‹ Innocent III (volume 5)Chapitre 4 sur 15 · L'AVÈNEMENT · texte numérisé non relu

L'AVÈNEMENT

été dupes d'une illusion. Dans sa préface, Lothaire se déclare prêt, si on le lui demande, à développer la thèse contraire. « Je montrerai, avec la grâce du Christ, la grandeur de la condition humaine ; de sorte que si, par le présent ouvrage, l'orgueilleux est abattu, par le suivant, l'humble sera exalté. » A-t-il écrit cette contre-partie ? En tout cas, nous n'avons plus que la thèse pessimiste, tellement poussée au noir que, s'il fallait prendre au sérieux les arguties de ce prélat de Rome, il ne resterait plus rien de la justice et de la bonté de l'Etre divin.

Les deux autres traités, le Mystère sacré de l'autel et les Quatre Espèces de mariage, ne sont que des applications du symbolisme mystique, cher à tous les théologiens de ce temps. Ici Lothaire compare les unions figurées du Christ et de son Église, de Dieu et de l'âme du juste, du Verbe et de la nature humaine, avec le mariage charnel de l'homme et de sa femme légitime. Il pose et résout d'étranges problèmes, entre autres celui de savoir « si le Christ doit être reconnu bigame ». Là il interprète, par symboles, tous les éléments du sacrifice de la messe : paroles, gestes et mouvements de l'officiant, vêtements sacerdotaux et accessoires du culte. L'allégorie est partout, même dans la mitre de l'évêque. Les deux cornes sont les deux Testaments ; les deux bandelettes à frange, l'esprit et la

lettre. La crosse, signe du pouvoir de correction que possède l'évêque, a un bout pointu, pour piquer les paresseux ; sa tige est droite, parce que l'évêque a le devoir de redresser les faibles ; elle est recourbée au sommet, parce qu'il est chargé de recueillir les âmes errantes.

Ces œuvres de jeunesse d'Innocent III n'annoncent en rien le génie politique et la hauteur d'esprit d'un des plus grands papes du moyen âge. Mais les contemporains ne les jugeaient pas comme nous. Ils se plaisaient à cette rhétorique et s'extasiaient devant ces puérilités subtiles. Il faut bien croire, puisqu'ils le disent, que le prestige de Lothaire de Segni, comme théologien, moraliste et écrivain, n'a pas été étranger à son avènement.

Vers la Noël de l'année 1197, le pape Célestin III, un nonagénaire, était tombé malade, et l'approche de la fin redoublait l'agitation des cardinaux. Le moins âgé d'entre eux, Lothaire, était le plus en vue : depuis longtemps un parti dévoué le désignait. C'est peut-être ce qui avait décidé Célestin à se chercher un autre successeur. Les vieillards n'aiment pas qu'on les remplace par de trop jeunes gens, et celui-ci était d'ailleurs de la race des Orsini, .ennemie des parents de Lothaire. Il fit tout

l'avènement 13

pour préparer l'avènement du cardinal de Sainte- Prisque, un Colonna. Il l'utilisait comme coadjuteur, insinuant qu'il abdiquerait volontiers, si l'on s'engageait à nommer son candidat.

De tout temps il s'est trouvé des papes qui, par intérêt de famille ou pour éviter un schisme, ont essayé de choisir eux-mêmes leur successeur. Tout pouvoir établi visait alors à se perpétuer, soit par l'hérédité proprement dite, soit par une désignation anticipée. Mais les cardinaux repoussèrent à l'unanimité une combinaison qui annulait leur droit électoral. L'opinion de l'Église, peu favorable aux pratiques de cette espèce, répugnait à dénaturer le caractère de la plus haute fonction religieuse. Les recommandations que Célestin III, mourant, fît à son entourage n'eurent aucun succès.

Les concurrents étaient nombreux. « Le seigneur cardinal évêque d'Ostie, dit un contemporain, le chroniqueur Roger de Howden, travaillait à devenir pape lui-môme, et aussi le seigneur cardinal évêque de Porto, et aussi le seigneur Jourdain de Fossanova, et aussi le seigneur Gratien. Et tous les autres cardinaux s'efforçaient, chacun pour son compte, d'atteindre le même but. » Cet Anglais pourrait bien railler, ici, la cour de Rome. Le 8 janvier 1198, Célestin III était mort, et, le jour même, malgré l'abondance des candidatures, il était remplacé.

L'élection se fît dans une ruine romaine que le moyen âge avait transformée en forteresse, le Septizonium, débris du magnifique monument à trois étages, bâti par Septime-Sévère au sud-est du Palatin, entre le cirque Maxime et le Colisée. Il appartenait aux moines de Saint- André, possesseurs de la montée du Celius, et son nom revient souvent dans les annales de la Rome médiévale. C'est là que le neveu de Grégoire VII s'était défendu contre l'empereur Henri IV, que Pascal II avait échappé à la poursuite des Allemands, et que Victor III avait été élu. On pouvait y délibérer sans crainte. Quand Lothaire et une partie de ses collègues eurent achevé la cérémonie des obsèques au Latran, ils se hâtèrent de rejoindre le reste du conclave, enfermé au Septizonium, et l'opération décisive commença.

Après la messe du Saint-Esprit, les cardinaux se prosternent, puis se donnent les uns aux autres le baiser de paix. Ils nomment des scrutateurs qui recueillent les votes rédigés par écrit, et lisent leur rapport. Lothaire obtient le plus grand nombre de voix ; le cardinal Jean de Salerne en a dix ; deux autres cardinaux se partagent le reste. On discute alors sur ce résultat. La difficulté est l'âge de Lothaire : élire le plus jeune des membres de la curie ! faire un pape de trente-sept ans ! Mais ce candidat est lettré, de mœurs irréprochables, et enfin,

Page 1