L'AVÈNEMENT
raison péremptoire, la situation de l'Église exigeait un chef actif, vigoureux et militant. L'accord des électeurs se fait donc sur le nom de Lothaire de Segni. Jean de Salerne, lui-même, se rallie au choix de la majorité, et le vote final est unanime.
Suivant une tradition d'humilité ecclésiastique, qu'explique assez la perspective angoissante de la tâche à remplir, l'élu refuse d'abord l'honneur qu'on veut lui faire : « il pleure et sanglote », puis il cède. Le plus ancien des cardinaux-diacres lui met sur les épaules, le manteau de pourpre, et lui donne le nom d'Innocent III. Deux cardinauxévêques le conduisent à l'autel où il prie, le front à terre, pendant que les chantres et tout le collège entonnent le Te Deum. Il s'asseoit ensuite derrière l'autel, et là, à tour de rôle, les cardinaux se présentent pour lui baiser le pied et la bouche. La première phase de l'avènement, l'élection, est terminée.
Un fait aussi capital dans l'histoire du moyen âge, l'exaltation d'Innocent III, pouvait-il se produire sans un signe de la volonté divine ? Trois colombes voletaient dans la salle du conclave : un de ces oiseaux, d'une blancheur immaculée, vint se poser à sa droite et ne bougea plus.
L'élu avait eu d'ailleurs une vision : on lui avait prédit qu'il épouserait sa mère, c'est-à-dire l'Eglise romaine. « D'autres révélations à son sujet furent faites à de pieux personnages, mais nous les
passerons sous silence, car Innocent lui-même ne voulait pas qu'on en parlât. »
Depuis plus d'un siècle, le clergé inférieur et le peuple romain ne prenaient plus part à l'élection, dévolue aux seuls cardinaux, mais ils étaient loin de s'en désintéresser. La foule des clercs et des laïques attendait, au bas du Septizonium, le résultat du vote. Quand il fut annoncé, elle escorta l'élu, en l'acclamant, jusqu'à la basilique de Saint-Jean de Latran où il devait être intronisé.
Le palais de Latran, contigu au sanctuaire, était le siège du gouvernement pontifical, le centre 'du monde chrétien. Il occupait la plus grande partie de cette place Saint-Jean, aujourd'hui vide, d'où la vue embrasse la ligne rouge des anciennes murailles, la campagne herbue et déserte, les aqueducs ruinés et, au dernier plan, les pentes violettes des monts Albains tranchant sur les neiges de la Sabine. Deux groupes de bâtiments contenaient, à l'ouest, la grande salle du concile appuyée sur ses demi-tourelles ; à l'est, les appartements privés des papes, le triclinium de Léon III où se donnaient les festins d'apparat, les oratoires de Saint-Sylvestre et de Saint-Laurent, les services de la chapelle et de la chancellerie. Le palais a disparu depuis Sixte V, mais la basilique de Saint-Jean subsiste encore sous une enveloppe moderne, avec son ancien baptistère et son cloître ; et c'est devant le
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portique qui alors précédait l'église, que le nouveau pape fat, tout d'abord, présenté au peuple romain. Les cardinaux installent Innocent III sur un siège de marbre sculpté, la sedes stercoraria, le siège au fumier, mise en action du verset de l'Écriture : « Il a fait sortir le pauvre de la poussière et du fumier, pour qu'il siège avec les princes sur le trône de gloire. » Le camérier qui se tient à côté du pape lui remet trois poignées de deniers, et celui-ci les jette à la foule massée sur la place, en disant : « L'or et l'argent ne sont pas pour mon plaisir : ce que j'ai, je vous le donne. » Cela fait, il est salué d'une nouvelle acclamation : « Saint Pierre a élu le seigneur Innocent ! » Suivi du prieur de Saint-Jean de Latran et des chanoines, il pénètre alors dans l'église et va s'asseoir, derrière l'autel, sur le trône pontifical. Puis il monte le grand escalier intérieur qui, de la basilique, conduit à la chapelle de Saint- Sylvestre où l'attendent d'autres cérémonies.
Deux sièges curules de marbre rouge y sont disposés *. Innocent prend place d'abord sur celui de droite. Le prieur de Saint-Laurent, chef des
1. L'un de ces sièges existe encore au musée du Vatican, l'autre au musée du Louvre. Celui-ci est placé sous l'escalier de la Victoire de Samothrace, dans la salle dite des Prisonniers barbares. Il est circulaire et échancré à son milieu. La provenance en est certaine : les deux sièges étaient jadis au Latran, puis au Vatican.
clercs de la chapelle, lui met en main un bâton, ainsi que les clefs de l'église et du palais, signes de l'autorité sur le personnel et de la possession même de l'immeuble. Le nouveau maître s'asseoit ensuite sur le siège de gauche, et le prieur lui passe autour du corps une ceinture de soie rouge d'où pend une bourse de couleur écarlate ; elle contient douze sceaux de matière précieuse et un saehet de musc. Par là, Innocent est investi du trésor pontifical et des objets de prix qu'il renferme. Alors les officiers du palais lui sont présentés et admis au baiser. Nouvelle jetée de pièces d'argent à l'assistance avec ces mots : « Il a dispersé ses trésors, il les a distribués aux pauvres, et sa justice demeurera éternelle. » Enfin, de la chapelle Saint-Sylvestre, on conduit le pape à l'oratoire Saint-Laurent ou au Sancta Sanctorum, la seule partie aujourd'hui conservée de l'ancien palais. Innocent y fait une prière devant un autel spécial, puis il entre dans ses appartements privés.
L'essentiel était fait. Après les cérémonies du Septizonium et du Latran, le pape, élu et installé, détient légalement le pouvoir. Restait la consécration ; mais il n'était pas nécessaire que ce troisième acte de l'avènement suivît immédiatement les deux premiers. Innocent n'étant que diacre, il fallut lui donner la prêtrise avant de le sacrer évêque. L'ordination eut lieu le 21 février 1198, six semai-
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nés après l'élection, et le lendemain dimanche, le jour même de la fête de la chaire de saint Pierre, on procéda à la consécration dans la basilique du Vatican.
Protégée par l'enceinte fortifiée de la cité Léonine à laquelle le château Saint-Ange servait de bastion avancé, la célèbre église de Saint-Pierre de Rome offrait d'abord aux regards son campanile et la triple entrée de son portique. Ici, comme au Latran, le sanctuaire était précédé d'un atrium, vaste cour intérieure où les pèlerins s'arrêtaient devant le tombeau de l'empereur Otton II et buvaient à la gigantesque pomme de pin en bronze doré, la pigna, d'où l'eau coulait à profusion entre huit colonnes de porphyre. La façade de la basilique se dressait ensuite, avec ses fenêtres, ses cinq portes, et l'immense mosaïque qui figurait le Christ, assis entre saint Pierre et la Vierge, les évangélistes et leurs symboliques animaux. Au dedans, cinq nefs aboutissaient, comme dans la plupart des églises de Rome, à un transept droit et à une abside en demi-cercle. Au fond de cette abside, la chaire de saint Pierre ; entre les deux grandes arcades, au milieu du transept, la Confession, trésor inestimable. Le monde entier connaissait ses mosaïques d'or, son autel d'argent, son baldaquin doré que portaient quatre colonnes torses en albâtre d'Orient. Juste au-dessous de la Confession, un
puits communiquait avec la chambre funéraire où une tradition constante plaçait les ossements de T Apôtre. C'était là surtout que se pressait la foule, mais elle assiégeait aussi les nombreuses chapelles ouvertes sur les bas côtés. La grande nef, enfin, telle que la représente une curieuse miniature du peintre français, Jean Fouquet, avait un aspect imposant, avec sa double rangée de colonnes antiques et l'élégante balustrade de son pourtour. Une petite chapelle carrée, dédiée à saint Grégoire, en occupait, à gauche, l'extrémité.
C'est dans cette chapelle, le 22 février 1198, qu'Innocent III est introduit par les chanoines de la basilique, pour y chausser les sandales d'apparat et revêtir les ornements pontificaux. Passant ensuite derrière le grand autel, il s'assied au bas des degrés qui conduisent au trône de saint Pierre. Là, évêques et cardinaux, tenant le rituel, font cercle autour de lui. Le consécrateur, l'évêque d'Ostie, lui pose un évangile sur la tête et tous, sans mot dire, étendent vers lui la main droite. La cérémonie de l'onction achevée, on lui passe l'anneau, le pallium ; on lui met l'évangile entre les mains. Il monte enfin et s'installe dans la chaire de l'Apôtre. A ce moment, au chant du Gloria in excehisy recommence le défilé des assistants, qui lui rendent l'hommage accoutumé.
Toujours assis, Innocent voit les diacres, les sous-
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diacres, les secrétaires et les juges pontificaux, îêtus de chapes rouges, se diviser en deux groupes. L'un crie : « Ecoute, Christ ! » L'autre répond : « Longue vie à notre seigneur Innocent, souverain pontife et pape universel. » Et le dialogue continue : « Sauveur du monde ! » — a Viens-lui en aide. » Et l'on invoque toute la série des grands saints de Rome : Gabriel, Raphaël, Jean-Baptiste, Pierre, Paul, André, Etienne, Léon, Grégoire, Benoît, Basile, Saba, Agnès, Cécile, Lucie. A chaque nom que prononce un chœur, l'autre répond : « Viens-lui en aide. » Un Kyrie eleison 9 chanté à l'unisson par les deux groupes, clôt la solennité.
Quand le pape a dit la messe, prêché, communié, béni les fidèles, il se porte, entouré de la foule des clercs, à l'entrée de la basilique. Là, en vue des Romains criant le Kyrie eleison, le premier des cardinaux-diacres lui enlève la mitre épiscopale et le coiffe de la tiare, du regnum. Il est investi dès lors de la domination politique sur les églises et sur les peuples.
Alors s'organise et se met en branle la grande procession. Le pape et son clergé doivent se rendre, par la « voie triomphale », de Saint-Pierre de Rome à Saint- Jean de Latran. En tête du cortège, le cheval d'apparat du pontife, magnifiquement orné. Un sous-diacre portant la croix. Douze
officiers de la milice avec des bannières rouges, et deux autres avec des lances que surmonte un chérubin doré. Puis les préfets maritimes, les notaires, les avocats, les juges, le chœur des chantres, les abbés étrangers à Rome, les évoques, les archevêques, les abbés romains, les cardinaux-prêtres, les cardinaux-diacres. Enfin, le pape lui-même apparaît, monté sur un cheval à housse écarlate. Un valet porte l'ombrelle au-dessus de sa tête. À ses côtés chevauchent les deux personnages les plus considérables de Rome, le sénateur et le préfet de la ville, suivis des nobles et des représentants des cités italiennes, amies ou sujettes de la papauté.
La cavalcade a passé le Tibre au pont de Néron. Elle s'arrête au palais Massimo, au Campo dei Fiori, dominé alors par une forteresse, et à l'église Saint-Marc. Longeant les ruines des Forums impériaux, elle fait une nouvelle halte à l'église de Saint- Adrien, puis elle entre dans le Foro Romano, qu'elle traverse en longueur, selon le tracé de la voie Sacrée. Elle se déroule au nord du Colisée, côtoie l'église Saint-Laurent, et arrive enfin au palais pontifical par la rue de Saint-Jean-de-Latran. Sur tout ce parcours, les corporations (les scholae), ou de riches particuliers ont dressé des arcs de verdure. A chaque coin de rue, le clergé des paroisses romaines s'est groupé, l'encensoir en main. Une foule énorme, portant des palmes et
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des fleurs, criant et lançant des flèches, acclame le souverain qui passe.
Mais il faut qu'il paye sa bienvenue. L'argent dans ce triomphe tient une large place. A certaines stations de l'itinéraire, les gens du pape jettent de la menue monnaie au peuple. Pour chacun des arcs sous lesquels passe la procession, pour chacun des groupes de clercs qui affluent aux carrefours, la redevance est tarifée et le tarif inscrit dans le livre du cardinal Cencio, un rituel doublé d'un registre financier. Même les Juifs de Rome, tenus de se porter au pied de la tour du Campo dei Fiori et d'offrir au pape le « livre de la loi », reçoivent une gratification. Chacun des grands et des petits fonctionnaires de la curie a droit à un repas, à une petite somme, à une fourniture de pain et de viande. 11 n'est pas jusqu'aux autorités laïques de Rome, sénateur, préfet, juges, qui ne réclament leur part de victuailles ou d'argent.
Rentré au palais, Innocent III s'asseoit de nouveau dans l'oratoire de Saint-Sylvestre, et tous les prélats viennent, l'un après l'autre, s'agenouiller devant lui, la mitre à la main. Un camérier en surplis, assisté du clerc de la chambre et de deux banquiers de la ville, se tient devant une grande table couverte de piles de monnaie, et remet au pape, sur une coupe d'argent, la somme due à chaque personnage. Le soir, banquet d'apparat
dans la grande salle à manger de Léon III, décorée de mosaïques, payée de marbre, rafraîchie par le jet d'eau d'une énorme vasque de porphyre. La table du pape, plus haute que les autres, étincelante de vases d'or et d'argent, est desservie par les plus âgés et les plus nobles des assistants laïques. À la table de droite, prennent place les cardinaux-évêques et prêtres, à celle de gauche, les cardinauxdiacres; plus loin sont assis les évêques et les nobles de la cité.
On voudrait savoir quelle fat, dans ces cérémonies et ces fêtes, l'attitude d'Innocent III. L'histoire ne donne qu'un détail. Au moment de recevoir l'onction, « il avait le cœur tellement contrit qu'il versa des larmes abondantes ». C'était peutêtre aussi une tradition.
L'usage s'était établi que le nouveau pontife annonçât lui-même son avènement aux Eglises et aux princes de la chrétienté. Innocent devait d'autant mieux s'y conformer qu'il avait presque à s'excuser de se trouver pape à trente-sept ans. Une encyclique, datée du lendemain même de l'élection, fit donc connaître à l'Europe ce qui s'était passé la veille au Septizonium. Le pape n'y parle pas du vote primitif qui avait réuni sur son nom seulement
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la majorité des voix : il s'en tient au vote de ralliement, où l'unanimité lui fut acquise.
« Tous ont dirigé leurs yeux sur notre insuffisance, se souvenant sans doute que c'était Benjamin qui avait trouvé, au fond du sac, la coupe d'argent. Plusieurs, cependant, auraient été, par l'âge, la situation et le mérite, plus dignes que nous d'un tel honneur. Pénétré de notre incapacité, nous avons d'abord refusé cette charge trop lourde pour nos faibles épaules : mais il a fallu se rendre aux instances de nos frères. En prolongeant la résistance, nous aurions pu ouvrir la porte à un schisme dangereux, ou paru nous opposer aux décrets de la volonté divine. » Mais pourquoi cette préférence donnée au plus jeune ? Lui-même ne se l'explique pas bien : « Les voies de Dieu sont mystérieuses et ses jugements incompréhensibles, et ce .n'est pas sans surprise que nous voyons parfois, pour l'exercice de l'autorité suprême, les jeunes gens passer avant les hommes d'âge. » Dans sa lettre au patriarche de Jérusalem, il insiste encore avec complaisance sur l'unanimité du vote, et fait remarquer que les cardinaux l'ont élu, contrairement à la règle, le jour même des obsèques de son prédécesseur.
En dépit des formules de la modestie officielle. Lothaire de Segni, après avoir atteint le but suprême où pouvait tendre alors une ambition d'homme, se croyait prêt à porter l'énorme fardeau. Il avait
voulu s'en charger avec la pleine conscience de sei devoirs et de ses droits. À peine intronisé, il saisit immédiatement l'occasion de dire au peuple romain et à toute l'Église ce qu'il pens ait de sa fonction et de l'autorité qu'elle lui conférait.
Le sermon qu'il prononça le jour de son sacre lui permit déjà de justifier la prééminence du pouvoir papal. D'après lui, elle repose sur la supériorité de l'apôtre Pierre attestée par le Tu es Petrus et par le récit évangélique sur la barque de l'Apôtre. Sans doute, pour rester fidèle au devoir d'humilité que l'Église prescrit à ses membres, Innocent se dit le serviteur des serviteurs de Dieu, et appuie sur les obligations plutôt que sur les avantages de son office. Mais, dans la phrase même où il parle de son indignité personnelle, il définit, avec une sorte d'emportement d'orgueil, l'immense étendue de la puissance dévolue au pape : « Qui suis-je, moi, ou qu'était la maison de mon père, pour que je sois admis à siéger au-dessus des rois, à posséder le trône de gloire ? car c'est à moi que s'applique la parole du prophète : « Je t'ai établi au- « dessus des peuples et des royaumes pour que tu « arraches et que tu détruises, et aussi pour que tu « bâtisses et que tu plantes. » C'est à moi qu'il a été dit : « Je te donnerai les clefs du royaume des « cieux, et tout ce que tu lieras sur la terre sera « lié dans le ciel. » Voyez* donc ce qu'est ce servi-
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teur qui commande à toute la famille. C'est le vicaire de Jésus-Christ, le successeur de Pierre... Il tient le milieu entre Dieu et l'homme , moins grand que Dieu, mais plus grand que l'homme. »
Quand il célèbre, l'année suivante (1199), la commémoration de son avènement, il traite encore, sous une autre forme, le même sujet. Il est l'époux de l'Église romaine, et l'évêque de Rome n'a d'autre supérieur que Dieu même. Mais comment expliquer (ici reparaît l'esprit de la scolastique ) que cet époux de l'Église romaine soit chargé de gouverner les autres églises ? N'est-ce pas contraire aux lois du mariage, qui prohibent la pluralité des femmes ? A cette objection, il répond qu'en fait, certains évêques ont deux églises, par exemple l'évêque d'Ostie, qui est en même temps celui de Velletri. Et d'ailleurs, l'Église romaine a le droit d'agir avec le pape, comme la Sarah de la Bible qui introduit Agar dans la couche de son époux Abraham. Rome amène au pape toutes les autres églises, ses sujettes. Pourtant, Innocent s'aperçoit qu'il s'arrête un peu trop à cette argumentation d'école. « Par quels raisonnements peut-on justifier cette atteinte apparente à la loi du mariage, cherchez-les, vous que ces problèmes intéressent : moi, j'ai d'autres soucis qui ne m'en laissent pas le temps. » Ce qui ne l'empêche pas de continuer, par amour du symbole : ce L'Eglise romaine,
que j'ai épousée, n'avait pas les mains vides ; elle m'a apporté une dot : la plénitude du pouvoir spirituel et l'étendue des possessions temporelles. Car l'apôtre Pierre est le seul qui ait été appelé à jouir de la double autorité. J'ai reçu de Rome la mitre, signe de ma fonction religieuse, et la tiare, qui me confère la domination terrestre. »
Cette idée est souvent exprimée dans les sermons d'Innocent III. Pour lui, Rome a toujours occupé, et occupe toujours le premier rang dans l'univers. Elle règne sur les corps comme sur les âmes.
Autrefois, elle ne possédait que le pouvoir temporel : elle y joint maintenant l'autorité spirituelle. « Elle tient à la fois les clefs du ciel et le gouvernement de la terre. »
Qu'on ne se méprenne pas sur la pensée du pape: il considère que Rome, avec son double pouvoir, avec son double caractère de ce ville apostolique et impériale », est à lui, et quand il parle d'empire, il ne songe pas au souverain d'Allemagne. C'est lui qui est, à la fois, le pape et l'empereur. Il l'a affirmé positivement dans le sermon prononcé à l'occasion de la fête du pape Sylvestre. Là, il ne s'agit plus seulement de la supériorité de l'apôtre Pierre : le pouvoir pontifical repose encore sur un fait positif, qui s'est passé il y a quelques siècles. Comme tous ses prédécesseurs, Innocent accommode à son usage la fameuse légende de la donation de Cons-
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taûtin. « Cet empereur excellent apprit d'une révélation céleste que le pape Sylvestre l'avait, à son baptême, délivré de la lèpre. Quand il s'établit à Byzance, il prit pour lui l'empire d'Orient, et céda au pape Rome, le sénat et tout l'empire d'Occident. Il voulut même lui mettre sur la tête sa propre couronne, mais Sylvestre refusa, se contentant de porter comme diadème le bonnet royal cerclé d'or. En vertu de son autorité religieuse, le pape nomme les patriarches, les primats, les métropolitains et les évêques; en vertu de son pouvoir de roi, les sénateurs, les préfets, les juges et les notaires. Comme roi, il porte la tiare, comme évêque général, la mitre. De la mitre, il se sert partout et en tous temps ; de la tiare, il fait un moindre usage, car l'autorité spirituelle est plus ancienne, plus haute et plus étendue que l'autorité royale. Dans le peuple de Dieu, le sacerdoce passe avant l'empire. »
De cet enseignement fort clair découlera toute l'histoire du pontificat d'Innocent : on y trouve la trame essentielle de sa doctrine et de ses actes. Le pouvoir qu'il détient est à la fois évangélique et historique, de nature spirituelle et temporelle. Sans doute, comme tous les grands clercs du moyen âge, il croit que la puissance religieuse est très supérieure à l'autre; mais il usera de Tune et de l'autre, et comme toutes les deux lui paraissent
légitimes, il consumera sa vie à fortifier toutes les deux.
Emis du haut de la chaire, au Vatican et au Latran, ces principes sont proclamés avec autant de force dans la correspondance qu'Innocent entretient avec les clergés et les souverains de l'Europe. Il suffit de parcourir les lettres de la première année de son gouvernement pour être frappé du nombre des passages où il est question de la nature et de l'étendue du pouvoir pontifical. A chaque page reviennent des affirmations comme celles-ci : ce Nous sommes établis par Dieu audessus des peuples et des royaumes. » — « L'Église romaine est la mère et la maîtresse de toutes les églises de l'univers. » — « Nous tenons sur la terre la place du Christ, et, à son exemple, nous devons et voulons ramener la paix parmi les hommes. » — « Assis sur le trône de dignité, nous jugeons au même titre que les rois eux-mêmes. * — « Rien de ce qui se passe dans l'univers ne doit échapper à l'attention et au contrôle du Souverain Pontife. » Ecrivant au clergé de France, pour lui annoncer l'arrivée de ses légats, il s'excuse, en quelque sorte, de ne pouvoir être partout à la fois. Mais la nature humaine a ses limites, et force lui est d'avoir recours à ses frères, c'est-à-dire aux cardinaux. Il semble d'ailleurs le regretter. « Si l'intérêt de l'Eglise le permettait, j'aimerais mieux faire tout
ÏD-y."
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par moi-même. » Ceci peint l'homme et cet immense besoin d'activité qu'il voudra satisfaire pendant les dix-huit ans de son pontificat.
Deux de ces lettres de l'année 1198 attirent surtout l'attention. A l'archevêque de Morreale, en Sicile, Innocent démontre, une fois de plus, la thèse de la prééminence de l'apôtre Pierre, c'està-dire de la suprématie de l'Église romaine et il affirme ce fait, historiquement faux, que saint Pierre et ses successeurs ont établi par tout l'univers les archevêchés et les évêchés, et divisé le monde chrétien en provinces et en diocèses. La lettre aux recteurs de la Toscane débute par une comparaison restée fameuse : « Dieu, créateur du monde, a mis au firmament deux grands astres pour l'éclairer : le soleil qui préside aux jours, la lune qui commande aux nuits. De même, dans le firmament de l'Église universelle, il a institué deux hautes dignités : la papauté, qui règne sur les âmes, et la royauté qui domine les corps. Mais la première est très supérieure à la seconde. Comme la lune reçoit sa lumière du soleil, qui l'emporte de beaucoup sur elle, par la quantité et la qualité de son rayonnement, ainsi le pouvoir royal tire tout son éclat et son prestige du pouvoir pontifical. Or, les deux suprématies, les deux puissances, ont leur siège en Italie. L'Italie, par un décret de la Providence, possède donc la supériorité sur tous
les pays de l'univers. C'est en Ttalie qu'est le fondement de la religion chrétienne, et c'est dans la primauté du siège apostolique que se confondent l'autorité de l'empire et du sacerdoce. » Ici encore, Innocent III semble ignorer l'empire germanique, et ses prétentions à la domination du monde.
Que cet homme ait l'orgueil de son titre et veuille pousser jusqu'à l'extrême limite l'usage de ses droits, de son autorité religieuse et terrestre, personne ne peut en douter, et lui-même ne le cache pas. Il concilie d'ailleurs l'expression très vive de ce premier enivrement du pouvoir avec les formules obligées de l'humilité sacerdotale. Sa plume ne ménage pas les mots d'« indignité » et d' « insuffisance ». En terminant son sermon sur la primauté apostolique, il dit aux fidèles réunis à Saint-Pierre de Rome : « Élevez vos mains pures vers le ciel et demandez à Dieu, dans votre prière, qu'il me fasse remplir dignement cet office de la servitude pontificale, sous lequel fléchissent mes épaules ; qu'il me permette d'agir pour la gloire de son nom, pour le salut de mon âme, pour le profit de l'Église et le bonheur de tout le peuple chrétien. »
Sa fonction de juge et d'homme d'État l'absorbait, l'écrasait. Il ne cesse de s'en plaindre, dans sa correspondance comme dans chacune des préfaces de ses opuscules théologiques, a Je suis
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englouti tout entier dans l'abîme de mes occupa- 1 tions multiples et des soucis que me cause le gouvernement du monde. Cela est au-dessus des for-: ces humaines. » t Enveloppé, écrit-il ailleurs, dans l'infini réseau des affaires, je suis tellement partagé que je me trouve forcément inférieur à chacune de mes tâches. On ne me laisse pas le temps de méditer, à peine celui de respirer. En proie aux intérêts d'autrui, je ne m'appartiens plus à moimême. Cependant, pour ne pas négliger tout à fait le soin des choses de Dieu, pour qu'on ne dise pas que je me laisse accaparer par les affaires terrestres dont m'accable le malheur des temps, j'ai rédigé ces quelques sermons. »
Aveu significatif. Innocent III reconnaît qu'il: est obligé de délaisser le spirituel pour le temporel, et il en rejette la faute sur la malignité des hommes. 11 se reproche, évidemment, d'être emporté de la sorte dans le tourbillon du siècle. S'adressant à l'abbé et aux religieux de Cîteaux, il conjure ces moines d'intercéder pour lui auprès de Dieu. « Vos saintes prières me donneront les forces qui me manquent. Que celui qui a secouru l'apôtre Pierre au moment de son naufrage me remette aussi dans la voie du salut ; qu'il fasse que je ne sois pas plongé, plus qu'il ne faut, dans les vanités d'en bas. »
Ce n'était pas là une formule banale, mais l'ex-
pression sineère d'un scrupule justifié. D'ailleurs,
le nouveau pape ne perdit pas de temps à se débat-
; tre avec sa conscience. Dès le lendemain de son
élection, on le vit agir, partout à la fois, avec une
décision et une vigueur dont la papauté semblait
avoir perdu l'habitude. Comme entrée de jeu, il
, avait entrepris de conquérir Rome sur le peuple et
: les nobles Romains et d'achever de soustraire l'Ita*
lie à là domination des Allemands.