‹ Innocent III (volume 4)Chapitre 8 sur 12 · Invitis principibus · texte numérisé non relu

Invitis principibus

f acquis par un massacre. « Ils n'ont cure de la dépouille d'autrui, dit la Chanson. Il n'y a personne qui ne croie se déshonorer en acceptant cette terre. » Un petit seigneur de rile-de-France, pourvu de domaines en Angleterre, le comte de Leic ester, Simon de Montfort, après s'être fait prier un peu, se résigna au déshonneur.

C'était un catholique ardent, connu par sa haine de l'hérésie et son zèle à suivre en tout les volontés de l'Église. A la quatrième croisade, il avait abandonné l'armée chrétienne et refusé de marcher sur Constantinople pour ne pas enfreindre les ordres du pape. Pierre des Vaux de Cernai le dépeint « de haute taille, avec une belle chevelurej une physionomie distinguée, de fortes épaules, un corps d'une vigueur et d'une souplesse étonnantes ». Au moral, toutes les qualités : a Très éloquent, aJQfable avec tous, excellent pour ses amis, d'une chasteté rigide et d'une rare modestie ». Sagesse et prudence consommées, fermeté dans les décisions, équité dans les jugements, hardiesse à l'attaque, opiniâtreté aux choses résolues, rien ne manquait à cet homme « dévoué tout entier à l'œuvre de Dieu ». Le moine oublie de dire que ce pieux chevalier était dur et cruel comme beaucoup de ses pareils, et qu'p servit ses intérêts, identifiés d'abord à ceux de rÉglise, avec une activité prodigieuse. Tout en

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payant de sa personne autant que le dernier r soldat, il saura devenir un chef d'armée de premier ordre, un diplomate plein de ressources, un organisateur habile des pays conquis. Le scenii qui valide ses chartes le représente en chasseur, sonnant du cor et galopant avec ses lévrkis.

C'est à une chasse d'un autre genre, plus fructueuse pour l'âme et pour le corps, qu^il alhiU maintenant s'adonner.

« Seigneur, lui dit l'abbé de Citeaux, par Dieu « le tout-puissant, recevez la terre dont on vous ùùt « présent : car Dieu et le pape vous la garantissent. « et nous, après eux, et tous les autres croisés. []f. « nous vous aiderons toute votre vie. — Ainsi ferai- « je, dit Simon, à cette condition que les princes « me feront serment qu'en cas de besoin, pour mu « défense, ils viendront tous à mon appel. — Nims vous l'accordons, disent-ils tous, loyalement. Et il reçut alors la terre et le pays. » Le preoiicr acte qu'il signa en vertu de sa nouvelle qualiu? (août 1209), débute par ces mots : « Simon, seigneur de Montfort, comte de Leicester, vicomte de Béziers et de Carcassonne. Le Seigneur ayant livré entre mes mains les terres des hérétiques, peuple mécréant, par le ministère des croisés, si- s serviteurs, j'ai accepté avec humilité et dévot i< ni cette charge et cette administration, me fiant a son secours et sur les instances des barons ilc

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l'armée, comme du seigneur légat et des prélats qui Tassistnient ».

Un mois après, le nouveau possesseur de Béziers et de Carcassonne annonçait lui-même son élévation k Innocent III. On Ta élu à rtinanimité, quoique indigne, pour gouverner la terre albigeoise; elle lui a été conférée par Fabbé de Cîteaux; il reconnaît formellement ne la devoir « qu^à Dieu et au pape ». Il demande que Rome lui confirme, ainsi qu'à ses héritiers, le domaine qu'il a reçu et la part fnite k ses compagnons d'armes. Il soumet l\ Tapprobatioti pontificale les premières mesures qu'il a prises ; constitution, au profit du Saint-Siège, d'un impôt perpétuel de trois deniers par feu; restitution générale aux églises et aux clercs des dîmes détenues par les hérétiques. Sur ces deux points le consentement d^Innocent ne faisait pas doute. Mais Simon, homme pratique, tout en remerciant la papauté, lui réclame Targent nécessaire à la continuation de Tentreprise, a Je suis résolu, pour Tamour de Dieu et de la foi catholique, à rester en ce pays^ dans l'espoir qu'avec Taide divtue et la vôtre, je parviendrai à y détruire totalement Thérésie. Ce sera une grosse besogne et un labeur coûteux. Les princes croisés sont partis, me laissant presque seul, avec très peu de soldats, au milieu des ennemis du Christ qui errent par les montagnes

et les rochers. La terre est pauvre : tout ce qu'elle offrait de bon a été détruit. Si vous ne m'assurez de vos subsides et de ceux des fidèles, je ne pourrai m'y maintenir longtemps. Les hérétiques occupent encore des positions très fortes et les chevaliers qui sont restés avec moi exigent double solde. »

Presque immédiatement Innocent III sanctionne les faits accomplis. Dans deux lettres, du 11 et du 12 novembre 1209, il félicite Montfort d'être la « forte montagne » qui oppose une barrière au progrès des ennemis de l'Eglise. Il confirme tout ce qu'on a fait pour lui et tout ce qu'il a fait lui-même. Il lui promet de l'aider personnellement et de solliciter en sa faveur l'empereur Otton IV, les rois de Castille et d'Aragon, et d'autres souverains féodaux. Il les invitera à ne pas donner asile, sur leur territoire, aux hérétiques chassés du Languedoc, et à subventionner de leur bourse les défenseurs de la foi. « Je ferais pour toi beaucoup ^ plus, ajoute-t-il, si je n'étais obligé de secourir aussi les chrétiens de Terre Sainte qui se plaignent de voir leurs intérêts sacrifiés au succès de l'affaire d'Albigeois ».

En effet, avec deux croisades sur les bras, Innocent III ne pouvait promettre que sous toute réserve son concours personnel. Comme l'entreprise du Languedoc péchait par le côté financier,

la chaDcellcrie du Latrao travailla immédiatement et sans relâche k expédier par toute TEurope dea demandes d'appui et de subsides. lanocent recommande Simon et son œuvre aux archevêques du Midi de la France, aux prélats de Lyon et de Besançon, aux comtes de Savoiej de Genève et de Mâcon, aux consuls d'Avignon j de Saint-Gilles, de Nîmes, de Montpellier, de Tarascon, de Narbonne. A Tempereur Olton, il vante les succès de la grande armée chargée d'opérer contre rhérésie : tt victoire merveilleuse j cinq cents villes et châteaux enlevés aux ennemis de la foi! v I! exagérait ; la lettre de Simon de Montfort est là pour mettre les choses au point ; mais les légats avaient intérêt à enfler leurs chiffres. Le pape veut que partout, dans chaque diocèse, la population entière contribue aux frais de la croisade. Tous les clercs devront sacrifier une partie de leurs revenus. Tous les seigneurs qui possèdent des juifs les contraindront à cesser de poursuivre les débiteurs croisés* Enfin, aux chevaliers que Montfort a pu retenir, Innocent écrit de prendre patience et de continuer a se battre sous ses ordres; à Pâques, renvoi d'un nouveau subside permettra de régler leur solde avec tout l'arriéré. Ce n'était pas la faute de Simon et des légats si, après la prise de Carcassonne, la grande armée s'était dissoute* Leur idéal était d*en finir du pre-

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mier coup avec Thérésie et ses fauteurs. Pierre des Vaux de Cernai Ta dit sans ambages : « Si les croisés avaient voulu demeurer en Languedoc et aller de l'avant, avec les forces dont ils disposaient, rien ne leur aurait résisté; ils auraient pris rapidement toute cette terre. Mais la malice de Satan, ennemi de notre entreprise, s'y est opposée. Dieu lui-même d'ailleurs n'a pas voulu que la guerre fût terminée de suite. Il a préféré que les soldats du Christ arrivassent les uns après les autres et qu'ainsi un plus grand nombre d'hommes pût prendre part à l'avantage de la rémission des péchés et gagner l'éternel salut. »

Cette conception religieuse de la croisade s'accordait mal avec les nécessités militaires et politiques imposées à ceux qui la dirigeaient. Les groupes de chevaliers amenés successivement, par petits paquets, accomplissant juste leur vœu de quarante jours, puis se hâtant de regagner le pays natal pour faire place à de nouvelles bandes, cette intermittence et ce perpétuel changement d'effectifs ne pouvaient que nuire à l'entreprise et prolonger indéfiniment la lutte.

Un obstacle tout aussi gênant pour Simon de Montfort et ses associés fut l'obligation de ménager le comte de Toulouse. Le pape n'entendait pas qu'on attaquât Raimon YI tant que celui-ci demanderait sa réconciliation avec l'Église et ne pren-

drait pas ouvertement le parti de Thérésie. Or les légats voyaient en lui le principal soutien des sectaires, l'ennemi qu'il fallait déjouer et réduire à merci, si l'on tenait à déraciner le catharisme dans le Languedoc. Le repentir de Raimon, pure duperie! Pour éviter de le réconcilier et de l'absoudre, ils éluderont, avec un art consommé, les ordres formels venus de Rome. Ils veulent, à force de hauteurs et d'exigences inacceptables, contraindre le comte à jeter le masque et à passer dans l'autre camp. Mais Raimon voit le danger et s'y refuse. Se mettre à la tête des adversaires de la religion et de la croisade, n'est-ce pas donner prise à des ennemis qu'il sent implacables et résolus à le dépouiller ? Il restera donc attaché au catholicisme et ne cessera de protester de son orthodoxie.

Pendant que Simon de Montfort allume ses bûchers et prend château par château, ville par ville, le vaste domaine qu'il convoite, les diplomates rusent à l'envi dans les conférences et les conciles. D'autres éléments ajoutent aux difficultés du problème : les prétentions particulières de Pierre d'Aragon, neutre d'abord entre les partis, hostile ensuite à la croisade, mais surtout les indécisions et les revirements brusques du pape. Mal obéi, mal renseigné, tiraillé entre ses propres tendances et les suggestions des violents, Inno-

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cent III tantôt désavoue ses légats et tantôt leur donne carte blanche. Trame complexe, souvent même embrouillée, d'une action historique oii, comme dans tout ce qui est humain, le drame côtaio la comédie.

Après la prise de Carcassonne et la disparition du vicomte de Béziers, mort de maladie, affirment les uns, assassiné, disent les autres, la situation du comte de Toulouse dans l'armée d'invasion devenait intenable. Extérieurement, loin de rompre avec les chefs de la croisade, il continuait à leur donner des gages, jusqu'à projeter un mariage entre son propre fils et la fille de Montfortl Ce simulacre d'accord disparut quand l'abbé de Citeaux somma le comte et les consuls de Toulouse de lui livrer les hérétiques et les suspects de leur cité. Lui-même en avait dressé la liste. Mais les bourgeois incriminés protestent énergiquemenf, déclarent n'être ni hérétiques ni fauteurs d'hérésio. Les consuls refusent de livrer leurs compatriotes* « Toulouse, disent-ils, est une ville catholique : n'a-t-elle pas brûlé des cathares au temps du comte Raimon V? » Ils en appellent au pape et vont lui envoyer une députation. De son côté^ Raimon VI se plaint d'être indirectement visé ; il

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rnppelle qu*il a été absous par le légat Milon et dénonce avec indignation les procédés d'Arnaut- A mairie. Il ira lui-même porter ses griefs au pape et l*édifier sur les injustices des légats, h A quoi bon aller a Rome? lui aurait répondu Tabbé de Cîteaux, Inutile de yous tant travailler et de faire la dépense du voyage. Vous obtiendrez le même résultat en négociant ici avec nous. »

On redoutait son entrevue avec Innocent IIL Raimon passe outre # fait son testament et se prépare a gagner Tltalie. Mais ses adversaires n'élaieat pas hommes îi reculer. L'abbé de Cîteaux excommunie les consuls de Toulouse et met leur ville en interdit^ puis il se transporte en Provence et frappe de la même peine les Marseillais, révoltés contre son autorité. Le G septembre 1209^ les légats réunissent un concile a Avignon, Plusieurs décrets très rigoureux y sont lancés contre les hérétiques et leurs complices. Fait plus grave! le concile excommunie de nouveau le comte de Toulouse et interdit tout son domaine. <k Comme il n'a pas tenu les engagements auxquels était subordonnée sa réconciliation avec TEglise, écrivent les légats à Innocent ITT, il est déchu de tous ses droits. Le comté de Melgueil appartient donc I légalement à TEglise romaine, ainsi que les sept forteresses remises par le comte entre nos mains. Les habitants d'Avignon, de Nîmes et de Sainte

Gilles doivent, pour la même raison, faire direcii^ment hommage au Saint-Siège de tout ce qu'il possédait chez eux. »

C'était aller vite en besogne : Innocent 1 1 1 n'avait ni ordonné ni permis cette exécution, ftùte d^autorité par ses représentants. Milon et l'évêque de Riez essayèrent de justifier leur acte. « Le comte de Toulouse est un parjure, ennemi ile toute paix et de toute justice. Il a certainement participé au meurtre de Pierre de Castelnîui, puisqu'il a toujours reçu chez lui l'assassin. Si nous avons interdit Toulouse et excommunié ses consuls, c'est qu'ils n'ont pas voulu livrer aux croisés les nombreux sectaires qui sont chez eux. » Les légats ajoutent, il est vrai, que l'excommunit^ation du comte n'est pas absolue, ni d'un elVet immédiat : ils lui ont donné jusqu'à la Tousaiiint pour se mettre en règle avec l'Église. Passé re délai la sentence recevra son exécution. Mais L ur insistance à supplier le pape de ne pas se laisser prendre aux paroles de Raimon et de ne lui rieu accorder, est significative. « Défiez-vous, dit Milon, de cette langue habile à distiller le mensonge vl l'outrage. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, le comte obtenait de vous la restitution de ses châtciiiix sans nous avoir donné les satisfactions nécessaii cs^ tout ce qu'on a fait contre l'hérésie pour la paix ilu Languedoc serait annulé. Et alors il aurait miinx

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valu ne pas commencer l'entreprise que de Taban* donner de cette façon. » A son tour, Tévêque de Riez recommande au successeur de saint Pierre, quand il recevra le comte de Toulouse, de lui opposer la fermeté, la solidité de cette pierre sur laquelle le Christ a bâti son église. <c Par la grâce de Dieu et la vôtre, le comte est aujourd'hui si bien lié qu'il ne peut plus faire le moindre mouvement de révolte, ni contrevenir à vos ordres sacrés, à moins, ajoute Tévêque avec amertume, que le crédit de certains personnages ne rende inefficaces toutes les mesures prises contre lui. » Les envoyés du pape avaient donc peur qu'on ne désavouât leur œuvre; c'est précisément ce qu'allait faire Innocent ÏIÏ.

En janvier 1210, peu de temps après la mort imprévue du légat Milon, Raimon VI arrivait à Rome, accompagné des délégués toulousains.

Grand embarras ici pour l'histoire. Le moine de Cernai affirme que le pape accabla le comte de moqueries et d'outrages, l'appelant « mécréant, persécuteur du Christ, ennemi de la foi », au point que Raimon désespéré « ne savait plus ce qu'il devait faire ». D'après l'auteur de la Chansorty il fut rec^u à bras ouverts : « Le pape lui donna un manteau de prix, un anneau d'or fin, dont la pierre seule vaut cinquante marcs d'argent, et un cheval. lis devinrent bons amis de cœur. » Peut-être le

poète exagère-t-il les marques de bienveillance données par Innocent à un prince qui devait au moins lui être suspect^ mais acceptera-t-on le témoignage du moine, si acharné après Raimon? Pourquoi Innocent eût-il exaspéré le comte de Toulouse, capable encore, si on le poussait à bout, d'entraver l'œuvre de la croisade? Tous ses actes et tous ses écrits prouvent qu'il tenait à le ménager. Pierre des Vaux de Cernai se contredit en ajoutant que le comte, pour capter la faveur du pape, se fit doux et soumis, et souscrivit à toutes ses exigences. On n'invective pas aussi violemment l'homme qui se rend à discrétion. Croyons-en plutôt Innocent III lui-même : « Le comte de Toulouse étant venu à Rome et ayant promis de nous donner satisfaction entière, nous avons eu soin de l'honorer. »

Les trois lettres que le pape adressa, après cette entrevue, à l'archevêque de Narbonne, à l'abbé de Cîteaux et à l'évêque de Riez, ne furent que le désaveu formel des mesures prises par ses légats. Quelques mois à peine après le massacre de Béziers, le promoteur de la croisade trouvait déjà qu'on alUit trop loin !

« Vous avez frappé le comte sous prétexte qu'il n'avait pas rempli tous ses engagements. Or le comte affirme qu'il a exécuté la plupart des clauses du traité conclu avec Milon. Il le prouve en produi-

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^ant les certificatB des églises pour lesquelles il a réparé ses torts et îl se déclare prêt h tenir ses autres promesses. 11 prétend d'ailleurs qa*on a toujours suspecté sans motif son orthodoxie^ et il nous a supplié de lui permettre de se justifier, de ce chef, devant nous, pour que nous puissions lui rendre ses châteaux. Il les a livrés seulement à titre de garantie, et ce serait lui causer, assure-t-ilj un préjudice grave que de les détenir indéfiniment. Vous dites qu'il est déchu de ses droits sur ces places fortes, comme ayant failli à sa parole : mais il n'est pas convenable que TEglise s'enrichisse des dépouilles d'autrui. En vertu de la bienveillance apostolique et sur Tavis de notre conseil, nous avons décidé que le fait de n'avoir pas encore exécuté toutes les clauses du contrat ne pouvait lui faire perdre son droit de propriété, pas plus que nous ne voulons nous prévaloir de l'engagement pris par lui de renoncer à certaines villes au cas où il n'obéirait pas a tous nos ordres. Par Teffet du même principe, nous avons enjoint a Varmée chrétienne, qui opère, selon nos prescriptions, contre les hérétiques, de ne pas toucher à son domaine» »

Qu'ordonne finalement Innocent 111? Trois mois aprcs la réception de sa lettre, les légats réuniront un concile où l'on recherchera si le comte est réellement coupable d'hérésie et de complicité dans le meurtre de Gastelnau- S'il se présente quelqu'un j

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dans les conditions légales, pour l'accuser de ces deux crimes, les légats donneront suite à la procédure, mais jusqu'au prononcé de l'arrêt définitif exclusivement. Ils transmettront à Rome le dossier de l'instruction, et c'est la justice pontificale qui prononcera. S'il ne se présente pas d'accusateur, ils admettront le comte à se justifier, et, si le comte accepte le mode de justification et prouve en effet son innocence, ils seront tenus de le déclarer publiquement personne très catholique, et de lui restituer ses châteaux, aussitôt qu'il aura exécuté les engagements pris. Dans le cas où le comte ferait défaut ou se plaindrait de la forme de justification imposée comme étant peu équitable, l'affaire serait encore renvoyée à Rome, et il faudrait attendre l'arrêt qui y sera rendu. Quant aux consuls deTou- \ louse, le pape déclare qu'ayant obtenu d'eux toute satisfaction, il faut les relaxer de l'interdit.

Les légats ne pouvaient s'y tromper: on les trouvait âpres à la curée; Innocent ne leur permettait ni de condamner ni de spolier eux-mêmes le comte de Toulouse ; il voulait qu'en cette affaire le dernier mot restât à sa justice. Avec l'évêque de Riez et les prélats de Narbonne et d'Aix, il ne se donne pas la peine de pallier l'effet désagréable de ce blâme et de ces décisions. Il était plus délicat de les faire accepter par l'abbé de Cîteaux. Aussi le pape multiplie, pour lui, dans un préambule sans

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fin, les précautions oratoires. Il lui prodigue les compliments sur la façon dont il a mené la grande œuvre de la croisade et l'appelle « la colonne qui soutient ce saint édifice ». Mais tout en le couvrant de fletirsy il lui apprend qu'il ne peut lui confier Taffaire de la réconciliation du comte avec l'Eglise. C'est maître Thédise qui en est chargé, non à titre de légat, se hâte d'ajouter Innocent, mais comme simple délégué de Rome. « Il ne fera d'ailleurs qu'exécuter tes prescriptions : il sera ton instrument, ton organe, l'appât qui recouvrira l'hameçon de ta sagacité. Raimon fera comme le malade pour qui un médecin agréable adoucit l'amertume de la médecine : il prendra ton remède plus patiemment de la main d'un autre. » Façon piquante d'indiquer k l'abbé de Citeaux que le comte voyait en lui son ennemi particulier et que, dans l'intérêt de l'Église, il valait mieux qu'un autre mandataire du pape, moins suspect, lui conférât l'absolution.

Le coup était d'autant plus rude pour Arnaut- A mairie et Simon de Montfortqu'à la fin de l'année 1209 et au début de 1210, le succès de la croisade semblait enrayé. Sous la terreur des premiers massacres et de la prise des principaux centres de l'hérésie, Béziers, Carcassonne, Pamiers, Albi, les cathares n'avaient pas opposé d'abord de résistance sérieuse. Pendant qulls se retranchaient dans le pays haut, un protecteur avéré des

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mécréants, comme le comte de Foix, Raimon Roger, n'avait pas osé refuser sa soumission. Mais quand la grande armée eût abandonné l'œuvre incomplète et regagné le chemin du Nord, ils se ressaisirent. Castres et Lombers, places impor-^ tantes, revinrent au catharisme, et le comte de Foix reprit sa position hostile. Un nouvel eflFort s'imposait.

L'attitude des puissances extérieures aggravait encore ce recul inquiétant de la conquête* On savait que Philippe Auguste n'était pas favorable à la croisade. Raimon VI qui, après son voyage de Rome, alla encore lui demander son aide, n'obtint rien mais reçut bon accueil. Une nouvelle démarche qu'il tenta auprès de l'empereur Otton n'eut pas plus de résultats. Mais, à coup sûr, Pierre II, son beau-frère, semblait peu disposé à laisser Montfort et les légats s'emparer de tout le Midi sous prétexte de sauver la foi. Ses antécé-* dents de prince très catholique l'empêchaient de se prononcer ouvertement contre les croisés, mais il intervenait sans cesse pour entraver leur marche. Sous main, il excitait les châtelains de la région conquise à se soulever contre les envahisseurs. En même temps, il refusait avec obstination de recevoir l'hommage de Simon de Montfort pour la vicomte de Carcassonne, comme s'il n'acceptait pas les faits accomplis. Au printemps de 1210, décidé

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à protéger le comte de Foix et sa terre, il invite Raimon Roger et Montfort à ime conférence k Pamiers. Naturellement, Taccord qu'il négocia entre eux ne se fit pas : cet Aragonais était, poar les croisés, un embarras terrible. On ne pouvait le traiter en ennemi, et Ton voyait de nombreux cbâtelains lui faire bommage de lours forteresses ^ pour écbapper à Simon de Montfort ! Que devenait la grande eutreprise, si un pareil procédé se généralisait?

L^abbé de Cîteaux et son parti n'avaient pas seulement à lutter contre l'hérétique, mais contre les catholiques modérés, gens a scrupules, ennemis des mesures extrêmes, et contre ce pape, observateur trop méticuleux des formes judiciaires, et qui semblait se refuser à la proscription. Impossible aux légats de tenir pour non avenus les ordres précis d'Innocent III : mais ils allaient pratiquer Tobéissance de façon à n*en être pas gênés. Entre la papauté et ses mandataires^ le conflit se dessinait.

On leur enjoignait d'absoudre la bourgeoisie toulousaine! C'était justemeut là, d* après eux, qu'il fallait frapper. Tant que ce foyer de résistance ne serait pas détruit^la croisade n'aboutirait pas. Toulouse était pourtant une des «c cités

saintes » que le moyen âge révérait entre toutes. Avec sa forêt de tours et de clochers, les églises pressées dans son enceinte, Saint-Sernin, la merveille des basiliques, toute rosée au soleil couchant, le grand clocher carré de la cathédrale Saint-Étienne, et le sanctuaire de la Daurade, étincelant d'or et de mosaïques, la ville rouge, énorme reliquaire, n'avait jamais cessé d'attirer et d'émerveiller les pèlerins. Elle était restée en majorité catholique, mais d'une orthodoxie très libre, accueillante pour toutes les hardiesses, et c'est ce que le moine de Cernai ne lui pardonne pas : « TolosUy dolosa! » Il épuise contre elle son répertoire d'invectives et la montre, depuis ses origines, des Ariens jusqu'aux Albigeois, infectée du venin de l'hérésie. Il a passé de père en fils dans le sang de ses bourgeois, qui l'ont communiqué aux villes voisines. Et maintenant cette « race de vipères » s'insurgeait encore contre Dieu !

Lorsque les délégués de Toulouse, joyeux de la réception du pape, revinrent de Rome, ils apportaient la bulle qui leur accordait le pardon. Elle était adressée aux trois légats, l'abbé de Cîteaux, l'évêque de Riez, et maître Thédise. « A l'exemple de celui qui ne veut pas la mort du pécheur, mais la destruction du péché, et attendu qu'il est dangereux de laisser plus longtemps sous l'interdit

une cité prête à se soumettre, nous vous enjoignons de vous rendre, personnellement et dans le plus bref délai, à Toulouse. Vous absoudrez les habitants et relaxerez l'interdit, après avoir reçu les garanties nécessaires et pris toutes les précautions utiles. Si vous ne pouvez opérer tous trois ensemble, il faudra au moins le concours de deux d'entre vous ». Le pape ne se souciait pas de voir Arnaut-Amalric agir seul. L'abbé de Cîteaux se présente pourtant, sans ses deux collègues, pour commencer à dicter les clauses de la réconciliation et procéder aux formalités d'usage. Les Toulousains, contre des conditions trop onéreuses, invoquent la bulle et en appellent une fois de plus à Rome. On négocie. L'évêque d'Uzès et d'autres personnages s'interposent. Foulque, l'évêque de Toulouse, insiste vivement auprès, de ses diocésains pour qu'ils cèdent sans résister.

Cet ennemi juré des hérétiques et de Raimon VI avait l'avantage d'être dans la place, et il en profitait pour prendre sur les habitants catholiques une influence qu'il devait mettre tout entière au service de Montfort et des violents. Il a joué, pendant quelque temps, un double jeu. Seigneur ecclésiastique de Toulouse, obligé de ménager les bourgeois et de défendre les intérêts de sa cité, il affecta d'abord de respecter les sentiments loyalistes des Toulousains pour la dynastie de Saint-

Gilles. II apparut même parfois comme un médiateur indépendant entre Toulouse et les croisés. Au fond, il espérait brouiller Raimon avec ses sujets et ruiner l'autorité temporelle du comte, en attendant son expulsion. Il fut toujours de connivence avec les envahisseurs du Languedoc, même avant de passer ouvertement dans leur camp.

Il avait créé à Toulouse une vaste confrérie dont les membres portaient une croix blanche, milice toujours prête à défendre l'orthodoxie au dedans, et à collaborer, au dehors, avec les légats. Cette association devint bientôt si agressive que certains bourgeois crurent bon de réagir. Elle englobait surtout les habitants de la cité proprement dite, favorable à l'ancienne foi et aux croisés. L'autre agglomération, le bourg, peuplé de modérés ou d^hérétiques, opposa à la confrérie blanche de l'évêque une confrérie noire. « Le bourg et la cité, dit Guillaume de Puylaurens, les Blancs et les Noirs, se livraient, sous des bannières ennemies, à pied ou même à cheval, de fréquents combats. »

Entraînée par son évêque, Toulouse se résigna aux conditions posées par l'abbé de Cîteaux, renonça à son appel et permit au légat d'opérer seul, pourvu qu'il se conformât, pour le reste, aux instructions du pape. Elle lui promit en outre, sur la caisse municipale, une subvention de mille livres, destinée à faciliter le combat contre l'hérésie « et

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à fortifier la cause de la sainte Église ». Ârnaut accepta l'offre, reconnut la ville entière, cité et faubourg, comme vraie catholique, et l'évêque d'Uzès, son conseiller, donna aux habitants la bénédiction. Le légat s'engagea même, partout où l'on médirait d'eux, à certifier leur orthodoxie. Mais quand vint le moment de verser les mille livres, les Toulousains n'ayant pas réussi à se mettre d'accord ne purent en donner que la< moitié. Aussitôt Ârnaut- Amalric excommunie les* consuls et remet la ville sous l'interdit. Indignés, les Toulousains dénoncent à l'opinion cette <c iniquité cynique ». Des négociations s'engagent de nouveau entre la ville et les mandataires du Saint- Siège, par l'entremise de l'évêque Foulque. Les habitants consentent à jurer qu'ils s'en remettront, pour toutes les affaires d'Église, « à la justice et aux prescriptions du seigneur pape ». En retour, ils obtiennent des légats « la permission de rester dans la fidélité et dans le domaine du comte de Toulouse ». Mais leur évêque les oblige à livrer des otages, plusieurs notables, qu'on envoie sous bonne garde à Simon de Montfort. Cette condition remplie, les excommuniés sont absous.

Il semblait que la paix fût définitive et que Toulouse, proclamée ville bien pensante, n'eût plus rien à craindre. En 1211, elle enverra un contingent de milices coopérer au siège de Lavaur avec

les soldats de Montfort. Mais les bourgeois ne tardèrent pas à se convaincre que les chefs de la croisade visaient, sous prétexte d'extirper Thi r ésic, l'expropriation de Raimon VI. D'après la lettre écrite par leurs magistrats à Pierre d'Aragon, le comte, un jour qu'il se rendait à une conférence avec les représentants du pape et sous leur sauvegarde, fut attaqué à l'improviste par les solJula de Montfort et faillit être tué. On en voulait donc k sa terre et à sa vie? Les bourgeois eux-mêmes se sentirent à la fin tellement suspects et menacéâ qu' ils envoyèrent leurs consuls demander des explications , Introduits auprès des barons et des légats, qu'assistait l'évêque Foulque, les Toulousains expriment leur étonnement d'apprendre qu'on se préparait à les attaquer, eux qui avaient tenu et voulaient tenir toutes leurs promesses ! « Nous avons prête serment aux légats : ils nous ont réconciliés; ils mit accepté nos otages. Qu'avons-nous fait, depuis, (jui soit de nature à vous oflPenser ou à léser les iTitcrêts de l'Église ? » La réponse de Foulque et d'Ainaut fut très nette. « Nous n'avons aucune faute^ aucun méfait personnel à vous reprochci j uiaîs vous reconnaissez le comte de Toulouse eonuTic votre seigneur et le recevez dans votre ville. Cousentez k l'expulser, lui et ses partisans, cessesi: de lui garder fidélité et d'appartenir à son doiuainej prenez pour seigneur celui que l'Eglise vous desi-

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gneraj alors rarmée des croiséa ne fera rien contre vous. En cas de refus, nous vous combattrons de toutes nos forces : on vous tiendra pour héreticjues et fauteurs d'hérésie, » — a Nous sommes liés, répliquent les consuls, par le serment de fidélité prêté au comte. Les légats eux-mêmes, de concert avec notre évcque, nous ont autorisés a reconnaître sa seigneurie. Nous séparer de lui serait nous rendre coupables de trahison. j>

Ce refus équivalait à une déclaration de guerre. Les légats ordonnent à tous les clercs de la ville de la quitter en emportant les hosties consacrées, signal de la rupture. Toulouse se trouvait de nouveau au ban de FÉglise. Etrange manière, pour les représentants d'Innocent ÏII, d'exécuter ses instructions! Mais ils étaient les maîtres et Tarmée leur obéissait.

Minerve, son château et son village occupaient, à quarante kilomètres de la mer, en haut de la descente sur Narbonne, une position extraordinairemeot forte, d'un aspect même saisissant. Le château (dont il ne reste qu'une haute tour et les débris du mur d'enceinte) s'élevait sur le rocher à pic qui domine les lits profondément encaissés de deux rivières, paroi énorme, percée de grottes et fantastiquement sculptée par les eaux-

C'est là que, le 24 juin 1210, Tarmée des croisés était venue camper. Simon avait tout intérêt à s'emparer de cette place, une des clefs de la région orientale des Pyrénées. Mais il y était poussé aussi par les bourgeois de Narbonne dont le châtelain de Minerve, par tradition, était l'ennemi. Le vicomte narbonnais, Aimeri, avec la milice de sa cité, devait coopérer à la destruction de l'odieuse forteresse, nouvel exemple de la désunion des Méridionaux en face de l'étranger. On dresse et on fait jouer les machines; un blocus rigoureux s'établit : bref, les assiégés, n'ayant plus de vivres, se découragent et leur seigneur, Guillaume de Minerve, demande à parlementer (22 juillet).

Au cours des négociations, surviennent à l'improviste Arnaut-Amalric et Thédise. « Aussitôt, dit le moine de Cernai, Simon de Montfort, homme prudent et avisé, déclare qu'il cesse les pourparlers. L'abbé de Cîteaux étant le suprême directeur de l'affaire du Christ, c'est à lui qu'appartient de régler la capitulation et la réception du château. Arnaut en fut très contrarié : il avait grand désir de voir périr les ennemis de la foi, mais, moine et prêtre, il n'osait pas les condamner à mort. Il décida donc qu'on accorderait la vie sauve au châtelain, à tous ceux qui étaient avec lui dans le château et même aux croyants cathares, s'ils vou-

îfie INNOCENT III

laient se réconcilier avec l'Église et obéir à ses prescriptions. Quant aux parfaits, réunis là en grand nombre, on leur, ferait aussi grâce de la vie, s'ils consentaient à abjurer. »

En traitant ainsi les hérétiques, le légat ne faisait qu'eTcécuter (sans enthousiasme, affirme le chroniqueur) le mandat qu'il avait reçu de Rome. Mais Turmée ne s'accommoda pas d'une solution aussi pacifique. Un des chevaliers croisés, le «très catholique » Robert Mauvoisin, le bras droit de Simon de Montfort, s'indigna de voir qu'on allait laisser s'échapper les cathares. N'avait-on pas pris la croix tout exprès pour les égorger? « Comme ils ont peur, dit-il, et qu'ils sont en notre pouvoir, ils vont, pour obtenir leur grâce, promettre tout ce que nous exigerons ! » Mauvoisin déclara donc nettement au légat que l'armée n'accepterait pas les conditions accordées aux défenseurs de Minerve. c< Rassurez-vous, lui répondit Arnaut- Anialric, le nombre de ceux qui voudront se convertir sera certainement très restreint. »

Les clauses de la capitulation sont signées : l'armée entre dans la place, au chant du Te Deum^ la croix en tête. Derrière le crucifix venait la bannière de Simon de Montfort. On pénètre dans l'église, qui est purifiée et réconciliée. La croix est plantée au sommet du donjon et la bannière du chef à un endroit moins élevé. « C'est le Christ

qui avait pris la ville. Il était juste que son euseigne la dominât et fût le point de mire de tous les yeux, comme un témoignage éclatant de la victoire de rÉglise et de la vraie foi. »

Cependant Tabbé Gui des Vaux de Cernai, <( homme très zélé pour l'œuvre du Christ », s'introduit immédiatement dans une maison où on lui avait dénoncé la présence d'un grand nombre de cathares. Il se met à les prêcher mais, aux pre-^ miers mots, les hérétiques l'arrêtent : « A quoi bon nous sermonner, s'écrient-ils tout d'une voix, nous ne voulons pas de votre religion, nous renions l'Église romaine. Vous prenez là une peine inutile, ni la mort ni la vie ne pourront nous arracher h notre croyance ». Repoussé de ce côté, l'abbti Je Cernai aborde une autre maison où il n'y avait que des femmes : il s'apprête à les convertir, mais se heurte aune obstination et à une dureté pires que celles des hommes.

Bientôt Simon de Montfort arrive à son tour dans Minerve, où le gros de l'armée l'avait pré-^ cédé. Les hérétiques avaient fini par se grouper dans le même édifice : il va les y trouver. « Comme c'était un homme très religieux, et qui aurait voulu que tous fussent sauvés et pussent connîutre la vérité, il les engagea aussi à embrasser la foi du Christ; mais n'ayant rien obtenu, il les fit sortir du château. Les parfaits étaient au nombre de

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cent quarante, ou un peu plus. Un vaste bûcher est allumé et on les jette au feu. Il ne fut même pas nécessaire de les y pousser : obstinés dans leur malice y tous s*y précipitèrent d'eux-mêmes, n Trois parfaits seulement échappèrent au supplice en abjurant. Quand Tauto-da-fé fut consommé» les croyants renoncèrent a riiérésie.

Cependant la comédie jouée par les diplomates continuait. Après avoir provoqué la guerre avec Toulouse, alors que le pape voulait la paix, les légats durent exécuter l'autre partie de leurs instructions ; la réconciliation de Raimon VI. C'est au concile de Saint-Gilles (septembre 1210) qu'on devait permettre au comte de se justifier et, s*il avait prouvé son innocence, lui donner Tabsolution. Or il arriva que Taccusé ne fut pas admis à faire cette preuve, et qu'au lieu de Tabsoudre, on. se prépara à Texcommunier une fois de plus.

Si nous en croyons le rapport officiel des légats, c'est sur lui que doit retomber Tentière responsabilité du fait. « Ils ont suivi à la lettre, affirmentils, les instructions du pape. Trois mois après les avoir reçues, ils ont réuni l'assemblée des prélats et des barons à Saint-Gilles. Mais avant tout, ils ont fait savoir au comte qu'il eût à expulser de sa terre les hérétiques et les routiers et à remplir chacun des engagements qu*il avait pris, toutes les clauses de Taccord conclu jadis avec le légat Milon.

Appelé ensuite au concile, le comte y est venu : mais il a été de toute évidence pour l'assemble n qu'il n'avait tenu aucune de ses promesses et n'était pas en voie de les tenir. Par suite, le concile a été unanime à penser qu'on ne pouvait encore l'admettre à se justifier. Car il n'était pas vraisemblable qu'il pût dire la vérité sur les deux chefs d'accusation les plus graves, alors qu'il avait refusé de donner satisfaction à l'Église et qu'il s'était parjuré sur des points moins importants. Le concile lui a donc formellement enjoint de commencer par l'expulsion des hérétiques et de^i routiers et par l'exécution de tous ses autres engagements. Quand il aurait obéi, et à sa première réquisition, on donnerait suite aux prescriptions du pape qui l'autorisait à se justifier. Mais alors, ajoutent les auteurs du rapport, le comte a quilLî^ le concile, et depuis, il a continué à ne rien faire de ce qu'il avait promis. »

Ainsi les légats prenaient sur eux de subordonner la justification du comte à l'accomplissement de toutes les mesures de détail auxquelles II avait juré de s'assujettir! Or Innocent III ne lui avait pas strictement imposé cette condition. Dans l'instruction adressée quelques mois plus tôt à ses mandataires, il déclare seulement « qu'il a enjoint au comte, en attendant la réunion du concile, d'achever de donner à l'Église les satisfactions

exigées »* C'est cêUr phrase incidente, à laquelle son auteur n'attachait pas saps doute grande portée, qui est devenue, pour les légats, Tessence du mandement pontifical. Ils ont aflFecté de l'interpréter dans un sens de prohibition étroite et d'en faire la règle inflexible de leur conduite. Mais appuyer leur argumentation sur cette hypothèse « que Raimon n^ayant pas dit la vérité en jurant à l'Église qu'il réparerait ses torts sur les griefs secondaires 1 la dirait encore bien moins pour se justifier des accusations plus graves », c'était faire un raisonnement faux.

Si le procédé qui servit aux légats pour éluder les ordres du pape ressort de la comparaison de leur rapport avec le texte de leurs instructions, Pierre des Vaux de Cernai, l'enfant terrible du parti, a dit, avec une précision étonnante, pourquoi ils Font imaginé. « Maître Thédise, étant entré à Toulouse, eut une conférence secrète avec l'abbé de Cîteaux. Ce Tliedise était un homme avisé, prudent et ires zcle pour l'affaire de Dieu. Il désirait ardemment trouver un moyen légal de ne pas admettre le comte à prouver son innocence. Car il voyait bien que, si on l'autorisait à se disculper et qu'il pût y parvenir en usant de ruse ou en alléguant des faussetés, toute l'œuvre de l'Église dans le Lani^uedoc était ruinée : c'en serait fait de la religion catholique en ce pays. Pendant qu'il

méditait très anxieusement sur ce point, Dieu lui montra tout à coup la voie qu'il devait suivre pour empêcher le comte de se justifier. »

Lorsque Raimon VI vit que le concile refusait d'entendre sa justification, avec le tempérameut sensible et impulsif des hommes du moyen âge, il fut saisi, devant l'assistance, d'un accès de désespoir, et se mit à pleurer. « Effet de sa méchanceté naturelle! s'écrie le moine de Cernai. Maître Thédise, convaincu que ses larmes n'étaient pas de dévotion et de repentir, mais de révolte mauvaise et de dépit, lui dit en appliquant le mot de l'Ecriture. « Les eaux auront beau déborder, elles a ne monteront pas jusqu'à Dieu ». — « Les légats eurent tant d'exigences, assure l'auteur de h Chanson^ qu'à la fin le comte Raimon déclara que son comté tout entier ne suffirait pas à les satisfaire. Il mit le pied à l'étrier, plein de colère oL de tristesse, et regagna au plus vite son pays. ]o

On présenta ces faits à Rome de manière à persuader le pape que le comte n'avait pas voulu sl* justifier. « Il n'a pas prouvé son innocence n^ écrivit plus tard Innocent à Philippe Auguste, en ajoutant, il est vrai, « nous ne savons pas si cVst de sa faute », preuve qu^il n'était pas absolument sûr que ses légats fussent dans leur droit. En tout cas, presque aussitôt après la scène de Saint- Gilles, il reprocha à Raimon de n'être pas fidèle h

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sa promesse, puisqu'il continuait à tolérer Thérésie dans ses états (décembre 1210). La tactique de Tabbé de Cîleaux avait réussi. Tenant Tanathème suspendu sur Taccusé, il se hâta de pousser à food eon succès.

Dans une nouvelle conférence ouverte h Narbonne (janvier 1211), tous les personnages de Taction, les légats, Montfort, le comte de Toulouse, le comte de Foix, même le roi d*Aragon, se trouvèrent réunis. <t De besogne, on n'y fit même pas la valeur d'une rose sauvage », dît la Chanson, D'après le moine de Cernai, beureusement plus explicite, Arnaut-Amalric posa encore une fois a Raimon VI la condition sine qua non. a Expulsez les bérétiques de la terre qui vous appartient en propre, et alors, non seulement on ne touchera pas à votre domaine, mais on vous laissera tous les droits que vous avez sur les immeubles des bérétiques qui habitent dans votre comté. Bien mieux, on vous donnera le quart ou même le tiers des châteaux qui seront confisqués, » « Le comte, dit le chroniqueur, s'obstina à repousser la grâce qu'on vouloit lui faire et à se rendre par là indigne de tout pardon, »

On se tourna alors ^ sur les instances pressantes de Pierre llj versRaimon-Roger, le comte de Foix, « Qu^il jure d'obéir à TÉglise et de ne pas combattre les croisés, surtout Simon de Montfort; ce

dernier lui restituera tout ce qu'il a pris du comté de Foix, sauf Pamiers. » Le comte de Foix, à son tour, ne voulut pas d'une pareille paix. Le roi d'Aragon intervint pour son compte personnel. Suzerain et protecteur de Raimon- Roger, il voyait bien que celui-ci ne serait pas de taille à soutenir la guerre et qu'elle lui coûterait tout son fief. Il conclut donc avec les légats, par-dessus la tête de son vassal qu'il voulait sauver, un accord aux termes duquel il garantissait à l'armée catholique la neutralité du comté de Foix. Le château de Foix sera occupé par les troupes de l'Aragon ; et s'il advient que le comte se tourne contre les chefs de la croisade, cette forteresse leur sera livrée.

Le changement d'attitude de Pierre II était un succès pour le parti de Montfort. Pressé d'en profiter, celui-ci demanda à l'Aragonais de recevoir enfin son hommage pour la vicomte de Carcassonne. Pouvait-on se refuser plus longtemps à reconnaître une conquête déjà solidement assise? Pierre pensa sans doute qu'il tiendrait plus facilement Montfort devenu son vassal, et que, pour empêcher l'incendie de gagner le Midi tout entier, il fallait faire la part du feu. Mauvais calcul ! mais Innocent III l'engageait à entrer dans cette voie. Il reçut donc l'hommage du nouveau vicomte et promit le mariage de son fils, le prince Jacques, un tout jeune enfant, avec la fille de Simon de

Montrort. Il poussa même la concession jusqu'à livrer cet enfant en garde, c'est-à-dire en otage, au chef militaire des croisés. Les habitudes du moyen âge autorisaient cette conséquence des contrats matrimoniaux passés entre deux seigneuries. Mnis, dans l'espèce, il était dangereux de laisser l'héritier de la couronne d'Aragon entre les mains de cet étranger. Pour prouver qu'il n'abandonnait pas Raimon VI, Pierre II, à la grande indignation des croisés, maria, quelque temps après, sa sœur Sancie avec un fils du Toulousain.

Il fallait cependant en finir avec celui-ci et frapper le dernier coup. Au concile de Montpellier, où on le convoqua en même temps que le roi d'Aragon (22 janvier 1211), les légats lui firent connaître^ sous forme d'ultimatum, la longue série de leurs exigences. <c II congédiera ses bandes de routiers. 11 donnera à l'Église toutes les satisfactions auxquelles il a déjà souscrit. Il expulsera les hérétiques et leurs fauteurs de tous ses domaines et livrera, avant un an, ceux que les légats et Montfort lui désigneront^ pour en faire à leur volonté. H fera raser tous les châteaux de sa terre, et les chevaliers de son fief ne pourront plus habiter les villes. Les sujets toulousains seront soumis, quand les croisés traverseront leurs terres, à un droit de gîte illimité. Après avoir exécuté toutes ces clauses.

le comte lui-même s'en ira à Jérusalem servir dans les rangs des Templiers ou des Hospitaliers^ aussi longtemps que les légats voudront prolonger sa pénitence, après quoi on lui rendra ses châteaux. S'il n'accepte pas ces conditions, on l'expulsera de tout son domaine, de façon qu'il ne lui restera rien. »

L'Église demandait par là au comte de Toulouse, non pas de se soumettre, mais de se livrer pieds et poings liés. Pouvait-il obéir à cette mise en demeure? Dans la scène telle que la Chanson l'a dépeinte, l'abbé de Citeaux remet aux mains de Raimon l'acte qui contient sa déchéance, a Le comte fait signe à son clerc de le lui lire et, quand il a entendu, il s'adresse, indigné et ricanant, au roi d'Aragon : « Venez, seigneur roi, lui dit-il, écoutez cette charte et l'étrange commandement que me signifient les légats. » Le roi d'Âragun la fait lire pour lui une seconde fois; la lecture finie, il dit tranquillement : « Voilà qui a besoin d'être amendé, par le Père tout-puissant! » Alors le comte, négligeant de saluer les légats, h\ charte à la main^ sans répondre un mot, s Vu va vers Toulouse, courant au plus vite, puis a Montauban, à Moissac, à Agen. Partout il la fîiit lire aux chevaliers, aux bourgeois et aux cleres qui chantent la messe. Les hommes de la terre de Toulouse, quand ils ouïrent la charte, déclarèrent

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qu^Is aimeraient mieux être tous tués ou pris que souffrir cette honte, et consentir à ce qui ferait d'eux des serfs et des vilains. Et le comte, les entendant, leur en rend grand merci^ fait sceller ses lettres d'appel et les envoie à tous ses amis. » ( Après le brusque départ de Raimon VI j les légats Texcommunièrent. Ils l'avaient réduit à quitter son attitude équivoque, a rompre ouvertement avec les catholiques. La croix triomphait.

La scène de Montpellier ent un résultat décî&if. Innocent III, circonvenu et entraîné par le parti de Taction à outrance, semble accepter les dernières conséquences de la politique des légats. II confirme rexcommunication (avril 1211), Ordre est donné aux archevêques du Midi de la faire exécuter, et aux légats d*user de rigueur contre les villes et les nobles de la Provence qui ne se soumettraient pas exactement aux prescriptions de TÉglise. La cour de Rome commence même à s'occuper des avantages matériels que lui rapportait la croisade* De décembre 1210 à septembre 1212, la correspondance du pape le montre organisant j au profit de son trésor, Texploitation fiscale des pays conquis.

Simon de Monlfort s'était engagé à lui faire payer ^ par les habitants de mn nouveau domaine»

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un impôt dé trois deniers par feu. Innocent le prie de percevoir cette taxe et d'en réserver soigneusement le produit pour le remettre à ses mandataires. En 1212, il envoie dans le Languedoc un sousdiacre de la curie, son secrétaire Pierre Marc, chargé d'y effectuer les opérations de trésorerie. Les banquiers de Simon de Montfort, les marchands de Cahors, Raimon et Élie de Sauvagnac, devront verser les fonds au délégué du pape, et celui-ci les transmettra, par l'intermédiaire des Templiers du Midi, à frère Aimard, le trésorier du Temple de Paris. Le Temple était alors la banque internationale où princes et rois s'accréditaient: Innocent III, comme Philippe Auguste, avait dans cette maison un compte courant. On y déposera aussi la somme de mille marcs que Simon avait promise au Saint-Siège, et que le pape n'a garde d'oublier.

Après l'argent, la terre. Le comte de Toulouse, ^ déchu, n'avait plus rieiv à prétendre sur le comté de Melgueil : Innocent annexe cette seigneurie au domaine de Saint-Pierre et ses légats en font la saisie. Les habitants du comté, ravis d'échapper à Raimon, qui est trop près, pour appartenir au pape, qui est loin, acceptent, d'un accord unanime, ce changement de souveraineté. Ils supplient même le pape de les garder directement sous sa main^ de ne les soumettre à aucune autre juridiction que

la sienne. Innocent les remercie avec effusion de leur dévouement au Siège apostolique et promet de veiller lui-même avec zèle à leurs intérêts, ce qui ne l'empêche pas, presque aussitôt, de louer le comté de Melgueil à l'évêque de Maguelonne. Que devenait sa déclaration d'antan « qu'il n'était pas convenable que l'Église s'enrichît des dépouilles d'autrui »? Après avoir essayé quelque temps de réagir, Innocent III en venait à prendre sa part des bénéfices de la guerre sainte. Part minime, à la vérité, mais elle était le signe palpable de l'entrée du Languedoc dans l'immense domaine temporel des papes. Ici^ comme en tant d'autres points de l'Europe, le chef de tous les chrétiens voulait régner sur les corps comme sur les âmes et cumuler les deux pouvoirs.

Déjà les visées personnelles de Simon de Mont- ^ fort l'inquiétaient. Une phrase de sa lettre à Philippe Auguste (août 1211) révèle ce fait curieux qu'il avait prescrit à ses légats de se mettre en possession immédiate de toute la terre enlevée au comte de Toulouse, et de la garder pour en faire cession plus tard à qui de droit. Il n'avait donc pas l'intention d'en investir le chef des croisés. Mais celui-ci n'en poursuivait pas moins sa marche. L'abandon de Raimon par le pape^ l'anathème dont on le frappait, Tunion enfin acquise de tout le parti orthodoxe, donnèrent un regain de vigueur

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à la croisade. Les prédications de 1211 remuèrent de nouveau la France entière : de nombreuses troupes de chevaliers rejoignaient la bannière de Montfort. On apprit bientôt que le propre frère du comte de Toulouse, Baudouin^ avait passé dans le camp ennemi. Profitant de ce retour de fortune, Montfort enlève rapidement villes et places : Termes et Cabaret, deux forteresses imprenables, puis Lavaur, un des plus anciens foyers de l'hérésie, tombent entre ses mains.

Malgré tout, Raimon VI, excommunié, acculé à la guerre, hésitait à traiter les croisés en ennemis. Par deux fois, il voulut encore négocier, offrir sa soumission aux légats, risquer l'humiliation d'un refus. Quand il comprit que la seule ressource pour lui était de se battre, il se décida à montrer un peu d'énergie. Certains barons du Languedoc n'avaient pas attendu si longtemps. Le comte de Foix, Raimon-Roger, avait déjà surpris et taillé en pièces, à Montgey (Tarn), un corps de six mille croisés a'AUemagne. Convaincus que leur sort était lié à celui de leur suzerain de Toulouse et que sa ruine entraînerait leur perte, le comte de Comminges et le vicomte de Béarn lui envoyèrent leurs contingents. Si le roi d'Aragon avait pu les f joindre, cette union des princes du Midi, bien que tardive, aurait peut-être arrêté l'envahisseur. Mais juste à ce moment critique, Pierre II abandonnait

} le Languedoc, popr aller, au fond de l'Espagne, combattre les Sarrasins.

Raimon n'en commença pas moins les hostilités. Il avait enfin le grand avantage d'être le seul maître dans Toulouse : Foulque avait dû quitter la place, au moment où les croisés assiégeaient Lavaur. L'évêque aurait préféré que le comte lui laissât le champ libre et l'avait invité à s'en aller, sous prétexte que la présence d'un excommunié l'empêchait de célébrer les offices et de remplir les devoirs de sa charge. Le comte, furieux, lui envoya l'ordre de sortir lui-même au plus vite de la cité. « Ce n'est pas votre maître qui m'a fait évêque, répondit Foulque au messager de Raimon : ce n'est ni par lui ni pour lui que j'occupe mon siège. Mon élection a été canonique et non imposée par un acte d'intrusion princière. Je ne partirai donc pas pour obéir à son caprice. Qu'il vienne, ce tyran, avec ses soldats : il me trouvera seul et sans armes. » L'évêque attendit ainsi plus d'un mois. « Le comte, dit le moine de Cernai, n'osa pas le faire tuer, parce qu'il craignait lui-même pour sa peau. » A la fin. Foulque s'en alla retrouver les croisés, dont il ne se séparera plus. j La situation devenait plus nette : Raimon put I défendre énergiquement la ville contre une 1 première tentative de Montfort et de ses chevaliers. Pour mieux l'investir, les pèlerins détruisaient les

arbres, les vignobles^ les moissons de la banlieue, massacraient les hommes et les femmes qui travaillaient aux champs, pillaient et brûlaient villas et fermes. Les bourgeois soutinrent sans faiblir les maux du blocus ; ils firent même dans le camp des croisés une sortie qui leur valut un gros butin. Après trois semaines d'efiForts infructueux, le siège fut levé (29 juin 1211). Les Français se dédommagèrent par la conquête de Cahors. Mais le comte de Toulouse, enhardi, prit à son tour l'ofifensive et marcha sur Castelnaudary. Une action décisive s'engagea, sous les murs de cette ville, entre le '^

comte de Foix et un corps de chevaliers qui arrivaient de France. Victorieux d'abord, Raimon- Roger, après s'être battu en héros, fut ensuite repoussé, presque enveloppé; une sortie de Montfort, au moment de la débandade, compléta le succès (septembre).

Dès lors la débâcle s'accentue. Grâce à l'arrivée de nouveaux renforts, le château de Penne est forcé par les croisés, l'Agenais envahi. La garnison de routiers et de bourgeois toulousains qui défendait Moissac jette aux croisés, par-dessus les murailles, la tête du neveu de l'archevêque de Reims, qu'on avait pris. Mais les habitants, moins courageux que ceux de Toulouse, capitulent et se ruent sur leurs défenseurs (septembre 1212).

Castelsarrasin, Muret, Verdun, Saint-Gaudens,

flî INNOCENT III

ouvrent leurs portes. Le comte de Comminges et le vicomte de Béarn sont excommuniés^ on les menace, comme le comte de Foix, d'être expulsés - de leurs montagnes. Bientôt^ de tout son fief, il ne restera plus a Ralmon VI que deux villes, Toulouse et Montauban.

K Chaque pas en avant de Tarmée d^invasion est ^ marqué par une boucherie. Après la prise de Lavaur (mai 1211), le seigneur Anialric de Montréal et quatre-vingts chevaliers sont attachés au gibet : mais les fourches patibulaires, mal plantées, se renversent. Simon, pressé d'en finir, ordonne que ceux qui n'ont pu èlre pendus soient simplement égorgés. En un clin d'œil les pèlerins opèrent le massacre, Giraude, dame de Lavaur, vieille femme 1res charitable, fut précipitée dans un puits que Ton combla. Le moine de Cernai clôt le récit de ces horreurs en disant ; « C'est avec une allégresse extrême que nos pèlerins brûlèrent encore une grande quantité d'hérétiques )>. Quand on mettait la main sur des parl'aits^ le plaisir était double- Aux Casses, près de Castelnaudary, on en trouva un groupe nombreux. Les évêqueSj à leur entrée dans le château, voulurent les prêcher et les arracher à l'erreur; ils ne purent en convertir un seul et se retirèrent. Eux partis^ les croisés expédièrent soixante de ces intidèles « avec une très grande joie ».

La foule des pèlerins est convaincue et désintéressée. Beaucoup des simples chevaliers, une fois le vœu accompli, s'en vont aussi pauvres qu'au départ ; ils recherchent surtout le profit spirituel et croient en égorgeant faire acte religieux. C'est au chant du Veni^ Creator spiritus qu'on détruit les châteaux et que les bûchers s'allument. Comment les envahisseurs ne seraient-ils pas persuadés que Dieu est avec eux? Des miracles s'accomplissent partout.

Le corps du martyr Pierre de Castelnau, au moment de sa translation, est retrouvé aussi sain et intact que s'il eût été enterré le jour même : il répand au loin une odeur suave. La multiplication des vivres s'opère au profit des croisés : leurs cinquante mille hommes ont du pain en abondance dans un pays où il n'y a plus de moulins. Un jour, sur l'ordre de Montfort, on attache au poteau, pour y être brûlés, deux hérétiques : un parfait albigeois et l'un de ses disciples, pauvre homme qui, épouvanté, déclara abjurer l'hérésie et vouloir revenir à l'Église. Montfort décida qu'on le brûlerait tout de même. « S'il est sincèrement converti, dit-il, il expiera ses péchés dans la flamme qui purifie tout. S'il n'est pas sincère, son supplice sera le juste châtiment de sa perfidie. » On allume le feu. Le parfait est consumé en un moment : l'homme qui avait abjuré sent ses liens

rompus et sort du bûcher avec une simple trace de brûlure au bout des doigts.

Des croisés reçoivent des traits en pleine poitrine, sans être blessés. Lorsqu'une de leurs troupes s'installe pour assiéger un château ennemi, les sources, auparavant insuffisantes, coulent abondamment; après leur départ, l'eau reprend son débit naturel. Puis, ce sont des croix lumineuses que les catholiques aperçoivent en grand nombre sur les murailles récemment blanchies d'une église de Toulouse. Une colonne de feu brille et descend sur les cadavres des croisés tués en embuscade : on retrouve tous ces corps gisant sur le dos, les bras étendus en forme de croix. Si le moine de Cernai ajoute foi entière à ces faits merveilleux, c'est que le légat du pape et l'évéque de Toulouse, témoins oculaires, s'en sont devant lui portés garants.

Simon de Montfort, pendant cette guerre, est admirable d'endurance et d'énergie : jamais vainqueur ne mérita mieux son succès. Harceler l'ennemi sans lui laisser un instant de repos, se trouver partout à la fois, courir hiver comme été d'un bout du Languedoc à l'autre, de ville en ville, de château en château, supporter assauts et sièges tout en ne cessant de prendre l'offensive! la vigueur de ce petit baron dépasse la limite assignée aux forces humaines. Et que de traits de

bravoure personnelle! Arrivé devant le châteiiu de Foix, il charge, avec un seul chevalier, tant il est impatient de bataille, les soldats qui défendent hi porte. S'agit-il, plus tard, de prendre Muret? il passe la Garonne à la nage avec la grande massif de ses chevaliers et occupe le château. Mais il s'aperçoit que les piétons et les soldats les moijis valides sont restés sur l'autre rive, n'osant fïïtnchir le fleuve, grossi par les crues. Il appelle son maréchal. « Je vais chercher, lui déclare-t-il, le reste de Tarmée. — A quoi pensez-vous, seigneur? répond l'autre. Nos meilleures troniics sont dans la place. Il n'y a au delà du fleuve que des gens de pied. L'eau est si haute et si violante qu'il est impossible de la passer, sans compti^r les Toulousains qui peuvent survenir et vous tuer, vous et les vôtres. — Mauvais conseil! reprend Simon. Je vivrais en sûreté dans ce fort, laudis que les pauvres du Christ sont exposés au couteau de l'ennemi! J'irai et je resterai avec eux. j> ïl traverse de nouveau le fleuve avec quatre ou cinq chevaliers, et demeure plusieurs jours à protéger l'infanterie, jusqu'à ce que le pont, rétabli, permette le passage. Au siège de Carcassonnc, un croisé gisait au fond d'un fossé, avec une jambe cassée> sous la pluie de pierres qu'on jetait de la ville. Simon, suivi d'un seul écuyer et risquant vingt fois sa vie, descend dans le fossé, emporte

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le malheureux et le sauve ainsi dVûe mort certaine.

Et dans quelles conditions déplorables il poursuit sa campagne! A plusieurs reprises, les croisés qui ont fini leur quarantaine l'abandonnent au cours d'un siège ou d'une expédition commencée. Presque toujours il se bat avec un ennemi supérieur en forces. Il a beau supplier les barons, se jeter même à leurs pieds pour les amener à rester quelque temps encore; ces pèlerins n'ont qu'un souci : rentrer chez eux après l'indulgence gagnée. Tous ne sont même pas assez consciencieux pour faire leurs quarante jours : les légats sont obligés de leur rappeler que la rémission des péchés s'applique seulement au service complet. L'argent manque à Montfort, presque autant que les hommes. « Sa détresse était souvent si profonde, dit le moine de Cernai, qu'il n'avait rien à se mettre sous la dent, pas même du pain. Au moment du repas, il n'osait pas retourner à sa tente et faisait exprès alors d'aller se promener pour ne pas rougir de sa misère. »

Il avait fait venir de France sa femme, Alix de Montmorenci, qui partagea avec lui périls et fatigues. On vit cette héroïne, dans ses chevauchées, prendre en croupe derrière elle des pèlerins invalides, mener des troupes à son mari, commander les places en son nom, diriger des

LA GUERRE DES ALBIGEOIS îftf

sièges et tenir bon contre l'assaillant. Les situations les plus critiques n^abattaient pas cette âme vaillante. Un jour elle se. trouva enfermée seule dans Lavaur; Simon guerroyait au loin; leur fils aine, Amauri, était malade à Fanjeaux; leur fille, en nourrice, à Montréal : impossible de communiquer avec les siens!

Cette famille extraordinaire puisait sa force dans l'intensité de sa foi. Un dimanche, Montfortj après avoir entendu la messe et communié, partait pour se battre à Castelnaudary, lorsqu'un moine cistercien crut bon de lui adresser des paroles d^encouragement. « Pensez-vous que j'aie peur? dit Simon- II s'agit de Taffaire du Christ : l'Église entière prie pour moi : je sais que nous ne pouvons pas avoir le dessous. » Une telle confiance rend invincible et permet tout, même le miracle. Au siège de Termes, le chef des croisés causait avec un de ses chevaliers, la main appuyée sur son épaule. Une pierre énorme tombe sur eux, broie la tête du chevalier, et Montfort, qui le tenait embrassé, n*a rien. Un autre jour il assistait debout à Toifice, lorsqu'une flèche tua raide le sergent qui se trouvait juste derrière son dos.

Pendant que ce protégé de Dieu, invulnérable, triomphait sur les champs de bataille, son parti, par une autre série de conquêtes, continuait à envahir les évêchés.

On dépose l'archevêque d'Auch; on remplace Tévêque de Rodez. L'évêque de Carcassonne abdique malgré lui pour faire place à Tabbé Gui des Vaux de Cernai. Maître Thédise obtient, lui aussi, sa récompense en ce monde : Tévêché d'Agde. Enfin le directeur suprême de l'entreprise, l'abbé de Cîteaux, Arnaut-Amalric, s'installe, le 12 mars 1212, dans l'archevêché de Narbonne. Aux pouvoirs qu'il tenait de sa légation, il allait joindre ceux que lui conférait le premier siège épiscopal du Midi : cet ennemi des hérétiques ne travaillait donc pas seulement pour la foi. Moine, il abandonnait son cloître pour devenir grand propriétaire féodal^ le chef suprême de l'Église du Languedoc. Il ne se contenta même pas d'être archevêque. Dès le premier jour de son arrivée, il se fit prêter la fidélité et l'hommage en qualité de duc de Narbonne. Légalement ce titre seigneurial n'appartenait qu'à la maison de Toulouse : mais il faisait partie de la dépouille de Raimon YI et Arnaut se l'adjugea, sans avoir consulté Montfort qui y prétendait.

Les prélats indigènes qui n'avaient pas été dépossédés au profit de l'étranger, s'inclinèrent aisément devant les faits accomplis, car les envahisseurs eurent soin de leur faire largesse des droits et des revenus du comte de Toulouse. Le 20 juin 1211, l'évêque de Cahors, Guillaume, à

qui Montfort octroie en fief les anciennes possessions de Raimon YI dans son diocèse, lui prête serment de fidélité. Le 14 septembre 1212, Tabbé de Moissac, Raimon, partageant avec le chef des croisés ce que le comte possédait à Moissac, déclare par charte solennelle a que Dieu a justement attribué à Simon de Montfort les domaines de son adversaire ». C'est la grande curée, pour les clercs venus de France comme pour ceux du Midi, qui gagnaient au changement de souverain.

Souverain ! le seigneur de Montfort ne Test pas encore tout a fait; il n'a pas dépouillé le comte de Toulouse de son titre, mais c'est la seule chose qui lui manque, et déjà les légats la réclament pour lui. Dès le milieu de l'année 1212, ils ont demandé à Rome que la grande seigneurie du IjanguedoG fût légalement dévolue à celui qui en était le maître effectif. Simon agit d'ailleurs en homme à qui l'avenir appartient. Il n'a pas encore achevé sa conquête qu'il légifère pour ses nouveaux sujets et pose les règles de son gouver- > nement.

Dans la grande assemblée de Pamiers (décembre 1212), où il a convoqué les nobles, les clercs et les bourgeois du pays, comme le roi de France, un siècle plus tard, réunira les États généraux, ce parvenu exécute, avec une habileté consommée.

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un ncte de hnute politique. Il fait rédiger des fitatuts par une commission où les Méridionaux ont leur place^ ce ^\n lui donne aux yeux des vaincus le prestige du libéralisme. Il leur impose la coutume de Paris, les usages du Nord, la subordination entière à FËglise : mais ils ont Tair, sur tous ces points, d*avoir nsé de leur libre vote. Aux. bourgeoisies^ il se présente comme le sauveur qui Tient substituer Tordre, la centralisation et la paix, à Tanarchie féodale dont les anciens comtes de Toulouse nVnt jamais su les préserver* A l'Église, le dévot croisé fait la part si large, domaines, argent, exemption dea charges pécuniaires, euprématie absolue, que le gouvernement des prêtres est fondé. Enfin il prodigue les garanties et les avantages aux Français du Nord et aux chevaliers étrangers qui ont mené avec lui la campagne. Non seulement il a pris la terre, mais il s'y est immédiatement installé de façon a se concilier rindigcne et à s'y rendre inexpugnable.

Dans ces conditions, FaSaire d'Albigeois ne répondait plus aux intentions des promoteurs. Il s'agissait maintenant d'autre chose que de prédication, de conversion, et de répression des héré- I tiques! Le Languedoc devenait le champ clos des appétits déchaînés. On voulait y implanter, avec la domination étrangère et une dynastie nouvelle, le catholicisme intolérant et les mœurs des Fran-

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çais du Nord. Était-ce pour substituer Simon de P Moûtfort a Raimon VI qu'Innocent III avait prêché la guerre sainte^ soulevé renthousiasme religieux et mis la chrétienté en branle? i

La croisade avait mal tourné.

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