CHAPITRE IV
La statue de Worcester. — Jean sans Terre et les évêchés français. — Innocent III et la g^le^^e franco-anglaise en Normandie. — L'élection de Cantorbéry, Etienne Langton. — Expulsion des moines de Christ- Church. Premières hostilités entre le roi d'Angleterre et Rome. — L'interdit général. — Mesures de persécution contre le clergé anglais. — Les négociations de paix continuent. — Jean frappé d'excommunication personnelle. — Innocent III relève les sujets et les alliés du roi d'Angleterre du lien de fidélité. — Le dernier châtiment. Déposition de Jean sans Terre. — Le dialogue du roi et du légat. — Conférences de Douvres. — Le coup de théâtre de 1213. Soumission de Jean sans Terre. — L'Angleterre, vassale et censitaire de TEglise romaine. — La légation du cardinal Nicolas. — Le gouvernement apostolique chez les Anglais. Réaction qu'il provoque. — Etienne Langton et la révolte des barons. — La Grande Charte cassée par Innocent III.
Dans la cathédrale de Worcester, la statue de Jean sans Terre apparaît, couchée sur sa tombe, la couronne en tête, l'épée en main. A droite et à gauche du buste, deux petits personnages,
des évêques, encensent ce roi de marbre. Le geste est inattendu, car, dans tout le cours de rhistoire, on ne connaît pas de souverain qui ait fait au clergé une guerre plus impitoyable. C'est qu'il s'agit ici du Jean sans Terre seconde manière, celui des trois dernières années du règne. Jusqu'en 1213, il a lutté sans relâche contre l'Église intérieure et extérieure, les moines, les évêques, le pape, et personnifié la résistance des gouvernements laïques et nationaux à la domination de l'Église universelle. En 1213, il s'est soumis : devenu le roi des prêtres, il n'a plus gouverné que par l'entremise d'un cardinal son royaume officiellement annexé au domaine temporel d'Innocent III. L'intérêt du spectacle est dans cette volteface et ce coup de théâtre, amenés non par un changement d'opinion, mais par l'effet de la nécessité politique sur un tempérament instable.
L'histoire a dit tant de mal de Jean sans Terre que la critique moderne, si prompte à revenir sur les traditions établies, a tenté en sa faveur une sorte de réhabilitation. Le patriotisme britannique aidant, des historiens ont mis en lumière, chez ce despote, l'intelligence brillante, cultivée, capable de volonté énergique et d'action persévérante. L'homme qui a combattu l'Église si longtemps et avec temps d'âpreté, et dont la diplomatie put ameuter toute l'Europe contre Philippe-Auguste, n'était ni un imbécile ni un paresseux, et il ne faudrait pas le juger sur l'éternelle anecdote qui le représente refusant de quitter sa partie d'échecs
qu moment où il apprenait les succès foudroyants du roi de France et la perte de ses Etats continentaix. — D'accord ! Il avait les qualités de sa race, l'entente de l'administration et des affaires, et cet insùnctdu pouvoir personnel, actif et remuant, si remarquable chez Henri II et Richard Cœur de Lion. Mais il est certain aussi que les vices de son frère subsistèrent chez lui, exagérés (surtout la débauche brutale, ignominieuse), et que l'impossibilité de garder la mesure et de maîtriser ses passions comme ses appétits l'entraîna à d'irréparables malfdresses. Il n'avait ni le sens politique d'Heuri 11^ ni la bravoure crâne de Richard. Il différait d'eux surtout par une souplesse d'hypocrisie, et une facilité à se dérober, même à s'aplatir devant le danger, qui expliquent et ses fréquentes reculades et son revirement définitif.
Dans la question des rapports avec l'Eglise, il garda les idées de ses prédécesseurs, l'intention arrêtée de disposer en maître des bénéfices ecclésiastiques, de nommer h sa guise les évèques et les abbés, d'empêcher l'immixtion du pape dans les affaires de son pays. Il entendait être le seul à exploiter financièrement le clergé d'Angleterre. Alors que du vivant de Richard, il n'était que le gouverneur de l'Irlande, il avait eu maille à partir avec l'archevêque de Dublin, dont il confisqua les revenus et fit administrer le diocèse par un autre prélat irlandais. Son arrivée au pouvoir le rendit encore moins traitable. Non seulement il continue sa confiance à l'adversaire de Christ-Church et de
Rome, l'archevêque Hubert Walter, mais il le prend pour chancelier. Dès ses premières années de règne, il est en conflit avec l'Eglise au sujet ce ses évêchés de France et d'Angleterre. La guerre est partout.
A Limoges, il a mis la main sur les terres et les revenus de l'évêque, taxé les sujets épiscopaux, affecté à son usage les offrandes de certaines églises, et forcé l'évêque à quitter la place. Même attitude au Mans, à Poitiers, à Coutances. Les chanoines de Séez ne voulant pas pour évêque de son candidat, il a envoyé des soldats qui les ont pillés, violentés, bloqués dans leurs maison, avec défense de leur apporter des vivres. Leurs domestiques, leurs parents ont été chassés de la ville. Il a fait savoir à ces électeurs récalcitrants qu'ils n'auraient rien à manger, ni à boire, tant qu'ils ne se soumettraient pas à sa volonté. Cependant le prieur et quelques membres du chapitre ont réussi à s'enfuir, à gagner l'Italie et Rome. Ils présentent au pape, comme leur élu, l'archidiacre Silvestre, et Innocent III le consacre. Mais Jean sans Terre refuse de le reconnaître, sous prétexte que ses relations avec une femme mariée sont notoires ; il s'obstine à lui interdire l'entrée de Séez et la jouissance de son évêché.
L'archevêque de Dublin est toujours exilé, obligé de vivre à Paris. L'archevêque d'York, Geoffrey, a refusé d'amener ses troupes en France, défendu à ses paysans de payer une taxe royale; et Jean, pour le punir, a mis son archevêché sous
séquestre. A Winchester, à Lincoln, il ne permet pas aux chapitres de procéder à l'élection de l'évêque, car il veut jouir longtemps des revenus de l'évêché, et faire lui-même la nomination. En Irlande, il repousse le candidat que les évêques de la province d'Armagh ont élu comme archevêque, et défend au clergé irlandais de le recevoir.
Les luttes locales étant engagées dès le début avec cette violence, comment le pape et le roi ontils attendu près de huit ans, jusqu'en 1206, avant d'en venir à se prendre corps à corps? Raisons politiques! Jean avait besoin d'Innocent III pour défendre ses États continentaux contre les entreprises de Philippe-Auguste; Innocent comptait sur Jean sans Terre pour faire prévaloir en Allemagne la candidature d'Otton de Brunswick. D'où les concessions et les ménagements réciproques, qui retardèrent l'inévitable rupture.
En 1199, le roi d'Angleterre consent, moyennant une grosse rançon, à mettre en liberté l'évêque de Beauvais ; en 1201, à se réconcilier avec l'archevêque d'York; en 1206, à recevoir en grâce l'archevêque de Dublin. Malgré les protestations réitérées du pape, il s'était emparé du territoire qui constituait le douaire de sa mère, Aliénor d'Aquitaine, et il avait également gardé pour lui les revenus que Richard avait légués à sa seconde femme, Bérengère de Navarre. Protectrice des veuves et des orphelins, la papauté réclame : Jean sans Terre finit par s'arranger à l'amiable avec sa mère, s'engage à lui faire une rente, mais la paye si mal
qu'Aliénor se plaignit de son fils a Rome jusqu'au dernier jour de sa vie. Bérengère, obligée de « mendier son pain )), comme dit le pape dans ses lettres, et de vivre auprès de sa sœur, la comtesse Blanche de Champagne, n'obtint à peu près rien de son beau-frère, intraitable sur les questions d'argent^ ou peut-être convaincu que, dans ces afiPaires de famille et d'intérêt privé, l'autorité spirituelle n'avait pas a intervenir.
Ce n'est pas qu'il ne sût, quand il le fallait, délier sa bourse, et la cour de Rome elle-même en eut le bénéfice. Pendant tout son règne et même encore au temps de sa brouille avec Innocent III, Jean n'a jamais cessé d'entretenir à Rome, par des lettres de crédit tirées sur les marchands de la grande cité, des ambassadeurs, des procureurs, des avocats, qui donnaient de beaux revenus au commerce local. Mais les cardinaux, les notaires, les envoyés, les neveux du pape avaient part à ses libéralités. Tout en le morigénant, Innocent III luimême sollicitait les présents d'Artaxerce^
1. Le 2 septembre 1203, il lui demandait, pour maître Pierre, son chapelain et son ambassadeur, le domaine de Derhurst. Le 10 janvier 1204, il le priait de conférer l'évêché de Carlisle à l'archevêque de Rag-use, qui ne pouvait plus, sans danger de mort, résider dans son diocèse. Le 25 mars 1204, il lui demande pour son hôpital du Saint-Esprit, à Rome, les revenus d'une paroisse. Le 24 avril 1205, Jean sans Terre accorde une prébende à Jean, cardinal de Sainte-Marie in Cosmedin, un des neveux du pape. D'autres documents établissent, sans doute possible, que Jean pensionnait régulièrement d'autres neveux d Innocent III, des parents de cardinaux, et même des familles alliées du pape, comme les Annibaldi.
Est-ce par ces dessous de l'histoire qu'il faut expliquer, en certains cas, la longanimité ou le silence de la Curie? Quand Jean sans Terre, en 1200, répudia brusquement sa première femme, Havise, pour épouser Isabelle d'Angoulême, qu'il avait enlevée à son fiancé le comte de la Marche, il en fut quitte, paraît-il, pour faire à son ministrearchevêque, Hubert Walter, une confession générale des péchés commis depuis sa jeunesse. Le confesseur lui ordonna, comme pénitence, d'envoyer cent chevaliers en Terre Sainte et de bâtir un monastère pour les moines de Cîteaux. En 1202, Innocent III confirme ce qu'a fait l'archevêque, et adresse au roi d'Angleterre une longue homélie sur la lutte de l'esprit contre la chair, sur la nécessité de vaincre l'instinct sensuel et de subordonner le corps à l'âme. Tâche difficile, d'ailleurs, il le reconnaît; personne ne vit sans péché; mais la pénitence est là pour réparer les erreurs de l'humaine faiblesse. Le pape invite Jean sans Terre à oublier le passé et à s'exercer aux œuvres pieuses, seul moyen d'assurer la prospérité de son règne; enfin il lui donne à son tour l'absolution. Voilà tout ce qu'on trouve, aujourd'hui, dans la correspondance d'Innocent III sur cette affaire de l'enlèvement d'Isabelle qui fut le scandale de l'Occident ^
1. A la vérité, la correspondance de l'année 1200 ne nous est parvenue qu'en fragments, et celle de 1201 nous manque en entier. On peut donc supposer que les lettres relatives au second mariage de Jean ont été perdues (ou détruites), et parmi elles
En 1202, à coup sûr, malgré leurs démêlés continuels au sujet des évêchés, Innocent et Jean sont en paix, car le pape écrit, le 7 mai de cette année, à l'archevêque de Rouen, Gautier de Coutances, pour lui faire savoir qu'il continue à vouloir tout le bien possible ce à son très cher fils le roi d'Angleterre » et que, par conséquent, il faudra excommunier tous ceux de ses sujets qui, en Normandie ou sur les autres points du continent, se révolteraient contre son autorité.
Graves symptômes de l'appui prêté à Jean sans Terre par la cour de Rome et de l'effort très marqué qu'elle allait faire pour le protéger contre l'ambition de Philippe-Auguste ! Car il n'est pas douteux que, dans la lutte qui s'ouvrait en 1202 entre la France et l'Angleterre, et devait se terminer par la dépossession de Jean, Innocent III prit fait et cause pour les Anglais. Comment pouvait-il en être autrement? Philippe-Auguste paraissait être l'agresseur; il contrecarrait la politique romaine en Allemagne; il s'obstinait à ne pas tenir compte de la volonté du pape dans l'affaire d'Ingeburge. Jean sans Terre au contraire était l'allié d'Innocent; il montrait, sauf dans la question des bénéfices, une docilité relative; il fallait donc empêcher qu'il ne fût victime des appétits du Capétien.
la bulle où le pape fulminait contre le ravisseur de la comtesse de la Marche. Mais il est tout de même surprenant que les chroniqueurs d'Angleterre, qui nous ont conservé beaucoup de balles d'Innocent III, relatives aux affaires de leur roi et de leur pays, soient restés absolument muets sur celle-là.
Victime d'ailleurs peu sympathique! C'est à la fin de Tannée 1203 que Jean sans Terre se débarrassait par l'assassinat de son neveu Arthur de Bretagne. Bien que nous possédions la correspondance du pape pour cette année et pour la suivante, elle ne contient pas une seule allusion h ce crime atroce. Mais ceci s'explique très simplement. A la cour de France on n'a jamais su que d'une façon imprécise comment et à quelle date l'attentat avait été commis. Innocent III ne sut pas plus que Philippe-Auguste à quoi s'en tenir, et les bruits qui couraient ne lui parurent pas suffisants pour constituer une accusation et servir de fondement à une enquête. Il est parfaitement certain que le roi de France lui-même n'invoqua pas contre Jean sans Terre, pour le déposséder judiciairement, le grief de la disparition d'Arthur. Innocent III ne l'invoqua pas davantage. Il n'avait pas de preuve. Pourquoi aurait-il rompu le silence qui se faisait sur cette triste affaire, au moment même où il se croyait obligé d'agir pour sauver le roi Jean de la catastrophe qui le menaçait?
Il fit donc réellement tout ce qu'il pouvait pour arrêter Philippe-Auguste, et s'opposer à la conquête. Objurgations pressantes, envoi de légats chargés de cette mission spéciale, menace d'interdit jeté sur la France entière. Tout fut inutile. Philippe ne ralentit pas une minute sa marche victorieuse. Et pendant que les légats pontificaux continuaient à convoquer à leur barre les parties belligérantes et à faire des actes de procédure, lui,
prenait le Château-Gaillard et s'emparait de la Normandie. Innocent III fut bien obligé de reculer.
Déjà, quand il écrivait à Jean, le 9 octobre 1203, pour lui faire connaître les griefs de Philippe- Auguste et l'engager à comparaître devant la cour de son suzerain, de manière à faciliter la tâche de ceux qui essayaient de le sauver, le pape prenait un ton de protection dédaigneuse et maussade qui prouve combien il avait peu d'estime pour son client, (( Je laisse à ta conscience rovale le soin de décider dans quelle mesure tu as droit à notre bienveillance. Elle sait très bien qu'en beaucoup de circonstances tu nous as mal récompensé de ce que nous avions fait pour toi, et que tu n'as pas montré à l'Eglise romaine le respect auquel tes prédécesseurs l'avaient habituée. Mais, d'autre part, comme nous voulons agir selon notre devoir et non pas selon tes mérites, nous aimons à croire que, dans ton démêlé avec le roi de France, tu témoigneras dorénavant plus de déférence et d'affection à l'Eglise romaine et à nous. » A vrai dire l'attitude de Jean sans Terre n'était pas faite pour encourager ses amis. Non seulement il se défendait fort mal, mais quand le légat du pape le convoqua, avec Philippe-Auguste, au concile de Meaux, il ne se donna même pas la peine de s'y faire représenter par un procureur. Il trouvait sans doute qu'une fois la Normandie perdue, tout cet appareil de négociations et de procédures devenait inutile. La cour de Rome avait été impuissante à
arrêter Philippe-Auguste; pourquoi obéir à ses injonctions?
Innocent III comprit bientôt qu'il n'y avait plus qu'à s'incliner devant le fait accompli et à enregistrer le succès du plus fort. La lettre qu'il écrivit, le 7 mai 1205, aux évêques de Normandie est significative. Ces évèques, requis par Philippe- Auguste de lui jurer fidélité, avec tous les nobles laïques de la province annexée, avaient demandé à Rome ce qu'ils devaient faire en cette occurrence, et s'il fallait reconnaître le droit du vainqueur. La réponse d'Innocent III est singulièrement embarrassée et vague. « Nous ne sommes pas suffisamment édifié sur la question de droit et sur la coutume. Le roi de France vous a affirmé que s'il a conquis la Normandie, c'est en vertu d'un arrêt de sa cour dûment rendu au préalable. Comme nous ignorons tout de ce procès, la cause, le mode de procédure et l'ordre suivi, nous ne pouvons, sur un cas aussi obscur, vous donner une réponse précise. Vous êtes plus à même que nous de savoir là-dessus la vérité : prenez donc avec prudence la décision qui vous paraîtra conforme au droit et à la coutume. » Le geste de Ponce-Pilate! Jean sans Terre n'avait plus rien à attendre de Rome ; la Normandie était devenue irrévocablement française. La papauté ne s'opposa pas davantage à l'annexion de la Bretagne et du Poitou.
Et pourquoi se serait-elle obstinée à défendre un souverain qui s'abandonnait lui-même et dont la politique ecclésiastique lui donnait tous les jours
de nouveaux sujets de souci et de colère ?En 1205, Jean sans Terre, furieux de la résistance que lui opposait l'Eglise de \yinchester, où Ton ne voulait pas de son candidat, avait maltraité le doyen de l'église de Salisbuiy, jeté en prison des clercs et des laïques, et forcé quelques autres opposants à s'expatrier. Innocent le prie d'agir avec plus de douceur, de délivrer les prisonniers, de restituer les biens saisis, et de laisser revenir les exilés. Le roi refuse avec hauteur d'admettre cette intervention du pape. « Je n'ai fait aucun tort au doyen de Salisbury et à ses clercs. Quant aux laïques, la cour de Rome n'a pas à se mêler de leurs affaires. Si ceux qui se sont expatriés veulent subir le jugement des tribunaux royaux, je ne m'opposerai pas à leur retour. » Ainsi les griefs s'accumulaient : les menaces d'interdit et d'excommunication pleuvaient. Le pape ne se plaignait pas seulement de la conduite du roi dans de nombreux cas particuliers. Dès l'année 1202, il l'accusait d'une malveillance systématique envers les membres du clergé. Il lui reprochait surtout de s'opposer à l'exercice de la justice pontificale, en interdisant aux délégués du pape de connaître de certains procès. « Un jour que tes ambassadeurs étaient revenus de Rome sans avoir obtenu tout ce qu'ils nous avaient demandé de ta part, tu en as été tellement ému que tu as édicté la défense expresse de recevoir, sur aucun point de ton royaume et particulièrement en Angleterre, les légats ou les nonces envoyés par nous. Il est vrai qu'ensuite tu as
révoqué cet ordre; mais ce n'en était pas moins l'affront le plus outrageant qu'on pût infliger au Siège apostolique, quelque chose d'inouï, un attentat que jusqu'à toi aucun prince ne s'était permis. »
L^état d'esprit où se trouvait Jean sans Terre lui rendait la patience difficile. Vaincu et dépouillé de ses fiefs français , il essayait vainement de décider les nobles et les prélats d'Angleterre à faire un effort héroïque pour recouvrer les territoires perdus. L'Angleterre se refusait visiblement à verser son sang et son or pour une telle cause; elle avait pris son parti de la perte des provinces de France. Depuis longtemps elle se plaignait que ses intérêts propres fussent sacrifiés par le Plantagenet à ceu^ de leur domaine continental. Le sentiment national n'était donc pas favorable aux projets de revanche de Jean. Guillaume le Maréchal, le chef des barons laïques, s'en expliqua nettement avec son maître, et Hubert Walter lui-même résista au nom du clergé. Jean les accusa tous les deux de trahir, d'être de connivence avec son mortel ennemi, le roi de France (ce qui était absurde) et, pour se venger des barons et des évêques qui refusaient de le suivre, il préleva sur eux, sous prétexte de déni du service militaire et à titre de compensation, une lourde taxe, qui mit l'irritation au comble.
C'est alors que Hubert Walter mourut (12 juillet 1205) et que s'ouvrit le grand procès de l'élection de Cantorbéry, point de départ d'une crise où l'Angleterre faillit sombrer.
Jean était bien résolu à ne laisser installer sur le siège primatial qu'un homme dont le dévouement lui serait acquis. Mais les moines de Christ-Church avaient la prétention d'élire eux-mêmes leur archevêque. Dans leur chapitre, le parti avancé, les jeunes, s'empressèrent de désigner, la nuit, le sousprieur Reginald, et de l'envoyer secrètement à Rome pour le faire consacrer par le pape. Le roi, surpris, n'aurait pas le temps de présenter une candidature et se heurterait au fait accompli. Reginald se mit en route avec une délégation des moines qui l'avaient élu; mais, arrivé en Flandre, au lieu de garder le secret absolu qu'exigeaient ses partisans, il déclara à tous qu'il était l'archevêque élu de Cantorbéry et qu'il allait faire consacrer son élection.
La chose s'ébruita vite en Angleterre. Colère de Jean qui se plaint d'avoir été joué : protestations des évêques suffragants de Cantorbéry, qui avaient toujours prétendu que la nomination de l'archevêque leur appartenait autant qu'aux moines. Ils font appel au pape et envoient à Rome une contredéputation, chargée de faire valoir leur droit. Mécontents de leur indiscret sous-prieur qui a fait avorter leur plan, les moines de Christ-Church ne veulent plus de Reginald et ils envoient des délégués à Jean sans Terre pour lui demander, régulièrement cette fois, la permission d'élire. Le roi leur indique immédiatement son candidat, l'évêque de Norwich, Jean de Gray, un de ses familiers, dont la nomination au siège archiépiscopal servira, dit-il, admirablement, les intérêts de l'État. Mais,
pour sauvegarder les apparences et la liberté traditionnelle de l'abbaye de Christ-Cburch, le roi s'engage par écrit à accepter la personne choisie par les moines. Seulement, par un accord secret avec la délégation, ce choix ne pourra porter que sur l'évêque de Norwich. Conformément au désir ou, pour mieux dire, à l'ordre royal, Jean de Gray est effectivement élu par tout le chapitre. Il est proclamé, intronisé en présence du roi, mis en possession immédiate de son temporel. Et alors une nouvelle députation de moines de Christ-Church est expédiée à Rome, aux frais du gouvernement d'Angleterre, pour solliciter d'Innocent III la consécration de l'évêque de Norwich.
Le pape et ses juges se trouvaient donc assiégés par trois ambassades au sujet d'une seule et même affaire : celle des évêques de la province de Cantorbéry, celle de Reginald et des moines, ses amis, et celle des autres moines de Christ-Church qui, associés aux gens du roi, présentaient Jean de Gray. La controverse s'engage devant la cour pontificale. Lutte très vive d'abord entre les procureurs des évêques et ceux des moines. Les premiers soutiennent que les moines ne peuvent en droit élire l'archevêque sans le concours de l'épiscopat, et qu'en fait, par trois fois, les évêques ont contribué à l'élection d'un archevêque. Les seconds répliquent qu'une coutume constante autorise l'abbaye à élire seule son chef, et que d'ailleurs il y a des privilèges pontificaux qui l'investissent formellement de ce droit. Bataille, d'autre part, entre les délégués
des deux fractions du chapitre. « Le sous-prieur Reginald a été légalement élu, disent les uns, et nous demandons sa confirmation. — Non, disent les autres, cette élection est nulle parce qu'elle a été faite la nuit, sans aucune solennité, sans que l'assentiment du roi ait été demandé au préalable, et elle n'a pas eu pour elle la majorité et la plus saine partie du corps électoral. — Les partisans du sous-prieur répliquent que c'est la seconde élection, celle de Tévéque de Nor\Yich, qui ne vaut rien. Pour qu'elle fut valable, il aurait fallu que la première, bonne ou mauvaise, eût été préalablement annulée, ce qu'on n'a pas fait. Donc, en droit, c'est le premier résultat qui est le bon. ))
Innocent III ne se soudia pas de démêler cet imbroglio. 11 avait son idée, qui était de faire luimême l'élection de Cantorbéry. Au lieu de se prononcer, il renvoya, de délai en délai, la sentence définitive, ce qui prit un an tout entier. Ce n'est qu'à la fin de 1206 que l'arrêt fut rendu. Le pape donnait tort à tout le monde; il cassait les deux élections. Les évêques suffragants de Cantorbéry étaient complètement déboutés de leur plainte : le prieur et le couvent de Christ-Church ont le droit d'élire sans eux leur archevêque. L'élection du sous-prieur est annulée, comme ayant été faite en violation des règles et des formalités légales. L'élection de Jean de Gray est également déclarée non avenue, car elle avait eu lieu pendant l'appel à Rome interjeté par une partie des moines. Au fond, le pape n'était pas dupe de l'engagement
pris par Jean de respecter le droit électoral de l'abbaye. Il savait que l'évéque de Norwich était le candidat officiel et imposé. Et il restait dans la tradition et dans la légalité canonique en repoussant, sur ce terrain, l'immixtion du pouvoir civil. Il avait justement, sous la main, l'homme qui convenait à la fonction, un cardinal de nationalité anglaise, maître Etienne Langton, savant docteur qui avait étudié longtemps à Paris, et d'ailleurs très justement estimé. Innocent conseilla aux moines de Christ-Church qui se trouvaient à Rome de l'élire comme archevêque. A l'en croire pourtant, ce n'est pas lui qui aurait imposé ce troisième candidat. Il leur aurait simplement demandé, puisque les deux premières élections avaient été annulées, de ne pas laisser plus longtemps leur Eglise sans pasteur et de faire, dans les conditions canoniques, un autre choix. Après de nombreuses délibérations, les délégués, h l'unanimité, portèrent leur suffrage sur Etienne Langton et s'accordèrent pour inviter le pape à le consacrer. D'après une autre version, celle du chroniqueur Roger de Wendover, qui paraît très au courant des dessous de l'affaire, les moines auraient d'abord regimbé. Ils objectèrent au p.ape qu'il fallait le consentement du roi, et que l'élection ne pouvait être faite que par tout le chapitre de Cantorbéry. « Vous savez bien, répliqua Innocent, que le chapitre vous a donné pleins pouvoirs. Quant à*rautorisation royale, elle n'est pas nécessaire pour les élections qui se font à Rome. Vous
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êtes assez nombreux et assez qualifiés pour y procéder. Au nom de l'obéissance que vous nous devez et sous peine d'anathème, nous vous enjoignons de prendre comme archevêque celui que nous vous donnons comme père et pasteur de vos âmes. )) Malgré eux et tout en murmurant, les moines se décidèrent à obéir. Un seul résista jusqu'au bout, maître Elie de Brantefeld, un des partisans dévoué de l'évèque de Norvs^ich. Mais tous les autres, au chant du Te Deum conduisirent l'élu à l'autel. »
Le difficile était d'annoncer et d'imposer au roi d'Angleterre cette solution imprévue. La lettre où le pape lui apprit ce qui s'était passé, datée du 20 décembre 1206, ne donne que la version officielle de la Curie. Ce sont les moines de Christ- Church qui ont soumis d'eux-mêmes à l'approbation du pape le choix du nouvel élu. Le pape ne pouvait la refuser, puisque les formalités avaient été remplies, et que la personne avait les capacités exigibles. Etienne Langton a répondu, quand on lui a demandé son assentiment, qu'il ne s'appartenait pas, qu'il était à l'entière disposition de l'Eglise, et ne pouvait se soustraire au mandat qu'on lui imposait. Innocent III ajoute, avec des précautions infinies, que dans les élections faites en cour de Rome, l'usage n'est pas de requérir le consentement de l'autorité séculière. Cependant, par faveur spéciale, il a cru devoir laisser les délégués de Christ-Church demander ce consentement aux ambassadeurs chargés de représenter le roi à Rome.
Ceux-ci n'ont pas voulu prendre sur eux de l'accorder. C'est pourquoi le pape veut bien faire, pour Jean sans Terre, ce qu'il n'avait jamais t'ait pour personne, en pareille circonstance; il le prie une seconde fois d'envoyer son assentiment. 11 conjure le roi, au nom du saint martyr deCantorbéry, d'accorder sa grâce et son afiPection au couvent de Christ-Church, d'approuverl'élection faite par cette Eglise, et d'accueillir favorablement la personne qu'elle a désignée. Il le remercie d'ailleurs de la concuite très libérale qu'il a tenue en toute cette affaiie dans ses rapports avec les moines. On lui a rendu justice en plein consistoire, en présence des envoyés anglais eux-mêmes. « J'ai réprouvé, dit Innocent III en terminant, delà façon la plus énergique, les bruits malveillants qui, sur ce point, m'avaieat été rapportés. »
Ménagements et rhétorique persuasive n'eurent aucun effet sur le roi Jean. Celui-ci ne décolérait pas d'avoir été trompé deux fois par les moines : d'abord, quand ils avaient élu subrepticement Réginald, ensuite quand ils avaient substitué Etienne Langton à Jean de Gray. Il n'était pas moins irrité d'avoir été joué, au moins le croyait-il, par Innocent III. Nous n'avons plus sa réponse au pape : elle a disparu comme ont disparu, en général, toutes les lettres désagréables et violentes que la cour de Rome recevait des souverains laïques. Mais le pape lui-même en a parlé et Roger de Wendover en a conservé l'analyse. Elle était pleine de reproches et de menaces, presque brutale.
(c Je me refuse, disait Jean en résumé, à accepter l'élection de ce Langton : il n'a jamais fait que séjourner en France, au milieu de mes ennemis; je ne le connais pas. C'est au préjudice et au mépris des droits et de l'indépendance de notre courome que vous l'avez promu comme archevêque, san?que les moines aient requis notre consentement, contre toute légalité. J'admire comme la Curie et les cardinaux oublient facilement le besoin qu'ils ont de notre amitié. Ne savent-ils pas que le royaume d'Angleterre leur rapporte plus à lui seul que !ous les autres pays en deçà des Alpes ? Je combattrai, s'il le faut, jusqu'à la mort, pour la liberté d3 ma couronne; j'ai pris la décision irrévocable de m'en tenir à l'élection de l'évêque de Norwich, dont les services me sont nécessaires. Si l'on refuse de me donner satisfaction, je fermerai la route de Rome à nos nationaux. Je ne veux pas que notre argent s'écoule au dehors : il faut que je garde les ressources nécessaires à la défense du royaume. Après tout, l'Angleterre et les pays qui en dépendent possèdent assez d'archevêques, d'évêques et de prélats instruits et capables pour que nous puissions nous passer, s'il le faut absolument, des étrangers que Rome nous impose. »
C'était annoncer que l'Angleterre irait, si besoin était, jusqu'au schisme. Le 26 mai 1207, il recevait d'Innocent III une nouvelle lettre toujours modérée et conciliante dans la forme, où le pape rétorquait, point par point, ses arguments,
« Si Langton est resté longtemps à Paris, il faut
plutôt lui en faire gloire, car il y a mérité, par sa science des lettres et de la théologie, le titre de docteur et une prébende à Notre-Dame. Comment peux-tu dire que tu ne le connais pas? Il est né sur ta terre, de parents qui te sont tout dévoués : il occupe un bénéfice dans l'église d'York, autrement importante et célèbre que celle de Paris. Enfin, toimême tu lui as écrit trois fois au moment de sa promotion au cardinalat, pour lui dire que tu te disposais à le faire venir en Angleterre et à le prendre à ton service, mais que tu te réjouissais de voir que son mérite l'élevait à une plus haute fonction! Il n'est pas juste non plus d'affirmer qu'on ne t'a pas consulté. A la rigueur, nous n'étions pas tenu de le faire, puisqu'il s'agissait d'une élection en curie, mais par déférence pour toi, cependant, deux moines de l'abbaye ont été expédiés avec charge spéciale de solliciter ton consentement. On les a arrêtés à Douvres, et ce n'est pas leur faute s'ils n'ont pu remplir leur mission. En tout cas, le même courrier qui t'apportait notre lettre, t'a présenté aussi une requête du chapitre où il sollicitait ton approbation. »
Innocent III perdait à argumenter sa peine et son temps. Le roi, exaspéré, n'écoutait plus rien. Le 17 juin 1207, le pape précipita lui-même le dénouement en procédant, à Viterbe, à la consécration solennelle de Langton. La riposte ne se fit pas attendre.
En juillet, se présentent à Christ-Church deux officiers royaux. Ils pénètrent, l'épée à la main,
dans l'abbaye et déclarent aux moines « qu'ils sont condamnés, comme coupables de haute trahison envers le roi, à l'expulsion et à l'exil. S'ils refusent de quitter leur couvent, on y mettra le feu et on les laissera dans le brasier ». Tous les moines, sauf treize malades de l'infirmerie, se résignent au départ, passent en Flandre et se dispersent dans les abbayes du continent. Sur l'ordre du roi, des religieux de Saint-Augustin de Cantorbéry les remplacent à Christ-Church. Les domaines du chapitre et de l'archevêché, mis sous séquestre, restèrent en friche.
Cette exécution équivalait à une rupture des rapports de rÉglise et de l'Etat. La guerre commençait : elle durera sept ans. On y épuisera, d'une part, tout l'arsenal des armes et des châtiments d'Eglise; de l'autre, toutes les formes de persécution et de spoliation qu'un despote pouvait imaginer.
Dès le début de l'année 1207, Jean sans Terre avait ouvert les hostilités en exiofeant de tout le clergé d'Angleterre, convoqué à Oxford, l'abandon d'une part considérable de ses revenus. Clercs et moines des deux provinces de Cantorbéry et d'York protestèrent d'une seule voix contre cette exaction sans précédents, et refusèrent de se soumettre. Devant l'opposition générale, le roi recula d'abord : puis il frappa tous les sujets anglais d'un impôt
montant au treizième de la valeur des biens meubles et immeubles. Cette taxe, qui devait servir au recouvrement des provinces françaises, s'appliquait aux ecclésiastiques aussi bien qu'aux laïques; seul, l'ordre de Cîteaux, si puissant alors dans lé royaume insulaire, en était exempté. Geoffrey d'York déclara qu'on ne la percevrait pas dans sa province : il préféra encore une fois s'exiler et porter ses griefs à Rome. Immédiatement le roi confisqua tous ses biens. Peu de temps après, il décrétait la suppression des tribunaux apostoliques, sur toute l'étendue du pays.
Dans cette guerre si âprement soutenue, Innocent III ira jusqu'au bout de la gamme ascendante des châtiments d'Eglise : mais il ne passera d'une note à l'autre qu'après avoir essayé tous les moyens d'entente et constaté l'impossibilité d'un accommodement. Tout en sévissant, il ne cessera de négocier, avec un désir de conciliation dont la sincérité est hors de doute. Jean sans Terre feindra de se prêter, lui aussi, aux négociations, mais pour gagner du temps et retarder les coups de l'adversaire.
Tandis qu'il décrète et agit, le pape écrit et parlemente. Il supplie les évêques et les barons d'Angleterre d'user de leur influence auprès du roi pour l'amener à changer de sentiment, et à laisser l'archevêque de Cantorbéry entrer en fonction. Il félicite l'abbé de Saint-Bertin d'avoir donné asile, dans son monastère, aux exilés de Christ-Church. Tout au plus, ordonne-t-il à l'évêque deRochester
d'excommunier les officiers royaux (}ui ont osé violer leur cloître. Avant tout, il compte sur sa diplomatie, et envoie à Jean les trois évêques de Londres, d'Ely, et de Worcester, assistés du frère d'Etienne Lanorton, Simon. Ils feront un dernier efiPort pour décider le roi à céder sur la question de Cantorbéry et à réintégrer Geoffrey. S'il résiste, ils le menaceront de l'interdit général, et, si la menace reste vaine, ils exécuteront la sentence d'interdit.
A en croire Rog-er de Wendover, Jean ne leur aurait pas laissé finir leur discours : « Par les dents de Dieu ! si vous ou d'autres que vous s'avisent de jeter l'interdit sur mon royaume, je ferai saisir incontinent tous les prélats d'Angleterre, clercs et moines, je les enverrai au pape et confisquerai tous leurs biens. Et, de plus, tous les Romains que je trouverai dans mes Etats, sujets du pape ou autres, je les expédierai à Rome avec les yeux crevés et le nez coupé, de façon à ce que tout le monde les reconnaisse bien. Si vous-mêmes tenez à votre existence, je vous conseille de vous dérober le plus tôt possible à ma vue. » Et dans un manifeste adressé, le 13 mars 1208, à tous ses sujets, il fait appel au sentiment national. « Sachez que maître Simon Langton m'a demandé, devant .mes évêques, de reconnaître son frère en qualité d'archevêque de Cantorbéry. Et comme je lui parlais de la nécessité de sauvegarder, en cette affaire, la dignité de notre couronne, il m'a répondu qu'on n'en ferait rien, à moins que nous ne consentions
à nous en remettre, pour tout ce différend, à la discrétion du seigneur pape. Nous portons ceci à votre connaissance, pour que vous puissiez vous rendre compte du mal qu'on nous a fait et de l'outrage qu'on veut nous faire subir. »
Quelques jours après, les trois évêques prononçaient l'interdit, avec toutes ses conséquences : fermeture des églises, défense de conférer les sacrements; ni fiançailles, ni mariages, ni même extrême-onction ; les cercueils exclus de la terre sainte, placés provisoirement sur les arbres ou sur les murs des cimetières. Une seule concession : on pourra baptiser les nouveau-nés; encore les fonts baptismaux devront-ils être transportés hors de l'église, dans une maison particulière. L'interdit est absolu : on n'accordera aucune permission spéciale de célébrer les oflSces religieux.
Ces ordres furent-ils exécutés partout dans leur rigueur? On peut en douter : la population n'aurait pas supporté si longtemps un pareil régime. Il est certain qu'une partie importante de l'Eglise monastique anglaise n'observa pas l'interdit; l'abbé général de Cîteaux invoqua les privilèges de son ordre qui lui permettaient de ne pas tenir compte de certaines prohibitions du décret.
A ce premier acte d'hostilité Jean répondit par la confiscation générale de tous les immeubles et de tous les revenus de l'Eglise anglaise. Les biens saisis seront confiés à la garde des communes voisines, qui serviront aux clercs et aux moines ce qui leur est strictement nécessaire pour vivre. La
propriété ecclésiastique remplacée par un traitement! Jean sans Terre anticipait sur les temps modernes. Mais le pape se défend. Il ordonne d'excommunier tous ceux qui auraient participé à l'exécution de cet édit « abominable ». Seules, les personnes du roi, de la reine, du justicier GeofFrey Fitz Peter, sont exceptées de l'anathème. Craignant pour leur vie, les évêques de Londres, d'Elv, de Worcester, d'Hereford, de Rochester quittent leur diocèse et s'en vont rejoindre en France les archevêques de Cantorbéry et d'York. L'émigration du haut clergé !
La colère du roi redoubla. Il aurait voulu, paraît-il, obliger tous les récalcitrants à quitter la place. Mais la plupart d'entre eux attendirent, dans leur église, qu'on les expulsât par la force, et les officiers du roi reculèrent devant cette extrémité. Ils se dédommagèrent par toute une série de mesures vexatoires : fermeture des greniers ecclésiastiques, qu'on attribue au fisc; arrestation de toutes les concubines des curés et des chanoines, emprisonnées jusqu'à ce qu'elles aient payé rançon; impunité à tous ceux qui se rendraient coupables de violences envers un clerc ou un moine. Un jour on amène à Jean un brigand qui venait de tuer un prêtre pour le voler, a Détachez-le, et laissez-le aller, dit le roi : il m'a débarrassé d'un de mes ennemis. » Partout où l'on peut trouver les parents des prélats qui avaient prononcé ou observé l'interdit, on les arrête, on les incarcère, et leurs biens sont confisqués.
L'inquiétude finit par gagner les amis et les alliés de Jean sans Terre. L'empereur Otton de Brunswick engage sérieusement son oncle, sinon à se soumettre, au moins à essayer d'une transaction. Il semble en effet qu'en 1208 le Plantagenet repousse avec moins d'énergie les ouvertures que ne cessent de lui faire les agents du pape. Innocent lui écrit de nouveau pour l'encourager à faire sa paix avec Etienne Langton. Par l'entremise de l'abbé de Beaulieu, son chargé d'affaires à Rome, Jean semble accepter finalement l'idée de recevoir l'archevêque de Gantorbéry et de lui restituer son domaine. Il permettra même aux moines de Christ- Church de revenir dans leur couvent, « bien qu'il ait de bonnes raisons, dit-il, de les considérer comme des traîtres )>. Seulement, il se refuse à investir lui-même des régales l'archevêque de Gantorbéry. Gomment pourrait-il traiter en ami, en familier, l'homme qui est la cause de tout le mal? Le pape ou, à son défaut, les évêques de Londres, d'Ely et de Worcester lui remettront son temporel. Procédure insolite! mais la cour de Rome croit devoir céder au désir du roi. Aussitôt après la rentrée d'Etienne Langton, la restitution intégrale des biens épiscopaux, et le paiement complet d'une indemnité, on prononcera la relaxe de l'interdit.
Pendant les. derniers mois de 1208 et les premiers de 1209, les négociations se poursuivent activement sur tous ces points. Les trois évêques viennent à Douvres conférer avec les mandataires
de Jean; on rédige en commun une formule de pacification. Il semble que tout doive s'arranger. Le roi et ses barons envoient un sauf-conduit à l'archevêque pour qu'il vienne en personne conférer avec son souverain. Langton y consent : il débarque à Douvres. Mais alors Jean se dérobe; il n'envoie, pour traiter, que des agents en sousordre ; il refuse d'accepter la clause relative à la restitution intégrale; il demande l'insertion de certains articles qui n'avaient pas été convenus. Les évêques protestent, déclarent vouloir s'en tenir au texte même de la convention. Inquiet de cette attitude du roi, de ces continuelles reculades, hanté peut-être du souvenir de son prédécesseur Thomas Becket, Langton se hâte de repasser le détroit. Il n'avait pas le goût du martyre.
Cependant Innocent III a fait ce qu'il a pu. Par deux fois il exhorte le roi d'Angleterre à accepter loyalement les résultats de la négociation engagée par l'abbé de Beaulieu, et poursuivie, presque conclue, dans les diverses conférences de Douvres. Il le supplie de repousser les mauvais conseils qu'on lui donne, de se défier des flatteurs. Il se représente lui-même comme le médecin qui varie ses remèdes pour arriver à la guérison du malade. « C'est pourquoi nous faisons succéder, en t'écrivant, les caresses aux menaces, et les menaces aux caresses. » Qu'importait à Jean? Il n'avait répondu aux avances du pape que pour échapper à l'excommunication personnelle et obtenir un adoucissement de l'interdit. Il y eut, en effet, un peu de
détente. Innocent, qui avait ordonné la suspension des abbés de Cîteaux coupables de lui désobéir, autorise lui-même, sur le conseil d'Etienne Langton, la célébration de l'office divin dans les couvents une fois par semaine. Mais il s'aperçoit bientôt que les concessions de Jean n'ont rien de sérieux et qu'en réalité il n'a pas cessé le combat. La persécution continue. En novembre 1209, dans le comté de Sussex, les oflSciers royaux font l'inventaire des revenus des moines noirs, des Bénédictins, et procèdent à la sécularisation définitive de la propriété monastique. A Oxford, un étudiant de l'université a tué une femme et s'est enfui. L'autorité laïque trouve trois autres clercs dans la maison que le meurtrier avait louée. Faute de pouvoir saisir le coupable, elle arrête ses camarades, les incarcère et le roi ordonne qu'ils soient pendus. Protestation indignée de l'université tout entière : ses trois mille membres, maîtres et étudiants, quittent Oxford et se dispersent à Cambridge ou à Reading. A Lincoln, Hugues, archidiaire de Wells, chancelier du roi, qui avait signé et scellé toutes les mesures de proscription, est élu comme évêque. Il demande à son maître la permission d'aller en France se faire consacrer par l'archevêque de Rouen, sujet de Philippe- Auguste et étranger au conflit. Mais, au lieu d'aller à Rouen, il s'empresse de se rendre auprès d'Etienne Langton, qui le consacre. Jean, furieux, s'approprie tous les biens de l'évêché de Lincoln et nomme un autre chancelier.
Innocent III se décide alors à frapper un nouveau coup. Les évêques de Londres, d'Ely et de Worcester, reçoivent de Rome l'ordre de prononcer rexcommunication personnelle du roi. Le difficile était de la faire exécuter. Les évêques restés en Angleterre, les abbés et les curés qui se trouvaient au pouvoir de Jean, se gardèrent bien de publier la sentence. Tout le monde sut pourtant qu'elle avait été lancée : on se le disait partout à voix basse, mais personne n'osait obéir au pape. Seul, un clerc de l'Échiquier, GeofiPrey, archidiacre de Norwich, eut le courage de dire à ses collègues qu'il n'était pas bon, pour des bénéficiers d'Éo^lise, de rester en contact avec le roi. Il quitte la salle des séances pour s'en retourner chez lui. Peu de jours après, sur un ordre de Jean, il était incarcéré, mis sous la fameuse chape de plomb réservée aux clercs, et on le laissa mourir de faim.
En fait, Jean échappait aux conséquences de l'excommunication. Il trouvait même des théoriciens pour justifier ses actes. Un clerc, maître Alexandre le Maçon, prêchait la nécessité d'obéir au roi. « Pourquoi le rendre responsable des malheurs du pays? Les Anglais ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes. Le roi n'est que la verge de Dieu, chargé de flageller les coupables. La royauté a pour mission, comme dit le Psalmiste, de orouverner rudement les hommes et d'enchaîner
les puissants qui se mettent en révolte. Le pape n'a pas le droit d'intervenir dans les querelles du
pouvoir avec les grands, ni de contrôler le gouvernement des laïques. Le prince des Apôtres, Pierre, n'a reçu de Dieu que la mission de surveiller l'Eglise et de se mêler des choses de la religion. Ce qui se passe dans le monde séculier ne le regarde pas. »
Les années 1210 et 1211 s'écoulent, sans que rien soit changé dans les dispositions de Jean sans Terre. Il continue à négocier avec le pape, comme avec Langton : il envoie à ce dernier des sauf-conduits, fait mine de se porter à sa rencontre à Douvres, cherche visiblement à l'attirer dans l'île. Mais l'autre, qui se méfie, ne vient pas. Et, dans l'intervalle, les mesures de proscription et les exactions financières se succèdent sans trêve. En 1210, ce sont les Juifs d'Angleterre qui sont emprisonnés, torturés, spoliés, et finalement obligés de payer une rançon énorme. On vend, on coupe, on déracine toutes les forêts de l'archevêché de Cantorbéry; il n'y reste pas un arbre. Puis vient le tour des moines de Cîteaux. Ils avaient refusé de subvenir aux frais de l'expédition du roi en Irlande. A son retour, il les frappe d'une taxe supérieure à trente-trois mille marcs, d'où la ruine complète de plusieurs abbayes, notamment de celle de Waverley, qui nous a laissé un si curieux récit de cette lutte à outrance. . N'ayant plus rien, les moines de Waverley se dispersent; leur abbé, Jean III, quitte lui-même la nuit son couvent, pour n'y plus revenir. Le roi publie un édit qui défendait aux Cisterciens
anglais de sortir du royaume, même pour se rendre à leur chapitre général, et aux Cisterciens étrangers de venir rejoindre leurs frères anglais.
Ce régime de terreur s'étant aggravé en 1211, Innocent III essaye, comme toujours, de faire accepter à l'ennemi des propositions de paix. Le 15 août, le sous-diacre romain Pandolfo et le Templier Durand s'abouchent, à Northampton, avec Jean, qui semble admettre les bases d'un accord. Mais au moment de signer la transaction définitive, il recule, refuse encore de se soumettre à la clause de la restitution intégrale des biens d'Eglise, et de nouveau tout est rompu.
La cour de Rome juge alors nécessaire de faire un pas de plus dans la voie où s'échelonnaient les châtiments. Elle décrète que les sujets et les alliés de Jean sans Terre, peuples, barons, souverains relevant de la couronne anglaise sont déliés du serment de fidélité et de l'observation des traités. Les liens politiques sur lesquels se fondait l'autorité royale disparaissent. Mais qui oserait signifier au condamné un arrêt aussi grave et en assurer l'exécution? Qu'importe, après tout, à ce despote exaspéré, les bruits venant de France et d'Italie? Ordre est donné de fermer tous les ports anglais pour empêcher l'émigration. Les exilés qui vivent sur le continent devront rentrer immédiatement sous peine de la confiscation totale. Défense aux ecclésiastiques de recevoir et d'exécuter les mandats du pape; on oblige, par la force, les évêques et les abbés d'écrire des
lettres où ils déclarent que le roi est quitte envers eux de toute restitution pécuniaire et de toute réparation de dommage. De nouvelles taxes, exorbitantes, frappent non seulement les clercs, mais les nobles. Par crainte des défections et des trahisons, pour empêcher les efiPets de la rupture du lien féodal, Jean contraint tous les barons à lui livrer en otages leurs fils ou leurs neveux. A la suite d'une révolte des chefs du pays de Galles, il fait pendre, pour l'exemple, une trentaine de ces malheureux enfants. Extorsions et supplices se multiplient. La luxure royale n'épargne même pas les femmes et les filles des nobles qui vivent à la cour et servent celui qui les outrage. Ce gouvernement ne fait pas seulement la guerre à l'Église : il semble prendre à tâche d'irriter contre luimême, l'une après l'autre, toutes les classes de la société.
Il fallait pourtant en finir. Innocent III n'ignorait pas que Philippe-Auguste, l'ennemi héréditaire des Plantagenets, entretenait des relations secrètes avec la plupart des chefs du baronnage anglais et ne demandait qu'à opérer un débarquement. L'interdit général et l'excommunication personnelle n'ayant abouti à aucun résultat, la rupture même des liens et des contrats qui rattachaient les sujets à leur roi n'ayant rien produit, restait le châtiment suprême, la dernière arme de l'Eglise. Innocent prononce la déposition de Jean sans Terre et le transfert de sa couronne à un autre souverain. Il écrit à Philippe-Auguste pour
le charger d'exécuter la sentence et lui assurer la possession du trône vacant. L'armée qui, sous les ordres du roi de France, envahira l'Angleterre doit accomplir une œuvre sainte, puisqu'il s'agit de réaliser la volonté et de venger l'injure du chef de tous les chrétiens. C'est une croisade! Innocent y convie tous les chevaliers de l'Europe, comme il les avait invités à combattre les Sarrasins d'Espagne et les hérétiques du Languedoc. Rémission des péchés pour tous ceux qui participeraient à l'entreprise. Le légat Pandolfo dirigera les négociations avec la France, réunira les croisés, et mènera à bonne fin la terrible opération. Des conciliabules ont lieu en effet entre les évèques d'Angleterre exilés, Philippe-Auguste et le légat. Du côté de la France, les préparatifs militaires sont poussés avec une activité fiévreuse. Au printemps de 1213, la dépossession de Jean sans Terre devra être un fait accompli.
Innocent III voulait-il sérieusement supprimer, en Angleterre, la dynastie des Plantagenets, pour lui substituer un Capétien, Philippe-Auguste ou son fils Louis? Ou n'avait-il d'autre but que d'effrayer Jean et de l'obliger à se livrer à Rome? Problème impossible à résoudre, car l'histoire ne saurait pénétrer le secret des consciences. Et d'ailleurs, sur cette dernière période de la crise, les documents directs font défaut : on ne la connaît que par le récit des chroniqueurs anglais, notamment de Wendover. Les lettres du pape, ces redoutables lettres qui condamnaient Jean sans
Terre et chargeaient Philippe-Auguste de l'arrêt, et qu'il nous importerait tant de connaître, ont disparu, détruites sur l'ordre même d'Innocent III, après la réconciliation. On peut affirmer du moins un fait, c'est qu'au plus fort de la bataille, le pape a toujours eu l'espoir d'amener Jean sans Terre à céder. En 1212, au moment même où il fulminait contre son ennemi et envoyait Pandolfo en France pour prendre avec Philippe-Auguste les mesures décisives, les négociations se poursuivaient entre Rome et Londres, a Avant de prendre congé du pape, écrit Wendover, Pandolfo lui demanda, dans un entretien secret, ce qu'il aurait à faire, au cas où le roi d'Agleterre voudrait donner pleine satisfaction à l'Église romaine. Le pape lui remit aussitôt un projet de pacification tout rédigé. « Si le roi en accepte les clauses, ajouta Innocent, il pourra rentrer en grâce auprès de nous. »
De fait, k son départ pour la France, le légat emportait à la fois la guerre et la paix, et il avait pour instructions de tenter auprès du coupable un suprême effort. Les lettres d'Innocent III adressées à Jean le 28 février et le 1" mars 1212, exprimaient encore l'espéranee que le roi accepterait les conditions de l'Église, et ces deux documents feraient croire qu'il était disposé à les subir. Idée fixe à laquelle le pape s'attachait et qui devait diriger aussi la conduite de son représentant. Celui-ci eut avec Jean, à la fin de 1212, une nouvelle entrevue. Le dialogue fut très vif, comme on pense, et deux
chroniqueurs nous l'ont rapporté*, comme s'ils avaient assisté à la conversation des deux personnages. La tiennent-ils réellement d'un témoin de l'entrevue? ou ont-ils composé, d'eux-mêmes, sous forme dramatique, une sorte de scénario correspondant exactement aux idées et aux sentiments qui devaient agiter les interlocuteurs^? Toute affirmation absolue, ici, est difficile : en tout cas, voici, d'après l'annaliste de Burton, ce que se seraient dit Jean et Pandolfo.
Le Légat. — Seigneur, nous venons de loin, sur votre demande, pour traiter avec vous de la paix de la sainte Église, et entendre sur ce point votre volonté.
Le Roi. — Je ne sais pas ce que vous exigez.
Le Légat. — Rien que ce qui est de droit commun. Vous jurerez de donner satisfaction à l'Eglise, de restituer tout ce que vous avez pris aux clercs, et de recevoir en grâce maître Etienne, archevêque de Cantorbéry, ses parents, et tous les évêques qui ont dû s'exiler avec lui sur le continent.
Le Roi, avec un regard courrouce. — Je veux
1. L'auteur des Annales de Waverley et celui des Annales de Burton. Il semble bien d'ailleurs que l'un ait tout simplement copié Tautre en l'abrégeant.
2. Cette dernière hypothèse (qui peut se concilier, d'ailleurs, avec la première) nous parait la plus vraisemblable. Le dialogue qu'on va lire, où l'on voit le légat du pape prononcer à la fois contre Jean sans Terre toutes les sentences pénales qu'Innocent III échelonna, en réalité, au cours de plusieurs années, paraît n'avoir que la valeur d'un résumé pittoresque des événements.
JEAN SANS TERRE ET LA PAPAUTE Ïl7
bien vous révéler ce que j'ai là-dessus au fond du cœur. Vous pouvez me faire promettre toutes les restitutions que vous voudrez : je m'exécuterai, sur ce point, quand il vous plaira. Mais jamais je ne donnerai à cet archevêque un sauf-conduit qui puisse l'empêcher d'être pendu, quand il aura mis le pied sur ma terre.
Le Légat. — Nous connaissons maintenant votre volonté; avez-vous autre chose à dire?
Le Roi. — Jai dit.
Le Légat. — Nous voulons que tout le monde, comtes, barons, clercs, laïques, sache pourquoi nous sommes ici. La vérité est que vous nous avez fait venir de Rome, pour nous faire entendre votre défense, disiez-vous, et connaître votre droit. Dans le cas oii, la cause entendue, vous paraîtriez avoir des torts envers le seigneur pape, la sainte Eglise et le clergé de l'Angleterre, il était convenu que vous donneriez satisfaction à l'Eglise et subiriez la pénitence qui vous serait infligée. Dans le cas où nous vous aurions trouvé non coupable, nous devions relaxer l'interdit. Or il nous semble que ce que vous venez de nous dire n'est pas fait pour nous amener à relaxer l'interdit, au contraire.
Le Roi. — Écoutez, et jugez bien. Je confesse que le seigneur Pape est mon père spirituel, qu'il tient la place de saint Pierre et que je suis obligé de lui obéir, mais dans le domaine spirituel. En ce qui touche le temporel et les droits de ma couronne, je ne dépends de lui en aucune façon.
Et après cette déclaration très nette, Jean sans
Terre revient sur l'affaire de l'élection d'Etienne Langton, sur la trahison des quatre moines de Christ-Church qui ont abandonné à Rome l'évêque de Norwich pour accepter un autre candidat. Il affirme que tous ses prédécesseurs ont usé du droit de conférer, à leur gré, les archevêchés, les évèchés et les abbayes, a Mais maintenant, dit-il en terminant, voilà que le seigneur Pape veut m'enlever toutes les libertés dont ont joui mes prédécesseurs, en quoi il n'agit pas bien. )>
Pandolfo répond alors, point par point, à toutes les allégations du Roi. Il affirme d'abord qu'il relève du pape au temporel comme au spirituel. « N'avez-vous pas juré, au moment où vous avez été couronné, fidélité à Dieu, obéissance au pape, et protection à l'Eglise? » Ces mots « obéissance au Pape y),obedientiam Papœ^ sont à retenir. Ils se trouvaient donc dans le serment ou la profession de foi que les nouveaux rois d'Angleterre prononçaient à leur avènement? Ceci est un fait qu'il est difficile de contrôler, puisque le texte de ce serment des rois du xii^ siècle ne nous est pas parvenu. Pandolfo rétablit ensuite, à son point de vue, l'histoire de l'élection d'Etienne Langton. Et quant à l'assertion de Jean sans Terre : que son père Henri II et tous ses prédécesseurs auraient eu la libre disposition des prélatures de leur royaume, le légat rappelle qu'Henri II avait en effet obligé les moines de Cantorbéry à nommer Thomas Becket, mais que celui-ci a reconnu luimême que son élection avait été simoniaque et
qu'Henri II, au moment de sa grande pénitence, avait accordé au chapitre de Christ-Church la pleine liberté de l'électipn.
Le Roi, V interrompant. — Mon père Henri la leur a accordée pour le temps de sa vie, mais il ne s*est pas engagé pour ses successeurs.
Le Légat. — Cet engagement, vous-même vous l'avez juré et confirmé en même temps que votre père . Pourquoi ne voulez-vous pas tenir , au moins votre vie durant, le serment que vous avez fait?
Le Roi ne répond rien. Le légat s'adresse alors aux comtes, aux barons, aux chevaliers de l'assistance. «Que n'êtes-vous tous de vrais fils de Dieu, prêts à comprendre que le droit ne peut s'abaisser devant l'injustice et doit prévaloir contre l'impiété! »
Silence général. Le Roi reprend : « Voici tout ce que je peux faire pour l'amour du seigneur Pape. Maître Etienne Langton résignera son archevêché. Le Pape le conférera à qui il voudra, et j'approuverai son choix sans discussion. Ensuite, il pourra, s'il le veut, demander pour Etienne un évêché, et peut-être lui en donnerai-je un en Angleterre même.
Le Légat. — La Sainte Église n'a pas l'habitude de dégrader un archevêque sans raison valable : mais elle a l'habitude de condamner à la déchéance les princes qui ne lui obéissent pas.
Le Roi. — Des menaces! Croyez-vous que vous viendrez à bout de moi, comme de mon neveu.
l'empereur Otton ? Car il m'a appris que vous aviez fait élire un autre empereur, en Allemagne.
Le Légat. — C'est la vérité. Le seigneur Pape a la conviction et la certitude que son dernier protégé aura l'Empire, comme l'a eu le précédent, et que vous-même vous vous soumettrez, comme tant d'autres se sont soumis.
Le Roi. — Vos actes peuvent-ils être plus malfaisants que vos paroles?
Le Légat. — Vous nous avez révélé le fond de votre cœur. Je vais en faire autant. Sachez que le seigneur Pape vous a excommunié, mais que l'effet de la sentence avait été suspendu, jusqu'à notre arrivée dans le pays qui vous est soumis. Maintenant apprenez que cette sentence est valable, et que vous êtes frappé d'anathème.
Le Roi. — Et quoi encore?
Le Légat. — Dès ce jour, nous déclarons absous tous les Anglais qui n'ont pas communiqué avec vous; ceux qui ont conservé contact avec votre personne sont excommuniés.
Le Roi. — Et quoi encore?
Le Légat. — A dater de ce jour, nous délivrons de la fidélité et de l'honneur dus à votre personne les comtes, les barons, les chevaliers, et tous les laïques libres, tous les chrétiens habitant les terres qui relèvent de vous. Nous confions l'exécution de cette sentence en Angleterre aux évêques de Winchester et de Norwich. Dans le monde entier, les évêques du continent ont l'ordre de défendre la cause de la Sainte Église et d'absoudre tous ceux
qui voudront se lever contre vous comme contre l'ennemi de la chrétienté. Il n'est pas nécessaire que nous fassions beaucoup d'agitation à ce sujet. Voilà deux ans que les ducs, les comtes et les barons ont prié le Pape de les absoudre, de leur permettre d'entrer en armes sur votre terre et qu'ils sont disposés à transférer la couronne à celui que le Pape aura désigné. Or le Pape est fermement résolu à envoyer une armée en Angleterre : car parmi les souverains de votre voisinage, vous avez beaucoup d'ennemis et peu d'amis. La Sainte Église entend faire connaître son droit à tous, et le revendiquer avec le concours de ses fils. Donc nous enjoignons à tous les chrétiens de se joindre à l'armée du Pape et de jurer fidélité à celui qui la conduira.
Le Roi. — Que pouvez-vous faire de plus?
Le Légat. — Au nom de Dieu, nous déclarons qu'à dater de ce jour ni vous, ni l'héritier que vous pourrez avoir, vous ne pouvez plus porter une couronne.
Si nous en croyons toujours les deux annalistes, Jean, pour effrayer le légat, aurait fait supplicier sous ses yeux quelques-uns de ses prisonniers. On les pendit, on leur creva les yeux, on leur coupa les mains et les pieds. Au moment où les oflSciers royaux menaient au gibet un clerc convaincu d'avoir fabriqué des faux, Pandolfo voulut les excommunier séance tenante, et sortit pour aller chercher un cierge; mais le roi le suivit et remit le clerc entre ses mains, pour en faire ce qu'il voudrait.
A coup sûr, la guerre continuait. Pendant que l'archevêque et les évêques exilés proclament solennellement, en France, la sentence de déposition, et que Philippe-Auguste convoque son armée à Rouen, pour la concentrer ensuite à Boulogne, puis à Gravelines, le condamné ne perd pas son temps. Il achève de nouer contre le roi de France une coalition européenne, lance contre les barons anglais révoltés le plus féroce de ses chefs de bandes, Fauquet de Bréauté, fortifie les ports, groupe la flotte anglaise, envoie des corsaires dans la Manche, décrète la levée en masse de ses sujets. Bref, il semble se préparer à une résistance désespérée. Le 8 mai 1213, Philippe-Auguste campait à Boulogne, Jean sans Terre à Douvres. Un choc formidable allait décider du sort de l'Angleterre et de sa dynastie.
On vit alors deux émissaires d'Innocent III, des Templiers, bientôt suivis de Pandolfo lui-même, débarquer à Douvres. Et voici, d'après Roger de Wendover, la conversation dernière et décisive, qui s'engagea entre le roi et le légat.
<( Le roi de France, aurait dit Pandolfo, attend, avec une flotte innombrable et une armée de chevaliers et de piétons tout aussi imposante, le moment d'envahir votre terre et de vous chasser d'un royaume dont l'autorité apostolique lui a transmis la propriété. Avec lui viennent les évêques proscrits, les clercs et les laïques que vous avez expulsés. Il va les remettre en possession de leurs siège, leur restituer leurs biens, exiger d'eux le
serment qu'ils avaient prêté à votre prédécesseur et à vous. Le même roi de France se vante de posséder des lettres par lesquelles presque tous les barons d'Angleterre lui ont juré fidélité. Il se croit donc absolument sûr du succès. C'est à vous de comprendre, dans l'extrémité où vous êtes réduit, que votre seule ressource est la pénitence et le retour à Dieu. N'attendez pas une minute de plus pour apaiser la colère de celui que vous avez si gravement offensé. Si vous consentez à donner des garanties suffisantes de votre repentir, de votre soumission à l'Église, à vous humilier devant ce Dieu qui s'est humilié pour votre salut, la clémence du Siège apostolique pourra vous rendre la couronne qu'il vous a enlevée. Ne laissez pas vos ennemis se réjouir de votre perte : rentrez en vous-même et prenez garde, en vous obstinant, de vous mettre dans une situation tellement inextricable que vous ne pourrez plus vous en tirer, même quand vous en aurez le vouloir. »
Si déterminé que parût Jean sans Terre à se défendre, il redoutait, au fond, la catastrophe inévitable et n'était pas décidé à s'ensevelir sous les ruines de sa monarchie. Pris entre une révolte à peu près générale et une invasion imminente, il préféra se soumettre au pouvoir religieux, dont le joug, aux yeux de beaucoup de chrétiens de ce temps, n'humiliait pas. Dans cette crise suprême, un contemporain \ essayant d'analyser Tétat d'âme dq
1, Le chroniqueur Roger de Wendover,
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vaincu, assigne plusieurs causes à son revirement subit. L'anathème, qu'il endurait depuis cinq ans, commençait déjà à lui peser, et lui faisait appréhender les peines éternelles. Le roi de France et son armée l'effrayaient. En admettant qu'il engageât la bataille décisive, il pouvait être, dans l'action même, abandonné par ses nobles et livré à l'ennemi. Enfin un certain ermite, Pierre, avait prophétisé que le jour de l'Ascension le roi perdrait à la fois la couronne et la vie. Le terme fatal approchait. Pour combattre les prêtres, Jean n'en était pas moins très superstitieux. Le 13 mai 1213, il offrit au léo-at seize de ses barons comme cautions de sa conversion et signa la formule de paix qu'Innocent III avait depuis longtemps préparée. Le 22 mai, Philippe-Auguste se dirigeait sur Gravelines pour y effectuer son embarquement, lorsqu'il apprit (coup de théâtre qui fut pour lui un coup de foudre) que le pape l'avait joué et que sa proie lui échappait.
Le triomphe d'Innocent III était beaucoup plus complet que les contemporains n'auraient pu le prévoir et le supposer. Le roi n'en était pas seulement réduit à capituler : il abdiquait. La convention de Douvres stipulait le retrait de toutes les lois de spoliation et de prescription, la réintégration de l'archevêque de Cantorbéry et des évêques exilés dans leur office et leurs propriétés, la resti-
tution pleine' et entière de tout ce que le roi avait pris à l'Église. Deux jours après, Jean résignait sa couronne entre les mains du légat, plaçait son État dans le domaine de Saint-Pierre et se déclarait vassal et tributaire du Saint-Siège pour ses royaumes d'Angleterre et d'Irlande, au cens de mille livres sterling. Le pape devenait le haut seigneur, le vrai souverain de la terre britannique. Immédiatement le nouveau feudataire fit hommage à l'envoyé de Rome et lui prêta le serment féodal. Une grande royauté chrétienne assujettie publiquement et temporellement à l'autorité spirituelle! la fusion, en ce coin d'Europe, du Sacerdoce et de l'Empire! Le rêve des papes devenait une réalité. Dans les lettres de l'année 1213 où Innocent ratifie les opérations de Douvres et annonce à l'Angleterre l'envoi d'un légat spécial, le cardinal Nicolas, évêque de Tusculum, chargé d'organiser, avec Pandolfo, la conquête romaine, la joie de la victoire inespérée perce à travers la phraséologie officielle. « Enfin! écrit-il le 5 juillet, les ténèbres de la nuit ont fait place à un ciel serein ; plus d'adversité, plus d'angoisses ! La barque de saint Pierre a beau être maltraitée par la tempête : elle ne sombre jamais. » Le lendemain, s'adressant à Jean sans Terre, il glorifie le revirement miraculeux qui s'est produit. «Qui t'a e'nseigné la pénitence? Qui a guidé ton âme, si ce n'est cet esprit divin qui souffle où il veut? Voilà que la royauté est maintenant entre tes mains plus colides et plus augustes qu'auparavant, car ton royaume est devenu sacerdotal, et le
ROYAUTÉS VASSALES ET BAINT-SliOE. 15
sacerdoce a pris un caractère régalien. » Le 4 novembre, il renouvelle ses félicitations. « Celui qui t'avait presque jeté à terre, t'a subitement élevé au pinacle : il a consolidé ton pouvoir, puisque tes pieds reposent maintenant sur cette pierre dont le Verbe lui-même a dit à l'Apôtre, qu'il bâtirait sur elle son Église, et que contre elle, les portes de l'Enfer ne prévaudraient pas. » Et le même jour, il revient encore sur cette inféodation de l'Angleterre à la papauté, qu'il regarde évidemment comme le plus beau succès de la diplomatie romaine. Il en précise, avec une complaisance visible, les conditions et les efiPets. a Tu as voulu te soumettre, toi et ta terre, dans l'ordre temporel, à celui dont tu reconnaissais déjà la suprématie spirituelle, pour que, dans la personne du vicaire de Jésus-Christ, l'Empire et le Sacerdoce fussent unis, comme le corps à l'âme, pour le grand avantage de l'un et de l'autre. Dieu a décidé que ce pays d'Angleterre à qui l'Église romaine avait enseigné jadis le christianisme, pour qui elle avait été une mère spirituelle, serait placé également, au temporel, sous sa domination spéciale. »
Le pape déclare donc, par le présent privilège, concéder en fief à Jean sans Terre le royaume anglais et celui de l'Irlande, dans des conditions telles que tous les successeurs du roi, au moment de leur avènement, se reconnaissent aussi les feudataires du souverain pontife et lui prêtent également le serment de fidélité.
En afl&rmant que cette annexion de l'Angleterre
à Rome ne pouvait que fortifier le gouvernement royal, Innocent III se faisait une étrange illusion. Mais en était-il aussi persuadé qu'il en avait l'air? Plusieurs des lettres qu'il écrivit, après l'événement de Douvres, invitent les prélats, les barons et l'archevêque de Cantorbéry à se soumettre aux décisions du légat spécial qu'il envoie dans son nouveau domaine. Il ajoute, avec une insistance significative, que ce légat est armé d'un pouvoir discrétionnaire, et qu'il faudra observer scrupuleusement les arrêts qu'il rendra contre les rebelles. « Lorsque notre mandataire aura prononcé l'absolution de votre illustre roi, celui-ci, étant réconcilié avec l'Eglise, rentrera complètement en grâce auprès de nous et nous entendons, par suite, que vous lui témoigniez fidélité et dévouement, m Le pape n'était donc pas très sûr d'apaiser l'esprit de rébellion. Il se défiait aussi des maladresses et des violences de son protégé, puisque, dans sa lettre du 4 novembre, il exhortait Jean à agir avec une extrême prudence et à éviter les conflits avec les prélats. « Quand tu auras des difficultés dans le domaine des choses d'Eglise, il vaudra mieux recourir de suite à nous, car il nous sera toujours plus facile qu'à toi de les résoudre honorablement. »
En tout cas, les conséquences financières et politiques de cette transformation soudaine du royaume des Plantagenets en Etat sacerdotal ne tardent pas à apparaître. Innocent III, ses légats Pandplfo et Nicolas, le personnel qui est à leur
service, les cardinaux et leurs parents, les neveux et les parents du pape, les marchands romains, tous bénéficient des largesses de Jean qui leur prodigue les terres, les prébendes, l'argent, les cadeaux de toute espèce^ D'autre part, comme il ne peut rien obtenir de sa noblesse et de son clergé avant d'être absous de son excommunication, il hâte le retour en Angleterre des évêques exilés. Quand ils sont arrivés à Winchester (20 juillet), il court audevant d'eux, se jette à leurs pieds, et les supplie, en pleurant, d'avoir pitié de lui et de son royaume. Tous entrent avec lui dans la cathédrale, où ils lui donnent l'absolution. La main sur l'évangile, le roi prononce le serment que lui a dicté Etienne Langton. Il jure d'aimer et de défendre les clercs, de remettre en vigueur les bonnes lois de ses prédécesseurs, de révoquer les mauvaises, et de rendre, dans les formes légales, exacte justice à chacun. Il promet qu'avant la prochaine fête de Pâques la restitution intégrale de tous les biens d'Eglise sera un fait accompli. Alors l'archevêque célèbre, devant lui, la messe, et au banquet qui suivit l'office, on put voir cette chose étonnante : Jean sans Terre assis, à table, à côté de Langton, l'homme qu'il exécrait entre tous, et partageant avec les barons et les prélats « la gaîté d'un repas succulent ^ ».
Les gens d'Église étaient les maîtres de la situa^
1. C'est ce que prouve la correspondance administrative du roi pour les années 1213, 1214 et 1215.
2. Roger de Wendover : Epulabantur in leetitia et jucunditate.
tion. Il fallait gouverner avec eux et par eux, et surtout compter avec l'archevêque de Cantorbéry, triomphant. Quand le roi, aussitôt après sa réconciliation, voulut passer le détroit et prendre sa revanche sur Philippe-Auguste, en attendant que la coalition européenne formée par la diplomatie et l'or britanniques pût se mettre en branle, beaucoup de nobles refusèrent encore de le suivre. Il se préparait à mettre ces rebelles à la raison, mais Langton l'arrêta. N'avait-il pas juré de ne faire la guerre à aucun de ses sujets sans un jugement de sa cour? — « Je ne peux pas, à cause de vous, lui répondit Jean, différer de régler les affaires de mon royaume. Les jugements laïques ne sont pas de votre compétence. » L'archevêque insista. Il serait obligé d'excommunier tous ceux, à l'exception du roi, qui prêteraient la main à l'exécution qu'on voulait faire ! Et Jean fut obligé d'assigner devant son tribunal, selon toutes les formes, les barons qu'il aurait mieux aimer châtier sur l'heure. Langton était fermement décidé à s'opposer aux excès de pouvoir du souverain et à ne pas relaxer l'interdit qui pesait toujours sur l'Angleterre, tant que le roi n'aurait pas restitué intégralement au clergé ses terres et ses revenus.
D'autre part, l'Eglise romaine est le souverain : c'est elle qui doit gouverner; le roi n'est plus que l'instrument du pape et de ses légats. Innocent III le dit expressément dans sa lettre à Jean du 23 janvier 1214. (( Nous désirons, selon le devoir de notre office, diriger en Angleterre, non seulement
le sacerdoce, mais la royauté*. » La correspondance administrative de Jean sans Terre prouve qu'en eifet le roi ne fait plus rien, surtout en matière ecclésiastique, sans prendre l'avis du pape et de son représentant, le cardinal Nicolas. Celui-ci, pour la forme, requiert le consentement royal, mais en réalité il fait à son gré les élections et impose les candidats agréables à Rome. Jean ne veut plus lui-même accepter que ceux-là : il demande au légat d'approuver les élections faites, de bénir les élus. Dans une lettre du 6 septembre 1215, il dit au prieur et aux moines du chapitre cathédral de Durham que, l'élection du doyen de Salisbury, comme évêque de Durham, déplaisant au pape, il refuse de la sanctionner. Il protesta, pourtant, quand le légat s'avisa de vouloir en son absence, et sans le consulter, opérer la séparation en deux diocèses de l'évêché de Bath et Well. Mais, dans toutes les autres circonstances que mentionnent ces documents, il ne fait qu'exécuter les volontés du pape et approuver ses choix.
Le 4 septembre 1215, il règle la situation de sa belle-sœur, Bérengère de Navarre, avec laquelle il s'était longtemps si mal conduit, et demande expressément que le pape confirme cette convention. Il souscrit d'avance à toutes les mesures qu'Innocent III voudra prendre pour en assurer l'exécution. Quitte-t-il l'Angleterre (comme en 1214) pour aller se battre avec Philippe-Auguste, il