu, n'étaient pas les moins empressés à se mettre le front dans la poussière.
— Politique.
— Oui, oui, politique, mais politique de capitulation. Dès que les deux pouvoirs se rencontrent, il faut de nécessité qu'il y en ait un des deux qui se rende. Le combat peut-il être égal ? L'un n'est connu que par les gênes qu'il impose, et l'accoutumance rend le bien qu'il peut faire si peu sensible que les plus scrupuleux §e trouvent dégagés d'abord de toute reconnaissance. L'autre vous apporte la raison même de la vie, sa justification, son but, un idéal d'égoïsme souverain
(sans couleur de bonté), avec des moyens de réalisation appropriés. Comment ne lui obéirait-on pas?
— Mais cela est de partout.
— Ce qui n'est pas de partout, ce qui est exclusivement des pays catholiques, c'est la séparation de ces deux pouvoirs. Confondus dansTlslam, confondus sur toute la terre d'Asie, confondus dans l'empire des tsars, je les trouve séparés chez les nations catholiques et protestantes. Mais séparés en vertu de deux conceptions radicalement différentes. Le protestant met le pouvoir spirituel au sein de chaque conscience, et ne demande à l'Etat que de lui réserver ce domaine. Sans doute les individus se réuniront, se concerteront
[>our la commune manifestation de leurs besoins théoogiques, mais à aucun moment ils ne constitueront une puissance opposable aux pouvoirs publics, encore moins une puissance extérieure à l'Etat. Chez les catholiques, c'est tout justement le contraire. Une puissance étrangère se superpose à l'Etat, le domine, le contraint, le tient en servage. La supériorité de l'idéal céleste sur le terrestre, de l'inconnu sur le connu, est trop grande pour que la victoire ne soit pas assurée d'avance au Dwin sur le simple fait humain. Or, le divin s'exprime par la bouche d'un non-Français, et votre patriotisme ombrageux qui conteste le droit de cité à tout ce qui n'est pas des Gaules, s'accommode fort bien d'une souveraineté italienne, internationalement organisée, au dessus de laquelle il n'y a rien. Louis XIV et Napoléon ont voulu la réduire. Tous deux ont dû se rendre, et se contenter de sauver la face. Croyez-vous que vous sauviez la face aujourd'hui ?
— Je ne vais pas jusqu'à le dire.
— Alors quoi ? N'oubliez pas que le SyllabuSy qu'aucun catholique ne pourrait désavouer, revendique simplement la souveraineté totale pour l'Eglise — ce qui est d'une logique indéfectible — et ditesmoi si vous faites autre chose que d'organiser le plus redoutable conflit dans chaque conscience. C'est le dé-
sordre systématisé, c'est la perturbation de tout, la guerre en permanence dans l'Etat.
— J'en conviens. Mais il faut reconnaître que l'Etat a Tavantage d'une puissance de fait.
— Quelle erreur ! chaque jour voit votre « usurpation » dénoncée à vos frais par des hommes que vous payez, dans des temples qui sont à vous et que vous entretenez. Possession de fait? D'où cette illusion peut-elle vous venir? Est-ce que votre justice est à vous, est-ce que votre armée est à vous, quand il plaît à l'Eglise de mettre un hérétique hors la loi, hors « le patriotisme » romain? Est-ce que votre école, prétendue «sans Dieu », est à vous, lorsque le ministre livre le misérable instituteur au curé, lui donnant pour unique mot d'ordre d'éviter le conflit avec un pouvoir qui empiète toujours? Vous avez la caisse, je sais bien, la caisse des impôts haïssables, de ceux sur lesquels on se fait une gloire de frauder. L'autre souveraineté n'a pas besoin de lever de taxes à coups de garnisaires. Le ciel étant son bien, elle hypothèque bravement les champs de l'azur, et la date de l'échéance n'est pas pour lui causer des soucis. Je ne dirai pas que l'argent vient. Il accourt. II supplie qu'on le prenne, et vraiment on lui fait grâce de le prendre. Biens de mainmorte, fidéicommis,écus sonnants, valeurs mobilières s'empilent dans les caisses noires. Votre sol lui-même bientôt ne sera plus à vous. La loi des deux souverainetés coexistantes, c'est que l'une dépossède l'autre.
— Eh bien nous lutterons. Pourquoi n'est-ce pas nous qui serions vainqueurs ?
— Vous me le demandez ? Eh mais, pour une raison très simple. C'est que vous êtes obligé de dire : « Nous lutterons », et que vous ne pouvez parler qu'au futur. La capitulation est au bout de tous les ajournements de bataille. Quand on vous presse de toutes parts vous n'avez qu'une réponse : « A plus tard la résistance ». Vos révolutionnaires eux-mêmes ne se montrent pressés d'agir que lorsqu'ils ne sont pas au gouvernement.
— Pas de personnalités, je vous en prie?
Je ne veux pas vous affliger. Vous me permettrez cependant d'admirer M. Ribot disant que V Eglise est la plus grande puissance morale du monde^ et M. Bourgeois l'applaudissant. Ici vous conviendrez qu'il n'est pas même question de résistance : on court au devant de la servitude volontaire. Si l'Eglise est la plus grande puissance morale du monde, il n'y a rien au delà. Alors, que peut-on faire, sinon de se soumettre aveuglément à ses volontés ? M. Ribot ne s'est donc pas aperçu que ce la grande puissance morale du monde » avait, l'autre jour, fait donner tous ses bataillons pour perdre l'innocence et protéger le crime ? Comment l'aurait-il pu ? Au plus fort de la mêlée, ne courut-il pas se cacher derrière les robes noires ? Il ne s'est hasardé au soleil que pour arracher le plus criminel des bandits à la vindicte des lois. (( La plus grande puissance morale du monde )> sourde aux cris de pitié (Mme Dreyfus peut le dire), « la plus grande puissance morale du monde )> marquant
f partout son passage dans l'histoire par les massacres, es bûchers, les guerres ! Et c'est un fils de la révolution qui parle ainsi. Est-ce avec ce Ribot, est-ce avec -ce Bourgeois, que vous vous proposez de résister ? Si le pape est la plus grande puissance morale, qu'estce qu'ils représentent, eux, ignorant qu'il n'y a rien au-dessus de la conscience individuelle, et qu'enrégimenter l'esprit c'est l'opprimer? S'ils n'ont pas d'idéal à offrir au peuple, que font-ils à la tête d'une démocratie ? Qu'ils se rendent justice, et, s'étant condamnés qu'ils disparaissent.
— Ribot et Bourgeois ne sont pas le gouvernement.
— Ils ont été le gouvernement, et vous savez bien que, s'ils parlent ainsi, c'est parce qu'ils veulent être gouvernement encore. Une carte de visite au Vatican. D'ailleurs, Delcasséen est du gouvernement, n'est-ce pas ? L'avez-vous entendu celui-là ? A lui la palme. « La France, a-t-il dit, est une grande puis^
sance catholique ». Qu'est-ce que cela veut dire ? Vous passez votre temps à vous déclarer laïques, et dès qu'on vous demande d'agîr en laïques, vous vous déclarez « puissance catholique )). Mais si la France est une (( puissance catholique », c'est au catholicisme à gouverner. Il faut, en ce cas, une délégation du pape pour régir les Français. Qu'est-ce que M. Delcassé tait au ministère, après avoir proclamé la déchéance du laïque ? Que ne remet-il loyalement ses pouvoirs aux mains du « souverain » qui possède, lui, le dernier mot de toutes choses, et a seul qualité pour gouverner catholiquement une « puissance catholique » ? Je cherchai la réponse et ne la trouvai point. Si l'un de mes lecteurs avait là-dessus des clartés, je me ferais un plaisir de transmettre ses explications au bon philosophe d'Asie qui me posa tant de curieuses questions dans un entr'acte de la Belle Hélène,
V'^ Décembre 1899.
Qui s'apaise ?
Je voudrais bien savoir ce qu'on pense de « l'apaisement » au Sénat. Tout le complot actuellement jugé par la Haute Cour n'est qu'un corollaire de l'affaire Dreyfus. Se peut-il concevoir rien de plus ridicule
3ue de faire « l'apaisement » sur telle ou telle partie e l'affaire Dreyfus, et de sévir plus ou moins consciencieusement sur telle ou telle autre ?
C'est la résistance des pouvoirs publics à l'œuvre de justice qui a. suscité Tétat d'âme d'où est sortie la conception du coup d'Etat, suivie de la tentative imbécile que l'on sait. Ministres et Chambres avaient tout fait pour ancrer dans les esprits cette pensée que nos chefs d'armée infaillibles étaient au-dessus des lois et que leur demander compte de leurs actes n'était rien de moins qu'un attentat contre la patrie. Sous la haute conduite des moines, tous les partis de réaction s'étaient en conséquence embrigadés derrière la Jésuitière galonnée qui, du consentement des républicains faisait reculer toutes les puissances sociales chargées d'assurer la justice et de faire respecter les lois.
Jamais l'heure ne parut plus favorable aux entreprises de violence. Toutes les forces ennemies faisaient masse contre le gouvernement qui ne se défendait pas. Comment césariens, royalistes, cléricaux de tout habit n'auraient-ils pas cru que l'occasion était enfin venue d'en finir avec les institutions républicaines ? Chacun dans la mesure de ses moyens, apporta son effort. Guérin éleva ses fortifications, avec cachots blindés à l'usage des mécréants; l'argent juif, italien, autrichien, suédois, embaucha des enthousiasmes « bons français » ;Déroulède fit son coup, et le duc d'Orléans se commanda un habit de chasse à la Belle Jardinière. Tout cela pour échouer entre deux gendarmes, sur les bancs de la' Haute Cour.
Heureusement pour eux, les ennemis de la République pouvaient compter sur le secours de ses défenseurs ». Dupuy se chargea de sauver Déroulède par une farce de procès. Le ministère de « défense républicaine » eut dès le premier jour pour mot d'ordre d'exclure de toutes poursuites les généraux et les moines compromis dans l'affaire. Hier il est apparu que la Haute Cour ne voulait pas plus que le gouvernement poursuivre les plus grands coupables.
Le général Roget était à la barre en l'absence de M. Déroulède, dont la maladie offre de si singulières
analogies avec celle de M. du Paty de Clam au moment du procès de Rennes. L'idée n'était point venue à M. Fallières d'attendre la guérison de l'accusé pour une confrontation nécessaire. M. Roget, mis à son aise par cette complaisance suspecte, se borna à ré-
[»éter qu'il n'avait point entendu les paroles de Dérouède quand celui-ci lui proposa de donner le signal de la guerre civile . Il faut que le général soit devenu subitement sourd puisque son interlocuteur n'était qu'à un mètre de lui, tenant son cheval par la bride. C'est un miracle tout simplement, dû sans doute à la pieuse intervention du père Du Lac.
Seulement, le miracle ne se produisit que pour le général Roget, car un soldat qui était en faction à la porte de la. caserne de Reuilly — et qui est aujourd'hui libéré du service militaire — fait un témoignage topique qui dément à peu près sur tous les points les dires de M. Roget. Il allègue que d'autres témoins pourraient corroborer ses affirmations, mais il ne donne pas leurs noms parce qu'ils sont encore sous les armes et qu'il prévoit qu'ils seront victimes d'odieuses persécutions s'ils ne veulent pas mentir. Et M. Fallières et la Haute Cour acceptent sans mot dire cette monstruosité. Et le général Roget se garde bien de protester, de demander que ces témoins soient entendus. Non. D'un commun accord il est reconnu que des soldats seront punis par leurs chefs s'ils osent dire la vérité, et, pour cette triomphante raison, le tribunal renonce à les entendre. Si c'est la justice, je demande quels autres résultats donnerait la complicité des juges avec les plus haut placés des coupables.
Les monarchistes, pour venir au secours du général Roget dans l'embarras, ne cessaient de demander s'il était accusé ou témoin, et le piteux Fallières, au lieu de répondre que certains témoins peuvent passer au banc des accusés suivant ce que les témoignages découvrent de vérité, s'empressait de promettre à Roget sa protection contre toute éventualité de justice menaçante. . ^ s
Je prétends que cette comédie n'est pas beaucoup supérieure à celle du procès Déroulède tel que l'organisa le cabinet Dupuy. Il y a. d'ailleurs, une conséquence logique de l'un à l'autre de ces actes similaires. Dupuy a voulu sauver Déroulède. Waldeck- Rousseau et Millerand veulent sauver Mercier. Tous s'accordent, en conséquence, pour opérer, d'abord, le sauvetage de Roget. Quant à la Haute Cour, elle trahit allègrement la justice au profit des coupables, dans l'intérêt. de la politique de lâcheté dite d'apaisement.
Vous pensez bien, d'ailleurs, que ni les accusés ni les défenseurs ne se sentent « apaisés )> par les reculades successives du gouvernement et de la Haute Cour. A mesure que les organes de la loi se dérobent à leur devoir, leurs ennemis s'enhardissent d'autant, et payent d'audace jusqu'à ce qu'ils rencontrent enfin une résistance. Or, avec M. Fallières, la résistance ne vient pas, ou se manifeste ridiculement. C'est ce qui nous vaut les scèues extravagantes que, sans le vouloir assurément, M. Fallières favorise de son mieux.
Ainsi la Haute Cour se fait conspuer parles ennemis de la République parce qu'elle demande des comptes à certains d'entre eux, et n'obtient pas le respect des républicains parce qu'elle laisse consciemment .échapper les grands coupables. Au fond, c'est l'affaire Dreyfus qui continue. Toujours l'impunité des criminels en soutane ou en culotte. La défense républicaine » devait consister, nous disait-on, à soumettre tous les Français à la commune loi. Il parait décidément qne ce n'est pas la conception de notre gouvernement. Pour qu'il n'y ait pas de doute à cet égard, nos ministres proposent à la Haute Cour redevenue Sénat, d'amnistier une moitié de l'affaire Dreyfus, en même temps qu'elle avive par ses sima-
grées de justice, l'animosité des partis aux prises. >ans notre pays qui a vu tant de choses, il ne s'est jamais rien rencontré de si fou.
L'îdée de laisser une partie de la puissance publiue — et non la moins importante — aux mains e criminels impunis à qui le châtiment de leurs complices, aussi bien que la lâcheté de leurs adversaires, met au cœur une soif de revanche, ne saurait être acceptée autrement que comme un signe de désarroi mental, avant-coureur des chutes dernières. Enfin, pour aggraver cet état de choses quand on s'applique à discréditer tous les pouvoirs publics en les engageant dans la perpétration de l'iniquité, quand on emploie toute ractlon de l'Etat à dissocier toutes les forces de justice et de légalité qui survivent encore, quand on remplace le droit et la loi par des satisfactions de partis, n'est-ce pas qu'on se coupe les derniers chemins de salut?
Telle n'est certes pas la pensée de nos ministres, pas plus que ce ne fut la pensée de Guizot de jeter Louis-Philippe à bas de son trône. En politique on ne fait pas toujours ce qu'on veut. En revanche on fait souvent ce qu'on ne veut pas.
Lorsqu'on aura érigé en doctrine de fait l'impuissance de la loi au regard des plus forts, lorsqu'on aura détruit le respect des organes de justice en France, lorsqu'il ne restera plus du parti républicain, en ses fractions diverses, que des groupements d'intérêts à satisfaire, qu'Importera-t-Il qu'on ait protégé pour un temps la façade républicaine , si l'on a méthodiquement ruiné un à un tous ces fondements de l'édifice qui devait abriter, dans l'espérance de nos pères, la justice et la liberté?
4 Décembre 1899.
La protestation du condamné
A la protestation de Picquart contre l'amnistie, il faut joindre celle d'Alfred Dreyfus. Le condamné de Rennes supplie le Sénat de ne pas lui enlever ses moyens de réhabilitation. Quoi que Ton puisse attendre des politiciens de l'opportunisme, il me parait impossible que cet appel de justice ne soit pas entendu. Qui osera par une loi priver un condamné de son droit à faire la preuve de la défaillance — consciente ou non — de ses juges ?
Oh ! je sais que nous sommes dans un temps où Ton a tout osé. Il fallut une rare apathie de la conscience publique pour permettre la collusion des juges avec l'accusé qui aboutit à l'acquittement du traître Esterhazy, pour subir passivement l'apothéose — en la personne de Henry — des quinze faux de l'Etat-Major pour tolérer les faux témoignages de Rennes, pour se résigner aux criminelles entreprises de la Jésuitiëre bottée contre la justice des lois, pour ne pas broncher sous Tarrêt scandaleux de Rennes qui, d un paragraphe à l'autre, se donne le plus cynique démenti. Je sais enfin qu'il faut s'attendre à tout des deux misérables Chambres qui ont voté la loi de dessaisissement et du gouvernement de (c réparation » qui propose d'achever l'iniquité en la rendant irrépa^ rable.
Tout cela parait constituer contre nous une force invincible, et à mon avis, précisément, tout cet appareil de scélératesse ne peut pas tenir un seul moment
contre des volontés résolues. Actuellement ces ce volontés résolues » ne sont peut-être pas très nombreuses, et ce n'est peut-être pas une des moindres tristesses de l'heure présente que le silence « diplomatique » de quelques-uns de ceux qui furent les meilleurs champions delà justice et de la vérité. Je n'en veux pas scruter les causes, qui* toutes sont honorables, j'en suis sûr. L'un attend la discussion du Sénat, sans comprendre que le silence de l'opinion publique donnerait d'avance gain de cause à toutes les audaces des bandits, à tous tes acquiescements de la lâcheté parlementaire. L'autre cherche à constituer la révolution de gouvernement, en lui donnant pour base, en dépit de lui-même, la consécration de l'injustice par ce que Galliffet juge acceptable de la révolution aux affaires. Enfin ceux qui préparent la revision espèrent qu'un bon motif de cassation tiendra lieu de toutes les protestations contre le projet d'amnistie. Ainsi s'explique ce fait que nous sommes si peu nombreux à mener la campagne contre la proposition faite par le gouvernement de donner la sanction législative à l'abominable condamnation de Rennes.
Je ne m'en émeus point du tout, sachant que les idées restent, et que les convenances politiques passent. Je n'en aurais même point parlé si de nombreux correspondants ne m'avaient exprimé leurs craintes de voir la justice succomber sous l'efiort combiné des puissances d'iniquité auxquelles vient en aide la résignation passive des politiciens cherchant le triomphe du droit moins dans les faits eux-mêmes que dans la victoire des partis politiques.
Ceux-là, je tiens à les rassurer, en leur rappelant qu'aucun effort désintéressé de justice n'est jamais vain, d'abord parce que ce seul mot suffît à semer la terreur dans le camp des criminels et de leurs complices de tout rang, ensuite parce qu'il n'en faut pas davantage pour ramener la confiance parmi les faibles cœurs trop prompts à prendre leur parti de la domir nation de toutes les puissances conjurées contre la
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justice et le droit. C'est pourquoi il faut moins regarder au nombre des combattants pour la juste cause, qu'à leur inébranlable résolution de ne jamais faiblir. Car une défaite momentanée ne fait que préparer la victoire définitive du droit humain qui jamais ne peut être impunément méconnu.
Où était Picquart, quand Zola seul contre tous, fort de se sentir le champion de la conscience humaine, jeta noblement le défi à tous les maîtres de la terre et du ciel unis pour la défense du crime ? Picquart le grand témoin, ligotté par une discipline de fer, menacé par Henry, par du Paty de Clam, par tous les faussaires, assiégé de lettres anonymes fabriquées d'après les indications de sa correspondance, ouverte à tous les coquins de l'Etat-Major, Picquart traqué par Gonse qui l'envoyait aux coups de traîtrise de Gabès, sous les auspices de Boisdefire qui n'a pas encore rendu ses comptes, sans parler des Jésuites inspirateurs, Picquart impuissant, mais sûr de lui, attendait son jour. Et voilà que la parole vengeresse de Zola subitement lui a rendu la liberté. Il semble mainte^ nant qu'il soit déchu n'est-ce pas, depuis le jour où nous le vîmes comparaître à la Cour d'assises, dans son bel uniforme de servitude. Et pourtant il a démesurément grandi depuis lors, ayant repris sa qualité d'homme fibre, en pouvoir de tout dire.
Où est donc cet Henry, qui l'insultait avec l'encouragement de ses chefs? Mort de sa propre main. Où est donc cet Esterhazy qui le défiait aux applaudissements de tous les généraux ? En fuite, perdu, déshonoré pour jamais. Où est Pellieux, qui le traitait avec tant de mépris ? Enfoui dans le silence où « la note aux deux écritures » le confine à jamais. Et le
firince Henri d'Orléans, admirateur d'Esterhazy, et e duc d'Orléans, et Déroulède et Guérin dont les bandes s'insurgeaient contre la justice aux cris de : Mort aux juifs et Vwe V armée ? Autant demander ce
3ue sont devenus Méline, Billot, Cavaignac et tant 'autres complices de l'iniquité ensevelis tout vivants
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SOUS le poids de leurs méfaits. Secourus par toutes les puissances sociales, juges, politiciens, moines, pape et généraux de coup d'Etat ont désastreusement sombré dans le grand naufrage : quelques-uns réfugiés encore sur les rares écueils où la tempête de justice les assiège.
Picquart hué, outragé par les bandes que l'argent étranger enrôla contre les bons Français, Picquart, après onze mois de geôle, Picquart emprisonné par le ministre même qui fit la revision, Picquart accusé d'avoir fait les faux fabriqués contre lui-même, Picquart encore menacé de cinq ans de prison par Gailiffet, Waldeck-Rousseau, Millerand, Picquart sans autre protection que de la vérité honnie des gouvernants, Picquart fait reculer devant lui, et ses accusateurs et les ministres eux-mêmes qui le livrent.
Et Dreyfus ? car il faut bien en parler de celui-là. Dreyfus était au bagne, avec la double boucle de Lebon, privé du* ciel et de la mer par les murs et les palissades de ce lâche bourreau. Il est revenu pour s'entendre condamner une seconde fois, et il semblait bien qu'alors la pierre du tombeau dut se refermer, sur lui pour toujours. Eh bien ! non, il est libre, car, l'enquête de la Cour de cassation et les débats mêmes qui ont abouti à sa condamnation ont démontré sa complète innocence. Il est libre, car le gouvernement, en dépit de certaines résistances sur lesquelles il faudra s'expliquer bientôt, s'est fait honneur en le graciant. Il est libre, et la revision de son procès se prépare. Il est libre, et proteste contre une amnistie qui aurait pour résultat d'assurer l'impunité des traîtres, des faussaires, des faux témoins qui l'ont fait condamner et de lui enlever le dernier moyen d'établir péremptoirement devant tous qu'il n!a jamais failli. Il est libre et c'est parce que sa liberté — résultat inévitable de la sentence contradictoire de Rennes — menace tous les scélérats, qu'ils cherchent le refuge de l'amnistie. Il est libre, et l'on a peur de recommencer le procès Zola. Il est libre, et Galliffet
lui-même n'ose pas, comme c'est son devoir, déférer Picquart à sa justice militaire. Il est libre, et Havet peut écrire impunément que les juges Font condamné sachant qu'il est innocent. Il est libre, et Arthur Meyer, et Jules Lemaitre et François Coppée en sont réduits à livrer de piteux combats contre les piteux juges de la Haute Cour qui font le procès Déroulède en se dérobant devant son complice Roget.
Est-ce de la défaite, tout cela, ou est-ce de la victoire ? Allons ! Encore un effort, amis, et l'innocence de Dreyfus, ayant été publiquement reconnue, sera judiciairement proclamée. Et dès que les criminels auront subi la tsondamnation que réclame la loi, nous nous placerons nous mêmes au-dessus de la simple justice en nous montrant pitoyables.
6 Décembre 1899.
Apothéose ou Gémonies
Pressensé a fort justement dit que la candidature de Mercier au Sénat était un suprême argument contre l'amnistie. Quelle plus belle réduction à l'absurde de la politique gouvernementale que le scandale inouï du plus haut criminel de ce temps promu aux fonctions de législateur ? Ce titre vaut ce qu'il vaut, et je prie mes lecteurs de croire que je ne me laisse point abuser par son prestige. Cependant je vois que quelques-uns de ceux qui font profession de le livrer au mépris de la foule s'en parent avec le plus de pompe.
M. Déroulède s*intitule persévéra mment « Représentant du peuple pour le département de la Charentey^. La dénomination n'est pas exacte, car l'accusé de la Haute Cour ne représente rien qu'un simple arrondissement, et il n'a pas reçu le moindre mandat du département de la Charente. Ce que j'admire surtout, c'est qu'il est « Représentant du Peuple », ses collègues n'étant que de misérables « Parlementaires » . La gloriole humaine est fertile en ces contradictions.
Pour moi, j'admirerais fort les représentants du peuple s'ils s'avisaient simplement de « représenter » les justes doléances des moindres et de chercher sincèrement une organisation sociale meilleure. Ce n'est pas toujours leur faute si la plupart d'entre eux viennent à exercer leur mandat autrement que la théorie ne le leur avait fait concevoir d'abord. Le milieu produit de graves défaillances. Mais les électeurs qui en subissent le dommage en ont aussi la responsabilité. Le maître qui peut chasser le mauvais serviteur et le
farde obtient la sorte de service qu'il mérite d'avoir, e sais par quel ensemble de pressions matérielles et morales ce résultat est produit d'ordinaire. L'excuse a sa valeur, mais la conséquence s'impose tout de même que ceux qui sont à la source du pouvoir pâtissent cruellement de leur initiale faiblesse.
Avantages et défauts compensés, il n'en est pas moins vrai que le fait d'une représentation populaire plus ou moins sincère dans les assemblées dirigeantes se présente comme le seul point de repère dans notre turbulente démocratie. Critiquez le parlement autant qu'il vous plaira, mais que ce soit pour l'améliorer, non pour l'asservir ou le supprimer comme Jésuites, royalistes, césariens se proposent de le faire.
Déroulède « représentant du peuple » veut chasser les (( parlementaires », c'est-à dire ceux qui ne sont pas de son avis. Ce système est d'une mentalité très primitive. La politique du « Ote-toi de là que Je m^y mette » est à la portée des esprits les plufe rudimen-
taîres. Des hommes qui avaient au moins de quoi éblouir leurs contemporains l'ont pratiquée avec éclat contre les Chambres discréditées. L'institution parlementaire toujours obstinément a pris sa revanche, et je crois que nous sommes décidément sortis de l'âge des prophètes.
Il n en résulte pas nécessairement, hélas ! que nous soyons dès maintenant en état de parler et d'agir par nous-mêmes. Nos Chambres ne sont, en vérité, que de trop lointaines approximations d'une « Assemblée nationale » digne de ce nom. Pourtant elles sont encore une trop fidèle représentation populaire au gré des hommes noirs qui prétendent réaliser, au nom de leur Dieu de bonté sanguinaire, l'universelle domination des âmes et des corps. Trop de voix généreuses se font encore entendre, qu'il importe de bâillonner pour la grande paix du silence. De là toutes ces tentatives pour l'avilissement de l'institution parlementaire. On secoue l'arbre avant de l'arracher.
L'idée que les Jésuites se proposent actuellement de réaliser dépasse cette fois en audace leurs conceptions politiques les plus téméraires. Pendant deux interminables années, ils ont tenu ce malheureux pays à deux doigts de la guerre civile. Ils ont tout bouleversé, tout ravagé de la conscience française. Nous aimions à nous dire les champions de la liberté, de la justice, du droit, ils nous ont fait apparaître au monde, qui nous aimait et maintenant nous repousse, comme des sectateurs d'arbitraire et d'iniquité. Lisez Pascal pour savoir en quels termes de cynique impudence ils ont osé écrire que le bien et le mal c'était même chose. Eh bien ! ce qu'ils avaient écrit, ils l'ont chez nous pleinement réalisé. Le faux est devenu synonyme de l'honneur, le mensonge s'égale à la vérité ou même la surpasse, le crime et l'innocence ont même signification suivant les hommes que l'intérêt du Gesii commande £ éponger ou de noircir. La loi n'est plus la loi, c'est le monde qui punit ou délivre. Toutes les notions morales par lesquelles subsiste
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un peuple sont irréparablement confondues. Les barrières des consciences se déplacent sur un signe du confesseur. Pour être Français il faut reconnaître un Italien comme directeur suprême de toutes les pensées, de toutes les actions qui déterminent la vie publique ou privée. On voit jusqu'à des gens de lettres mettre cette charentonnade en de « patriotiques » métaphores.
Voilà où nous en sommes. Voilà ce que les moines ont fait de nous. Peut-être pensez-vous que nous ayant blessés — à mort peut-être — ils vont s'arrêter sur cette victoire ? Non, l'inépuisable lâcheté des laïques alimente indéfiniment la témérité des clercs. Ils n'ont rien pris, tant qu'il leur reste quelque chose à prendre. Nos gouvernants — même ceux qui se mettent la plume révolutionnaire au bonnet — n'ont eu depuis longtemps qu'une politique : reculer. Comment s'étonner si le moine avance toujours?
^es Jésuites ont provisoirement sauvé Mercier de la responsabilité qui s'attache à ses crimes. Le pauvre Loubet, tout déconfit de sa gloire, impose l'amnistie à ses ministres dans l'espoir peut-être que, s'il veut oublier des crimes qui ne sont que trop réels, ses ennemis lui feront la grâce d'oublier ceux qu'il n'a pas commis. L'amnistie n'est pas encore votée. Le Sénat la tient en suspens, et déjà tous les moines ont repris la bataille, résolus à fixer une victoire précaire par l'éclat d'un triomphant défi à toutes les puissances du ciel et de la terre.
Mercier accusé, Mercier sous le coup d'une demande de poursuites devant la Chambre, Mercier qui a avoué le crime de forfaiture, Mercier qui a fait juger Dreyfus sur un faux. Mercier qui s'est rendu coupable d'un faux témoignage, Mercier qui n'est libre que par la grâce du bénin laïque Ribot, Mercier sur l'épaule de qui la main du gendarme devrait s'abattre aujourd'hui même si nous étions sous le régime des lois, Mercier sera sénateur, juge de la Haute Cour, « représentant du peuple » comme Déroulède. Rome
le veut, il faut que la France obéisse, il faut que la justice soit suspendue, il faut qu'il n'y ait plus de lois, pour que Mercier puisse devenir fabricateur de lois à V usage des autres.
C'est ce que nous allons voir au premier jour, et j'ose prédire que nous n'en resterons pas la. Il nous faut Mercier ministre de nouveau pour traquer ce qu'il pourra rester d'hérétique dans l'armée. Il nous faut Mercier président, dictateur, César et Grand Pontife suivant la formule romaine. Je connais bien les électeurs bretons qui l'attendent pour le mettre sur le pavois. Ils sont tous animés de l'esprit le plus purement romain. C'est Rome qui va parler par leur voix.
Après tout, cela vaut mieux. Le gouvernement qui, en proposant d'amnistier Mercier, a prétendu s'affranchir du devoir de répression que lui imposait la demande de poursuite pendante, le gouvernement « de justice »(!)
3ui n'a pas osé punir le crime, a préparé l'apothéose u criminel. Comprendra-t-il enfin sa faute ? Ses amis reprochent à Dupuy d'avoir par trahison tenté de livrer la République à Déroulède. Est-il donc mieux de la livrer à Mercier souillé de tous les crimes? Entendrons-nous à la tribune du Sénat Mercier, président du comité pour élever un monument au faussaire sus-» pect de trahison, venir nous réciter les commentaires des listes rouges, qui constitueront son véritable mandat? Il va délibérer, donner son avis sur la proposition d'amnistie qui le sauve. Proposera-t-il « d'étriper », de « décerveler », de « pendre », de a brûler » tout ce qui n'est pas agent de Rome, et de se faire un tapis de la peau des juifs ? Je sais bien qu'il n'osera pas. Il préférera l'acte aux paroles, et le gouvernement à qui il sera redevable de sa part de puissance d^ns (( la République » pourra se lamenter à son aise sur les beaux résultats de la politique d'inertie.
Nous voilà tous avertis. Nous savons où la politi-
3ue de Galliffet nous mène. Le premier, Gallifiet écréta l'amnistie par ordre du jour aux troupes sur
lequel le gouvernement n'a pas été consulté. Le docucument ne reçut pas les honneurs de \ Officiel. Mais le gouvernement obéit. Et maintenant les officiels (( défenseurs de la République » sont mis au pied du mur. La méprise pour eux n'est plus possible. Ce n'est plus seulement la République qu'il s'agit de sauver de la monarchie. Il faut défendre la France contre Rome ou la livrer.
7 Décembre 1899.
Le nouveaa plan
Je reconnais que la candidature du général Mercier est un beau coup de partie, mais^ à mon avis, préma- • turément joué. Les jésuites qui disposent de l'éternité — n'étant rien de moins que les agents directs de la Providence ••— auraient dû faire crédit à Dieu de quelques semaines encore. Que ne laissaient-ils Waldeck-Rousseau et Millerand achever leur amnistie ? Quand on a des advesaires qui combattent contre eux-mêmes,*la sagesse commande de les laisser faire.
Dreyfus officiellement condamné, bien que moralement absous. Mercier officiellement amnistié, bien 3ue moralement flétri, une partie nouvelle s'engageait ans les conditions les plus favorables pour l'Eglise. Alors, tout lui était permis. Elle avait fait lettre morte des lois essentielles de toute civilisation, elle avait pris sa revanche de la Révolution française, elle
avait pétri une France nouvelle à son usage, nulle audace de Rome qui ne fût désormais sûre d'être récompensée. On pouvait tout oser.
Il ne restait plus d'ailleurs qu'à prendre ofTSciellement possession du territoire conquis, changements de personnes, changements de noms. Ce pauvre Déroulède croyait naïvement qu'il suifit, pour faire du neuf, de changer la direction d'un cheval avec un général dessus. Les choses de l'humanité sont moins simples. Il faut changer l'état d'esprit d'abord, et la fabrication d'un état d'esprit est la spécialité de la Compagnie de Jésus. Si le cheval de Roget avait fait sa pirouette révolutionnaire, si Guérin et ses royalistes à cinq francs par tête (Défiez- vous des pièces de Victor-Emmanuel) avaient pu par miracle nommer le cheval consul — toujours avec le général dessus — et les conduire, l'un portant Tautre, au Capitole, ils eussent eu la surprise, à l'arrivée, de trouver la longe de la bête aux mains d'un père Du Lac bien doux qui eût pris obligeamment k son compte tous les soins de l'installation future.
Il s'agit aujourd'hui de reprendre l'opération par l'autre bout, ce qui est plus rationnel, et ce qui promet surtout d'être plus profitable. Ce n'est pas un cheval, même avec un képi doré entre la croupe et l'encolure, même avec Déroulède poussant à la queue, qui peut révolutionner l'Elysée. L'innocent quadrupède n'a point une telle vertu. Pour s'emparer du trône, devenu fauteuil par le malheur des temps, et menaçant de tomber à l'état de chaise, de tabouret ou de paillasson, il est d'autres moyens d'apparence moins théâtrale, mais de succès plus sûr. Quand tous les abords de la place seront occupés par les troupes de la pieuse Compagnie, quand toutes les communications avec le dehors auront été successivement coupées, quand toutes les troupes de secours trouveront la route interceptée, quand tous les défenseurs auront été mis savamment dans l'impossibilité de se défendre, alors, il sera temps de faire
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donner le général. La tâche sera, comme disait Thiers, k Is^ hauteur de son courage. Il n'aura plus qu'à se montrer.
C'était le plan primitif auquel s'étaient arrêtés les temporisateurs du parti. Peut-être l'aurait-on mené à bien si l'on avait été capable .d'attendre. Mais il arrivait au grand Fabius lui-même d'énerver ses troupes par l'attente. Guérin et les bouchers de la Villette sont plus pressés que le père Du Lac et le duc d'Orléans lui-même. Déroulède, « représentant du peuple pour la Charente », gourmande le dictateur de l'empire français qui s'agite en son sein. Et puis Roget parle beaucoup, comme l'a remarqué Galliffet. Pour quelques pièces de quarante sous on emplit les rues de : « A bas Zola ! Mort aux juifs ! Vive l'armée ! » avec le concours des juifs Porgès, Arthur Meyer et Pollonnais. Puis l'on nous dit que l'armée c'est Esterhazy, Henry, Boisdeffre, Mercier. Et comme les masses indifférentes semblent tout accepter, on croit l'heure venue, et les plus fous se lancent. Royalistes et plébiscitaires fraternisent sur la place de la Nation. Dupuy, ministre, cligne de l'œil. Le duc d'Orléans appelé par Buffet, est à la frontière. Le père Du Lac est partout.
Coup manqué, coup à reprendre. Les sages maintenant disaient : « Nous l'avions bien prédit. Que ne nous laissiez-vous faire? » Et comme les plus turbulents étaient au clou, les sages ayant le champ libre reprirent sans tarder la suite des affaires , sur l'ancien plan, bien entendu. Mais quoique la méthode soit vieille, il n'en est pas moins vrai qu'à situation nouvelle il faut des hommes nouveaux. Si Roget a cru que le procès de Rennes lui pouvait être un tremplin, si Déroulède pense que le procès de la Haute Cour le met sur un piédestal, j'estime qu'ils se trompent. Ils se sont tous les deux compromis diversement dans une ridicule échauffourée. On n'aime pas la défaite dans les partis. Je sais bien que, même après Boulogne, Louis-Napoléon garda ses chances.
Mais il était Napoléon. Le nom fut bien pour quelque chose dans l'histoire qui s'en suivit.
Il semble que le Gesù pense ainsi, puisqu'il s'est déjà mis à l'œuvre pour remplacer, sur l'échiquier, les cavaliers perdus par des pièces nouvelles. Esterhazy Henry, Boisdeffre, par suite des malheureuses circonstances que l'on sait, se trouvaient hors de cause. Ils se sont jetés sur Mercier et l'ont proclamé roi, comme les sorcières de Macbeth sur la lande.
Un beau coup de partie, disais-je tout à l'heure, mais trop tôt joué, puisque Mercier est encore sous la menace des lois qui punissent le faux, le faux témoignage et la forfaiture. Je ne parle pas des six mille Français qu'il a fait mourir de la nèvre à Madagascar par son impéritie. Aux yeux de nos patriotes nouveau modèle, il parait que cela ne compte pas. Ce qui compte, pourtant, c'est la demande de poursuites qui est encore devant la Chambre. Comment le père Du Lac n'a-t-il pas vu qu'en mettant officiellement Mercier à la tête de ses troupes, il rendait l'amnistie impossible, et appelait fatalement sur son général le châtiment des lois outragées ?
Il a vu l'obstacle, j'en suis sûr. Qu'est-ce donc qui l'a fait passer outre ?.A-t-il compté sur la lâcheté des républicains, qui, depuis tant d'années, ne livrent bataille qu'en reculant toujours ? La politique d'audace lui a valu de beaux succès. Pourtant il est une méthode même dans la témérité. Circonvenu par son entourage, qui est tout aux mains de la Jésuitière, Galliffet, de sa propre autorité, décréta l'amnistie par ce fameux ordre du jour qui ne parut pas à V Officiel^ mais auquel, sur l'invitation de M. Loubet, Waldeck- Rousseau et Millerand se soumirent. GallifiFet, Loubet, Waldeck-Rousseau, Millerand, ce sont de belles conquêtes. Mais les trois derniers, malgré tant de regrettables faiblesses, sont de sincères républicains^ et je leur fais l'honneur de les croire capables de se reprendre quand ils verront à quelle catastrophe on les mène.
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Loyola s'est trop pressé, vous dis-je, et surtout il a parlé trop haut. « Enfin, nous avons un général, un vrai, crient partout les bavards, un chef qui a sur Déroulède la supériorité de l'uniforme, et sur Roget l'avantage du toupet. Nous en ferons un ministre de la Guerre, et ce jour-lk ce n'est pas de la place de la Nation que partiront les troupes pour jeter Loubet dehors. » Le programme est bon k connaître, et je confesse que ce n'est pas le ioM/?e^ qui manque au général Mercier. A Rennes, il avait pour lui le tribunal, les témoins galonnés, les délégués du ministre qui se firent ses complices, et reçurent à ce sujet les félicitations de Galliffet. La partie qu'il engage est un peu plus compliquée. Il sait bien, je suppose, que M. Loubet ne contresignera pas son entrée dans un ministère. Mais tout le parti noir va donner plus vigoureusement que jamais contre le président de la République, et s'il est arrivé qu'un Carnot fût remplacé par un Félix Faure, pourquoi le même accident ne se reproduirait-il pas? Cette fois, en effet, le coup <c ne traînerait pas », comme on dit au faubourg.
Il ne reste donc plus qu'un point à éclaîrcîr. La Compagnie de Jésus a-t-elle trop présumé de la lâcheté des républicains ? Y a-t-il au gouvernement des hommes capables de relever le plus insultant défi à la justice, à la légalité, à la République, à la France ? Nous ne tarderons pas à le savoir. Waldeck-Rousseau et Millerand, disait-on, n'avaient fait que cédera Loubet, et n'étaient pas bien chauds pour l'amnistie des scélérats. Ils reconnaîtront aujourd'hui que le général Mercier vient de rendre l'amnistie impossible. La loi maintenant doit suivre son cours. Loubet lui-même est trop républicain pour ne pas convenir qu'il a fait fausse route et revenir à la droite voie. Toute autre conduite serait trahison.
8 Décembre 1899.
Le retour olOrensif
Eh bien, ça n'a pas traîné. Le nouveau plan arrivait à peine à la connaissance du public que déjà il était en action. MM. Jules Lemaitre et François Coppée, assistés de Mme la comtesse de Martel, de Forain, de Bonnamour et de quelques notabilités moindres, ont présenté le général Mercier au «peuple de Paris». La scène se passait aux Mille-Colonnes. Le «peuple» avait envoyé là quinze cents délégués qui, pour n'avoir pas été recrutés au hasard. Je suppose, n'en ont pas moins manifesté un enthouaiasme confinant au délire, si j'en crois Arthur Meyer.
Je n'ai rien à dire des discours de MM. Jules Lemaitre et François Goppée. Tout le monde les connaît depuis quelques mois. D'ailleurs ce n'était que le cadre, du tableau. La scène à faire, c'était la présentation du général Mercier au « peuple des faubourgs » acclamant son « futur sauveur ». Tout s'est passé, je dois le dire, suivant les règles de l'art. Mercier n'a pas
firomis de reconquérir l' Alsace-Lorraine, et je 1 en oue, car l'expérience que nous avons faite de ses talents militaires à Madagascar nous le montre comme infiniment plus dangereux pour les Français que les forces ennemies. S'il trouve moyen de faire tuer six mille hommes sans un coup de fusil, qu'arriverait-il, avec un pareil chef, devant des troupes faisant usage de leurs armes ?
Mercier, il faut lui rendre cette justice, borne son ambition en conséquence. La guerre civile suffit à son
besoin d'exploits. Avec des canons à tir rapide et des fusils Lebel, il croit pouvoir venir à bout de foules désarmées. Ce sera bien le diable s'il réussit à faire mourir ses soldats de la fièvre sur la place de la Concorde ou dans les cafés du boulevard. Il annonce donc, sans déguisement, que « la lutte contre les ennemis intérieurs de la France n'est pas finie ». Pour plus de sûreté, il offre de n'y prendre part qu'en qualité de soldat, et laisse le soin de « décider comment il faudra conduire cette lutte » à la stratégie des « penseurs » Jules Lemaitre et François Coppée. Voilà maintenant les choses tirées au clair. Les a penseurs » Jules Lemaître et Coppée feront les plans que Mercier se chargera de traduire en victoires de la a Patrie française » contre les Français ne relevant pas de rinternationale ^u père Du Lac et de sa bande.
Ainsi présentée, la troupe, j'en conviens, ne paraît pas bien redoutable. Mais, appuyée de Rome, qui sait ce qu'elle peut faire, si nous ne décidons pas la France de la Révolution à se mettre sérieusement en défense ? Les moyens d'action dont dispose l'Eglise sont au delà de toute mesure, et c'est une plaisante chose d'entendre Mercier annoncer qu'il livre le «combat de rhonneur (des faussaires) contre V argent », quand on pense aux libéralités de la juiverie catholicisée Porgès et C®, ou aux dix-huit cent mille francs du porte-monnaie d'une seule moinerîe. L'Eglise et ses moines, voilà les véritables « penseurs » de la bande, les directeurs, les maîtres. L'Eglise et les généraux de sacristie dont sa politique nous a dotés, voilà la force d'exécution qu'on nous prépare en vue du « coup de chien » dont le Créateur du monde (ô déchéance !) a besoin pour imposer son autorité sur notre goutte de boue.
Ce côté de l'entreprise ne sera pas négligé, soyezen sûrs. L'échauffourée de la place de la Nation ne laisse point de doutes sur les projets qu'on est en train de reprendre. De même, la reculade du gouvernement se peut mesurer à sa résolution de ne point
poursuivre Roget en dépit d'une complicité trop évidente. C'est ainsi que M. Lépine n'a pas voulu dire à l'incurieux Fallières le nom du fameux général du triumvirat, et même a cru devoir absoudre d'avance ce rebelle, bien que Déroulède, Guérin ou Cavaignac ne soient point gens à l'avoir désigné sans de bonnes raisons. « Pas de généraux dans l'affaire », telle fut la première consigne du gouvernement de a défense républicaine ». Ce n'était vraiment pas la peine d'avoir un « révolutionnaire » au pouvoir pour joindre le visa de « la Révolution » k celui des trembleurs.
Tout le monde comprend, hors les ministres, que la faiblesse de la résistance accroît l'audace de l'offensive. Aussi les ennemis de la République ne prennent-ils même plus la peine de déguiser leurs pensées. M. Charles Maurras de la Gazette de France et du Soleil^ qui est, si je ne me trompe, l'inventeur du « faux par patriotisme » à la gloire de Henry, discute en un article didactique la question de savoir pourquoi les généraux jusqu'ici se sont refusé un coup d'Etat.
Sachez que ce n'est pas par incapacité physique. M. Maurras peut « mettre en doute » l'endurance de généraux sexagénaires dans une longue et difficile campagne à la frontière ». (Nous voilà bien défendus!) Mais (( une promenade militaire dans les rues de Paris », cela ne lui paraît pas au-dessus de leurs moyens. « Avec deux gendarmes de planton à la porte d'un demi-cent d agitateurs anarchistes et dreyfusiens, avec de bons scellés sur les coffres-forts des payeurs de sportules » (Pères de l'Assomption, prenez garde h vous !) « ce pacifique déploiement de puissance militaire » ne paraît pas exiger de nos chefs militaires plus d'efforts qu'ils n'en peuvent donner.
Ai-je besoin de dire que M. Maurras écarte avec mépris l'idée d'attribuer au « loyalisme républicain » de nos généraux le fait qu'aucun d'eux ne s est encore ouvertement lancé dans la guerre civile ? S'ils vou-
laient sauver les apparences, ils n'auraient qu'à se mettre d'abord derrière Déroulède qui se dit républicain. Le coup fait^ on aurait réglé les choses comme il faut.
Autre hypothèse qui provoque la gaieté de M. Maurras. Les chefs d'armée auraient craint « d'ouvrir, l'ère des pronunciamientos ». Mais cela n'a pas pu (c peser » d'une once » dans leur esprit. M. Maurras nous en est garant. Car il n'admet pas — sans nous dire pour-
3U01 — qu'un second général ait le droit de faire emain ce qu'il demande à un premier général de faire aujourd'hui.
Enfin, ce n'est pas davantage la division des chefs militaires qui les retient dans le devoir. Qu'est-ce donc, ô mon Dieu ? Serait-ce, par hasard, la crainte d'un coup de fusil par derrière ? M. Maurras, qui veut faire durer notre anxiété, ne nous le dira que dans huit jours. Tâchons de patienter jusque-là.
Ce qui aiderait notre patience, c'est que le gouvernement voulût bien joindre son contingent d'études à celui de M. Maarras. Peut-être découvrirait-il au moins les raisons pour lesq[iielle8 les publicistes de la monarchie en sont à discuter de telles cpestioiis dans l'espoir de lever les derniers scrupules des généraux de coups d'Etat. Peut-il croire sérieusement qu'il n'y ait rien à faire pour réprimer les révoltes ouvertes ou latentes des jésuites galonnés dont le langage et les actes sont chaque jour une menace contre l'ordre public et la légalité ? Compterait-il, par hasard, sur les ordres du jour de M. de Galliflet? Feindrait-il d'ignorer que le système burlesque des punitions-récompenses engendre le mépris des hommes au pouvoir ? S'abuserait-il jusqu'à ne pas comprendre que sa reculade devant Roget à la Haute- Cour, devant Mercier au Sénat par la proposition d'amnistie, loin de faire l'apaisement, ne produit que la désaffection chez les républicains, et qu'un redoublement d'audace chez les bandits ?
Quand donc ouvrirez-vous les yeux, ministres de
« défense républicaine ? » Qu'est-ce donc qui vous empêche de voir que le premier acte qui s'impose est de laisser d'abord la justice des lois suivre son cours ? Commencez, ayant été mis là pour lutter contre des criminels, par ne pas les servir. Est-ce un effort au-dessus de votre énergie ? Mercier relève de la loi. Qu'il soit frappé comme tout autre. L'exemple sera profitable. Et quand on verra par des faits que les lois sont les mêmes pour tout le monde, personne ne s'avisera de rechercher si galons d'or et plumes d'autruche ne confèrent pas le droit de commettre impunément tous les crimes.
9 Décembre 1899.
Les dessous de rAmnistie
Des députés me disent que la candidature sénatoriale de Mercier a porté le dernier coup à l'amnistie. Il était trop aisé de prévoir ce résultat. Nos parlementaires ne se laissent point facilement toucher par les idées, et, dans le compte général de nos maux, une iniquité de plus ou de moins ne les étonne ni ne les arrête. La mentalité du monarque est en eux. Ministres et bureaux, courtisans, traditions, intérêts, les domptent comme de simples rois. En revanche, uand ils se voient menacés par des ambitions rivales, s comprennent, aussi facilement que l'autocrate luimême, qu'il serait bon de se débarrasser de l'ennemi.
C'est pourquoi tant de républicains du Parlement
qui ne tressaillaient point d'horreur à la proposition de décréter Timpunité du crime et de porter la main, après les Conseils de guerre, sur ce qui reste de justice en France, se sont trouvés subitement pris de scrupules quand Mercier s'est écrié : « Messieurs, faites-moi place parmi vous ». Alors ils ont compris que si Mercier et sa troupe de faussaires s'acharnaient sur un juif, violaient toutes les lois, piétinaient la justice, et remplaçaient le droit par l'arbitraire, c'était peut-être dans un intérêt de domination. Et toute simple qu'elle fût, cette découverte les a fait réfléchir. Ils consentaient d'amnistier Mercier tant qu'il n'était coupable que de banditisme social. Mais Mercier, chef de parti, c'était une autre affaire. Mercier prétendant traduire en actes de politique les crimes qu'il n'a commis que par la complicité tacite des gouvernants et des Chambres, gouvernants et Chambres s'indignaient à cette seule pensée. Ne disais-je pas l'autre jour que la faute de Mercier était d'avoir montré son jeu trop tôt. C'est le malheur de tous les cyniques que rien ne les avertisse de tout ce qu'il serait bon de cacher.
Enfin, voilà les députés sur le qui-vive. Ce qu'une invraisemblable combinaison de crimes publics n'avait pu faire pendant deux longues années, une simple candidature suivie d'un discours de quelques lignes vient subitement de l'accomplir. L'un s'aperçoit que Mercier, candidat nationaliste^ va recevoir les suffrages d'un collège exclusivement royaliste^ et soupçonne quelque chose comme une entente entre tous les ennemis du régime républicain. Il lui semble que la thèse de Déroulède s'en trouve fâcheusement dérangée. L'autre s'ébahit que les partisans du roi ou de la dictature acceptent si allègrement la solidarité avec les crimes de droit commun qui font tous les titres de leur candidat. Le clergé avec ses trésors d'indulgence aurait-il passé par là ? Il y a des gens qui se le demandent, découvrant des indices qui, depuis deux années, leur crèvent les veux.
Que faire ? La question n'est pas plus tôt posée que la réponse se présente. Laisser la loi suivre son cours. Accomplir cet acte de suprême énergie qui consiste à ne rien faire pour sauver un criminel du châtiment de la loi. En d'autres termes, se refuser au vote de l'amnistie. Cela parait tout simple. Eh bien, c'était justement la chose à laquelle on ne pensait pas. Toute la politique consistant, pour les uns à toujours approuver le gouvernement, pour les autres à toujours le contredire, il semblait qu'une infime minorité seule se fût préoccupée d'examiner la question au fond.
Maintenant on s'avise qu'il suffit que le gouvernement soit informé des dispositions de la Chambre pour que tout puisse s'arranger. Tout s'arrangera donc, je veux le croire, et quelque député se trouvera pour proposer à la Chambre de passer outre aux volontés de M. Ribot, qui n'admet pas que les lois soient faites pour le général Mercier.
Je crois vraiment que ce vote inévitable tirera le Gouvernement d'un fort mauvais pas. Ce serait faire injure aux politiques du cabinet de supposer qu'ils n'aient pas, dès le premier jour, prévu les funestes conséquences de la mesure folle qui leur était imposée. Ils avaient engagé leur parole et ne voulaient pas se dédire. Mais il paraît qu'il y a une Providence même pour les républicains, et voilà que Mercier luimême leur vient en aide. Le doigt de Dieu se met partout aujourd'hui. Où il me paraît le plus visible, c'est dans l'œil de Mercier, décidément. Cet homme avait cette chance d'avoir au ministère de la Guerre un camarade qui ne voulait pas, qui ne pouvait pas le lâcher. Il vient, d'un coup, de paralyser son protecteur.
C'est une vieille histoire qui unit étroitement Galliffet à Mercier. J'ai déjà rappelé comment Mercier, ministre de la Guerre, tira Galliffet du plus mauvais pas. Avec son habituelle intempérance de langage, Galliffet avait déblatéré contre l'armée française devant deux rédacteurs du Figaro ç\\jii y sans le nommer,
avaient dans leur article consigné ses dires. «L'armée française n'était plus bonne qu'à des opérations de gendarmerie », etc., etc. Une interpellation s'ensuivit, au cours de laquelle Mercier déclara à la Chambre que Gallifiet lui avait donné sa parole d^ honneur qu'il n'avait point tenu les propos rapportés. Or, il les avait tenus. Cela n'est que trop certain. L'un des deux journalistes me l'a personnellement confirmé, et s'il était nécessaire je pourrais nommer un préfet de la République à la table de qui, devant de nombreux témoins, le même Gallifiet a fait le même discours. Il n'en fut pas moins sauvé au prix d'un mensonge, de lui ou de Mercier : de lui probablement, puisqu'il ne protesta pas contre les paroles de son ministre. Où donc était ce jour-là la parole d'honneur de « l'armée » ?
Tout le monde comprendra que cela crée entre les deux hommes un lien. Mais il parait plus difficile d'expliquer pourquoi la justice doit être suspendue en France par la seule raison que Mercier et Gallifiet ont collaboré jadis dans un mensonge.. C'est ce qui arrive pourtant. L'ancienne complicité donne à Mercier le droit de compter sur Gallifiet, et oblige celui-ci à tout faire pour sauver celui qui le sauva. Selon toute apparence, c'est bien cette idée qui inspira le fameux ordre du jour où, sans consulter le Gouvernement, Gallifi^et annonçait que « l'incident était clos )> et qu'il n'y aurait pas de représailles — le mot représailles étant la traduction militaire de ce qu'entre civils nous appelons justice, tout simplement. Gallifiet, de la sorte, décrétait, à lui tout seul, l'amnistie. Voilà comment nous sommes gouvernés.
Les ministres protestèrent dans le particulier, refusèrent les honneurs de Y Officiel au document malencontreux. Mais Gallifiet ne se découragea pas pour si peu, et sut si bien circonvenir M. Loubet que, lorsque la question de la grâce se présenta, le Président, méridional timoré — Fespèce est plus commune qu'on ne croit — imposa pour condition de grâce l'amnistie.
Galliffet avait beau jeu, puisque c'était lui qui devait proposer la grâce. II dit qu'à cette seule condition il répondait de la paix dans l'armée, et le tremblement de Loubet se trouvant contagieux, nos justiciers de gouvernement convinrent que l'innocence graciée (c'est-à-dire toujours chargée du déshonneur) ferait pendant au crime impuni, glorifié.
Le fait que des jurisconsultes comme Waldeck- Rousseau et Millerand allèrent jusqu'à proposer d'abolir le droit de réparation civile inscrit dans tous les codes de la terre montre jusqu'où les malheureux se crurent engagés . Sans doute il était impossible que les Chambres sanctionnassent de leur vote une si folle proposition — et, si cette partie de l'amnistie n'était pas votée, tout croulait nécessairement. Mais la candidature de Mercier, et l'accord des ennemis de la République pour le placer à leur tête a décidé du sort de la partie avant même qu'elle ne fût engagée. Gallifet, Loubet lui-même ne peuvent plus rien pour protéger Mercier contre les lois. Je n'ignore pas qu'on va tâcher de gagner du temps. Il y a des moyens de déjouer ces calculs. La justice boiteuse sera plus ou moins lente : elle sera. Et si Galliffet ne voit pas encore qu'il faut lâcher son copain Mercier, on le lui fera voir.
11 Décembre 1899.
Choses de partis.
Je puis errer comme chacun, mais je crois juger les hommes et les choses avec une entière liberté d'es-
prit. Mon cœur n'est en guerre avec quî que ce soit, et je vois de trop près les fautes dans mon camp pour qu'il n'en résulte pas chez moi un contre-coup d indulgence à l'endroit des adversiiires. Je suis fort loin de m'illusionner sur les « bienfaits » de la République. Je répète sans cesse que, sauf la liberté qui ne tut jamais plus grande (lorsqu'on ne met pas les lois scélérates en jeu), nos réformes ont principalement consisté dans des changements de noms pour des maux qui demeurent. Il me semble que je n'en suis que plus a l'aise pour juger les partis qui s'offrent avec si grand tapage à nous conduire dans la Terre promise.
Je vois bien que le duc d'Orléans, dans des proclamations qui ne doivent pas taxer trop durement soâ imagination, propose de refaire la France. C'est dommage qu'il oublie de dire comment. Il ne l'oublie pas, le malheureux. Il n'en sait là-dessus pas plus long que tout autre. Il en sait moins, probablement, puisqu'il n'est encore qu'un enfant, et, dans son ignorance des hommes, ne connaît pas le premier mot des questions qu'il prétend résoudre. Au fond, il n'a qu'une idée très ingénue ; prendre la place de Loubet, qu'il revendique par droit héréditaire — lui, petit-fils du roi des barricades — se faire appeler Majesté, présider en pompe, et laisser les choses comme elles sont. Vraiment, pour l'application de cette dernière partie du programme, l'événement prouve que nons n'avons pas besoin de lui.
Peut-être croit-il sincèrement qu'il nous dotera d'un personnel nouveau. Encore une illusion dont il sera guéri par l'âge. La liste de ses fonctionnaires est à faire pleurer. Est-ce là sa révolution de Royauté? Pauvre bébé ! Qu'on le soigne. Quand il sera grand, il lui viendra quelque pudeur de sa naïveté. S'il était roi, à part quelques noms nouveaux, son personnel serait le même, voilà la vérité, d'abord parce que le fonctionnaire est un être indéracinable, et surtout parce que les quatre-viug-dix-neuf centièmes des ré-
publicains de gouvernement entendent ne rien changer de ce qui est, par la bonne raison qu'ils en vivent. Ils ne pensaient pas ainsi sous l'Empire, mais Texpérience, comme ils disent, a modifié leurs vues. Toute réforme est difficile. Toute réforme. voit se dresser devant elle des coalitions d'intérêts, et la foule anonyme au profit de qui elle pourrait se faire est plus prompte à la critique qu'à la reconnaissance, (c Vivons d'abord », se dit chacun. Et en vertu de cet axiome, d'antiques réformateurs se laissent pousser sans mouvement vers la mort.
Cela n'est pas le propre du régime républicain. Il en pâlit actuellement plus que tout autre, ayant plus promis, mais c'est le fait humain, producteur de toute l'histoire des régimes qui ont duré chez nous. La royauté a eu ses « ultras » comme la République : le fond de nos gouvernements depuis cent ans n'a jamais changé. Pourquoi faire la monarchie quandnous l'avons? Loubet monarchise pendant sept ans. Philippe ferait le démocrate pendant quatorze (c'est la moyenne des règnes héréditaires). Vaut-il la peine de gratter pour si peu les inscriptions de nos murailles?
Je sais qu'à côté de Philippe il y a la concurrence — Napoléon. — N'est-ce pas un fait curieux que le bonapartisme si vivace malgré les plus cruelles leçons, semble absent du complot de la Haute Cour? Le prince Victor, moins remuant que Philippe, sait se taire. Pourquoi manifesterait-il, quand sous la forme impersonnelle d'un parti plébiscitaire d'autres travaillent pour lui? Ses contingents se trouvaient à la place de la Nation, mais sous la direction de M. Déroulède. Je ne saurais pénétrer les intentions de celui-ci et dire s'il travaille pour lui-même ou pour le premier César qui se présentera. Cela n'a d'ailleurs aucune importance, les intentions n'ayant qu'une correspondance lointaine avec les résultats, et tout homme qui rêve par principe, de césariser^ étant presque toujours le jouet des circonstances qu'il croit conduire. Je dois seulement constater que la révolution propo-
sée par Déroulède est finie quand le peuple a plébiscité. Sur le régime qui doit suivre l'acclamation d*uii maître, on ne nous a jamais rien dit. Le peuple met un chef sur le pavois, comme au temps de Mérovée, et puis c'est tout. Beaucoup de gens ne seraient pas fâchés d'avoir des renseignements supplémentaires. Mais l'oracle plébiscitaire est muet par la bonne raison qu'il n'en sait pas plus long que quiconque. <c On se débrouillera », comme disaient nos généraux à la veille de Sedan.
M. Charles Maurras, royaliste, convient qu'il faudra faire une opération de gendarmerie. Après la fusillade ainsi promise, on jouera la France à pile ou face entre le roi et l'empereur. Vraiment on conçoit que nos apprentis dictateurs de la monarchie plébiscitaire ou légitime, désespérant d'amener jamais le pays à faire ce saut dans les ténèbres, n'aient espoir que dans la chance d^un coup de traîtrise à la Roget. Tout le monde sait aujourd'hui que la surdité du général Roget devant M. Déroulède ne fut pas telle qu'il n'eût très bien perçu les propos ambiants d'où if résultait que le service militaire universel ne lui mettait pas en mains les éléments passifs d'un coup d'Etat.
Par tous ces motifs, et par d'autres encore, je crois que les entrepreneurs de révolutions autocratiques seront amenés à consacrer leurs loisirs à de sages méditations. Déjà ils parlent d'ajourner le grand coup jusqu'après l'Exposition. On s'attend à ce qu'il y ait alors dans Paris beaucoup d'ouvriers sans travail. Il paraît que ce sera le moment d'agir. Nous verrons. L'annonce d'un coup d'Etat à un an de distance décèle une telle candeur chez tous ces braves mécontents que je n'ai pas le courage de discuter.
Au fond, me dira-t-on, si vous avez en somme la « monarchie », pourquoi donc y tenez- vous tant? Ma raison est très simple. L'avantage de la« monarchie » républicaine actuelle sur la « démocratie » autocratique qu'on tente de lui substituer, c'est qu'elle est un gouvernement révisable qui peut se plier sans vio-
lence aux mouvements d'opinion, et que je puis garder l'espoir des évolutions pacifiques à mesure que s'améliorera la culture mentale de nos pauvres foules souveraines.
Malgré des critiques, où je ne m'épargne point moi-même, cette pensée, commune au plus grand nombre des Français, est, de fait, la meilleure sauvegarde du régime actuel. Est-ce que les problèmes du Parlement, du clergé, de l'organisation économique et sociale ne sont pas les mêmes sous tous les régi-^ mes? A l'exemple des régimes précédents, nous avons mis un quart de siècle à ne rien faire. Au bout de ce temps, le crédit de patience épuisé a régulièrement amené des crises comme celle que nous traversons. La nouveauté sera de la résoudre sans violence, et c'est, je veux l'espérer, ce que nous sommes en train de faire.
Pourquoi culbuter les pouvoirs publics, quand il suffit, si la France le veut, de les renouveler? Notre système d'élections incessantes a mis beaucoup de sagesse dans l'âme populaire. Le Congrès socialiste me paraît un des signes les plus rassurants. La Révolution qui s'organise plonge ses racines dans l'esprit de conservation. Il ne nous manque plus qu'un gouvernement de volonté. Et même — qui sait? — nous l'avons peut-être. Chaque jour lui apporte sa chance. Souhaitons-lui d'en profiter.
12 Décembre 1899.
La grande Bataille
Une bonne nouvelle, ce matin. Les nationalistes se rangent. Après beaucoup de cris et de rixes « bien françaises », après des émeutes, des pillages, après des actes de guerre civile qui « ont fait régner le Christ pendant trois jours à Alger » dans le sang des juifs, après des embauchages de hurleurs; après des approvisionnements d'armes, des organisations de triumvirat, après l'érection d'une forteresse blindée dont le siège n'a présenté avec celui de Saragosse que de lointaines analogies, ces révoltés en délire passent subitement à l'état de paisibles moutons, et nous font savoir qu'ils se résignent à l'action légale comme tout le monde.
Que la Providence en soit louée ! Je n'ose attribuer ce changement de front aux observations de simple bon sens que je leur soumettais naguère en leur faisant observer que s'ils ont le pays avec eux, comme ils le disent, ils n'ont qu'à le conquérir légalement, par le moyen des libres suffrages, dans les comices électoraux. Il me paraît plus probable qu'une inspiration leur sera venue d'en haut pour leur révéler miraculeusement ce qu'ils étaient seuls en France à ne pas comprendre. S'ils expriment vraiment la France, comme ils le prétendent si peu modestement, ils n'ont qu'à le lui faire dire, au jour des consultations populaires, et la question sera jugée.
Ils viennent de s'en aviser enfin. Un nouvel ordre va naître. Jules Lemaitre et François Coppée, au lieu
d'arrêter des chevaux pas emportés sur les places publiques, à l'instar de Déroulède, vont se jeter dans l'action électorale pour la conquête des pouvoirs publics, commes de simples socialistes révolutionnaires. J'en éprouve la joie la plus sincère. Car c'est un notable avantage public lorsqu'un parti qui prétend au gouvernement s'essaie à remplacer les injures, les coups de poing et les cris inarticulés par des approximations de raisonnements. La discussion publique s'en trouve singulièrement facilitée.
Pour moi, je ne serai pas fâché d'apprendre pourquoi Mme Porgès qui est juive autrichienne apparentée à d'authentiques Prussiens, et Mme de Waru, qui est de Parme, et Mme d'Adelsward, qui étant Française s'est faite Suédoise, sont plus « de la patrie française » que moi, vulgaire Vendéen. On me le dira sans doute. Je l'ai déjà demandé quelquefois. Je n'ai pas encore obtenu de réponse. Puisqu'il est entendu qu'on va causer maintenant, peut-être nous sera-t-il donné de connaître les titres de nos adversaires à parler au nom de la France, qui jamais ne leur en donna mission. Ils ont procédé jusqu'ici par voie d'affirmation. S'ils veulent convaincre le corps électoral il faudra discuter. C'est là que je les attends.
Ils sont prêts, semble-t-il. Car M. Lepelletier, dans V Echo de Paris et M. François Coppée, dsius le Soleil, nous font simultanément savoir que l'heure de la lutte légale a sonné et qu'ils vont se jeter dans l'action, de toute leur furie française. Ecoutez M. Lepelletier :
Mais à quand le coup de balai qui appropriera la France et rendra la République moins nauséabonde et plus saine ? Les élections sénatoriales sont proches, les élections muni" cipales s'avancent ; voilà l'instant du grand nettoyage. Tous les bons Français doivent dès à présent s'organiser, se préparer pour ce légal complot de salubrité publique.
Et pour vous assurer qu'il y a là autre chose que l'improvisation aventureuse d'un publiciste, méditez
ce passage de la lettre par laquelle M. François Coppée inaugure sa collaboration au Soleil :
Livrons-leur donc bataille sans retard. En mai prochain, il y aura des élections municipales. Il faut que le vote des Parisiens donne un bon coup de balai dans cet Hôtel de Ville, qui est une pépinière de députés et de ministres comme nous n'en voulons plus. Si Paris disait une bonne fois à nos malfaiteurs du parlement : a En voilà assez ! > vous verriez le changement à vue.
Voilà qui est clairement dit, et résolument pensé. On nous donne rendez-vous devant les électeurs. Il n'y a plus qu'à y aller. Je concède à M. François Coppée que si Paris donne la majorité à ses amis, il y aura quelque chose de changé en France. Il lui reste seulement à tenir sa promesse et à nous faire voir ce qu'il nous annonce.
Je prie surtout M. Lepelletîer de ne pas me mettre au rang de ceux qui blâment MM. Lemaître et Coppée de jouer un rôle politique. Bien que ces deux académiciens servent dans le camp ennemi, je me réjouis au contraire de leur intervention dans les affaires publiques, parce qu'en dépit d*eux-mêmes ils seront amenés à examiner de plus près les questions qu'ils tranchent simplement de chic aujourd'hui, et parce que leur haute culture m'est garante des services qu'ils pourront rendre dans l'administration de nos affaires. Sans parler du Sénat qui est aux yeux de ces messieurs un ramassis de pas grand choses présidés par un rien du tout, Jules Lemaître et François Coppée, quand ils auront l'expérience d'un simple Lucipia, pourront rendre au Conseil municipal de bons services, j'en suis sûr, sollicités par tant de questions qu'ils auront bientôt fait d'apprendre. S'ils se font nommer sénateurs, je ne croirai pas la France en danger. Bien au contraire, je serai heureux que les républicains du Parlement trouvent devant eux des adversaires qui les obligent à s'analyser eux-mêmes
et à se rendre un compte exact des votes qui leur sont demandés.
A l'œuvre donc et voyons qui tiendra le manche pour donner « le coup de balai » que M. Lepelletier nous promet. A l'œuvre, « nationalistes » de la royauté, du césarisme et de Tlnternationale-romaine. Réalisez sous les yeux du public cette entente qu'il vous plaît de nier devant la Haute Cour, et donnez tous d'ensemble contre ceux qui défendent la liberté républicaine et la justice civilisée. Vraiment c'est une belle bataille qui nous est offerte. Nous l'acceptons avec joie. Tirez les premiers, messieurs de la France. Nous pouvons bien vous faire cette faveur, avant la première manche. Et puis c'est trop de bonne fortune pour nous que vous ayez pris pour chef un Mercier, plus redoutable à ses troupes qu'à ses adversaires. Allons! organisez-vous, faites des comités, rédigez des proclamations, parlez au peuple, et présentez-vous au scrutin. Déjà la concentration se fait, et je vois pour débuter Jules Lemaître et François Coppée — en compagnie de Paul Bourget — installer leur ** République " au Soleil^ journal du a roi » Philippe d'Orléans. Si, après cela, les électeurs ont quelques doutes sur ce genre d'institutions « républicaines » qu'on leur prépare, c'est qu^ils voudront absolument fermer les yeux à l'évidence.
Pour le gouvernement, je ne puis que lui souhaiter une fois de plus le sursaut de cœur que j'attends, depuis si longtemps. Je ne veux point revenir sur tant de griefs que j'ai très fréquemment exposés. Je voudrais seulement que le ministère comprit qu'il a donné à tous, amis et ennemis, la sensation d'une faiblesse lamentable.
Faibles devant le fort Chabrol, faibles jusqu'à trahir la justice au procès de Rennes, faibles jusqu'à faire les procès de presse exigés par l'ennemi, faibles jusqu'à trahir la loi par l'amnistie offerte à Mercier qui les défie par sa double candidature au bagne et au Sénat, faibles jusqu'à tout ajourner des résolutions
les plus nécessaires, n'osant ni sauver ni condamner Picquart, n'osant ni justifier ni poursuivre Zola, attendant tout du hasard et rien de la volonté, nos gouvernants seront-ils donc seuls à ne pas comprendre qu'ils ont en mains la solution de la crise par l'application impartiale des lois.
Quand le faux Henry fut découvert, si Brisson au lieu de gémir pathétiquement, avait trouvé une heure de courage, la révision était faite du coup et l'acquittement certain. Qu'on se rappelle à ce moment le désarroi des faussaires. Ils plaidaient les circonstances atténuantes et n'avaient pas encore inventé la glorification des faux.
La situation actuelle, à beaucoup d'égards, n'est pas sans analogie : avec cette différence qu'il n'y a même pas besoin de l'acte de volonté qui ne vint que trop tard chez Brisson. Il suffit de laisser faire la justice et d'avoir pour formule de gouvernement ce simple mot : La même loi pour tout Je monde. FiSt'i^e donc trop vous demander, ô légiste républicain Waldeck- Rousseau, ô révolutionnaire Millerand?
13 Décembre 1899.
La question de Gouvernement
lime revient que Galliffet s'est mis dans une furieuse colère en apprenant la candidature sénatoriale de Mercier. Tel un nageur essayant de retirer son homme de l'eau et recevant de lui un maître coup de poing
8UX la tête. A ce moment psychologique, le sauveteur d'ordinaire se demande ce qu'il fera du sauveté et la réponse à la question dépend fatalement de la vigueur du coup reçu et de la perte de forces qui en est la conséquence. Suivant le cas, le noyé récalcitrant est abandonné au fil de l'eau ou ramené sur la rive. Quelquefois aussi, les deux compagnons désespérément accrochés achèvent leur lutte folle au fond de la rivière, et tandis qu'ils passent de vie à trépas, des gens, au parapet du pont, raisonnent de l'affaire et s'éclairent mutuellement sur la manière dont il eût été bon, pour chacun des deux noyés, de s'y prendre.
Je suis en ce moment sur le pont, spectateur de la tentative de sauvetage. J'entends les propos qui se croisent, et il me sera permis, comme à tout le monde, de dire mon mot de l'aventure. D'abord, il est évident que le sort du ministre Galliffet est ce qui préoccupe le moins le candidat Mercier. Si Galliffet est venu à son secours, c'est moins par dévouement que par nécessité, la chose n'est pas douteuse. Aussi Mercier ne se croit-il pas tenu à aucuns ménagements. Il ne l'a pas consulté pour son coup de tète. Il ne le consultera pas davantage pour ses futures entreprises. Il veut se sauver n'importe comment et ne s'inquiète pas du tout de ce qu'il pouvait advenir du sauveteur. On a vu des noyés revenir à la vie, tandis que celui qui les avait déposés sur la berge rendait l'âme. Tout arrive.
Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour prédire que, dans ces conditions, le coup de poing de la candidature pourra être suivi de quelques autres. Si même l'on regarde les choses tout au fond, il n'est pas malaisé de découvrir qu'en réalité Mercier est candidat contre Galliffet et contre nul autre. Qui donc, je vous le demande, est le chef officiel de tous ces (( sans patrie » superbement flétris du haut de ses crimes par le sénatorial faussaire ? Qui, sinon Galliffet leur ministre, Galliffet, qui choisi par eux pour châtier le crime, a préféré le servir, Galliffet qui
n'en demeure pas moins, malgré lui, malgré eux, solidairement engagé dans Faction commune pour la justice redoutée de Mercier contre le « nationsuisme » des faussaires dont Mercier, à tant de titres, est le protagoniste le plus notable ?
Sans doute Galliffet ne veut pas combattre Mercier. Tout au contraire il Ta servi de son mieux par ses Chamoin, ses Deloye, ses Jouaust. A cette heure encore, il se débat pour le sauver en dépit de lui-même. Mais Mercier tout en profitant de l'aide qui lui vient n'en continue pas moins de cogner à tort et à travers. Si Galliffet, recevant des coups, lui souffle : « Je viens à ton secours », Mercier est homme à lui répondre : « Quel soldat es-tu donc puisque je te vois à la tête de mes ennemis » ? Le fait est que si la conduite de Galliffet est autre qu'un acte de trahison , ce mot n'a plus de sens dans aucune langue. Vraiment il fait bon d'entendre nos militaires médire de la politique, quand pour y rentrer, l'un présente comme titre sa qualité de faussaire, et l'autre, pour y rester trahit quotidiennement sa cause.
Maintenant, comme il convient d'être juste avec tout le monde, 'je suis prêt à reconnaître que la traîtrise de Galliffet est surtout faite d'une paralysie de volonté qui en fait le jouet de ses directeurs (je parle de ceux du ministère delà Guerre comme de ceux de la sacristie habiles aux chemins détournés). Il est tenu sans doute par Mercier sous le joug d'une complicité cruelle. Mais jadis il eût été homme à s'échapper par quelque coup d'éclat. Aujourd'hui il ne sait que tenter de cacher sous d'impuissantes rodomontades le secret public de sa faiblesse garrulante.
Tout cela n'a qu'une valeur de psychologie, puisque trahison par préméditation ou trahison par manque de volonté, c'est toujours trahison pour ceux qui se voient livrés à l'ennemi. Par malheur il ne s'agit pas seulement, en cette crise, de Galliffet, de ses mérites, et de traitsàrassembler pour sa biographie. Il y a des intérêts plus graves en jeu, notamment ceux de
la justice et de la loi que nos ministres avaient promis de sauvegarder en arrivant au pouvoir. Notre malheureux gouvernement « d'énergie » a eu, du premier jour, l'inspiration funeste de mettre son audace à la remorque de la plus bruyante inertie qu'il plaît à GallifiPet de dénommer action. Cela est fâcheux pour le ministère. Cela est fâcheux principalement pour nous qui avions admis en lui notre meilleur espoir de « défense républicaine ».
Je ne reviens point sur les fautes passées, puisqu'il n'est plus permis de croire que nos ministres en tireront enseignement. Je prends la situation actuelle, telle qu'ils l'ont faite ou, pour mieux dire, telle qu'ils l'ont laissé faire. Ils se sont engagés, à la suite de GalliflFet, dans l'aventure de Tamnistie, tout en reconnaissant dans le particulier que rien n'était moins propre k les satisfaire. Maintenant que Mercier leur â jeté le gaht, qui d'entre eux le relève ? La question est dans tous les esprits. Mais ils n'ont pas encore délibéré, et ne paraissent pas du tout pressés de se résoudre. Ils verront plus tard, ils attendent. Quand la terre s'ouvrira sous leurs pieds, ils diront : « Quel malheur! nous étions à la veille d'agir ».
Parmi les idées les plus saugrenues qui ont été l'objet de conversations « en l'air » autour des gouvernants, il faut signaler celle d'une « amnistie avec flétrissure ». On flétrirait Mercier : en conséquence de quoi on le déclarerait absous. Ce serait la pire confession d'impuissance. La constatation du crime, et l'aveu que la loi demeure sans force et sans vertu devant le criminel. Heureusement, Mercier sénateur, ne pourra pas jouer dans la honteuse comédie le rôle muet qu'elle suppose, et l'indignation publique, des deux parts, fera justice de ce ridicule expédient de lâcheté.
Puisque l'on reconnaît que l'amnistie est impossible désormais, quelle autre conclusion que de ne pas la faire? Pourquoi s'aller jeter les yeux tout grands ouverts dans le gouffre, quand la voie de salut est si
claire pour le gouvernement, pour le pays ? Quand on ne demande aux ministres, pour tout effort^ que de ne pas mettre des entraves k Texécution des lois? Aujourd'hui même, tout le parti républicain est prêt à se ranger derrière le ministère. Ni l'éloquent M. Piou ni le subtil M. Trannoy ne sont de force à désagréger la majorité républicaine désireuse de suivre, de soutenir, de défendre le gouvernement, si on ne la met pas dans l'impossibilité de le faire. Il suffit de montrer ces fourriers de M. Méline poujp que tout républicain sincère ait à cœur de leur barrer le chemin. Les scrupules de M. Piou sur les rapports de police à la Haute Cour viennent un peu tard après la complicité de son silence dans les mensonges des rapports de police relatifs à Dreyfus, sans parler des faux, de la forfaiture et du reste. Le piège est si grossier que les républicains du père Du Lac seuls auraient rinnocence qu'il faut pour s'y laisser prendre. M. Waldeck-Rousseau, s'il veut, n'a rien à redouter du Parlement, à la seule condition de ne pas s'engager contre l'idée même qui fait toute la raison d'être de la forme républicaine : l'égalité de tous les citoyens devant la loi. Pour garder la vie perdre les raisons de vivre est une très ancienne folie. On ne peut pas sauver la République en détruisant l'idée même qu'elle représente. Si le crime d'iniquité préméditée doit s'accomplir, mieux le laisser à la charge des ennemis de la République que de le prendre au compte des républicains. Le ministère finira par le comprendre. Sinon, il aura voulu son destin. Et je ne pourrai pas le regretter, préférant, pour garder quel-
Îrue espérance d'avenir, que la besogne de Méline soit aite par Méline plutôt que par Millerand.
16 Décembre 1899.
Le secret des généraux
Nous connaissons enfin le secret des généraux, M. Charles Maurras ayant bien voulu nous le dire. Les officiers de l'armée française ne prennent pas l'initiative d'une guerre civile parce qu'on ne leur dit pas quelle sorte de régime ils devront, en cas de victoire, instituer :
Les chefs de ^otre armée n'ont pas dît un mot, ni tracé une ligne, ni fait un mouvement qui ressemblât à une révolte.Mais le silence, l'immobilité, Tapparente impassibilité soiit de redoutables puissances par ce qu'elles ont de mystérieux, d'indéterminé. Vingt-cinq mille statues en armes, qui vivent, qui attendent.,. Nul ne peut ignorer dans quel sentiment se fait cette attente, mais tout le monde ignore laquelle de ces vingt-'cinq mille forces sacrées se dégagera la première et fera le petit signe définitif qui emportera tout.
J'avais entendu dire que les vingt-cinq mille « statues » sacrées s'étaient si fort démenées dans ces derniers temps que le ministre de la Guerre luimême avait dû leur rappeler à maintes reprises que l'immobilité est le plus beau mouvement du soldat sous les armes, a Parle bien, parle trop. » N'est-ce pas une de ces statues sacrées qui motiva ce jugement? Je conviens que la statue, quand on lui fit « le petit signe » qui devait tout emporter^ se hâta de re-
{>rendre la rigidité d'ordonnance. C'est bien ce qui àche M. Maurras. Or, sachez-le, si Roget n'a pas
suivi Déroulède, c'est que celui-ci voulait faire plébisciter le chef de l'Etat :
Car enfin, se disait quiconque raisonnait, s'il est vraisemblable que le système électif est la cause commune de > tous les maux de la patrie, n'est-ce pas les étendre et les redoubler que d y assujettir plus étroitement le chef de TËtat? M. Maurice Spronck montrait Tautre jour, dans la Liberté, que le système parlementaire et le système de la corruption sportulaire sont liés rigoureusement: si l'on y superpose un César électif, les grands électeurs de César vont former une nouvelle congrégation de politiciens mendiants : pouvant davantage, ils seront aussi plus exigeants que ceux d'aujourd'hui; leur créature devra donc se montrer, tout ensemble plus despote avec le public et plus servile envers ses maîtres que ne le sont les créatures du scrutin d'arrondissement... Pour tomber d'un mal dans un pire, est «ce la peine de déranger un caporal et son escouade ?
Il ne me parait pas sûr que la suppression du sys' tème électifs le cri de Vis^e le roi eussent procuré la victoire au général Roget. En tout cas, M. Charles Maurras semble bien mal interpréter les sentiments qu'il met en cause. Nos chefs militaires au Deux Décembre, ont fait précisément la besogne attendue de M. Maurras, mais pour remplacer la République parlementaire (alors aux mains des conservateurs) par le régime dont l'écrivain du Soleil fait une critique si sanglante. Pourquoi tout serait-il changé depuis ce temps, M. Maurras ne prend pas la peine de nous le dire, trouvant plus facile de nous raconter simplement son rêve.
Leur fonction (de nos chefs militaires) est d'agir en faveur de la réorganisation nationale. Mais leur fonction n'est pas de définir, ni de fixer, ni même de choisir le système de cette réorganisation.
Ceci est l'axiome, le grand postulat fondamental d'où tout dérive, dans l'esprit de M. Maurras. Où les
chefs militaires ont-ils pris cette mission de réorganisation, surajoutée à leur mission militaire? Qui la leur a donnée ? Et comment se fait-il qu'ayant reçu le mandat de réorganiser, le système de cette réorganisation leur soit inconnu? Ces malheureux condamnés à faire une besogne qu'ils ignorent me semblent fort à plaindre.
Par chance, il y a « dans un état, dans un parti », un « pouvoir spirituel » (savants, lettrés, poètes, politiques, sociologues, historiens, philosophes) qui, groupés, doivent donner « une doctrine définie, un système positif, et même un programme d'action ». Les généraux n'ont qu'à se renseigner là. On leur dira ce qu'il faut faire. Or, justement, c'est de là que vient l'embarras. Nous avons une doctrine, celle des Droits de l'homme, mais dans le parti de M. Maurrts, on n'en est pas encore arrivé à ce point. Rien n'explique mieux la perplexité de nos « statues ». Ecoutez plutôt leur langage :
a Votre métier est dépenser: pensez pour nous. Le nôtre étant d'agir, nous verrons à agir pour vous, quand vous nous aurez éclairés ! » On n*a point fait cette bienfaisante lumière. On a méconnu le principe de la division du travail. Des lettrés, des poètes sont allés tirer par la bride un cheval chargé de galons. Ce noble animal eût marché tout seul, si on lui avait seulement fait concevoir un itinéraire précis. Pour parler sans figures, un véritable homme d'action ne renversera jamais personne ni rien, s'il ne sait à l'avance au profit de qui et de quoi.
Tout cela ne me parait pas mal déduit. Je ne vois qu'une réponse à faire. M. Maurras se trompe simplement, comme le mot lui-même aurait dû l'en avertir, sur « le pouvoir spirituel » dans son propre parti . Les savants, les lettrés, les poètes, les politiques, les sociologues, les historiens, les philosophes, c'est par définition, le pouvoir spirituel dans la doctrine des droits de l'homme fondée sur ce principe qu'il faut laisser aux hommes divers toute la liberté de dire. Le
f pouvoir spirituel de M. Maurras — comment peat-il éindre de l'ignorer ! — c'est celui de l'église romaine, qui embrasse à la fois toutes les manifestations de 1 esprit humain et prétend les conduire. Est-ce à un mécréant de rappeler qu'il n'y a qu'un pouvoir spirituel pour les Français de l'Eglise et qu'il est aux mains d'un prêtre italien, souverain arbitre des âmes, maître de la doctrine d'autorité? Par là tout le raisonnement de mon contradicteur croule. Les a statues » savent très bien où aller chercher le mot d'ordre, et elles ne manquent pas d'y aller.
Ce n'est donc pas la consigne qui fait défaut. On sait très bien que si l'on renverse la République, quel que soit le nom du nouveau gouvernement, nous aurons un régime d'Eglise. C'est assez dire, en vérité, M. Maurras, royaliste avéré, ne parle pas du roi dans son article. Au contraire, il fait appel à ses amis de <c la Patrie française et de l'action française » dont beaucoup ont encore besoin du masque républicain. C'est qu'au fond tout ce monde est d'accord sur le pouvoir spirituel chargé de régenter l'homme, ses actes, ses pensées. Ce qui doit remplacer les droits de V homme j M. Maurras le sait mieux que personne, ce sont les Droits de Dieu sans autre interprète que Rome sur la terre française.
Seulement, ce n'est pas très facile à faire, ni même à dire. M. de Mun, qui n'a pas peur de ses idées, a revendiqué les Droits de Dieu à la tribune de la Chambre. Ce n'est pas avec ce mot d'ordre qu'on peut faire le coup d'Etat. Au fond, M. Maurras le sait très bien, et ce qu'il attend simplement c'est la violence d'abord sur « le signe définitif » du chef militaire qui doit emporter tout.
Sa violence, il est vrai, ne va pas jusqu'à la fusillade. Il se contentera de mettre deux bons gendarmes — munis de leurs fusils, je suppose — à la porte d'un certain nombre de citoyens parmi lesquels il a résolu de me comprendre. Qui désignera les gens dignes de cet honneur? M. Maurras ne le dit pas. Est-ce lui-
même? Ou quel autre?, De quel droit? Au nom de qui? La France, que je sache, n'a jamais chargé personne de ce soin.
Et, comment M. Maurras peut-il savoir jusqu'où ira la violence qu'il inaugure ? Les fusils chargés de sa main, comment sait-il qu'ils ne partiront pas ? Il est plus aisé de déchaîner la force brutale que de l'arrêter au point précis où l'on veut. Toute garantie anticipée à cet égard est sans aucune valeur. M. Maurras doit le comprendre, et peut-être ne songe-t-il qu'à se mettre en état, après la mitraillade, de se laver les mains en disant : « Ce sang n'est pas sur moi )>.
Enfin, quand nous aurons inauguré ce beau régime qui consiste à supprimer toutes les lois à la fantaisie de tel ou tel chef militaire, où nous arrêteronsnous? Qui sait si M. Maurras, à son tour, ne recevra pas la visite de deux plantons? En ce cas, je n'y serai pour rien, je l'affirme d'avance. M. Maurras veut m'empêcher d'écrire. Je retiens cet aveu, mais je suis bien loin de lui retourner les mêmes sentiments. Le succès de mes idées n'a pas besoin de son silence.