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Notamment la prise et la destruction de Ja£fa

roi de France que son légat exigera de lui la réintégration d'Ingeburge de Danemark dans ses prérogatives de reine et de femme légitime, ce qui ne se concilie guère avec une entente secrète du gouvernement capétien et du Saint-Siège. Et il ne s'agit pas là d'une parole en l'air destinée à effrayer Philippe-Auguste, car la menace transmise par le légat eut pour suite immédiate la mise en interdit du royaume et une crise religieuse de la dernière gravité. Que les agents de Philippe-Auguste aient cherché, par des cadeaux bien placés, à faire pencher du côté de la France la balance romaine, on peut l'admettre : les procureurs d'Angleterre en faisaient autant; la curie (le fait est notoire) recevait des deux mains. Un homme d'Etat comme Innocent III, dont le désintéressement personnel ne fait pas doute, n'en conservait pas moins son indépendance d'arbitre suprême entre les nations.

Quoi qu'il en soit, le 13 janvier 1199, les deux rois se réunissaient entre Andeli et Vernon pour signer la trêve de cinq ans, établie sur la base du statu quo par le cardinal médiateur. Mais à peine est-elle conclue qu'elle est violée, non par le roi d'Angleterre, mais par le roi de France! Confiant dans l'armistice, Richard était déjà parti pour l'Aquitaine, lorsqu'il apprit que Philippe avait fortifié une hauteur près de Gaillon et coupé une forêt qui lui appartenait. Il revient aussitôt en Normandie et fait déclarer à son adversaire que la trêve est rompue s'il ne démolit pas sa nouvelle

fortification. Pierre de Capoue s'interpose de nouveau, demande à Philippe de céder, et Philippe promet de démolir. Mais Richard veut une paix ferme ou la reprise des hostilités. C'est alors que le légat parvient à obtenir des belligérants un traité par lequel Philippe s'engageait à soutenir en Allemagne Otton de Brunswick, et acceptait pour son fils Louis, l'héritier de son trône, la main d'une nièce de Richard, Blanche de Castille. Ce traité devait être revêtu des deux signatures royales, au moment où Richard reviendrait de son expédition du Limousin. Il n'en revint pas, et ce fut son frère et successeur, Jean sans Terre qui, en 1200, signa cette paix, dite du Goulet.

En somme, Philippe-Auguste, bien que moins heureux dans ses opérations guerrières, n'était pas plus disposé que Richard à se tenir en paix. Et les sévérités d'Innocent III à son adresse n'étaient pas un jeu destiné à tromper l'opinion. Le pape, hanté de l'idée de la croisade, décidé à tout pour la rendre possible, allait jusqu'à employer un agitateur populaire, le thaumaturge Foulque de Neuilli, qu'il chargea, sous la direction du légat, de pousser les peuples et leurs chefs à la guerre sainte. Seulement, ce tribun, dont l'éloquence rude était habituée à enlever les foules, ignorait l'art d'amadouer les rois. Il aurait prédit h Richard, ainsi qu'au roi de France, que s'ils ne faisaient pas la paix, l'un d'eux mourrait dans l'année. Et il se serait permis de dire un jour au roi d'Angleterre ; « Je vous déclare, de la part du Dieu tout-puissant,

que vous avez trois filles détestables et je vous conseille de les marier au plus tôt, si vous ne voulez pas qu'elles vous fassent tort. — Hypocrite, répondit le roi, tu en as menti par ta tête, je n'ai pas de filles. — Pardon, seigneur, vous en avez trois et qui ne valent pas cher : l'orgueil, la cupidité et la luxure ». Aussitôt le roi fait signe à ses courtisans d'approcher et dit : « Entendez tous le sermon de cet hypocrite, il prétend que j'ai trois mauvaises filles : l'orgueil, la cupidité et la luxure, et il m'ordonne de les marier. Eh! bien, je marie l'orgueil avec les Templiers, l'avarice avec les moines de Cîteaux et la luxure avec les prélats des églises ». Vraie ou fausse *, l'anecdote est utile comme symptôme; elle décèle chez le Plantao-enet un état d'esprit peu favorable à la papauté, à ses envoyés et à ses moines. Ceci se passait en France : mais, dans son île, Richard n'était guère plus accommodant.

Il accablait d'impôts évêques et abbés, et déployait, avec ses ministres, une ingéniosité extraordinaire à trouver des taxes nouvelles ou des procédés pour faire rendre le maximum aux anciennes. Vainement le clergé, invoquant ses privilèges, essayait de se dérober aux charges

1. Plutôt fausse, car ce mariage des vices avec les personnes de telle ou telle condition sociale, était, pour les moralistes et les satiriques du moyen âge, une sorte de lieu commun.

communes, et notamment à la contribution directe de cinq sous par charmée de terre. Richard, prompt à la riposte, décida que tous ceux qui feraient tort à un clerc ou à un moine ne seraient plus contraints légalement à une réparation immédiate du dommage. Bientôt parut un autre édit qui exigeait, moyennant finance, le renouvellement de toutes les chartes et privilèges émanés de la chancellerie royale. Le roi changeait son sceau, et rendait le nouveau obligatoire : tous les contrats portant Tancien sceau ne valaient plus rien.

Lorsque le fisc royal réclama aux barons du royaume rassemblés à Oxford (1198) une contribution exceptionnelle, pour l'équipement d'une troupe de chevaliers qui devaient servir Richard pendant un an, le mécontentement s'exaspéra. Deux membres du haut clergé refusèrent énergiquement de subir cette nouvelle charge : l'évèque de Lincoln, Hugues, que ses contemporains vénéraient comme un saint, et l'évèque de Salisbury, Herbert. Cette opposition inattendue, prodrome des résistances et des colères qui devaient aboutir à la Grande Charte, eut raison des ministres de Richard. Ils retirèrent la proposition.

Il fallait bien que l'Église anglaise se défendît elle-même, puisque la papauté, fut-elle personnifiée par Innocent III, n'était guère en situation de la protéger efficacement. Comment intervenir dans ces questions de finances? et le moyen, surtout, d'empêcher le roi d'Angleterre de disposer, à son gré, des prélatures et des prébendes? Ressource

considérable pour le pouvoir : elle lui permettait de placer ses créatures, de récompenser ses fonctionnaires et ses fidèles, et même de grossir son revenu, car, sans nul doute, il se faisait payer la concession. De là les innombrables conflits où Richard se trouva engagé avec les évêques. Ceux-ci entendaient naturellement garder l'influence et les profits de la nomination aux bénéfices : mais le roi travaillait sans cesse à les leur enlever. Protestations, violences, excommunications, procès en cour de Rome. Un seul fait montrera jusqu'où pouvait aller l'abus.

Richard avait donné l'archidiaconat de West Riding, dans le diocèse d'York, à Adam de Thornover; mais, peu après, des barons influents lui recommandèrent un autre candidat, Pierre de Dinan. Sans le moindre embarras, le roi conféra l'office à ce nouveau venu. Il avait eu double profit; aux deux concessionnaires à se débrouiller! Ils imaginèrent, en effet, un partage à l'amiable. Pierre fut le vrai titulaire, l'archidiacre en chef; Adam administra l'archidiaconé, qu'il tenait en fief viager de son concurrent, à charge de lui servir une pension annuelle de quarante marcs. A la mort de Pierre, Adam deviendrait l'unique et légitime bénéficiaire. Mais il fallait prévoir le cas où, vivants tous les deux, ils se trouveraient présents en même temps dans le chapitre d'York. Ils convinrent, en ce cas, de prendre séance à tour de rôle, un jour sur deux. L'accord fut pleinement approuvé par le doyen et

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les autres chanoines : mais l'archevêque d'York, hostile à Thornover, que le roi avait nommé contre sa volonté, l'excommunia et défendit à son chapitre de le reconnaître comme archidiacre.

Il était du devoir d'Innocent III de réprimer ces scandales et de maintenir la paix entre le roi et les prélats. ^lais le tempérament irritable du souverain et les usages nationaux, contraires à l'immixtion de la puissance romaine, n'étaient pas faits pour l'encourager. Il n'intervint (au moins d'après les documents qui nous sont parvenus) que dans deux circonstances graves, où l'archevêque de Cantorbéry, Hubert Walter, joua un rôle de premier plan.

Ce personnage, primat d'Angleterre, légat

permanent du Saint-Siège, grand justicier du

royaume sous Richard, chancelier sous Jean, fut à

la fois le chef de l'Eorlise nationale et le directeur o

de la politique et de l'administration de son pays. Il descendait d'un haut fonctionnaire d'Henri II, un de ces légistes par qui la monarchie d'Angleterre était devenue la plus centralisée et la plus forte de l'Europe. Ce fut lui qui, gouvernant pendant la captivité de Richard et ses longues absences, réussit, dans les conditions les plus défavorables, à maintenir en Angleterre le pouvoir du roi, tout en subvenant à ses perpétuels besoins d'argent. Sans lui, le gouvernement rapace et violent des fils d'Henri II aurait sombré sous l'impopularité et les révoltes. Il sut adoucir la rudesse des princes, leur fiscalité impitoyable,

maintenir cette royauté en bons ternies avec l'Eglise romaine et les puissances du continent, empêcher les résistances de naître et de s'aggraver. Bref, un véritable homme d'Etat, mais porté luimême à abuser de son pouvoir.

Il avait parfois la main lourde. Deux ans avant l'avènement d'Innocent III, une sédition avait éclaté h Londres, comme toujours à cause des exigences financières du roi. Non seulement les sommes énormes qu'il avait fallu payer pour sa rançon et les autres levées d'impôt avaient épuisé les ressources de la ville, mais on se plaignait surtout de l'injustice avec laquelle les gens du roi et les hauts bourgeois procédaient à la répartition des charges. Le système de perception était tel que Timpôt pesait presque en entier sur les pauvres et que les riches étaient épargnés. Un avocat de Londres, William Fitz-Osbern, se fit le champion de la classe populaire ; il déclara qu'on ne payerait rien au roi, si l'assiette de l'impôt n'était pas établie de façon h ce que les charges fussent proportionnelles aux facultés des contribuables. Cette nouveauté irrita le premier ministre qui voyait que l'impôt ne rentrait pas. Bientôt le bas peuple de Londres se mit en guerre ouverte contre le gouvernement, et Hubert Walter décréta que tous les hommes de cette classe qu'on pourrait saisir hors de la ville seraient arrêtés et traités en ennemis publics. A la mi-carême, quelques-uns de ces malheureux s'étant rendus au marché de Stamford, les officiers royaux les jetèrent en

prison. Pour en finir, Hubert donna l'ordre de lii amener l'agitateur Fitz-Osbern. Mais celui-ci tua le premier qui mit la main sur lui, et courut se réfugier avec quelques autres meneurs dans l'église de Bow-Church, d'où ils refusèrent de sortir. On essaya vainement d'en forcer l'entrée. Hubert ordonna alors d'y mettre le feu, pensant que la fumée et l'asph^-xie auraient raison de cette résistance. Fitz-Osbern se décida en effet à i|uitter son asile : mais au moment où il sortait, un soldat de l'archevêque lui plongea son couteau dans le ventre. Puis on le conduisit à la Tour de Londres, où, après un procès sommaire, on le condamna à être pendu. Lui et huit de ses amis furent liés à la queue d'un cheval, traînés par les rues et les places de Londres, enfin attachés au çibet. Les autres bourgeois de la ville, qui avaient pris fait et cause pour leur avocat, n'eurent d'autres ressources que de se mettre à la merci du roi, et de fournir des otages en garantie de leur tranquillité.

Un archevêque du Cantorbéry violant le droit d'asile et brûlant les églises ! Hubert Walter finit par comprendre lui-même l'impossibilité de concilier sa situation de prélat avec celle de grand justicier. 11 offrit au roi de se démettre de ce dernier office. Richard, à qui ses services étaient précieux, refusa d'abord, puis,- sur les instances de son ministre, se montrait disposé à céder, quand l'archevêque, par un de ces brusques revirements familiers aux hommes du moyen âge, demanda à

conserver son poste. « Il savait mieux que personne, dit Roger de Howden, combien cette fonction rapportait de bénéfices à son possesseur. Il fit donc le relevé de ses comptes et représenta au roi que depuis deux ans il avait trouvé le moyen de lui fournir onze cent mille marcs d'argent » (en valeur actuelle, 44 millions de livres sterling). Admettons que le chroniqueur exagère : il est trop certain que l'archevêque de Cantorbéry avait fait en conscience son métier fiscal, et qu'il put dire à Richard : « Si vous avez toujours besoin de moi, je ne refuserai pas le travail et ne :ne plaindrai pas des fatigues de Tâge ». Il resta donc auprès de son maître, malgré l'énorme labeur, les difficultés de tous genres, et la haine tenace de ses ennemis.

Le plus redoutable était l'archevêque d'York, GeofFrey, un frère naturel de Richard, que le roi Henri II avait beaucoup aimé, parce que, seul de ses fils, il lui avait été fidèle au moment de sa défaite et de sa mort. Avec une nature généreuse et franche, GeofFrey était léger, brouillon, étourdi, et ne commettait que des maladresses. Il passa sa vie à batailler avec les chanoines de sa cathédrale, avec les évêques de sa province, et avec son frère Richard, dont il supportait mal l'absolutisme. Il détestait Hubert Walter, comme premier ministre, et comme archevêque de Cantorbéry. Plusieurs fois exilé d'Angleterre, il assiégeait la papauté de ses plaintes et l'encombrait de ses procès. Richard avait dépossédé un de ses clercs

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pour donner sa place à un chapelain de la cour. Innocent III adressa au roi, pour commencer, une admonestation paternelle, le priant de faire la paix avec son frère et de lui permettre de rentrer à York. Richard envoya alors à Geoffrey un groupe d'évêques chargés de lui proposer de sa part un arrangement. L'archevêque d'York confirmerait les nominations faites par le roi, et celui-ci, en retour, lui rendrait la pleine jouissance de ses revenus et de sa fonction. « Vous êtes mes confrères, leur répondit Geoffrey : signez-moi un écrit par lequel vous attesterez, devant le pape, que vous me conseillez d'accepter un pareil compromis. — Nous n'écrirons rien, répliquent les évêques, vous avez l'âge de parler pour vous et de prendre vousmême une décision. » Et ils s'en retournèrent auprès de Richard, tandis que Geoffrey partait pour Rome.

Innocent III lui donna raison sur tous les points, et, en avril 1199, partirent du Latran, à l'adresse du roi d'Angleterre, deux nouvelles sommations. La première dut le piquer au vif. Faisant allusion à la lettre où Richard avait conseillé au pape de traiter ses sujets avec douceur et de rendre justice à tous sans acception de personnes. Innocent l'invite à appliquer ces principes dans l'affaire de l'archevêché d'York. « C'est pour suivre exactement tes excellents conseils, lui écrit-il, que nous n'avons pas pu refuser justice à ton frère, l'archevêque Geoffrey. 11 se plaint que tu l'aies privé de ses revenus temporels, maintenu en exil, et forcé

presque h mendier son pain ; c'est ton frère : il est honteux pour toi qu'un ministre de Dieu, de race royale, en soit réduit à cette extrémité. Songe au scandale que nous provoquerions, toi et nous, si nous ne laissions pas la juste réclamation de l'exilé arriver à notre audience, et si, de ton côté, tu n'étais pas ému de son infortune et disposé à le prendre en grâce. Il faut que tu donnes satisfaction, à la fois, à l'honneur de la papauté, à ton salut, et à ton frère. Tu nous as engagé à agir toujours selon la justice : ne t'oppose donc pas à l'exercice de la nôtre. )> Et le pape lui annonce qu'il a chargé l'archevêque de Rouen et l'abbé de Perseigne de trouver un terrain d'entente entre lui et Geoffrey. « S'ils n'y réussissent pas, ajoutet-il, ce qu'à Dieu ne plaise, rends à ton frère son temporel et ne l'empêche pas de remplir son office spirituel. Notre légat le cardinal Pierre (Pierre de Capoue) a reçu l'ordre d'insister auprès de toi pour que tu restitues à l'archevêque, sans délai et sans difEculté. tout ce que tu as saisi de ses biens. S'il te doit quelque chose, il s'acquittera envers toi intégralement, à moins que tu n'aies déjà perçu une somme équivalente sur les revenus de son archevêché. »

Richard ayant fait mauvais accueil à cette mise en demeure, une autre bulle arriva, nettement comminatoire. « Nous t'avons déjà averti deux fois. Quoiqu'il nous soit très désagréable de prendre contre toi une mesure de rigueur, et comme nous ne voulons pas nous écarter du bon con-

seil que tu nous as donné toi-même d'agir toujours selon la justice, nous avons enjoint au cardinal, notre légat, de jeter l'interdit sur la province d'York, et si Ta Grandeur ne lui avait pas obéi dans le délai fixé, d'interdire toute l'Angleterre. )) Les instructions données à Pierre de Capoue étaient en effet rigoureuses : révoquer toutes les concessions de bénéfices faits dans l'archevêché d'York pendant la suspension et les voyages à Rome du frère de Richard, et forcer les concessionnaires, sous peine d'excommunication, à quitter la place, alors même qu'ils invoqueraient une confirmation obtenue du Siège apostolique ou une donation royale. On pouvait penser que le vainqueur de Saladin et de Philippe-Auguste relèverait ce défi, comme le voulait son tempérament batailleur; mais la mort le surprit avant qu'il eût reçu l'ultimatum du pape, expédié le 28 avril 1199.

L'affaire de Christ-Church tournait, au même moment, aussi mal. Déjà le prédécesseur d'Hubert Walter, l'archevêque de Cantorbéry, Baldwin, un moine blanc de Cîteaux, avait engagé contre les moines noirs de son chapitre une lutte à outrance. Interdits, excommunications, appels à Rome, saisie du temporel des moines par les officiers de l'archevêque, épisodes ordinaires d'un conflit qu'envenimaient tous les jours des incidents nouveaux! Baldwin avait fait construire, tout près de la ville et sur le territoire du chapitre, à Lam-

il2 INNOCENT III

beth, une grande chapelle où il avait installé des chanoines séculiers, concurrents redoutables pour les religieux. Ces derniers se plaignaient que l'archevêque voulût faire de ce collège de clercs le siège de son pouvoir, sa résidence favorite. Ils représentèrent au pape que le maintien de l'Eglise séculière de Lambeth était, à bref délai, la ruine de leur vieille et glorieuse abbaye, et ils en demandèrent la destruction. Fort gênés par une querelle qui menaçait de s'éterniser, les rois Henri II et Richard, après de vaines tentatives de pacification, prirent fait et cause pour l'archevêque, ce qui aggrava la crise, car les moines se posèrent en victimes de l'autorité civile, en martyrs de la liberté ecclésiastique, et prétendirent n'être justiciables que de la cour de Rome. Et ce n'est pas seulement au pape qu'ils crièrent leur grief, mais au roi de France, à ses barons, à ses prélats, à tous les ennemis des Plantagenets! Par là, ils soulevèrent contre eux la grande majorité des nobles et des évèques d'Angleterre, dévoués à leur gouvernement national.

Il n'y a pas de lecture plus intéressante pour l'historien, que celle des pièces de ce gigantesque procès qui se déroulait à Rome en même temps qu'à Cantorbéry ou à Londres ^ On y voit peinte au

1. Par une exception tout à fait extraordinaire pour cette période du moyen âge, nous en possédons le dossier complet. Ce dossier comprend plus de 550 lettres toutes relatives à cette même affaire, émanées des moines ou adressées aux moines; parmi elles, quantité de lettres des papes et des rois, et aussi de rapports confidentiels enroyés de Rome par les agents de la

vif l'indignation que soulevait, dans une partie de la population anglaise, l'alliance des papes et des moines de Christ-Church opposée à celle des rois et des archevêques. En 1187 arrive à Cantorbéry une lettre pontificale ordonnant l'exécution d'un arrêt de la cour de Rome favorable aux prétentions du monastère. Le justicier du roi défend aux clercs chargés de cette exécution d'y procéder en quoi que ce soit, et ceux-ci, enchantés, de s'écrier : « Nous aimons mieux être privés de la messe (c'est-à-dire excommuniés) que de la table, carei'e missa quam mensa ». Un officier royal à qui les religieux reprochaient d'avoir saisi et séquestré une de leurs possessions, répond : « Quand le pape lui-même serait là, présent, je ne lâcherais pas plus ce que je tiens, pour lui faire plaisir, que s'il s'agissait du dernier domestique de la maison )). On raconte que l'archevêque Baldwin, recevant, unjour, une sommation du pape, dit à ses gens : « Jetez-la au panier avec les autres, il y a encore de la place ». Lettres de Rome, appels à Rome, faisaient si peu d'effet en Angleterre qu'on y disait couramment que Baldwin voulait se faire créer patriarche pour être à la tête d'une Eglise indépendante : parole grave et vraiment curieuse dans la bouche des Anglais du xii^ siècle.

Plus la crise se prolongeait, plus les rois s'ai-

grande abbaye. De sorte qu'il n'y a peut-être pas d'épisode du moyen âge dont nous connaissions mieux le détail et qui nous fasse pénétrer plus profondément dans l'histoire politique, judiciaire et morale de ce temps, notamment de la période comprise entre 1185 et 1201.

grissaient contre les éternels révoltés de Christ- Church. (( Ces amateurs de chicanes et de procès, déclara Henri II, cherchent avant tout à être constamment hors de leur cloître. » Les moines se vengèrent en se réjouissant de ses désastres, et des succès de Philippe-Auguste. A l'avènement de Richard, l'archevêque, les officiers du roi et ses courtisans redoublent d'animosité, l'engagent à en finir avec cette poignée de factieux. On essaye même de les réduire par la famine : leur monastère est bloqué; défense aux pèlerins de Cantorbéry de leur apporter des vivres. Bientôt l'émotion est au comble, à la nouvelle que, pour les protéger, un légat du pape, Jean d'Anagni, va débarquer en Angleterre. « Seigneur roi, dit un courtisan au roi Richard, si vous m'en croyez, dans le délai de deux mois il n'y aura plus un seul religieux dans les sièges épiscopaux de notre pays. Que le diable emporte ces moines! » On se montre, à la cour, la lettre du légat, et tous les barons s'écrient : « Quel légat? d'où vient-il? quel est son nom? — Qui est ce légat, dit le roi lui-même, est-ce un légat d'Angleterre? — Pour qu'il puisse exercer sa légation, dit l'évêque de Rochester, il faut que le seigneur roi lui ait accordé l'entrée du royaume. » Et l'évêque de Chester ajoute : « Quand il aura reçu l'autorisation royale, il pourra faire office de légat; mais tout ce qu'il fera auparavant est nul et non avenu ». Quand Hubert Walter devint archevêque (1193), il se refusa à défaire ce qu'avait fait Baldwin, à détruire Lambeth, et se trouva ainsi, à son tour,

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l'ennemi de Christ-Church. Comme il cumulait avec sa dignité d'Eglise des fonctions gouvernementales, les moines lui reprochèrent de ne s'occuper que d'intérêts temporels et de mettre le pouvoir civil au service de ses rancunes privées. Innocent III, à peine élu, est accablé de leurs réclamations, et tous les cardinaux reçoivent le récit des persécutions subies par Christ-Church, l'interminable réquisitoire dressé contre l'archevêque. L'opinion d'Innocent ne faisait pas doute. Quand il n'était que le sous-diacre romain, Lothaire de Segni, il s'était déjà déclaré en faveur des moines. Dès le 24 avril 1198, il somme l'archevêque de démolir à ses frais la cathédrale de Lambeth, annule l'excommunication qu'il avait lancée contre certains religieux et le menace de suspension, en cas de désobéissance. Même sommation aux évêques suffragaats de Cantorbéry, avec ordre, si l'archevêque résistait, de ne plus reconnaître sa suprématie' et de lui refuser l'obédience. Hubert Walter demande au pape de surseoir à sa décision et de ne pas le condamner avant de l'avoir entendu. Ecrivant à l'évêque de Norwich, il s'élève contre la violence de cette justice pontificale « qui s'attaquait en même temps aux patriarches d'Antioche et d'Aquilée, aux archevêques de Reims et de Tours, et débutait par l'excommunication de deux rois espagnols )>.

Au pape qui l'avait prié d'accorder sa protection aux moines de Cantorbéry, Richard répond qu'il n'a aucunement l'intention de nuire à leur communauté et que, dans l'affaire de Lambeth, Rome

aurait dû traiter l'archevêque avec plus de ménagement. « Suivant les lois du royaume, tout particulier a le droit de construire une chapelle sur son terrain du moment qu'il y est autorisé parl'évêque du diocèse, w II déclare à un cardinal qu'il ne permettra pas Texécution d'un mandat du pape contraire à la dignité de sa couronne et à l'indépendance de son peuple. Il défend aux sufiragants de Cantorbéry de refuser l'obédience à leur métropolitain. « Tenez-vous-le pour dit, si vous êtes soucieux de l'honneur et de la liberté de notre royaume et si vous voulez conserver intacts vos propriétés et vos droits. )) a Le pape, ajoutait-il, a été mal informé : il faut éclairer sa conscience; et d'ailleurs, d'après la loi romaine, avant d'exécuter un ordre contraire au droit, il faut attendre une seconde sommation. »

Le premier mandat d'Innocent III resta donc sans effet. Hubert Walter fit savoir à Richard, alors occupé en France à combattre Philippe- Auguste, qu'il ne pourrait plus administrer les affaires de l'Etat si l'on ne mettait pas les moines à la raison. De leur côté, les moines continuaient à s'agiter, à se plaindre à Rome, à toute l'Europe. Mais, en Angleterre, tout le monde était contre eux. Les abbés cisterciens plaidaient, auprès du pape, la cause de l'archevêque, a justicier incorruptible, providence des pauvres, des orphelins et des veuves, colonne lumineuse de toute l'Eglise anglaise ». Que faisait-il, sinon défendre les droits qu'avaient exercés ses prédécesseurs?

Le roi conseilla aux moines de remettre tout le démêlé à un tribunal d'arbitrage composé de cinq évêques d'Angleterre et de cinq abbés désignés par eux dans leur propre congrégation. « Nous ne voulons pas de vos évêques pour arbitres, répondirent les moines, ni même des abbés du royaume : ce sont tous partisans avoués de l'archevêque et, d'ailleurs, nous ne pouvons pas enlever à la justice du pape un procès pendant à sa cour. » Furieux, Richard donne ordre à Hubert Walter (6 septembre 1198) de faire dresser l'inventaire du trésor de Cantorbéry. On le mettra en lieu sûr, sous trois clefs : l'une pour les moines, la seconde pour l'archevêque, la troisième pour le roi. « Ce trésor, écrit Richard, a été constitué par les donations de nos prédécesseurs : il ne faut pas que les moines puissent le dilapider, l'employer à solder leurs frais de justice, ou à faire d'autres dépenses d'intérêt privé. » Cris et colère à Christ-Church : les moines résistent aux agents royaux chargés de l'inventaire, font de nouveau appel à Rome. Le roi ordonne alors la saisie générale des biens du chapitre de Cantorbéry. Nouvelle tempête, et tellement violente que Walter se crut lui-même obligé de démontrera son maître qu'il était allé trop loin. L'ordre de mise en séquestre fut rapporté.

Le20 novembre 1198, un nouveau mandat d'Innocent III, précédé de longs considérants, mettait pour la seconde fois l'archevêque en demeure de démolir la chapelle de Lambeth et le menaçait, s'il n'obéissait pas, du châtiment le plus rigoureux. Le pape avait

pris sa décision, comme il l'écrivait à Richard, « sur l'avis de tout le conseil des cardinaux » et parce que cette sentence définitive lui avait été (( révélée du cieP ». L^archevèque se soumit, ou parut se soumettre. Il fit démolir à ses frais la fameuse chapelle, cause de tant d'orages, mais il laissa debout les maisons des chanoines séculiers qui la desservaient. Les moines se plaignirent alors que l'arrêt du pape n'eût été exécuté qu'à moitié; que l'archevêque refusât de leur donner satisfaction sur la plupart de leurs autres griefs. Nouveau procès en cour de Rome, nouvelle agitation à Christ- Church, nouvelle saisie des biens du couvent par les officiers de Richard. C'est seulement après la mort de ce roi, le 6 novembre 1200, que les moines et leur archevêque se décidèrent enfin à traiter, en acceptant l'arbitrage de trois membres du clergé anglais désignés par Innocent III. Les démêlés d'ordre secondaire se réglèrent aisément, mais sur la grosse afiPaire, celle de Lambeth, il fallut en venir à une cote mal taillée. L'archevêque ne reconstruira plus de chapelle sur l'emplacement de celle qui avait été démolie : mais il lui sera loisible d'en réédifier une à côté. Cette chapelle ne pourra être desservie par des chanoines séculiers, mais par des religieux de Prémontré, treize au minimum, vingt au maximum. Elle n'aura que cent livres de revenu annuel, et sera dotée sur les biens mêmes de l'archevêque.

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