‹ Innocent III (volume 2)Chapitre 5 sur 35 · LA RÉFORME DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

LA RÉFORME DE L'ÉGLISE

Le 19 avril 1213, la chancellerie d'Innocent III expédiait, du palais de Latran, une circulaire qui conviait la chrétienté entière au concile, œcuménique^ dont l'ouverture devait avoir lieu le 1" novembre 1215. Tel était du moins le terme assigné alors aux clers et aux laïques. Deux ans et demi de préparatifs! Ce n'était pas trop pour la réussite d'une opération aussi gigantesque que celle qui devait

1. Une partie seulement de cette étude a été publiée, avec les références aux textes et aux ouvrages modernes, dans la Re^ue historique y t. 97, mars-avril et mai-juin 1908.

LE CONCILE DE LATRAN. i

amener aux pieds du pape toute l'Europe et une partie de l'Asie. La lettre de convocation était adressée à tous les archevêques, évêques, abbés et prieurs, aux chefs des grandes congrégations religieuses indépei^dantes, Cîteaux, Prémontré, l'Hôpital, le Temple, et à tous les rois, du moins à ceux qui n'étaient pas excommuniés au moment de l'envoi de la circulaire. Jean sans-Terre et Otton de Brunswick, alors en guerre avec Rome, ne furent naturelleinent pas convoqués. Innocent III voulait que cette consultation de la chrétienté fût aussi étendue que possible, et la circulaire du 19 avril ne laisse à cet égard aucun doute sur ses intentions. Tout le clergé doit se rendre à Rome. Les archevêques et les évêques convoqueront euxmêmes, au nom du pape, tous les chapitres.

C'est à peine s'il restera, dans chaque province archiépiscopale, un ou deux évêques, pour les nécessités du sacerdoce et l'expédition des affaires. La comparution personnelle est de rigueur : ceux qui auront une raison valable de s'abstenir sont tenus de se faire représenter. Personne n'a le droit de se dérober à cette obligation : n'en pas tenir compte, c'est s'exposer aux peines canoniques. Et qu'on n'objecte pas, pour manquer a son devoir, les guerres qui

divisent la chrétienté et l'insécurité des routes. « Dieu fera un signe et les obstacles disparaîtront. 'D'ailleurs, plus les périls sont grands, plus il est indispensable d'avoir recours, pour s'en défendre, a un remède proportionné. On ne se déciderait jamais à naviguer, si Ton voulait attendre, pour s'embarquer, que les flots cessassent d'agiter la mer. »

Innocent III condamne ainsi, d'avance, toute défaillance, toute défection. Mais pourquoi veutil que le monde chrétien se vide pour venir à Rome, et que la société ecclésiastique surtout apparaisse groupée tout entière sous la main de son chef? C'est d'abord parce que l'affluence des sujets est la mesure de la puissance du maître. Un concile œcuménique est, pour un pape du moyen âge, ce qu'une assemblée plénière de la féodalité vassale est pour un roi ou pour un empereur. Pour qu'il y ait succès, il faut qu'il y ait foule et qu'on s'écrase. On verra qu'à cet égard le but des organisateurs du quatrième concile de Latran a été pleinement atteint. Mais il y a autre chose. Le programme du concile comportait des résolutions à prendre d'une telle Importance qu'il fallait que Tuniversalité des fidèles fut là pour donner les sanctions nécessaires.

Ce programme, le pape en a indiqué lui-même les points essentiels dans sa circulaire, et tout ce que disent les chroniqueurs contemporains des mobiles qui l'ont déterminé et du mode de préparation du concile, c'est à cette circulaire m0me qu'ils l'ont visiblement emprunté. Innocent III affirme donc qu'il a toujours, au fond de son âme et avant tout, désiré deux choses ; le recouvrement des lieux saints et la réforme de l'Église. Ce sont la les deux nécessités auxquelles il faut pourvoir d'urgence, attendu que le péril est grand.

La réforme de l'Église s'impose, parce que l'hérésie est devenue menaçante, et la circulaire insiste beaucoup sur ce danger. Il est signalé dès la première phrase, si bien qu'on serait tenté d'y voir la raison décisive de la convocation du concile. <( Des bêtes malfaisantes et variées ravagent la vigne du Seigneur, et leur œuvre de destruction a réussi au point que cette vigne est devenue, pour une grande partie, un champ d'épines : gagnés par l'infection, les ceps ne produisent plus, au lieu de raisin, qu'un fruit dégénéré. » « Le concile, ajoute le pape, devra donc éliminer l'hérésie et fortifier la foi; mais il devra aussi réformer les mœurs, extirper les vices, planter les vertus, corriger les excès. Il

lui faudra aussi apaiser les discordes, établir la paix, réprimer la tyrannie et faire prévaloir partout la liberté. »

On remarquera la difficulté, Timmensité d'un pareil programme. L'ambition de ceux qui l'ont rédigé ne se borne pas à vouloir supprimer l'hérésie, ce qui était déjà une besogne énorme : elle se propose encore de régénérer l'humanité, en la moralisant et en la pacifiant. Rien de moins. Le concile sera le tribunal suprême où tous les démêlés qui divisent la chrétienté seront résolus dans la paix. Il sera aussi le grand ressort du progrès social, puisque ses décrets auront la vertu de faire disparaître l'oppression et de rendre les hommes libres et heureux. Ce dernier point était la part de chimère ou d'idéal irréalisable offerte à l'imagination des foules. Mais il est certain que les questions les plus brûlantes de la politique contemporaine allaient être posées, agitées et plus ou moins réglées devant les membres du concile ; ceux-ci se trouvaient transformés, pour la circonstance, en un vaste aréopage d'arbitres internationaux.

Ce n'était pas là sans doute le principal souci du pape. Sa grande préoccupation était la reprise de Jérusalem par la guerre portée chez les musulmans de Syrie ou d'Egypte, idée fixe

Ô INNOCENT m

et obsédante chez Innocent ÏIP. Décr.éter et organiser la croisade, telle doit être à ses yeux l'œuvre essentielle du concile de Latran. Cela ressort et de toute sa correspondance des années 1213 et suivantes, et des termes mêmes de la circulaire du 19 avril. Il s'agit, avant tout, d'amener les princes et les peuples chrétiens, clers et laïques, à prendre les mesures nécessaires pour secourir la Terre-Sainte. Et l'espace de deux ans et demi qui sépare la convocation . du terme fixé pour la réunion du concile, doit être employé h préparer l'expédition. La circulaire annonce l'envoi, dans toutes les provinces, de* légats ou de nonces pontificaux chargés d'agiter les masses chrétiennes, de susciter les prises de croix et de recueillir les fonds destinés à réaliser l'entreprise. En attendant que l'heure du concile soit venue, les archevêques et autres prélats visés par la lettre de convocation auront le devoir de faire une enquête approfondie. Elle portera sur les besoins de leur province, sur les corrections et les réformes jugées par eux nécessaires, sur les voies et moyens propres à assurer le succès de la croisade. Les résultats de cette enquête, soigneusement rédigés par écrit, seront

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