‹ Innocent III (volume 2)Chapitre 6 sur 35 · Voir notre volume, Innocent II J, la Question d' Orient · texte numérisé non relu

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apportés et concentrés à Rome pour servir de ^use aux discussions et aux décisions de * Assemblée.

L'appel adressé par Innocent III à l'Europe ^farétienne produisit l'effet attçndu. L'année 1215 ^ï*rlva enfin, et dès le printemps, dans tous les I>siys, clercs et laïques prirent le chemin de ■f^ome.

L'affluence fut énorme, comme semblent le

I^Touver certains faits-divers recueillis par les

chroniqueurs. D'après les annales anglaises de

Aïelrose, la foule était tellement dense et serrée

<ju'un évoque fut étouffé et mourut. « Le pape,

dit le chroniqueur, jura par saint Pierre qu'il

lui ferait faire un mausolée en marbre. » Au

dire d'un moine de Saint-Martial de Limoges,

ce ne fut pas un évêque, mais trois évêques qui

périrent écrasés. Et nous trouvons, sur ce point,

une information plus circonstanciée dans une

chronique, de date très postérieure à Tévéne-

ment, mais qui reproduit les données de textes

contemporains, la Chronique de Saint^Bertin de

Jean Lelong. « C'est le jour de la première

séance du concile, tenue dans la basilique de

Latran, que l'archevêque d'Ainalfi tomba dans

la presse et fut foulé aux pieds. Dans la seconde

séance, un autre archevêque fut étouffé. » A cet

égard, l'affirmation la plus caractéristique se trouve dans la chronique récemment éditée de Saint-Pierre d'Erfurt. (c Grands et petits, des milliers d'hommes traversent la mer immense pour se rendre à la convocation du pape. Auraiton voulu seulement compter les archevêques?

Leur nombre était tel qu'on ne pouvait le calculer. » Ici, le moine allemand exagère, comme on le verra tout à l'heure ; mais ce qu'il ajoute est curieux : « 11 y eut une telle poussée de la multitude que des évoques, des abbés et beau-' coup d'autres personnes exhalèrent en plein concile leur dernier soupir. Au lieu de rendre leurs comptes au pape, il les rendirent à Dieu. » Sur la composition du concile et le nombre des prélats de catégories diverses qui y assistèrent, les chroniqueurs contemporains d'Innocent III fournissent, avec plus ou moins de détails et sauf des variations de peu d'importance, des renseignements h peu près les mêmes, quelle que soit la patrie de l'écrivain, et qui sont conçus dans des termes presque identiques. Ceci s'explique très simplement. Les annalistes de ce temps n'ont fait que reproduire, in extenso ou en abrégé, une pièce officielle qui faisait partie du protocole du concile. Chacun des membres de l'assemblée put en avoir une copie.

Ce document, émané de la chancellerie pontificale, et qui a servi de base à tous les récits contemporains sur la tenue du concile, était ainsi Formulé : « L'an de l'incarnation 1215, le saint concile universel a été célébré à Rome, dans l'église du Sauveur appelée constantinienne (c'est la basilique de Saint-Jean de Latran), au mois de novembre, sous la présidence du seigneur psipe Innocent III, Tannée dix-huitième de son pontificat. A ce concile prirent part quatre cent douze évêques. Parmi eux, deux des principaux Pa.triarches, celui de Constantinople et celui de Jérusalem. Le patriarche d'Antioche, gravement ïï^alade, n'a pas pu venir, mais s'est fait représenter par l'évêque de Tortosa. Le patriarche d'Alexandrie, dont le siège est compris dans un ^tat sarrasin, a fait ce qu'il a pu : il a envoyé à sa place un diacre, son frère. Le chifire des prélats ^t des archevêques présents s'éleva à soixante et ^ï^ze; celui des abbés et des prieurs au delà de '^^it cents. On n'a pu calculer avec certitude le ^^^mbre des personnes chargées de représenter '^^ archevêques, les évêques, les abbés, les Prieurs et les chefs de chapitre absents. Il faut y ajouter enfin la multitude considérable des ^^présentants des pouvoirs laïques : roi de Sicile, ^Ivi empereur des Romains (Frédéric II), empe-

reur de Constantinople , roi de France, roi d'Angleterre, roi de Hongrie, roi de Jérusalem, roi de Chypre, roi d'Aragon, autres psinces et barons, cités et autres lieux. »

Si brève qu'elle soit, cette énumération a son prix. On y voit, entre autre choses, que le concile ne comprenait pas seulement tout le clergé catholique d'Europe et d'Asie, mais que les gouvernements laïques, depuis les empires et les royautés jusqu'aux gouvernements municipaux, civitates et alii loci, sans compter ceux des princes féodaux, y furent repYésentés. De sorte que, dans ces assises solennelles de la chrétienté, tous les éléments sociaux de (Quelque importance avaient leur place.

Tout de même, le communiqué officiel de trente lignes qui a été traduit plus haut ne suffit pas a satisfaire la curiosité dé l'historien. Supposons que la cour de Rome ait fait alors rédiger une sorte d'état de présence mentionnant toutes les seigneuries ecclésiastiques et Ihïques représentées au concile par leurs titulaires ou par leurs procureurs, quelle mine de renseignements précis et quelle aubaine pour les érudits! Par malheur, si ce catalogue général a été dressé, ce qui paraît fort douteux, il ne nous en est parvenu qu'un fragment : la liste des quatre cents et

quelques archevêchés et évêchés dont les représentants prirent part aux séances. Cette liste se trouvait dans le registre de la correspondance d'Innocent III relatif à la dix-huitième année du pontificat, registre qui a disparu depuîs le xiv* siècle. Nous Tavons publiée pour la première fois, d'après un manuscrit de Zurich, dans le Journal des sas^ants^ avec un commentaire*. Sans parler de l'intérêt qu'ofTre cette liste pour le détail de l'histoire et de la géographie historique, elle nous montre, groupés autour d'Innocent III et des cardinaux,, les archevêques et évéques de tout l'Occident et d'une partie de l'Orient chrétien. L'Empire byzantin, les États latins de Syrie, l'Allemagne, la France proprement dite, l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande, l'Espagne, le Portugal, la Provence et le royaume

1. Journal des sat^anis, octobre 1905, p. 557 et suiv. Nous n'avions pu prendre à Zurich, en passant, qu'une copie, un peu hâtivement faite, de cette liste si intéressante à tous ég^ards, qui se trouve au fol. 46 du manuscrit G. 148 de la bibliothèque cantonale. Le D" Werner, de Zurich, en a donné, dans le Neues Archiu de 1906 (t. XXXI, fasc. 3), p. 584, une nouvelle édition. 11 y améliore sur quelques points nos lectures en faisant observer que, si cette longue nomenclature était en effet inédite, elle n'était pas absolument inconnue des érudits qui avaient écrit sur la bibliothèque de Zurich. Il est certain, en tous cas, que les historiens en ignoraient l'existence et n'en avaient fait, avant nous, aucun usage, comme l'a remarqué M. Holder-Egger dans les quelques lignes qu'il a consacrées, très aimablement (Neues Archiu^ t. XXXï, p. 259) à ce qu'il appelle « notre découverte ».

d'Arles, c'est-à-dire la France du Midi, la Pologne, la Hongrie, la Dalmatie, la Sardaigne, l'Italie et la Corse, la Sicile et l'ile de Chypre y sont tour à tour l'objet d'une énumération instrtictive. Mais on peut se convaincre facilement d'abord que ces difiPérents pays ont eu, au concile do Latran, une représentation fort inégale, et ensuite que, somme toute, malgré les invitations pressantes d'Innocent III, un grand nombre d'évêchés n'avaient pas répondu a son appel.

L'Italie, la France, les Iles britanniques ont largement donné. L'Allemagne beaucoup moins, ce qui s'explique par l'état intérieur de ce pays toujours divisé par le schisme, par la lutte de& guelfes et des gibelins, la rivalité d'Otton de Brunswick et du jeune Frédéric. Du côté de l'Orient, empire byzantin et Syrie chrétienne, il n'est guère venu que des archevêques et quelques évêques latins d'origine. Les évêques grecs, si nombreux, ne se sont pas dérangés; car l'œuvre d'assujettissement et d'assimilation religieuse entreprise par Innocent III dans le monde hellénique soumis à l'empire latin avait échoué kl peu près complètement. Le désir, exprimé par le pape dans sa circulaire, de voir le personnel épiscopal du monde entier affluer au Latran, dans une proportion telle qu'il ne restât en place

qu'un OU deux évoques par archevôché, était encore bien loin d'être satisfait.

Pour compléter les renseignements que nous apporte la liste de Zurich, il faut recourir aux données trop clairsemées que nous trouvons dans les chroniques, sur le voyage de tel évêque ou de tel abbé, parfois même, mais ceci est beaucoup plus rare, sur leur attitude au concile. Voici, par exemple, l'archevêque de Spalato, Bernard. Il est vieux, paralytique, affligé d'un tremblement nerveux de tous les membres: il a presque perdu l'usage de la parole, si bien que, devant les visiteurs qui lui ont demandé audience, il lui arrive « de pleurer amèrement ». Ce malade se croit obligé, du moment qu'il est encore vivant, d'aller à Rome et d'assister au concile. A son retour, c'est à peine s'il est capable de dire quelques mots au peuple et au clergé réunis, sur le grand événement auquel il a pris part. Un de ses suffragants, Tévêque de Traii, fut obligé de faire son offices Pendant deux jours, il lut et commenta quelques-uns des canons que le concile avait promulgués.

Le chroniqueur de l'église de Liège nous raconte, lui, une singulière histoire. L'évêque de Liège j Hugue, qui était un puissant souverain féodal, prit place parmi les prélats, le jour de la

première séance du concile, mais vêtu comm^ un comte, avec le manteau, la tunique écarlat^ et, sur la tête, un chapeau vert. Dans la seconde^ séance, il apparut habillé comme un duc, avec=^ une chape à manches, de couleur verte. A la troisième séance, on le vil enfin en évêque, avec la mitre. Pourquoi cette variété de costumes? C'est que le pape avait convoqué les souverains laïques en même temps que les princes d'Église et que Tévêque de Liège cumulait les titres de duc et de comte avec sa dignité de prélat. Pendant qu'il était à Rome, un évêque de la région romaine vint lui faire visite, et se recommanda, lui et les siens, à sa bienveillance, ce Quelle est la population de votre diocèse, lui demanda Hugue? — Seigneur, lui répondit l'Italien, il comprend à peu près un millier d'hommes. — - Eh bien! moi, reprit Hugue, j'en ai plus de cent mille. » Ce grand seigneur partit de Rome, emportant, comme cadeau du pape, une larme de Jésus-Christ et une articulation de saint Paul. L'abbé de Waulsort, Garnier, eut. moins de chance. Après avoir pris part à tous les travaux du concile, il le quitta gravement malade et ne revint chez lui que pour mourir. Nous savons de même que Chrétien, l'abbé de Saint-Trond, en Belgique, l'abbé anglais d'Eves-

Jiam, Raoul, Tabbéde Prémontré, Gervais, etd., furent parmi les assistants. La Chronique de Bichard de San Germano a noté aussi la présence de Tabbé du Mont-Cassin, Etienne, ancien camérier du pape. Elle ajoute qu'il resta à Home tout le mois de novembre, jusqu'aux quatre temps de la fête de Noël, c'est-k-dire k la fin de décembre, et que non seulement il défraya de tout les gens de sa suite, mais qu'il tenait table ouverte pour tous les étrangers qui se présentaient.

Il est beaucoup plus difficile d'être renseigné sur la représentation des gouvernements laïques, rois, féodalité et communes. Aussi faut-il savoir gré k l'annaliste génois, Ogerio Pane, d'avoir signalé le départ pour Rome de l'archevêque de Gênes, Otton. Il s'embarqua sur trois galères, où avait pris place, avec beaucoup de clercs et de laïques, le consul génois. Manuel, délégué par la puissante commune. On apprend aussi, par l'auteur des Annales guelfes de Plaisance, que beaucoup de républiques lombardes furent représentées sur l'invitation du pape : d'une part. Milan, Plaisance et leur parti; de l'autre. Crémone, Pavie et leurs adhérents. Le même chroniqueur ajoute ce détail que, lorsque l'évêque de Parme, une fois les opérations du concile

terminées, revint a Plaisance, avec les ambassadeurs de cette commune, dans les premiers jours de janvier 1216, il leva, de la part du pape, l'interdit dont la cité de Plaisance avait été frappée, sans doute parce qu'elle avait pris parti, avec Milan, pour Otton de Brunswick contre Frédéric IL Ces deux dernières informations corroborent donc l'indication générale fournie par les documents officiels du concile. Un certain nombre de députations municipales vinrent d'Italie, tout au moins, pour prendre part à la grande assemblée.

On y vit aussi, avec les délégués des royautés européennes, un certain nombre de seigneurs et de hauts barons. Des chroniqueurs contemporains attestent la présence à Rome des principaux acteurs de la tragédie albigeoise : le comte de Toulouse et son fils, le comte de Foix, le seigneur d'Anduze, le représentant du vicomte de Béziers, etc. Et il est probable que tous les grands personnages de la féodalité européenne, intéressés dans les procès que le concile avait a juger, se trouvèrent réunis au Latran en même temps que les prélats de leur pays. Le monde entier était là.

Il va de soi que la basilique de Saint- Jean de Latran, quelles que fussent ses dimensions, ne

pouvait contenir une telle multitude de délégués. C'est dans cette église qu'eurent lieu les trois sessions solennelles où furent promulgués les canons et où les affaires litigieuses les plus importantes reçurent leur solution définitive, le 11, le 20 et le 30 novembre 1215. Mais il est certain que nombre de séances préparatoires furent tenues, comme nous le démontrerons plus bas, avant les trois grandes assemblées et dans les intervalles d'une semaine qui les séparèrent. D'après la Chanson de la Croisade des Albigeois y on discuta avec Innocent III, dans le jardin même du palais et sur le parvis. Il estprobableque d'autres réunions partielles eurent lieu dans rintérieur même du palais pontifical contigu à cette église, palais aujourd'hui disparu, mais qui occupait alors une grande partie du vide actuel de la place Saint- Jean de Latran. Ce palais comprenait deux groupes de bâtiments, démolis au xvi* siècle. II n'en reste plus que l'oratoire Saint-Laurent, autrement dit le Sancta sanctorum, avec le fameux escalier que les pèle* rins gravissent sur les genoux. Dans ces bâti- «lents se trouvaient, à l'ouest, une grande salle appuyée sur des demi-tourelles et qu'on appelait la salle du concile, à l'est, les appartements privés du pape, la grande salle à manger ou tri-

clinium de Léon III où se donnaient Içs festins d'apparat, la chapelle de Saint-Sylvestre et les salles affectées aux services de la chapelle et de la chancellerie.

Quoi qu'il en soit, l'histoire nous fait connaître, avec quelques détails, les trois réunions générales du concile de Latran, et Thistoire ici, c'est surtout le chroniqueur italien, Richard de San- Germano, notaire de l'empereur Frédéric II. Il assista au concile et l'a décrit en témoin oculaire, et en témoin qui sait voir et entendre. Les détails qu'il nous donne sont particulièrement précieux.

La première session s'ouvre dans la basilique le 11 novembre, jour de la fête de Saint-Martin. Le pape siège sur un trône élevé, d'où il domine rassemblée entière : tous les regards sont fixés sur lui; dans l'attente de sa parole, un grand silence s'est fait. Il commence à chanter à haute voix le Veni creaior Spiritus et prend ensuite pour texte de son sermon les paroles du Christ : <c Desiderio desideravi hoc pasca manducare vobiscum antequam patiar. » Ce sermon, Richard de San-Germano en a inséré la teneur entière dans sa chronique.

Comme tous les sermons d'Innocent III, celui-ci n'a rien de bien original : c'est un amas

de citations de l'Écriture sainte ou des Pères, au milieu desquelles se détachent trës peu de phrases qui expriment la pensée ou le jugement personnel de Fauteur. Cependant, Innocent III y revient à plusieurs reprises sur le double objet du concile : la réforme de l'Église universelle et la délivrance des lieux saints. Il insiste d'abord sur la croisade, sur la honte de laisser Jérusalem aux mains des infidèles, et, après avoir exhorté le monde chrétien à s'unir pour les combattre, il ajoute : « Je me mets tout entier moi-même, mes très chers frères, à votre disposition; je suis prêt, si vous y voyez quelque avantage, à payer de ma personne. J'irai trouver,' s'il le faut, les rois, les princes et les peuples, et à force de crier devant eux l'injure du Crucifié, j'arriverai peut-être à obtenir d'eux qu'ils se lèvent pour le venger et pour combattre le combat de Dieu. » Mais c'est surtout des membres du clergé que le pape exige le dévouement à cette cause sainte : ils ne doivent y épargner ni leurs personnes ni leur avoir : en ceci comme en tout le reste, les prêtres doivent donner l'exemple.

Et, par cette transition, le pape arrive au second point de son discours, à la nécessité d'une réforme de l'Eglise. Nécessité urgente,

VU les abominations qui se commettent dans les sanctuaires et les eflPets déplorables de Tinconduite des mauvais prêtres. Car d'où vient principalement la corruption générale? Du clergé lui-même. Quand il pèche, lui qui a reçu l'onction, comment le peuple ne pécherait-il pas?

Quand les laïques voient les crimes des clercs, ils prennent exemple sur eux et tombent euxmêmes dans le crime. Et, si on les blâme, ils ont leur excuse prête en disant : « Le fils ne peut que marcher sur les traces du père ; Tidéal du disciple, c'est de ressembler en tout à son maître ». « Voila, continue le pape, d'où viennent tous les maux qui accablent le peuple chrétien : la foi qui disparaît, la religion qui |/ s'altère, la liberté confondue, la justice foulée aux pieds, les hérétiques qui pullulent, les schismatiques dont l'insolence ne fait que s'accroître, le déchaînement de la trahison, la victoire des sectateurs de Mahomet. »

Quand Innocent III a terminé, il donne la parole au patriarche de Jérusalem. Celui-ci, après avoir fait en quelques mots l'éloge du pape, consacre tout son discours à retracer l'état déplorable de la Terre-Sainte et à implorer pour elle les secours immédiats du monde chrétien. Puis c'est le tour de l'évêque

d'Agde, qui, sur Tordre du pape, prononce contre Thérésie et les hérétiques un réquisitoire que Richard de San-Germano trouve aussi fort éloquent. Cet évêque d'Agde est l'ancien chanoine de Gènes, maître Thédise, ami de Simon de Montfort, partisan de la conquête du Languedoc et de la guerre à outrance contre les hérétiques.

Dix jours après, le 20 novembre, a lieu la seconde séance solennelle. Tous les prélats sont présents. Le pape monte sur son trône et donne l'ordre de faire silence. Cet ordre est transmis à l'assemblée par une sonnerie de trompettes, mais il faut croire qu'on eut quelque peine à s'y soumettre, car le chroniqueur remarque que le souverain pontife fut obligé d'envoyer d'avance quelques gardes parler au peuple, sans doute trop disposé à faire du tumulte. Alors commencèrent les débats * relatifs à Tune des grandes affaires dont le concile avait à connaître : le procès du schisme allemand.

La troisième assemblée générale se tint le jour de la Saint-André, -le 30 novembre 1215, <( jour solennel et mémorable à jamais, » dit le chroniqueur Richard de San-Germano. Et il

1. Voir, sur ces débats, notre volume Innocent III, la Papauté et l'Empire, p. 300-301.

ajoute : « Le pape sort de sa chambre, comme un époux (Fépoux de l'Église romaine) ; il monte à sa chaire, il s'assied : au-dessous de lui se tiennent les centurions et les tribuns », expressions classiques par lesquelles le notaire de Frédéric II, qui a fait ses humanités, désigne sans doute les gardes pontificaux; car luno-' cent III avait sa maison militaire, tout comme son successeur d'aujourd'hui. On a dit que c'est dans cette troisième et dernière séance solennelle qu'Innocent aurait prononcé le sermon commençant par les deux mots Si dormiatis»

Il est certain que, dans le^ recueils des sermons d'Innocent III, celui-ci est inscrit comme ayant été adressé aux pères du concile de Latran. Mais Ton peut se demander si cette attribution n'est pas le résultat d'une erreur. D'une part, il n*y a pas, dans ce sermon, un seul mot qui fasse allusion à la circonstance présente, à l'objectif du concile, à l'auditoire exceptionnel. Rien que des lieux communs de prédicateur, au milieu d'innombrables citations de l'Écriture ; aucune indication caractéristique du moment et du lieu. D'autre part, Richard de San-Germano ne dit rien de ce second sermon. Il se contente de résumer la triple déclaration qu'Innocent III aurait faite.

La première fut relative à Taffaire des Albigeois. Le pape parla du comte de Toulouse, Raimon YI, et donna lecture du décret qui le déshéritait en partie au profit de Simon de Montfort. En second lieu^ il condamna solennellement le célèbre traité du moine Joachim de Floris sur l'essence de la Trinité et la doctrine du théologien Pierre Lombard. Enfin, il \ ; proclama la légitimité de l'élection de Fré- ; déric II par les princes allemands et approuva son avènement à l'empire. Cela fait, on donna lecture des soixante-dix ou soixante et onze canons promulgués par le concile et qui avaient été évidemment discutés et établis dans un grand nombre de séances de commissions, a Le saint synode les promulgua, » dit le chroniqueur^ « et ainsi se termina cette dernière séance. Le pape avait fait son œuvre en trois jours, en l'honneur de la sainte Trinité. »

Évidemment, ce notaire italien, qui avait l'habitude de la précision, nous a donné la vraie physionomie du concile, au moins celle des séances générales : la figure d'Innocent III apparaît dans son récit comme celle d'un souverain absolu qui apporte devant ses sujets des décisions prises et des solutions arrêtées. Il semble que les évêques n'aient qu'à approuver

et que ropposition, très restreinte, n'obtienne de la liberté de la parole que ce que le pape veut bien lui laisser.

Il est clair aussi que Richard de San-Germano n'a pas tout dit. On connaît les discussions que l'affaire des Albigeois souleva dans les séances préparatoires et le tableau que l'auteur de la Chanson de la Croisade a fait du concile de Latran ; ce tableau est exact dans ses traits essentiels, mais il est difficile parfois d'y démêler les éléments imaginaires des éléments strictement historiques. C'est le récit du notaire et non pas celui du poète, trop sujet à caution, qu'il faut prendre comme le fondement premier de nos connaissances sur le concile.

Mais, pour achever d'en écrire la physionomie extérieure, il serait bon d'y ajouter certaines anecdotes empruntées à d'autres contemporains. La Chronique de l'Anglais, Mathieu de Paris, est très intéressante à ce point de vue. II y a une page du manuscrit de cette chronique sur les marges de laquelle on trouve esquissé un petit dessin représentant le concile de Latran, et l'auteur a ajouté en note quelques lignes qui ne maaquent pas de piquer notre curiosité. Il paraît qu'un des membres de l'Assemblée, sans doute peu favorable à Innocent III ou las d'en-

tendre trop longtemps des choses sérieuses, s'y amusa à composer ce distique :

Per Ticium Jesabel*, Romae stat in arce nova Bel, Condempnatur Abel, frairc icnente Babel.

Il est certainement question ici de la fameuse tour des Conti que le pape avait fait élever en face du Capitole, pour la défense de son frère Richard de Segni, persécuté par la commune romaine. Cette tour avait excité les clameurs indignées des Romains, ennemis du pape. On accusait Innocent de l'avoir construite, au fond, pour lui-même, avec l'argent destiné à l'Eglise.

Il y eut trois espèces d'affaires soumises au concile. I>'abord les démêlés politiques où les intérêts de l'Église se trouvaient engagés; puis les conflits entre gens d'Église; enfin les questions de dogme,, d'organisation sacerdotale et de discipline ecclésiastique.

Parmi tous les problèmes de caractère politique dont traita la grande assemblée du Latran, l'affaire des Albigeois et celle du schisme allemand donnèrent lieu, sans contredit, aux débats

les plus passionnés. Ces deux incidents étant précisément ceux sur lesquels les historiens ont jeté le plus de lumière, nous jugeons inutile de reproduire ici les exposés ou les controverses dont ils ont été l'objet.

Il importe d'insister, au contraire, sur une troisième question de haute politique, celle qu'avait soulevée l'abdication du roi d'Angleterre, Jean sans-Terre, devant la puissance pontificale*.

Fut-elle posée devant le concile? De très sérieux témoignages permettent de l'affirmer. Le plus caractéristique est celui du chroniqueur Roger de Wendover. Suivant son récit, le roi Jean aurait envoyé au concile trois mandataires, l'abbé de Beaulieu, et deux chevaliers, Thomas de Huntingdon et Geofi^rey de Craw^combe, chargés de faire valoir les griefs du gouvernement royal contre l'archevêque de Cantorbéry, Etienne Langton. Celui-ci ne répondit rien au plaidoyer de ses accusateurs : il eut, dit la chronique, l'attitude confuse de quelqu'un qui se reconnaît coupable ; il demanda simplement à être relevé de la suspension. Le pape, indigné, lui fit, dit-on, cette réponse : « Mon frère, par

1. Voir Innocent III^ les Royautés cassâtes du Saint-Siège^ p. 236-244.

saÎQt Pierre, tu n'obtiendras pas aussi facilement le bénéfice de l'absolution ; car ce n'est pas seulement envers le roi d'Angleterre, c'est envers rÉglise romaine elle-même que tu t'es montré si souvent et si grandement coupable. Nous voulons en délibérer avec nos frères et déciderons, sur leur conseil, du châtiment qui convient à de pareils agissements. » L'avis des cardinaux fut que le pape devait confirmer la sentence de suspension prononcée par ses agents en Angleterre, et le chroniqueur cite in extenso la bulle pontificale, datée du 4 novembre, qui contient cette confirmation de peine.

Sur ce premier incident anglais, toujours d'après Roger de Wendover, il s'en greffa un autre, évidemment connexe avec le premier.

L'archevêché d'York étant vacant, les chanoines d'York qui représentaient le chapitre d'York k Rome présentèrent au pape le candidat de leur choix : celui qu'ils avalent élu, c'était Simon Langton, le frère de l'archevêque de Cantorbéry. Innocent leur fit cette déclaration, à laquelle ils pouvaient s'attendre : « Sachez que nous ne pouvons pas considérer Simon comme votre élu :

pour certaines raisons, nous ne permettrons jamais qu'il soit élevé h une telle dignité. Vous l'avez élu contre notre défense formelle. Nous

28 INNOCENT ni

cassons et condamnons cette élection. Notre j volonté est que ce personnage soit tenu pour i inéligible : une dispense du siège apostolique lui sera toujours nécessaire pour arriver à l'épiscopat. » Puis il ordonna aux chanoines de procéder immédiatement k une autre élection :

sinon, il se chargeait, lui, de faire la nomination d'office. Les chanoines portèrent alors leur choix sur Walter de Grai, évêque de Winchester, un saint homme, qui, disait-on, était encore, à l'heure actuelle, aussi chaste qu'au sortir du flanc maternel. « Par saint Pierre, leur dit Innocent III, la virginité est une grande vertu ; nous vous permettrons de prendre celui-là. » Il conféra donc le pallium à l'évêque de Winchester. Le nouvel archevêque revint en Angleterre avec un budget grevé de 10000 livres sterling que lui avaient prêtées les banquiers de la curie. Cela fait, les deux chevaliers Thomas de Huntingdon et Geoffrey de Crawcombe retournèrent auprès du roi.

Il y a, dans cette page du chroniqueur anglais, des détails précis qui sont corroborés par d'autres documents contemporains, et elle ne renferme, à vrai dire, aucune invraisemblance, de nature à en infirmer a priori la valeur historique. Cependant, le récit de Wendover a été

vivement attaqué dans une note critique, annexée au texte des canons du concile, dans l'édition de Mansi. L'auteur de cette note n'admet pas que la question de l'archevêque de Cantorbéry ait été portée devant le concile, et il croit même que la bulle d'Innocent III du 4 novembre, qui confirme la suspension d'Etienne Langton, est un document fabriqué. Et voici comment il justifie son opinion. D'abord, cette bulle est du 4, et la première séance du concile ne s'ouvrit que le 11. Ensuite, elle ne se trouve pas dans les registres d'Innocent III. Enfin, d'après un autre chroniqueur, Raoul de Coggeshall, c'est au moment de partir pour Rome que l'archevêque de Cantorbéry reçut notification de sa suspension, ce qui se produit bien avant le 4 novembre. Cette argumentation ne nous parait pas de nature à entraîner la conviction. La date de la bulle ne prouve rien. Bien que la première séance solennelle du concile n'ait eu lieu que le 11 novembre, le concile était virtuellement ouvert le 1*"* de ce mois, et même avant, comme on le verra plus bas; ces débats sur l'affaire de l'archevêque ont dû prendre place dans une des nombreuses séances préparatoires qui ont précédé la première des trois assemblées générales. Nous savons que c'est dans les mêmes conditions

que fut discutée la question albigeoise. D'autre part, si la bulle qui confirmait la suspension ne se trouve pas dans les registres d'Innocent III, la raison en est très simple; c'est que ces registres sont loin de contenir toutes les lettrés du pape, et que, d'ailleurs, le registre qui comprenait les lettres de la 18* et de la 19* années du pontificat a disparu, comme on l'a dit plus haut, depuis le xiv® siècle. Enfin l'argument tiré d'une assertion de Raoul de Coggeshall ne vaut pas mieux, La lettre de suspension qui fut notifiée à rarchevèque par les agents du pape, au nom du Saint-Siège, au moment de son embarquement, n'est pas le même document que la bulle confirmative, directement émanée du pape luimême, le 4 novembre, une fois les opérations du concile commencées, et après consultation du collège des cardinaux.

Quoi qu'il en soit de la question spécialement relative k Etienne Langton, il faut bien croire que l'affaire d'Angleterre fut portée devant le concile, puisque d'autres sources contemporaines affirment qu'on y renouvela solennellement l'excommunication lancée contre les barons d'Angleterre qui s'étaient soulevés contre le roi Jean et leurs complices. Et l'un des chroniqueurs ajoute même que cette mise hors la loi

LE CONCILE DE LJlTRAN 31

des sujets rebelles du roi Jean provoqua beaucoup de réclamations.

Le plus grand nombre, des affaires contentieuses qui furent soumises à Texamen du concile appartenait à la catégorie des conflits entre gens d'Église. Les clercs du moyen âge étaient, on le sait, très processifs et la chicane joue chez eux un grand rôle. 11 est impossible de croire que tous les conflits de cette nature furent débattus dans les trois assemblées générales : on doit penser que la plupart de ces débats eurent lieu dans les séances préparatoires ou intérimaires, c'est-à-dire dans des commissions de cardinaux ou d'auditeurs apostoliques, avant, pendant et même après la tenue du concile proprement dit. Mais, du reste, les textes contemporains ne mentionnent qu'un petit nombre de ces procès; ce qui ne veut pas dire qu'ils n'aient pas été soumis alors en très grande quantité aux juges ordinaires du pape et au tribunal extraordinaire que constituaient les évoques du monde entier réunis autour d'Innocent III.

Le plus retentissant de ces conflits entre ecclésiastiques est celui qui eut pour objet la primatie de l'église de Tolède.

L'archevêque de Tolède prétendait, depuis longtemps, exercer sur l'Espagne entière, et

même sur une partie de la France, le pouvoir primatial. Il disait avoir droit à Tobéissance des archevêques de Br^ga, de Compostelle, de Tarragone et de Narbonne. La question Futicertainement une de celles qu'on devait discuter à Rome devant le concile ou au moment du concile. Malheureusement, pour nous éclairer sur la façon dont elle fut alors débattue et réglée, nous n'avons qu'un document qui a été produit, à une époque très postérieure, par un archevêque de Tolède de la fin du xvi*^ siècle, Garcia- Loaysa Giron, d'après un manuscrit de sa cathédrale. Et ce document, qui donne des détails très circonstanciés sur la discussion, est d'une apparence bizarre et d'un contenu assez singulier.

On y représente d'abord, dans le préambule, l'archevêque de Tolède, Rodrigo Ximenès, celui qui était en fonctions en 1215, comme un polyglotte qui, non content de plaider sa cause en latin pour les ecclésiastiques, l'aurait expliquée aux laïques présents au concile dans toutes les langues principales de l'Europe, en allemand, en français, en anglais, en navarrais (c'est-à-dire en basque) et en ^espagnol. D'où l'admiration générale : un pareil don des langues ne s'était pas vu depuis les temps aposto-

liques. Ceci est déjà assez extraordinaire. En outre, Rodrigo Ximenès aurait obtenu du pape ou du concile des privilèges considérables : 1{l légation apostolique pour dix ans, le droit de conférer les bénéfices d'église à un certain nombre de personnes juridiquement incapables de les posséder, à des bâtards, à des excommuniés, a des sacrilèges, h des concubinaires ; enfin, le droit primatial sur la cité de Séville, quand les chrétiens parviendraient à y entrer, et sur toutes les églises et diocèses d'Espagne qu'on pourrait, par la conquête, arracher aux mains des musulmans.

Le même document nous fait savoir ensuite comment Tarohevèque Rodrigo Ximenès revendiqua Ift primatie de Tolède sur les archevêchés de Braga, de Compostelle, de Tarragone et de Narbonne. 11 cite les bulles des papes du jcu® siècle et d'Innocent III lui-même qui reconnaissent à l'église de Tolède la suprématie religieuse sur toute l'Espagne, et une lettre d'un cardinal Hyacinthe, du temps d'Alexandre III, qui obligeait l'archevêque de Braga d'obéir à l'archevêque de Tolède comme à son primat.

Et ici la discussion commence.

L'archevêque de Braga, qui était présent, déclare devant le pape qu'il n'a pas été cité

régulièrement en vue de cette affaire, qu'il n'a donc pas à répondre et qu'il ignore complètement la lettre du cardinal Hyacinthe. Réplique très vive de rarchevèque de Tolède. Il ne s'étonne pas que l'archevêque de Braga ne lui oppose que des négations, car il se sent en mauvaise posture. Un de ses prédécesseurs, Burdin, s'est révolté jadis contre l'autorité légitime du pape Pascal II, a fait cause commune avec l'empereur d'Allemagne contre la papauté, est devenu antipape sous le nom de Grégoire VIII, et a terminé misérablement sa vie, sacrilège et excommunié, dans les cachots d'un monastère de la Calabre. Ces faits Ae sont pas seulement attestés par l'histoire, mais par la peinture elle-même, a Vous n'avez, poursuit Rodrigo Ximenès, qu'à jeter les yeux sur la salle où nous sommes : vous y voyez une fresque représentant la révolte et la punition de l'ex-archevêque de Braga, l'antipape Burdin. » L'archevêque de Compostelle se lève à son tour et déclare ne pas comprendre comment l'archevêque de Tolède ose demander pour son église la suprématie sur celle' de Compostelle, cette église d'une antiquité reculée où repose le corps de saint Jacques, le cousin du Christ, l'apôtre qui a le premier converti l'Espagne et

amené à la foi chrétienne une infinité de païens. — « L'antiquité de l'église de Compostelle, riposte Rodrigo, n'en parlons pas! Elle date k peine de 109 ans : c'est en 1124 seulement que rarchevéché de l'antique cité d'Émerita, reprise sur les Sarrasins, a été transféré à Compostelle, qui n'était alors qu'un oratoire insignifiant. L'église de Tolède est beaucoup plus ancienne, puisqu'elle a été fondée par saint Eugène, disciple de saint Paul. L'archevêque de Compostelle se réclame du patron de son église, saint Jacques, un apôtre; soit, mais l'église de Tolède a pour patronne la Vierge Marie elle-même. Sans doute, il est beau d'avoir été le cousin du Christ, mais combien plus glorieux d'avoir été sa mère, celle qui l'a conçu, engendré, nourri de son lait et constamment suivi jusqu'au calvaire, jusqu'au tombeau! Et, d'ailleurs, est-il exact de dire que saint Jacques ait été l'apôtre de l'Espagne? Il n'y est jamais venu. Il a prêché en Judée et il a été décapité, sous Hérode, à Jérusalem. Son corps n'a été transféré à Compostelle que plus tard, par des disciples qui l'avaient enlevé. Pour moi, je n'irai, jamais jusqu'à dire, afin de prouver ma primatie, que le corps de la sainte Vierge a été enseveli dans l'église de Tolède : nous savons

trop bien qu'il est au ciel, dans la gloire, avec le Seigneur. J*ainiel*ais mieux être coupé en petits morceaux que d'émettre une pareille affirmation. ))

La réplique de l'archevêque de Compostelle fut très brève : « Quand même l'archevêque de Tolède serait le primat des Espagnes, assertion tout à fait fausse, ses suflfragants ne seraient pas tenus de lui obéir en quoi que ce soit. »

L'archevêque de Tarragone n'était pas présent : ce fut l'évêque de Vich qui répondit pour lui et pour les autres suffragants également absents, et il fit la même réponse que l'archevêque de Compostelle : a L'archevêque de Tolède n'est pas primat et nous ne lui devons aucune espèce d'obéissance ». Enfin, l'archevêque de Narbonne n'assistait pas à la séance ce jour-lk; mais le lendemain, en plein consistoire, il fit observer, comme l'avait fait l'archevêque de Braga, qu'il n'avait pas été cité dans les formes régulières pour se défendre sur cette question.

Le document se termine par cette formule, qui le date avec précision : a Fait au Latran, le 8 des ides d*octobre, c'est-à-dire le 8 octobre de l'année de l'Incarnation de Notre-Seigneur, 1215, la dix-huitième année du pontificat du pape Innocent III. » On trouve ensuite la

LE CONCILE DE LATRAN Zl

phrase suivante : a Ces faits ont été tirés d'un manuscrit de l'église de Tolède ». En6n, en guise de conclusion, les six lignes que voici : a C'est ainsi que Rodrigo Ximenès a plaidé publiquement à Rome la cause de sa primatie et Va gagnée^ car le souverain pontife lui a accordé, disait^n, le titre de primat, comme il le lui avait accordé auparavant dans un diplôme : concession approuvée par ses successeurs Honorius et Grégoire ».

Les érudits espagnols qui ont traité, avec une critique relative, de l'histoire ecclésiastique d'Espagne, Ferreras, Florès, et, à l'époque presque contemporaine (en 1873), Vicente de la Fuente, n'ont pas hésité à dire que ce document était un faux. Il y a, sur la primatie de Tolède, toute une littérature, et, dans le nombre de ces écrits, un certain nombre de faux comme les Espagnols en ont fabriqué de tout temps. Et pour taxer ce texte de fausseté, ils se sont appuyés surtout sur quatre arguments. D'abord, s'il est incontestable que Rodrigo Ximenès était à Rome après la mort d'Innocent III, en 1217 et 1218, rien ne prouve qu'il ait assisté au concile de Latran. En second lieu, il est extraordinaire qu'un archevêque ait osé, à Rome, en face du pape, s'élever contre la légende, acceptée par

tout le moyen âge, de la prédication et de la ' mort de saint Jacques en Espagne. En troisième lieu, le document est daté du 8 octobre; or, le concile de Latran n'a commencé que le 11 novembre; donc, la question de la primatie de Tolède n*a pu être traitée devant ce concile. Enfin, il est inexact que Rodrigo Ximenès ait gagné sa cause devant Innocent III; les deux historiens les plus sérieux de l'Espagne, Mariana et Zurita, admettent bien que la question ait été débattue en présence de ce pape, mais ils soutiennent qu'il la laissa sans solution^ qu'il refusa de se prononcer dans un sens ou dans l'autre. Et l'on en a une preuve certaine : une lettre qu'Innocent III écrivit, le 12 janvier 1216, à l'archevêque de Braga et où il affirme : 1° que la question a été solennellement discutée devant lui; 2** que le procès est toujours pendant; 3° qu'il a assigné aux parties un nouveau délai pour comparaître a sa barre le l*'' novembre 1216.

Telle est l'argumentation des critiques espagnols. Le dernier érudit qui, à notre connaissance, se soit occupé de la question, Gams, dans son Histoire ecclésiastique d'Espagne^ ne semble pas aussi affirmatif que ses devanciers. Il n'accepte pas tous leurs arguments, notam-

ment celui qui est tiré de la date du document incriminé et de l'absence de témoignage prouvant la présence de l'archevêque de Tolède au concile. On voit très bien qu'il n'est pas apssi convaincu.

Nous estimons, en effet, que la démonstration dé Florès et de la Fuente est loin d'être irréfutable. D'abord, le document découvert à Zurich, la liste des évêques présents au concile, anéantit leur premier argument. Il prouve que l'archevêque de Tolède était à Rome en novembre 1215, il pouvait y être aussi dès le commencement d'octobre, et rien n'empêche de croire que l'affaire de la primatie de Tolède a été l'une de celles qui furent discutées avant l'ouverture officielle du eoncile, dans une des nombreuses séances préparatoires qui se tinrent au Latran avant le 11 novembre. Toutes ces séances ont pu être considérées, dans les documents contemporains, comflie ayant appartenu a la période même du concile : il en fut ainsi des débats sur l'affaire des Albigeois. Par là tombe le second argument des critiques espagnols. Sur l'invraisemblance qui résulterait de ce que l'archevêque Rodrigo Ximenès aurait nié l'authenticité du voyage de l'apôtre Jacques en Espagne, on répondra d'abord que tous les moyens de dé-

fense sont bons, au moyen âge, pour un primat qui veut démontrer sa primatie en ruinant celle de l'adversaire, et ensuite que Rodrigo Ximenès n'est pas le premier clerc venu, ignorant et prêt à accepter toutes les fables; c'est un lettré, un savant, un historien, l'historien connu sous le nom de Rodrigue de Tolède.

Quant au dernier argument, celui qui consiste à dire que le procès de la primatie de Tolède, contrairement à l'assertion de l'auteur du docu* ment, ne fut pas réglé au concile de Latran, qu'il fut seulement posé et discuté, comme l'atteste la lettre adressée par Innocent III à l'archevêque de Braga, nous en admettons parfaitement la valeur et le bien fondé. Il faut accorder, en effet, avec Mariana, Zurita et l'éditeur des Conciles^ qu'il n'est pas vrai qu'Innocent III ait conféré à l'archevêque de Tolède la primatie qu'il demandait sur Braga, Tarragone et Narbonne; mais ajoutons que ceci ne prouve pas, à notre avis, la fausseté du document relatif au débat contradictoire de 1215. Et voici pourquoi.

Quand on examine de près le texte produit par Loaisa d'après un manuscrit de l'église de Tolède, on s'aperçoit aisément qu'il se compose de deux parties bien distinctes et que, somme

toute, il a été remanié. L'assertion que Rodrigo aurait gagné son procès n'est qu'une addition au document relatif au concile, et, selon toute vraisemblance, n'en faisait pas partie, puisque c'est avant cette dernière phrase que nous trouvons la mention : a Voilà ce que portait le manuscrit de Tolède », hsec ex libro ms, ecclc" sise Toletanœ. Et, de fait, dans tout ce qui précède ces derniers mots, nous ne voyons nulle part l'affirmation qu'Innocent III aurait conclu en faveur de Rodrigo. Il serait très possible que cette affirmation eût été ajoutée par un faussaire, peut-être par l'archevêque du XVI® siècle, Loaisa lui-même. Il y aurait même quelque raison de croire que tout le préambule du document, la page oii il est question du polyglottisme de Rodrigo et des privilèges exorbitants qu'il aurait obtenus pour son église, fût de la même fabrique. Il ne resterait donc d'authentique que l'espèce de procès verbal de la discussion contradictoire qui commence avec les lùots : « Notum sit omnibus hominibus presentem paginam inspecturis », formule qui semble être, en eflFet, le commencement d'une notice telle qu'on les rédigeait encore au xiii® siècle. Cette explication est d'autant plus vraisemblable qu'il parait difficile de croire que le remanieur

OU le faussaire ait inventé tous les détails d'une précision singulière qui se trouvent dans l'exposé de la discussion. Plusieurs de ces détails sont confirmés comme historiques, par d'autres documents, notamment le passage où Rodrigo parle à ses collègues des peintures qui existaient encore de son temps dans la salle dû palais de Latran où ils se trouvaient réunis *.

Le manuscrit de Tolède cité par Loaisa contenait donc, sur le débat de la primatie, une relation contemporaine d'Innocent III ou, au moins, de Rodrigo, qui mourut en 1240, relar tion qui aurait été retouchée et augmentée postérieurement pour satisfaire aux prétentions des archevêques de Tolède.

Un autre incident, sur lequel d'ailleurs les détails font défaut, intéressa encore la région espagnole. L'évêque de Lisbonne demanda au

1. La salle où fut débattu le procès de la primatie de Tolède était une des chambres contiguës à la chapelle de Saint-Nicolas, dans l'intérieur du palais de Latran. On y voyait en effet une suite de tableaux représentant le triomphe des papes légitimes, aux. xi* et xii* siècles, sur les antipapes, pendant la querelle des investitures, et notamment celui où le pape Galixte II était représenté domptant l'antipape Burdin. Cette peinture a été détruite on ne sait pas précisément à quelle époque ; [il n'en a été conservé aucune copie, aucun dessin; mais Panvinio, qui la vit encore, a reproduit l'inscription qui l'accompagnait : « Ecce Galixtus, honor patriœ, decus impériale. Nequam Burdinum domat, pacemque reformat. »

pape et aux évèques du concile que les pèlerins de l'Europe du Nord, qui passaient par le détroit actuel de Gibraltar pour gagner la Terre-Sainte, pussent s'arrêter en terre portugaise ou espagnole et y combattre les Sarrasins. Mais Innocent III qui, depuis quelques années, s'efforçait de faire converger sur la vraie croisade, en Egypte ou en Syrie, toutes les forces de la chrétienté, opposa à la requête du prélat portugais une fin de non-recevoir absolue.

« Pour venger l'Eglise, dit-il, il faut frapper le / musulman à la tète : c'est par là que nous devons commencer. »

Parmi leà prélats de la région anglaise qui se trouvaient au concile, l'abbé de Saint-Albans, Guillaume, attira l'attention générale en interrogeant Innocent III sur une question qui intéressait au plus haut degré les établissements ecclésiastiques : « Saint-Père, dit-il, nous tous qui possédons dans notre église le corps de quelque saint, nous est-il permis, quand nous en sommes à cette partie de la messe qui est la secrète, de nommer ce saint parmi les autres protecteurs du lieu où nous officions? Nous voudrions avoir, sur ce point, une certitude, car nous gavons que tout ce qui e^t arrêté dans ce saint concile doit avoir perpétuellement force

de loi. » — Le pape répondit posément et prudemment : « Il me paraît convenable et conforme au droit, qu'au moment de la secrète, dans la série des patrons invoqués, le saint dont l'église possède les restes soit nommé et qu'on se réclame de sa protection particulière. » La chronique anglaise ajoute que l'abbé, ainsi renseigné, n'en demanda pas davantage. « Avant qu'Innocent III lui fît cette réponse, on avait traité avec soin, au concile, de la messe et de tout ce qui concernait la messe. On abolit, à cette occasion, certains rites dont l'usage remon* tait à une époque éloignée. »

Parmi les conflits relatifs à la région française, il faut citer en première ligne celui qui avait pour objet l'élection de l'abbé de Saint-Martial de Limoges. En 1214, trois abbés se disputaient la direction de ce monastère. En 1215, il subsistait encore deux concurrents, et chacun d'eux, pour triompher de son rival, devait tâcher d'obtenir l'adhésion du pape. L'un d'eux, Aleaume, pénitencier du roi Jean sans-Terre et candidat favori du légat Robert de Courçon, s'empressa d'aller au concile de Latran plaider sa cause. Son concurrent, Pierre la Guir^e, qui était plus particulièrement l'élu des moines, retenu par une maladie, ne put que se faire

repréienter par procureurs. Ces représentants n'obtinrent rien du pape a et dépensèrent inutilement 6000 sous », dit la Chronique de Saînt'MartiaL II est probable que l'affaire de Limoges fut soumise, non aux délibérations du concile réuni en assemblée plénière, mais à celles d'une des commissions qui siégeaient au Latran. Cependant, Innocent III, voulant mettre fin au schisme local, cassa Télection faite par les moines et les priva du droit d'élire. L'évèque de Limoges, qui avait béni Pierre la Guirse, fut vivement réprimandé. Le pape confia à trois délégués spéciaux le soin d'aller à Limoges s'enquérir si Aleaume était dans les conditions voulues pour être abbé, et, s'ils le trouvaient tel, de l'introniser et de contraindre les religieux à respecter la décision pontificale.

On traita aussi au Latran de la paix à rétablir entre l'évoque de Poitiers et l'abbé de la Trinité de Vendôme, qui se disputaient le prieuré d'Olonne en Vendée.

La venue de saint Dominique et de l'évèque de Toulouse, Foulque, au concile, est mise hors de doute par les plus anciens biographes du ftaint. Mais il importe ici de sérier les témoignages et de marquer le développement de la légende dominicaine. L.e récit de Jourdain de

Saxe est le premier en date (avant 1234), le plus simple et probablement celui qui se rapproche le plus de la vérité. Il en ressort d'abord que Dominique et Foulque avaient, pour s*adresser au pape et au concile (indépendamment de l'appui qu'ils devaient prêter aux représentants de Simon- de Montfort dans les débats de l'affaire d'Albigeois), un double objectif. Ils voulaient obtenir : l"* la confirmation des revenus et des propriétés que Dominique avait reçus de Simon de Montfort ou de Tévêque de Toulouse, soit pour la communauté de Prouille, soit pour le noviciat de prédicateurs qui entouraient le saint à Toulouse ; 2° l'approbation pontificale pour cet institut toulousain de prédicateurs, fondé effectivement dès avril 1215, et qui, dans la pensée du fondateur, n'était que l'embryon d'un ordre spécial dit des Frères Prêcheurs et chargé d'exercer par toute TÉglise le ministère apostolique. C'est, en effet, pendant la période préparatoire du concile, le 8 octobre 1215, qu'Innocent III exauça la première requête de Dominique. Il prit alors, sous la protection de saint Pierre, le monastère de Prouille et ses possessions. Mais il ne donna pas, pour l'ordre des Frères Prêcheurs, l'approbation qu'on lui deimandait. Au dire de Jourdain

VB CONCILB DB LATRAN 47

de Saxe, il se contenta « d'exhorter Dominique à retourner près de ses frères, et, après en avoir délibéré avec eux, à choisir une règle monastique déjà approuvée, sous laquelle il placerait son institut; il reviendrait ensuite à Rome et obtiendrait en tous points la confirmation du pape ». Cette attitude d'Innocent II [ est tout à fait d'accord avec le décret qu'allait promulguer le concile et qui défendait d'introduire dans l'Église. de nouvelles formes de vie monastique. Ce décret ordonnait à celui qui voudrait entrer en religion de s'attacher à l'une des règles déjà connues. Le concile et le pape se croyaient alors obligés de réagir contre la multiplication excessive des systèmes nouveaux de réforme religieuse, mouvement dangereux puisqu'il pouvait aboutir et avait effectivement abouti à des doctrines hétérodoxes. D'ailleurs, le refus d'Innocent III d'approuver le nouvel ordre que projetait Dominique peut s'expliquer par un autre côté si l'on songe que Dominique avait été, en réalité, dans la guerre des Albigeois, un des collaborateurs les plus actifs du parti catholique intransigeant, de celui qui voulait la lutte à outrance contre les hérétiques et la dépossession complète des comtes de Toulouse au profit de Simon de Montfort. Or, c'était contre ce parti qu'lnno-

48 INNOGBNT III

cent III n'avait cessé de se débattre pour empêcher la croisade albigeoise de dégénérer en une œuvre de sang et d'expropriation injuste. Il allait lutter contre ce parti, même en plein concile. Les liens étroits qui unissaient Dominique à Tun des plus ardents défenseurs de Montfort, Tévêquo Foulque, n'étaient pas aux yeux du pape une recommandation, tout au contraire.

Somme toute, on ne connaît pas d'autre marque authentique de la bienveillance d'Innocent III pour Dominique et son œuvre que la bulle confirmative des possessions de Prouille. Mais, comme les panégyristes du saint ne pouvaient admettre que le pape eût opposé une fin de non-recevoir à l'autre requête, infiniment plus importante, il se forma de bonne heure une légende dont Jourdain de Saxe n'a rien dit et qu'on trouve dans la biographie écrite par Constantin d'Orvieto.

• Pour triompher des résistances du pape, Dominique a recours à la prière et Dieu intervient. Une nuit, Innocent a une vision. La basilique du Latran lui apparaît toute disloquée et sur le point de tomber, mais Dominique accourt, soutient l'édifice et l'empêche de s'écrouler. C'est cette vision que les peintres du XIii* et du xiv* siècles, mettant en œuvre le récit domini-

cain, ont souvent reproduite sur les murs des couvents des Frères Prêcheurs. Innocent III, dès lors, est converti. Il engage toujours nëanmoifns Dominique à retourner vers ses frères et à choisir avec eux une règle déjà approuvée. De £ait, Innocent III ne confirma jamais Tordre dominicain. Dominique ne revint à Rome que pour présenter sa requête k son successeur, Honorius III, qui approuva Tordre, le 22 décembre 1216.

Les historiens de l'autre grand ordre mendiant, celuidesFrèresMineurs, n'ont pas manqué d'établir, entre leurs origines et celles des Dominicains, un parallélisme qu'ils jugeaient nécessaire, et de prétendre que saint François était venu, lui aussi, au concile de Latran, pour obtenir de l'Église universelle l'approbation de son . œuvre et la confirmation de sa règle. La démonstration de ce dernier fait, que Wadding a donnée dans ses Annales, a passé ensuite dans les recueils de conciles, et Mansi l'adopte sans la moindre réserve. Les Bollandistes, dont la critique est plus sévère, ont été obligés de remarquer que les textes allégués par Wadding ne permettaient pas d'arriver, sur ce point, à une certitude ; mais ils ne considèrent pas moinô sa conclusion comme tout à fait vraisemblable. En

réalité, le seul témoignage précis sur lequel s'appuie Tannaliste de Tordre des Frères Mineurs est celui de Mariano de Florence, un écrivain du XV* siècle. Les autres textes invoqués sont du XIV®. Quoi qu'en dise Wadding, qui cite à tort comme une autorité favorable à sa thèse le frère Léon et les auteurs de la Légende des Trois-Compagnons^ il n'y a pas, dans les sources les plus anciennes de la vie de saint François, un seul mot qui permette d'attester la présence du saint au concile de Latran, ni d'établir que sa règle aurait reçu l'approbation, même simplement verbale, de la grande assemblée.

Les seules conclusions positives auxquelles ait pu arriver la critique moderne touchant les rapports d'Innocent III avec François d'Assise sont les suivantes : 1** vers juin 1210, le pape, après la comparution devant lui des pénitents d'Assise, confirme verbalement leur première règle et autorise leur prédication; 2^ avant le 16 juillet 1216, il accorde à sainte Claire et h ses sœurs le « privilège de la pauvreté » ; 3° saint François se trouve à Pérouse à l'époque de la mort d'Innocent III.

Il est, d'ailleurs, invraisemblable, a priori^ qu'au moment où Innocent III et les Pères du concile promulguaient, contre les « religions

nouvelles », le canon que Ton connaît et écartaient la requête de saint Dominique, ils aient consacré solennellement de leur approbation l'œuvre de saint François. Etj lorsque les Bollandistes afBrment que cette consécration solennelle est prouvée implicitement par le fait même que le canon en question n'a entraîné, pour l'ordre des Mineurs déjà très répandu en Italie, aucune sorte d'interdiction ou de diminution, ils font un raisonnement vicieux. On sait quelle place les hypothèses et les fables tiennent dans l'histoire des origines des deux grands ordres mendiants, et il y a longtemps qu'on a remarqué, en particulier, que la légende de la vision d'In* nocent III sur la dislocation de son palais de Latran était commune aux deux instituts. Dans la salle du musée du Louvre, consacrée aux primitifs italiens, on peut voir en double exemplaire l'histoire de l'apparition à Innocent III, couché dans son lit, la tiare en tête, du palais chancelant sur sa base et sauvé de la ruine par le seul appui d'un saint. Seulement, dans le tableau de Giotto, ce saint est François d'Assise, et, dans le tableau de Fra Angelico, c'est le fondateur de l'ordre des Dominicains 4

Pour en finir avec les affaires de France, on notera un incident assez grave qui fut soulevé au

concile par les évêques français. Le cardinal Robert de Courçon, chargé, à titre de légat, de prêcher la croisade en terre française, s'y était fait une très mauvaise réputation par sa rapacité, ses exactions et ses allures autoritaires. Quand il avait convoqué un synode à Bourges, les évêques s'étaient empressés de s'abstenir et d'en appeler du légat au pape. Au concile de Latran, il fut, de leur part, l'objet d'une protestation véhémente. Le pape, pour les apaiser, dut reconnaître les torts et les abus de pouvoir de son légat; il leur demanda, comme un service personnel, de pardonner au coupable et de ne pas insister. L'Allemagne et les pays du Nord fournirent aussi leur contingent d'affaires litigieuses ou autres, mais nous n'en connaissons, sans doute aussi, qu'une minime partie. Ainsi, les chroniqueurs affirment que c'est dans le concile de Latran que l'ancienne abbaye de Chiemsée, en Bavière, fut transformée en évêché. Innocent III, suivant le droit que s'arrogeait la papauté, en nomma d'office le premier titulaire. Il confirma aussi, après discussion, l'élection contestée du nouvel évêque de Passau, Ulric. D'autre part, la Chronique de l'abbaye de Lauterberg, près Merseburg, nous donne de curieux détails sur un conflit ecclésiastique qui reçut encore sa solution,

à Rome, au temps du concile. Il y avait guerre, et guerre très âpre, entre un chanoine de cette abbaye, Henri, et Tun des dignitaires, le prévôt Thierri. Celui-ci en voulait au chanoine parce qu'il s'était fait l'agent du pape et de ses légats, et il l'avait expulsé de son siège. L'affaire fut évoquée à Rome, où les deux adversaires devaient assister au concile, et le chroniqueur nous raconte comment le prévôt Thierri partit avec une grosse somme d'argent dont il avait eu soin de se munir, et comment son procès se déroula devant les juges du pape. Innocent III donna Tordre de rétablir Henri dans la possession de son canonicat et de faire une enquête sur les agissements du prévôt. Mais, ce qui nous intéresse le plus dans ces pages de chronique, au point de vue particulier de l'histoire du quatrième concile de Latran, c'est la phrase que voici (il s'agit des préparatifs pour le départ à Rome) : « Le prévôt, comme d'ailleurs la plupart des prélats, désirait arriver avant l'époque du concile, afin de pouvoir plus commodément et à loisir obtenir le règlement de ses affaires ». On voit par là comment et pourquoi un grand nombre de questions, politiques et ecclésiastiques, ont été débattues au Latran avant l'ouverture officielle de l'assemblée.

Est-ce dans une de ces séances préliminaires ou dans une des trois réunions générales que fut soumise au pape et au concile la question de la conversion des païens de la Baltique et des conquêtes opérées par les chrétiens de l'Esthonie et de la Livonie ? C'est ce qu'il est difficile de décider. Toujours est-il que Tévêque livonien, Albert, rendit compte publiquement des guerres, des travaux et des tribulations, mais aussi des triomphes, qui avaient signalé le développement de la foi chrétienne dans ces pays lointains. Cet exposé fut fort applaudi. Et l'évêque ajouta : « Saint-Père, ta Sainteté emploie tout son zèle à libérer la terre de Jérusalem, qui est la terre du fils de Dieu; mais la Livonie est placée sous le patronage de la mère de Dieu, et tu ne dois pas l'abandonnner : elle a droit, elle aussi, à ton entière sollicitude. Or, l'amour que le fils porte h sa mère fait que, s'il ne veut pas que sa propre terre soit perdue sans retour, il ne supporte pas non plus que la terre maternelle, celle de la Vierge Marie, soit en danger. » Le pape répondit : (c Nous ne cesserons jamais de nous intéresser d'un cœur paternel à la terre de la mère comme à celle du fils. » Et, toujours d'après la chronique de Henri le Livonien, après la clôture du concile, il renvoya tout joyeux les

évoques d'Esthonie et de Livonie. II leur avait renouvelé, avec le pouvoir de prêcher chez eux la croisade, celui de remettre les péchés aux pèlerins qui partiraient avec eux pour la Livonie, afin d'y défendre, contre les insultes des païens, Téglise nouvellement organisée.

Quand on aura ajouté que le concile s'occupa de l'organisation ecclésiastique de l'île de Chypre en transportant le siège archiépiscopal de Famagouste a Nicosie et en créant un archevêque latin, et qu'il accorda à certaines congrégations d'importance internationale, telles que celles de Citeaux et de Prémontré, l'exemption plus ou moins partielle des charges pécuniaires que la croisade devait entraîner pour le monde chrétien, on aura signalé à peu près tous les incidents notables que les chroniques contemporaines attribuent au quatrième concile de Latran et donne une idée déjà suffisante de son activité.

Parmi les documents émanés du concile même et qui nous renseignent directement sur son œuvre, il faut citer, en première ligne, l'édit

<c Ad liberandam terram ». On y trouve Ténumération des mesures prises par le pape et par l'assemblée des évèques pour assurer, ce qui tenait tant au cœur d'Innocent III, la réalisation du projet de croisade.

Il fut convenu que le départ général de l'expédition aurait lieu le 1®' juin de l'année suivante (1216) et que les forces chrétiennes, qui seraient transportées par mer, se concentreraient soit à Brindisi, soit à Messine.. Lès clercs croisés jouiront du revenu de leur bénéfice pendant trois ans, comme s'ils résidaient dans leurs églises. Les prélats forceront, même sous la menace de l'excommunication, s'il le faut, les hommes qui ont pris la croix à s'acquitter de leur vœu et à s'embarquer pour la Terre- Sainte. Les rois, ducs, princes, marquis, comtes, barons, tous les féodaux, et tous les bourgeois des cités, villes et villages qui ne prendront pas personnellement part à l'expédition, seront tenus de s'y faire représenter par un nombre de soldats proportionné à leurs ressources et de payer pour l'entretien de ces soldats pendant trois ans. C'est à ce prix qu'ils mériteront la rémission de leurs péchés. La même indulgence est octroyée à tous ceux qui fourniront aux croisés ou feront construire pour

eux les vaisseaux dont ils ont besoin. Les récalcitrants, ceux qui ne voudront ni partir ni payer, auront à répondre de leur abstention criminelle devant le souverain juge, au jour du Jugement.

Mais il ne faut pas qu'on puisse dire que les gens d'Église poussent les autres au sacrifice de leur personne ou de leurs biens « et ne remuent pas eux-mêmes le petit doigt ». Du haut en bas, l'Église est taxée. Le pape donne lui-même, pour sa part, 30000 livres et le navire sur lequel partiront les Romains. Tout l'argent qui lui reste des aumônes envoyées à Rome a été remis au patriarche de Jérusalem, aux maîtres du Temple et de l'Hôpital pour les besoins de l'armée expéditionnaire. Tous- les clercs, grands et petits, devront payer, pendant trois ans, le vingtième de leur revenu, à l'exception de certaines congrégations. Le pape et les cardinaux eux-mêmes payeront plus que les autres, le dixième de leur revenu.

En retour de leur sacrifice, les croisés seront exempts, pendant qu'ils seront au service du Christ, de toute taille, de toute exaction, de tout impôt. Ils sont placés sous la protection de saint Pierre, et les archevêques et évêques devront défendre, envers et contre tous, leurs

personnes et leurs biens. Leurs créanciers n'auront pas le droit de les poursuivre et d'exiger d'eux les intérêts de leur dette. On aura recours au bras séculier pour obliger les Juifs à leur remettre aussi les intérêts qui leur sont dus. Les prélats qui montreront de la tiédeur ou de la négligence à faire rendre justice aux croisés et aux familles des croisés seront rigoureusement punis.

Puis vient la série des prohibitions, des menaces et des anathèmes. Anathème contre les pirates et les corsaires qui capturent les pèlerins pour les rançonner et entravent ainsi la croisade, car ceux-là sont, par le fait, les complices des infidèles. Anathème encore contre ces chrétiens impies qui vendent aux Sarrasins des vqisseaux et du matériel de guerre (ceci est dirigé contre les Vénitiens et contre les autres marchands des ports d'Italie qui n'ont jamais cessé de trafiquer avec le musulman).

Interdiction générale des tournois pendant trois ans. Ces fêtes sanglantes, où les nobles s'endettent et s'épuisent, sont un des obstacles les plus scandaleux qui s'opposent à l'œuvre chrétienne. Enfin, à la demande du concile, le pape édicté, pour tous les pays chrétiens, une paix générale de quatre ans. Les prélats de toute

l'Europe ont charge de régler partout les différends, de faire conclure des trêves et de punir, par Texcommunication et l'interdit, les princes qui continueront à guerroyer.

Ce décret sur la croisade, qui ne faisait, en somme, que soumettre à la sanction plus imposante d'un concile œcuménique des mesures déjà prises par les papes antérieurs et par Innocent III lui-même dans des circonstances analogues, se termine par ce qui devait le plus vivement frapper l'opinion et déterminer les consciences : la promesse de l'indulgence plénière, de la rémission générale des péchés à tous ceux qui prendront la croix et h tous ceux qui, sous une forme quelconque, participeront à l'œuvre sainte.

A cette législation étonnante qui décrétait l'exode de l'Europe sur l'Asie, la paix univer-; selle, la libération de toutes les consciences coupables, il ne manquait que d'être obser vable et pratique. On avait songé à tout, dans ce décret de croisade, sauf à Téventualité que la croisade ne se ferait pas. La chevalerie et surtout les hauts barons et les princes répondirent si mal à l'appel du pape et du concile que la grande expédition, en effet, n'eut pas lieu. Quant à la paix générale, elle resta

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naturellement dans le domaine des utopieâ.

Le concile pouvait avoir du moins l'espérance que, dans Tordre de la réforme religieuse et de la réorganisation du sacerdoce, ses décisions seraient acceptées et prendraient force de loi. Nous ne pouvons présenter ici, sur les canons du quatrième concile de Latran, une analyse détaillée, qui déborderait le cadre de cette étude, car le concile a touché à toutes les questions un peu importantes concernant le culte et la discipline ecclésiastique. Il suffira de rappeler les traits principaux de la réforme de 1215, en les plaçant dans un ordre logique qui fait défaut dans ces canons comme dans beaucoup d'autres documents législatifs du moyen âge.

Le texte latin des décrets ou canons est accompagné, dans Mansi, d'une traduction * grecque médiocre, mais qui prouve que l'Eglise d'Orient, alors politiquement soumise à celle d'Occident, avait été représentée au concile et intéressée à ses opérations. Ce n'est pas seulement par le texte même des canons que nous connaissons l'œuvre religieuse du concile. Les chroniqueurs contemporains ou postérieurs nous en ont parlé. Ils ont même cité ceux de ces décrets qui leur paraissaient d'une impor-

tance ou d'une nouveauté particulière. Tel est le canon qui ordonnait aux Juifs de porter un costume spécial, celui qui condamnait les doctrines de Joachim de Floris et d'Amauri de Chartres, celui qui obligeait les laïques à se confesser et à communier une fois Tan, celui qui . permettait le mariage entre parents à partir du cinquième degré, celui qui défendait de créer de nouvelles formes de vie monastique, etc.

Du reste, ces chroniqueurs, comme nos journalistes d'aujourd'hui, citaient inexactement, faisaient des confusions fâcheuses ou même attribuaient au concile des mesures qu'il n'avait pas prises.

. L'anecdotier anonyme, connu sous le nom de Ménestrel de Reims, et qui écrivait, il est vrai, à la fin du règne de saint Louis, affirme qu'en vertu d'un des canons de 1215, il fut décrété que le prêtre qui porterait l'hostie à un mourant serait accompagné d'un enfant de chœur sonnant une clochette. Il a inventé cette disposition : elle ne se trouve pas dans le texte de Mansi ni ailleurs. De même, le franciscain de la Souabe, qui écrivait, après 1292, la chronique intitulée Flores temporunZy a consacré à la législation d'Innocent III un paragraphe qui est un singulier mélange de dispositions édictées par

le concile et de décrets canoniques émanés d'Innocent III dans de tout autres circonstances et à une époque bien antérieure. Ce religieux est d'ailleurs fort mal informé, puisqu'il place le quatrième concile de Latran en 1209 et fait de l'hérésiarque Araauriun évéque de Chartres. Les chroniqueurs plus strictement contemporains, comme l'auteur de la Chronique de Saint-Martin de Tours ou le moine Aubri de Trois-Fontaines, ne commettent pas de pareilles erreurs. C'est dans ces deux annalistes qu'on trouve le plus de détails sur les canons de 1215. Aubri de Trois- Fontaines avait même commencé à nous donner l'analyse des 70 décrets : mais il a trouvé sans doute que c'était trop long, car il n'est allé que jusqu'au \.l^ inclusivement, et il s'est contenté de dire pour les autres : « Suivent beaucoup d'autres articles, jusqu'au chiffre de 70 ». Le chroniqueur de Saint-Martin de Tours s'est borné, lui, ii en résumer près d'une trentaine. Il est certain que l'œuvre du concile présidé et dirigé par Innocent III a fortement excité partout la curiosité publique. Et, tout d'abord, les historiens du temps font à son sujet une double constatation qu'il est intéressant de relever. Les uns, comme le chroniqueur de Saint-Martin de Tours, observent (ce qui res-

sort du texte même des canons) que les dispositions prises par rassemblée de 1215 ne sont pas toutes originales : beaucoup d'entre elles ne font que renouveler et confirmer les canons des conciles antérieurs^ et notamment de celui qui fut tenu en 1179 par le pape Alexandre III. Et cela pour une raison bien simple, applicable à tout le moyen âge, c'est que, s'il était facile de légiférer, il Tétait beaucoup moins de faire appliquer la loi. Les décrets des conciles étaient mal observés ou ne Tétaient pas du tout. Les législateurs ne faisaient donc que se répéter.

A en croire d'autres chroniqueurs, plusieurs canons du quatrième concile de Latran n'auraient pas eu un meilleur sort. Il en est ainsi, par exemple, de la défense faite de créer de nouveaux systèmes de règles monastiques. L'auteur des Annales de Normandie remarque très justement que cette prohibition ne put être observée que pendant un laps de temps très court. Et lorsque le Ménestrel de Reims a appelé la disposition (canon 16) qui défendait aux prêtres de porter des chapes à manches, il ajoute : « Et beaucoup d'antres commandements qui ne sont mie bien tenus ni gardés ». Ceci paraît correspondre à la réalité des faits. Les décisions d'un concile

œcuménique et d'un pape tout-puissant inspiraient le plus grand respect. Mais, quand il s'agit du moyen âge, il faut toujours poser la question de savoir si la loi fut exécutée ; et comme Innocent III mourut quelques mois après l'avoir faite, il est probable qu'elle n'entra que partiellement et imparJPaitement dans la pratique et le courant régulier des choses.

La première tâche et la plus essentielle pour le clergé réuni au Latran, c'était d'arrêter les progrès menaçants de l'hérésie. Les deux premiers canons sont donc consacrés à fixer le dogme. Ils nous donnent les principaux traits d'une profession de foi catholique : c'est un credo, et un credo dont tous les articles sont rédigés de manière à constituer une réfutation ou plutôt une négation des doctrines hérétiques les plus répandues, celles des Cathares, c'est-àdire des Patarins d'Italie, des Albigeois de France, et celles des Vaudois. Cette préoccupation est tellement visible qu'elle n'a pas besoin d'être démontrée. Lorsque le concile dit, à la fin du premier canon : « Non seulement les vierges et les hommes chastes, mais les gens mariés eux-mêmes peuvent parvenir à la béatitude éternelle », cela répond exactement à cette opinion rigoureuse des logiciens de l'hérésie

albigeoise qai prétendaient que le mariage était l'œuvre du principe mauvais, comme toute concession a la matière, et par lui-même, un obstacle au salut.

Dans le même ordre d'idées, le concile se crut obligé de condamner les affirmations qu'avait émises le fameux voyant de la Calabrc, le moine Joacbim de Floris, quand il réfuta l'enseignement du théologien Pierre Lombard sur l'essence de la Trinité. Ce dogme de la Trinité est la pierre angulaire du christianisme. La théorie de Pierre Lombard correspondait a la doctrine orthodoxe. Le concile la définit minutieusement, après avoir exposé non moins longuement l'erreur de l'abbé de Floris, mais il a soin d'ajouter que cet abbé n'a pas persévéré dans ses opinions, qu'il a soumis tous ses écrits à la correction du pape et signé une lettre où il déclare adopter, en toutes choses, le credo de l'Église romaine. En revanche, l'hérésie panthéistique et apocalyptique d'Amaurî, celui-là même dont les disciples avaient subi le supplice du feu à Paris, en 1210, cette hérésie est exécutée par le concile en cinq lignes. Aucun exposé de la doctrine amauricienne ; une brève et énergique flétrissure : <( Le dogme très pervers de l'impie Amauri, aveuglé par Satan, n'est pas à

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