Dominum et monarchami
encore contre la résistance de Rome. Innocent III s'obstinait à vouloir décider lui-même, en concile œcuménique, l'attribution définitive du Languedoc. II fallait cependant donner quelques satisfactions aux partisans de Montfort. Quand Pierre de Bénévent prit possession de la ville de Toulouse et du Château Narbonnais, il constitua l'évêque Foulque gardien de cette citadelle, mais au nom d'Innocent III. C'est encore à l'Église romaine, non à Simon, que le comte Raimon-Roger remit le château de Foix : le légat y plaça^ comme commandant militaire, l'abbé de Saint-Thibéry. La papauté s'installait décidément dans la terre conquise, pour en disposer à son gré. Loin de pousser à fond l'œuvre de répression et de conquête, son représentant multipliait les actes de réconciliation et négociait partout en vue de la paix. Par son ordre, les fay^ ditSy chevaliers condamnés pour fait d'hérésie ou de protection d'hérétiques, purent circuler librement dans le pays^ à condition de rester sans armes et de ne pas entrer dans les places fortes.
On marchait droit à la clôture de la croisade, ce que reconnaît très nettement Guillaume de PuylaurensS lorsqu'éclata une nouvelle à sensation. Le fils de Philippe Auguste, le prince Louis, accompagné ? d'une solide escorte de barons et de chevaliers, par-
1. « Le légat se disposait à mettre fin aa labeur guerrier ») finem pacis labori bellico positurus.
' tait pour le Midi (avril 1215). Six ans après l'invitation d'Innocent» la monarchie capétienne se décidait à intervenir dans l'afifaire d'Albigeois! Alors que les positions étaient prises et que modérés et intransigeants luttaient pour imposer leur politique, l'héritier du royaume de France faisait son apparition sur le champ du conflit. Allait-on la regarder comme un élément de trouble et d'embarras, intrusion inattendue et gênante dont tout le monde se serait bien passé?
' Simon de Montfort avait ses raisons pour être aussi inquiet que l'envoyé du pape. Philippe
; Auguste s'était toujours empressé de réserver ses droits de haut suzerain du Languedoc, seul qualifié pour disposer de la terre des proscrits. Les rares documents qu'on possède sur les relations du Capétien avec le conquérant prouvent qu'il affectait de voir en lui, dès 1214, un simple fonction* naire de sa royauté. Que devenaient Simon et ses visées dynastiques, si le prince Louise était chargé par son père de réaliser cette conception? Le moine de Cernai ne parle pas des anxiétés du chef de la croisade; il le représente, au contraire, joyeux de l*arrivée de son suzerain et empressé d'aller le rejoindre. « Quelle fut leur allégresse mutuelle en se revoyant à Vienne, c'est ce qu'il n'est pas facile d'^exprimer. » Mieux valait dire que Simon, faisant contre fortune bon cœur, courut de suite
s'assurer que le prince royal n'avait, contre lui et son œuvre, aucun projet dangereux. Il espérait d'ailleurs, en accaparant ce pèlerin de marque, le faire servir à ses desseins.
Pour un motif analogue, le légat d'Innocent III se dépêcha, lui aussi, d'aller trouver Louis à Valence. Si le moine de Cernai dissimule les appréhensions de son héros, il insiste complaisamment sur celle du légat. (( Il craignait, dit-il, que Louis, fils aîné du roi de France et suzerain de tous les domaines détenus par le Saint-Siège, ne s'emparât des villes et des châteaux où le pape avait mis garnison, et ne voulût prendre des mesures contraires aux décisions de Rome. C'est pourquoi la venue et la présence du prince ne lui étaient pas agréables. Cette terre avait été conquise par le pape avec l'aide des croisés : ilne semblait pas juste au légat que Louis pût y donner des ordres opposés aux siens. Qu'était ce prince, après tout? Un croisé comme les autres : il n'avait pas le droit de revenir sur les dispositions arrêtées par l'Église. » Mais le cardinal constate vite qu'il n'avait rien à craindre du nouveau venu. Le prince royal, « homme très doux et très bienveillant » l'assura qu'il respecterait ses volontés et suivrait en tout ses conseils.
Alors commença cette promenade triomphale ou l'on vit Louis de France, encadré entre Montfort et Bénévent, parcourir, pendantquarante jours, toutes
Vk2 INNOCENT III
• les régions du Languedoc, Saint-Gilles, Montpellier, Béziers, Narbonne, Carcassonne, Fanjeaux, Toulouse. Pas de combats ni de sièges, pas d'exécutions sanglantes, du moins la chronique n'en dit rien. Les villes, si mal disposées pour le vainqueur de Muret, ouvrirent leurs portes toutes grandes au fils du roi accompagné de l'agent du pape. Il n'en est pas moins vrai que cette chevauchée rapide de l'armée capétienne jointe aux soldats de Montfort valut par le fait à celui-ci une nouvelle victoire. i Grâce à la présence du prince et de ses troupes, il obtint la destruction des murs de Narbonne, de Toulouse, et des autres places qui commandaient le pays destiné à devenir sa chose. Les bourgeois durent se résigner à abattre eux-mêmes leurs remparts. ] L'expédition de Louis eut un autre résultat, encore plus heureux pour Simon. Elle amena Pierre de Bénévent à subir, peu à peu, le prestige de la force. D'après le moine de Cernai, cette évolution du cardinal remonterait au début même de sa légation. Il n'aurait affecté, en 1214, de substituer la domination de l'Église romaine à celle de Montfort que pour livrer plus sûrement à celui-ci le parti albigeois. « pieuse hypocrisie », s'écrie le chroniqueur, que ce machiavélisme enchante, a piété trompeuse! » La vérité est que le légat, d'abord exécuteur fidèle des ordres d'Innocent III, inclina du côté adverse quand il vit le prince Louis et
Tarmée française apporter une sorte de consécration aux violences de la croisade. Il coopère donc, sans hésiter, au démantèlement des deux grandes cités du Midi. Avec une facilité extrême, il tolère que Simon / de Montfort occupe, à titre de seigneur commendataire, la ville de Toulouse et le château de Foix (été de 1215). Mais comment ne Taurait-il pas fait? La | papauté elle-même paraissait pencher maintenant dans le même sens. Les délégués que le concile de Montpellier avait envoyés à Rome en étaient revenus avec une bulle où le pape décernait à Simon, a son très cher fils », les plus grands éloges, vantait la pureté de sa foi, les services rendus à là croisade, et Tautorisaità garder provisoirement les domaines du comte de Toulouse et toutes les terres séquestrées par Pierre de Bénévent. A la fin, Innocent le suppliait de ne pas se dérober, sous prétexte de fatigue, à la mission qu'il avait reçue de TÉglise. Recommandation tellement inutile que, sans la solennité de Tacte pontifical, on serait tenté de croire à une ironie.
Néanmoins le pape refusait toujours à Simon la> possession définitive du Languedoc. En Tajournant au prochain concile, il laissait une porte ouverte aux ^ espérances de ses adversaires. A la même époque éclata le conflit relatif au duché de Narbonne. Entre \ Arnaut-Amalric et Simon de Montfort, le clerc et ' le laïque, le choix d'Innocent était fait.
Ces deux bénéficiaires de Tentreprise albigeoise, quand sonna l'heure du partage, ne s'entendirent plus. Simon, maître de tout l'héritage toulousain, voulait y joindre absolument le titre de duc de Narbonne, porté jadis par les comtes : Arnaut, dont le droit n'était pas mieux fondé, refusa de s'en dessaisir. Il fit même opposition au projet de démolir les murs de la ville. Sur ce point, Louis de France et Pierre de Bénévent donnèrent raison à Montfort qui, une fois Narbonne démantelée, obligea les habitants et le vicomte à reconnaître son pouvoir ducal. La querelle s'envenima. Les deux concurrents en appellent au pape; ils lui demandent l'un et l'autre de confirmer leurs prétentions. L'ex-abbé de Citeaux envoie à Rome un mémoire où il dénonce les illégalités et les violences commises par son associé, devenu son rival : }a destruction injustifiée des murs de la ville, le vicomte de Narbonne attiré par Simon dans un guet-apens, les bourgeois emprisonnés, rançonnés et contraints, eux aussi, de faire hommage pour le duché, enfin le château de Cabrières, propriété archiépiscopale, attaqué et détruit par les soldats du Christ. Le chapitre de la cathédrale atteste en corps la légitimité des griefs de l'archevêque. Il rappelle à Innocent III que, dès 1212, Arnaut- Amalric avait reçu à la fois d'un légat romain, le duché avec l'archevêché, le glaive avec la croix
Le 2 juillet 1215, Innocent III se prononça sans ambages en faveur de l'archevêque dans une lettre adressée à Montfort lui-même. Par surcroît, il le rabrouait vertement. Avait-il donc oublié les immenses services rendus à la croisade par Arnaut, et la reconnaissance que lui, Montfortj devait personnellement à ce sage conseiller qui avait abattu devant lui tous les obstacles? « Tu es son vassal, ajoutait le pape; tu lui as prêté serment de fidélité, et cependant tu as pris sur toi de faire tomber les murs de Narbonne, de sorte que lui, son peuple et son clergé se trouvent maintenant dans une ville ouverte, sans défense contre les attaques I Tu lui as dérobé injustement l'hommage dti viconite de Narbonne et de certains Narbonnais ; tu veux le dépouiller de son duché; tu détiens, contre tout droit, des châteaux et des revenus qui dépendent de son bénéfice. Prends garde de ne pas imprimer cette tache à ta gloire et d'être taxé d'ingratitude . Cesse d'offenser et de léser dans ses droits Thomme qui a travaillé avec tant de zèle à ton élévation* Le concile général est proche. Ne donne pas à celui que tu persécutes un juste sujet de plaintes; répare, au contraire, comme il convient, les torts que tu as envers lui. Si tu ne tiens pas compte de cet avertissement et que tu dédaignes deuousobéîr, nous serons obligés de nous faire justice nousmêmes et de te corriger selon la loi, »
II était dit qu'entre la papauté et le conquérant du Languedoc l'accord ne serait jamais durable. L^injonction d'Innocent III ne pouvait suffire à calmer les convoitises en éveil : Simon resta l'ennemi d'Ârnaut. Mais au moment où le pape menaçait de ses foudres l'ambitieux acharné à poursuivre, malgré tout, sa fortune, de plus graves soucis l'absorbaient. L'Europe entière avait les yeux fixés sur Rome, dans l'attente des événements solennels qui allaient s'y dérouler. La question albigeoise devait être soumise au concile général. On approchait du dénouement.
Dès le 19 avril 1213, Innocent III avait convoqué la chrétienté universelle à Saint- Jean de Latran. Après deux ans et demi de préparation, le concile s'ouvrit le 11 novembre 1215. Les quatre cents c évêques et les huit cents abbés^qui le composaient devaient tenir dans la basilique trois assises solennelles, le 11, le 20 et le 30 novembre. Mais, dans l'intervalle, le palais du pape fut le siège des nombreuses séances consacrées aux travaux préliminaires de l'assemblée. C'est là que les prélats, les barons et les délégués des rois débattirent devant la curie les problèmes les plus irritants de la politique contemporaine. Aucun ne souleva une discus-
sion plus passionnée que l'affaire d'Albigeois. Elle agita le concile, comme elle avait divisé les catholiques pendant toute la durée de la guerre. Modéré» et intransigeants, Toulousains et Montrortistes, sy retrouvèrent aux prises, comme dans les conférences et sur les champs de bataille du Languedoc,
Tous les acteurs du drame étaient là, sauf Montfort, qui avait mieux à faire : mais il avait envoyé son frère Gui, pour représenter et défendre ses intérêts. Du côté ecclésiastique^ Arnaut de Narbonne, Foulque de Toulouse, Thédise d'Agde, Gui de Carcassonne, les meneurs de la croisade^ tous pourvus d'évêchés. Du côté laïque, le comte de Foix, Raimon-Roger, Raimon VI et son jeune fils, et ce petit seigneur languedocien, Bermond aAnduze, comparse un peu ridicule qui, pour avoir épousé une fille du comte de Toulouse, revendiquait lui aussi l'héritage, mais avec plus d'appétit que d'espoir de succès.
Les défenseurs des Albigeois ne pouvaient se faire illusion. La grande majorité du concile était contre eux et fermement décidée à couvrir les actes de Montfort et de ses alliés, comme k trancher le débat à leur profit. Mais ropposition fut vive. « A la vérité, dit Pierre des Vaux de Cernai, il y eut quelques membres du concile et^ chose plus grave, même des prélats^ qui firent obstacle au parti de la foi (il appelle ainsi les amis
de Montfort) et travaillèrent à faire restituer aux deux comtes de Toulouse leur patrimoine. Heureusement que le conseil à'Achitophel ne prévalut pas et que l'espoir des méchants fut déjoué. » Le moine n'ajoute pas qu'Innocent III, à qui il dédie pieusement sa chronique, fut lui-même parmi ces méchants, mais d'autres contemporains nous l'apprennent. « Dans ce même concile, écrit l'historien de Philippe Auguste, Guillaume le Breton, le pape parut vouloir rendre au comte de Toulouse et à son fils condamnés pour hérésie les terres que les catholiques, sous la direction du noble comte Simon de Montfort, leur avaient enlevées. Le concile presque tout entier protesta contre cette intention. »
Aucun doute n'est permis : Innocent III fut de l'opposition. Il essaya de faire prévaloir au concile la politique de modération et de clémence, le principe de la légitimité des droits de Raimon VII, innocent du crime paternel. Mais nous avons mieux que l'affirmation brève des deux historiens. L'auteur de la seconde partie de la Chanson de la Croisade a reconstitué, dans le détail, les scènes qui se passèrent au Latran. Tableau d'une couleur vive et d'un relief singulier : les deux partis en lutte, les efforts opiniâtres du pape pour disculper les Toulousains, les assauts que lui donnent les orateurs de la majorité, Inno-
cent enfin cédant au nombre et abandonnant Raimon pour sauver son fils. Le poète (peut-être un familier des comtes de Toulouse) semble avoir assisté aux débats, ou recueilli les dires d'un assistant. Passionné pour la cause albigeoise^ il a exagéré sans doute, en faveur de ses amis, les senti» ments et les paroles d'Innocent III, et il faut rabattre quelque chose de l'obstination vigoureuse qu'il lui prête. Dans une circonstance auss't solen-* nelle que celle qui amenait l'Europe au Latran, le pape n'a pu se solidariser sans réserve avec les fauteurs d'hérésie. Mais le récit de la Chanson^ malgré le grossissement des traits, laisse Timpression d'une action vivante, dépeinte par un homme qui a vu. De l'histoire dramatisée, soit, mais non pas du roman.
Arrivés à Rome, le comte de Foix et le jeune Raimon se jettent aux pieds du pape, «c Celui-ci regarde l'enfant... de tristesse et de pitié il a le cœur si affecté qu'il en soupire et pleure. » Il essaie de démontrer à son entourage que le comte de Toulouse ne tombait sous le coup d'aucun crime qui pût lui faire perdre sa terre. Rien ne prouve qu'il ait professé l'hérésie. Il le tient au contraire pour catholique « en actes et en paroles ».
Bientôt les champions des deux partis , laïques et hommes d'Église, sont en présence sur le parvis du palais. Le comte de Foix prend la parole.
a Toute la curie le regarde et l'écoute : il a le teint frais; il est bien de sa personne; il s'approche du pape et lui dit : « Seigneur pape, vous dont le « monde entier est justiciable, qui tenez le siège de <( saint Pierre et gouvernez à sa place, auprès de qui <( tous les pécheurs doivent trouver aide et proteci< tion, qui devez maintenir la paix et la justice, « écoutez mes paroles et rendez-moi ce qui m'est « dû ». Et l'orateur affirme qu'il n'a jamais aimé ni favorisé les hérétiques; que le comte de Toulouse et lui sont venus pour obtenir un jugement régulier; qu'il admire comment on pourrait spolier son fils, un enfant innocent de toute trom« perie et de toute action mauvaise. Il flétrit Simon de Montfort, <c l'homme qui enchaîne, pend, extermine les habitants de Toulouse et de Montauban ». r II rappelle au pape que, sur sa demande, il a livré ; lui-même au cardinal Pierre de Bénévent son château de Foix et ses puissants remparts, a Si, tel que je l'ai livré, on ne me le rend pas, conclutil, c'en est fait de la foi des traités. »
Le cardinal atteste qu'en effet le comte a loyalement accompli les volontés du pape et celles de Dieu. Mais l'évèque de Toulouse donne à Raimon- Roger un violent démenti. « Le comte ose dire qu'il s'est tenu à l'écart de l'hérésie et des hérétiques! Mais il les a aimés, appelés, hébergés : tout son comté en était plein et farci. Montségur
LES TENTATIVES DE HBàCTlOH SSt
n'a été bâti que pour les défendre. Su sœur était une hérétique; et lui-même a tué, mutilé, estropié tant qu'il a pu les pèlerins et les serviteurs de Dieu venus pour combattre rhéréaîe. Qui a commis de tels crimes ne doit plus tenir terre : voilà ce qu'il mérite. »
Le comte de Foix riposte, affirme de nouveau qu'il n'a jamais aimé les cathares, ni les croyants, ni les parfaits. La preuve qu'il est bon catholique, c'est qu'il a été, comme tous ses uncétreSp le bienfaiteur de l'abbaye de Boulbonne. Montségur ne lui a jamais appartenu. « Si ma sœur, poursuit-il, a été mauvaise femme et pécheresse, je ne dois pas, pour son péché, être exterminé. » D'autre part il ne s'est jamais attaqué aux pèlerins : il n^a combattu que les brigands qui avaient pris la croix pour venir le déposséder. « Ceux-lù^ dit-il, traîtres et parjures, aucun d'eux n'a été pris par moi ni par les miens qu'il n'ait perdu les yeux, les pieds, les poings et les doigts. J'ai plaisir à la pensée de ceux que j'ai mis à mort, et je regrette de n'avoir pu en saisir beaucoup plus. »
Cri de passion, échappé à Tadversaire de ce Montfort dont les autodafé provoquèrent les représailles! Il trouve un écho dans le groupe des chevaliers de l'escorte du comte de Toulouse» L'un d'eux, Arnaut de Villemur, entendant reprocher à Raimon-Roger le massacre des croisés allemands,
se lève et s'écrie : a Seigneur, si j'avais su que ce méfait dût être mis en avant et qu'en la cour de Rome on en fît tant de bruit, je vous assure qu'il y en aurait eu davantage, de ces croisés sans yeux et sans narines )>. A ces mots, tout le concile murmure : « Pardieu, celui-là est fol et hardi! »
Quand le frémissement causé par cette brusque évocation de la guerre sanglante a cessé, le comte de Foix termine en prenant à partie l'évêque Foulque, ce moine décloitré, cet ancien jongleur « dont les chansons mensongères et les satires aiguisées sont la perte de tout homme qui les récite ». Aussitôt élu à Toulouse, « il a allumé un tel incendie que jamais il n'y aura assez d'eau pour l'éteindre. A plus de cinq cent mille, grands et petits, il a fait perdre la vie, le corps et l'âme. Par la foi que je vous dois, à ses actes, à ses paroles, à son attitude, on dirait plutôt l'Antéchrist qu'un légat romain » .
Cette sortie n'était pas faite pour adoucir une majorité hostile. Le pape essaye, une première fois, de calmer les passions. « Comte, dit-îl à l'orateur, tu as bien exposé ton droit : mais tu as un peu amoindri le nôtre. Je saurai ce qui t'est dû et ce que tu vaux. Et quand j'aurai constaté que tu as raison, tu recouvreras ton château tel que tu l'as livré. » Avant de clore la séance, on donne la parole à Raimon de Roquefeuil, le représentant du
LES TENTATIVES DE ItEACTtOK SS3
jeune Trencavel, fils du vicomte de Béliers qui avait disparu dans sa prison , après la chute de Carcassonne. a II a été assassiné, affirme ce nouvel avocat, par Simon de Mont fort et les croisés. Seigneur pape, rendez au fils déshérité sa terre et sauvez votre honneur. Si vous ne la lui donnez sous peu à terme fixe, je vous réclamerai ITiéritage au jour du Jugement. — Ami, répond Innocent III, justice sera faite. » Sur ce, le pape, avec ses fami* liers, rentre dans son appartement.
La scène change. Innocent} dans son jardin du Latran, « cache son affliction et cherche à se distraire » . Mais les prélats du Midi et d*autres évêques de la majorité viennent Vy assiéger et le forcer à se prononcer contre les comtes: h Seigneur, si vous leur rendez leur terre, nous voiUi tous demi-morts. Si vous la donnez a Simon, nous sommes sauvés. — En cette affaire, répond Inno^ cent, je ne suis pas d'accord avec vous. Contre droit et raison, comment aurais-jc Tin justice de déshériter le comte de Toulouse qui est vrai catholique, de lui enlever son fief, de transporter son droit à autrui? Je consens seulement à ceci. Que Simon reste en possession de toute la terre prise sur les hérétiques, mais qu'où réserve celle qui appartient légitimement à la veuve et a Torphelin. »
Cette décision soulève, parmi les évéquesj des
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protestations indignées. Trancher la question en ces termes, c'est ne rien donner à Simon de Montfort. Puisque le pape tient les comtes de Toulouse, de Foix et de Comminges pour catholiques, il ne regarde pas leurs domaines comme pris sur l'hérésie. « La terre qu'il octroie d'une main à Simon, il la lui reprend de l'autre. » Et alors, Foulque de Toulouse, l'archevêque d'Auch, maître Thédise, développent fortement leurs conclusions. Il faut que tout le comté de Toulouse soit attribué sans la moindre réserve à Montfort. « Livrez-lui la terre tout entière à lui et à sa lignée, dit Foulque, si vous ne le faites pas, je demande que partout passe glaive et feu dévorant. )> Le pape voudrait-il donc répudier les services du chef de la croisade? « Ce serait nous désavouer tous. Nous avons prêché au peuple que le comte Raimon est un méchant, que sa conduite est détestable, que, pour cette raison, il ne convient pas qu'il ait un fief à gouverner. Puisque Simon a conquis tout ce pays, qu'il l'a mis en la main de la sainte Église, qu'il a donné et reçu tant de coups, versé tant de sang, ce n'est ni droit ni raison qu'on lui enlève maintenant la terre. Voit-on d'ailleurs comment on pourrait l'en dessaisir? Nous serions là pour le défendre contre quiconque la lui reprendrait. »
Le pape essaye de tenir tête aux assaillants. II affirme de nouveau que le comte de Toulouse n'est
jamais sorti du catholicisme. Il reproche aux évêques leur intransigeance, « leurs sentiments cruels, et ces prédications brûlantes auxquelles ils se livrent contre son gré ». Un archidiacre de Lyon, dont le nom reste inconnu, Tabbé de Beaulicu, ambassadeur de Jean sans Terre et peut-être l'archevêque d'Embrun, plaident aussi la cause de la clémence. Le pape trouve un autre auxiliaire, inattendu celui-là, Arnaut-Amalric, qui l'engage à décider d'après son opinion personnelle, à braver la majorité, a Seigneur puissant et digne père, le sens abonde en vous : jugez et gouvernez sans crainte : ni la peur ni l'argent ne doivent vous éloigner de Dieu. »
Mais comment venir à bout, presque seul, de r tant de volontés contraires? Devant les objurga-/ tions passionnées des partisans de la répression à! outrance^ devant les dispositions trop manifestes du concile, Innocent se résigne. L'assemblée vote la déchéance de Raimon YI et consacre l'œuvre de r Simon. *
Lorsque, après la clôture du concile, le comte de Toulouse, prenant congé du pape, se plaignît amèrement d'être réduit « à quêter et à mendier h travers le monde », Innocent III lui répondit, à en croire la Chanson : « Garde-toi de désespérer. Si Dieu me laisse assez vivre pour que je puisse gouverner selon la justice, je ferai monter ton
droit si haut que tu n'auras plus cause de t'en plaindre à Dieu ni à moi. Tu me laisseras ton fils, car je veux chercher par quel moyen je pourrai lui donner un héritage ». L'enfant resta, en effet, quelque temps à Rome. Au moment de son départ, le pape lui dit : « Ne fais rien qui puisse t'attirer la haine de Dieu ; il te donnera assez de terre si tu le veux servir. Je t'ai fait réserver le Yenaissin et Beaucaire ; tu pourras t'en arranger, et le comte de Montfort aura le reste jusqu'à ce que l'Église voie si ton sort peut être amélioré. — Seigneur, dit le jeune Raimon, il m'est dur d'entendre qu'un Anglais ait le droit de prendre part à mon héritage. A Jésus ne plaise que jamais Simon en vienne à partager ma terre avec moi ! La mort ou la terre, voilà ce que je lui donnerai. Et puisque je vois qu'il faudra guerroyer, je ne te demande qu'une chose, c'est de me laisser la terre, si je puis la conquérir. » Le pape le regarda, jeta un soupir, puis, l'embrassant : « Veille à ce que tu feras. Puisse Dieu te laisser bien commencer et bien finir, et bonne chance ! »
Un décret d'Innocent III publié le 14 décembre 1215 réglait, ainsi qu'il suit, la situation du Languedoc et des barons inculpés : Raimon VI, reconnu coupable, est déclaré déchu du droit de gouverner son fief, et condamné à vivre en pénitent hors de sa terre. Sur ses revenus, on lui fera une
rente annuelle de 400 marcs ♦ La dot de sa femme, bonne catholique^ lui est réservée, A Simon de Montfort sont dévolues, avec Toulouse et Montauban, toutes les terres prises sur les hérétiques. Le reste de la grande seigneurie toulousaine et tout, ce que les croisés n'ont pas conquis , cest-à-dire' Beaucaire, Nîmes et la Provence demeurent au fils ! unique du comte, à Raimon VIL Le concile n'avait | pas résolu la question du comte de Foix, En attendant un supplément d'informations, le château de Foix restera, en séquestre, sous la main des agents de l'Église . Selon toute vraisemblance, la même mesure fut appliquée au comte de Comminges et au vicomte de Béarn.
On peut douter que cette solution du problème albigeois donnât une satisfaction sans mélange aux exploiteurs de la croisade. Le décret de 1215 n'était, somme toute, qu'un acte de transaction, un compromis entre des intérêts contraires. Qu'on examine de près la rédaction de cet instrument diplomatique, on y verra qu'Innocent 111 a encore fait ce qu'il a pu pour atténuer le gain des vainqueurs et ménager l'autre parti. Même les restrictions de forme n'y manquent pas. Simon de Montfort est mis en possession du fief toulousain : mais il devra en faire hommage « à celui dont il devient légalement le vassal », c'est-à-dire à Philippe Auguste. Et, dans le même passage qui consacre la
cession faite au conquérant, le pape a inséré ces mots : « sauf, en toutes choses, le droit des hommes et des femmes catholiques, ainsi que celui des églises ». A quoi pouvait servir cette réserve sinon à limiter l'action et le bénéfice de celui qu^on avantageait?
Le dernier acte d'Innocent III dans le Languedoc^ la mission donnée le 21 décembre 1215 à Tévêque de Nîmes et à Tarchidiacre de Conflans, favorisa le comte de Foix au détriment de Simon de Montfort. Ces délégués de Rome avaient ordre de reprendre au chef des croisés le château de Foix et de faire une enquête pour savoir au juste dans quelles circonstances le domaine du comte avait été envahi et annexé aux terres conquises. C'était remettre en question la légitimité des mesures prises contre Raimon-Roger, l'homme que les partisans de la croisade redoutaient le plus. Et la volonté du pape s'exprime nettement : il faut que le comte rentre en pos^ssion de sa forteresse et que Montfort et les'^siens le laissent vivre en paix.
A n'en pas douter, le promoteur de la guerre des Albigeois, malgré Muret et malgré le concile, essayait encore une fois de défaire son œuvre, qu'on avait dénaturée, et d'enrayer la conquête.. N'ayant pu maintenir à la croisade son caractère religieux, il voulait empêcher qu'elle n'aboutit, dans l'ordre temporel, à ses conséquences extrêmes et à son
dénouement logique. A plusieurs reprises, il avait défendu contre les violents la cause de la modéra^ tion et de la justice, sans avoir jamais eu, il est vrai, l'énergie de la faire triompher. Mais était-ce possible? Et ne faut-il "pas que l'histoire impartiale tienne compte de l'insurmontable difficulté qu'il y avait, pour un pape du moyen âge, à endiguer le fanatisme ?
Innocent III ne survécut même pas une année au concile de Latran. Il ne put voir ce retour de fortune qui permit aux deux Raimon de reprendre à leur spoliateur une grande partie de la terre perdue. Mais en sauvant leur dynastie de la ruine totale, il avait rendu leur succès possible. Quand la mort le surprit à Pérouse (16 juillet 1216) une scène étrange venait de se passer dans le Languedoc. Simon de Montfort se présente avec son année devant Narbonne. Arnaut- Amalric ordonne de fermer les portes de la ville; mais il s'oppose en vain à Tentrée des Français : ceux-ci, se jetant sur lui, l'épée haute, l'obligent à reculer. L'archevêque, par deux fois, excommunie Montfort et interdit toutes les églises tant que durera son séjour àNarbonne. Les soldats du Christ lapident le palais archiépiscopal ^ et le très catholique Simon, insoucieux de ranathème qu'il accueille par des railleries, n'en fait pas moins célébrer la messe.
La guerre déchaînée entre le pouvoir religieux et le pouvoir civil de la croisade! ce spectacle avait de quoi réjouir le cœur des hérétiques.
f Pour les victimes de l'œuvre sainte, la revanche commençait : elle se poursuivra encore pendant deux ans. Marseille, Avignon, Beaucaire se déclarent ouvertement pour Raimon VI : Toulouse se
[ ressaisit, chasse les Français et accueille d'enthou-
f siasme son ancien seigneur. Visiblement l'étoile
^ de Simon pâlit, et l'édifice de la conquête se désagrège, jusqu'au moment où de Toulouse assiégée fut lancée la pierre « qui alla tout droit où il fallait ». Elle frappa si juste le conquérant sur son heaume d'acier que, la tête fracassée, « il tomba à terre, sanglant et noir »» La disparition prématurée de Simon de Montfort devait livrer le Midi
( et sa capitale à la dynastie capétienne. C'est au |)énéfice du roi de France que, sans le savoir, tout
' le monde^ à commencer par Innocent III, avait
\ travaillé, souffert et lutté.