‹ Innocent III (volume 5)Chapitre 3 sur 15 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Portrait d'Innocent III. — Ses origines. — Lothaire de Segni, étudiant et cardinal. — Le pessimisme chrétien et le traité sur la Misère de la condition humaine. — La succession de Célestin III. — L'élection de Lothaire. — Les cérémonies du Septizonium, du Latran et du Vatican. — La procession triomphale. — L'encyclique de l'avènement. — Les idées maîtresses d'Innocent III.

v Une figure ronde et juvénile, de grands yeux f avec des sourcils bien arqués, un nez droit et t une petite bouche. Sur la tête, une tiare en étoffe, * simple bonnet pointu que terminent, en haut, une I houppe, en bas, un cercle de métal. Sur le buste, n l'insigne du haut sacerdoce, le pallium, bande de ' laine blanche semée de croix rouges. C'est ainsi ) que le fragment de mosaïque conservé dans la villa ! du duc Torlonia, à Poli, et la peinture de l'église souterraine du Sacro Speco, à Subiaco, représentent le pape Innocent III. L'histoire ajoute qu'il

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avait la taille petite, la physionomie agréable, la parole facile et la voix tellement sonore et bien timbrée que tout le monde l'entendait et le comprenait même quand il parlait à voix basse.

Quand on suit la route de Rome à Naples, l'ancienne voie Latine, on débouche, vers le soixantième kilomètre, dans la vallée de la rivière Sacco. En haut des premiers sommets qui l'encadrent, à cinq ou six cents mètres, apparaissent, perchées sur l'assise éternelle de leurs murs cyclopéens, Segni, Anagni, Ferentino, Palestrina, les vieilles villes Herniques. Leurs églises ont pour base des substructionsde temples païens. Saint-Pierre de Segni, Sainte-Marie d'Anagni, massives comme des forteresses, dominent encore les maisons de pierre et les remparts de leur cité.

C'est là qu'était le patrimoine d'Innocent III. Les châtelains de Segni, une lignée d'origine lombarde, possédaient, depuis le dixième siècle, le « comté » de la Campagne romaine. Mais ce n'est qu'après Innocent III que, pourvus d'importantes propriétés à Rome et aux environs, et illustrés par leur grand pape, ils s'appelèrent comtes tout court, en italien conti. Telle fut l'origine de la puissante maison romaine des Conti, rivale des Orsini, des Colonna, des Savelli. Rien qu'au treizième siècle, elle devait fournir plusieurs papes au monde chrétien.

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Lotario ou Lothaire de Segni naquit, en 1160 ou en 1161, à Anagni ou à Gavignano. Latin par son père, Trasmondo de Segni, et romain par sa mère, Clarissa, issue de la famille des Scotti, le futur Innocent III était d'une race de nobles et d'hommes d'épée. Il lui en resta bien quelque chose : l'âpreté de l'ambition, l'énergie belliqueuse, les colères, les duretés. Mais l'éducation de l'Église tempéra, chez ce féodal, la combativité héréditaire. Voué au cléricat, il se montra d'une aptitude rare à s'instruire. « Il étudia à Rome, à Paris et à Bologne », dit son biographe, ou plutôt son panégyriste, l'auteur des Gesta Innocenta tertii, « et il surpassa tous ses contemporains par ses succès en philosophie, en théologie et en droit ». *

On sait peu de chose de sa jeunesse. A Rome, son premier maître fut Pierre Ismaël, dont il fit, par reconnaissance, un évêque de Sutri. Les années qu'il passa dans la grande école internationale de Paris lui laissèrent les meilleurs souvenirs. Il en sut toujours gré à la France et aux Français : « C'est à l'Université que je dois, par la grâce de Dieu, tout ce que j'ai de science », écrit-il à Philippe- Auguste. Pour son ancien professeur de Paris, le théologien Pierre de Corbeil, il demande à Richard Cœur de Lion une prébende d'archidiacre : « Maître Pierre, lettré et savant d'une renommée universelle, devrait être dans notre cœur rien que

pour ses mérites et ses vertus, mais comment oublier que j'ai suivi ses leçons et qu'il m'a appris la théologie ? Je ne rougis pas de le dire et même je m'en fais gloire. » En 1199, il lui procure l'évêché de Cambrai. En 1200, il lui donne l'archevêché de Sens, en dépit du roi de France et des chanoines, partisans d'un autre candidat. Pierre de Corbeil fut traité d'intrus par son clergé. Mais Innocent s'obstina : il gardait à ses anciens maîtres une affection qui primait tout.

Elle n'allait pas cependant jusqu'à tolérer leurs actes d'opposition. En 1203, Pierre de Corbeil tardant à exécuter les mesures de rigueur que la cour de Rome avait prises contre un parent de Philippe-Auguste, le comte d'Auxerre, Pierre de Courtenai, une lettre foudroyante arriva du Latran. « Quand nous t'avons nommé archevêque, nous pensions faire œuvre utile à l'Eglise de Sens et à la France entière. En élevant sur un candélabre la lumière qui était sous le boisseau, nous nous imaginions avoir donné au troupeau de Dieu un pasteur, non un mercenaire. Mais voilà que ta lampe va s'éteindre : ce n'est plus qu'un lumignon fumeux. A peine as-tu aperçu le loup, que tu lâches tes ouailles et t'enfuis : tu deviens comme le chien muet qui ne peut aboyer. » L'archevêque prit cette semonce tellement à cœur qu'Innocent se crut obligé de le consoler : « C'est justement parce

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qu'on sait que je t'aime plus que les autres évêques / de France que je t'ai choisi pour donner une leçon / à tout l'épiscopat. » Maître Pierre dut s'incliner : ; mais le pape était loin, le roi était près, et quand Philippe- Auguste devint, après Bouvines, le maître incontesté du pays, il fallut, avant tout, être royaliste. En 1216, avec tous ses collègues, l'archevêque de Sens refusa d'accepter l'excommunication lancée par Innocent contre le roi de France, coupable d'avoir encouragé son fils à conquérir l'Angleterre. L'autorité romaine prescrivit une enquête sur la désobéissance de Pierre de Corbeil. Fâcheuses vicissitudes de la politique ! la mort seule, peut-être, empêcha l'ancien écolier de Paris d'excommunier aussi son professeur.

Innocent III n'en resta pas moins le protecteur de l'Université naissante et son véritable chef. Elle lui dut, encore plus qu'au roi, les premiers privilèges qui lui donnèrent l'indépendance. Soucieux de la bonne organisation de l'école où il avait vécu, il lui impose, par l'intermédiaire de ses légats, des règlements de discipline morale et intellectuelle. Il la défend contre les abus de pouvoirs de l'évêque et du chancelier de Notre-Dame : « De mon temps, écrit-il en 1212, je n'ai jamais vu que les écoliers de Paris fussent traités de cette façon. » Et l'arrêt de 1213, rendu par les délégués qu'il chargeait de rétablir la paix entre l'Université et Tévêché, fut

une victoire pour les maîtres et les étudiants. Sans doute sa politique l'amenait à enlever aux évoques les grandes associations scolaires pour en faire des instruments de la puissance romaine. Mais, dans ses rapports avec l'école de Paris, il s'inspira aussi des souvenirs de sa jeunesse et des sentiments de reconnaissance qu'il a toujours hautement proclamés. Grand admirateur de cette Université, qu'il voulait libre et florissante, il eut l'idée, après la fondation de l'empire latin de Constantinople, d'envoyer des professeurs de Paris sur le Bosphore pour y réformer les études.

Bologne apprit au jeune Lothaire de Segni le droit civil et le droit canon, les deux sciences où il excella. Devenu pape, il n'oublia jamais non plus les canonistes qui furent ses maîtres ou ses compagnons d'études. Uguccio de Pise, l'évêque de Ferrare, un de ses correspondants habituels, Pierre Collivacino, son notaire, Bernard de Pavie, Sicard de Crémone reçurent des bénéfices, des évêchés, des titres cardinalices, des missions de confiance. La cour d'Innocent III regorgeait d'avocats et d'hommes de loi bolonais. Un docteur en droit canon, Grégoire, fut, à Bologne, le principal exécuteur de ses volontés. Et c'est dans cette cité de la jurisprudence, au corps des professeurs et des étudiants, qu'il adressa, en 1210, le recueil de ses décrétâtes, rédigé par Collivacino.

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Rentré à Rome, Lothaire avait tout ce qu'il fallait à un clerc pour avancer rapidement : la science acquise, les relations de famille et même la parenté avec certains cardinaux. De bonne heure, il fut pourvu d'une prébende dans le chapitre de Saint- Pierre de Rome. En 1187, le pape Grégoire VIII l'ordonna sous-diacre ; en 1190, Clément III le fit diacre et cardinal à vingt-neuf ans. Le siège de sa diaconie fut la petite église des Saints-Sergius-et- Bacchus, placée dans le Foro Romano, entre l'arc de Septime-Sévère et le Capitole. Dès lors et jusqu'au dernier jour du pontificat de Célestin III, Lothaire de Segni mepa la vie affairée de tous les cardinaux, absorbé dans ses fonctions de juge et d'administrateur, s'occupant de reconstruire et d'embellir son église diaconale, gardant, au centre des intrigues de la curie, une attitude de juste milieu et des habitudes de désintéressement dont son ambition se trouva bien.

Mais le brillant étudiant de Paris et de Bologne tenait à donner au monde une preuve de ses succès d'école. C'est avant son avènement à la papauté qu'il composa ses trois traités les plus importants.

Il faut du courage pour les lire en entier, et la déception est forte. Le procédé ordinaire de la scolastique, l'accumulation des textes de l'Ecriture sainte ou des Pères, dépasse ici toute limite : un océan de citations, où surnagent de loin en loin

quelques phrases qui expriment la pensée ou le jugement personnel de l'auteur. Dans les compilations d'Innocent III, traités ou sermons, on ne trouve à peu près rien d'Innocent III.

Le pessimisme chrétien voit le monde en laid et le déprécie pour abaisser l'orgueil de l'homme. Il a inspiré le plus célèbre de ces opuscules, le De contemptu mundi ou De miseria conditionis hu» manœ, ouvrage dont la vogue fut extraordinaire, car on en retrouve de nombreuses copies dans toutes les bibliothèques de l'Europe. Le cardinal dit modestement, dans sa dédicace, que si on lui reconnaît quelque mérite, il faut le reporter à la grâce de Dieu. Le mérite consiste dans le découpage de l'Ancien et du Nouveau Testament, et l'adjonction de quelques lieux communs.

Ce traité s'ouvre par la description du mal physique aux différents âges de la vie. Toutes les laideurs, tristesses et souffrances de l'humanité sont ici accumulées et grossies avec un parti pris vraiment curieux. L'enfant, par exemple, conçu dans la boue et le sang, fait de la matière la plus vile, que penser de ce petit être nu, pleurard, faible, sans défense, avec une intelligence qui diffère peu de celle de la brute ? Il est inférieur même aux animaux, ce car enfin, écrit le cardinal, quand les bêtes sont nées, elles marchent de suite, tandis que nous, faits pour nous tenir droits, nous ne sommes

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même pas capables d'aller à quatre pattes ». Et les douleurs de l'enfantement, et les cris du misérable nouveau-né ! Lothaire nous apprend, en passant, que le garçon crie A, la fille E, et que le mot Eve n'est qu'une double interjection, Heu Ha. Quel est le premier vêtement de notre nudité ? Une pellicule sanguinolente ! Combien l'homme, né dans de telles conditions, est au-dessous des autres êtres créés ! « Les végétaux produisent des fleurs et des fruits ; mais toi, homme, que produis-tu ? Des vers, du crachat, du fumier. »

Il est parlé, dans le même goût, des inconvénients de la vieillesse, de la vanité de la science et des occupations humaines, de la brièveté de la vie, de la misère du pauvre et du riche, du serf et du maître, du célibat et du mariage. Par exception, Lothaire a peint d'une touche assez vive la femme mariée, avec ses travers, ses caprices, son amour de la toilette et son caractère acariâtre. « Quel malheur, conclut-il, qu'on ne sache jamais à quoi s'en tenir sur celle qu'on épouse ! Un cheval, un âne, un bœuf, un chien, un vêtement, un lit, un verre, un pot, tous ces objets, on les essaye avant de les acheter, mais une jeune fille ! c'est à peine si on la montre à l'épouseur pour voir si elle ne lui déplaît pas ; et quoi qu'elle devienne, par la suite, une fois le mariage fait, c'est pour la vie. » Bref, l'homme ne cesse d'être tourmenté, quand il dort,

par des cauchemars, quand il veille, par les soucis, les revers de fortune et les maladies. Une liste des maladies les plus douloureuses amène l'auteur à cette remarque que les hommes n'ont plus de santé et que leur nature se détériore. Enfin, pour nous laisser sur une impression encore plus sombre, il énumère les divers supplices qu'invente la cruauté humaine, et termine par la lugubre histoire, empruntée au Juif Josèphe, d'une mère qui a dévoré son enfant.

Au second livre, c'est le mal moral qui apparaît, résultante des trois principaux vices de l'homme : cupidité, sensualité, ambition. A côté de quelques portraits à peine esquissés, l'ivrogne, le parvenu, l'orgueilleux, celui de l'intrigant ou de l'arriviste a plus de relief : le cardinal devait avoir cette espèce d'homme fréquemment sous les yeux. Au chapitre de la luxure, le clergé est pris à partie avec la crudité d'expressions propre aux moralistes de ce temps. Un dernier livre, très court, d'une théologie étroite et peu originale, démontre l'éternité des peines de l'enfer et l'irrévocable condamnation des réprouvés.

Exercice d'écolier, thèse de théoricien frais émoulu de la scolastique ! Ce n'est pas là l'œuvre d'un homme qui connaîtrait, par expérience, les réalités de la vie. Et les historiens qui l'ont vantée comme le dernier mot de l'ascétisme du moyen âge ont

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