Satis prosperatum
Aujourd'hui, il s'agit de parer à un danger plus redoutable, et c'est de ce côté que doit se tourner désormais l'activité des peuples croyants. Nous apprenons que les Sarrasins d'Espagne font de nouveaux préparatifs de guerre pour venger la défaite si grave que les chrétiens et le Christ luimême viennent de leur infliger. D'autre part, la Terre Sainte, cet héritage du Seigneur qui a tant besoin d'être secouru, réclame aussi, avec impatience, l'aide de la chrétienté entière. Notre intérêt même nous commande de ne pas diviser nos ressources et nos forces. Nous pourrons d'autant mieux lutter contre la perfidie de la gent sarrasine, que nous serons moins absorbés par d'autres préoccupations. En conséquence nous engageons ta fraternité à s'entendre avec notre très cher fils en Christ, l'illustre roi d'Aragon, et avec les comtes, barons et autres personnes avisées dont l'aide te paraîtra nécessaire, pour arrêter des cojiventions de trêve et de paix. Applique-toi avec zèle à pacifier tout le Languedoc; cesse de provoquer le peuple chrétien à la guerre contre l'hérésie et ne le fatigue plus par la prédication des indulgences que le siège apostolique a promises autrefois pour cet objet. »
Si l'on pouvait avoir quelque doute sur les intentions du pape, deux nouvelles bulles, écrites au Latran le 17 et le 18 janvier, suffiraient à le
dissiper. Elles mettaient Montfort et les légats en demeure de terminer au plus tôt l'affaire d'AIbi- i geois, d'en finir avec la conquête. Tout en affectant \ de reproduire d'abord les griefs des envoyés de Pierre II contre Simon de Montfort, Innocent III ] en vient à les prendre à son compte. Il accuse cet ambitieux de n'avoir travaillé que pour lui» sous prétexte de sauver la foi.
« Au dire des messagers de l'illustre Pierre» roi d'Aragon, tu as tourné contre les catholiques les armes exclusivement destinées à la répreasion de l'hérésie. Les forces de la croisade t'ont servi à répandre le sang du juste et à léser les innocents. Tu t'es emparé, au détriment du roi, des terres de ses vassaux, le comte de Comminges et le vicomte Gaston de Béarn. Or il n'y a pas d'hérétiques sur leurs domaines : jamais les habitants de ces fiefs n'ont encouru ce soupçon d'infamie. En exigeant des hommes de ces territoires le iserment de fidélité et en les y laissant, tu as avoué implicitement qu'ils étaient catholiques. Car s'ils ne l'étaient pns, du moment que tu ne les expulses pas de leur terre et que tu prétends en être le détenteur légi^ time, tu serais toi-même un fauteur d'hérésie. Le roi d'Aragon se plaint en outre qu'au moment où il se battait contre les Sarrasins et versait son sang pour la cause de Dieu, tu as pris les biens de ses vassaux et montré d'autant plus d'ardeur à les
opprimer, qu'il n'était plus là pour les défendre. Aujourd'hui le roi se prépare à conduire en Espagne une nouvelle expédition; mais il ne peut le faire que s'il n'est pas attaqué chez lui. Il demande donc que le siège apostolique lui fasse restituer les domaines de son ressort féodal qui lui ont été injustement enlevés. Nous ne voulons pas qu'il soit lésé dans ses droits et qu'on l'empêche de donner suite à son projet. En conséquence nous invitons ta noblesse à restituer ces terres au roi d'Aragon et à ses vassaux. Il ne faut pas qu'en détenant illégalement ce qui leur appartient, tu paraisses avoir servi tes intérêts particuliers et non la cause générale de l'Église et de la religion. » Simon de Montfort tenu de rendre ce qu'il avait pris ! ses opérations de guerres déclarées illégales ! Innocent III condamnait la croisade dans la personne du chef de l'armée. Mais les directeurs religieux de l'entreprise allaient aussi avoir leur tour. Dès les premiers mots de la lettre adressée aux trois légats, Arnaut-Amalric, Riez et Thédise, le blâme est formel. « Il est nécessaire sans doute que la main du chirurgien enlève les parties gangrenées pour que l'inflammation ne se communique pas au reste du corps : mais il doit agir avec précaution et de manière à ne pas entamer les parties saines. » Et alors, tout en paraissant encore ne reproduire que les allégations des Aragonais,
le pape accable ses mandataires du reproche d'avoir excédé leurs pouvoirs.
Arnaut-Amalric est pris vivement à partie .
« Toi, mon frère Tarchevêque, avec le concours du noble homme Simon de Montfort, tu as lancé les croisés sur la terre du comte de Toulouse. Non seulement vous vous êtes saisis des domaines où habitaient les hérétiques, mais vous avez porté vos mains avides sur les terres où l'hérésie n'existait pas. De plus, comme vous en accuse encore le roi d'Aragon, vous avez poussé l'usurpation, contre toute justice, jusqu'à ne laisser au comte Raimon que la cité de Toulouse et le château de Montauban. Il est coupable, soit : mais la justice exige qu'on ne soit puni que pour les fautes qu'on a commises et que le châtiment ne dépasse pas le délit. C'est pourquoi le roi d'Aragon nous demande que le comté de Toulouse soit réservé au fils du comte, un enfant qui n'a jamais été, et, par la grâce de Dieu, ne sera jamais coupable d'hérésie; ce roi s'engage d'ailleurs à prendre sous sa garde, pour tout le temps que nous voudrons, le comté de Toulouse et le fils de Raimon. Il sera élevé, par ses soins, dans l'orthodoxie la plus rigoureuse. Quant à Raimon lui-même, il est prêt à subir la pénitence que nous lui imposerons, pèlerinage en Syrie ou croisade en Espagne. »
Déchéance et éloignement de Raimon VI, trans-
206 INNOCBNT III
fert tic soa fief au jeune Raimon VII placé, jusqu'à ce f|u*il soit majeur, sous la tutelle de TAragon, ti'llc est la solution proposée par Pierre II, aJoptoc par l'Église de Rome. Mais, pour exécater ce programme, il eût fallu qu'Innocent III, sruitcim par les soldats aragonais, l'imposât de force aii Midi, sans passer par l'intermédiaire des Irgats. Il n'osa pas aller jusqu'à ce coup d'autorité. Tout en se réservant de trancher lui-même une qnestifni aussi délicate, il enjoint encore à ses repiosc niants de prendre les mesures nécessaires pour \u résoudre « comme il convient ». Ils réuniront en un lieu sûr et approprié à la circonstance rassemblée générale des archevêques, des abbés, des comtes, des barons, des consuls, des bailes (c'est-à-dire des maires de village) <c et de tous les hommes prudents dont le concours leur semblera liVîintagreux ». On y étudiera les propositions du roi «r Aragon, sans parti pris de faveur ou de haine. Puis an fera exactement connaître à Rome i\>pinion de l'unanimité ou de la majorité de rassemblée. Après quoi, éclairé par cet avis, le pape prendra la décision suprême, « car il est urgeutj ajoute Innocent en dernier lieu, que, soit par ce moyen, soit par un autre, le Languedoc ait un gativernement ».
Cette prescription du chef de l'Église était une nouveauté hardie. Bien qu'il continuât à employer
ses légats, Innocent se défiait d'eux et de ces conciles méridionaux qui n'avaient servi jusqu'ici qu'à enregistrer leurs volontés. Pour faire prévaloir la sienne, il voulait s'appuyer sur un véritable congrès où toutes les classes sociales devaient être représentées. A ces États généraux du Languedoc serait soumise, par une sorte de référendum populaire, la question du comté de Toulouse. Mais comme les légats devaient les convoquer et conduire 'les débats, le pape prenait encore ses précautions. Cette assemblée générale n'aura que voix consultative; c'est Rome qui gardera le droit de prononcer l'arrêt et de disposer souverainement de la terre conquise par les croisés.
L'opinion des masses catholiques pouvait-elle admettre que tant d'efforts et de sang versé ne profitât pas aux vainqueurs et que la croisade tournât court aussi brusquement? Montfort et ses amis avaient tout à craindre de la solution du pape et de la procédure inusitée qu'il imposait. La majorité croyante, on ne pouvait en douter, exigeait qu'on allât plus loin : elle se refusait à changer de route» Contre la' raison et la justice, les faits donnèrent tort à Innocent III.
MB INNOGBNT III
Au moyen âge, les politiques et les administratours qui devaient envoyer leurs instructions à une tros grande distance du lieu où ils résidaient, étaLcut exposés à de singuliers mécomptes. Ils ne pouvaient correspondre qu'à bâtons rom pus avec leurs propres agents ou avec l'étranger, vu le t^mps considérable qu'exigeait l'échange des lettres et des réponses. Pendant que les courriers voyageaient, et avec quelles difficultés! les événements se précipitaient, prenaient une allure imprévue, et souvent la teneur des ordres expédiés ne s'applL([uait plus aux réalités nouvelles. Quand les quatre lettres d'Innocent III, écrites du 15 au 18 janvier 1213, parvinrent à leurs destinataires, tout avait été déjà réglé par les légats contre les voliïïités du pape. Elles n'arrivèrent qu'après le cuncile de Lavaur qui décréta la croisade à outrance. A l'heure même où Innocent désavouait Montfort et les légats, ceux-ci repoussaient la requête du roi d' Aragon, la justification de Raimon VI et réclamaient la déchéance de sa dynastie.
C'est sans doute dans la vieille église bénédictine de Saint- Alain de Lavaur, dressée à pic audessus de l'Agout, que l'assemblée convoquée et composée par Arnaut-Amalric, tint séance pendant
les quinze derniers jours du mois de janvier. Loin d'offrir le caractère de généralité qui devait être celui du congrès demandé par le pape, elle ne réunit qu'une vingtaine de prélats languedociens et gascons. Les évêques de la vallée du Rhône et delà Provence devaient former à Orange^ quelques semaines plus tard, un concile spécial : mais à Orange, comme à Lavaur^ le même esprit inspira tout.
Saisi d'abord de l'éternelle affaire, l'absolution de Raimon VI, le concile de Lavaur allait-il enfin obéir à la dernière lettre d'Innocent III parvenue en Languedoc, celle qui enjoignait aux légats de reprendre sur de nouvelles bases et de terminer cette procédure? Après en avoir délibéré, le concile remit aux deux agents pontificaux chargés de cette question, l'évêque de Riez et Thédise, une consultation écrite. Revêtue du sceau de l'archevêque de Narbonne, des évêques d'Albi, de Toulouse et de Comminges, et contresignée des autres prélats, elle peut être résumée dans ces termes : « Attendu que le comte de Toulouse n'a jamais tenu sa promesse d'expulser de son fief les hérétiques et les routiers, qu'après être revenu de Rome où le pape l'avait beaucoup mieux traité qu'il ne le méritait (notons ce blâme à Innocent III) il a continué comme avant ses agissements criminels, persécuté l'abbé de Moissac, l'abbé de Mon-
ÛO INNOCENT III
tauban, Tévêque d'Agen et que les routiers à ses gngf s ont tué plus de mille croisés. Attendu enfin f]iif là suspicion d'hérésie pèse sur lui depuis si longtemps et est si notoire qu'elle forme une présompLian invincible de culpabilité. Pour toutes ces raisons le concile estime, à l'unanimité, qu'il s'est rendu indigne de prêter serment sur l'Évangile et que par suite il n'y a pas lieu de l'admettre à se justiller, tant sur le chef d'hérésie que sur celui de complicité dans le meurtre du légat Castelnau. »
Rai m on attendait à Toulouse la notification de Tai II t : se défiant de Montfort, il n'avait pas voulu se rendre à Lavaur, occupée par les troupes ennemies. A deux reprises, Riez et Thédise lui écriviruiii [H>ur constater que, s'il n'avait pu se justifier, lu l\iute en était à lui seul. Le comte fit répondre, par un de ses notaires, qu'il s'adressait à leur miséricorde plutôt qu'à leur justice, mais que, pour lui permettre de se disculper, il fallait lui envoyer dos j tiges à Toulouse, à tout le moins dans un endroit ou il pourrait venir en sûreté. Les légats refusent formellement : la décision unanime du coiitile leur interdit désormais de procéder à cette ju^iliiication. Le comte n'a plus rien à tenter : « il y perdrait son argent et sa peine ». Et le rapport qu'ils îïdressent à Rome se termine par ces mots : ce Voulant nous maintenir soigneusement dans les limites de notre mandat et après avoir exposé à
votre Sainteté la série des faits tels qu'ils se sont passés, nous affirmons qu'elle connaît ainsi la pure s^érité et la {hérité tout entière ». Ils retournaient au pape l'expression dont il s'était servi contre eux.
Le roi d'Aragon, lui, se trouvait à Lavaur dès l'ouverture du concile. Quand le comte de Toulouse fut écarté, il se décida à entrer en scène. Il veut d'abord développer oralement ses propositions, démontrer que les comtes de Toulouse, de Foix, de Comminges et le vicomte de Béarn doivent être réintégrés dans leurs fiefs : mais Arnaut- Amalric l'arrête dès le début : « Formulez vos conclusions par écrit, lui dit-il, et adressez-les au concile, légalisées de votre sceau ». Pierre II demande alors à Simon de Montfort qu'en attendant la confection des pièces et la délibération des prélats, les croisés cessent de <( faire du mal » à leurs adversaires. « Je ne cesserai pas de faire le mal, répond Montfort, je m'abstiendrai pendant une semaine de faire le bien : car ce n'est pas mal agir que de poursuivre les ennemis du Christ : je considère cela, au contraire, comme une bonne œuvre. » Sur cette réplique, l'armistice est conclu. Le roi d'Aragon revient à Toulouse et de là, le 16 janvier 1213, il envoie au concile le mémoire qui contient la défense de ses protégés.
Raimon YI» dit-il tout d'abord, désire rentrer
dans le giron de TÉglise. Il promet de donner les sntisfactions qu'on exigera de lui, mais il invoque là clémence du concile pour qu'on lui rende ce qu'il D perdu. Dans le cas où cette requête personntUe serait repoussée, qu'on fasse droit, tout au inoiasp aux légitimes revendications de son fils, Raimcin VIL Pendant que le père ira faire pénitence nu delà des mers ou dans l'armée qui doit combattre les Sarrasins d'Espagne (selon ce que rKglise décidera), l'enfant restera avec sa terre sous la garde et la surveillance de l' Aragon, pour le service de Dieu et du pape, jusqu'à ce qu'il ait donné des preuves évidentes de ses bonnes dispositions^
Le eomte de Comminges! Il n'a jamais été hérétiqu*e, ni fauteur d'hérésie. Il n'a été spolié de sa terre que pour avoir aidé son cousin et suzerain, lo comte de Toulouse. Il demande donc qu'on la lui restitue, et il donnera d'ailleurs la satisfaction que voudra l'Église, si l'on prouve qu'il a eu des torts.
Le comte de Foix n'a jamais non plus fait proicssioii d'hérésie. « C'est mon parent très cher, mon vassal, dit le roi, je ne peux pas lui refuser mon aide. Par égard pour moi, qu'on le remette en possession de son fief. Lui aussi promet réparalion a rÉglise. »
a Enfin Gaston de Béarn est également mon feu-
dataire. Je prie qu'on lui rende ses domaines et les fidélités de ses vassaux. Il est prêt à vous obéir et à rendre compte de ses actes devant des juges non prévenus, si vous n'avez pas le temps vous-même d'instruire sa cause et de la juger. »
Pour conclure, Pierre II déclare s'en rapporter à la pitié des Pères plutôt qu'à leur justice. Il leur a envoyé-, avec ce mémoire, une délégation de ses clercs et de ses vassaux et souscrira volontiers à tout ce que le concile décidera, après l'audition de ces délégués. Mais il le supplie d'avoir égard au véritable intérêt de l'Église et de la foi. Il s'agit de la croisade d'Espagne, de l'honneur et du territoire de la chrétienté menacés par les Sarrasins. Il a besoin, pour cette grande œuvre, du concours de Simon de Montfort et de celui de tous les hauts barons dont la défense lui est confiée.
L'avocat avait beau se débattre, la cause était f perdue d'avance. Les juges, fermement décidés à | ne pas dévier de la voie où ils marchaient, vou-/ laient la dépossession complète de la dynastie de Toulouse, l'extermination totale des hérétiques du Languedoc. Peu leur importait la croisade d'Espagne ! c'était leur guerre sainte à eux qu'il fallait finir et couronner par l'intronisation de Mont- \ fort. Au mémoire du foi d^Aragon ils opposèrent donc, également par écrit, une réfutation développée.
a A TtHustre et cher en Christ, Pierre, par la grâce de Dieu roi d'Aragon et comte de Barcelone, le concile de Lavaur, salut et sincère amour dans le Seigneur. » Ainsi débute, avec un préambule des plus aimables pour Pierre II, la longue lettre qui allait réduire à néant les projets du roi, les ordres du pape et les espérances de Raimon VI. Le concile de Lavaur, personnage collectif, y parle en ètro indépendant, animé d'une seule tendance, ralsoniinnt et jugeant comme un seul homme.
N*est-ce pas en effet Tarchevêque de Narbonne, Arnnut-Amalric qui, ici encore, a tout conduit et sans doute même tout rédigé?
Sur l'affaire du comte de Toulouse et de son fils, disent les prélats, il nous est impossible de vous répondre, car l'autorité du pape, supérieure à la nôtre, a réservé cette question spéciale à l'évêque de Riez et à maître Thédise. Rappelez-vous les bontés que le pape a eues pour ce comte, les propositions avantageuses qu'on lui a faites aux conciles de Narbonne et de Montpellier et qu'il a repoussces, son obstination à ne pas exécuter les engagements pris, les méfaits qu'il n'a cessé de commeLire contre l'Eglise de Dieu, la chrétienté et la foi. La mesure est comble. Il s'est rendu absolument indigne de toute indulgence et de tout pardon. {t D'îrutrepart, comment nier les excès du comte de Comminges, ses déloyautés, son alliance avec
les hérétiques et les fauteurs d'hérésie? lovitd plusieurs fois à se réconcilier avec l'Église, il û'en a pas moins poursuivi ses errements, persévéré dans sa malice : il a été et il reste excommunié* Ou nous a même rapporté cette parole du comte de Toulouse « que c'était Bernard de Commingcs qui «l'avait poussé à combattre les croisés ». C'est donc sur Bernard de Comminges que retombe la responsabilité de la guerre et des maux qu'elle aentraînés. Toutefois, s'il change de conduite et se reiul digne de l'absolution, quand l'Église la, lui aura donnée, il pourra se présenter à son tribunal pour prouver qu'on lui a fait tort et justice lui sera rendue.
« Quant au comte de Foix, il est de toute notoriété, et depuis longtemps, qu'il s'est fait le patron des hérétiques. Aujourd'hui encore il les reçoit chez lui et les protège. Après la longue série de ses violences et de ses scandales, destruction et spoliation des églises, parjures sans nombre, excès perpétrés sur des clercs, on l'a frappé d'anathème. Mieux que personne, votre Majesté royale sait qu'elle a jadis demandé sa grâce au légat; que par son enlremise un traité a été conclu et que c'est uniquement par la faute du comte si la convention n'a pas été exécutée. » Ici, les évêques accablent le roi d'Aragon d'un argument ad hominem,en invoquant la phrase du traité de Montpellier où Pierre II avait déclaré « que si le comte ne respectait pas la convention,
et qu'on cessât, pour ce motif, d'avoir égard à la protection dont il le couvrait, il n'en ferait pas un grief aux directeurs de la croisade ». Néanmoins que Raimon-Roger se repente et se fasse absoudre, on puurra alors examiner judiciairement le bien-r foudo de ses réclamations.
Reste la question de Gaston de Béarn, « ce protecteur des assassins de Castelnau, ce persécuteur de r Église, cet ennemi acharné de la croisade ». Oïl pourrait dresser la liste interminable de ses impiétés et de ses méfaits. Il sufBt de rappeler quelques-uns des sacrilèges commis par ses routiers clans la cathédrale d'Oloron : le calice contenant les hosties saintes souillé et jeté à terre, les soldats s'affublant des vêtements épiscopaux, disant la messe, prêchant et recevant l'offrande! On ne compte plus les parjures de cet homme, les clercs qu'il a violentés, torturés. « L'excommunication dont il a été frappé n'est que le juste châtiment de ses crimes, et de beaucoup d'autres dont nous ne parknjs pas. Qu'il donne, lui aussi, satisfaction à l'Église ; qu'il se fasse relever de l'anathème et alors, mais seulement alors, on l'admettra à revendiquer ses droits. »
En terminant, le concile de Lavaur fait la leçon au royal avocat : pourquoi plaider de si mauvaises causes? Qu'il se rappelle les bienfaits qu'il a reçus lui-même d'Innocent III, le serment qu'il a fait,
lors de son sacre a Saint-Pierre de Rome, d'exterminer l'hérésie et de défendre la sainte Église, a Si votre Majesté royale n'est pas satisfaite de notre réponse, nous aurons soin, par égard pour EUc, de le faire savoir au seigneur pape. »
Cette dernière ligne du mémoire était-elle ironique? On pouvait prévoir que le roi d'Aragon ne serait pas content, puisqu'on lui refusait tout ce qu'il demandait. Grâce à un échappatoire par 1 rop commode, le concile ne répondait rien sur le sort réservé à Raimon de Toulouse et à son fils. Pour les domaines de Foix, de Comminges et de Béarns il admet vaguement la possibilité lointaine d'une restitution. Mais encore faut-il que les trois seigneurs commencent par se faire absoudre, c'est-adire par se livrer à l'Église et aux croisés, concession dérisoire! Tout espoir d'arrangement sV-vanouissait. Rejeter l'intervention du roi d'Antî^^oii, c'était l'obliger à passer définitivement dans le en mp des ennemis de la croisade. Mais qu'importait aux légats ? La guerre à outrance pouvait seule achever l'œuvre du parti de Montfort et lui en assurer le dernier profit.
Cependant, même avant de connaître les kUrcs d'Innocent III qui désavouaient leur politique, les meneurs du concile sentaient bien que le pape (Hait derrière le roi, et que les propositions aragoiiaiscs résultaient de leur entente. On ne pouvait traiter
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de cause, ce crime abominable de lèse-chrétienté ^ l'envoi d'ambassadeurs au sultan de Maroc? Ne s'estil pas entendu enfin avec l'Allemand pour détruire l'Église catholique dans leurs États et en expulser tous les ministres?
«Nos adversaires, ajoutent les prélats, ont recouru % au roi d'Aragon. Ils espèrent par Ut circonvenir votre Sainteté et affaiblir l'Église. Mais c'est aTunanimité que nous avons pris nos décisions. Nous vous les faisons connaître pour libérer nos consciences, et éviter le reproche de n'avoir pas fait la pleine lumière sur l'affaire de la foi, » Dans une péroraison pathétique, ils supplient le pape déterminer la besogne qu'il a si bien commencée luimême. Il faut porter la hache jusqu'aux racines de l'arbre empoisonné, de sorte qu'il ite nuise plus à personne. Rendre au comte de Toulouse, à ses complices, et même aux héritiers de ces t}T-ans des terres qu'une juste sentence leur a enlevées et qui ont été arrosées de sang chrétien? Ce ne serait pas seulement scandaliser les âmes dévouées à la grande cause et commettre la faute la plus lourde ; ce serait exposer le clergé à la ruine, et rÉglise à la destruction.
Même conclusion dans la lettre de rarchevêque de Bordeaux et des évêques de Bazas et de Périgueux. C'est ce qu'affirme également Bertran, Tévéque de Béziers. Celui-ci frappe à coups redoublés sur Tou-
louse, or Lia nid de vipères qu'il faut écraser », sur le comte Raimon et sur son fils, qu'on doit bien se gnrdcr de relever, car ils n'en profiteraient que pour égorger les évêques et s'approprier les biens de r Eglise. L'archevêque d'Aix, Bermond, soutient la thèse crun ton plus modéré. Mais bientôt arrive au Latran le manifeste du concile d'Orange, signé par Tarcheveque d'Arles, les évêques d'Avignon, de Viviers, d'Uzès, de Nîmes, de Maguelonne, de Carpentras, d'Orange, de Saint-Paul-Trois-Châteaux, de Cavaillon, de Vaison. Grâce aux mesures prises par le pape contre l'hérésie, le Languedoc lui doit la puixj la prospérité, le bonheur. 11 n'y a pas de mots qui puissent exprimer la joie et la reconnaissance des chrétiens, arrachés enfin à la servitude d'Hgy^ite. L'immense service qu'il leur a rendu lui vaudra une place d'honneur dans le séjour des justes. Mais il doit aller jusqu'au bout. Qu'il détruise l^miloiîse (( ce réceptacle d'immondices et de reptiles >ï, aussi vicieuse que Sodome etGomorrhe, et surtout qu'il ne permette pas au « tyran toulousain » ou à son fils de redresser la tête. « Comme un fative rugissant, il dévorerait tout. Ce serait la perdition de l'Église et le bouleversement universel )K
Par cette unanimité des prélats de tout le Midi, par ee eoacert d'affirmations exagérées et d'attaques % iolentes, par la répétition à satiété de ce
Delenda Carthago : ranéantisseraent de Toulouse et de sa dynastie seigneuriale, on espérait frapper l'esprit d'Innocent III et impressionner les cardinaux. Quand les envoyés de Simon de Montfort et 1 d'Arnaut-Amalric, chargés de porter ces lettres au pape, arrivèrent à Rome, ils se heurtèrent d'abord (c'est le moine de Cernai qui l'affirme) au mauvais accueil de la curie. Mais après la réception des manifestes et les explications données de vive voix par maître Thédise et par Pierre Marc, le percepteur des contributions pontificales dans le Languedoc, tout changea brusquement de face. Le revirement escompté s'opéra. Innocent III cédait de nouveau (et comment, après tout, s'en étonner?)!^ / à l'immense force de ces consciences intransi- ! géantes pour qui la haine de l'hérétique s'iden- / tifiait avec la foi. /
Le 1" juin 1213, la chancellerie du Latran écrivit au roi d'Aragon, à Simon de Montfort, à l'archevêque de Narbonne et à l'évêque de Toulouse, dans un sens absolument contraire à la teneur des lettres du mois de janvier. Innocent III y révoquait les mesures qu'il avait prises et avec la même vigueur de ton. Lorsque, dans les États de l'Europe moderne, l'autorité publique revient sur ce qu'elle a édicté, elle évite, par d'adl'oites foi*-
mules, de se donner tort ouvertement. Au moyen âge, les souverains désavouaient leurs actes sans ménager leur amour-propre. Pierre d'Aragon dut tomber de son haut quand il reçut la lettre que voici.
« Il est de notoriété universelle que, parmi tous les princes chrétiens, c'est toi que nous avons eu à tâche d'honorer et d'obliger d'une façon spéciale, ce qui n'a pas peu contribué à grandir ta puissance et ta renommée. Plût à Dieu que ta sagesse et ta piété se fussent accrues en proportion ! Tu as mal agi envers toi-même comme envers nous, quand tu as pris sous ta protection la cité de Toulouse excommuniée, les hérétiques qui y ont trouvé refuge et les défenseurs de l'hérésie, malgré les prohibitions formelles de notre légat, agissant en notre nom et de la part de Dieu. Nous t'enjoignons d'abandonner sans délai les Toulousains et leurs complices, et de né leur prêter d'aucune manière aide et conseil. Si les habitants de cette ville veulent rentrer au giron de l'Eglise, leur évêque, Foulque, homme de vie intègre et de réputation sans tache, procédera à cette réconciliation.
<c Quant à ta requête en faveur des comtes de Foix, de Comminges et de Gaston de Béarn, les mensonges que tes envoyés nous ont débités au sujet de ces excommuniés nous avaient conduit à
écrire un mandement que nous tenons pour subreptice et arraché par fraude. En conséquence nous le déclarons nul et sans valeur. Dans le cas cependant où ces barons voudraient, eux aussi^ se réconcilier avec l'Église, nous chargeons rarchevêque de Narbonne d'exiger d'eux les garanties nécessaires et ensuite de les absoudre.
« Sur ta demande, nous envoyons dans le Languedoc, en mission spéciale, un cardinal investi de tous les pouvoirs pour rendre justice aux plaignants et prendre les mesures utiles à l'Eglise. En attendant, notre volonté est qu'il y ait trêve solide et durable entre le comte de Montfort et toi, entre ta terre et la sienne. Mais, dans cette trêve, les hérétiques ne seront pas compris : entre les fidèles et les mécréants il ne peut y avoir ni trêve ni paix. Si les Toulousains et les seigneurs qui les soutiennent persistent à défendre l'hérésie , nous ferons une nouvelle croisade, car les fauteurs cC hérésie sont plus dangereux que les hérétiques eux-mêmes.
« Tels sont les ordres auxquels ta Sérénité est invitée à se conformer exactement, faute de quoi, et malgré toute l'affection que nous avons pour ta personne, nous serions obligés de te menacer de l'indignation divine et de prendre contre toi des mesures qui te causeraient un grave et irréparable détriment* »
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Une pareille lettre fut évidemment dictée aux Eotnires de la cour pontificale par ceux-là mêmes qui venaient de la contraindre à faire volte-face. Ni pour le fonds, ni pour la forme, elle ne corres^ pondait à la pensée intime du pape. Sous la pression de son entourage, il laissait faire, mais, tout en cédant, il imposait au parti vainqueur une conceâsion qui lui permettra de prendre sa revanche : renvoi dans le Languedoc d'une légation spéciale thfirgée de recevoir les plaintes des vaincus.
Pendant que les courriers du Latran étaient en route, le roi d'Aragon, très éloigné de s'attendre à la nouvelle qu'ils lui portaient, continuait à se débattre avec l'assemblée de Lavaur. Après le refus qu'elle lui avait signifié, il demanda que Simon ûu Montfort accordât du moins au comte de Toulouse et à ses alliés une trêve de quelque mois. Le concile repoussa encore cette requête. Cesser les opérations militaires, n'était-ce pas tarir le recrutement de la croisade, laisser le Toulousain et TAragonais maîtres du champ de bataille? Pierre II se décida alors a franchir le pas décisif. Il prit sous sa garde les princes excommuniés et en appela (lu concile au pape. « Appel sans valeur, riposta l'iirchevêque de Narbonne, illégal et non recevable. » Et, dans une lettre comminatoire, Arnaut- Amalric reproche vivement au roi sa nouvelle attitude, désaveu de tout son passé. « Par notre auto-
rité de légat, au nom de notre Sauveur Jésus- Christ et de son très saint vicaire, le souverain pontife, nous vous défendons expressément de protéger les hérétiques. Si vous vous liez k ceux que rÉglise a retranchés de sa communion et aux sectaires maudits, vous encourrez vous-même l'anathème. Nous serons obligé de vous frapper comme fauteur d'hérésie, vous et toua ceux dont vous vous servirez pour soutenir les excommuniés. »
Il ne restait au roi d'Aragon d'autre ressource que la guerre. Mais il fallait parer d'abord au danger qui le menaçait du côté de la France* Philippe Auguste avait besoin de la papauté pour la réussite de son grand projet de débarquement en Angleterre : il manifesta la velléité d'aider l'Église à combattre les Albigeois. Son fils Louis s était croisé, sans sa permission il est vrai, mais comment l'empêcher d'accomplir son vœu et de gagner les indulgences? Le 3 mars 1213, une assemblée générale des barons français^ tenue à Paris, agita la question de savoir quel contingent de chevaliers accompagnerait le prince royal. On vit paraître a la cour capétienne les évéques de Toulouse et de Carcassonne, chargés de réchauffer le zèle des nobles et de provoquer de nouvelles prises de croix, mais aussi l'évêque de Barcclonej gui avait reçu du roi aragonais la mission d'agir en
sens inverse. L'envoyé de Pierre II montra au roi de France et a ses grands vassaux, les lettres d'Innocent III (celles de janvier) qui suspendaient •la croisade et désavouaient les légats. Philippe Auguste ne dut rien comprendre à ces revirements de la politique romaine. L'assemblée dcv Paris n'en décida pas moins que le prince Louis) partirait, la semaine de Pâques, avec les croisés nouveaux. Mais les circonstances politiques empêchèrent leur départ, au grand désespoir du moine de Cernai qui rejette sur le diable, l'antique ennemi du genre humain, la responsabilité de cette déconvenue.
Débarrassé de ses craintes, le roi d'Aragon pouvait agir. « Il mande les gens de son fief, dit la Chanson^ et déclare à tous qu'il veut aller à Toulouse combattre cette croisade qui dévaste toute la contrée. Le comte Raimon s'est mis sous sa protection : il ne faut pas que sa terre soit brûlée ni pillée, car il n'a commis tort ni faute envers personne. « Et comme il a épousé ma sœur, (( ajoute le roi, et que j'ai marié mon autre sœur à (( son fils, j'irai les secourir contre ces misérables « qui veulent les déshériter. Ces clercs et ces Fran- « çais s'efibrcent de le dépouiller, parce que c'est « leur bon plaisir! Je prie mes amis, ceux qui « tiennent à me faire honneur, de s'apprêter et de « prendre les armes. D'ici à un mois, je passerai les
(( ports. » Et tous répondirent : « Sire, c'est bien à « faire, votre volonté seraobéie ». Là-dessus, ils se séparèrent pour commencer leurs préparatifs- Chacun se poussant du mieux qu'il put, ils trafiquent et mettent leurs biens en gage pour s'équiper. Et le roi ordonne à tous de charger les bêtes de somme et les chariots. L'été approche : ils trouveront les terres et les champs près de reverdir, les arbres et les vignes déjà couverts de feuilles menues. »
Au milieu de ses préparatifs, Pierre II reçut la visite de deux abbés qui venaient, de la part de Montfort et des légats, lui montrer les nouvelles lettres du pape, celles qui lui défendaient de se mettre au service de l'hérésie. Il répondit qu'il respectait les volontés de Rome et se conformerait à ses ordres, a Mais ce n'était qu'une feinte, dit le moine dç Cernai, pour nous endormir dans une fausse sécurité. » L'armée aragonaise entra en Gascogne et fit sa jonction avec les troupes du cooite de Toulouse et de ses alliés. Il ne s'agissait plus cette fois de la guerre habituelle , incendies , sièges, razzias et embuscades; une vraie bataille^ comme le moyen âge en vit rarement, alhut trancher ce grand débat.
Simon de Montfort, après avoir pris l'un apriis l'autre les châteaux qui entouraient Toulouse, se préparait à l'investir. Il fallait se hâter. Pierre lî^
avec les comtes de Foix et de Toulouse, 3 000 chevjiUers, 30000 sergents et les milices toulousaines, vint assiéger Muret. Blottie entre la Louge et la Gîironne, dominée par sa forte citadelle en triangle et par un énorme donjon, la place n'avait pour défense qu'une garnison de 700 hommes mal armée et sans vivres. La disproportion des forces semblait interdire tout espoir. Déjà la ville proprement dite était prise et les assiégés refoulés dans le château, quand Simon accourut avec un millier de chevaliers aguerris. Pierre II le laissa entrer pour le prendre plus sûrement et en finir d'un coup avec la croisade. L'évêque de Toulouse, Foulque, et les autres prélats, efirayés de cette lutte inégale, essayèrent de négocier, d'implorer la pitié du roi d'Aragon. Mais Simon^ toujours confiant en Dieu et en son étoile, voulut se battre et sortit. En plissant devant l'église du château il voit l'évêque d'Uzès qui disait la messe. Interrompant le sacrifice, il se met à genoux les mains jointes : « Mon Dieu, s'écrie-t-il, je vous ofifre mon âme et mon corps ». Foulque s'avance, la mitre en tête, revêtu de ses habits pontificaux et tenant dans ses mains un morceau de la vraie croix. L'évêque de Com-* mÎDges, craignant que la longueur delà cérémonie îic ralentît l'ardeur des croisés, prend cette relique et, monté sur un tertre, bénit toute Tarmée en disant : « Allez au nom de Jésus-Christ.
Je VOUS servirai de témoin et vous serai caution au jour du Jugement. Tous ceux qui mourront dans ce combat obtiendront la gloire des martyrs et la récompense éternelle sans passer par le purgatoire ».
Raimon VI ne voulait pas livrer bataille, mais continuer le siège et attendre dans le camp l'attaque de Montfort. Le roi d'Aragon n'était pas d'accord avec son allié : cette tactique peu chevaleresque l'indigna. Après avoir changé d'armure avec un de ses hommes, seule concession qu'il fit à la prudence, il sort avec sa cavalerie et prend position au premier rang, devant la plaine basse et marécageuse des Pesquiés. Simon avait partagé sa troupe en trois escadrons; ils chargent l'un après l'autre avec furie. « Le choc fut si violent, dit Guillaume de Puylaurens, que le bruit des armes ressembla à celui que fait une troupe de bûcherons lorsqu'ils tâchent d'abattre, à grands coups de cognées, les arbres des forêts. » Le roi d'Aragon, emporté par l'ardeur de la lutte, se fait reconnaître des ennemis qui le cherchent pour le tuer : bientôt il est atteint, enveloppé et frappé mortellement par Alain de Rouci et son escorte. Pendant que les comtes de Toulouse, de Foix et de Comminges battent en retraite, les bourgeois de Toulouse et les gens de pied essayent d'emporter le château de Muret. Repoussés, ils se précipitent
sur les bateaux qui les ont amenés, mais la plupart se noient, les autres sont massacrés ou pris. La cairtstrophe mit en deuil, pour de longues années, Toulouse et Montauban.
D^oprès la Chanson, les coalisés auraient à peine n'sîsté- ft Pierre s'écrie : « Je suis le roi! ». Mais on xCy prit pas garde et il fut si durement blessé que le sang coula jusqu'à terre. Alors il tomba mort tout étendu. Les autres, à cette vue, se tieniïcut pour trahis. Qui fuit çà, qui fuit là : pas un ne s'est défendu. Les Français leur courent sas et les ont tous taillés en pièces. Le carnage dura jusqu'à Revel. » Le fils du vaincu, le roi Jacques ï" d'Aragon , parle aussi, dans ses mémoires, «( de ceux qui prirent lâchement la fuite ». Mais il avoue que l'armée royale ne sut pas se ranger en bataille et que la conduite des opérations fut déplori^ble. Son père, épuisé par les excès de la nuit prtîcédente, pouvait à peine se tenir debout (12 septembre 1213).
Les conséquences immédiates de la bataille de Muret doublèrent le désastre. Toulouse, décourtigée, s'apprête à ouvrir ses portes. Raimon VI, avec son jeune fils^; quitte le Languedoc et s'exile, puur quelque temps, à la cour de Jean sans Terre.
LES TENTATIVES DE RÉACTION ÏÏSl
Il semble aussi que les comtes de Foix, de \ Comminges et Gaston de Béarn renoncent W la > lutte. Par quels prodiges d'activité au coatraire i Simon de Montfort exploite son succès ! Il court au delà du Rhône s'assurer des possessions provençales du comté de Toulouse, et prépare l'annexion du Dauphiné en mariant son fils Amauri avec l'héritière de cette province. Revenu en Languedoc, il marche contre le vicomte de.Narbonne, révolté. On le voit traverser en vainqueur l'Agenais, le Rouergue, le Querci, même le Périgord, Entre temps, il s'adjuge les vicomtes de Nîmes et d'Agde, s'installe à Beaucaire et, pour continuer à se faire la main, multiplie dans le comté de Foix les exécutions et les razzias. Pourquoi parler encore de croisade, d'hérésie, d'orthodoxie, d'intérêts religieux? C'est une révolution politique qui s'opère, la conquête en règle de toute la France mcridio-i nale, la fondation d'une dynastie. *
Innocent III lui-même n'avait pu réagir que par ' intermittence contre l'irrésistible courant. Après Muret, il renoncera à l'opposition ouverte; mais sa diplomatie n'abdique pas : elle va continuer son jeu de bascule. De septembre 1213 à novembre 1215, Rome ne négligera aucune occasion d'atténuer les effets de la victoire de Montfort et de ménager encore la possibilité du maintien des ancicQs seigneurs. L'envoi d'un légat spécial, le cardinal Pierre
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de Bénévent, substitué plus ou moins aux chefs I religieux de la croisade, lui fournira le moyen d'im- * poser ses vues. Trois articles essentiels constituent en effet le programme de cette légation. Au lieu de poursuivre la guerre à outrance contre les alliés de Rïiimon YI, leur accorder la paix et, moyennant certaines garanties, Fabsolution. Reconnaître à Montfort, puisqu'on ne peut faire autrement, le droit de gouverner la terre conquise et d'en touchor les revenus, mais seulement à titre à!admir fiiaU'ateur pronsoire^ en attendant la décision souveraine du concile œcuménique, annoncé pour l'année 1215. Placer sous séquestre, entre les niîiins du nouveau légat, les terres et châteaux qui ne sont pas encore pleinement annexés par les croiBés, c'est-à-dire Toulouse, le Toulousain et les f^efs des barons excommuniés : Foix, Comminges et Béarn. A n'en pas douter, on reprenait à Rome, par des voies indirectes, la politique de réaction.
Rien ne put être moins agréable au vainqueur et {\ ses amis que les trois bulles du 20, du 22, et du 25 janvier 1214 adressées à Pierre deBénévent. Montfort revendiquait la vicomte de Nîmes comme une dépendance de celle de Béziers. Innocent fait observer à son légat que le fief de Nîmes relève de l'I^^glise romaine et qu'une enquête est nécessaire pour savoir si l'affirmation du chef de la croisade
s'accorde avec la vérité. Le comte de Comminges et Gaston de Béarn demandent leur réconciliation. Ils sont assurément coupables, mais la porte de rÉglise doit s'ouvrir à ceux qui y frappent avec un repentir sincère. Le légat exigera d'eux caution suffisante, puis les fera rentrer dans l'unité. La cité de Toulouse implore aussi sa grâce : il faudra l'admettre de nouveau dans la grande communion chrétienne. Quand l'absolution lui sera donnée, elle restera sous la protection de l'autorité aposto-^ lique. Tant que durera chez elle le respect de la foi et de la paix religieuse, Montfort et les autres orthodoxes n'auront pas le droit de la molester. Toulouse devenait ainsi une ville du pape, soustraite au joug du conquérant.
Le 22 janvier. Innocent III recommande à Simon lui-même de faire bon accueil au nouveau légat; mais il clôt sa lettre sur une menace. Il faut que Montfort se dessaisisse de la personne du fils de Pierre II qu'il détenait, en réalité, comme otage et qu'il avait toujours refusé de rendre aux Aragonais* « Nous engageons ta noblesse à traiter notre légat comme tu nous traiterais nous-même et à lui obéir avec humilité et dévotion. Il ne sied pas que, sous quelque prétexte que ce soit, tu persistes à garder le fils du roi d'Aragon. Remets-le donc entre les mains du légat qui statuera sur son sort, au mieux de ses intérêts. Dans le cas où tu refuserais, notre
mandataire devra mettre à exécution les ordres que nous lui avons donnés de vive voix. »
Ce n'était pas là, précisément, une parole de confiance et d'amitié. Mais quelques jours plus tôt, en annonçant au clergé du Midi l'arrivée du cardinal, investi de pouvoirs étendus, le pape lui avait déclaré aussi nettement qu'il fallait se soumettre à ses ordres, et que ceux qui ne voudraient pas obéir « n'auraient aucune pitié à attendre du Saint-Siège ». Il semblait donc prévoir quelque opposition. Le récit du moine de Cernai n'indique pas cependant qu'on ait tout d'abord résisté.
Pierre de Bénévent commence par obliger Simon de Montfort à traiter avec le vicomte de Narbonne ; il lui défend en outre de faire le moindre tort aux Narbonnais. A Narbonne même, il est assailli par les comtes de Foix, de Comminges, et par la foule de ceux que la croisade avait dépouillés. Toutes ces victimes demandent restitution. Le cardinal consent du moins à les réconcilier avec l'Eglise, mais il exige des garanties et ne néglige pas de se faire livrer des châteaux où il met garnison au nom d'Innocent III. Montfort lui-même se résigne à l'obéissance : selon les ordres du légat, il amène à Narbonne le jeune prince d'Aragon. Une députation des habitants de Toulouse arrive à soa tour, offre des otages : Toulouse est réconciliée. Enfin Raimon VI, lui aussi, comparaît devant le
représentant d'Innocent III et obtient son absolution, à condition de se remettre complètement entre les mains du pape. L'acte par lequel il se soumet ne comporte pas la moindre réserve (avril 1214). Le comte déclare livrer au pape a son ^ corps et ses domaines, le corps de son fils et tous les domaines de son fils » et consentir à se retirer partout où l'Église voudra qu'il s'exile. Véritable ^ abdication; mais l'essentiel, pour le suzerain du Languedoc, était, en capitulant devant la papauté, d'échapper à Simon de Montfort. Pierre des Vaux de Cernai, organe des irréductibles qui ne comprenaient pas qu'on pactisât avec l'ennemi, ne dit pas un mot de cet incident.
Il y avait décidément dans le Languedoc quelque chose de changé. Contre les habitudes de ses prédécesseurs, ce légat faisait les affaires du pape et non plus celles des chefs de la croisade! Simon de Montfort chercha sa revanche ailleurs et la trouva.^
Le nonce accrédité auprès de Philippe Auguste, Robert de Courçon, avait été chargé de régler, après Bouvines, le conflit anglo-français et de prêcher la grande croisade, celle de Terre sainte, en laissant de côté les Albigeois. Quand le concile de Lavaur eut amené la curie à se dédire, Courçon reprit la prédication contre les hérétiques du Midi. Bientôt même, à la suite de négociations qui n'ont pas laissé de traces écrites, on s'aperçut que, gagné
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aux intérêts de Montfort, il travaillait à son profit. En juin 1214, il vint conférer avec lui au camp de Casseneuil et, un mois après, par charte solennelle, il lui confirmait la possession de tous les domaines déjà conquis sur les hérétiques et leurs fauteurs dans TAlbigeois, l'Agenais, le Rouergue et le Querci, en y joignant « tous ceux dont il s'emparerait à l'avenir. »
Une pareille initiative s'accordait mal avec les instructions de Pierre de Bénévent : Courçon résolvait motu proprio et à sa guise la grave question du comté de Toulouse. Il faisait mieux encore. Le 7 décembre 1214, un ordre venu de Reims convoquait un concile dans le Midi pour le commencement de l'année prochaine. Les Montfortistes avaient résolu de renouveler la manifestation de Lavaur et de faire consacrer par une assemblée encore plus imposante la dépossession de Raimon VI. Le légat de la France du Nord profitait de l'absence de Bénévent, occupé à conduire aux Aragonais le fils de Pierre II et h organiser, au nom du pape, la régence de l' Aragon, pour»
empiéter sur le domaine du légat du Midi. Tout ce ' que put faire celui-ci à son retour d'Espagne, fut. de prendre la présidence du concile qui se réunit,' le 8 janvier 1215, à Montpellier.
Cinq archevêques, vingt-huit évêques^ une foule d'abbés et beaucoup de barons du Languedoc
apparurent dans la grande cité catholique. Simon de Montfort y vint comme les autres, mais les bourgeois refusèrent de le recevoir. Pierre des Vaux de Cernai avoue que les Montpelliérains, ces « vauriens orgueilleux », détestaient les hommes du Nord en général et leur chef en particulier. Simon logea forcément en dehors des murs, dans une maison de Tordre du Temple; mais les prélats venaient y conférer souvent avec lui, de façon h lui réserver sa part dans la direction des affaires. Un jour le légat crut pouvoir, par exception, l'inviter à une séance de l'assemblée : Montfort pénètre dans la ville avec ses deux fils et une petite escorte de chevaliers. Aussitôt les bourgeois s'arment sans bruit et vont se poster, les uns sur la voie qu'il devait suivre, d'autres à la porte par où il était entré, quelques-uns dans Téglise même de Sainte- Marie. Le conquérant du Languedoc dut se retirer à la dérobée par un autre chemin. L'incident donne la mesure de son impopularité et des craintes qu'il inspirait.
On dut à l'activité religieuse du concile une série de canons sur la réforme du clergé, l'abus des péages, la dénonciation des hérétiques et des fauteurs d'hérésie; mais l'intéressant était la décision politique qu'il devait prendre. Suivant le moine de Cernai, Pierre de Bénévent aurait posé lui-même la question de savoir à qui il convien-
drait de donner Toulouse et les terres prises par les croisés. Il ne demandait, sur ce point, qu'une consultation écrite. Après en avoir délibéré, les prélats, par un vote unanime, portèrent leurs suffrages sur Montfort : « miracle ! s'écrie le chroniqueur. Quand il gf'agit d'élire un évêque ou un abbé, c'est à peine si chaque candidat parvient à grouper sur son nom une minorité infime, et voilà que dans une élection aussi importante que celle du souverain du Languedoc, une assemblée aussi nombreuse et comprenant de grands personnages se prononce tout entière en faveur du champion du Christ! Preuve que tout ceci a été fait par Dieu et tient véritablement du prodige ».
L'élection faite, le concile requit instamment le légat de transférer à Montfort la totalité du fief toulousain. Pierre de Bénévent s'y refusa : ses instructions ne lui en donnaient pas le pouvoir* Les prélats décidèrent alors d'envoyer à Rome l'archevêque d'Embrun, avec une lettre où ils suppliaient le chef de l'Église de reconnaître comme « seigneur et roi » * de la terre des hérétiques, le noble comte de Montfort désigné par un vote unanime.
Au total, la manifestation de Montpellier n'avait pas produit le résultat attendu. Elle échouait