INSPECTION GÉNÉRALE DE
COMMISSION DE CLASSEMENT DE l'àRTILLERIE
Liste des officiers inscrits pour la croix de chevalier de la
Légion d'honneur
Suivent cent noms, parmi lesquels ceux du capitaine Parfait, du capitaine Beauvais, du capitaine Yalério.
Alors tout devient clair. Lanessan déploie sa vigueur contre l'homme dont le témoignage s est produit en faveur de l'innocent. GalliflFet décore les juges qui n'osent pas poursuivre M. Havet affirmant qu ils ont condamné Dreyfus quoique certains de son innocence (ce qui est une accusation de forfaiture). Galliffet livre au scélérat Deloye-Triponé Hartmann, témoin de l'innocence, et décore Yalério qui, pour charger Dreyfus, développe le système Bertillon condamné comme imbécillité d'ignorantissime par un savant tel que M. Poincarré.
Et maintenant, messieurs les ministres, vous pouvez faire l'amnistie. Chacun a sa récompense. Il ne manque plus que la vôtre.
P.-5. — Le Père Bailly nie qu'on ait trouvé 1,800,000 francs dans sa caisse. Attendons les explications du gouvernement.
15 Novembre 1899.
Bonnes paroles
Les fureurs de la droite ont refait à M. le ministre de la Guerre une virginité. Si les gens de la Compa-
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gnîe de Jésus et les monarchistes de tout poil avaient résolu de fortifier la situation précaire de M. le général de Galliffet dans le parti républicain, ils n'auraient pas pu mieux s'y prendre. Leurs objurgations, leurs injures, accompagnées de quelques cris d'animaux, ont d'abord obtenu ce résultat sans aucune peine. Quand on nous dit que l'indiscipline est le premier devoir des officiers (M. Lasies n a pas parlé des soldats), comment ne pas se ranger derrière le général qui, au moins, a eu le mérite de frapper oes factieux?
Sans doute, il les a frappés d'une main si légère qu'on a pu se demander parfois si sa vigueur n'avait pas des aspects de timidité. Cependant, aux yeux du grand public, il y avait répression, et les amis des officiers châtiés éprouvent, parait-il, une douleur extrême de cette diminution de leurs clients. Ces sentiments trèis bruyamment manifestés ont naturellement suscité dans le camp républicain des sentiments tout contraires. Du centre gauche modéré au socialisme révolutionnaire, la bienveillance de l'auditoire se trouvait ainsi acquise à M. le ministre de la Guerre avant même qu'il eût dit un mot.
Il a parlé et il n'a pas mal parlé, car il a dit le principal de tout ce qu il fallait dire et comme il convenait que cela fût dit. Il faut aujourd'hui du courage pour proclamer que la discipline s'impose même aux officiers. M. de Galliffet a eu ce courage, et comme certains de ses actes, en somme, se doivent interpréter dans ce sens, il n'a pas eu de peine, pour les besoins de sa thèse, à donner à sa « méthode d'action » cette unique signification.
J'ai d'autant moins d'envie de lui chercher chicane qu'il a loyalement reconnu, et même regretté, son extraordinaire « faiblesse » au procès de Rennes. Il n'a confessé sa faute, il est vrai, qu'au regard du commandant Carrière. Il n'en est pas encore à l'aveu en ce qui concerne Chamoin, Deloye-Triponé et Mercier. Ce sera pour un autre jour» Sachons lui gré de ce bon
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commencement. Il ne nous a rien dit, non plus^ des persécutions dont Hartmann est l'objet, ni des décorations de Lauth, de Parfait, de Beauvais et de Valério. Chaque chose en son temps. Sur Négrier, il a été topique. Sur Zurlinden,' d'une ironie délicieuse. Il
poissonnerie, comme l'oiseau de la fable.
...Moi, héron, que je fasse Une si pauvre chère ? Et pour qui me prend-on ?
Trois jours après il venait mendier humblement la faveur d'un « limaçon )). Hélas! la dernière limace venait d'être dévorée par un autre. Je crains que Galliffet n'ait joui cruellement de la déconvenue.
En l'absence du parti radical, Viviani répondant au ministre, a fait entendre des paroles nécessaires. Il a justement félicité le ministère d'avoir demandé des comptes aux conspirateurs, et a donné son approbation de républicain aux décrets qui ont aboli l'œuvre cléricale et prétorienne de M. de Freycinet, « ce prétendu ministre ciçil delà Guerre ». Enfin, il s'est nettement prononcé d'avance — et c'est là le point capital de son discours — contre l'amnistie des faussaires, des faux témoins, des officiers de forfaiture. Il a dit expressément que le général Mercier ne pouvait pas plus que les comploteurs du césarisme et de la monarchie être soustrait à la justice des lois. Et les murmures de la droite et les applaudissements de la gauche ont dûment souligné cette parole républicaine. Puisse le gouvernement en faire son profit.
C'est à M. Waldeck-Rousseau qu'il appartient maintenant de conclure. Il tient en mains, dès à présent^ une solide majorité républicaine. M. Méline est hors de combat, avec sa coalition de faux républicains et de monarchistes conspirateurs. Le gouvernement, s'il ose marcher résolument à l'ennemi, sera soutenu avec énergie par tous ceux qui n'ont pas désesigéré
de fonder, sous le nom de République, un régime de liberté et de justice en France. Les fauteurs de coups d'Etat sont arrêtés. M. de Galliffet vient de pourfendre oratoirement les prétoriens. Il ne reste plus qu'à faire suivre cette rhétorique militaire de sa conclusion légitime.
Si M. de Galliffet veut sincèrement la soumission des révoltés, il ne peut tolérer plus longtemps qu'ils se vengent de leurs déconvenues sur les soldats fidèles. Il ne peut subir plus longtemps la domination de certains factieux installés dans son ministère, qui lui imposent l'humiliation de récompenser les complices à l'heure même où il se vante d'avoir frappé les chefs.
Le crime des cabinets précédents c'est d'avoir refusé d'appliquer indistinctement la loi à tout le monde. M. Waldeck-Rousseau s'est présenté pour faire un gouvernement de réparation. Qu'il répare, en montrant par des actes que tous les Français, petits ou grands, sont responsables au même degré devant la' loi. Je vois qu'on fait luire à nos yeux des promesses de réformes. J'en prends acte avec tout le plaisir 'd'un blasé. Mais je crois que la première réforme, celle qui ne permet ni duperie ni méprise, c'est de nous montrer, au bout de la volonté d agir, l'action elle-même en mouvement. La justice ne peut pas être de laisser écraser l'innocence et de protéger le Crime.
P,-S, — J'avais bien raison de ne vouloir accepter la parole du Père Bailly que sous bénéfice d'inventaire. La trouvaille de 1,800,000 francs chez les moines (1 million en pièces de vingt francs) parait décidément confirmée*
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Supplément aux listes rouges
Il parait que le président des assises va renroyer le procès Zola à une autre session pour donner jau ministère le temps de déposer sa proposition d'amnistie. Les avertissements n'auront donc servi de rienj ainsi qu'il est d'usage. Le gouvernement, dira-t-on, se propose d'apaiser. Il faut voir ce qu'on fait, par delà ce qu'on se propose.
Je ne dis rien du discrédit irréparable qui va s'attacher au pays où le fracas de justice aboutit à la condamnation d'un innocent, à l'acquittement d'un traître, à la défaite universelle de la loi sous l'effort combiné d'une bande scélérate aux honneurs. Lorsque juges et gouvernement se mettent d'accord pour obtenir et maintenir un tel résultat, lorsque des politiques — voire des plus avancés — se vantent de trouver des conditions de paix dans cet effondrement total de la justice et de la vérité, lorsque surtout, le peuple indifférent à toute autre chose qu'aux illusions de la phraséologie, se grise de mots sans chercher la réalisation des idées, c'est que tous les éléments de vie par lesquels une nation subsiste et grandit sont en voie de régression définitive.
Il ne s'agit pas, comme le croient les sots, d'être
f)our ou contre le gouvernement. J'ai reconnu depuis ongtemps que le changement des hommes hissés aux tréteaux du « pouvoir » n'a pas du tout l'importance que la naïveté publique s efforce d'y découvrir*
Waldeck-Rousseau et Mlllerand ont certainement de tout autres vues que Méline. Sous Méline, cependant, Dreyfus n'aurait pas été condamné plus iniquement. Lauth n'aurait pas été plus décoré, Hartmann et Freystaetter n'auraient été plus maltraités. Je n'oublie pas qu'il y a les poursuites contre les conspirateurs. Mais Méline aurait pu se trouver, lui aussi, dans le cas de poursuivre, et, en pareil cas, il eût sûrement, comme le cabinet actuel, épargné aux moines et aux
généraux l'ennui de répondre de leurs actes devant la SLUie Cour. Doutez-vous que Méline se fût jamais décidé à poursuivre? Vous avez vu Dupuy mettre Mercier en accusation, Mercier que sauva Ribot, Mercier que Waldeck-Rousseau et Millerand aujourd'hui tentent de sauver.
Avouez que tout cela se ressemble. Je n'en fais pas reproche à tel ou tel, car je suis convaincu que le gouvernement qui suivra ne sera point meilleur. Quels cris auraient poussés certains ministres, et surtout certains de leurs partisans, si Méline nous avait proposé d'amnistier les scélérats de TEtat- Major, comme il n'aurait certes pas manqué de le faire ! Ceux qui auraient crié applaudissent : voilà la principale diflFérence. Grâce à quoi, avec Viviani et Reinach et Picquart, nous sommes quatre à protester contre Tamnistie.
Viviani combattra pour l'honneur, je suppose, et ne changera pas le destin. On démontrera au gouvernement que sa loi est absurde et scélérate. Il n'écoutera point, car il a résolu de ne rien entendre. Le Parlement a fait ses preuves dans l'aflFaire Dreyfus. On peut compter sur lui pour toute reculade. Si les républicains arrivent à se reprendre, s'ils retrouvent quelque chose delà vigueur perdue, s'ils se refusent à l'amnistie qui les féra complices de Mercier, le cabinet est-il déjà résigné, comme Méline, à âubir une majorité de droite? Je ne lui fais pas l'injure de le croire. Il faut pourtant envisager cette conséquence possible de sa résolution.
Complices de Mercier, ai-je dit. Comment nier que tous ceux qui voteront l'amnistie, et consacreront ainsi et la condamnation de l'innocence et l'impunité des criminels, porteront le poids d'une complicité véritable ? Jusqu'à l'enquête de la Cour de cassation, beaucoup de gens de bonne foi ont pu croire Dreyfus coupable. Mais l'enquête et le procès de Rennes, et la condamnation même, mise à néant par le démenti des circonstances atténuantes, ont fait apparaître la vérité pour tous ceux qui ne ferment pas volontairement les yeux.
Et quand l'innocence du condamné est établie, et quand les crimes des accusateurs sont patents et que le crime de forfaiture lui même est avoué, dire] par une loi qu'il n'y aura pas de lois pour châtier les criminels, pas plus qu'il n'y en a eu pour sauver l'innocence, qu'est-ce autre chose que de se faire le complice des bandits? Tous les jours on condamne en Cour d'assisses Thomme qui faisait le guet pour détourner le représentant de la loi pendant que l'autre enfonçait le poignard. C'est le législateur aujourd'hui qui va jouer ce rôle, s'interposer entre la justice sociale et l'assassin. C'est le législateur et le gouvernement qui vont faire que Tinnocent reste condamné et les meurtriers intangibles.
Car, il ne faut pas s'y tromper, en même temps qu'on sauve le crime, on empêche la réhabilitation de l'innocence. On feint de ne pas amnistier Dreyfus pour lui laisser la plénitude de son droit dans l'action éventuelle à fin de réhabilitation. Mais s'il ne peut plus poursuivre les bandits qui l'ont fait condamner, s'il ne peut pas démontrer qu'ils ont menti, fait des faux témoignages, fabriqué des pièces fausses, s'il ne peut pas les poursuivre pour les actes de forfaiture dont il a été victime, et montrer par quelles machinations scélérates ils ont emporté le verdict d'iniquité, quels moyens lui demeurent d'établir là vérité et d'obtenir des lois la réparation qui lui est due ? On brise dans ses mains pour toujours sa der-
nière chance de justice, on supprime du coup à la nation française la possibilité de reprendre son rang parmi les peuples comme nation de justice civilisée. Ce n'est pas cela que Ton veut, j^en suis sûr. Mais c'est cela que Ton fait, et comme je ne suis pas embarrassé dans les liens d'un parti en quête du pouvoir, j'ai la liberté de le dire. Loin que je cherche aux ministres une querelle intéressée, je suis convaincu que ceux qui viendront ne seront en rien supérieurs a ceux d'aujourd'hui. Je ne souhaite donc nullement de les voir disparaître. Au contraire, la présence de Millerand au pouvoir et les discours ministériels de
juge iniiniment désirable. Mais cela peut-il m empêcher de pousser le cri d'alarme lorsque je vois nos ministres <c de réparation » s'engager, à la suite de Méline et de Billot, dans la voie de « l'apaisement » par l'écrasement de l'innocence et par le triomphe du crime.
Je les avertis sans espoir d'être écouté, puisque ministres et députés n'ont autre chose en tête que des combinaisons de partis. Hélas! l'événement ne me justifiera que trop tôt. On n'apaisera rien, ou, si l'on fait le silence, ce sera le silence d'une agonie. On va nous dire qu'on se prépare à faire de grandes choses. Illusions de parleurs ! Comment trouverait-on de l'audace pour les entreprises de longue haleine, quand on est h court de volonté pour l'œuvre si aisée de faire rendre justice à l'homme que toutes les nations de la terre proclament innocent?
On va phraser^ tout simplement, puisque c'est là chez nous ce qu'on appelle agir. Et, pour inaugurer cette période « d'action », les hommes qui nous avaient promis un gouvernement de justice vont amnistier, avec Mercier, toute la troupe des faussaires, y compris Henry lui-même, qui fâcheusement n'a pas eu la patience d'attendre. Pourquoi feindre de ne pas le comprendre? L'amnistie, c'est le nom de tous les ampis-
tieurs au bas du monument du faussaire, le dernier supplément aux listes rouges, le livre d'or de la décomposition française.
17 Novembre 1899.
La première réforme
Le gouvernement a remporté une éclatante victoire : il ne s^agitplus que de savoir ce qu'il en voudra faire.
L'idée maîtresse de M. Méline consiste toujours, comme on Ta vu, à exclure les socialistes du parti républicain. Quand les partisans des réformes sociales s'appelaient tout simplement extrême gauche, les (( conservateurs républicains » les mettaient de même en quarantaine, bien que la socialisation des choses ne fût pas encore à l'ordre du jour. C'est ainsi que M. David Raynal, juif, et M. Joseph Reinach, juif encore, c'est-à-dire issus tous deux d'une race affranchie par la Révolution, faisaient jurer à M. Grévy de ne jamais appeler au pouvoir quelqu'un de ma connaissance. Moyennant quoi le même Raynal et le même Reinach s'estiment aujourd'hui fort heureux d'être défendus, dans leur liberté de minorité dissidente par un collectiviste révolutionnaire.
En somme, la grande audace de M. Waldeck-Rousseau, c'est d'avoir introduit dans le ministère un représentant authentique du socialisme de gouvernement pour réunir toutes les forces républicaines contre les conspirateurs de la République césarienne et de la
monarchie plus ou moins légitime. Il y avait à cela quelque mérite, en effet, étant donnés les ridicules préjugés des parvenus de la bourgeoisie. M. Waldeck- Rousseau qui n'avait jamais témoigné aux républicains de la vieille école une bienveillance excessive, a pris courageusement son parti d'une politique nouvelle, et, s'il peut se tromper, comme tout le monde, personne ne le soupçonnera de vouloir manquer à des encouragements contractés loyalement en plein jour.
C'est bien pour cela que les monarchistes, et leurs auxiliaires « républicains», M. Méline en tête, l'accablent quotidiennement de leurs reproches, de leurs injures. Dans le Parlement, comme dans la presse, c'est un bel ouragan de fureur. Une des principales qualités de M. Waldeck-Rousseau c'est de garder la pleine possession de lui-même au plus fort des tourmentes. Il ne s'est laissé intimider par aucun de ses adversaires. Avec simplicité, avec franchise, il a exposé la situation gouvernementale, telle que l'ont faite des événements qu'il ne dépend de personne de chan-
Le parti socialiste n'a rien abdiqué de ses pensées en prêtant son appui à un ministère de bourgeoisie opportuniste, pour maintenir le libre développement des partis de réformes dans le cadre de la liberté républicaine. De leur côté, M. Waldeck-Rousseau et ses amis ont pris des engagements déterminés pour la défense des institutions républicaines, ils ont loyalement apporté leur concours à un ensemble de réformes précises sur lesquelles il était possible de se mettre d'accord, mais n ont, à aucun moment, pour cela, renoncé à leur conception d'une République parlementaire.
La folie de l'opposition qui s'est mise à la remorque des partis monarchistes, c'est d'insinuer que M. Waldeck-Rousseau est devenu collectiviste et que M. de Galliffet est entré au ministère de la Guerre pour désorganiser l'armée, avec Tarrière-pensée, sans doute, de livrer la France aux Allemands. On pourrait tout
aussi bien raisonnablement soutenir que Millerand est devenu conservateur. La vérité est que chacun est resté ce qu'il est, mais qu'on s'est rapproché pour la commune défense des deux principes essentiels de la forme républicaine, la liberté de penser et de dire, l'impartiale application des lois a tous les concitoyens.
A ce programme fondamental, le cabinet croit devoir ajouter, par surcroit, des réformes, dont quelquesunes sont en effet singulièrement urgentes. Il n'y a pas lieu de les examiner aujourd'hui. C'est assez de constater qu'elles s'inspirent d'un juste sentiment des nécessitésprésentes. La réforme des Conseils de guerre, la défense de la société civile contre la cléricalisation sociale par les congrégations religieuses, une loi sur la liberté d'association. Si le cabinet Waldeck-Rousseau- Millerand peut réaliser de telles réformes, il se fera, sans aucun doute, une assez belle place dans notre histoire. En tout cas, il propose d'essayer, et il faut être pétri d'une singulière pâte républicaine pour préférer au devoir de le seconder, la promiscuité des moines brûleurs et des fauteurs de coup d*Etat.
Le gros du parti républicain ne peut pas hésiter. Il n'hésitera pas. Mais je persiste à soutenir que ce n'est rien d'avoir une telle force si l'on ne sait pas s'en servir. Et ce n'est pas s'en servir que de l'utiliser seulement pour remporter des victoires parlementaires. Des bulletins dans Turne si nombreux qu'on les compte tïe sont qu'une intention sommairement exprimée. Il faut les traduire en actes. Je suis bien obligé de le redire au moment où je vois que l'on s'apprête à continuer déparier sans agir. Déposer des projets de loi c'est bien. Mais que ne commence-t-on par mettre en pratique d'abord les lois existantes? A quoi bon forger des armes nouvelles, si l'on n'ose pas s'emparer de celles qu'on a sous la main ?
Je le demande, non pour controverser, mais dans l'espérance de susciter chez qui de droit d'utiles réflexions..J'ai dit que tous les groupements républicains s'étaient rapprochés pour défendre la justice et la li-
berté. Eh bien, défendons la justice que nous voyons d'abord scandaleusement menacée. Comment est-il possible qu'il n'y ait pas unanimité là-dessus ? Des criminels haut placés ont jeté notre pays depuis deux ans dans un désordre tel qu'il n'en est peut-être pas de pire dans l'histoire. Est-il admissible qu'il n'y ait pas de châtiment pour eux, et que la justice des lois se trouve paralysée par la volonté même du gouvernement? Faire des lois de justice; théorique est un plaisir de métaphysicien si aucune réalisation ne s'ensuit. Vous avez des lois de justice vulgaire. Que ne donnezvous le bon exemple de les appliquer impartialement à tous les citoyens, ^ans acception de rang, de fortune ou d'emploi?
Si vous y regardez bien, vous verrez que toutes les difficultés du temps présent viennent surtout de ce que les gouvernants de ces dernières années ont reculé devant l'application des lois à certains personnages réputés intangibles. Il ne faudrait pas que, sous prétexte d'y porter remède, nos ministres eussent pour système de continuer, en les aggravant, les fautes de leurs prédécesseurs.
En Russie, il y a différence de juges et de pénalités suivant les classes. Quand on est noble, on fait donner le fouet aux paysans pour un mot un peu vif, et si l'on se rend coupable de brutalités, on en est quitte
J>our quelques roubles d'amende. Nous avons dit et ait croire à tout le monde que nous avions dépassé cette conception de justice injuste, bonne tout au plus pour des chefs affranchis d'hier. N'est-ce donc pas vrai? Allons-nous, cent ans après la Révolution française, montrer par des faits, avec la sanction du Parlement lui-même, qu'un général peut échapper à la loi après avoir avoué la forfaiture d'où résulta la condamnation d'un innocent ? Allons-nous proclamer que l'impunité des faussaires et des faux témoins est d'ordre public dans la République française ?
Je supplie encore une fois nos gouvernants d'y réfléchifé Avant de noue donner des lois nouvelles, qu'ili
commencent par nous assurer les bienfaits des lois existantes. Je leur çais gré d'avoir conçu la pensée de nous réformer. Je demande seulement qu'ils inaugurent cette expérience par une réforme d'eux-mêmes qui consisterait, quand ils veulent quelque chose, à le faire.
P. 'S, — Le sort en est jeté. M. Waldeck-Rousseau a déposé son projet d'amnistie. La Chambre Haute peut y faire obstacle sans renverser le gouvernement. Je lui souhaite cette pensée. Amnistier comme Sénat, à l'heure même où l'on va condamner comme Haute Cour, c'est une contradiction un peu trop forte même pour les juges-politiciens.
18 Novembre 1899.
LVHI
L'idole
Oui. C'est fait. M. Waldeck-Rousseau a soumis au Sénat sa proposition d'amnistier Mercier et tous ses faussaires. Pour douter du vote il ne faudrait pas connaître les Chambres. Dans la déroute de la justice tous les braves seront au premier rang. Car, il serait vain de le nier, c'est une débâcle morale comme il ne s'en est pas vu de pareilles dans l'histoire d'un peuple réputé maître de ses destinées.
Aujourd'hui même, on va fêter une image de la République avec des résonances, de cuivre, des claquements de drapeau, des éclats de rhétorique pom-
peuse, des gestes de théâtre. Et le gouvernement qui va
' parader autour du symbole de bronze, et les citoyens ^ »___• j__^ j x seinQutr — * -^^
l'idée do] passé p; « croyants » sont à genoux devant les pierres sculptées de leurs temples. Les francs-maçons sont en extase devant une figure d*airain. Ni le chrétien ne cherche à pratiquer la parole de son Christ, ni le révolutionnaire ne s'embarrasse de faire vivre sa « Révolution ». L'exultation devant l'idole leur suffit, et la vaine fumée dont ils se repaissent leur cache le mal des actes qu'ils donnent pour commentaire à leurs vœux d'idéal.
Le moine dit : Je fais vœu de pauvreté. Sur quoi il s'installe dans un palais de deux ou trois millions, et, dès qu'on ouvre sa caisse, on y trouve dix-huit cent mille francs de monnaie. Le Christ dit : « Tu ne tueras pas » et « Tue, tue » devient le cri pieux de l'Eglise triomphante. De toutes ces choses, le républicain libre penseur montre une indignation fort grande. Il n'exile point la justice au ciel, comme le prêtre. Il va nous donner, lui, des réalités de justice sur la terre. Et voici précisément qu'une occasion se
E résente. Un traître a été acquitté, les juges s'étant ouché les oreilles pour ne pas savoir qu'il avait trahi. Un juif a été condamné pour le crime de l'autre, bien que les juges aient été mis dans l'impossibilité d'ignorer qu'il était innocent. Belle matière à redressement pour le législateur, qui met la volonté du peuple en axiomes, et pour le peuple lui-même qui parle par la bouche de son législateur.
Or le législateur s'est lâchement dérobé, et c'est une infime minorité du peuple qui sous les pierres et sous les huées, a maintenu ce qui restait de droit et de justice en France. Bien plus : Le crime s'étant aggravé par la seconde condamnation de l'innocent, par le triomphe des criminels qui au moyen des faux, des faux témoignages et de la forfaiture ont obtenu ces résultats^
frouvernement et peuple déclarent que « l'intérêt de a République » commande d'en rester là, et remplacent la justice, séculairement promise, par une carmagnole officielle autour de l'emblème qui, grâce à eux, ne représente plus de réalité. C'est d'hier que le gouvernement a décidé qu'il n'y avait plus ni justice ni lois dans la République française en décrétant l'impunité de criminels trop haut placés pour que la loi républicaine leur demandât des comptes. Pour que la leçon fût complète, un socialiste révolutionnaire a contresigné cette abdication de la loi, cette déchéance du droit légal des hommes qui est tout le fondement de son parti.
Et dès que tous les « groupes [républicains » se sont mis d'accord, gouvernement en tête, pour supprimer la raison d'être de la « République », ils éprouvent immédiatement le besoin de célébrer la République en pompeuse magnificence. La joie rit dans les yeux. On s'aborde très fier de l'œuvre accomplie. « Nous célébrons la République, hein ! » Quelle aflFaire ! Et ne demandez pas si cette « République » est dans les lois, dans les mœurs. Avec un haussement d'épaules, le premier venu, vous montrant la créature de métal, vous répondrait : « La République, la voilà ! » Et c^est, en effet, tout ce qu'il en connaît, tout ce qu'il en voit, tout ce qu'il lui en sera donné de voir, peutêtre, avant que de mourir.
Ainsi, nous avons changé d'idolâtrie, mais nous sommes demeurés idolâtres. Nos gouvernants — quelques-uns du moins, je suppose — se feraient tuer plutôt que de renier la République, en paroles, mais ils s'endormiront ce soir dans la sérénité de leur âme après avoir consciencieusement détruit la réalité de justice d'où lui pourrait venir la puissance de vie. Ils yoni palabrer autour de l'emblème, et c'est pour eux l'acte d'adoration qui tient lieu de toute pratique conforme à l'idée, comme la station dans l'église avec les signes de croix, les génuflexions, les prières dispensent le chrétien de se conformer aux maximes du Christ.
Le père Bailly de même se laisserait brûler à petit feu, je veux le croire, plutôt que d'outrager le crucifix. Mais ce n'est pas le crucifix qu'il met dans son coffrefort, ce sont des moyens de domination terrestre, en dépit des recommandations expresses du Maître dont le royaume n'était pas de ce monde. MM. Waldeck- Rousseau et Millerand se sont présentés pour faire la justice en France, comme le père Bailly pour nous la procurer par delà la mort. Prosternés chacun devant son idole, ils donnent le spectacle de la même défaillance. Bailly recrucifie son Christ, sous prétexte de le servir. Waldeck-Rousseau et Millerand, pour faire éclater la justice républicaine, ne trouvent rien de mieux que de laisser écraser l'innocent, et d'organiser l'impunité des coupables.
Ils font plus. M. Cornély nous explique qu^ils font revivre « le droit royal (V abolition ». Il paraît que le roi s'arrogeait le privilège d'annuler toute action judiciaire selon son bon plaisir. Waldeck-Rousseau et Millerand, après une révérence à leur République de bronze, ressuscitent ce droit du roi mérovingien contre le droit de tous. Ces deux jurisconsultes abolissent l'action civile tout simplement. Mon voisin me fait dommage. Je lui demande réparation. Au moment de paraître devant le juge, le gouvernement dit : « Ce procès n'aura pas lieu ». Et je reste avec mon dommage, sans aucun moyen d'obtenir justice de la loi. Voilà le nouveau principe qu'un ministre révolutionnaire et un ministre républicain progressiste se sont mis d'accord pour introduire dans la République qu'ils « sauvent » en l'habillant de royauté.
Cette « réforme » hardie n'est autre chose qu'une confiscation toute simple. La confiscation de tous les droits qui constituent civilement l'homme en société. Le général de Luxer et Mme Henry prétendent qu'ils ont été lésés par Zola, par Reinach. Le gouvernement anéantit l'action civile. « La question ne sera pas posée». Zola redemande aux experts trente mille francs qu'ils ont indûment touchés. Défense à Zola de rentrer,
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par arrêt de justice, dans son bien. Où sont nos garanties que, demain, toute autre partie lésée ne se verra pas de même reti^^er son droit a la réparation ? Et s'il en est ainsi, que reste-t-il du droit dans une nation civilisée? Je m'empresse d'ajouter que s'il en est autrement, Tamnistie devient inutile puisqu'elle n'arrête pas les deux principaux procès en cours. Jugez par là de l'expédient imaginé par le ministère.
Qu'importe! Nous sommes aujourd'hui tout au contentement. Sur cette même place de la Nation, où il y a quelques semaines, Déroulède et Roget jouaient au coup d'Etat, sans qu'il en soit résulté pour eux d'autre conséquence que les éloges du général Hervé et l'encouragement des pouvoirs publics chargés de les réprimer, voici qu'on fête la grande République qu'on n'a pas su faire. Le canon tonne. Les troupes font la haie, le défilé officiel déroule ses chamarrures, ses étendards, emplit l'air de ses fanfares. Présentez armes ! Le ministre ensence l'idole. Il la célèbre en paroles enflammées. Hier, il mettait son art à détruire tout ce qui fait l'idéal dont il vénère la représentation en sculpture. Demain, tout à l'heure, il recommencera. Applaudissez, citoyens ! Au moins vous àura-t-on montré de la République tout ce que vous en aurez voulu voir.
19 Noçembre 1899.
Les chances de Tamnistie
La proposition d'amnistie n'obtient jusqu'à présent qu'un médiocre succès. J'avais naïvement pensé que
le général Mercier tiendrait à protester comme Picquart, et réclamerait, après notre ami, l'honneur de rendre des comptes à la loi. Il n'en a rien été. L'ancien ministre de la Guerre a gardé significativcment le silence. Picquart demande des juges. Lé général Mercier préfère l'oubli... et pour cause. Nous, nous continuerons, avec persévérance, de réclamer la justice pour tout le monde.
Mercier attend de Galliffet, de Millerand, de Waldeck-RousseaUy l'amnistie. Mais il voudrait bien ne pas « avoir l'air ». Est-ce pour le couvrir que certains de ses amis affectent un si grand dédain du présent qui leur est offert ? Arthur Meyer, dans cette manœuvre assez grossière va plus loin que tous les autres. Le Gaulois affirme que le projet d'amnistie a été
réhabilitation de Dreyfus en mettant les criminels au-dessus de la loi. Nous verrons bien si les réactionnaires des deux Chambres conformeront leurs votes à cette donnée . Le gouvernement n'est, hélas ! que trop certain d'obtenir, pour son. entreprise, l'appui de toutes les Jésuitières et de toutes les monarchies.
Et pourtant, il parait qu'au Sénat, « ça ne va pas tout seul ». Il y a dans la commission un certain Clamageran — parpaillot, cela va sans dire — qui ne prend pas aisément son parti de la suppression des derniers vestiges du droit dans la République française. Ce fâcheux demande des explications sur l'anéantissement de l'action civile par la volonté du souverain. Le souverain, jadis, c'était le roi. Aujourd'hui, c'est le peuple. La Révolution aurait-elle eu tout simplement pour effet de déplacer la source d'iniquité, en la faisant descendre des hauteurs du trône dans le marais populaire où les grenouilles bourgeoises couvrent toute rumeur de leurs coassements?
Clamageran n'est point de cet avis. II croit que rinjustice venue de tous n'est en rien préférable à l'injustice venue d'un seul. Peut-être même est-elle plus funeste dans ses conséquences, faisant pénétrer le poison d'iniquité dans tout le corps de la nation. On nous avait dit au contraire que la Révolution, loin d'attribuer au peuple le privuège d'arbitraire qu'elle détruisait chez le monarque, avait voulu fonder l'Etat sur les droits de tous les hommes, sans distinctions, au juste développement de leur libre individualité. Elle l'a dit formellement. Elle l'a tenté par des moyens qui ne nous ont sans doute pas procuré du jour au lendemain les bienfaits annoncés. Mais, somme toute, elle nous a mis en chemin vers la réalisation de cet état social juridiquement conçu.
Et voilà que tout à coup des fils authentiques de cette même Révolution, détruisent d'un coup de pied le fragile édifice que le labeur dès anciens nous donna pour nalte dans la lutte ardue. Et en vue de quel résultat, cette fureur de destruction ? Cela passe toute croyance. L'unique but qu'on se propose d'atteindre c'est de sauver des revendications de la loi les ennemis de la Révolution qui, dans leur mépris du droit humain, ont, pour satisfaire les passions de l'Eglise, déclaré, résolu et faitj qu'un juif^ « innocent ou coupable », doit être, au prix de tous les crimes, gardé au bagne, ou tout au moins déshonoré comme traître pour expier la trahison d'un chrétien.
C'est ce que ne veut pas Clamageran, et il n'est pas besoin a'être grand clerc pour comprendre que Clamageran tient le bon bout de l'afiaire. 11 doit y avoir d'autres jurisconsultes de bonne foi dans le Sénat. Ils seront bien obligés de suivre. On me dit que la Cour de cassation est déjà mise en rumeur par la folie gouvernementale. Est-il possible de laisser détruire le fondement même de notre droit public sans qu'une protestation s'élève de ceux-là mêmes que leur fonction fait gardien de la loi ?
Attendons d'abord de connaître comment on es-
sayera de justifier l'injustifiable. Jusqu'ici nous ne savons rien des « arguments » du ministère. On allègue seulement que M. Waldeck-Rousseau tient au fond d'un tiroir à double serrure un précédent du temps de Clotaîre. Il faudra bien que ce grand secret voie le jour. Nous prendrons alors la liberté d'adresser des remontrances au roi franc.
Après les hommes de droit, il y a les politiques, sur qui, je l'avoue, je ne fais aucun fond. Les uns pour soutenir, les autres pour renverser Waldeck- Rousseau, soutiendront tout ce qu'on voudra. Par chance, il y a des élections sénatoriales dans quelques semaines. Cela pourra changer certaines dispositions. On a déjà noté que M. de Freycinet, qui s'était prononcé contre la compétence de la Haute Cour en matière de complot, avait finalement voté contre ses convictions les plus fortement exprimées. Les électeurs peut-être lui sauront gré de cette transaction de conscience. J'entends dire maintenant queRanc, membre de la commission d'amnistie et brillant « dreyfusard », inclinerait à venir au secours de Mercier. Cela n'est pas possible. Je comprends très bien que Ranc veuille soutenir le ministère. Mais il ne peut pas aller jusqu'à empêcher la réhabilitation de Dreyfus pour sauver les criminels qu'il a si vaillamment combattus.
Enfin, nous avons le méliniste Milliard qui, lui, propose logiquement de comprendre dans l'amnistie les conspirateurs de la monarchie — qui sont les conspirateurs de l'Eglise. Le fait est qu'il n'est rien de si fou que de proposer au Sénat de prononcer des condamnations politiques le jeudi, et d'amnistier, le vendredi, des crimes de droit commun. Si cela est de la politique, c'est de la politique de Charenton. Je ne crois pas qu'on puisse me soupçonner de tendresse à l'endroit des accusés de la Haute Cour. Cependant, je dois reconnaître que le plus coupable d'entre eux — quel qu'il soit — est, en comparaison de Mercier, un petit saint*
Aucun d'eux n'a commis de faux, aucun d'eux n'est accusé de faux témoignage, aucun d'eux ne s'est rendu coupable de forfaiture. Ils ont essayé de renverser la République. La République se défend, comme se défendrait tout autre régime menacé dans son existence. M. Déroulède sans doute allègue qu'il est républicain, d'une République d'ailleurs dont il ne nous a jamais fait connaître autre chose que le plébiscite, lequel ne peut pas tenir lieu d'institutions. Mais si un monarchiste convaincu essayait de mettre à bas l'autocrate russe sous prétexte qu'il conçoit une autre forme de monarchie, ce discours ne le sauverait probablement pas de la Sibérie.
Le cas de Mercier n'a rien à voir avec la politique. Il s'est attaqué, lui, à la société elle-même, aux conditions essentielles de toute société civilisée, monarchique ou républicaine. Il a commis les crimes les lus caractérisés contre un de ses concitoyens. Il a ait violence à la loi pour la tourner contre un hérétique, aux applaudissements de l'Eglise. Il a prétendu, par un complot plus manifeste que tout autre, et avec des complices que chacun connaît, détruire nos institutions de justice , pour en faire des instruments d'iniquité. Et il a réussi à ce point que, présentement, c'est la victime qui est frappée, c'est le criminel qu'on nous propose d'absoudre. Je dis qu'il y a moins d'inconvénients pour la France à amnistier les conspirateurs politiques que les conspirateurs sociaux. Je dis que si l'on amnistie le criminel de droit commun Mercier, il n'y a pas de raison de frapper les simples restaurateurs du trône et de l'autel.
Quand au <( résultat politique » inattendu, il se juge d'un mot. Où sera « l'apaisement » si le lendemain de l'amnistie, un autre Zola reprend et développe un nouveau « Paccuse » que la Cour de cassation et le procès de Rennes ont d'avance bourré de dynamite révolutionnaire ? La politique, ô politiciens, Q^e^t de faire l'apaisement par la justice. Demandez à
Méline ce qu'il lui a coûté (J'essayer la méthode qui vous tente.
20 Novembre 1899 •
Après la fête
Les derniers flonflons sont éteints. Les drapeaux sont rentrés dans leur gaine. On a manifesté. Il faut travailler maintenant, chacun dans sa partie. L'usine s'est rouverte. Les voix humaines se taisent. La parole est à la ferraille. Fiévreusement tendue dans l'attitude du combat, la créature de labeur geint et peine à l'effort sans relâche. Il faut vivre pour soi, pour les siens. La roue tourne. Le marteau se lève et retombe pour s'élever et retomber toujours. De l'un à l'autre mouvement, toute la vie. La vie qu'est-ce que ce mot représente ? Avec la masse de fer, des espérances jetées au ciel pour la chute plus lourde en douleur. Et puis des rêves qui rebondissent de la terre encore, pour d'autres envolées suivies de chutes nouvelles et toujours de nouveaux essors.
Absorbé par la lutte éternelle contre sa planète, résistante, le travailleur manuel a besoin, pour vivre un peu de rêverie, de l'incarner en quelque matière de chair ou de métal, de la diviniser dans le ciel, de Vhéroïser sur la terre, de l'accrocher en un signe visible à quelque hampe, de la lancer aux échos en fanfares, en hymnes, en cris d'allégresse ou de guerre qui n'auront jamais qu'un sens : « A bas ce que f ai! Vive ce que je n^ ai pas ! »
Détruire ce qu'on a, cela peut se faire. Se donner ce qu'on n'a pas, l'entreprise est plus ardue. L'artiste transformant le rêve d'abstraction idéale en sensations vécues, rencontre des triomphes. Le politique, fournisseur de réalités, qui ne peut rien sans un miraculeux concours d'hommes changeants, .est aux prises simultanément avec tous les problèmes de la vie. Est-ce une raison, parce qu'on lui demande tout, pour ne donner rien ou pour nous précipiter d'un mal dans un pire ? Non, sans doute. Mais les peuples ne savent pas toujours ce qu'ils veulent, et souvent n'ont ni le temps ni la patience de discerner le but et les moyens. Ils vont aux mots d'abord, laissant la traduction du verbe au petit bonheur. Le mot pour nous, actuellement, c'est la République. Le petit bonheur c'est Félix Faure, Méline, Dupuy, Billot suivi de son cortège de Boisdeffre à Esterhazy, puis Loubet, Waldeck-nousseau, Millerand, Gallinet, avec ses Chamoin ses Deloye-Triponé, ses Jouaust.
Peuple et gouvernement ont paradé hier consciencieusement. Si la monarchie d'Orléans, lescésariens ou la Jésuitière avaient mis hier deux cent mille hommes en mouvement dans Paris ils n'auraient pas d'hyperbole assez forte pour dire leur allégresse. Le peuple serait Dieu. La révolution clérico-monarchiste serait accomplie.
Mais les deux cent mille hommes se sont mobilisés pour dire qu'ils seraient contents d'une République sociale de justice. Alors, c'est « la fête de la canaille ». Au fond, ce n'est qu'une manifestation d'emblèmes. Mais il est remarquable que les emblèmes d'Orléans, de César et du Gesà s'en trouvent, d'un commun accord, exclus. Cela a une signification parfaitement claire. Malgré la longue attente, les déceptions, les désenchantements inévitables, les foules ne rêvent
S oint d'un retour au passé. Les Français gardent à la épublique leur confiance, parce qu'ils ont le sentiment profond qu'il dépend d'eux de la faire meilleure. Le plébiscitaire propose de leur confisquer leur sou-
418 INJUSTICE MILITAIRB
veraineté par un coup de traîtrise. Le petit-fils de Philippe-Egalité s'offre sans rire comme le représentant de Dieu sur la terre, choisi par le Créateur pour paître le troupeau des Gaules. Le père Du Lac, autre délégué des puissances d'en haut, veut simplement acheter nos âmes pour un billet de paradis. Hier, ni César n'a montré son sabre, ni Orléans son mandat divin, pas plus que Du Lac son goupillon. Tous ces gens travaillent sous terre.
Ce qu'on a vu du peuple, à la place de la Nation, n'avait qu'une pensée : « Nous voulons rester maîtres de nous-mêmes, nous prétendons faire nos destinées ». Belle prétention que j'admire, mais plus facile à formuler, à symboliser, qu'à réaliser. Aussi ne s'embarrasse-t-on guère des réalisations quant à présent, et quelques rares grincheux sont seuls à s'étonner qu'un gouvernement où siège un représentant de la République « la plus avancée » s'occupe de nous faire revenir d'un saut aux pires pratiques de la monarchie. C'est de quoi les foules paraissent se préoccuper fort peu, pourvu qu'on leur laisse le mot, pourvu qu'on leur montre l'emblème. Aussi les manifestants n'ontils eu pour principal souci que les luttes d'emblèmes. Le drapeau rouge, toléré de la reine Victoria et du roi Léopold, est proscrit de la République française. L'exhiber c'était dire : » Le régime qu'abrite le drapeau tricolore ne satisfait pas nos besoins d'idéal ». Et tout aussitôt le drapeau noir d'ajouter son commentaire : « Le régime du drapeau rouge ne me satisfera pas davantage ». Demain quelque autre couleur demandera mieux encore.
Cependant, laissant peuple et policitiens aux prises^ les envoyés du ciel, terrés aux profondeurs, creusent la mine pour l'exploitation bénie qui, dans la cata-* strophe universelle, mettra tout le monde d'accord. Est» ce par des manifestations, et des chants et des discours, que le péril peut-être conjuré? Non. Il faut arrêter dans leurs cours les entreprises souterraines. Cela va de soi. Mais qu'importe, si l'effort ennemi
tenu en échec sur un point, tôt ou tard se reproduit ailleurs ?
User de la puissance gouvernementale pour se maintenir vaille que vaille au pouvoir, tous les régimes Tout tenté depuis cent ans chez nous, sans jamais réussir. Il faudrait faire mieux que les autres : voilà tout le problème. Déjà la République a donné plus de liberté qu'un autre gouvernement. Mais cela même semble se retourner contre elle, quand, donnant loyalement des armes à ses adversaires, elle ne se met pas en mesure de se défendre par une administration plus sage, par une justice meilleure.
Qui oserait dire que le régime parlementaire, théoriquement admirable pour le contrôle, nous ait donné de fait une organisation meilleure ? Les abus les plus criants sont restés les mêmes, souvent se sont aggravés en accroissant le cercle de ceux qui en tirent pied ou aile. Pour la justice, on n'ose plus en parler lorsqu'on a vu organiser l'acquittement d'un traître, la condamnation — deux fois répétée — d'un innocent et qu'on voit aujourd'hui le gouvernement chargé de réparer ce mal proposer aux Chambres de le maintenir en lui donnant la sanction de la volonté populaire.
Où est le remède à tout cela ? Dans le changement des hommes au pouvoir ? Trente ans d'épreuves nous ont appris, et l'expérience actuelle nous confirme, que changer de ministre n'est pas nécessairement changer de gouvernement. Ce qu'il faudrait changer, réformer, c'est le peuple souverain, accablé d'un pouvoir dont il ne sait q^ue faire. Il faut éduquer notre maître aux mille têtes, lui souiller l'esprit créateur, lui enseigner la volonté, l'action. Pas davantage. L'œuvre est magnifique... et très longue. Travaillons.
20 Novembre 1899.
INÏrlCB MILlTAimB
Pour l'apaiseS^^
T . » . j I r ■ ' aaraieot
Les representaDts du peuple français qu^
pu employer leur temps à réformer la FrancV ^^ ce qui ne serait pas moins nécessaire — à se r^ .„ eux-mêmes, ont préféré se perdre en discussioi^jQ la couleur du calicot qu'il est permis de mettrSu bout d'un bâton. Les vrais royalistes le voudraieB^ blanc, mais n'osent pas le dire. Plutôt que d'acceptei une autre couleur, le comte de Chambord préféra l'eul au trône qui s'offrait. Les révolutionnaires, en souvenir des anciennes saignées que M. Arthur Meyer propose si élégamment de renouveler sur les aulres, proclament que le sang du peuple a rougi leur emlTi^; me. Au fait, c'est simplement une querelle de métaphores, a Je suis immaculé », dit le lys. « Tu es rouge de mon sang », répond l'autre. Ces propos i n'avancent pas nos afTaires.
Peut-il être permis aux citoyens d'arborer sur la voie publique tout emblème qui ne fait point outrage aux mceurs ? Les Anglais monarchistes, pensent ainsi et lord Salisbury peut croiser dans Londres autant drapeaux rouges qu'on en vinidni sortir, sans pour cela l'Angleterre en péril. Chez nous, va pas de même. Un tas de Mélioes, sectal tes les réactions républîcuiaes ou mais toujours cléricales — cscortéS' mes que j'ai fus de mes yeux en ISli, reprochent à M. Wi pas s'être montré moins lîl
Je prends la liberté de trouver ces discussions un peu humiliantes. En sommes-nous toujours à discuter des symboles, quand la réalité nous sollicite de toutes parts ? Moins de discours sur les chiffons aux fenêtres, et quelque dégrèvement d'impôts au lieu des surcharges croissantes, voilà le plus pressant, citoyens législateurs. Supprimez seulement l'octroi, et permettez, s'il vous plait, au drapeau blanc de se déployer dans la rue. Personne ne se plaindra du marché, soyez-en sûrs, sauf peut-être ceux qui en seront réduits à constater l'indifférence ou 1 hostilité des passants.
On n'a point demandé à M. Waldeck-Rousseau de sévir contre le drapeau blanc, par la bonne raison que
t'usqu'ici personne ne se présente pour l'offrir aux lommages de la foule. Mais le drapeau rouge, c'est une autre affaire. Le gouvernement n'ayant pas fait assommer ceux qui le portaient, il faut renverser le gouvernement. Méline a tenté l'aventure. Méline a été ramené avec entrain dans ses lignes par une majorité résolue de cent voix.
Ce n'est pas que M. Waldeck-Rousseau eut fait preuve, en la circonstance, du libéralisme d'un conservateur anglais. II a cru devoir faire la part des bœufs de sa majorité qui foncent d'instinct sur l'écarlate, comme on voit aux arènes. Il a fait confisquer deux ou trois emblèmes rouges ou noirs pour leprin^" cipe^ puis il s'en est allé avec M. Loubet, laissant le populaire à ses joies. Ce n'est pas d'un héros. C<st
sage. Et quand un ch-^^-^ uvernement montre qwsf-
que sagesse 9 ire de le blâi
et moyennant un supplément de quelques juifs k martyriser, le père Du Lac se fût montré content. Aussi le Père Didon, voyant que « le sabre u n'est décidément pas le plus fort, fait maintenant au pouvoir civil d'assez plates excuses dans l'espoir d'en obtenir ce que lui promettait a la suprématie militaire ».
Ainsi tout ce qu'on demandait au gouvernement, c'était de faire couler le sang pour ménager la rétine de la Jésuitière, qui ne s'accommode <îu rouse qu'aux pavés, quand « la canaille » mitraillée fournit la teinture. 11 est vrai qu'aussitôt le même Mélîne se fût retourné contre le même Waldeck-Rousseau, et lui eût éloquemment reproché d'avoir par « sa politique de faiblesse » produit » l'émeute m, et mis une tache de sang sur le gouvernement républicain.
M. Waldeck-Rousseau ne s'est pas laissé prendre à ce piège d'enfant. Je l'en loue. Il faudrait maintenant qu'il lui vint le courage de suivre Ift voie d'apaiaeme;(^t oii il est entré. Place de la Nation, il n'a pas voulu de « l'apaisement » de Méline à coups de fasil. Pourqui jiccepterait-il, dans le prétoire, l'apaisement à I de Mélîne, par le triomphe du njenaaiige, de la forfaiture ? Hier, il a ç ' " '
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INJUSTICK MILITAIRE
L'apaîscmenl, c/est la justice par la loî. Tout autre conception est de désordre et de trouble. Il n'y a de pacificateurs que ceux (jui veulent la loi égale pour tout le monde. Je disais hier que gouvernement et citoyens ont vis-a-vis des masses un devoir primoidial d'éducation. Quels sentiments M. Waldeck- Rousseau croit-il qu'il suscitera dans les conscienit ? populaires quand on le verra mettre l'action gou^e:nementale au service du crime galonné ? QueU >: r.timents, sinon de révolte contre Tiniquité ? Qi::.> sentiments sinon la haine et le mépris d'un gou^e::.:ment républicain empressé aux pires besosTne? .:: monarchie, le dédain des efforts de légalité. ! : des revanches violentes ?
Est-ce là ce qu'il veut ? Non, sans doute. A!»"^ s'arrête sur la pente — car, loin de préfi :-. " fication, il ouvre la carrière aaKhomsi;:- :.. • préparent à suivre Zola dansj "*iîe if*? '*^'' tions publiques contre l'iinj quête de la Cour de cassi sont un autre thème que rhazy par les Saussier, sera repris , mais avec qi M. Waldeck-Rousseai C'est un faible comj plus. Je suis la sei comme je le vois " finutable pour h
' défendu toi 'ïs que
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Question
Je soumets respectueusement à MM. les sénateurs membres de la Commission d'amnistie, la lettre suivante^ dont je tiens l'original à leur disposition :