Innocent III
Chi'étiens et musulmans. — Le pouvoir civil et le pouvoir religieux. — Un roi anticlérical : le Portugais Sanche P'. — Démêlés avec les évêques de Porto et de Goïmbra. — Alfonse II de Portugal et le testament de Sanche I". — Alfonse IX de Léon. Le mariage de Bérengère. — Alfonse YIII de Castille et la croisade. — Las Navas de Tolosa, victoire de l'Europe chrétienne et du pape. — Le roi apostolique et romain, Pierre II d'Aragon. — Son couronnement à Saint-Pierre de Rome. — L'État aragonais, vassal et censitaire d'Innocent III.
« Il n'y a plus de Pyrénées. » Ce mot légendaire s'appliquerait bien mieux au siècle d'Innocent III qu'à celui de Louis XIV. En 1198, France et Espagne débordaient l'une sur l'autre : les fiefs et les diocèses chevauchaient la grande arête et s'entremêlaient. Par-dessus les cols encombrés de neige, c'était iin échange continu d'expéditions guerrières, de pèlerinages, de mariages, de caravanes et de chansons. Les peuples des deux ver-
sants ignoraient la frontière. Barons du Nord et du Sud menaient à peu près la même vie, fêtaient les mêmes poètes et s'unissaient, de temps à autre, pour combattre le même ennemi, le Sarrasin.
Dans l'intérieur de la péninsule, les chrétiens et les musulmans juxtaposés se partageaient inégalement le territoire. La limite des deux croyances, en Espagne comme en Portugal, ondulait et se déplaçait sans cesse par l'efiPet des progrès et des reculs de la conquête chrétienne. Malgré leurs luttes fréquentes, les deux races n'étaient pas si fanatisées qu'on pourrait le croire par la haine religieuse. Les chrétiens intervenaient dans les querelles de l'Andalousie arabe, comme les musulmans dans les démêlés de la Castille, du Portugal ou du Léon. Cette pénétration réciproque des peuples et des religions, nécessitée par les relations économiques, aurait bien étonné les croyants du continent latin, s'ils avaient pu en être instruits.
En théorie, les roitelets des cinq Etats chrétiens, Portugal, Léon, Castille, Navarre et Aragon, avaient leur tâche commune, impérieuse : la guerre contre l'Islam, l'expulsion de l'infidèle. Mais rarement on les voyait marcher tous ensemble contre cet ennemi de Dieu et du pape. Leur croisade permanente leur rapportait presque autant de défaites que de victoires. Faute d'entente, l'œuvre collective, depuis le milieu du xii^ siècle, n'avançait guère, car l'Arabe, bien informé, exploitait leurs divisions. Quand ces petites dynasties ne bataillaient pas contre le mécréant, elles passaient leur temps
à se razzier, à s'enlever leurs sujets et leurs châteaux. La tendance à l'unité, dont le triomphe ne devait venir qu'au bout de trois siècles, les poussait déjà, inconsciemment, à s'incorporer les fiefs ou même les Etats voisins.
C'est ainsi que les rois de Castille et de Léon, postés sur les hauts plateaux du centre et appartenant à la même famille, avaient beaucoup d'intérêts communs. Bien que leurs royaumes, maintenant séparés, eussent été, dans la période précédente, plusieurs fois réunis, ils ne laissaient pas de s'attaquer, par intervalles, avec acharnement, et de recourir même, pour se mieux détruire, h l'appui de l'ennemi national. Les chefs de la Navarre et de l'Aragon prenaient leur part de la croisade et des querelles de leurs voisins du centre et de l'ouest, mais ils s'intéressaient bien davantage aux événements de la France du midi. Entre les trois rovautés du Portuoral, du Léon et de la Castille, il y avait plus de rapports directs et de vie commune. Etrange imbroglio, l'histoire de leur diplomatie, de leurs mariages et de leurs guerres ! On y entrevoit, pourtant, deux faits généraux d'un haut intérêt : le progrès constant de la bourgeoisie et des villes, qui arrachaient alors à leurs maîtres d'innombrables fueros, et la lutte journalière des souverains laïques contre l'Eglise et sa hiérarchie.
Comment s'étonner qu'en Espagne la question des rapports du pouvoir civil et du pouvoir religieux fût au premier plan? Depuis les Wisigots, la
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prédominance du clergé était de tradition; la croisade entretenait l'esprit religieux et donnait à la dévotion du chevalier et du bourgeois, pour qui l'ennemi de la foi s'identifiait avec celui de la race, une intensité spéciale. La féodalité des archevêques et des évèques, très riche, visait l'indépendance, prétendant ne relever que du pape, et se montrait plus redoutable pour les rois que l'aristocratie laïque. Un grand nombre de nobles espagnols, enrégimentés dans les ordres militaires particulièrement importants en ce pays, s'étaient faits Templiers, Hospitaliers, chevaliers de Calatrava et de Saint-Jacques. Ces milices de moines-soldats, largement privilégiées par les papes, vivaient sous une règle et des institutions que Rome seule confirmait et pouvait modifier : un instrument de plus dans la main du chef de l'Eglise. Enfin, depuis Grégoire YII surtout, la papauté considérait l'Espagne, terrain de guerre et de conquêtes religieuses, comme son bien propre, et les petits rois de la péninsule, comme des agents chargés d'accroître, aux dépens du Sarrasin, le domaine de l'Eglise et de la foi. Toute armée de croisés, soldats et généraux, ne devait-elle pas, pour le bien de l'œuvre commune, dépendre absolument du Saint-Siège et de l'épiscopat?
A cette conception s'opposaient, il est vrai, en Espagne comme par toute l'Europe, l'idée, qui venait de naître, de la nationalité, de son droit à l'indépendance, et le besoin de la développer sous la direction d'un pouvoir laïque. Aussi la plus
grave préoccupation des princes espagnols, après la préparation de la guerre sainte, fut-elle de lutter contre un clergé local devenu trop puissant, et de résister aux prétentions universelles des directeurs du monde chrétien.
Dans ces conditions, les voies de la politique romaine étaient toutes tracées. Affirmer, sur les rois, la domination du Saint-Siège, les empêcher d'opprimer leur clergé et maintenir contre eux les libertés de l'épiscopat, les forcer à rester unis pour assurer le succès de la croisade, les tenir en haleine par de fréquents appels à la guerre sainte, tendre fortement, en développant les ordres militaires, le ressort de l'esprit guerrier et religieux : tel fut le programme d'action que les circonstances avaient imposé, en Espagne, à la papauté du XII® siècle. Innocent III allait suivre simplement la tradition de ses prédécesseurs. Sa diplomatie n'innova guère, mais elle montra une décision, une vigueur, une persévérance inconnues avant lui. Dès son avènement, quand il signifia ses premières volontés aux cinq royaumes, on comprit vite que ce pape, jeune, actif, entreprenant, était de ceux avec qui il fallait compter. Dès la même époque aussi, les obstacles se dressèrent et la résistance commença.
La royauté portugaise, née en pleine croisade, sur les champs de bataille, et presque dans le sang
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du Sarrasin, datait à peine d'une vingtaine d'années (1179). Souverains du pays entier au début du xii« siècle, les premiers comtes de Portugal s'étaient assujettis d'eux-mêmes à la papauté. Le vrai fondateur de la dynastie, Alfonse P', le Conquérant, n'avait pas voulu que son comté fût considéré comme un prolongement du Léon ou de la Gastille, et, pour se rendre indépendant, il préféra donner à saint Pierre ce qu'il avait pris à Mahomet. Un cardinal d'Innocent II reçut son hommage. Moyennant un cens annuel de quatre onces d'or que ses successeurs devaient continuer à payer, il se reconnut le chevalier et le vassal i du pontife romain. Celui-ci, en retour, devait le protéger et faire respecter sa dignité et son bien.
Le contrat fut renouvelé par le pape Lucius II (1144) et, trente-cinq ans après, xA.lexandre III conférait au comte de Portugal le titre de roi, qui seul lui manquait. Dans sa gratitude, Alfonse I" affirma encore avec plus de force que son royaume n'était qu'un fief apostolique et promit de verser au pape une somme de mille besans d'or, sans compter un cens annuel de cent autres pièces d'or. C'est ainsi que, par la libre volonté de son fondateur, le Portuofal entra dans le vasselag-e romain. Sur cette terre du pape, la dévotion des rois et des particuliers ne cessait de se manifester par d'abondantes donations aux églises et la création de nombreux couvents, dont le type le plus magnifique fut l'abbaye d'Alcobaça.