‹ Innocent IIIChapitre 2 sur 25 · Proprius miles · texte numérisé non relu

Proprius miles

Le droit de Rome sur le Portugal était donc certain et très clair : mais, quand on parle du moyen âge, il importe essentiellement de distinguer les principes de l'application. Une fois maître de son titre royal et d'un pouvoir bien établi, Alfonse V^ négligea de s'acquitter envers la caisse pontificale. Et son héritier, Sanche P^, y pensa encore bien moins.

Sans avoir l'envergure du conquérant dont il avait recueilli, en 1185, la succession, ce nouveau roi, brave soldat, grand massacreur de musulmans, n'était pas une figure banale. Très âpre à conquérir la terre arabe, il convoitait tout aussi bien la terre chrétienne, car il chercha constamment à s'agrandir aux dépens de ses voisins du nord, les rois de Léon. Comme son contemporain Philippe-Auguste, Sanche aimait à amasser des trésors, à construire des châteaux, et il s'appuyait sur la bourgeoisie pour maîtriser plus aisément la noblesse et l'épiscopat. Comme lui aussi, il avait les passions vives. Il habitait à Coïmbra, sa capitale, une grande forteresse, l'Alcaçar (aujourd'hui démolie), et y vivait avec sa femme Douce, ses enfants légitimes, ses concubines et ses bâtards. Pour ses dévotions, il avait son Saint-Denis, le couvent de Santa-Cruz, dont les terribles moines, toujours en guerre avec l'évêque de Coïmbra, firent le désespoir d'Innocent III. Sans contredit, le trait le plus original de son règne fut sa politique religieuse. Avec un sentiment très vif de la dignité royale et de l'indépendance des souverains, il jugea que le clergé

portugais avait trop de richesses et de pouvoir politique, et que le joug de saint Pierre devenait lourd. Et l'on vit ce vassal du pape prendre peu à peu l'attitude et le langage d'un potentat hostile à l'Eglise. Il suivait, sans doute ^, les conseils de son chancelier Juliano, un clerc qui avait étudié à Bologne le droit, l'administration et la chicane, qui avait servi son père, et fut encore le premier ministre de son fils Alfonse II. Juliano rédigeait les lettres de son maître, et lui lisait ou lui traduisait (à sa manière) celles qui étaient expédiées de Rome ou d'ailleurs à son adresse.

La première que Sanche reçut d'Innocent III, datée du 24 avril 1198, lui réclamait le paiement du cens annuel de cent besans d'or et l'arriéré des sommes promises par Alfonse I". Rappelant au roi de Portugal les engagements paternels, le pape se plaignit de l'inexécution des clauses du contrat : « Quand notre prédécesseur, le pape Célestin III, t'a envoyé son notaire, Michel, pour t'engager aussi à payer le cens dû à Saint-Pierre, tu as répondu (ce qui n'était pas exact) que ton père avait versé au pape Alexandre III une somme de mille besans d'or, équivalente à un cens d'une durée de dix ans, et que par suite on ne pouvait exiger de toi l'annuité de cent besans. Du reste, « as-tu ajouté, ce n'est pas comme censitaire de « l'Église romaine que mon père a fait cette libéra- (( lité au pape Alexandre, mais simplement à titre de

i. Cette h^-pothèse de l'auteur de la meilleure histoire du Portugal, Herculano, nous parait assez vraisemblable.

(( don gratuit et par pure dévotion. » Cette négation du lien de dépendance établi entre le Portugal et Rome, Innocent refuse de l'admettre : pour lui le cens annuel et les mille besans d'Alfonse ne se confondent pas. Il invite donc Sanche I" à payer l'annuité au légat Renier, porteur de sa lettre, et lui annonce que celui-ci, en cas de résistance, a plein pouvoir pour contraindre, par la menace des châtiments de l'Eglise, les débiteurs récalcitrants. Sanche, au lieu de se rendre du premier coup, discute et marchande avec Tenvoyé du pape. On lui réclame l'arriéré des annuités qui n'ont pas été payées? soit : il reconnaît qu'il les doit, et envoie à Innocent III deux Hospitaliers chargés de lui offrir, de ce chef, un fort acompte. Quant aux mille besans, il déclare au légat qu'il ne sait pas du tout à quoi s'en tenir sur la réalité de cette obligation, et il s'en remet au pape du soin d'éclaircir ce point obscur. Evidemment l'affirmation d'Innocent III ne lui suffisait pas, et il espérait que la cour de Rome ne pourrait faire la preuve de sa créance. Il se trompait. Innocent s'empresse de lui envoyer, dans une seconde lettre du 9 décembre, un extrait en bonne forme de la donation du roi Alfonse (les registres pontificaux étaient bien tenus), le remercie de l'envoi des annuités, et enveloppe le tout d'une phrase aimable, mais très nette, sur les droits du Saint-Siège. « Parmi tous les princes de ce monde, c'est ta personne que nous chérissons d'une affection toute particulière *, et d'autant plus que le

1. Simple formule, dont il usait pour tous les roisù qui il écrivait.

royaume dont tu as hérité est, de par la volonté dates prédécesseurs, censitaire de l'Eglise romaine. Acquitte donc la promesse de ton père, libéralement et sans difficulté. Ton salut éternel n'en sera que mieux assuré, et il s'y adjoindra même des profits temporels que te garantit la protection apostolique. En agissant autrement, tu offenserais le Créateur. Il châtie ceux qui font du tort à son Eglise, mais surtout ceux qui détiennent injustement le bien de saint Pierre. »

Le roi de Portugal finit par s'exécuter. L'appui du pape lui était nécessaire pour justifier ses entreprises contre le royaume de Léon. Au moment où il montrait ainsi quelque répugnance à payer la dette de sa dynastie, il priait Innocent III de le prendre sous sa protection spéciale, « avec tous les territoires qu'il possédait à l'heure actuelle, et ceux qu'avec l'aide de Dieu il pourrait justement acquérir par la suite ». Ce dernier membre de phrase était la raison d'être de la demande royale. Par le n\oX justement ^ la cour de Rome mettait sa responsabilité à couvert, mais elle autorisait d'avance la conquête, à charge, pour la royauté portugaise, d'en établir la légitimité.

Par là apparaît clairement la sujétion étroite et directe qui unissait le Portugal à Rome. Le pape ne cesse d'intervenir en souverain dans les affaires du pays et de la dynastie qui le gouverne. Sanche V^ donne des dîmes à l'archevêque de Braga : Innocent confirme cette libéralité (13 juillet 1199). Mais quand le roi s'avise de

vouloir enlever quelques évêchés portugais à l'obédience de l'archevêque de Compostelle, parce que ce prélat a son siège dans le royaume de Léon et que le seul métropolitain vraiment portugais doit être celui de Braga, le pape se fâche. Empiétement du pouvoir laïque sur le terrain spirituel ! Sanche est menacé d'excommunication. Innocent somme l'archevêque de Braga, qui agissait d'accord avec le roi, de recevoir et de présenter à la cour de Coïmbra les lettres de protestation de la curie jointes à celles de l'archevêque de Compostelle. A plusieurs reprises il enjoint aux évêques portugais de reconnaître la suprématie religieuse de ce haut dignitaire. Là comme ailleurs, entre les besoins nouveaux de la nation en voie de développement, aspirant à l'indépendance complète, et les institutions établies de l'Eglise universelle, le conflit se dessinait.

L'abbé et les reliorieux du monastère de Lorbano

vivaient d'une façon tellement scandaleuse, que leur maison appauvrie, endettée, était tombée dans une décadence absolue. Une des filles du roi, Téreza, qu'on appelait la Reine, parce qu'elle était la femme divorcée du roi de Léon, Alfonse IX, voulut remplacer ces moines peu édifiants par des religieuses qu'elle dirigerait elle-même. Sur l'injonction du roi, les moines durent céder la place aux nonnes de la reine. Innocent III reconnut que les moines étaient criminels et que l'abbaye avait besoin d'une réforme, mais il n'admettait pas que le roi de Portugal s'arrogeât, en faisant lui-même

cette exécution, un droit réservé à l'Eglise. Le 15 novembre 1210, il donnait ses ordres en conséquence à rarchevèque de Compostelle. On fera sortir du monastère, avec tous les ménagements possibles, les religieuses qui venaient d'y être installées. L'abbé et les moines y rentreront ensuite, mais dans des conditions telles qu'ils ne pourront plus dilapider les biens du couvent; et la reine prendra à sa charge les dépenses nécessaires qu'ils auront faites. Une fois qu'ils seront installés, on les remettra, légalement cette fois, à la porte, pour les interner dans des communautés plus régulières où ils feront pénitence, et l'on purifiera l'abbaye. Alors, si la reine veut libérer de ses dettes l'établissement ainsi évacué et le faire aménager pour y recevoir quarante religieuses de Citeaux, elle pourra y revenir avec ses nonnes : autrement on y placera des moines noirs empruntés à différentes abbayes. « Par ce moyen, conclut Innocent III, les excès des religieux ne resteront pas impunis et la liberté ecclésiastique n'aura pas à souffrir de l'insolence des laïques. « Curieux exemple de l'esprit formaliste du moyen âge et de l'extrême souci qu'avait l'Église de ne pas se laisser entamer par les séculiers!

Mais, à cette époque, les séculiers n'étaient plus d'humeur si docile. Bientôt la crise aiguë éclata (1208-1211).

Les démêlés de Sanche V avec ses évêques ne nous sont connus dans le détail que par les lettres du pape et, naturellement, les prélats y sont pré-

sentes comme des victimes, le roi comme un persécuteur et un tyran. Où est l'exacte vérité? En ce temps la sauvagerie des passions et des mœurs compromettait les meilleures causes. Sanche P% comme tous ses pareils, avait la main brutale; mais en condamnant ses procédés, peut-on oublier que cette royauté naissante se sentait sans cesse entravée dans ses progrès par la puissance et les privilèges exorbitants d'un clergé dont elle n'était pas maîtresse?

L'évêque de Porto, Martinho Rodriguez, noble d'un caractère peu facile, était le seigneur temporel de sa cité et de son diocèse. Comme partout ailleurs, l'évêché se trouvait toujours plus ou moins en état de guerre avec les bourgeois de la ville. Le roi Sanche soutint, contre l'évêque, les habitants de Porto à qui il donna d'importants fiieros. De là, chez Martinho, des rancunes très vives, qu'il ne sut pas dissimuler. Lorsque, en 1209, l'infant portugais, Alfonse, se maria avec Urraque, princesse de Castille, l'évêque de Porto, sous prétexte que les époux étaient parents à un degré prohibé, refusa, seul de tous les prélats portugais, d'assister au mariage. 11 s'abstint même d'aller, selon l'usage, en procession, à la rencontre du prince royal, quand celui-ci traversa Porto. Indignation et colère du roi : l'évêque persécuté, fait appel à Rome et jette l'interdit sur sa ville et sur son diocèse. Le roi riposte en faisant démolir les maisons de quelques chanoines du parti de l'évêché : il leur enlève leurs prébendes et leurs

chevaux. Comme l'église cathédrale avait été fermée, il en fait fracturer les portes, y introduit des excommuniés et fait ensevelir en terre chrétienne, malgré Tinterdit, les corps des décédés.

Craignant pour sa vie, l'évêque s'était réfugié, avec le doyen du chapitre et quelque chanoines, dans le palais épiscopal. Un fonctionnaire du roi, aidé des bourgeois de Porto, l'y assiégea pendant cinq mois, blocus tellement rigoureux que l'évêque malade ne put même pas faire entrer un prêtre pour se confesser. Découragé, il déclara se rendre à merci, mais, à peine sorti de l'évêché, pour échapper à une paix déshonorante, il s'enfuit la nuit et prit le chemin de Rome. Il eut de la peine à quitter le Portugal : le roi avait fait garder toutes les routes. Enfin il arriva auprès d'Innocent III, presque nu, quasi nudus. Sauche se vengea en faisant saisir le domaine épiscopal, et emprisonner un homme de confiance envoyé par le proscrit.

Il ne s'entendait pas mieux avec l'évêque de Coïmbra, qu'il avait déjà exilé pendant plusieurs années. Sur la plainte de ce dernier, Innocent III, dans une lettre du 23 février 1211, renvoya à Sanche la liste interminable des griefs du clergé portugais. « Tu te mêles, plus qu'il ne convient, des afifaires de l'Eglise. Tu confères et tu enlèves les paroisses et les bénéfices à qui tu veux, sans consulter l'autorité religieuse. Tu révoques les bénéficiaires légalement institués par l'évêque diocésain et tu fais saisir leurs revenus par tes officiers. Tu forces de pauvres curés de paroisse à nourrir tes

arbalétriers, tes chiens, tes chevaux et tes oiseaux de chasse. Par ton ordre on arrête les clercs et on les jette dans la prison publique. Tu les obliges à comparaître et à plaider devant ton tribunal et celui des juges séculiers. Tu leur imposes le service militaire. Tu les couvres d'injures et d'outrages et leur fais tort de toutes façons. Je n'ose le dire sans douleur, quand tu rencontres par hasard, sur une route, un clerc ou un moine, tu te signes comme devant un fâcheux augure. Au péril de ton âme, tu entretiens à ta cour une devineresse. Tu protèges les excommuniés, les usuriers, les ennemis de l'Eglise. Tu livres d'honnêtes veuves à tes soldats et mets des hommes libres en servage. Tu empêches les ecclésiastiques de sortir du royaume ou d'y rentrer, et quand, ce qui est rare, tu leur permets de le quitter, tu leur fais jurer de ne pas se rendre à Rome. S'ils s'y refusent ou te désobéissent, tu les fais saisir, dépouiller et incarcérer, w Que conclure de ce réquisitoire, sinon que Sanche P"", adoptant un programme presque complet de politique anticléricale, tâchait d'isoler de Rome l'Eglise portugaise, pour en être le maître absolu?

Il paraît que l'évêque de Coïmbra l'avait exaspéré en lui enjoignant de renvoyer la diseuse de bonne aventure qu'il consultait tous les jours. Furieux, le roi l'assigna à sa cour; le prélat ayant refusé de comparaître, on ne le ménagea plus. Comme il passait dans un village dépendant de l'évêché, Sanche voulut se faire servir, à titre de « procu-

ration », un repas qui ne lui était pas dû. Sur le refus du curé, il fit démolir les maisons que l'évèque et le chapitre possédaient en ce lieu, saisir les revenus épiscopaux et les montures des chanoines. L'évèque interdit alors son diocèse et, pour empêcher l'archevêque de Braga, soutien habituel de la royauté, de relaxer l'interdit, il en appela à Rome. Sanche ordonna la confiscation des biens de tous les ecclésiastiques qui avaient cessé de célébrer les offices, déclarant qu'il les considérait comme ses ennemis particuliers, et comme traîtres tous ceux qui leur donneraient asile. L'archevêque de Braga somme l'évèque de révoquer le décret d'interdit. « Non! répond le prélat, tant que le roi n'aura pas rendu ce qu'il a pris à mon Eglise. )) La guerre s'ensuit, avec toutes ses violences : clercs suppliciés, frère et parents de l'évèque incarcérés, quelques-uns même aveuglés. Redoutant qu'on ne s'attaque à sa personne, l'évèque se décide à lever l'interdit et à partir pour Rome, mais le roi le fait arrêter et jeter en prison. Tout au plus, le prélat parvient-il à envoyer à Innocent III un chapelain qui partit de nuit, déguisé, et arriva au Latran, dans un état lamentable, après mille tribulations.

Le pape était encore sous le coup de Témotion où l'avaient jeté ces nouvelles, quand il reçut de Sanche une lettre extraordinaire, par le ton et par le contenu. Nous n'en connaissons malheureusement que deux extraits, cités dans la réponse d'Innocent III Au dire de celui-ci, elle était

« indiscrète et présomptueuse au suprême degré * » . Jamais prince, si puissant qu'il fût, sauf les hérétiques et les tyrans, n'avait encore osé lui écrire, à lui ou même à ses prédécesseurs, avec tant d'arrogance et si peu de respect". Qu'avait donc écrit le roi de Portugal?

« Parmi beaucoup d'allégations qu'il ne serait pas digne de nous de reproduire, tu as affirmé d'abord que nous prêtions volontiers l'oreille à tous ceux qui nous disaient du mal de toi et que nous ne rougissions pas de nous exprimer sur ton compte, en public, de la façon la plus malhonnête. A quoi penses-tu donc ? Les successeurs de saint Pierre n'ont pas l'habitude d'outrager autrui : ce sont eux qui, à l'exemple du Christ, supportent patiemment les injures. )> Mais le passage important était la fin de la lettre royale, dont Innocent nous donne tout au moins le résumé. « Les prélats et les clercs de notre royaume, aurait dit Sanche I", ne font que simuler la religion. I) y aurait un moyen de diminuer ou même de supprimer leur orgueil et leur luxe, ce serait de leur enlever les biens temporels qu'ils possèdent en surabondance. C'est grand dommage pour nous-mème et pour nos successeurs que notre libéralité et celle de notre père leur aient prodigué les donations. Mieux vaudrait faire jouir de ces richesses nos propres fils et nos soldats, qui souffrent la misère en se dévouant pour la défense du pays. »

1. Indiscretione plenas {litteras) et prxsumptione non i>acnas.

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