Invitis principibus
par un massacre, ce Ils n^ont cure de la ie d^autrui, dit la Chanson. Il n'y a perjui ne croie se déshonorer en acceptant rre. » Un petit seigneur de TIle-de-France, de domaines en Angleterre, le comte de ;r, Simon de Montfort, après s'être fait \ peu, se résigna au déshonneur.
Lt un catholique ardent, connu par sa e l'hérésie et son zèle à suivre en tout les s de l'Église. A la quatrième croisade, il andonné l'armée chrétienne et refusé de • sur Constantinople pour ne pas enfreindre es du pape. Pierre des Vaux de Cernai le « de haute taille, avec une belle chevelue physionomie distinguée, de fortes , un corps d'oine vigueur et d'une souplesse tes )>. Au moral, toutes les qualités :
bloquent, affable avec tous, excellent pour s, d'une chasteté rigide et d'une rare e ». Sagesse et prudence consommées, dans les décisions, équité, dans les jugehardiesse à l'attaque, opiniâtreté aux *ésolues, rien ne manquait à cet homme § tout entier à l'œuvre de Dieu ». Le moine e dire que ce pieux chevalier était dur et )mme beaucoup de ses pareils, et qu'il es intérêts, identifiés d'abord à ceux de avec une activité prodigieuse. Tout en
LA GUERRE DES ALBIGEOIS Wi
payant de sa personne autant que le dernier soldat, il saura devenir un chef d'armée dte premier ordre, un diplomate plein de ressources, un organisateur habile des pays conquis. Le sceau qui valide ses chartes le représente en chasseur, sonnant du cor et galopant avec ses lévriers. C'est à une chasse d'un autre genre, plus fructueuse pour l'âme et pour le corps, qu^il allait maintenant s'adonner.
« Seigneur, lui dit l'abbé de Cîteaux, par Dieu « le tout-puissant, recevez la terre dont on vous fait « présent: car Dieu et le pape vous la garantissent, « et nous, après eux, et tous les autres croisés. Et « nous vous aiderons toute votre vie. — Ainsi ferai- <c je, dit Simon, à cette condition que les princes « me feront serment qu'en cas de besoin, pour ma « défense, ils viendront tous à mon appel. — Nous vous l'accordons, disent-ils tous, loyalement. Et il reçut alors la terre et le pays. » Le premier acte qu'il signa en vertu de sa nouvelle qualité (août 1209), débute par ces mots : « Simon, seigneur de Montfort, comte de Leicester, vicomte de Béziers et de Carcassonne. Le Seigneur ayant livré entre mes mains les terres des hérétiques, peuple mécréant, par le ministère des croisés, ses serviteurs, j'ai accepté avec humilité et dévotion cette charge et cette administration, me fiant à son secours et sur les instances des barons de
, comme du seigneur légat et des prélats sistaient » .
Lois après, le nouveau possesseur de Béziers arcassonne annonçait lui-même son éléva- Innocent III. On l'a élu à Tunanimité, 5 indigne, pour gouverner la terre albi-
elle lui a été conférée par l'abbé de ; il reconnaît formellement ne la devoir Dieu et au pape ». Il demande que Rome îrme, ainsi qu'à ses héritiers, le domaine
reçu et la part faite à ses compagnons ;. Il soumet à l'approbation pontificale les *es mesures qu'il a prises : constitution, au lu Saint-Siège, d'un impôt perpétuel de eniers par feu; restitution générale aux et aux clercs des dîmes détenues par les les. Sur ces deux points le consentement ent ne faisait pas doute. Mais Simon ^
pratique, tout en remerciant la papauté, ame l'argent nécessaire à la continuation treprise. « Je suis résolu, pour l'amour de
de la foi catholique, à rester en ce pays, îspoir qu'avec l'aide divine et la vôtre, je drai à y détruire totalement l'hérésie. Ce 5 grosse besogne et un labeur coûteux. Les
croisés sont partis, me laissant presque lec très peu de soldats, au milieu des s du Christ qui errent par les montagnes
et les rochers. La terre est pauvre : tout ce qu'elle offrait de bon a été détruit. Si vous ne m'assurez de vos subsides et de ceux des fidèles, je ne pourrai m'y maintenir longtemps. Les hérétiques occupent encore des positions très fortes et les chevaliers qui sont restés avec moi exigent double solde. »
Presque immédiatement Innocent III sanctionne
• les feits accomplis. Dans deux lettres, du 11 et du 12 novembre 1209, il félicite Montfort d'être la « forte montagne » qui oppose une barrière au progrès des ennemis de l'Eglise. II confirme tout ce qu'on a fait pour lui et tout ce qu'il a fait lui-même, n lui promet de l'aider personnellement et de solliciter en sa faveur l'empereur Otton IV, les rois de Castille et d'Aragon, et d'autres souverains féodaux. Il les invitera k ne pas donner asile, sur leur territoire, aux hérétiques chassés du Languedoc, et à subventionner de leur bourse les
/ défenseurs de la foi. « Je ferais pour toi beaucoup plus, ajoute-t-il, si je n'étais obligé de secourir
' aussi les chrétiens de Terre Sainte qui se plai-
î gnent de voir leurs intérêts sacrifiés au succès de
. l'affaire d'Albigeois ».
En effet, avec deux croisades sur les bras. Innocent III ne pouvait promettre que sous toute réserve son concours personnel. Comme l'entreprise du Languedoc péchait par le côté financier,
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la chancellerie du Latran travailla immédiatement et sans relâche à expédier par toute l'Europe des demandes d'appui et de subsides. Innocent recommande Simon et son oeuvre aux archevêques du Midi de la France, aux prélats de Lyon et de Besançon, aux comtes de Savoie, de Genève et de Mâcon, aux consuls d'Avignon, de Saint-Gilles, de Nîmes, de Montpellier, de Tarascon, de Narbonne. A l'empereur Otton, il vante les succès de la grande armée chargée d'opérer contre l'hérésie : « victoire merveilleuse, cinq cents villes et châteaux enlevés aux ennemis de la foi! » Il exagérait : la lettre de Simon de Montfort est là pour mettre les choses au point : mais les légats avaient intérêt à enfler leurs chiffres. Le pape' veut que partout, dans chaque diocèse, la popula- 1 tion entière contribue aux frais de la croisade. | Tous les clercs devront sacrifier une partie de leurs revenus. Tous les seigneurs qui possèdent des juifs les contraindront à cesser de poursuivre les débiteurs croisés. Enfin, aux chevaliers que Montfort a pu retenir. Innocent écrit de prendre patience et de continuer à se battre sous ses ordres; à Pâques, Tenvoi d'un nouveau subside permettra de régler leur solde avec tout l'arriéré. Ce n'était pas la faute de Simon et des légats , après la prise de Carcassonne, la grande armée s'était dissoute. Leur idéal était d'en finir du pre-
mier coup avec l'hérésie et ses fauteurs. Pierre des Vaux de Cernai l'a dit sans ambages : « Si les croisés avaient voulu demeurer en Languedoc et aller de l'avant, avec les forces dont ils disposaient, rien ne leur aurait résisté; ils auraient pris rapidement toute cette terre. Mais la malice de Satan, ennemi de notre entreprise, s'y est opposée. Dieu lui-même d'ailleurs n'a pas voulu que la guerre fût terminée de suite. Il a préféré que les soldats du Christ arrivassent les uns après les autres et qu'ainsi un plus grand nombre d'hommes pût prendre part à l'avantage de la rémission des péchés et gagner l'éternel salut. »
Cette conception religieuse de la croisade s'accordait mal avec les nécessités militaires et politiques imposées à ceux qui la dirigeaient. Les groupes de chevaliers amenés successivement, par petits paquets, accomplissant juste leur vœu de quarante jours, puis se hâtant de regagner le pays natal pour faire place à de nouvelles bandes,
I cette intermittence et ce perpétuel changement d'effectifs ne pouvaient que nuire à l'entreprise et
\ prolonger indéfiniment la lutte.
Un obstacle tout aussi gênant pour Simon de Montfort et ses associés fut l'obligation de ménager le comte de Toulouse. Le pape n'entendait pas qu'on attaquât Raimon VI tant que celui-ci demanderait sa réconciliation avec l'Église et ne pren-
3as ouvertement le parti de Thérésie. Or les voyaient en lui le principal soutien des sec-
l'ennemi qu'il fallait déjouer et réduire à
si l'on tenait à déraciner le catharisme dans iguedoc. Le repentir de Raimon, pure e! Pour éviter de le réconcilier et de l'abï, ils éluderont, avec un art consommé, les
formels venus de Rome. Ils veulent, à force uteurs et d'exigences inacceptables, conpe le comte à jeter le masque et à passer 'autre camp. Mais Raimon voit le danger et use. Se mettre à la tête des adversaires de la n et de la croisade, n'est-ce pas donner à des ennemis qu'il sent implacables et 5 à le dépouiller ? Il restera donc attaché au icisme et ne cessera de protester de son [oxie.
dant que Simon de Montfort allume ses PS et prend château par château, ville par le vaste domaine qu'il convoite, les diplo-*
rusent à l'envi dans les conférences et les es. D'autres éléments ajoutent aux difficultés oblème : les prétentions particulières de
d'Aragon, neutre d'abord entre les partis, 5 ensuite à la croisade, mais surtout les indé- 5 et les revirements brusques du pape. Mal mal renseigné, tiraillé entre ses propres ices et les suggestions des violents, Inno-
LA GUERHE des albigeois 1(i9
cent III tantôt désavoue ses légats et tantôt leur donne carte blanche. Trame complexe, souvent même embrouillée, d'une action historique où, comme dans tout ce qui est humain, le drame côtoie la comédie.
Après la prise de Carcassonne et la disparition du vicomte de Béziers, mort de maladie, affirment les uns, assassiné, disent les autres, la situation du comte de Toulouse dans l'armée d'invasion deve-l nait intenable. Extérieurement, loin de rompre avec les chefs de la croisade, il continuait à leur donner des gages, jusqu'à projeter un mariage entre son propre fils et la fille de Montfort! Ce simulacre d'accord disparut quand l'abbé de Cîteaux somma le comte et les consuls de Toulouse de lui livrer les hérétiques et les suspects de leur cité. Lui-même en avait dressé la liste. Mais les bourgeois incriminés protestent énergiquement, déclarent n'être ni hérétiques ni fauteurs d'hérésie. Les consuls refusent de livrer leurs compatriotes. « Toulouse, disent-ils, est une ville catholique : n'a-t-elle pas brûlé des cathares au temps du comte Raimon V? » Ils en appellent au pape et vont lui envoyer une députation. De son côté, Raimon VI se plaint d'être indirectement visé : il
le qu'il a été absous par le légat Milon et ce avec indignation les procédés d'Amautic. Il ira lui-même porter ses griefs au pape lifier sur les injustices des légats, a  quoi lier à Rome? lui aurait répondu Tabbé de LX. Inutile de vous tant travailler et de faire )ense du voyage. Vous obtiendrez le même at en négociant ici avec nous. »
redoutait son entrevue avec Innocent III.
>n passe outre, fait son testament et se préà gagner l'Italie. Mais ses adversaires 5nt pas hommes à reculer. L'abbé de Citeaux imunie les consuls de Toulouse et met leur n interdit, puis il se transporte en Provence 3pe de la même peine les Marseillais, révoltés î son autorité. Le 6 septembre 1209, les
réunissent un concile à Avignon. Plusieurs ts très rigoureux y sont lancés contre les iques et leurs complices. Fait plus grave! le le excommunie de nouveau le comte de Touet interdit tout son domaine. « Comme il n'a enu les engagements auxquels était suborne sa réconciliation avec l'Église, écrivent les ; à Innocent III, il est déchu de tous ses j. Le comté de Melgueil appartient donc îment à l'Église romaine, ainsi que les sept •esses remises par le comte entre nos mains, labitants d'Avignon, de Nîmes et de Saint-
Gilles doivent, pour la même raison, faire directement hommage au Saint-Siège de tout ce qu'il possédait chez eux. »
C'était aller vite en besogne : Innocent III n'avait ni ordonné ni permis cette exécution, faite d'autorité par ses représentants. Milon et l'évêque de Riez essayèrent de justifier leur acte. « Le comte de Toulouse est un parjure, ennemi de toute paix et de toute justice. Il a certainement participé au meurtre de Pierre de Castelnau, puisqu'il a toujours reçu chez lui l'assassin. Si nous avons interdit Toulouse et excommunié ses consuls, c'est qu'ils n'ont pas voulu livrer aux croisés les nombreux sectaires qui sont chez eux. » Les légats ajoutent, il est vrai, que l'excommunication du comte n'est pas absolue, ni d'un effet immédiat : ils lui ont donné jusqu'à la Toussaint pour se mettre en règle avec l'Église. Passé ce délai 1^ sentence recevra son exécution. Mais leur insistance à supplier le pape de ne pas se laisser prendre aux paroles de Raimon et de ne lui rien accorder, est significative. « Défiez-vous, dit Milon, de cette langue habile à distiller le mensonge et l'outrage. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, le comte obtenait de vous la restitution de ses châteaux sans nous avoir donné les satisfactions nécessaires, tout ce qu'on a fait contre l'hérésie pour la paix du Languedoc serait annulé. Et alors il aurait mieux
valu ne pas commencer l'entreprise que de l'abandonner de cette façon. » A son tour, Tévêque de Riez recommande au successeur de saint Pierre, nnnnri il rcccvra Ic comtc dc Toulouse, de lui la fermeté, la solidité de cette pierre sur le Christ a bâti son église. « Par la grâce et la vôtre, le comte est aujourd'hui si qu'il ne peut plus faire le moindre mouverévolte, ni contrevenir à vos ordres sacrés, , ajoute l'évêque avec amertume, que le î certains personnages ne rende inefficaces s mesures prises contre lui. » Les envoyés avaient donc peur qu'on ne désavouât leur î'est précisément ce qu'allait faire Inno-
ivier 1210, peu de temps après la mort ï du légat Milon, Raimon VI arrivait à jccompagné des délégués toulousains, mbarras ici pour l'histoire. Le moine de ffirme que le pape accabla le comte de ïs et d'outrages, l'appelant « mécréant, îur du Christ, ennemi de la foi », au point non désespéré a ne savait plus ce qu'il Ire ». D'après l'auteur de la Chanson y il à bras ouverts : « Le pape lui donna un de prix, un anneau d'or fin, dont la pierre t cinquante marcs d'argent, et un cheval, rent bons amis de cœur. » Peut-être le
poète exagère-t'il les marques de bienveillance données par Innocent à un prince qui devait au moins lui être suspect^ mais acceptera-t-on le témoignage du moine, si acharné après Raimon? Pourquoi Innocent eût-il exaspéré le comte de Toulouse, capable encore, si on le poussait à bout, d'entraver l'œuvre de la croisade? Tous ies actes et tous ses écrits prouvent qu'il tenait a le ménager. Pierre des Vaux de Cernai se contredit en ajoutant que le comte, pour capter la faveur du pape, se fit doux et soumis, et souscrivit à toutes ses exigences. On n'invective pas aussi violemment l'homme qui se rend à discrétion. Croyons-en plutôt Innocent III lui-même : ce Le comte de Toulouse étant venu à Rome et ayant promis de nous donner satisfaction entière, nous avons eu soin de l'honorer. »
Les trois lettres que le pape adressa, après cette entrevue, à l'archevêque de Narbonne, à l'abbé de Cîteaux et à l'évêque de Riez, ne furent que le désaveu formel des mesures prises par ses légats. [Quelques mois à peine après le massacre de Béziers, ie promoteur de la croisade trouvait déjà qu'on lallait trop loin !
« Vous avez frappé le comte sous prétexte qu'il n'avait pas rempli tous ses engagements. Or le comte affirme qu'il a exécuté la plupart des clauses du traité conclu avec Milon. Il le prouve en produi-
sant les certificats des églises pour lesquelles il a réparé ses torts et il se déclare prêt à tenir ses autres promesses. II prétend d'ailleurs qu'on a toujours suspecté sans motif son orthodoxie, et il nous a supplié de lui permettre de se justifier, de ce chef, devant nous, pour que nous puissions lui rendre ses châteaux. Il les a livrés seulement à titre de garantie, et ce serait lui causer, assure-t-il, un préjudice grave que de les détenir indéfiniment. Vous dites qu'il est déchu de ses droits sur ces places fortes, comme ayant failli à sa parole : mais il n'est pas convenable que l'Église s'enrichisse des dépouilles d'autrui. En vertu de la bienveillance apostolique et sur l'avis de notre conseil, nous avons décidé que le fait de n'avoir pas encore exécuté toutes les clauses du contrat ne pouvait lui faire ' perdre son droit de propriété, pas plus que nous ne voulons nous prévaloir de l'engagement pris par lui de renoncer à certaines villes au cas où il n'obéirait pas à tous nos ordres. Par Teffet du même principe, nous avons enjoint à l'armée chrétienne, qui opère, selon nos prescriptions, contre les hérétiques, de ne pas toucher à son domaine, »
Qu'ordonne finalement Innocent III? Trois mois après la réception de sa lettre, les légats réuniront un concile où l'on recherchera si le comte est réellement coupable d'hérésie et de complicité dans le meurtre de Castelnau. S'il se présente quelqu'un,
dans les conditions légales, pour l'accuser de ces deux crimes, les légats donneront suite à la procédure, mais jusqu'au prononcé de l'arrêt définitif exclusivement. Ils transmettront à Rome le dossier ' de l'instruction, et c'est la justice pontificale qui prononcera. S'il ne se présente pas d'accusateur, -' ils admettront le comte à se justifier, et, si le comte accepte le mode de justification et prouve en effet son innocence, ils seront tenus de le déclarer publiquement personne très catholique, et de lui restituer ses châteaux, aussitôt qu'il aura exécuté les engagements pris. Dans le cas où le comte ferait défaut ou se plaindrait de la forme de justification imposée comme étant peu équitable, l'affaire serait encore renvoyée à Rome, et il faudrait attendre l'arrêt qui y sera rendu . Quant aux consuls de Toulouse, le pape déclare qu'ayant obtenu d'eux toute satisfaction, il faut les relaxer de l'interdit.
Les légats ne pouvaient s'y tromper : on les trouvait âpres à la curée; Innocent ne leur permettait ni de condamner ni de spolier eux-mêmes le comte de Toulouse; il voulait qu'en cette affaire le dernier mot restât à sa justice. Avec l'évêque de Riez et les prélats de Narbonne et d'Aix, il ne se donne pas la peine de pallier l'effet désagréable de ce blâme et de ces décisions. Il était plus délicat de les faire accepter par l'abbé de Cîteaux. Aussi le pape multiplie, pour lui, dans un préambule sans
fin, les précautions oratoires. Il lui prodigue les compliments sur la façon dont il a mené Ja grande œuvre de la croisade et l'appelle « la colonne qui soutient ce saint édifice ». Mais tout en le couvrant de fleurs, il lui apprend qu'il ne peut lui confier l'affaire de la réconciliation du comte avec l'Eglise.» C'est maître Thédise qui en est chargé, non à titre de légat, se hâte d'ajouter Innocent, mais comme simple délégué de Rome. « Il ne fera d'ailleurs qu'exécuter tes prescriptions : il sera ton instrument, ton organe, l'appât qui recouvrira l'hameçon de ta sagacité. Raimon fera comme le malade pour qui un médecin agréable adoucit l'amertume de la médecine : il prendra ton remède plus patiemment de la main d'un autre. » Façon piquante d'indiquer à l'abbé de Cîteaux que le comte voyait en lui son ennemi particulier et que, dans l'intérêt de l'Église, il valait mieux qu'un autre mandataire du pape, moins suspect, lui conférât l'absolution.
Le coup était d'autant plus rude pour Arnaut^ Amalric et Simon de Montfortqu'à la fin de l'année 1209 et au début de 1210, le succès de la croisade semblait enrayé. Sous la terreur des premiers massacres et de la prise des principaux centres de l'hérésie, Béziers, Carcassonne, Pamiers, Albi, les cathares n'avaient pas opposé d'abord de résistance sérieuse. Pendant qu'ils se retranchaient dans le pays haut, un protecteur avéré des
mécréants, comme le comte de Foix, Raimon Roger, n'avait pas osé refuser sa soumission. Mais quand la grande armée eût abandonné l'œuvre incomplète et regagné le chemin du Nord, ils se ressaisirent. Castres et Lombers, places importantes, revinrent au catharisme, et le comte de Foix reprit sa position hostile. Un nouvel effort s'imposait.
L'attitude des puissances extérieures aggravait encore ce recul inquiétant de la conquête. On savait que Philippe Auguste n'était pas favorable à la croisade. Raimon VI qui, après son voyage de Rome, alla encore lui demander son aide, n'obtint rien mais reçut bon accueil. Une nouvelle démarche qu'il tenta auprès de l'empereur Otton n'eut pas plus de résultats. Mais, à coup sûr, \ Pierre II, son beau-frère, semblait peu disposé à laisser Montfort et les légats s'emparer de tout le ; Midi sous prétexte de sauver la foi. Ses antécédents de prince très catholique l'empêchaient de se prononcer ouvertement contre les croisés, mais il intervenait sans cesse pour entraver leur marche. Sous main, il excitait les châtelains de la région conquise à se soulever contre les envahisseurs. En même temps, il refusait avec obstination de recevoir l'hommage de Simon de Montfort pour la vicomte de Carcassonne, comme s'il n'acceptait pas i les faits accomplis. Au printemps de 1210, décidé
à protéger le comte de Foix et sa terre, il invite Raimon Roger et Montfort à une conférence à Pamiers. Naturellement, l'accord qu'il négocia entre eux ne se fit pas : cet Aragonais était, pour i les croisés, un embarras terrible. On ne pouvait lei traiter en ennemi, et l'on voyait de nombreux châtelains lui faire hommage de leurs forteresses, pour échapper à Simon de Montfort ! Que devenait la grande entreprise, si un pareil procédé se généralisait?
L'abbé de Citeaux et son parti n'avaient pas seulement à lutter contre l'hérétique, mais contre les catholiques modérés, gens à scrupules, ennemis des mesures extrêmes, et contre ce pape, observateur trop méticuleux des formes judiciaires, et qui semblait se refuser à la proscription. Impossible aux légats de tenir pour non avenus les ordres précis d'Innocent III : mais ils allaient pratiquer l'obéissance de façon à n'en être pas gênés. Entre la papauté et ses mandataires, le conflit se dessinait.
On leur enjoignait d'absoudre la bourgeoisie toulousaine! C'était justement là, d'après eux, , qu'il fallait frapper. Tant que ce foyer de résistance ne serait pas détruit, la croisade n'aboutirait pas. Toulouse était pourtant une des <c cités
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saintes » que le moyen âge révérait entre toutes. Avec sa forêt de tours et de clochers, les églises pressées dans son enceinte, Saint-Sernin, la merveille des basiliques, toute rosée au soleil couchant, le grand clocher carré de la cathédrale Saint-Étienne, et le sanctuaire de la Daurade, étincelant d'or et de mosaïques, la ville rouge, énorme reliquaire, n'avait jamais cessé d'attirer et d'émerveiller les pèlerins. Elle était restée en majorité catholique, mais d'une orthodoxie très libre, accueillante pour toutes les hardiesses, et c'est ce que le moine de Cernai ne lui pardonne pas : « Tolosay dolosal » Il épuise contre elle son répertoire d'invectives et la montre, depuis ses origines, des Ariens jusqu'aux Albigeois, infectée du venin de l'hérésie. Il a passé de père en fils dans le sang de ses bourgeois, qui l'ont communiqué aux villes voisines. Et maintenant cette « race de vipères » s'insurgeait encore contre Dieu!
Lorsque les délégués de Toulouse, joyeux de la réception du pape, revinrent de Rome, ils apportaient la bulle qui leur accordait le pardon. Elle* était adressée aux trois légats, l'abbé de Citeaux, l'évêque de Riez, et maître Thédise. « A l'exemple de celui qui ne veut pas la mort du pécheur, mais la destruction du péché, et attendu qu'il est dangereux de Iaiss*er plus longtemps sous l'interdit
une cité prête à se soumettre, nous vous enjoignons de vous rendre, personnellement et dans le plus bref délai, à Toulouse. Vous absoudrez les habitants et relaxerez l'interdit, après avoir reçu les garanties nécessaires et pris toutes les précautions utiles. Si vous ne pouvez opérer tous trois ensemble, il faudra au moins le concours de deux d'entre vous ». Le pape ne se souciait pas de voir Arnaut-Amalric agir seul. L'abbé de Cîteaux se présente pourtant, sans ses deux collègues, pour commencer à dicter leB clauses de la réconciliation et procéder aux formalités d'usage. Les Toulousains, contre des conditions trop onéreuses, invoquent la bulle et en appellent une fois de plus à Rome. On négocie. L'évêque d'Uzès et d'autres personnages s'interposent. Foulque, l'évêque de Toulouse, insiste vivement auprès de ses diocésains pour qu'ils cèdent sans résister.
Cet ennemi juré des hérétiques et de Raimon VI , avait l'avantage d'être dans la place, et il en profitait pour prendre sur les habitants catholiques une * influence qu'il devait mettre tout entière au service , de Montfort et des violents. Il a joué, pendant / quelque temps, un double jeu. Seigneur ecclésiastique de Toulouse, obligé de ménager les bourgeois et de défendre les intérêts de sa cité, il affecta d'abord de respecter les sentiments loyalistes des Toulousains pour la dynastie de Saint-
Gilles. Il apparut même parfois comme un médiateur indépendant entre Toulouse et les croisés. Au fond, il espérait brouiller Raimon avec ses sujets et ruiner l'autorité temporelle du comte, en attendant son expulsion. Il fut toujours de connivence avec les envahisseurs du Languedoc, même avant de passer ouvertement dans leur camp.
Il avait créé à Toulouse une vaste confrérie dont les membres portaient une croix blanche, milice toujours prête à défendre l'orthodoxie au dedans, et à collaborer, au dehors, avec les légats. Cette association devint bientôt si agressive que certains bourgeois crurent bon de réagir. Elle englobait surtout les habitants de la cité proprement dite, favorable à l'ancienne foi et aux croisés. L'autre agglomération, le bourg, peuplé de modérés ou dliérétiques, opposa à la confrérie blanche de l'évêque une confrérie noire, a Le bourg et la cité, dit Guillaume de Puylaurens, les Blancs et les Noirs, se livraient, sous des bannières ennemies, à pied ou même à cheval, de fréquents combats. »
Entraînée par son évêque, Toulouse se résigna aux conditions posées par l'abbé de Cîteaux, renonça à son appel et permit au légat d'opérer seul, : pourvu qu'il se conformât, pour le reste, aux instructions du pape. Elle lui promit en outre, sur la caisse municipale, une subvention de mille livres, destinée à faciliter le combat contre l'hérésie « et
à fortifier la cause de la sainte Église ». Ârnaut ]
accepta l'offre, reconnut la ville entière, cité et faubourg, comme vraie catholique, et l'évêque d'Uzès, son conseiller, donna aux habitants la bénédiction. Le légat s'engagea même, partout où Ton médirait d'eux, à certifier leur orthodoxie. ^
Mais quand vint le moment de verser les mille ,
livres, les Toulousains n'ayant pas réussi à se mettre d'accord ne purent en donner que la moitié. Aussitôt Arnaut- Amalric excommunie les consuls et remet la ville sous l'interdit. Indignés, les Toulousains dénoncent à l'opinion cette « iniquité cynique ». Des négociations s'engagent de nouveau entre la ville et les mandataires du Saint- ,
Siège, par l'entremise de l'évêque Foulque. Les ^
habitants consentent à jurer qu'ils s'en remettront, pour toutes les affaires d'Église, a à la justice et aux prescriptions du seigneur pape ». En retour, ils obtiennent des légats (c la permission de rester dans la fidélité et dans le domaine du comte de Toulouse ». Mais leur évêque les oblige à livrer des otages, plusieurs notables, qu'on envoie sous ^
bonne garde à Simon de Montfort. Cette condition remplie, les excommuniés sont absous.
Il semblait que la paix fût définitive et que Toulouse, proclamée ville bien pensante, n'eût plus rien à craindre. En 1211, elle enverra un contingent de milices coopérer au siège de Lavaur avec
les soldats de Montfort. Mais les bourgeois ne tardèrent pas à se convaincre que les chefs de la croisade visaient, sous prétexte d'extirper Thérésie, l'expropriation de Raimon VI. D'après la lettre / écrite par leurs magistrats à Pierre d'Aragon, le comte, un jour qu'il se rendait à une conférence j
avec les représentants du pape et sous leur sauve- \\
garde, fut attaqué à l'improviste par les soldats de j
Montfort et faillit être tué. On en voulait donc à sa terre et à sa vie? Les bourgeois eux-mêmes se |
sentirent à la fin tellement suspects et menacés qu'ils j
envoyèrent leurs consuls demander des explications. 1
Introduits auprès des barons et des légats, qu'as- |
sistait l'évêque Foulque, les Toulousains expriment I 1
leur étonnement d'apprendre qu'on se préparait à |
les attaquer, eux qui avaient tenu et voulaient tenir |
toutes leurs promesses! « Nous avons prêté ser- J
ment aux légats : ils nous ont réconciliés; ils ont M
accepté nos otages. Qu'avons-nous fait, depuis, qui soit de nature à vous ofiFenser ou à léser les intérêts de l'Église ? » La réponse de Foulque et d'Arnaut fut très nette. « Nous n'avons aucune faute, , aucun méfait personnel à vous reprocher, mais vous reconnaissez le comte de Toulouse comme votre seigneur et le recevez dans votre ville. Consentez à l'expulser, lui et ses partisans, cessez de \ lui garder fidélité et d'appartenir k son domaine, ) prenez pour seigneur celui que l'Église vous dési- /
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ilors l'armée des croisés ne fera rien contre n cas de refus, nous vous combattrons de os forces : on vous tiendra pour hérétiques urs d'hérésie. » — « Nous sommes liés, ;nt les consuls, par le serment de fidélité I comte. Les légats eux-mêmes, de concert ;re évêque, nous ont autorisés à reconnaître leurie. Nous séparer de lui serait nous coupables de trahison. »
fus équivalait à une déclaration de guerre, ts ordonnent à tous les clercs de la ville de er en emportant les hosties consacrées, e la rupture. Toulouse se trouvait de nouban de l'Église. Étrange manière, pour 'ésentants d'Innocent III, d'exécuter ses ions ! Mais ils étaient les maîtres et Tarmée hissait.
*ve, son château et son village occupaient, ate kilomètres de la mer, en haut de la 5 sur Narbonne, une position extraordinaiforte, d'un aspect même saisissant. Le (dont il ne reste qu'une haute tour et les lu mur d'enceinte) s'élevait sur le rocher à domine les lits profondément encaissés de dères, paroi énorme, percée de grottes et ]uement sculptée par les eaux.
C'est là que, le 24 juin 1210, rarméè^&es croisés était venue camper. Simon avait tout intérêt à s'emparer de cette place, une des clefs de la région orientale des Pyrénées. Mais il j poussé aussi par les bourgeois de Narbonm le châtelain de Minerve, par tradition, étai nemi. Le vicomte narbonnais, Aimeri, a milice de sa cité, devait coopérer à la destr de l'odieuse forteresse, nouvel exemple désunion des Méridionaux en face de l'étri On dresse et on fait jouer les machines; un '. rigoureux s'établit : bref, les assiégés, n plus de vivres, se découragent et leur seij Guillaume de Minerve, demande à parler (22 juillet).
Au cours des négociations, surviennent à proviste Arnaut-Amalric et Thédise. a Au dit le moine de Cernai, Simon de Montfort, h prudent et avisé, déclare qu'il cesse les poi 1ers. L'abbé de Cîteaux étant le suprême dir de l'affaire du Christ, c'est à lui qu'apparti< régler la capitulation et la réception du ch Arnaut en fut très contrarié : il avait grand de voir périr les ennemis de la foi, mais, me prêtre, il n'osait pas les condamner à m< décida donc qu'on accorderait la vie sauve a telain, à tous ceux qui étaient avec lui di château et même aux croyants cathares, s'il
laient se fécoA'^ilier avec l'Église et obéir à ses prescriptions. Quant aux parfaits, réunis là en grand nombre, on leur ferait aussi grâce de la vie, s'ils consentaient à abjurer. »
En traitant ainsi les hérétiques, le légat ne fai- ; sait qu'exécuter (sans enthousiasme, affirme le chroniqueur) le mandat qu'il avait reçu de Rome. ^ Mais l'armée ne s'accommoda pas d'une solution aussi pacifique. Un des chevaliers croisés, le «très ; catholique » Robert Mauvoisin, le bras droit de Simon de Montfort, s'indigna de voir qu'on allait laisser s'échapper les cathares. N'avait-on pas pris la croix tout exprès pour les égorger? « Comme ils ont peur, dit-il, et qu'ils sont en notre pouvoir, ils vont, pour obtenir leur grâce, promettre tout ce que nous exigerons ! » Mativoisin déclara donc nettement au légat que l'armée n'accepterait pas les conditions accordées aux défenseurs de Minerve. « Rassurez-vous, lui répondit Arnaut- Amalric, le nombre de ceux qui voudront se convertir sera certainement très restreint. » r
Les clauses de la capitulation sont signées : l'armée entre dans la place, au chant du Te Deum^ la croix en tête. Derrière le crucifix venait la bannière de Simon de Montfort. On pénètre dans l'église, qui est purifiée et réconciliée. La croix est plantée au sommet du donjon et la bannière du chef k un endroit moins élevé. « C'est le Christ
qui avait pris la ville. Il était juste que son enseigne la dominât et fût le point de mire de tous les yeux, comme un témoignage éclatant de la victoire de l'Église et de la vraie foi. »
Cependant l'abbé Gui des Vaux de Cernai, « homme très zélé pour l'œuvre du Christ », s'introduit immédiatement dans une maison où on lui avait dénoncé la présence d'un grand nombre de cathares. Il se met à les prêcher mais, aux premiers mots, les hérétiques l'arrêtent : « A quoi bon nous sermonner, s'écrient-ils tout d'une voix, nous ne voulons pas de votre religion, nous renions l'Église romaine. Vous prenez là une peine inutile, ni la mort ni la vie ne pourront nous arracher à notre croyance ». Repoussé de ce côté, l'abbé de Cernai aborde une autre maison où il n'y avait que des femmes : il s'apprête à les convertir, mais se heurte à une obstination et à une dureté pires que celles des hommes.
Bientôt Simon de Montfort arrive à son tour dans Minerve, où le gros de l'armée l'avait précédé. Les hérétiques avaient fini par se grouper dans le même édifice : il va les y trouver. « Comme c'était un homme très religieux, et qui aurait voulu que tous fussent sauvés et pussent connaître la vérité, il les engagea aussi à embrasser la foi du Christ; mais n'ayant rien obtenu, il les fît sortir du château. Les parfaits étaient au nombre de
cent quarante, ou un peu plus. Un vasjte bûcher est allumé et on les jette au feu. Il ne fut même pas nécessaire de les y pousser : obstinés dans leur malice, tous s'y précipitèrent d'eux-mêmes. » Trois parfaits seulement échappèrent au supplice en abjurant. Quand l'auto-da-fé fut consommé^ les croyants renoncèrent à l'hérésie.
Cependant la comédie jouée par les diplomates continuait. Après avoir provoqué la guerre avec ^ Toulouse, alors que le pape voulait la paix, les légats durent exécuter l'autre partie de leurs instructions : la réconciliation de Raimon VI. C'est au concile de Saint-Gilles (septembre 1210) qu'on devait permettre au comte de se justifier et, s'il avait prouvé son innocence, lui donner l'absolution. Or il arriva que l'accusé ne fut pas admis à faire cette preuve, et qu'au lieu de l'absoudre, on se prépara à l'excommunier une fois de plus.
Si nous en croyons le rapport officiel des légats, c'est siir lui que doit retomber l'entière responsabilité du fait. « Ils ont suivi à la lettre, affirmentils, les instructions du pape. Trois mois après les avoir reçues, ils ont réuni l'assemblée des prélats et des barons à Saint-Gilles. Mais avant tout, ils ont fait savoir au comte qu'il eût à expulser de sa terre les hérétiques et les routiers et à remplir chacun des engagements qu'il avait pris, toutes les clauses de l'accord conclu jadis avec le légat Milon.
Appelé ensuite au concile, le comte y est venu : mais il a été de toute évidence pour l'assemblée qu'il n'avait tenu aucune de ses promesses et n'était pas en voie de les tenir. Par suite, le concile a été unanime à penser qu'on ne pouvait encore l'admettre à se justifier. Car il n'était pas vraisemblable qu'il pût dire la vérité sur les deux chefs d'accusation les plus graves, alors qu'il avait refusé de donner satisfaction à l'Église et qu'il s'était parjuré sur des points moins importants. Le concile lui a donc formellement enjoint de commencer par l'expulsion des hérétiques et des routiers et par l'exécution de tous ses autres engagements. Quand il aurait obéi, et à sa première réquisition, on donnerait suite aux prescriptions du pape qui l'autorisait à se justifier. Mais alors, ajoutent les auteurs du rapport, le comte a quitté le concile, et depuis, il a continué à ne rien faire de ce qu'il avait promis. »
Ainsi les légats prenaient sur eux de subordonner la justification du comte à l'accomplissement de toutes les mesures de détail auxquelles il avait juré de s'assujettir! Or Innocent III ne lui avait pas strictement imposé cette condition. Dans l'instruction adressée quelques mois plus tôt à ses mandataires, il déclare seulement <( qu'il a enjoint au comte, en attendant la réunion du concile, d'achever de donner à l'Église les satisfactions
exigées ». C'est cette phrase incidente, \ laquelle \ son auteur n'attachait pas sans doute grande '; portée, qui est devenue, pour les légats, l'essence « du mandement pontifical. Ils ont affecté de Tinter- ^ prêter dans un sens de prohibition étroite et d'en faire la règle inflexible de leur conduite. Mais appuyer leur argumentation sur cette hypothèse « que Raimon n'ayant pas dit la vérité en jurant à l'Église qu'il réparerait ses torts sur les griefs secondaires, la dirait encore bien moins pour se justifier des accusations plus graves », c'était faire un raisonnement faux.
Si le procédé qui servit aux légats pour éluder les ordres du pape ressort de la comparaison de leur rapport avec le texte de leurs instructions, Pierre des Vaux de Cernai, l'enfant terrible du parti, a dit, avec une précision étonnante, pourquoi ils l'ont imaginé. « Maître Thédise, étant entré à Toulouse, eut une conférence secrète avec l'abbé dé Cîteaux. Ce Thédise était un homme avisé, prudent et très zélé pour l'affaire de Dieu. Il désirait ardemment trouver un moyen légal de ne pas admettre le comte à prouver son innocence. Car il voyait bien que, si on l'autorisait à se dis- ^ culper et qu'il pût y parvenir en usant de ruse ou en alléguant des faussetés, toute l'œuvre de l'Église dans le Languedoc était ruinée : c'en serait fait de la religion catholique en ce pays. Pendant qu'il
méditait très anxieusement sur ce point, Dieu lui montra tout à coup la voie qu'il devait suivre pour empêcher le comte de se justifier. »
Lorsque Raimon VI vit que le concile refusait d'entendre sa justification, avec le tempérament sensible et impulsif des hommes du moyen âge, il fut saisi, devant l'assistance, d'un accès de désespoir, et se mit à pleurer. « Effet de sa méchanceté naturelle! s'écrie le moine de Cernai. Maître Thédise, convaincu que ses larmes n'étaient pas de dévotion et de repentir, mais de révolte mauvaise et de dépit, lui dit en appliquant le mot de l'Ecriture. « Les eaux auront beau déborder, elles « ne monteront pas jusqu'à Dieu ». — « Les légats I eurent tant d'exigences,- assure l'auteur de la
f ChansoTiy qu'à la fin le comte Raimon déclara que
son comté tout entier ne suffirait pas à les satisfaire. Il mit le pied à l'étrier, plein de colère et de tristesse, et regagna au plus vite son pays. »
On présenta ces faits à Rome de manière à persuader le pape que le comte n'avait pas voulu se I justifier. « Il n'a pas prouvé son innocence »,
écrivit plus tard Innocent à Philippe Auguste, en ajoutant, il est vrai, « nous ne savons pas si c'est de sa faute », preuve qu'il n'était pas absolument sûr que ses légats fussent dans leur droit. En tout cas, presque aussitôt après la scène de Saint- Gilles, il reprocha à Raimon de n'être pas fidèle à
se, puisqu'il continuait à tolérer l'hérésie états (décembre 1210) . La tactique de Cîteaux avait réussi. Tenant l'anathème sur l'accusé, il se hâta de pousser à fond
ae nouvelle conférence ouverte à Narnvier 1211), tous les personnages de es légats, Montfort, le comte de Touomte de Foix, même le roi d'Aragon, se
réunis. « De besogne, on n'y fit même ur d'une rose sauvage », dit la Chanson, moine de Cernai, heureusement plus Arnaut-Amalric posa encore une fois à I la condition sine qua non, « Expulsez [ues de la terre qui vous appartient en t alors, non seulement on ne touchera e domaine^ mais on vous laissera tous
que vous avez sur les immeubles des \ qui habitent dans votre comté. Bien i vous donnera le quart ou même le châteaux qui seront confisqués. » « Le t le chroniqueur, s'obstina à repoussey u'on voulait lui faire et à se rendre par
de tout pardon. »
)urna alors, sur les instances pressantes II, vers Raimon-Roger, le comte de Foix.
re d'obéir à l'Église et de ne pas comcroisés, surtout Simon de Montfort; ce
dernier lui restituera tout ce qu'il a pris du conr^e de Foix, sauf Pamiers. » Le comte de Foix, à son tour, ne voulut pas d'une pareille paix. Le roi d'Aragon intervint pour son compte personnel. Suzerain et protecteur de Raimon- Roger, il voyait bien que celui-ci ne serait pas de taille à soutenir la guerre et qu'elle lui coûterait tout son fief. Il conclut donc avec les légats, par-dessus la tête de son vassal qu'il voulait sauver, un accord aux termes duquel il garantissait à l'armée catholique la neutralité du comté de Foix. Le château > de Foix sera occupé par les troupes de l' Aragon ; et s'il advient que le comte se tourne contre les chefs de la croisade, cette forteresse leur sera livrée.
Le changement d'attitude de Pierre II était un succès pour le parti de Montfort. Pressé d'en profiter, celui-ci demanda à TAragonais de recevoir enfin son hommage pour la vicomte de Carcassonne. Pouvait-on se refuser plus longtemps à reconnaître une conquête déjà solidement assise? Pierre pensa sans doute qu'il tiendrait plus faci--: lement Montfort devenu son vassal, et que, pour \ empêcher l'incendie de gagner le Midi tout entier, ! il fallait faire la part du feu. Mauvais calcul ! mais Innocent III l'engageait à entrer dans cette voie. Il reçut donc l'hommage du nouveau vicomte et | promit le mariage de son fils, le prince Jacques, | un tout jeune enfant, avec la fille de Simon de
poussa même la concession jusqu'à ifant en garde, c'est-à-dire en otage, itaire des croisés. Les habitudes du
autorisaient cette conséquence des rimoniaux passés entre deux seigneudans l'espèce, il était dangereux de itier de la couronne d'Aragon entre le cet étranger. Pour prouver qu'il it pas Raimon VI, Pierre II, à la cation des croisés, maria, quelque
sa sœur Sancie avec un fils du Tou-
cependant en finir avec celui-ci et :nier coup. Au concile de Montpellier, invoqua en même temps que le roi janvier 1211), les légats lui firent conforme d'ultimatum, la longue série de es. « Il congédiera ses bandes de routera à l'Église toutes les satisfactions a déjà souscrit. Il expulsera les hérérs fauteurs de tous ses domaines et un an, ceux que les légats et Montneront, pour en faire à leur volonté.
:ous les châteaux de sa terre, et les son fief ne pourront plus habiter les ets toulousains seront soumis, quand iverseront leurs terres, à un droit de Iprès avoir exécuté toutes ces clauses,
le comte lui-même s'en ira à Jérusalem servir dans les rangs des Templiers ou des Hospitaliers, aussi longtemps que les légats voudront prolonger sa pénitence, après quoi on lui rendra ses châteaux. S'il n'accepte pas ces conditions, on l'expulsera de tout son domaine, de façon qu'il ne lui restera rien. »
L'Église demandait par là au comte de Toulouse, non pas de se soumettre, mais de se livrer pieds et poings liés. Pouvait-il obéir à cette mise en demeure? Dans la scène telle que la Chanson l'a dépeinte, l'abbé de Citeaux remet aux mains de Raimon l'acte qui contient sa déchéance, (c Le comte fait signe à son clerc de le lui lire et, quand il a entendu, il s'adresse, indigné et ricanant, au roi d'Aragon : « Venez, seigneur roi, lui dit-il, écoutez cette charte et l'étrange commandement que me signifient les légats. » Le roi d'Aragon la fait lire pour lui une seconde fois; la lecture finie, il dit tranquillement : <c Voilà qui a besoin d'être amendé, par le Père tout-puissant! » Alors le comte, négligeant de saluer les légats, la charte à la main, sans répondre un mot, s'en va vers Toulouse, courant au plus vite, puis à Montauban, à Moissac, à Agen. Partout il la fait lire aux chevaliers, aux bourgeois et aux clercs qui chantent la messe. Les hommes de la terre de Toulouse, quand ils ouïrent la charte, déclarèrent
qu'ils aimeraient mieux être tous tués ou pris que souffrir cette honte, et consentir à ce qui ferait d'eux des serfs et des vilains. Et le comte, les entendant, leur en rend grand merci, fait sceller ses lettres d'appel et les envoie à tous ses amis. » Après le brusque départ de Raimon VI, les I légats l'excommunièrent. Ils l'avaient réduit à quitter son attitude équivoque, à rompre ouvertement avec les catholiques. La croix triomphait.
La scène de Montpellier eut un résultat décisif^ Innocent III, circonvenu et entraîné par le parti de l'action à outrance, semble accepter les dernières conséquences de la politique des légats. Il \ confirme l'excommunication (avril 1211). Ordre est donné aux archevêques du Midi de la faire exécuter, et aux légats d'user de rigueur contre les villes et les nobles de la Provence qui ne se soumettraient pas exactement aux prescriptions de l'Église. La cour de Rome commence même à s'occuper des avantages matériels que lui rapportait la croisade. De décembre 1210 à septembre 1212, la correspondance du pape le montre organisant, au profit de son trésor, l'exploitation fiscale des pays conquis.
Simon de Montfort s'était engagé k lui faire payer, par les habitants de son nouveau domaine,
un impôt de trois deniers par feu. Innocent le prie de percevoir cette taxe et d'en réserver soigneusement le produit pour le remettre à ses mandataires. En 1212, il envoie dans le Languedoc un sousdiacre de la curie, son secrétaire Pierre Marc, chargé d'y effectuer les opérations de trésorerie. Les banquiers de Simon de Montfort, les marchands de Cahors, Raimon et Élie de Sauvagnac, devront verser les fonds au délégué du pape, et celui-ci les transmettra, par l'intermédiaire des Templiers du Midi, à frère Aimard, le trésorier du Temple de Paris. Le Temple était alors la banque internationale où princes et rois s'accréditaient: Innocent III, comme Philippe Auguste, avait dans cette maison un compte courant. On y déposera aussi la somme de mille marcs que Simon avait promise au Saint-Siège, et que le pape n'a garde d'oublier.
Après l'argent, la terre. Le comte de Toulouse, déchu, n'avait plus rien à prétendre sur le comté de Melgueil : Innocent annexe cette seigneurie au domaine de Saint-Pierre et ses légats en font la saisie. Les habitants du comté, ravis d'échapper à Raimon, qui est trop près, pour appartenir au pape, qui est loin, acceptent, d'un accord unanime, ce changement de souveraineté. Ils supplient même le pape de les garder directement sous sa main^ de ne les soumettre à aucune autre juridiction que
la sienne. Innocent les remercie avec effusion de leur dévouement au Siège apostolique et promet de veiller lui-même avec zèle à leurs intérêts, ce qui ne l'empêche pas, presque aussitôt, de louer le comté de Melgueil à Tévêque de Maguelonne. Que devenait sa déclaration d'antan <( qu'il n'était pas convenable que l'Église s'enrichît des dépouilles d'autrui »? Après avoir essayé quelque temps de réagir, Innocent III en venait à prendre sa part des bénéfices de la guerre sainte. Part minime, à la vérité, mais elle était le signe palpable de l'entrée du Languedoc dans l'immense domaine ' temporel des papes. Ici, comme en tant d'autres points de l'Europe, le chef de tous les chrétiens voulait régner sur les corps comme sur les âmes et cumuler les deux pouvoirs.
Déjà les visées personnelles de Simon de Montfort l'inquiétaient. Une phrase de sa lettre à Philippe Auguste (août 1211) révèle ce fait curieux qu'il avait prescrit à ses légats de se mettre en possession immédiate de toute la terre enlevée au comte de Toulouse, et de la garder pour en faire î cession plus tard à qui de droit. Il n'avait donc pas l'intention d'en investir le chef des croisés* Mais celui-ci n'en poursuivait pas moins sa marche. L'abandon de Raimon par le pape, l'anathème dont on le frappait, l'union enfin acquise de tout/ le parti orthodoxe, donnèrent un regain de vigueur -
à la croisade. Les prédications de 1211 remuèrei nouveau la France entière : de nombreuses troi de chevaliers rejoignaient la bannière de Mont! On apprit bientôt que le propre frère du comt Toulouse, Baudouin, avait passé dans le c ennemi. Profitant de ce retour de fortune, M fort enlève rapidement villes et places : Termi Cabaret, deux forteresses imprenables, puis La\ un des plus anciens foyers de Thérésie, tom entre ses mains.
Malgré tout, Raimon VI, excommunié, acci la guerre, hésitait à traiter les croisés en enne Par deux fois, il voulut encore négocier, offr] soumission aux légats^ risquer l'humiliation refus. Quand il comprit que la seule resso pour lui était de se battre, il se décida à moi un peu d'énergie. Certains barons du Langu n'avaient pas attendu si longtemps. Le comt Foix, Raimon-Roger, avait déjà surpris et taill pièces, à Montgey (Tarn), un corps de six i croisés d'Allemagne. Convaincus que leur sort lié à celui de leur suzerain de Toulouse et qu ruine entraînerait leur perte, le comte de C minges et le vicomte de Béarn lui envoyèrent 1 contingents. Si le roi d'Aragon avait pu joindre, cette union des princes du Midi, bien tardive, aurait peut-être arrêté l'envahisseur, juste à ce mpment critique, Pierre II abandoi
INNOCENT m
î, pour aller, au fond de l'Espagne, ; Sarrasins.
în commença pas moins les hostilités, 1 le grand avantage d'être le seul Toulouse : Foulque avait dû quitter moment où les croisés assiégeaient êque aurait préféré que le comte lui imp libre et l'avait invité à s'en aller, e que la présence d'un excommunié le célébrer les offices et de remplir les charge. Le comte, furieux, lui envoya rtir lui-même au plus vite de la cité, as votre maître qui m'a fait évêque, ilque au messager de Raimon : ce ai ni pour lui que j'occupe mon siège.
i a été canonique et non imposée d'intrusion princière. Je ne partirai ur obéir à son caprice. Qu'il vienne, îc ses soldats : il me trouvera seul et » L'évêque attendit ainsi plus d'un )mte, dit le moine de Cernai, n'osa uer, parce qu'il craignait lui-même u. » A la fin, Foulque s'en alla croisés, dont il ne se séparera plus, m devenait plus nette : Raimon put lergiquement la ville contre une tative de Montfort et de ses chevaliers, 'investir, les pèlerins détruisaient les
arbres, les vignobles, les moissons de la banlieue, massacraient les hommes et les femmes qui travaillaient aux champs, pillaient et brûlaient villas et fermes. Les bourgeois soutinrent sans faiblir les maux du blocus.; ils firent même dans le camp des croisés une sortie qui leur valut un gros butin. Après trois semaines d'efforts infructueux, le siège fut levé (29 juin 1211). Les Français se dédommagèrent par la conquête de Cahors. Mais le comte de Toulouse, enhardi, prit à son tour l'offensive et marcha sur Castelnaudary. Une action décisive s'engagea, sous les murs de cette ville, entre le comte de Foix et un corps de chevaliers qui arrivaient de France. Victorieux d'abord, Raimon- Roger, après s'être battu en héros, fut ensuite repoussé, presque enveloppé; une sortie de Montfort, au moment de la débandade, compléta le succès (septembre).
Dès lors la débâcle s'accentue. Grâce à l'arrivée de nouveaux renforts, le château de Penne est forcé par les croisés^ l'Agenais envahi. La garnison de routiers et de bourgeois toulousains qui défendait Moissac jette aux croises, par-dessus les murailles, la tête du neveu de l'archevêque de Reims, qu'on avait pris. Mais les habitants, moins courageux que ceux de Toulouse, capitulent et se ruent sur leurs défenseurs (septembre 1212).
Castelsarrasin, Muret, Verdun, Saint-Gaudens,
'S portes. Le comte de Comminges et de Béarn sont excommuniés; on les lime le comte de Foix, d'être expulsés •ntagnes. Bientôt, de tout son fief, il plus à Raimon VI que deux villes, Montauban.
>as en avant de l'armée d'invasion est une boucherie. Après la prise de Lavaur
le seigneur Amalric de Montréal et ts chevaliers sont attachés au gibet :
urches patibulaires, mal plantées, se
Simon, pressé d'en finir, ordonne li n'ont pu être pendus soient simplejés. En un clin d'œil les pèlerins massacre. Giraude, dame de Lavaur, le très charitable, fut précipitée dans e l'on combla. Le moine de Cernai clôt ces horreurs en disant : <c C'est avec 3se extrême que nos pèlerins brûlèrent grande quantité d'hérétiques ». Quand a main sur des parfaits^ le plaisir était : Casses, près de Castelnaudary, on en ;roupe nombreux. Les évoques; à leur > le château, voulurent les prêcher et ' à l'erreur ; ils ne purent en convertir se retirèrent. Eux partis, les croisés ; soixante de ces infidèles « avec une joie ».
La foule des pèlerins est convaincue et désintéressée. Beaucoup des simples chevaliers, une fois le vœu accompli, s'en vont aussi pauvres qu'au départ; ils recherchent surtout le profit spirituel et croient en égorgeant faire acte religieux. C'est au chant du Veniy Creator spiritus qu'on détruit les châteaux et que les bûchers s'allument. Comment les envahisseurs ne seraient-ils pas persuadés que Dieu est avec eux ? Des miracles s'accomplissent partout.
Le corps du martyr Pierre de Castelnau, au moment de sa translation, est retrouvé aussi sain et intact que s'il eût été enterré le jour même : il répand au loin une odeur suave. La multiplication des vivres s'opère au profit des croisés : leurs cinquante mille hommes ont du pain en abondance dans un pays où il n'y a plus de moulins. Un jour, sur l'ordre de Montfort, on attache au poteau, pour y être brûlés, deux hérétiques : un parfait albigeois et l'un de ses disciples, pauvre homme qui, épouvanté, déclara abjurer l'hérésie et vouloir revenir à l'Eglise. Montfort décida qu'on le brûlerait tout de même. « S'il est sincèrement converti, dit-il, il expiera ses péchés dans la flamme qui purifie tout* S'il n'est pas sincère, son supplice sera le juste châtiment de sa perfidie. » On allume le feu. Le parfait est consumé en un moment : l'homme qui avait abjuré sent ses liens
tS4 INNOCENT III
rompus et sort du bûcher avec une simple trace de brûlure au bout des doigts.
Des croisés reçoivent des traits en pleine poitrine, sans être blessés. Lorsqu'une de leurs troupes s'installe pour assiéger un château ennemi, les sources, auparavant insuffisantes, coulent abondamment; après leur départ, Teau reprend son débit naturel. Puis, ce sont des croix lumineuses que les catholiques aperçoivent en grand nombre sur les murailles récemment blanchies d'une église de Toulouse. Une colonne de feu brille et descend sur les cadavres des croisés tués en embuscade : on retrouve tous ces corps gisant sur le dos, les bras étendus en forme de croix. Si le moine de Cernai ajoute foi entière à ces faits merveilleux, c'est que le légat du pape et l'évêque de Toulouse, témoins oculaires, s'en sont devant lui portés garants.
Simon de Montfort, pendant cette guerre, est admirable d'endurance et d'énergie : jamais vainqueur ne mérita mieux son succès. Harceler l'ennemi sans lui laisser un instant de repos, se trouver partout à la fois, courir hiver comme été d'un bout du Languedoc à l'autre, de ville en ville, de château en château, supporter assauts et sièges tout en ne cessant de prendre l'offensive! la vigueur de ce petit baron dépasse la limite assignée aux forces humaines» Et que de traits de
bravoure personnelle ! Arrivé devant le château de Foix, il charge, avec un seul chevalier, tant il est impatient de bataille, les soldats qui défendent la porte. S'agit-il, plus tard, de prendre Muret? il passe la Garonne à la nage avec la grande masse de ses chevaliers et occupe le château. Mais il s'aperçoit que les piétons et les soldats les moins valides sont restés sur l'autre rive, n'osant franchir le fleuve, grossi par les crues. Il appelle son maréchal. « Je vais chercher, lui déclare-t-il, le reste de Tarmée. — A quoi pensez-vous, seigneur? répond l'autre. Nos meilleures troupes sont dans la place. Il n'y a au delà du fleuve que des gens de pied. L'eau est si haute et si violente qu'il est impossible de la passer, sans compter les Toulousains qui peuvent survenir et vous tuer, vous et les vôtres. — Mauvais conseil! reprend Simon. Je vivrais en sûreté dans ce fort, tandis que les pauvres du Christ sont exposés au couteau de l'ennemi! J'irai et je resterai avec eux. » Il traverse de nouveau le fleuve avec quatre ou cinq chevaliers, et demeure plusieurs jours à protéger l'infanterie, jusqu'à ce que le pont, rétabli, permette le passage. Au siège de Carcassonne, un croisé gisait au fond d'un fossé, avec une jambe cassée, sous la pluie de pierres qu'on jetait de la ville. Simon, suivi d'un seul écuyer et risquant vingt fois sa vie, descend dans le fossé, emporte
le malheureux et le sauve ainsi d'une mort certaine.
Et dans quelles conditions déplorables il poursuit sa campagne! A plusieurs reprises, les croisés qui ont fini leur quarantaine Tabandonnent au cours d'un siège ou d'une expédition commencée. Presque toujours il se bat avec un ennemi supérieur en forces. Il a beau supplier les barons, se jeter même à leurs pieds pour les amener à rester quelque temps encore; ces pèlerins n'ont qu'un souci : rentrer chez eux après l'indulgence gagnée. Tous ne sont même pas assez consciencieux pour faire leurs quarante jours : les légats sont obligés de leur rappeler que la rémission des péchés s'applique seulement au service complet. L'argent manque à Montfort, presque autant que les hommes. <c Sa détresse était souvent si profonde, dit le moine de Cernai, qu'il n'avait rien à se mettre sous la dent, pas même du pain. Au moment du repas, il n'osait pas retourner à sa tente et faisait exprès alors d'aller se promener pour ne pas rougir de sa misère. »
Il avait fait venir de France sa femme, Alix de Montmorenci, qui partagea avec lui périls et fatigues. On vit cette héroïne, dans ses chevauchées, prendre en croupe derrière elle des pèlerins invalides, mener des troupes à son mari, commander les places en son nom, diriger des
sièges et tenir bon contre l'assaillant. Les tions les plus critiques n'abattaient pas cet vaillante. Un jour elle se trouva enferméi dans Lavaur; Simon guerroyait au loin; 1 aîné, Amauri, était malade à Fanjeaux; lei en nourrice, à Montréal : impossible de c niquer avec les siens !
Cette famille extraordinaire puisait sa for( l'intensité de sa foi. Un dimanche, Montfort avoir entendu la messe et communié, parta se battre à Castelnaudary, lorsqu'un moine cien crut bon de lui adresser des paroles d ragement. « Pensez-vous que j'aie peur? dit Il s'agit de l'affaire du Christ : l'Eglise prie pour moi : je sais que nous ne pouv< avoir le dessous. » Une telle confiance renc cible et permet tout, même le miracle. A de Termes, le chef des croisés causait ave< ses chevaliers, la main appuyée sur son Une pierre énorme tombe sur eux, broie la chevalier, et Montfort, qui le tenait embra rien. Un autre jour il assistait debout à lorsqu'une flèche tua raide le sergent qui i vait juste derrière son dos.
Pendant que ce protégé de Dieu, invuk triomphait sur les champs de bataille, soi par une autre série de conquêtes, conti envahir les évêchés.
188 IKNOCENT III
On dépose l'archevêque d'Auch; on remplace Tévêque de Rodez. L'évêque de Carcassonne abdique malgré lui pour faire place à l'abbé Gui des Vaux de Cernai. Maître Thédise obtient, lui aussi, sa récompense en ce monde : l'évêché d'Agde. Enfin le directeur suprême de l'entreprise, l'abbé de Citeaux, Arnaut-Amalric, s'installe, le 12 mars 1212, dans l'archevêché de Narbonne. Aux pouvoirs qu'il tenait de sa légation, il allait joindre ceux que lui conférait le premier siège épiscopal du Midi : cet ennemi des hérétiques ne travaillait donc pas seulement pour la foi. Moine, il abandonnait son cloître pour devenir grand propriétaire féodal, le chef suprême de l'Église du Languedoc. Il ne se contenta même pas d'être archevêque. Dès le premier jour de son arrivée, il se fit prêter la fidélité et l'hommage en qualité de duc de Narbonne. Légalement ce titre seigneurial n'appartenait qu'à la maison de Toulouse : mais il faisait partie de la dépouille de Raimon VI et Arnaut se l'adjugea, sans avoir consulté Montfort qui y prétendait.
Les prélats indigènes qui n'avaient pas été dépossédés au profit de l'étranger, s'inclinèrent aisément devant les faits accomplis, car les envahisseurs eurent soin de leur faire largesse des droits et des revenus du comte de Toulouse. Le 20 juin 1211, Tévêque de Cahors, Guillaume, à
qui Montfort octroie en fief les anciennes possessions de Raimon VI dans son diocèse, lui prête serment de fidélité. Le 14 septembre 1212, l'abbé de Moissac, Raimon, partageant avec le chef des croisés ce que le comte possédait à Moissac, déclare par charte solennelle a que Dieu a justement attribué à Simon de Montfort les domaines de son adversaire ». C'est la grande curée, pour les clercs venus de France comme pour ceux du Midi, qui gagnaient au changement de souverain.
Souverain ! le seigneur de Montfort ne l'est pas encore tout à fait ; il n'a pas dépouillé le comte de Toulouse de son titre, mais c'est la seule chose qui lui manque, et déjà les légats la réclament pour lui. Dès le milieu de l'année 1212, ils ont demandé à Rome que la grande seigneurie du Languedoc • fût légalement dévolue à celui qui en était le maître effectif. Simon agit d'ailleurs en ( homme à qui l'avenir appartient. Il n'a pas encore \ achevé sa conquête qu'il légifère pour ses nouveaux sujets et pose les règles de son gouvernement.
Dans la grande assemblée de Pamiers (décembre 1212), où il a convoqué les nobles, les clercs et les bourgeois du pays, comme le roi de France, un siècle plus tard, réunira les États généraux, ce parvenu exécute, avec une habileté consommée,
un acte de haute politique. II fait rédiger des statuts par une commission où les Méridionaux ont leur place, ce qui lui donne aux yeux des vaincus le prestige du libéralisme. II leur impose la coutume de Paris, les usages du Nord, la subordination entière à l'Église : mais ils ont l'air, sur tous ces points, d'avoir usé de leur libre vote. Aux bourgeoisies, il se présente comme le sauveur qui vient substituer l'ordre, la centralisation et la paix, à l'anarchie féodale dont les anciens comtes de Toulouse n'ont jamais su les préserver. A l'Église, le dévot croisé fait la part si large, domaines, argent, exemption des charges pécuniaires, suprématie absolue, que le gouvernement des prêtres est fondé. Enfin il prodigue les garanties et les avantages aux Français du Nord et aux chevaliers étrangers qui ont mené avec lui la campagne. Non seulement il a pris la terre, mais il s'y est immédiatement installé de façon à se concilier l'indigène et à s'y rendre inexpugnable.
Dans ces conditions, l'affaire d'Albigeois ne répondait plus aux intentions des promoteurs. Il s'agissait maintenant d'autre chose que de prédication, de conversion, et de répression des hérétiques! Le Languedoc devenait le champ clos des appétits déchaînés. On voulait y implanter, avec la domination étrangère et une dynastie nouvelle, le catholicisme intolérant et les mœurs des Fran-
çais du Nord. Était-ce pour substituer Simo Montfort à Raimon VI qu'Innocent III prêché la guerre sainte, soulevé Tenthousiî religieux et mis la chrétienté en branle?
La croisade avait mal tourné.