Pairimonium beati Pelri tueatur
fait supplicier des hérétiques et il allait souvent à la messe, mais les contemporains ont remarqué que lorsqu'il était à l'église, il ne faisait aucune attention à ce qui s'y passait. Il causait d'affaires avec son entourage, crayonnait de petits dessins, regardait les sculptures et les peintures de l'édifice. Pour l'administration de son Etat, il ne pouvait pas plus se passer du clergé que les autres souverains de l'Europe. Sa cour était pleine de clercs autant que de chevaliers et de légistes. Mais ces ecclésiastiques, infiniment plus attachés aux intérêts de la monarchie qu'à ceux de leur propre classe, avaient une singulière liberté d'esprit et d'allures. Pour plaire au maître qui les nourrissait, ils criblaient d'épigrammes les moines, Rome et la papauté. De ces clercs anticléricaux le type accompli est Walter Map, l'auteur du De Nugis curialium et probablement aussi de certaines poésies (bachiques et autres) où les gens d'Eglise sont rudement traités. C'est l'homme qui ose faire l'éloge d'Arnaud de Brescia, qui persifle saint Bernard, nie ses miracles, et ne perd pas une occasion d'attaquer les moines de Cîteaux. Il leur reproche leur avidité, leur ardeur à s'agrandir, à capter les testaments, à faire du commerce, allant jusqu'à les accuser de fabriquer des chartes, de pratiquer l'usure, et même d'armer des assassins. Il fait d'eux les héros ridicules d'anecdotes qui mettent en joie Henri II et sa cour, comme l'aventure de ce Cistercien qui tomba un jour, la robe retroussée jusqu'au menton, devant le cheval du roi. « Les anges alors
ne le portaient pas, écrit Map, et ils se sont voilé la face. » Du reste, les autres congrégations ne sont pas plus ménagées, Hospitaliers et Templiers, « ces étranges religieux qui ont oublié que le Christ a défendu à Pierre de sef servir de l'épée ». Antimonacal, Map est tout aussi bien antipapal. « J'ai vécu assez longtemps et n'ai jamais vu le pauvre rapporter de Rome le moindre privilège. )) Rome est, pour lui, la grande spoliatrice. N'y a-t-il pas dans ce nom, Roma, les initiales des quatre mots latins : Radix omnium malorum avaritia'^. Il ne tarit pas d'historiettes sur la toute-puissance de l'argent à la cour du pape et loue fort ceux de ses compatriotes qui se contentent d'aller chercher le remède à leurs maux par de pieux pèlerinages aux tombeaux des saints d'Angleterre, au lieu de courir, au delà des monts, après les reliques de saint Pierre et de saint Paul.
Exactement pénétré des mêmes sentiments et des mêmes tendances, un poète écrivait alors, pour les nobles, l'histoire de Guillaume le Maréchal, ce grand seigneur, ministre dévoué d'Henri H et de ses fils. Lui aussi raille la vénalité des Romains. n parle « de ces reliques sans lesquelles à Rome on ne réussit pas, car toujours il convient de graisser les paumes aux gens du pape. Pas besoin d'y chanter d'autres psaumes ! Les reliques de saint Rufin et de saint Albin \ qui sont de bons martyrs
1. Plaisanterie très à la mode chez les écrivains satiriques du temps : Albin (blanc), la pièce d'argent ; Rufin (rouge), la pièce d'or.
de Rome, y ont grand crédit. » Tous les lettrés de l'entourage des Plantagenets, parlent avecla même irrévérence du pape et des cardinaux. A les en croire, la puissance romaine en voulait à l'indépendance, autant qu'à la bourse du peuple anglais.
Le premier roi d'Angleterre qui eut affaire à Innocent III, Richard Cœur de Lion, resta, toute sa vie, un prince angevin, très français de tendance et d'allure. Il pensait, comme Henri II, que la terre anglaise était faite avant tout pour lui donner de l'argent et lui permettre de vivre avec faste dans ses Etats continentaux. Violent, passionné, cupide, dépourvu de scrupules, très capable de fourberie quand il ne pouvait employer la force, Richard trouva le moyen d'être à la fois un soldat fougueux et un diplomate plein de ressources. Doué d'une certaine générosité, il lui arrivait, au besoin, de pardonner les injures et de s'adoucir, quand on savait le prendre. Bref, nature complexe, mais caractère entier, à qui il ne faisait pas bon de se heurter.
Ses rapports avec l'Église et le clergé dénotent des contradictions, d'ailleurs assez communes dans l'âme des souverains de l'époque. A en croire le chroniqueur Raoul de Coggeshall, la dévotion de ce héros de croisade ne se manifestait pas seulement par des largesses aux clercs et aux moines, des fondations de monastères, des dons maonifi-
ques aux églises. Il avait du goût pour les cérémonies religieuses, se tenait convenablement à la messe, récompensait les chantres qui remplissaient bien leur office et les excitait lui-même de la voix et du geste. Les moines de Fontevrault (le Saint-Denis des Plantagenets) ont fait de lui, après sa mort, un éloge édifiant, commandé, il est vrai, par les libéralités dont il les combla. Et ce même homme bravait l'excommunication de l'archevêque de Rouen, à qui il avait volé le territoire des Andelys pour y bâtir le Château-Gaillard! Et quand il eut fait prisonnier le cousin du roi de France (Philippe de Dreux, évèque de Beauvais), il le jeta, enchaîné, dans un cachot, et le traita avec la dernière rigueur, sans vouloir même accepter sa rançon, inconscient de ce sacrilège, insensible aux supplications répétées de la cour de Rome et du clergé européen!
Ces deux autoritaires, Innocent et Richard, semblaient faits pour entrer en lutte : heureusement que le roi était protégé par le prestige de sa croisade, et que le pape avait besoin de lui pour le succès de ses entreprises en Allemagne. Le lendemain même de son élection (9 janvier 1198), Innocent III l'avait notifiée au clergé et au souverain des îles anglaises. La réponse de Richard ne contenait pas que des compliments. Il y parlait d'affaires, et, entre autres, de la querelle des moines de Christ- Church avec l'archevêque de Cantorbéry; et, prenant avec le pape le ton d'un mentor, il lui conseillait et le priait a de traiter ses sujets avec
douceur, de rendre la justice sans acception de personnes, sans pencher a droite ou à gauche ». Il ajoutait qu'en suivant cette ligne de conduite, le pape arriverait à maîtriser les puissants « et à mettre le pied sur le cou des superbes )>. Allusion aux affaires italiennes? ou simplement à l'attitude du Saint-Siège dans le démêlé deCantorbéry? A ces conseils qu'on ne lui demandait pas, Richard atta- ' chait-il une intention moqueuse? En tout cas, le pape, comme il l'a écrit lui-même, avait pris « bonne note » des exhortations du roi d'Angleterre. Et il saisit toutes les occasions de les lui retourner dans les mêmes termes, avec une insistance ironique qui prouve combien il en avait été intérieurement froissé. Mais il était de son intérêt de ne pas trop le laisser voir. Entre les deux souverains s'établissent régulièrement les relations diplomatiques, s'échangent les amabilités et les cadeaux. Le 29 mai 1198, Innocent envoyait à Richard quatre bagues d'or enrichies de pierres précieuses, présent symbolique! L'ancien écolier de l'Université de Paris était, comme tous ses pareils, amoureux du symbole. « Certes, écrit le pape, ton Excellence royale possède en abondance l'or et les pierreries, ces deux objets de la concupiscence humaine : aussi s'agit-il ici d'un souvenir de l'affection qui nous lie à ta personne, plutôt que d'un présent de valeur. C'est un mystère dont voici l'interprétation. Ces anneaux sont ronds, et la rondeur est le signe de l'éternité, qui n'a ni commencement ni fin. Que ceci t'apprenne à songer aux choses célestes, et à
quitterez! esprit le monde éphémère d'ici-bas pour t'occuper de ton salut éternel. Pourquoi ce chiffre de quatre anneaux? Parce qu'il faut pratiquer les quatre vertus cardinales : la justice, la foi, la prudence et la tempérance. L'or, c'est la sagesse, qui surpasse toutes les autres qualités de l'âme, comme l'or brille et domine tous les autres métaux. Le vert de l'émeraude symbolise la foi, le bleu du saphir, l'espérance, la rougeur du grenat, la charité. L'éclat lumineux de la topaze doit te rappeler qu'il faut que la splendeur des bonnes œuvres te fasse briller parmi les hommes, pour que, montant de vertus en vertus, tu arrives à voir Dieu face à face dans l'éternelle Sion. «
« Les quatre bagues sont fort belles, répond Richard, et le commentaire du symbole fait par un maître aussi éminent les rend plus précieuses encore. )> Mais il ne s'attarde pas aux remerciements et tourne droit à la politique. Il demande au pape d'agir, en sa faveur, aux quatre coins de l'Europe. Il faut que Rome se déclare, en Allemagne, pour son neveu Otton de Brunswick et condamne Philippe de Souabe; que ce dernier l'indemnise de l'énorme rançon imposée par l'empereur Henri VI; que le duc d'Autriche lui rende l'argent qui lui a été pris lors du guet-apens dont il a été victime au retour de la croisade; que le roi de Navarre, Sanche VU, son beau-père, le mette en possession de la dot promise à Berengère, sa femme ; que Philippe-Auguste restitue enfin la terre normande dont il s'est
emparé, contre tout droit, pendant que lui, Richard, bataillait en Palestine, au service de Dieu. Beaucoup d'exigences à la fois ! Voulait-il donc faire de la papauté l'instrument de ses entreprises politiques et de ses recouvrements financiers? Innocent lui fit comprendre, avec force ménagements, qu'il ne pouvait lui donner satisfaction en tous points, mais que sa bonne volonté n'était pas douteuse. « Nous serons toujours disposé à faire ce que tu demanderas, toutes les fois que l'honnêteté et la justice n'y seront pas contraires. Mais il y a des limites que notre devoir nous défend de franchir. Ne nous as-tu pas engagé toi-même, au début de notre correspondance, à nous maintenir fermement dans les bornes de l'équité? )> Première riposte, que d'autres suivront.
Le pape se décide pourtant à quelques démarches. Il écrit au roi de Navarre que, s'il ne s'exécute pas, l'archevêque de Narbonne le frappera des peines d'Eglise. Au cas où Frédéric d'Autriche résisterait, c'est l'archevêque de Salzburg qui est chargé de sévir. Quant à Philippe de Souabe, l'archevêque de Magdeburg l'engagera k indemniser le roi d'Angleterre, faute de quoi la papauté, pour l'y contraindre, fera tout son devoir. Mais que pouvait-elle? Rien ne prouve que Richard soit rentré en possession des châteaux de la Navarre et surtout de son argent. N'était-ce pas une naïveté que de demander une restitution pécuniaire à ce Philippe de Souabe contre qui le roi d'Angleterre soutenait ouvertement Otton de Brunswick?
Dans la question de la Normandie, Innocent III se garda bien de prendre parti pour Richard contre son rival de France. Ce grand procès était pendant en cour de Rome. Le pape répond au roi d'Angleterre en lui exposant simplement l'état de la procédure. 11 reproduit les arguments contradictoires qu'ont fait valoir successivement devant lui les ambassadeurs des deux souverains, mais déclare qu'il n'est pas encore à même de se prononcer et de rendre une sentence. « Il faut qu'il fasse une enquête et entende personnellement les deux parties. Si les ajQPaires de Rome et de Sicile lui en laissent le loisir, il ira lui-même en France et en Angleterre. Au cas où il ne pourrait faire ce voyage, ses légats mèneront l'enquête et rendront un arrêt conforme à la justice. Pour le moment, il supplie les deux rois de mettre fin aux hostilités qui désolent les deux pays et de traiter de la paix. S'ils s'y refusent, l'Eglise sera obligée d'en venir contre eux à des mesures de rigueur qu'il sera le premier à déplorer. Ce n'est pas sur ses propres forces qu'il compte, mais sur la toute-puissance de Dieu dont il tient, quoique indigne, la place ici-bas. ))
Richard comprit très bien qu'entre Philippe- Auguste et lui, la cour de Rome refusait de se décider. Elle ne tenait pas non plus à s'engager trop complètement et trop vite dans le conflit allemand ^ Le tempérament du roi d'Angleterre ne
1. Voir sur ce point, dans notre Innocent III, la Papauté et VEmpire^ p. 54, les raisons qui expliquent pourquoi le pape attendit quatre ans avant de se prononcer pour le neveu du roi d'Angleterre.
s'accommodait pas de ces lenteurs calculées; et l'on s'explique sa mauvaise humeur quand il apprit, à l'automne de ii98, que le légat Pierre de Capoue venait en France pour rétablir la paix ou, tout au moins, pour obliger les deux rois à signer une trêve de cinq ans. Les Anglais regardèrent cette prétention du pape, d'arrèt^er les belligérants, comme une manœuvre destinée à favoriser la cause française et même à la sauver d'une défaite presque certaine, car, au point de vue diplomatique et militaire, Richard avait pris manifestement l'avantage. Philippe-x\uguste se trouvait même dans une situation assez critique.
Les chroniqueurs anglais, convaincus que le Capétien avait provoqué lui-même cette intervention, n'ont pas manqué de raconter que le pape et les cardinaux s'étaient laissé corrompre par l'or de France. Roofer de Howden nous montre Pierre de Capoue venant trouver le roi d'Angleterre et lui représentant tous les maux qu'a produits la guerre, et l'avenir plus désastreux encore si l'on ne conclut pas la paix au plus tôt. Richard répond, indigné : « Rien ne m'oblige à complaire au pape. Combien de foisdui ai-je demandé en vain d'obliger le roi de France à me rendre les terres et les châteaux qu'il m'avait pris pendant que je combattais les infidèles en Orient ! Du reste, je ne sais pas si le roi Philippe est disposé à signer une trêve. » Alors le légat le prend à part et lui révèle, sous le sceau du secret, que sa mission est due uniquement aux instances mêmes du roi de France. Il lui con-
seille donc d'acquiescer à la demande du pape. Celui-ci, en retour, réglera, conformément aux intérêts de l'AnoIeterre, et l'affaire de France et toutes les autres questions pendantes. Richard, désireux de ne pas se brouiller avec le protecteur d'Otton de Brunswick, se laisse convaincre, et consent à siofner la trêve.
Même scène, mais plus pittoresque et plus vivante, dans la biographie anglaise de Guillaume le Maréchal. Là aussi, on affirme que les reliques de saint Albin et de saint Rufin, largement répandues à Rome par Philippe-Auguste, ont amené l'intervention d'Innocent III et la venue du cardinal-légat « homme rusé et trompeur, sorti d'une école où on lui avait appris à tourner les choses sens devant derrière ». Le roi de France remet complètement sa cause entre ses mains. <( Sire, dit Pierre de Capoue à Richard, je viens de la part du roi de France, qui est, ce me semble, plein de bon vouloir et désirerait vivement faire la paix, si c'est aussi votre désir. — Comment, s'écrie Richard, faire une paix durable ! Je ne réclame au roi de France que ce qu'il m'a pris. Qu'il me rende d'abord ce qui m'appartient, je le tiendrai quitte de tout le reste. Mais autrement, beau sire, il n'y a pas de paix possible entre nous. — Sire, répond maître Pierre, je n'oserai pas vous promettre cela. Personne ne pourrait décider le roi de France à rendre tout ce qu'il a pris, son conseil n'en est pas d'avis et ne l'y engagera jamais. — Alors, réplique Richard, Dieu vous garde. Il ne sera pas en paix
tant que je pourrai monter à cheval, vous pouvez bien l'en assurer. — Ha! sire, dit le cardinal, c'est grand péché qu'il y ait si grande guerre entre vous deux. Ce sera la perte de la sainte terre de Jérusalem. Pour Dieu! soyez modéré, ou la chrétienté sera perdue. » Le roi s'incline (ironiquement) et dit : « Si l'on n'avait pas attaqué ma terre, pendant que j'étais en Palestine, et si l'on ne m'avait pas ainsi obligé de revenir, toute la Syrie serait délivrée des païens. Mais le roi de France a si mal agi envers moi! C'est par son conseil que j'ai été retenu en prison. Il a cherché et cherche encore à me dépouiller de mes biens héréditaires. Mais, s'il plaît à Dieu, il n'y réussira pas. »
Richard cède, pourtant, sur les instances du cardinal. Il accorde la trêve de cinq ans, à condition que le roi de France se désistera de ses prétentions sur la Normandie et n'y conservera que quelques châteaux à titre de gage. Malheureusement Pierre de Capoue aborde une autre question, celle de la délivrance de l'évêque de Beauvais, que les Anglais gardaient prisonnier, et ceci fait éclater l'orage. (( Actuellement, dit le légat, la cour de Rome vous requiert de lui rendre un homme qui est à elle et que vous tenez en prison à grand tort et contre tout droit. — De quel sujet du pape voulez-vous parler? Je ne vois pas que j'en ai incarcéré un seul. — Sire, ne vous en défendez pas. C'est l'évêque de Beauvais, qui est en la garde de Rome. Il n'est pas permis de retenir ainsi un homme oint et sacré. — Par ma tête, dit le roi, il est bien plutôt désacré et
faux chrétien. Ce n'est pas comme évêque qu'il a été pris, mais comme chevalier, tout armé, le casque lacé. Est-ce pour cela que vous êtes venu? Vous n'êtes pas adroit ^ Certes, si vous n'étiez chargé d'un message, ce n'est pas la cour de Rome qui vous garantirait d'une raclée que vous pourriez montrer au pape, en souvenir de moi. Le pape me croit donc fou ? Je sais bien qu'il s'est moqué de moi quand je le priai de me venir en aide lorsque je fus fait prisonnier, étant au service de Dieu. Il n'a pas daigné s'en occuper ^^ et voilà qu'il me réclame un brigand, un tyran, un incendiaire, qui ne faisait que dévaster ma terre nuit et jour! Fuyez d'ici, sire traître, menteur, tricheur, simoniaque! Faites en sorte que je ne vous trouve plus jamais sur mon chemin. »
(( Le légat, ajoute le poète, remonta sur sa bête et courut sans s'arrêter jusqu'au roi de France. Les Français furent tout surpris de le voir arriver si agité. Il dit au roi Philippe : « Il n'est pas doux le roi à qui vous avez affaire : il est plus sauvage qu'un lion. Et cependant, je l'avais amené à mes vues, car il avait accordé la trêve pour cinq ans, et il ne restait qu'à échanger la poignée de main, quand je lui réclamai l'évéque de Beauvais : il devint aussitôt furieux, s'emporta, et me regarda avec de tels yeux que je m'attendais aie voir se jeter sur moi.»
1. Ici, Richard gratifie le légat d'un nom injurieux qu'on ne peut même pas reproduire décemment.
2. Le narrateur oublie qu Innocent III n'était pas encore pape au moment de la captivité de Richard en Allemagne.
Les chroniqueurs français n'ont pas parlé des intrigues de leur roi à Rome, ni des négociations de Pierre de Capoue avec Richard. A les en croire, l'intervention d'Innocent III aurait été toute spontanée, ce que confirme exactement la correspondance même du pape. On doit convenir que les lettres pontificales relatives à l'envoi du légat, aux instructions qui lui sont données, et aux résultats de son entreprise, ne s'accordent guère avec les informations de source anglaise. Le pape s'adresse aux rois et aux clergés des deux pays pour leur annoncer l'arrivée de son représentant. Son unique objectif est de pacifier les princes d'Europe pour qu'ils puissent faire la croisade et réparer les nouveaux désastres que la chrétienté vient de subir en Syrie*. Il menace Philippe-Auguste et ses barons, tout autant que Richard et les siens, des châtiments de l'Eglise, s'ils ne signent pas au moins un armistice. Pas un mot, dans ces bulles, qui implique une disposition particulière du roi de France à cesser l'action belliqueuse. Il y apparaît comme aussi récalcitrant à la paix que son adversaire, et les objurgations que le pape lui adresse ne sont ni moins pressantes, ni moins comminatoires.
Comédie officielle, dira-t-on, concertée entre Rome et Paris. Mais a-t-on le droit de le supposer? D'ailleurs Pierre de Capoue n'avait pas seulement pour mission d'obliger les deux rois à entrer en accommodement. Innocent III prévient lui-même le