CHAPITRE IV
Le recours à la force et l'appel à Philippe Âagaste. — L'assassinat de Pierre de Gastelnaa. — Prédication de la croisade. — La pénitence de Raimon VL — Massacre de Bézîers et prise de Carcassonne. — Innocent III et Simon de Montfort. — Le comte de Touloase à Rome. — Les légats désavoués par le pape. — Ârnaut-Amalric et la bourgeoisie toulousaine. — L'incident de Minerve. — Les conciles de Saint-Gilles, de Narbonne et de Montpellier. — Les taxes pontificales dans le Languedoc. — Massacres et miracles. — La conquête du Languedoc. Simon de Montfort et Alix de Montmorenci. — Les sièges épiscopaux envahis. — Les statuts de Pamiers.
C'est à la fin de 1207 qu'Innocent III, tout en continuant à prêcher l'action pacifique, décida et prépara le recours à la force. Les princes du Midi lui refusant leur aide, il s'adressa d'abord au souverain de la France entière, au fils aîné de l'Eglise, à Philippe Auguste, ce rude batailleur qui venait de vaincre les Plantagenêts.
t déjà écrit trois fois, le 28 mai 1204, • et le 7 février 1205, avec une insis- Ls en plus vive. Que ne se montre-t-il iguedoc pour contraindre barons et
sévir contre les cathares? S'ils perrien faire, Philippe a le droit, lui, le I saisir leurs fiefs, leurs cités, et d'enint son domaine. L'invite est claire :
int III n'entend pas demander par là ion des Méridionaux. Il pense que
de l'ost royale sur les bords de la fira à faire rentrer les seigneurs dans
les hérétiques cj^ns l'Église. L'œuvre >n, si Philippe la dirige, prendra le m acte régulier, d'une exécution judi- Qplie en commun par la papauté et par lutorité laïque du pays, ait illusion, à Rome, sur la puissance ' iris. Il n'avait d'action directe que sur le la France du Nord : le Midi n'était .
le nom dans la sphère de sa suzeraimd même Philippe aurait pu quelque loment était mal choisi pour l'attirer milieu. Pour plaire au chef de l'Église, )as abandonner sa lutte contre Jean la conquête presque achevée de la
de l'Anjou et du Poitou, en un mot oie pour l'ombre. Les trois premières
lettres du pape restèrent peut-être sans réponse, et, à coup sûr, sans résultats.
Le 17 novembre 1207, Innocent III sollicite de nouveau, non seulement le roi de France, mais ses principaux feudataires, le duc de Bourgogne, les comtes de Bar, de Dreux, de N-»«ers^e Champagne, de Blois, et en général te T)bles, tous les chevaliers, tous les fidèles ot. aume français. Cette fois, l'appel se fait particulièrement solenYiel et pressant. Le pape, après avoir flétri les hérétiques et leurs fauteurs, déclare que l'attitude des coupables, rebelles aux sermons, insensibles aux arguments de paix, inaccessibles même aux caresses, l'oblige à invoquer le bras séculier. « Il faut, dit-il au roi, que les sectaires soient écrasés par la vertu de ta puissance et que les malheurs de la guerre les ramènent à la vérité. » Et, pour rendre la tâche plus attrayante, il garantit à ceux qui prendront les armes la même rémission des péchés dont bénéficient les combattants de la Terre sainte. Pendant leur absence, saint Pierre couvrira de sa protection leur famille et leur bien.
Si le mot de croisade n'est pas encore prononcé, la chose paraît résolue. L'ère de la violence est ouverte.
Philippe Auguste se décida enfin à répondre.
Dans une note brève, adressée au pape, en son nom, par l'évêque de Paris, il objecte qu'il est en
vec les Anglais ; ses moyens ne lui perpas de lever deux armées : Tune pour aller 3S Albigeois, l'autre pour repousser les ses du roi Jean. Il peut se rendre au désir mais seulement à deux conditions. Rome d'abord entre la France et l'Angleterre re solide de deux années, et ensuite elle a la levée d'un subside sur le clergé et es français. Le produit en sera affecté à ion contre l'hérésie. Dans le cas où* Jean t la trêve, le roi de France aurait le droit 3ler ses troupes du Midi, sans que le pape à lui reprocher.
le Capétien acceptait de faire la guerre jue l'Église en payât les frais et empêchât l'Angleterre de poursuivre ses idées de> î! Cette dernière exigence, il le savait très lit irréalisable. Jean sans Terre, aux prises chevêque de Cantorbéry, Etienne Langton, npu avec le pape : d*un jour à l'autre, on ait à le voir excommunié. Comme les nais pour d'autres motifs, le roi de France )ait. Les nobles de la France du Nord -ils plus dociles que leur souverain? la tait au moins douteuse, lorsque survint, à dste, un de ces faits qui frappent l'imagid'un peuple, surexcitent ses nerfs, et le t brusquement k agir. Le 15 janvier 1208,
un officier du comte de Toulouse assassinait Pierre de Casteinau.
L'histoire nous a mal renseignés sur les circonstances du crime. On n'a qu'un récit vraiment explicite et c'est le pape qui l'a fait lui-même,
f, daûs la lettre indignée où il décrète la croisade.
Tout contrôle ici est impossible : les chroniqueurs semblent s'être donné le mot pour se taire. Deux lignes dans Guillaume de Puylaurens : « Peu après, Pierre de Casteinau s'en alla vers Dieu, tué par le glaive des impies, et le comte de Toulouse ne manqua pas d'être soupçonné ». Pierre des Vaux de Cernai se contente de reproduire la
^ lelttre d'Innocent III « par la raison qu'il ne peut
y avoir d'information plus sûre ni plus authentique ». Quelques détails pittoresques dans le poème de Guillaume de Tudèle : « En ce temps, Pierre de Casteinau passa vers le Rhône en Provence, avec son mulet ambiant, lorsqu'un écuyer, plein de méchanceté, afin de se rendre agréable au comte, tua le légat en traîtrise, par derrière, et
^ le frappa à l'échiné avec son épieu tranchant, puis
s'enfuit, avec son cheval courant, à Beaucaire où étaient ses parents ». Le poète montre le martyr priant Dieu « de pardonner à ce félon sergent » ; puis l'enterrement à Saint-Gilles « avec maints cierges allumés et force Kyrie eleison que chantaient les clercs ». Il n'accuse pas le comte de
meurtre : il l'attribue agents.
semble pas mettre en ion VI. D'après lui, le t de vouloir se faire ion, avait convié Pierre le, Tévêque de Couse-
à Saint-Gilles. Il pro-
donner satisfaction à gnent : il leur renouestations d'obéissance ; r, il recule, diffère et légats annoncent alors ite les menace de mort vous irez, par terre ou urai l'œil sur vous ».
lices se poster en emilles, les consuls et les at en vain de l'apaiser; donnent aux légats protéger jusqu'à la rive là, ils s'installent dans îr la nuit avant la traers du comte y avaient in, de bon matin, après yés d'Innocent III sorve, « lorsqu'un de ces lissant sa lance, frappa
LA GUERRB DBS ALBIGEOIS 121
Castelnau, à l'improviste, au bas des côtes. Le légat dit à plusieurs reprises au meurtrier : « Que « Dieu te pardonne, comme je te pardonne moice même ». Puis il prit avec ses compagnons ses dispositions suprêmes, régla toutes les affaires de la mission; enfin, après avoir beaucoup prié, il s'endormit dans le Seigneur. »
Tous les éléments de ce récit tendent à prouver la complicité du comte. Innocent III insiste làdessus avec force. « De sûrs indices font présumer que Raimon est coupable de l'assassinat de ce saint homme : menaces publiques de mort, embûches préparées et puis, sifen crois ce quon raconte^ le fait d'avoir admis l'assassin dans son intimité et de l'avoir comblé de présents. Je ne parle pas d'autres présomptions fort graves qui sont connues de beaucoup de personnes. » Le moine de Cernai, est-il besoin de le dire? renchérit sur la version défavorable à Raimon. Non content de bien accueillir le meurtrier, le comte l'aurait «promené dans son domaine, le donnant en spectacle et disant à tous : « Vous voyez cet homme? c'est le seul qui m'aime véritablement et qui ait su faire ce que je désirais. Il m'a débarrassé de mon ennemi, vengé de mon insulteur : c'est à lui que je dois la victoire». « Mais, ajoute le chroniqueur, le comte avait beau porter aux nues cet homicide, les bêtes elle-mêmes lui témoignaient leur répro-
^urs chanoines de Toulouse, de très is, m'ont assuré que du jour où ^ieu fut tué, les chiens refusèrent la r distribuait son assassin. »
ible que le comte de Toulouse ait »s d'un genre spécial à l'admiration 1? Il s'est toujours défendu d'avoir
ce crime politique. Quel intérêt sant disparaître un légat du pape, à itre lui l'opinion chrétienne? Eût-il i complice qu'il n'aurait pas eu l'ims'en faire gloire. Après tout Innoirlé que de « présomptions », et il a \l comme un on-dit la récompense îurtrier. Dans une lettre de 1212, il ue le comte n'a jamais pu être con- 'est que « fortement suspect ».
s'est trouvé exactement dans la même le roi d'Angleterre, Henri II, accusé e Thomas Becket. Un subalterne a ur les servir, sans se douter que de sont infailliblement funestes au parti ite. Le comte de Toulouse n'avait,
ni prémédité, ni ordonné la mort Castelnau : mais ce drame sanglant propre ruine, la chute de sa dynastie tion d'un peuple.
D'un trait bref, la Chanson de la Croisade dépeint Tattitude d'Innocent III après le meurtre de son légat, a De l'affliction qu'il en eut, il tint la main à sa mâchoire et invoqua saint Jacques de Compostelle et saint Pierre de Rome. » Dans la circulaire enflammée du 10 mars 1208, celle où il raconte le crime, non seulement il voue l'assassin à l'exécration de tous les fidèles, mais il épuise contre le comte de Toulouse, regardé comme aussi coupable, les malédictions et les châtiments de l'Église. Raimon est excommunié, ses sujets et ses alliés sont déliés de leurs serments ; il est permis à tous de poursuivre sa personne et de s'emparer de ses terres, réserve faite des droits du suzerain. Le pape admet à peine l'hypothèse que le comte puisse désarmer l'Église par sa pénitence. On ne l'acceptera qu'à une condition : c'est qu'il expulse les hérétiques. 4e Pas de pitié pour ces criminels qui, non contents de corrompre les âmes en favorisant l'hérésie, tuent les corps par surcroît. »
Le parti favorable aux mesures extrêmes l'emportait. L'abbé de Cîteaux avait charge de publier partout l'anathème et de pousser les masses à la croisade. La Chanson le représente à Rome, dans l'assemblée des cardinaux, conseillant hautement
ce, la levée des vengeurs de TÉglise.
les indulgences par toute la terre et ntinople. Que celui qui ne se croisera )lus jamais de vin, qu'il ne mange ï ni soir, ni matin, qu'il ne s'habille e ou de lin, et qu'à sa mort on l'enn chien. » Arnaut-Amalric, alors en 1 tenir ce discours. Il n'en fut pas isateur et le chef de l'expédition iirection suprême des négociations guerre lui appartiendra : Simon de ra que son subordonné, 'e qui proscrivait le comte de Tonde Rome de nombreux mandements chevêques et auxévêques de France, îter main-forte aux légats, rétablir, ^ais et les Anglais, la paix nécessaire a grande entreprise, exciter le zèle les laïques. Pour la cinquième fois, • appel à l'énergie et au zèle de Phi- Très habilement, il le félicite du puissance où il est arrivé et invoque )ien connue pour le Saint-Siège. Il ►pe a toujours détesté l'hérésie et l'a ntes reprises. Son office de roi er les meurtriers de Pierre de Casvir encore l'Église, que les héréti- >lus que jamais en péril, (c Ils sont
pires que les Sarrasins », dit le pape, parole très grave, destinée à justifier la croisade qu'on prépare. « A toi de chasser le comte de Toulouse de la terre qu'il occupe, ajoute-t-il, et de Tenlever aux sectaires pour la donner à de bons catholiques qui puissent, sous ton heureuse domination, servir fidèlement le Seigneur. » Dans la pensée d'Innocent, c'est au profit du roi de France que doit s'accomplir l'œuvre de répression.
Mais Philippe ne se laisse pas prendre à Tappât. Il répond par un nouveau refus qu'il enveloppe, à la vérité, d'excuses spécieuses. Et d'abord il serait désolé qu'on le crût favorable à Raimon. « Vous m'avez appris, écrît-il au pape, la mort de Pierre de Castelnau. Elle m'a causé beaucoup de peine, car le légat, cet homme de bien, accomplissait une très bonne œuvre. Si vous avez sujet de vous plaindre du comte, nous aussi nous avons contre lui de sérieux griefs. Dans notre guerre avec Richard, il a pris le parti de ce roi en épousant sa sœur, bien que notre père et nous-même ayons dépensé beaucoup d'argent à défendre Toulouse contre les Anglais. Et quand nous sommes entré en lutte avec le roi Jean, nous avons trouvé des soldats toulousains dans la garnison de Falaise. Or, jamais le comte ni ses vassaux ne nous ont envoyé leurs troupes, bien qu'il tienne de nous une des plus grandes baronnies du royaume. »
ilippe ne refuse pas, en principe, de jouer le ju'on lui oflfre, mais il se retranche obstinéderrière les deux conditions qu'il a déjà s. Il faut qu'on lui donne l'argent nécessaire 'tout qu'on oblige Jean, son ennemi, à rester lix. D'ailleurs, il fait entendre au pape qu'en •priant le comte de Toulouse, la puissance ine dépasserait son droit, ce Vous déclarez que qui marcheront contre les hérétiques, auront erté de prendre leurs domaines et ceux du ^ Mais, de l'avis des personnes compétentes 'ai consultées sur ce point, vous ne pouvez (ment dépouiller le comte de ses États qu'après r, au préalable, condamné pour hérésie. C'est nent quand il aura été convaincu de ce crime ous devez lui signifier la peine encourue et mander de confisquer la terre qu'il tient de Or, vous ne nous avez pas fait savoir que le a été prouvé. Nous ne vous disons pas cela, î le roi de France, pour excuser le coupable, sommes bien plutôt disposé à l'accuser, ce ous montrerons, si Dieu le veut et que Toccalous en soit fournie. »
mécontentement du pape, au reçu de cette , se devine sans peine. On lui refusait ce demandait, et l'on se permettait de lui donner eçon dé droit qu'il n'avait pas demandée* ant, dans sa circulaire, il avait réservé les
prétentions du souverain de la France. Mais Philippe Auguste connaissait Tinanité de ces formules. diplomatiques, sans valeur devant le fait accompli. La croisade des Albigeois ne lui plaisait pas. Elle allait détourner sur le Midi des ressources j militaires dont il avait besoin lui-même pour d'autres entreprises, et il se souciait peu de voir un de ses vassaux, devenu le maître du Languedoc, y fonder une domination forte. Il essaya donc, * sinon d'empêcher, au moins de limiter la grande levée de boucliers qui, à la voix des prédicateurs, commençait à se faire partout dans la France du Nord et du Centre. En mai 1208, il accordait à Ëude, duc de Bourgogne, et à Hervé, comte de. Nevers, la liberté de se croiser, en déclarant que seuls les chevaliers de la Bourgogne et du Nivernais, au nombre de cinq cents, pourraient user de la permission '.
Si le roi refusait de partir, la féodalité, séduitd par la perspective des indulgences, commençait à( se mobiliser pour se ruer en masse sur le Midi. C'est le danger que redoutait Innocent III. Il ne s'agissait pas de livrer le Languedoc aux appétits des barons du Nord, et de laisser se transformer
1. Cette lettre se trouve rayée dans le registre de Philippe Auguste parce que, au bout de quelque temps, le gouyernement capétien s'aperçut que le mouyement d'enrôlement devenait irrésistible, et qu'il ne servait à rien d'avoir tenté de l'enrayer.
en une œuvre de massacre et de pillage l'entreprise, légitime et nécessaire à ses yeux, de l'expulsion des hérétiques. Il fallait que la croisade restât dirigée et contenue dans de justes limites par l'accord des plus hautes puissances de l'ordre civil et religieux. Le pape s'obstina donc à solliciter le concours au moins indirect de Philippe Auguste. Le 9 octobre 1208, il le prie de faciliter les opérations des légats et d'engager ses sujets à prendre la croix. Le 9 février 1209, nouvel effort, a C'est à toi que nous confions tout spécialement l'affaire de l'Église de Dieu. L'armée des fidèles qui se lèvent pour combattre l'hérésie doit avoir un chef à qui elle obéisse tout entière. Nous supplions ta sérénité royale de choisir, par un acte de son pouvoir propre, un homme actif, prudent et loyal qui conduise au bon combat, sous ta bannière, les champions de la cause sainte. Il importe avant tout que par tes soins il y ait unité et harmonie dans le commandement, qu'il ne puisse surgir aucune division, aucune rivalité parmi les chefs. » Ni par lui-même, ni par un délégué, le roi de France ne voulait endosser cette charge. Innocent III se heurta encore à une résolution inébranlable. Parmi les hauts barons enrôlés à l'appel des légats, il n'y eut pas de mandataire de la royauté, investi sur les autres d'un commandement effectif. "^ La croisade des Albigeois restait une entreprise
- d'Église, dirigée par les envoyés de Rome. Le pape dut se résigner à porter seul, avec l'aide de la
'; noblesse française et d'une fraction de la chevalerie
\ des pays voisins, surtout de l'Allemagne, Tacca-
i blante responsabilité.
Pendant que barons et évêques se signaient, recrutaient leurs troupes et préparaient le départ, que faisaient les Méridionaux pour se défendre contre l'invasion? Le péril était formidable. A entendre la Chanson de la Croisade^ on vit rarement pareille levée d'hommes, a Je ne m'inquiète pas de dire comment ils furent armés, ce que coûtèrent les croix d'orfroi et de soie qu'on se mettait au côté droit de la poitrine, ni comment ils furent vêtus et montés, ni comment leurs chevaux étaient bardés de fer et armoriés. Jamais Dieu ne fit clerc assez bon comptable pour en supputer la moitié, ni le tiers... L'ost fut merveilleuse, ajoute le poète : vingt mille chevaliers armés de toutes pièces, plus de deux cent mille vilains et paysans, sans compter clercs et bourgeois. »
N'attachons pas d'importance à ces chiJBTres : toute évaluation précise serait vaine, mais les contemporains eurent l'impression d'un élan grandiose, irrésistible. Et cet enthousiasme s'explique. Sans sortir de France, on gagnait la même somme ^ d'indulgences qu'à faire l'eiSPrayant voyage de Jérusalem, d'où tant de pèlerins ne revenaient pas.
infiniment moins de risques et de frais, on ïit jouir des nombreux avantages attachés à de croisé : personne inviolable, biens protésuspension temporaire des créances. Nobles igneurs d'Eglise, plus ou moins rongés de s, profitèrent à Tenvi des décrets du pape qui idaient aux usuriers et aux juifs de poursuivre Jdats du Christ.
3 princes du Languedoc ne pouvaient se faire on. Un seul moyen leur restait d'empêcher la trophe prochaine : l'union étroite de toutes forces, l'organisation de la défense nationale idi contre le Nord. Mais avec l'anarchie qui lit dans ce milieu, comment établir l'entente? 208, Raimon VI avait proposé à son neveu, on-Roger, le vicomte de Béziers et de Carcasî, de s'associer pour repousser l'étranger.
rer, dit la Chanson^ répond non par oui, mais ion. Ils se quittent en mauvais termes et le î s'en va, irrité, en Provence. » Voyant qu'il ourrait entraîner ses vassaux à une action lune, hésitant d'ailleurs à se faire ouvertement mpion de l'hérésie, le comte de Toulouse prit arti : courber le dos sous l'orage, eût fallu un autre tempérament que le sien soutenir à main armée, dans une telle crise, ise de la liberté religieuse et de l'indépendu pays. Ce n'est pas qu'on puisse Taccuser
LA GUERRB DBS ALBIGEOIS 131
d'être resté inerte : sa diplomatie tout au moins s'agitait. Il va d'abord demander conseil à Philippe Auguste, qui ne lui fait pas mauvais visage mais se garde bien de lui rien promettre. Il s'adresse ensuite à l'empereur Otton IV. Il imagine même d'amadouer Tabbé de Cîteaux et le relance jusqu'à Aubenas (février 1209). a Là, il s'agenouille, dit la Chanson^ fait son acte de contrition devant monseigneur l'abbé, et le prie qu'il lui pardonne. L'abbé lui répond qu'il ne le fera pas, à moins que le pape de Rome et ses cardinaux ne lui en délèguent le pouvoir. » Mais Raimon n'a pas attendu cette humiliation inutile pour négocier avec le pape. Dès la fin de 1208, ses envoyés agissaient auprès de la curie.
Au moment même où Innocent III vouait le comte de Toulouse aux malédictions divines et humaines, il recevait ses ambassadeurs! le moine de Cernai l'atteste avec des détails précis. Raimon se plaint amèrement de l'abbé de Cîteaux, homme dur, impitoyable, avec lequel on ne peut s'entendre. « Envoyez-moi, fait-il dire au pape, un autre légat, pris dans votre entourage, et je promets de faire entre ses mains ma soumission complète. » Et non seulement on écoute cet excommunié, mais on accède à sa demande. Innocent adjoint à Arnaut-Amalric, avec mission spéciale de recevoir la pénitence du comte, un notaire
du Latran, Milon; maître Thédise, chanoine génois, devra lui servir d'auxiliaire (mars 1209). Et Raimon de s'écrier : « Tout va bien : j'ai un légat selon mon cœur : bien mieux, c'est moimême qui serai le légat »% On comprend alors ces mots du poète de la Chanson : « Les messagers du comte disent tant de paroles et font tant de présents qu'avec le riche pape ils ont fait accord et je vous dirai en quoi ». Mais le Toulousain et ses partisans triomphaient trop tôt.
Toujours d'après le moine de Cernai, Innocent III aurait dit à Milon : « C'est l'abbé de Citeaux qui continuera à tout faire : toi, tu ne seras que son instrument. Il est suspect au comte ; toi, tu ne l'es pas. »
Les instructions du nouveau légat comportaient d'abord une dernière tentative auprès de Philippe Auguste : l'idée fixe du pape! il n'y renoncera jamais. Arnaut-Amalric et Milon se rendent a Villeneuve-le-Roi, près de Sens, où le Capétien tenait cour plénière. Ils lui remettent une lettre d'Innocent qui demandait encore au roi d'intervenir en personne ou de déléguer son fils, le prince Louis. « J'ai deux grands lions attachés à mes flancs, répond Philippe, le soi-disant empereur Otton et Jean, le roi d'Angleterre. Tous deux travaillent, de toutes leurs forces, à troubler le royaume de France. Impossible d'en sortir moi-
LA 6UERRB DBS ALBIGEOIS 183
même, et aussi de me priver de mon fils. C'est [ déjà bien assez que je permette à mes barons , d'aller, dans la Narbonnaise. combattre les ^ennemis de la foi. ))
Rien à faire, décidémeht, avec ce roi de France! Il ne restait plus au pape qu'à terminer les deux besognes déjà entamées. Pendant que l'abbé de Cîteaux achevait, dans l'été de 1209, d'enrôler les combattants et de les acheminer vers Lyon où devait se faire la concentration générale, l'autre légat, Milon,'descendait en Provence pour résoudre l'importante question de la pénitence et de la réconciliation du comte de Toulouse.
Pourquoi pactiser avec ce baron disqualifié, déjà plusieurs fois parjure, et de qui on ne peut attendre une soumission sincère? A cette question des intransigeants de l'orthodoxie, Innocent III répond par la lettre curieuse où il explique, pour ses trois mandataires (l'abbé de Cîteaux, les évêques de Riez et de Couserans), son plan d'attaque contre l'hérésie. C'est le programme politique et militaire I de la croisade. {
« On nous a demandé avec insistance quelle attitude les croisés devaient prendre à l'égard du comte de Toulouse. Suivons le conseil de l'apôtre qui a dit : « J'étais astucieux : je vous ai pris par « la ruse ». Âpres délibération avec les chefs les plus prudents de l'armée, il faut attaquer, l'un
après l'autre, séparément, ceux qui ont détruit l'unité de l'Église, de façon à diviser leurs forces. Ne commencez pas par vous en prendre au comte, si vous voyez qu'il ne s'empresse pas de se lancer follement à la défense des autres. Usez d'une sage dissimulation : laissez-le d'abord de côté pour agir contre les rebelles. Il sera d'autant moins facile d'écraser ces satellites de l'Antéchrist qu'on les aura laissés se grouper pour la résistance commune. Rien de plus aisé, au contraire, d'en venir à bout, si le comte n'accourt pas à leur aide, et peut-être que la vue de leur désastre lui fera faire un retour en lui-même. S'il persiste dans ses mauvais desseins, on pourra, lorsqu'il sera isolé et réduit à ses seules forces, terminer par lui et l'accabler sans grand eSort. » Il fallait donc croire ou affecter de croire au repentir de Raimon VI.
C'est à Montélimar, à Valence, et surtout à Saint-Gilles, berceau de la dynastie toulousaine, que se déroulèrent, en juin 1209, les péripéties de l'amende honorable. Raimon comparaît devant le légat et les évêques. Il jure d'exécuter fidèlement toutes les prescriptions qu'on lui imposera et, comme garantie, il remet aux mains des envoyés de Rome sept de ses principaux châteaux. S'il ne remplit pas ses promesses, les consuls d'Avignon, de Nîmes et de Saint-Gilles ne le reconnaîtront
plus comme leur seigneur, et le comté de Melgueil, dont il prétend être le haut propriétaire, sera confisqué au profit de TÉglise. On lui fait lecture des griefs que l'autorité religieuse avait invoqués pour le frapper d'anathëme : il s'engage à donner satisfaction en tous points. Alors commence pour lui la série douloureuse des épreuves réconciliatoires. En costume de pénitent, nu jusqu'à la ceinture, il est amené devant la façade aux trois baies de 'l'église de Saint-Gilles, ce chef-d'œuvre de la sculpture romane, fait des libéralités de son aïeul Alphonse- Jourdain. En haut de l'imposant escalier de douze marches qui y conduit, une statue d'apôtre porte encore ces mots qu'on dirait inspirés de la politique d'Innocent III, celle qu'il recommandait avant le meurtre de son légat : « Ne tuer personne, convertir* ». Là, entre les deux grands lions qui gardent l'entrée de la porte centrale, des reliques du Christ et des saints avaient été disposées. Raimon jure, la main sur les châsses, d'obéir au pape et à ses légats. Alors Milon lui passe au cou son étole, lui donne l'absolution, puis, le tirant par l'étole et lui frappant le dos d'une poignée de verges, l'introduit dans l'église. Une foule si compacte l'emplissait qu'il ne fut pas possible au comte de sortir par où il était entré.