CHAPITRE IV
Le recours à la force et l'appel à Philippe Auguste. — L'assassinat de Pierre de Gastelnau. — Prédication de la croisade. — La pénitence de Raimon VI. — Massacre de Béziers et prise de Carcassonne. >— Innocent III et Simon de Montfort. — Le comte de Toulouse à Rome. — Les légats désavoués par le pape. — Ârnaut-Amalric et la bourgeoisie toulousaine. — L'incident de Minerre. — Les conciles de Saint-Gilles, de Narbonne et de Montpellier. — Les taxes pontificales dans le Languedoc. — Massacres et miracles. — La conquête du Languedoc. Simon de Montfort et Alix de Montmorenci. — Les sièges épiscopaux enyabis. — Les statuts de Pàmiers.
C'est à la fin de 1207 qu'Innocent III, tout en continuant à prêcher l'action pacifique, décida et prépara le recours à la force. Les princes du Midi lui refusant leur aide, il s'adressa d'abord au souverain de la France entière, au fils aîné de l'Eglise, à Philippe Auguste, ce rude batailleur qui venait de vaincre les Planta genêts»
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Il lui avait déjà écrit trois fois, le 28 mai 1204, le 16 janvier et le 7 février 1205, avec une insistance de plua en plus vive. Que ne se montre-t-il dans le Languedoc pour contraindre barons et bourgeois à sévir contre les cathares? S'ils persistent à no rien faire, Philippe a le droit, lui, le suzerain^ de saisir leurs fiefs, leurs cités, et d'enrichir d'autant son domaine. L'invite est claire : mais Innocent III n'entend pas demander par là Textermination des Méridionaux. Il pense que rapparilion de Tost royale sur les bords de la Garonne suffira a faire rentrer les seigneurs dans le devoir et les hérétiques dans l'Eglise. L'œuvre de répression, si Philippe la dirige, prendra le caractère d'un acte régulier, d'une exécution judiciaire, accomplie en commun par la papauté et par la suprême autorité laïque du pays.
On se faisait illusion, à Rome, sur la puissance du roi de Paris. Il n'avait d'action directe que sur une partie de la France du Nord : le Midi n'était placé que de nom dans la sphère de sa suzeraineté. Et quand même Philippe aurait pu quelque chose j le moment était mal choisi pour l'attirer hors de son milieu. Pour plaire au chef de l'Église, il n'allait pas abandonner sa lutte contre Jean sans Terre, la conquête presque achevée de la Normandie, de l'Anjou et du Poitou, en un mot lâcher la proie pour Tombre. Les trois premières
lettres du pape restèrent peut-être sans réponse, et, à coup sûr, sans résultats.
Le 17 novembre 1207, Innocent III sollicite de , nouveau, non seulement le roi de France, mais/ ses principaux feudataires, le duc de Bourgogne,^ les comtes de Bar, de Dreux, de Nevers, de Champagne, de Blois, et en général tous les nobles, tous les chevaliers, tous les fidèles du royaume français. Cette fois, Tappel se fait particulièrement solennel et pressant. Le pape, après avoir flétri les hérétiques et leurs fauteurs, déclare que Fattitude des coupables, rebelles aux sermons, insensibles aux arguments de paix, inaccessibles même aux caresses, l'oblige à invoquer le bras séculier. « Il faut, dit-il au roi, que les sectaires soient écrasés par la vertu de ta puissance et que les malheurs de la guerre les ramènent à la vérité, n Et, pour rendre la tâche plus attrayante, il garantit à ceux qui prendront les armes la même rémission des péchés dont bénéficient les combattants de la Terre sainte. Pendant leur absence, saint Pierre couvrira de sa protection leur famille et leur bien.
Si le mot de croisade n'est pas encore prononcé, la chose parait résolue. L'ère de la violence est ouverte.
Philippe Auguste se décida enfin à répondre.
Dans une note brève, adressée au pape, en son nom, par l'évêque de Paris, il objecte qu'il est en
guerre avec les Anglais ; ses moyens ne lui permettent pas de lever deux armées : Tune pour aller contre les Albigeois, l'autre pour repousser les \ entréprises du roi Jean. Il peut se rendre au désir \lu pape mais seulement à deux conditions. Rome é5ablira d'abord entre la France et l'Angleterre une ^trêve solide de deux années, et ensuite elle décrétera la levée d'un subside sur le clergé et les nobles français. Le produit en sera affecté à l'expédition contre l'hérésie. Dans le cas où Jean romprait la trêve, le roi de France aurait le droit de rappeler ses troupes du Midi, sans que le pape ait rien à lui reprocher.
Ainsi le Capétien acceptait de faire la guerre pourvu que l'Église en payât les frais et empêchât le roi d'Angleterre de poursuivre ses idées de revanche! Cette dernière exigence, il le savait très bien, était irréalisable. Jean sans Terre, aux prises avec l'archevêque de Cantorbéry, Etienne Langton, avait rompu avec le pape : d'un jour à l'autre, on s'attendait à le voir excommunié. Comme les autres, mais pour d'autres motifs, le roi de France se dérobait. Les nobles de la France du Nord seraient-ils plus' dociles que leur souverain? la chose était au moins douteuse, lorsque survint, a l'improviste, un de ces faits qui frappent l'imagination d'un peuple, surexcitent ses nerfs, et le poussent brusquement à agir. Le 15 janvier 1208,
un officier du comte de Toulouse assassinait Pierre | de Castelnau. I
L'histoire nous a mal renseignés sur les circons- i tances du crime. On n'a qu'un récit vraiment, explicite et c'est le pape qui l'a fait lui-même J dans la lettre indignée où il décrète la croisade. Tout contrôle ici est impossible : les chroniqueurs semblent s'être donné le mot pour se taire. Deux lignes dans Guillaume de Puylaurens : « Puu après, Pierre de Castelnau s'en alla vers Dieu, tué par le glaive des impies, et le comte de Tonlouse ne manqua pas d'être soupçonné ». Pierre des Vaux de Cernai se contente de reproduire h lettre d'Innocent III « par la raison qu'il ne petit y avoir d'information plus sûre ni plus authentique )>. Quelques détails pittoresques dans le poème de Guillaume de Tudèle : « En ce temps, Pierre de Castelnau passa vers le Rhône en Provence, avec son mulet ambiant, lorsqu'un écuyer, plein de méchanceté, afin de se rendre agréaLlti au comte, tua le légat en traîtrise, par derrière, cl le frappa à l'échiné avec son épieu tranchant, puis s'enfuit, avec son cheval courant, à Beaucaire uù étaient ses parents ». Le poète montre le martyr priant Dieu « de pardonner à ce félon sergent » ; puis l'enterrement à Saint-Gilles « avec maints cierges allumés et force Kyrie eleison que chantaient les clercs ». Il n'accuse pas le comte de
Ttiulrmsr d'avoir ordonné le meurtre : il l'attribue h TcxcLs tïe zèle d'un de ses agents.
Au contraire, le pape ne semble pas mettre en doute la culpabilité de Raimon VI. D'après lui, le comte, voulant ou feignant de vouloir se faire sihsaudre de l'excommunication, avait convié Pierre de Caslelîiau et son collègue, Tévêque de Couserans, à se rendre près de lui à Saint-Gilles. Il promettait une fois de plus de donner satisfaction à rÉglise. Les légats le rejoignent : il leur renouvelle sei5 tîorments et ses protestations d'obéissance; quand il s'agit de s'exécuter, il recule, diflPère et iinatement n'agit pas. Les légats annoncent alors leur départ. Furieux, le comte les menace de mort devant Loits : « Partout où vous irez, par terre ou par eau, prenez garde, j'aurai l'œil sur vous ». Aussitôt il çnvoie des complices se poster en embuscade. L'abbé de Saint-Gilles, les consuls et les bourgeois de la ville essayent en vain de l'apaiser; malgré son opposition, ils donnent aux légats une escorte destinée à les protéger jusqu'à la rive droite du Rhône. Arrivés là, ils s'installent dans une hôtellerie, pour y passer la nuit avant la tra- 'Verséc : uiais certains officiers du comte y avaient déjà pris place. Le lendemain, de bon matin, après avoir dit la messe, les envoyés d'Innocent III sortaicQt pour franchir le fleuve, « lorsqu'un de ces saleHîti s du Diable, brandissant sa lance, frappa
CastelnaUy à l'improviste, au bas des côtes. Le légat dit à plusieurs reprises au meurtrier : « Que « Dieu te pardonne, comme je te pardonne moice même ». Puis il prit avec ses compagnons ses dispositions suprêmes, régla toutes les affaires de la mission; enfin, après avoir beaucoup prié, il s'endormit dans le Seigneur. »
Tous les éléments de ce récit tendent à prouver j la complicité du comte. Innocent III insiste làdessus avec force. « De sûrs indices font présumer que Raimon est coupable de l'assassinat de ce saint homme : menaces publiques de mort, embûches préparées et puis, sifen crois ce qu'on raconte^ le fait d'avoir admis l'assassin dans son intimité et de l'avoir comblé de présents. Je ne parle pas d'autres présomptions fort graves qui sont connues de beaucoup de personnes. )> Le moine d^ Cernai, est-il besoin de le dire? renchérit sur la version défavorable à Raimon. Non content de bien accueillir le meurtrier, le comte l'aurait promené dans son domaine, le donnant en spectacle et disant à tous : « Vous voyez cet homme? c'est le seul qui m'aime véritablement et qui ait su faire ce que je désirais. Il m'a débarrassé de mon ennemi, vengé de mon insulteur : c'est à lui que je dois la victoire »• « Mais, ajoute le chroniqueur, le comte avait beau porter aux nues cet homicide, les bêtes elle-mêmes lui témoignaient leur répro-
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ballon. Plusieurs chanoines de Toulouse, de très honnêtes gens, m'ont assuré que du jour où l'homme de Dieu fut tué, les chiens refusèrent la pntée que leur distribuait son assassin. »
Est- il croyable que le comte de Toulouse ait offert ce héros d'un genre spécial à l'admiration dé ses sujets? 11 s'est toujours défendu d'avoir trempé dans ce crime politique. Quel intérêt uvait-il, en faisant disparaître un légat du pape, à exaspérer contre lui l'opinion chrétienne? Eût-il été n' ellement complice qu'il n'aurait pas eu l'impmdence de s'en faire gloire. Après tout Innocent m n'a parlé que de « présomptions », et il a cité seulement comme un on-dit la récompense donnée au meurtrier. Dans une lettre de 1212, il reconnaîtra que le comte n'a jamais pu être convaincu, qu'il n'est que « fortement suspect )>.
Rnimon VI s'est trouvé exactement dans la même situation que le roi d'Angleterre, Henri II, accusé du meurtre de Thomas Becket. Un subalterne a voulu tuer pour les servir, sans se douter que de tels n ttentats sont infailliblement funestes au parti qui les exécute. Le comte de Toulouse n'avait, croyona-nous, ni prémédité, ni ordonné la mort de l*ierre de Castelnau : mais ce drame sanglant cnt ruinera sa propre ruine, la chute de sa dynastie et l'extermination d'un peuple.
D'an trait bref, la Chanson de la Croisade dépeint Tattitude d'Innocent III après le meurtre de son légat. « De Taffliction qu'il en eut, il tint Isi main à sa mâchoire et invoqua saint Jacques de Compostelle et saint Pierre de Rome. » Dans Iii circulaire enflammée du 10 mars 1208, celle où il raconte le crime, non seulement il voué l'assassin à l'exécration de tous les fidèles, mais il épuise contre le comte de Toulouse, regardé comme aussi coupable, les malédictions et les châtiments de l'Église. Raimon est excommunié, ses sujets et ses alliés sont déliés de leurs serments;' il est permis à tous de poursuivre sa personne et de s'emparer de ses terres, réserve faite des droits du suzerairu Le pape admet à peine l'hypothèse que le comte puisse désarmer l'Église par sa pénitence. On ne l'acceptera qu'à une condition : c'est qu'il expulse les hérétiques. « Pas de pitié pour ces crimituls qui, non contents de corrompre les âmes en favurisant l'hérésie, tuent les corps par surcroît, lo
Le parti favorable aux mesures extrêmes remportait. L'abbé de Cîteaux avait charge de publier partout l'anathème et de pousser les masses ii la croisade. La Chanson le représentç à Rome, diuis l'assemblée des cardinaux, conseillant hautement
l'appel à la force, la levée des vengeurs de TÉglise. « Faites crier les indulgences par toute la terre et jusqu'à Constantinbple. Que celui qui ne se croisera pas ne boive plus jamais de vin, qu'il ne mange plus sur nappe ni soir, ni matin, qu'il ne s'habille plus de chanvre ou de lin, et qu'à sa mort on l'enterre comme un chien. » Arnaut-Amalric, alors en France, n'a pu tenir ce discours. Il n'en fut pas moins l'organisateur et le chef de l'expédition projetée. La direction suprême des négociations et même de la guerre lui appartiendra : Simon de Montfort ne sera que son subordonné.
Avec la lettre qui proscrivait le comte de Toulouse partirent de Rome de nombreux mandements adressés aux archevêques et auxévêques de France. Ils doivent prêter main-forte aux légats, rétablir, entre les Français et les Anglais, la paix nécessaire au succès de la grande entreprise, exciter le zèle des clercs et des laïques. Pourra cinquième fois, Innocent fait appel à l'énergie et au zèle de Philippe Auguste. Très habilement, il le félicite du haut degré de puissance où il est arrivé et invoque son affection bien connue pour le Saint-Siège. Il sait que Philippe a toujours détesté l'hérésie et l'a prouvé à maintes reprises. Son office de roi l'oblige à châtier les meurtriers de Pierre de Castelnau et à servir encore l'Église, que les hérétiques mettent plus que jamais en péril. « Ils sont
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pires que les Sarrasins », dit le pape, parole très grave, destinée à justifier la croisade qu'on prépare. « A toi de chasser le comte de Toulouse de la terre qu'il occupe, ajoute-t-il, et de l'enlever aux sectaires pour la donner à de bons catholiques qui puissent, sous ton heureuse domination, servir fidèlement le Seigneur. » Dans la pensée d'Innocent, c'est au profit du roi de France que doit s'accomplir l'œuvre de répression.
Mais Philippe ne se laisse pas prendre à l'appât. Il répond par un nouveau refus qu'il enveloppe, à la vérité, d'excuses spécieuses. Et d'abord il serait désolé qu'on le crût favorable à Raimon. « Vous m'avez appris, écrit-il au pape, la mort de Pierre de Castelnau. Elle m'a causé beaucoup de peine, car le légat, cet homme de bien, accomplissait une très bonne œuvre. Si vous avez sujet de vous plaindre du comte, nous aussi nous avons contre lui de sérieux griefs. Dans notre guerre avec Richard, il a pris le parti de ce roi en épousant sa sœur, bien que, notre père et nous-méme ayons dépensé beaucoup d'argent à défendre Toulouse contre les Anglais. Et quand nous sommes entré en lutte avec le roi Jean, nous avons trouvé des soldats toulousains dans la garnison de Falaise. Or, jamais le comte ni ses vassaux ne nous ont envoyé leurs troupes, bien qu'il tienne de nous une des plus grandes baronnies du royaume. »
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Philippe ne refuse pas, en principcj de jouer le rôle qu'on lui offre ^ mais il se retranche obstiné-* ment derrière les deux conditions qu'il a déjà posées. 11 faut qu'on lui donne l'argent nécessaire et surtout qu'on oblige Jean, son ennemi, à rester en paix. D'ailleurs, il fait entendre au pape qu'en expropriant le comte de Toulouse, la puissance romaine dépasserait sou droit. c( Vous déclarez que ceux qui marcheront contre les hérétiques, auront la liberté de prendre leurs domaines et ceux du comte ^ Mais, de Ta vis des personnes compétentes que j'ai consultées sur ce point, vous ne pouvez légalement dépouiller le comte de ses Etats qu'après l'avoir, au préalable, condamné pour hérésie. C'est seulement quand il aura été convaincu de ce crime que vous devez lui signifier la peine encourue et nous mander de confisquer la terre qu^il tient de nous. Or, vous ne nous avez pas fait savoir que le crime a été prouvé. Noua ne vous disons pas cela, ajoute le roi de France, pour excuser le coupable. Nous sommes bien plutôt disposé k Taccuser^ ce que nous montrerons, si Dieu le veut et que l'occasion nous en soit fournie. »
Le mécontentement du pape, au reçu de cette lettre, se devine sans peine. On lui refusait ce qu*il demandait, et Ton se permettait de lui donner une leçon de droit qu'il n'avait pas demandée. Pourtant, dans sa circulaire, il avait réservé les
prétentions du souverain de la France. Mais Philippe Auguste connaissait l'inanité de ces formules diplomatiques , sans valeur devant le fait accompli. La croisade des Albigeois ne lui plaisait pas. Elle allait détourner sur le Midi des ressources militaires dont il avait besoin lui-même pour d'autres entreprises, et il se souciait peu de voir un de ses vassaux, devenu le maître du Languedoc, y fonder une domination forte. Il essaya donc, sinon d'empêcher, au moins de limiter la grande levée de boucliers qui, à la voix des prédicateurs, commençait à se faire partout dans la France du Nord et du Centre. En mai 1208, il accordait à Eude, duc de Bourgogne, et à Hervé, comte de Nevers, la liberté de se croiser, en déclarant que seuls les chevaliers de la Bourgogne et du Nivernais, au nombre de cinq cents, pourraient user de la permission *.
Si le roi refusait de partir, la féodalité, séduite par la perspective des indulgences, commençait à se mobiliser pour se ruer en masse sur le Midi. C'est le danger que redoutait Innocent III. Il ne s'agissait pas de livrer le Languedoc aux appétits des barons du Nord, et de laisser se transformer
1. Cette lettre se trouye rayée dans le registre de Philippe Auguste parce que, au bout de quelque temps, le gouyernement capétien s'aperçut que le mouyement d'enrôlement deyenait irrésistible, et qu'il ne seryait à rien d'ayoir tenté de l'enrayer.
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en une œuvre de massacre et de pillage PentreprisCj légitime et nécessaire à ses yeux, de l'expulsioii des hérétiques. Il fallait que la croisade restât dirigée et contenue dans de justes limites par Fâccord des plus hautes puissances de Tordre civil et religieux. Le pape s'obstina donc à solliciter le concours au moins indirect de Philippe Auguste, Le 9 octobre 1208, il le prie de faciliter les opérations des légats et d'engager ses sujets à prendre la croix. Le 9 février 1209, nouvel efifort. ce C'est à toi que nous confions tout spécialement Taffaire de TEgUse de Dieu. L'armée des fidèles qui se lèvent pour combattre l'hérésie doit avoir un chef à qui elle obéisse tout entière. Nous supplions ta sérénité royale de choisir, par un acte de son pouvoir propre, un homme actif, prudent et loyal qui conduise au bon combat, sous ta bannière, les champions de la cause sainte. Il importe avant tout que par tes soins il y ait unité et harmonie dans le commandement, qu'il ne puisse surgir aucune division, aucune rivalité parmi les chefs. » Ni par lui-même, ni par un délégué, le roi de France ne voulait endosser cette charge. Innocent 111 se heurta encore à une résolution inébranlable. Parmi les hauts barons enrôlés à l'appel des légats, il n*y eut pas de mandataire de la royauté, investi sur les autres d'un commandement eflFectif. La croisade des Albigeois restait une entreprise
LA GUERRE DES ALBIGEOIS It!a
d'Église, dirigée par les envoyés de Rome. Le pape dut se résigner à porter seul, avec Faide de lii noblesse française et d'une fraction de la chevalerie des pays voisins, surtout de TAllemagne, Taccublante responsabilité.
Pendant que barons et évêques se signaient, recrutaient leurs troupes et préparaient le départ, que faisaient les Méridionaux pour se défendre contre l'invasion? Le péril était formidable. A entendre la Chanson de la Croisade y on vit rarement pareille levée d'hommes. « Je ne m'inquiète pas de dire comment ils furent armés, ce que coûtèrent les croix d'orfroi et de soie qu'on se mettait au côté droit de la poitrine, ni comment ils furent vêtus et montés, ni comment leujs chevaux étaient bardés de fer et armoriés. Jamais Dieu ne fit clerc assez bon comptable pour ou supputer la moitié, ni le tiers... L'ost fut merveilleuse, ajoute le poète : vingt mille chevaliers armés de toutes pièces, plus de deux cent mille vilains ot paysans, sans compter clercs et bourgeois, >\ N'attachons pas d'importance à ces chiffres : toute évaluation précise serait vaine, mais les contemporains eurent l'impression d'un élan grandios*^ irrésistible. Et cet enthousiasme s'explique. Sans sortir de France, on gagnait la même somnu* d'indulgences qu'à faire l'effrayant voyage de Jérusalem, d'où tant de pèlerins ne revenaient pas,
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Avec infiniment moins de risques et de frais, on pouvait jouir des nombreux avantages attachés à Tétat de croisé : personne inviolable, biens protégés, suspension temporaire des créances. Nobles et seigneurs d'Église, plus ou moins rongés de dettes, profitèrent à l'envi des décrets du pape qui défendaient aux usuriers et aux juifs de poursuivre les Boldats du Christ.
Les princes du Languedoc ne pouvaient se faire illusion. Un seul moyen leur restait d'empêcher la catastrophe prochaine : l'union étroite de toutes leurs forces, l'organisation de la défense nationale du Midi contre le Nord. Mais avec l'anarchie qui régnait dans ce milieu, comment établir l'entente? En 1208, Raimon VI avait proposé à son neveu, Raimon-Roger, le vicomte de Béziers et de Carcassonne, de s'associer pour repousser l'étranger. tr Roger, dit la Chanson, répond non par oui, mais par non. Ils se quittent en mauvais termes et le comte s'en va, irrité, en Provence. » Voyant qu'il ne pourrait entraîner ses vassaux à une action commune, hésitant d'ailleurs à se faire ouvertement le champion de l'hérésie, le comte de Toulouse prit son parti : courber le dos sous l'orage.
Il eût fallu un autre tempérament que le sien pour soutenir à main armée, dans une telle crise, la cause de la liberté religieuse et de l'indépendance du pays. Ce n'est pas qu'on puisse Taccuser
d'être resté inerte : sa diplomatie tout au moins s'agitait. Il va d'abord demander conseil à Philippe Auguste, qui ne lui fait pas mauvais visage iiKiis se garde bien de lui rien promettre. Il s'adressa ensuite à l'empereur Otton IV. Il imagine mejnc d'amadouer Tabbé de Cîteaux et le relance jus* [ira Âubenas (février 1209). « Là, il s'agenouille, dit la Chanson, fait son acte de contrition devant monseigneur l'abbé, et le prie qu'il lui pardonne. L'abbé lui répond qu'il ne le fera pas, à moins que le pape de Rome et ses cardinaux ne lui en dt: liguent le pouvoir. » Mais Raimon n'a pas attendu cette humiliation inutile pour négocier avec le pape. Dès la fin de 1208, ses envoyés agissaionl auprès de la curie.
Au moment même où Innocent III vouait 1q comte de Toulouse aux malédictions divines et humaines, il recevait ses ambassadeurs! le moiun de Cernai l'atteste avec des détails précis. Raimon se plaint amèrement de l'abbé de Cîteaux, homme dur, impitoyable, avec lequel on ne peut s'entendre. «Envoyez-moi, fait-il dire au pape, lui autre légat, pris dans votre entourage, et je promets de faire entre ses mains ma soumission complète. » Et non seulement on écoute eut excommunié, mais on accède à sa demande. Innocent adjoint à Arnaut-Amalric, avec mission spéciale de recevoir la pénitence du comte, un notaîie
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du Latran, Milon; maître Thédise, chanoine gcaois, devra lui servir d'auxiliaire (mars 1209). Et Rai m on de s'écrier : (c Tout va bien : j'ai un légat selon mon cœur : bien mieux, c'est moimême qui serai le légat ». On comprend alors ces mots du poète de la Chanson : « Les messagers du comte disent tant de paroles et font tant de présents qu'avec le riche pape ils ont fait accord et je vous dirai en quoi ». Mais le Toulousain et ses partisans triomphaient trop tôt.
Toujours d'après le moine de Cernai, Innocent III aurait dit h Milon : « C'est Tabbé de Cîteaux qui continuera à tout faire : toi, tu ne seras que son instrument. Il est suspect au comte; toi, tu ne Tes pas- »
Les instructions du nouveau légat comportaient d'abord une dernière tentative auprès de Philippe Auguste : l'idée fixe du pape! il n'y renoncera jamais* Arnaut-Amalric et Milon se rendent à Villeneuve-Ie-Roi, près de Sens, où le Capétien tenait cour plénière. Ils lui remettent une lettre d'Innocent qui demandait encore au roi d'intervenir en personne ou de déléguer son fils, le prince Louis. « J'ai deux grands lions attachés à mes flancs, répond Philippe, le soi-disant empereur Otton et Jean, le roi d'Angleterre. Tous deux travaillent^ de toutes leurs forces, à troubler le royaume de France. Impossible d'en sortir moi-
même, et aussi de me priver de mon fils. C'est déjà bien assez que je permette à mes barons d'aller, dans la Narbonnaise, combattre les ennemis de la foi. »
Rien à faire, décidément, avec ce roi de France ! II ne restait plus au pape qu'à terminer les deux besognes déjà entamées. Pendant que Tiibbé de Cîteaux achevait, dans l'été de 1209, d'enrôler les combattants et de les acheminer vers Lyon où devait se faire la concentration générale , T autre légat, Milon, descendait en Provence pour résoudre l'importante question de la pénitence et de la réconciliation du comte de Toulouse.
Pourquoi pactiser avec ce baron disqualiCé^ déjà plusieurs fois parjure, et de qui on ne peut attendre une soumission sincère? A cette question des intransigeants de l'orthodoxie, Innocent 111 répond par la lettre curieuse où il explique ^ pour ses trois mandataires (l'abbé de Cîteaux, les éveques de Riez et de Couserans), son plan d'attaque contre l'hérésie. C'est le programme politique et militaire de la croisade.
« On nous a demandé avec insistance quelle attitude les croisés devaient prendre à l'égard du comte de Toulouse. Suivons le conseil de Tapotre qui a dit : « J'étais astucieux : je vous ai pris par « la ruse ». Après délibération avec les chefs les plus prudents de l'armée, il faut attaquer^ l'un
après l'autre, séparément, ceux qui ont détruit Tunité de l'Église, de façon à diviser leurs forces. Ne commencez pas par vous en prendre au comte, si vous voyez qu'il ne s'empresse pas de se lancer follement à la défense des autres. Usez d'une sage dissimulation : laissez-le d'abord de côté pour agir contre les rebelles. Il sera d'autant moins facile d'écraser ces satellites de l'Antéchrist qu'on les aura laissés se grouper pour la résistance commune. Rien de plus aisé, au contraire, d'en venir à bout, si le comte n'accourt pas à leur aide, et peut-être que la vue de leur désastre lui fera faire un retour en lui-même. S'il persiste dans ses mauvais desseins, on pourra, lorsqu'il sera isolé et réduit à ses seules forces, terminer par lui et l'accabler sans grand effort. » Il fallait donc croire ou affecter de croire au repentir de Raimon. VI.
C'est à Montélimar, à Valence, et surtout à Saint-Gilles, berceau de la dynastie toulousaine, que se déroulèrent, en juin 1209, les péripéties de l'amende honorable. Raimon comparaît devant le légat et les évêques. Il jure d'exécuter fidèlement toutes les prescriptions qu'on lui imposera et, comme garantie, il remet aux mains des envoyés de Rome sept de ses principaux châteaux. S'il ne remplit pas ses promesses, les consuls d'Avignon, de Nîmes et de Saint-Gilles ne le reconnaîtront
plus comme leur seigneur, et le comté deMelgueil, dont il prétend être le haut propriétaire, sera confisqué au profit de l'Église. On lui fait lecture des griefs que l'autorité religieuse avait invoqués pour le frapper d'anathème : il s'engage à donner satisfaction en tous points. Alors commence pour lui la série douloureuse des épreuves réconciliatoires. En costume de pénitent, nu jusqu'à la ceinture, il est amené devant la façade aux trois baies de l'église de Saint-Gilles, ce chef-d'œuvre de la sculpture romane, fait des libéralités de son aïeul Alphonse- Jourdain. En haut de l'imposant escalier de douze marches qui y conduit, une statue d'apôtre porte encore ces mots qu'on dirait inspirés de la politique d'Innocent III, celle qu'il recommandait avant le meurtre de son légat : « Ne tuer personne, convertir* ». Là, entre les deux grands lions qui gardent l'entrée de la porte centrale, des reliques du Christ et des saints avaient été disposées. Raimon jure, la main sur les châsses, d'obéir au pape et à ses légats. Alors Milon lui passe au cou son étole, lui donne l'absolution, puis, le tirant par l'étole et lui frappant le dos d'une poignée de verges, l'introduit dans l'église. Une foule si compacte l'emplissait qu'il ne fut pas possible au comte de sortir par où il était entré.