Tarn regno quant sacerdotio providere
adresse à tous les grands du royaume une circulaire ainsi conçue : « Sachez que, pour les intérêts les plus grands, nous sommes obligé de nous transporter dans le Poitou. Pendant notre absence, nous plaçons notre royaume d'Angleterre sous la garde et la protection de Dieu et de TEglise romaine, du seigneur Pape et du seigneur Nicolas, évêque de Tusculum, légat du Siège apostolique. En notre lieu et place, et comme notre procureur, Pierre, l'évêque de Winchester, est chargé de maintenir la paix du royaume. » Pierre et Nicolas ont donc en main le gouvernement. Innocent III correspond avec eux, et, par leur intermédiaire, donne ses ordres souverains.
Le témoignage irrécusable des documents conservés dans les archives royales ou émanés de la cour de Rome est ici exactement corroboré par le récit des chroniqueurs. Wendover nous montre le légat Nicolas, escorté de cinquante cavaliers et d'une suite nombreuse de serviteurs, parcourant l'Angleterre pour y exercer les pouvoirs les plus étendus *. Usant de l'omnipotence pontificale, il dégrade un des grands personnages ecclésiastiques du royaume, l'abbé de Westminster, condamne des bourgeois d'Oxford, qui avaient tué deux étudiants, à faire pieds nus, en chemise, les verges en main, la plus dure des amendes honorables, et traite, à sa guise,
1. Le continuateur de Wendover, le moine Mathieu de Paris, ajoute (avec l'exagération dont il est coutumier quand il s'agit des Romains et de la papauté, qu'il n'aime pas) que ce légat non content d'être roi, agissait en tyran, factus de rege tyrannus.
la difiScile question de la restitution des biens d'Eglise confisqués par le roi. Il est clair que Jean répugnait à se dessaisir complètement de ce qu'il avait pris et cherchait à gagner du temps. Le légat, contre l'avis d'Etienne Langton, lui accorda le délai qu'il réclamait, si bien que le parti nationall'accusa de faire le jeu du roi et de couvrir sa déloyauté. L'archevêque de Cantorbéry et son groupe se plaignaient vivement à Rome des nominations de prélats que faisait, toujours d'accord avec Jean sans Terre, l'évéque de Tusculum. A les entendre, Nicolas remplissait les sièges vacants de créatures incapables. Ce n'étaient plus des élections canoniques, mais de véritables intrusions. Langton luimême se voyait dépouillé du droit de nommer aux bénéfices de son diocèse.
L'indignation du clergé anglais prit de telles proportions que Nicolas se crut obligé d'envoyer Pandolfo à Rome pour y porter sa défense, tandis que l'archevêque déléguait son frère Simon, pour exposer ses griefs. Mais Pandolfo avait mission de remettre au pape la fameuse charte, scellée d'une bulle d'or, où Jean résignait, en faveur du Saint- Siège, sa royauté d'Angleterre et d'Irlande. Innocent en fut si heureux, au dire de Wendover, qu'il resta sourd aux plaintes de Langton. Pandolfo put lui insinuer tout à son aise que l'archevêque et scn parti se montraient, dans la question des biens d'Eglise, d'une intransigeance excessive ; que leurs exigences pécuniaires allaient trop loin, et qu'ils cherchaient plus que de raison à entraver le pou-
voir royal. Innocent accepta cette manière de voir.
Le 29 janvier 1214, alors que la restitution n'était qu'à moitié réglée et malgré l'opposition de l'archevêque, il autorisa son légat d'Angleterre à prendre les mesures nécessaires pour la levée de l'interdit. Que demandait-il à Jean sans Terre en retour de cette concession décisive? Une somme de cent mille marcs, comme acompte sur la restitution totale. Le léofat devait la distribuer lui-même aux évêques et aux abbés, au prorata des pertes subies. « Nous ne pouvons pas, écrit le pape, différer plus longtemps la relaxe de l'interdit dont est frappé le peuple anglais, puisque l'archevêque s'est empressé d'absoudre le roi et de lever l'interdit en ce qui le concerne. C'est sans notre autorisation que cet archevêque a célébré la messe devant lui. Nous ne dirons rien des autres circonstances dans lesquelles il a excédé le mandat qu'il avait reçu de nous. » Premier symptôme de la mésintelligence qui allait séparer l'Eglise romaine du haut clergé anglais.
On peut s'étonner que Jean sans Terre, ce despote rancunier qui détestait les clercs en raison même du mal qu'il leur avait fait, ait accepté aussi complètement la domination du pape. C'est qu'il était menacé par le péril du dehors comme par celui du dedans.
Il avait cru pouvoir venir facilement à bout de Philippe-Auguste, en associant dans une même haine tous les ennemis du roi de France. Mais le plan qu'il avait formé de le prendre entre deux
feux, dans la campagne d'été de 1214, échoua par sa propre déroute à la Roche-aux-Moines et surtout par l'écrasement de la coalition à Bouvines. Non seulement il perdait tout espoir de recouvrer ses Etats continentaux, mais il se trouvait en Aquitaine, abandonné de tous ses vassaux de France, presque à la merci du vainqueur. « 0 douleur! se serait-il écrié, depuis que je me suis réconcilié avec Dieu et que j'ai assujetti mon royaume et ma personne à l'Eglise romaine, il ne m'arrive que des malheurs ! » La plainte contre Rome était injuste. Innocent III avait fait vraiment tout ce qu'il avait pu pour prévenir cette guerre. Le 22 avril 1214, fidèle à ses principes de paix, et prévoyant peutêtre le sort qui attendait Jean, il lui avait intimé, ainsi qu'à Philippe-Auguste, l'ordre de conclure une trêve immédiate et de choisir deux arbitres chargés de juger leur différend. Personne, bien entendu, ne Técouta.
On voudrait connaître l'impression que lui causa la nouvelle de la grande victoire française : sa correspondance est muette sur ce point. Bouvines fut à la fois pour lui un triomphe, puisque Otton de Brunswick, son ennemi d'Allemagne, se trouvait réduit à l'impuissance, et une défaite, puisque Jean sans Terre, son protégé, soti vassal, était irrémédiablement vaincu. Cette défaite aurait même pu se changer en catastrophe, si le roi de France avait poussé à fond son succès. En août et septembre 1214, il lui était possible de poursuivre le Plantagenet au sud de la Loire, de l'acculer à
la Saintonge, et peut-être de .s'emparer de sa personne. Il ne le fit pas, et préféra signer, le 18 septembre, la paix de Chinon, qui consacrait toutes ses conquêtes antérieures et lui assurait le paiement d'une grosse indemnité de guerre. Bien que les circonstances de cette négociation soient mal connues, on a des raisons de croire que l'intervention d'Innocent III et de son légat Robert de Courçon fut encore assez puissante, ici, pour arrêter Philippe et sauver Jean.
A peine celui-ci, grâce à son protecteur, avait-il échappé à ce suprême danger, et reparu en Angleterre, qu'il se retrouva devant un autre péril : la révolte des nobles, des prélats et des villes britanniques, soulevés contre une royauté que sa tyrannie avait rendue odieuse et qu'avilissaient ses défaites.
Etienne Langton n'était pas resté longtemps la créature et l'agent de la puissance romaine. On l'entravait et même on le supplantait dans l'exercice de son pouvoir archiépiscopal. Le légat du pape mettait l'Eglise anglaise en coupe réglée. L'archevêque eut donc des motifs particuliers pour grouper les mécontentements et se faire l'âme de la résistance. Il était plus anglais que romain : mais, de plus, ce docteur de Paris semble avoir voulu, en théorie et en pratique, revendiquer contre l'absolutisme des rois les libertés et les droits dont avait joui autrefois (du moins il se l'imaginait et avait intérêt à le faire croire) la population de l'Angleterre . Très habilement il
avait inséré, dans la formule d'absolution imposée à Jean, la clause relative à la remise en vigueur des « bonnes lois du roi Edward ». Dès la fin de 1213, il avait tenu à Saint-Paul de Londres, avec les barons, un conciliabule secret pour leur lire la charte où le roi Henri P"", renouvelant celle d'Edward, promettait à l'Eglise le respect de ses biens et de ses élections, aux nobles la libre transmission de, leurs fiefs, à tous les Anglais une bonne monnaie et une législation plus douce. Qu'importait que ce pacte n'eût jamais été observé? L'aristocratie groupée autour de Langton le prit comme symbole de sa revendication et, en le développant, elle allait en tirer la Grande Charte.
Homme d'Église, archevêque, primat, devant toute sa fortune au pape, Langton ne pouvait se mettre ouvertement à la tête d'un parti qui réagissait à la fois contre les excès du pouvoir royal et contre les. ingérences de Rome. Il lui fallut jouer double jeu, rester dans l'entourage du roi et du légat, tout en déchaînant au loin la révolte, et recevoir de Jean sans Terre, à plusieurs reprises, la mission de soutenir les intérêts du roi contre les adversaires et les rebelles dont il était le chef. Le pape ne fut pas dupe de cette comédie, mais il dut attendre quelque temps avant de pouvoir sévir directement contre l'auteur de l'agitation.
La prétention de Jean de lever une lourde taxe sur les sujets qui n'avaient pas pris part à la guerre de France, détermina la crise finale. A Londres, le 25 décembre 1214, les barons en
armes exigent du roi qu'il jure de leur accorder les libertés contenues dans la charte d'Henri I" et ne se retirent qu'après avoir obtenu des garanties. A Brackley, le 27 avril 1215, ils renouvellent leur demande et présentent à Jean une pétition de quarante-neuf articles, prototype de la Grande Charte. Le dernier de ces articles, stipulait qu'un comité de surveillance de vingt-cinq barons élus par l'assemblée des grands serait chargé de veiller à l'exécution des promesses royales. « Pourquoi ne me demandent-ils pas aussi ma couronne? s'écria Jean : jamais je ne me mettrai dans leur servage. » Et il repoussa en jurant toutes les propositions.
Pour se défendre, il avait essayé d'abord d'introduire la désunion chez l'adversaire. En accordant solennellement à l'Eglise anglaise, le 21 novembre 1214, la liberté des élections ecclésiastiques, il espérait séparer les évèques des barons. Innocent III se hâta de sanctionner cette concession (30 mai 1215). Le but ne fut pas atteint : nobles et prélats restèrent unis. Jean usa alors d'un autre expédient : il prit la croix pour se mettre plus étroitement encore sous la protection du pape et de la législation canonique qui défendait, comme un sacrilège, l'atteinte portée aux biens et à la personne d'un croisé. Tous les Anglais durent renouveler le serment de fidélité prêté à sa personne : mais il y fit ajouter cette clause extraordinaire, qu'on jurait de ne pas adhérer à la pétition des quarante-neuf articles.
Enfin il proposa aux barons de soumettre le différend à une commission d'arbitrage présidée par le pape, composée de quatre personnes choisies par eux, et de quatre autres nommées par lui.
Tout fut inutile : la défiance des barons ne fit que s'accroître. Quand il les vit s'organiser militairement, commencer à attaquer ses châteaux, marcher sur Londres et y entrer, il se résigna à signer tout ce qu'on voulut. Le 15 juin 1215, à Runnymead, près de Windsor, entouré de ses nobles armés et menaçants, il apposa son sceau à la charte qui limitait son pouvoir et le soumettait au contrôle du comité des Vingt-cinq. Il avait cédé parce qu'il avait peur et qu'il espérait que Rome déferait ce qu'avait fait l'insurrection.
La science et la critique contemporaines, examinant de plus près la Grande Charte, en ont restreint la portée historique. Elles n'y voient plus, dans la même mesure qu'autrefois, la source des libertés anglaises et la reconnaissance du principe du consentement à l'impôt, base de tout régime constitutionnel. Mais il ne conviendrait pas non plus d'assimiler simplement la révolte de 1215 à une vulgaire insurrection d'un groupe de nobles désireux de défendre, contre une royauté tracassière, le droit féodal et les privilèges seigneuriaux. Comment nier que la présence, dans la coalition, des trois éléments du corps social anglais ne soit l'indice d'une manifestation nationale dirigée non seulement contre les abus de l'absolutisme, mais aussi contre le régime de gouvernement théocra-
tique que Jean sans Terre avait accepté, en 1213, pour échapper à Philippe- Auguste? Bien que cette protestation contre la souveraineté romaine ne se soit pas produite sous une forme directe et n'apparaisse pas dans la Grande Charte, elle ressort des faits eux-mêmes et de toute la conduite de Langton et de ses associés. Si les Anglais, pour justifier leur insurrection, avaient d'autres raisons et qui les touchaient de plus près, ce mobile particulier dut entrer aussi en ligne de compte. Le chanoine de BarHwell, un contemporain, avoue nettement que l'inféodation du royaume à la papauté « parut à beaucoup d'Anglais une chose ignominieuse, et que le joug de cette servitude fut regardé par eux comme intolérable ». Et nous ne croyons pas que Jean sans Terre mentit, quand écrivant au pape, le 13 septembre 1215, il lui affirmait que sa soumission au Saint-Siège était une des causes principales de la révolte de ses sujets*.
Dans cette lettre vraiment peu royale, il supplie Innocent III de lui venir en aide. « Après Dieu, vous êtes notre seigneur, notre patron : c'est à vous à nous défendre, à protéger .ce royaume qui est à vous, dont vous avez le gouvernement et la charge. En tout ce qui touche notre personne et notre état, nous nous en remettons à Votre Sainteté. A elle d'agir à notre place et d'exercer notre autorité. Nous ratifions et confirmons d'avance toutes les
1. Ex tune in nos, specialiter ob hoc, sicut puplice dicunt, fio^ tenter insurgunt.
mesures qu'elle croira devoir prendre, d'accord avec nos envoyés. »
Grave question, celle qui se posait ainsi devant Innocent III. Allait-il subir la révolution grandissante, s'incliner devant le fait accompli? oU bien identifier sa cause avec celle de Jean, et déclarer la guerre aux rebelles? On n'a pas assez remarqué qu'il commença par hésiter et même par essayer de désarmer le peuple d'Angleterre en lui donnant quelques satisfactions. Dès la fin de 1214, il avait révoqué de sa légation le cardinal Nicolas, qui s'entendait trop bien avec Jean sans Terre, sans doute pour obliger celui-ci à changer de système et à se concilier Langton. En mars et avril 1215, il intervient directement entre le roi et ses barons, avec l'attitude et le ton d'un arbitre impartial, qui veut la paix. Aux barons il conseille de payer l'impôt de l'écuage que Jean leur réclamait (ses prédécesseurs l'avaient toujours levé), et de ne pas demander à l'insurrection et à la violence ce qu'ils pouvaient obtenir par la douceur et la fidélité de leur service. Au roi, il enjoint, pour la rémission de ses péchés, de traiter les barons avec bienveillance, de se montrer clément et même de leur accorder celles de leurs pétitions qui seraient dictées par la justice ^ Cette tentative de conciliation, tout à l'honneur d'Innocent III,' n'eut aucun succès. Quand arrivèrent à Rome, après la scène de Runnymead, les agents de Jean sans Terre