Non everti quemquam sed converti
1S6 INNOCENT Ut
On dut le faire passer par la crypte, devant la tombe de Pierre de Castelnau. « Juste punition de son crime î », ne mancjue pas de s'écrier le moine de Cernai.
Il ne sufïïsait pas à TEglise d^ayoir humilié son ennemi. Nous avons le détail des exigences de la pnpHuté triomphante et des conditions imposées au pénitent, ayant comme après Tabsolution-p Haimon VI renonçait h toutes les pratiques abusives dont les barons étaient coutumiers. Il s'engageait à faire amende honorable à tous les évcques el à tous les abbés avec qui il avait conflit et se dépouillait de ses droits sur les évêehés et sur les établissements religieux de son fief. On lui arrachait bien d'autres promesses. Il chassera ses routiers et n^aura plus recours à leurs services. Il ne confiera plus aux juifs de fonctions administratives. II cessera de protéger les hérétiques et ^ les livrera, eux, leurs biens et leurs fauteursj aux croisés qui vont envahir son domaine. Il tiendra pour hérétiques tous ceux qui lui seront dénoncés comme tels par le clergé. Il s'en rapportera à la décision des légats pour toutes les plaintes qui se produiraient contre lui, 11 observera et fera observer par ses vassaux toutes les clauses des paix ou des trêves établies par les légats.
Jamais souverain féodal ne a'était résigné à une déchéance aussi complète. Raimon laissait Tauto-
rite des envoyés de Rome se substituer à la sienne : ils devenaient par le fait, au temporel presque autant qu'au spirituel, les maîtres absolus du Languedoc et de la Provence. Tous les vassaux du comte durent subir les mêmes conditions, livrer des châteaux aux légats et se mettre dans la main de rÉglise. Raimon consent à tout, accepte tout, jusqu'au dernier des abaissements. Le 22 juin 1209, on le vit offrir à Milon de prendre la croix, la recevoir de ses mains, et prononcer un serment ainsi conçu : « Je jure sur les saints Evangiles que ? lorsque les princes croisés arriveront dans ma î terre, je leur obéirai de façon à garantir entièrement leur sécurité et à exécuter tout ce qu'ils m'enjoindront de faire dans leur propre intérêt et pour le bien de l'armée ». Il s'engageait donc à aider une entreprise dirigée au fond contre lui, ^ à contribuer au pillage et à regorgement de ses propres sujets.
« Comédie! dit le moine de Cernai, perfidie nouvelle ! Cet homme ne prenait la croix que pour rendre sa personne et ses biens intangibles, et dissimuler ses projets néfastes. » La vérité est qu'en acceptant de suivre l'armée et de s'associer extérieurement à la croisade, Raimon avait trouvé le seul moyen pratique de surveiller ses ennemis et peut-être d'entraver leur œuvre. Qu'il crût ou non à la sincérité du comte, Innocent III lui envoya
de Viterbe, le 26 juillet, une lettre de félicitations. « Tu t'es soumis entièrement à nos volontés; tu as fait tout ce qu'a exigé maître Milon, notre légat, et ainsi, après avoir été un objet de scandale pour beaucoup, te voilà devenu un modèle. La main de Dieu, en ce qui te concerne, a merveilleusement travaillé. Au nom de ton salut spirituel et même de tes intérêts temporels^ continue à nous satisfaire. Nous ne voulons que ton bien et toh honneur, et tu peux être assuré que nous ne supporterons pas qu'on te fasse tort si tu ne le mérites pas. » Une heure viendra en effet où Innocent jouera un rôle imprévu : celui de protecteur du comte de Toulouse qu'il défendra seul contre tous.
Lorsque Raimon reçut du pape ce satisfecit, l'orage, qui depuis si longtemps s'amoncelait sur le Midi, avait crevé, le Languedoc était envahi et le sang coulait.
A la fin de juin 1209, le légat Milon vint rejoindre à Lyon son collègue Arnaut-Amalric et la grande armée se mit en marche. Bannières au vent, les archevêques de Reims, de Sens et de Rouen, les évêques d'Autun, de Clermont, de Nevers, de Bayeux, de Lisieux et de Chartres, le duc de Bourgogne, les comtes de Nevers et de
Saint-Pol descendirent la vallée du Rhône.
A Valence, le comte de Toulouse prit place luimême parmi les chefs. Bientôt tous entrèrent dans le Languedoc maritime par Montpellier.
« Le comte Raimon les guide, dit la Chanson, et leur rend bien service. Il marche toujours en tête et les fait héberger sur la terre de son neveu (Raimon-Roger) avec qui il est en guerre. » C'est en effet, par les villes de la vicomte de Béziers et de Carcassonne, ces repaires de mécréants, que l'exécution devait commencer.
L'attitude du vicomte Raimon-Roger manqua tout d'abord d'héroïsme. Il accourt à Montpellier^ proteste, auprès des légats, de son orthodoxie personnelle, et rejette sur des subalternes la responsabilité de ses actes favorables à l'hérésie. On refuse de l'entendre. Le plan des chefs de la croisade était de faire un exemple qui épouvantât tout le Midi. Campés au bord de l'Orb, les croisés se renforcèrent de deux autres corps d'envahisseurs, descendus de l'Agenais et de l'Auvergne. Du haut de leur promontoire, derrière leur enceinte de murailles et leurs églises fortifiées, les bourgeois de Béziers se croyaient inexpugnables. Au premier assaut des goujats de l'armée, la ville fut prise. Sept mille personnes, femmes, enfants, vieillards, massacrées dans la seule église de la Madeleine, la plupart des hommes valides exter-
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INXOCENT III
( minéSj la ville pillée par les ribauds que les che- I valiers^ craignant de ne pas avoir leur part du butin, ce jetèrent dehors à coups de triques », les ribauds, pour se venger, mettant le feu à la ville « qui brûla en long et en travers », la cathédrale Saînt-Nazaire devenue un tel brasier que la voûte éclata ; tel fut le premier exploit des soldats du J Christ (21 juillet 1209).
L'impression de terreur, sur les hérétiques, fut très vive. Ils évucut^nt à la hâte une centaine de châteaux et se mettent en sûreté dans la montagne. Narbonne , pour échapper à une catastrophe , exécute quelques cathares. Montpellier n'avait rien h craindre : Innocent III la protégeait; dès le mois de mars^ il avait défendu qu'on touchât aux Montpelliérains, ït hommes pieux et dévoués de longue date au siège apostolique », Mais Carcassonne, où s'était jeté Raimon-Roger, résista. L«s croisés rassiègentj emportent vite les faubourgs et bloquent la cité. Le roi d*Aran^on, Pierre II, qui redoutait un nouveau malheur, essaye de s'interposer en faveur du vicomte, son vassal. Les légats restent intlexibles. Rainion-Roger pourra sortir s'il veut de la ville assiégée, avec douze chevaliers, mais tous les habitants devront se rendre à discrétion. « Le roi dit entre ses dents : a Cela se fera quand un âne « volera au ciel » et le vicomte s'écrie « qu'il se laisse sera plutôt écorcher vif ». Mais les habitants.
resserrés dans Tespace insuflfisant de la cité, coupés de leurs fontaines, empuantés sous un soleil torride par les malades et le bétail mort, finissent par capituler. Ils quittent leur ville, à moitié nus, « sans emporter la valeur d'un bouton ».
Dans le rapport que les légats adressèrent au pape sur ces premiers actes de guerre, ils expliquent pourquoi Carcassonne n'a pas subi le sort de Béziers. On eut peur de voir la ville et tout le pays brûlés par les soldats ou par les hérétiques eux-mêmes. Dans ce désert, comment avancer et vivre? Les chefs n'étaient pas maîtres de leurs troupes ^ « Il y a dans l'armée, écrivent les légats, trop de gens qui sont de corps avec nous, mais non d'esprit. » Néanmoins, en août 1209, tout le fief de Béziers el de Carcassonne était aux mains des champions de l'Église. Raimon-Roger, incarcéré au mépris des clauses de la capitulation, ne sortira plus vivant de son cachot.
Prendre une terre n'est pas tout : il faut la garder. Les barons du Nord, qui ont accompli leur quarantaine et gagné leurs indulgences, ne songent plus qu'à s'en retourner chez eux. Ni le duc de Bourgogne, ni le comte de Nevers, ni le comte de Saint-Pol ne veulent être investis de ce fief