‹ Innocent III: le siècle apostolique - ConstantinChapitre 2 sur 7 · PREMIÈRE CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE CONFÉRENCE

Nous allons aborder, Messieurs, un sujet bien gfav«. Je le traiterai sérieusement; je ne reculerai devant aucune question, ayez-en l'assurance; je vous dois toute ma pensée, je vous, la communiquerai telle qu'elle est, sans réticences, sans fausses habiletés; c'est la seule façon d'agir qui soit digne de vous et de moi.

A vrai dire , là n'est point la cause de l'embarras que j'éprouye en ce moment; elle est tout entière dans' rimmensité du sujet dont je suis appelé à vous entretenir. — Le premier siècle de l'Église chrétienne! mais c'est tout! Nous vivons des idée» qui furent alors mises vdans le monde,* et il sa sera de mènae jusqu'à la fin de l'humanité.

Le bien, le mal qui prirent naissance à cette, époque

ont des conséquences que nous voyons encore se dérouler aujourd'hui , et sous l'influence desquelles nous agissons. Le premier siècle est la clé de l'histoire de l'Église et même de l'histoire des États. Celui qui ne connaît pas Thistoire du premier siècle est absolument incapable de comprendre, non-seulement rhistoire religieuse et ecclésiastique des siècles suivants, mais aussi leur histoire politique et sociale. — Tout est là! — Aussi, lorsque je me suis occupé de ce que je vais vous dire aujourd'hui, m'est-il arrivé précisément le contraire de ce qui arrive habituellement à ceux qui se préparent à parler en public. Mon travail a consisté à élaguer, non à développer, et dans le peu que je vous apporte, il y a encore trop.

Pour un protestant surtout, le premier siècle a une portée immense. Nous ne sommes les diaciples, ni de Luther, ni de Calvin, ni des hommes du seizième siècle. Nous sommes les disciples du premier siècle de l'Église, ou plutôt de la partie de ce siècle sur laquelle les apôtres eux-mêmes ont exercé leur direction.

L'aube du siècle, tel est donc notre sujet. Le sujet présente deux faces : les événements et les principes. Les événements, au fait, ce sont les principes. Cela est toujours vrai. Ce sont* toujours les principes qui créent les événements, les idées qui engendrent les faits; mais cela est plus vrai encore dans la partie de rhistoire dont nous allons occuper aujourd'hui. Aussi ne vous étonnez pas trop si je resserre les faits pour réserver aux principes le plus de temps que je pourrai.

Ce qu'on appelle Thistoire du premier siècle de l'Église se divise en deux parties à peu près égales, séparées par la prise de Jérusalem. La première partie est l'époque des apôtres, la seconde celle des Pères apostoliques. Dans la première, nous rencontrons la grande mission entreprise par les apôtres, l'organisation des Églises, la rédaction des écrits du Nouveau Testament, que le Saint-Esprit n'a pas encore réunis en canon, mais qui possèdent aux yeux des chrétiens cette autorité dont ils demeureront revêtus jusqu'à la fin des jours. Dans la seconde époque nous trouvons les Pères apostoliques, contemporains et disciples directs des apôtres. Leur histoire, qui termine le premier siècle, déborde un peu sur le second.

Si maintenant nous regardons à l'histoire politique du même temps, nous voyons vis-à-vis des apôtres les Césars, c'est-à-dire les empereurs fous et atroces : Tibère, Caligula, Claude, Néron ! Puis vis-à-vis des Pères apostoliques, ces souverains très-différents de leurs prédécesseurs, les empereurs philosophes, honnêtes gens : les Flaviens, les Antonins. Chose remarquable, les honnêtes gens échouent aussi bien que les monstres. Le monde romain est pourri jusqu'au fond ; rien ne peut le sauver.

L'objet de notre étude ainsi déterminé, entrons-y tout droit.

Vous vous rappelez quel est le théâtre où se sont accomplis les événements dont je vais vous parler. Vous connaissez la situation de ce triste empire romain. Déchéance de toutes les religions, misère de toutes les philosophies, incrédulité générale, ennui

profond, vous avez remarqué *ous ces signes d'une décadence qu'il était .impoasiible d'arrêter, tous ces symptômes d'un mal qu'il était impossible de guérir.

A côté de tant; de souffrances, à côté de l'esclavage, à côté de l'abaissement général des âmes et des consciences, on voyait se .déployer un Juxe hideux, effréné. Les historiens. de ce siècle, nous parlent de repas à cent mille francs par tète, où l'on faisait présent aux convives des .esclaves qui les avaient servis, de la vaisselle d'or, et d'argent dont ils avaient fait usage, de la litière qui les ramenait chez eux. Dans ce monde-là, il n'y avait rien pour satisfaire les ànips qui éprouvaient encore quelques besoins spirituels, quelques aspirations élevées. Et ces aspirations étaient plus rares, plus faibles qu'on ne l'imagine, tisez les meilleurs écrits du temps, lisez Sénèque — Séïièque, dont on. a voulu faire presque un disciple de l'apôtre Paul ! — et vous verrez à quel degré d'indigence morale les hommes étaient descendus.

A ce moment le chant des anges se fait entendre :

Gloire à Dieu! paix sur la terre, bienveillance envers les hommes 1

Ne sentez- vous pas ce qu'il y a de rafraîchissant dans ces paroles? Au milieu de cette société haletante, agitée, qui ne trouvait pas la paix, le mot de jaato^st prononcé ! Et trente ans plus tard une croix est dressée, et celui qui meurt sur cette croix prononce le mot suprême : Tout est accompli !

Oui, Messieurs, tout est. accompli, tout! U'homme est. tombé; il faut un relèvement. L'homme est..cQn'damné ; il faut une grâce. L'homme est corrompu.;. il faut une régénération. Qtirist apporte tout cela.. Tout

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est accompli. Je voudrais qu'à la pla<;e d*un chrétien, quelque esprit étranger aux convictians évangéliques pût vous parler froidement ici de ces choses — pour moi, je ne le puis, ni ne le veux — je voudrais qu'il n'y eût ici qu'un professeur, qu'un philosophe ; et ce philosophe, pour peu qu'il fût sérieux et sincère, serait forcé de vous dire ce que je vous dis. Si pn lui demandait quelle est l'époque qui doipine tputes les autres dans les annales de l'humanité, quel est le fait avant lequel il n'y avait rien, après lequel il y a tout, . il mettrait le doigt, comme moi, sup le point central, sur le point unique, sur l'heure de la mort, de Jésus- Christ. Un historien, quelconque, ét^ranger à l'émotion que j'éprouve, vous tiendrait le même langage. Il faudrait être aveugle pour .parler autrement.

La mort de Jésus*Christ est la .première date de l'histoire, la Pentecôte est la seconde. Cinquante jours après la passion, le jour de la fête juive d^s Prémices, le jour anniveraaire.de la promulgation de la loi, le Saint-Esprit descend sur les disciples» çt aussitôt la mission est commencée, et aussitôt s'opèrent les premières conversions : Hommes frères^ que ferons-^mus ?

En^mèmb temps natt Ja parsécution, d'ahord la persécution juive, puis la persécution romaine. Qn fait cc>mparaitre les Apôtres -devant le Sanhédrin; pn leur défend, de parler, et les apôtres : répondent :,/2 faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes! On les usaitraite, et les apôtres rendent grâce à Dieu, il sont joyeux de souffrir pour le nom de Christ. Etienne est mis à mort, la mission se propage de plus, en plus, la persécution a. pour résultat dâ répandre l'incendie

au loin. Le christianisme fait invasion dans la Samarie ; il gagne les païens eux-mêmes, les païens prosélytes et craignant Dieu. Ici se place la conversion de Corneille.

Avant de parler de la mission païenne proprement dite, arrêtons-nous un moment à Jérusalem et voyons ce qu'a été l'Église fondée dans cette cité. Elle offrait ce caractère particulier qu'elle se composait de Juifschrétiens. Dieu avait permis qu'ils conservassent pour un certain temps les coutumes de leur nation. Membres de rÉglise; ils demeuraient membres du peuple dlsraël ; ils fréquentaient le temple, ils circoncisaient leurs enfants, ils acjcomplissaient des vœux, et cela d'un commun accord, du consentement et avec la participation constante et unanime des apôtres. Cet état de choses spécial, et qu'il importait de signaler, a duré probablement jusqu'au jour où Tépttre adressée aux Hébreux a proclamé la suppression définitive des cérémonies anciennes, et ce jour n'était pas éloigné de celui où la destruction de Jérusalem devait les supprimer plus complètement encore.

Nous rencontrons à Jérusalem les deux Jacques : le premier, frère de Jude, fut mis à mort par ordre d'Hérode Agrippa ; l'autre, frère de Jésus, fut longtemps le principal directeur de l'Église de Jérusalem. On raconte sur lui' plusieurs légendes auxquelles je ne m'arrête pas ; le peu de temps dont je dispose ne me permet pas de discuter ce qui n'est pas certain, je ne vous rapporte que ce qui est sûr. C'est ce Jacques, frère de Jésus, qui a écrit la belle épître où il combat l'abus que les Juifs formalistes faisaient déjà du mot foi; il y relève la nécessité des bonnes œu-

vres; il y flétrit ce pharisaisme qui s'est introduit dans le christianisme dès la première heure de son existence et qui s'y fera sentir jusqu'au dernier moment.

Quittons maintenant l'Église de Jérusalem et suivons les traces de Paul, le grand missionnaire. II a fait trois voyages, trois campagnes : oui, des campagnes, c'est bien le mot, et jamais général vainqueur n'en exécuta de plus brillantes î Dès. les premiers pas il est arrêté par un ennemi : les jiulatsants. Retenez bienr ce mot, Messieurs, car nous retrouverons les judaisants jusqu'à la fin, — ils sont immortels ! — Nous les retrouverons à la fin du premier siècle, travaillant à dénaturer le christianisme, cherchant à mettre le salut dans les rites : vrai moyen d'échapper à Taction de l'Évangile et d'éviter la rencontre de l'âme avec Dieu. En attendant, l'œuvre est à peine commencée parmi les païens, que les judaisants prétendent contraindre ceux-ci aux formes du judaïsme. L'Église de Jérusalem est appelée à résoudre cette question — je dis V Église; on a voulu en faire un concile; rien n'est plus contraire à l'histoire — l'Église de Jérusalem et les apôtres réunis dans son sein reconnaissent que vouloir imposer les usages juifs aux païens convertis, c'est renier le salut par la foi seule au sacrifice du Sauveur.

Paul entreprend alors ses voyages, il écrit ce que vous me permettrez d'appeler ses Épttres de voyage : les lettres aux Thessaloniciens, aux^ Corinthiens, aux Romains, aux Galates. Vous savez comment il fut saisi à Jérusalem, envoyé à Césarée et enfin conduit à Rome, où il rempUt les maintes fonctions d'ambassa-

deur chargé de ebaîa^.t Ici vient se pleie^ la d;euxiôlK^ série de sesmis^iv^Syles Épîtr€8dela.mptivité:.lQs lettres à Philémon, à Timothée, à Tite, aux Pbilippiens, aux Ephésiens, aux Colossiens. On a fait aiji^si des légendes aur l'apôtre Paul, sur une seconde.-Qaptivité, sur un prétendu voyage en Espagne. Tout cela est bien douteux. L'hypothèse la plus probable, c'est que Paul a péri lors de la persécution de Néron.

Voici les débuts de la persécution romaine, Soyezy attentifs! Les Ramains, qui ne persécutaient personne, deviennent tout à coup intolérants. Pourquoi cela ? Parce qu'il ne s'agit plus de cultes ,nationaux ; il s'agit de foi personnelle. Qu'importait à Rome un culte national de plus ou de moins, un Dieu de plus ou de moins installé au Panthéon ? n'était-il pas na-r turel que chaque contrée eût ses croyances, prati(juât ses cérémonies religieuses? Mais du moment qù l'individu est mis en jeu, qù les consciences sont remuées, où la religion est prise au sérieux, Rome devient intolérante : il ne pouvait en être autrement.

Néron s'était passé la fantaisie de mettre le feu à .la ville de Rome, et Néron contemplait l'incendie en chantant un poëme sur l'embrasement de Troie. Lorsque tout fut' terminé, il fallut trouver des coupables. On prit les chrétiens. L'empereur les fit attacher à des pieux dans ses jardins et envelopper de poix à laqueÛe on mit le feu. Ensuite cet homme théâtral monta sur son char, en robe magnifique, et se promena au milieu des martyrs qui expiraient pour leur foi. Uest probable que Paul mourut vers ce moment; mais je a'affirjue rien.

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il me reste à hire quelques mots eiiCiOre de deux apdtres, Pierre et Jean.

De Pierre, nous ne savons qu'une chose : voyageant avec sa femme, il se fixa successivement à Jérusalem, à Àntioche et à Babylone ; voilà tout. C'est de Babylone qu'il adressa aux chrétiens les épi très qui nous ont été conservées. Je ne m'arrête pas aux légendes. On s'est amusé, à remplir cette lacune de l'histoire ecclésiastique ; on atrouvé urgent — etmieux que cela, utile à certain point de vue — de rapprocher Pierre et Paul, d'attribuer à Pierre un épiscopat de 25 ans à Rome, de raconter son martyre dans cette ville. Laissons ces fables que dément la plus légère étude des faits. Qui pourra croire à l'épiscopat de Pierre à Rome, aprèfr avoir lu la lettre écrite à Rome même par Clément, contemporain et disciple des apôtres î

Jean, lui, s'était fixé en Âsie-mineure, à Ephèse probaUement. Ce que nous savons de lui, c'est que sa vie se prolongea autant que le siècle, qu'il fut aux prises avec les hérésies et que ce fut en partie pour les combattre qu'il écrivit ses Épitres, l'Apocalypse et son Évangile. Il a fourni aussi, bien entendu, une ample matière aux anecdotes. Ce qui parait certain, c'est que, vers là fin de sa vie, ne pouvant plus marcher, il se faisait porter dans l'assemblée des frères, et qu'il se contentait de leur répéter ces paroles : <( Mes petits enfants, aimez-vous les/ uns les autres. »

Cependant les écrits canoniques avaient achevé de paraître ; les Évangiles de Marc et de I^uc, les Actes des.apôtres se trouvaient e^tre les. mains des fidèles, i'i^ltre aux Hébreux était venue i^mçkucer la fin de

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cet état provisoire et transitoire des Juifs-chrétiens de Palestine que j'ai essayé de décrire en commençant. Alors éclate le grand événement que Jésus leur avait annoncé : la guerre des Romains contre les Juifs est déclarée, les « temps des gentils » vont s'ouvrir. On dit que, quatre années avant le siège de Jérusalem, on vit paraître un homme qui se nommait Jésus, fils d'Ananias. 11 parcourait la ville en criant : « Voix de rorient, voix de TOccident, voix du Septentrion et voix du Midi ! cette ville va être détruite. » On le^ maltraitait, il n'en continuait pas moins sa lugubre prophétie. Lorsque la ville fut assiégée, il ne cessa pas de se promener sur les remparts, en répétant : oc Malheur à ce peuple ! malheur à cette ville ! d Son dernier mot fut : « Malheur à moi ! » Au même instant il tombait frappé d'une pierre lancée par une catapulte.

Il y a eu beaucoup de sièges, Messieurs, la guerre a produit des maux effroyables : jamais, toutefois, on n'a vu rien qui approchât des calamités inouïes, des souffrances sans nom qui signalèrent le siège de Jérusalem. Au dedans, troi* ou quatre factions s'entre-déchirent : les zélateurs, les iduméens, les sicaires ou assassins ; au dehors, l'armée de Titus égorge sans pitié tous ceux qui cherchent à échapper à cet enfer. En un seul jour, on mit à mort 500 Juifs parmi ceux qui étaient sortis des murailles pour se rassasier en ramassant un peu d'herbe ! Voilà ce qui arrive à cette ville dont les habitants avaient dit : «Que son sang soit sur nous et sur nos enfants î » Bientôt les remparts furent forcés, les grands massacres commencèrent, le temple périt, et l'on dressa

tant de croix pour y attacher des Juifs que le bois vint à manquer. — Que de croix, Messieurs ! N'est-il pas frappant d'en voir dresser un si grand nombre autour de cette cité qui, quarante années auparavant, avait planté la croix de Jésus-Christ ?

Elle est grande et sublime, l'histoire de ces quarante années. Elle commence avec quelques bateliers, avec quelques péagers, dans une chambre haute de Jérusalem, elle finit par la conquête du monde connu. Cette époque est signalée entre toutes par le triomphe de la faiblesse. Il n'y avait chez les apôtres ni talents transcendants, ni force matérielle, ni autorité, ni influence d'aucun genre ; mais voici, un esprit nouveau était entré dans le monde ; au milieu du silence et de la servitude universelle, des voix libres — les seules — se font entendre ; au milieu de cette prostration générale, il y a des tètes qui ne se courbent pas. Saluons, Messieurs, cet événement : la vraie liberté a paru sur la terre. Pourquoi faut-il que j'abrège ? C'est si grand, c'est si beau ! L'époque de la faiblesse est celle de la force ; l'époque où manquent les armes chamelles est celle où triomphent les armes de l'Esprit.

Cette œuvre immense a certains caractères que je voudrais indiquer en quelques mots.

Et d'abord, elle n'appartient pas à une classe particulière, à une caste, à des hommes spéciaux. 11 y a là un missionnaire plus grand que Paul ; ce missionnaire, c'est tout le monde. Qui a fondé l'Église de Rome, celle d 'Antioche? personne, tout le monde.

Rien d'admirable comme les omissions, comme

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les lacunes de l'histoire apostolique. Sur les trois quarts des «apôtres, nous ne savons rfen ; sur les plus connus, nous savons peu de chose. Qomment se sont terminées ces nobles vies? nul ne pourrait le dire avec assurance, A côté du travail des témoins directs de Jésus-Christ, nous apercevons le travail commun, le travail anonyme. Et puis, nous sentons que le Saint-Esprit n'a pas voulu nous raconter tout, qu'il s'adresse à notre conscience et non à notre curiosité. Viennent les traditions, les légendes ; ^Ites. procéderont autrement , chaque personnage reparaîtra, les moindres détails seront décrits. Voilà, Messieurs, une de ces différences frappantes qui séparent les livres humains du livre de Dieu.

Je ne saurais assez appuyer sur le caractère essentiellement simple de la première mission. Qu'on était loin alors des idées cléricales! Voyez les apôtres, voyez Paul ; c'est un faiseur de tentes, il travailie-de ses mains; les occupations et le courant de la vie ordinaire se mêlent constamment avec son œuvre évangélique. Et qui prend part à cette œuvre? un Aquilas, «ne Priscille, artisans aussi. A Rome, à Gorinthe, à Ephèse, partout ils prêchent l'Evangile en exerçant leur. métier, partout il y a « une église » dans leur maison. Telle est la vmie mission, la seule qui puisse conquérir le mpnde, avec. le secours de Di^u.

Je viens de vous parler, Messieurs, de la conquête du monde. Qu'est-ce à dire ? L'Evangiile aurait-il rencontré sur son chemin la grandeur, le respect et. le succès? Le règne de Dieu serait41 venu avec. apparat? FauJt-il que nous nous représentions de vastes

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é^ise»en Italie ejt> en Grèce? Le monde aurait-il été fxappé d'étonnement et d'admiration? — Non, mille fpis non. Il n'y avait là que quelques petites assembfées d'hommes obscurs, au sujet desquels les sages du temps levaient les épaules, lorsqu'ils les connaissaient par hasard. Consultez les auteurs contemporains ; les uns ignorent absolument le christianisme ; Sénèque parle de cent sujets divers, et sur le fait le plus important, le. seul important de son époque, il n'a pas un mot, pas une allusion; Josèphe lui-même, Juif, vivant parmi les Juifs, contemporain de Jésus et des apôtres, Josèphe ne consacre au christianisme que deux phrases très-contestables et très- contestées. Ceux qui n'ignorent pas le christianisme le détestent et le méprisent. Tacite, ce grand honnête homme, ne trouve que des paroles de haine pour les disciples du Sauveur; il parle d*une superstition pernicieuse^ de scélérats^ dignes dp, plm rig&ureux châtiment ; il raconte sans indignation les odieuses cruautés que je vous ai décrites et dont les jardins de Néron ont été témoins.

Ainsi les chrétiens étaient poursuivis comme ennemis du genre humain ; cette Rome dépravée dont on n'ose pas même rapporter par voie d'allusion les hideuses débauches,, elle se voile la face à la pensée de leurs débordements !

Ce* n'est pas à dire que les ËgUsesi fussent exemptes de désordr-es. VEgli»e*pure n'a jamais existé; ceux qui ont prétendu la réaliser sur la terre se sont toujours écartés de la vérité apostolique» 11 y avait des vices dans l'Eglise naissante, il y avait des commencements d'hérésies, il y avait un état de lutte ; les

Epîtres et TApocalypse ne nous permettent pas d'en douter. Mais ce qu'il y avait aussi, c'était une énergique et sainte aspiration vers le ciel, une transformation de l'homme moral, un retour vers Dieu.

Noble spectacle, celui de cette société, qui seule avait le cœur en haut I

Cherchons à nous la représenter :

' Dans toutes les parties de l'empire romain, on pouvait voir alors de faibles congrégations, animées du même esprit, obéissant les unes et les autres à la direction et aux lettres des apôtres. Chacune d'elles est indépendante; elles soutiennent les relations les plus fraternelles, mais elles ne reconnaissent aucun gouvernement centralisé.

Ces Eglises ont des anciens et des diacres, conformément à l'institution établie de Dieu ; parmi leurs anciens, il en est qui reçoivent un double honoraire, parce qu'ils sont appelés plus spécialement à présider et à enseigner ; il en est qui sont pasteurs, d'autres sont docteurs, et chaque don trouve ainsi son emploi dans le sein des charges qui sont indissolublement liées à l'existence même de l'Eglise.

Au reste, ni caste, ni sacerdoce, ni rien de ce qui se rattache à l'idée de clergé. L'adhésion personnelle et le baptême sont le mode unique de recrutement. Un culte simple, dont la Cène fait toujours partie, réunit les membres de l'assemblée; une évangélisation incessante, à laquelle tous s'associent, répand l'Evangile au dehors.

Et ce qui ne le répand pas moins, c'est la vue des fruits de l'Evangile chez leS premiers chrétiens. Il nous est dit que dans l'Eglise naissante, de Jérusalem

« personne ne disaifque ce qu'il possédait fût à lui. » Ainsi, pour la première fois, la notion vraie de la propriété apparaissait sur la terre. Les propriétaires se sentaient administrateurs; ils ne s'attribuaient pas le droit odieux de jouir pour eux seuls des biens que Dieu leur avait confiés. Donner, vendre même au besoin pour satisfaire aux nécessités extrêmes, tel était leur devoir et leur privilège.

Le cœur me saigne, Messieurs, d'aller si vite. Il le faut. Je n'ai pu vous présenter que le squelette décharné de l'époque apostolique; la véritable histoire appelle notre attention: Je vous l'ai déjà dit, la véritable histoire ce n'est pas celle des événements, c'est celle des principes. Le grand événement du premier siècle, c'est le principe chrétien.

Qu'est-ce qui régnait dans le monde avant la venue de Jésus-Christ? Les religions païennes ? Autre chose encore et plus : le paganisme éternel, la racine de tous les paganismes, le principe qu'on trouve à la base de toutes les révoltes contre Dieu, le principe pa'ien. Cherchons à le définir.

Si je voulais le caractériser d'un mot, je dirais que c'est la tentative de se passer de Dieu. Rien n'effraye notre mauvais cœur — et nous le savons tous par expérience, n'est-ce pas ? — comme le tète-à-tète avec Dieu. L'homme fait tout pour supprimer cette rencontre, ce contact direct et individuel ; il invente au besoin des religions afin d'éviter la. religion. Donnez-lui ce panthéisme 'qui couvrait et qui couvre encore l'Orient, le principe païen ne s'en effrayera pas : il n'y a pas là de Dieu personnel en présence duquel la conscience puisse craindre de se trouver. Donnez-lui le poly-

théisme naturaliste de TEgypte" et de la Syrte, ces forces de la^nature- transformées en 'Dieu, le principe païen s'en arrangera à merveille : on peut admettre ces doctrines et se passer de Dieu. Donnez-lui le polythéisme grec et romain, 4a divinisation de Thomme, le principe païen ne s'inquiétera pas davantage : l'homme divinisé est encore un- homme, on peut accepter ces religions-là et 3e passer de Dieu»

Je- vais plus loin ; on peut accepter des religions vraies, et,>demeurer profondément, radicalement païen. Voyez ce pharisien qui admet beaucoup de doctrines vraies au sujet de 1 Dieu, il a cependant élevé entre Dieu et lui un- rempart impénétrable, le rempart de son formalisme et de son orgueilleuse sainteté. Voyez ce rationaliste ; il a conservé plus d'une idée juste empruntée à la révélation chrétienne, et cependant le contact entre son âme et Dieu est devenu im-

possible, car. cette révélation chrétienne, il s'en constitue le juge suprême, il prend ce qui lui convient, il repousse ce qui lui déplaît; ila installé la raison de rhomme à la place qui n'appartient qu'à Dieu. Voy^z ce déiste, il n'est dans un sens ni païen, ni idolâtre comme les anciens adorateurs de Jupiter ou d'Isis, et cependant il se détourne aussi bien qu'eux du Dieu vivant et vrai. Qu'est-ce que ce Dieu, cet Etre Suprême — comme on dit — qui, perdu dans les cieux, ne s'occupe plus du monde depuis l'heure où il l'a créé, oti il a fixé ses lois Immuables, où il lui a donné la chiquenaude première? qu'estrce que <3e Dieu qu'on ne prie point? On peutcroire ceschoses-là et se passer de Dieu.^ Faisons encore^ un pas. Le -paganisme indestructible

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de nos cceisrsa>innginé un moyen plus sûr de se satisfaire. La grande méthode pour se passer de Dieu, c'est de faire deikireligion non une affaire de rame, de^chaque àmedndividuelle, maisune affaire de 1 État. Avec cela, le principe païen ne redoute aucune croyance, non pas même le christianisme le plus complet, le plus orthodoxe. Que lui importe? Ce christianisme n'est pas le mien, le vôtre ; c'est celui de notre pays, ou de notre famille, ou de nos ancêtres. 11 n'y a plus de question de conversion et de foi, il y a des questions de coutume et d'hérédité. En pareille matière, l'àme se sent désintéressée, ce n'est pas d'elle qu'il s'agit.

Descendons, Messieurs, dans notre propre cœur. Où est la résistance naturelle à l'Évangile? que craigncmsi^nous de donner? des formes, des pratiques, des adhésions extérieures, nationales et héréditaires? Rien de tout cela. Nous craignons de nom donner. Or voilà précisément ce que la vraie rehgion nous -demande, voilà l'idée chrétienne par excellence, le principe chrétien.

Le principe païen, c'était l'effort pour se passer de Dieu. Le principe chrétien, c'est la rencontre directe de l*âai.e avec Dieu.

Quel jour, dans les annales de l'humanité, que celuiîOù un tel principe a commencé à prendre possession des consciences! Sans< doute, il ne date pas de l'Évangile ; de tout temps,. sous la loi comme sous •la grâce. Dieu nous adresse la grande piar oie : « Mon fils, «donne-moi ton <îœurl » Sans doute. Dieu ne s'est janiais contenté à moins, il n'a jamais demandé '^moins que la conversion,, et Jésus parlante Nicodème

de la nouvelle naissance a pu le reprendre en ces termes : « Tu es docteur en Israël — en Israël — et tu ne connais pas ces choses. » Toutefois, ne l'oublions pas, ces choses anciennes sont devenues des choses nouvelles par TÉvangile. Essayons d'énumérer les caractères essentiels du principe chrétien.

Le premier trait qui me frappe, c'est qu'il y a là un Sauveur. Il y a là un Sauveur, et nous ne voulons pas être sauvés. J'en parle par expérience, et je suis jsûr. Messieurs, que vous ne me démentirez point. Je tiens parole, vous le voyez ; je vous parle à cœur ouvert, c'est le seul moyen que j'aie de vous témoigner mon respect. — L'homme ne veut pas être sauvé ; il ne veut pas tout recevoir parce qu'il ne veut pas donner tout. Il acceptera un aide, un sage, un prophète, un révélateur; un Sauveur, jamais! Nous sentons tous qu'on n'accepte point un Sauveur sans l'aimer et sans le servir.

Si la bonne nouvelle du salut est le premier caractère du principe chrétien, la nécessité de la conversion, encore une grande nouveauté, se présente comme le second. Les hommes consentent bien à travailler sur eux-mêmes. Il en est beaucoup, qui, étrangers à la foi, poursuivant avec une persévérance honorable le perfectionnement de leur âme et de leur vie, nous montrent l'exemple sous ce rapport. Les philosophes vont jusque-là. Mais ce changement profond que l'Évan^e appelle la nouvelle naissance, qui obUge à se diriger dans un sens opposé à celui où l'on marchait, ce changement qu'ont proclamé Moïse et les prophètes, que les apôtres annoncent avec une énergie redoublée et un

; incomparable éclat,* ce sacrifice vivant de toute Tàîne et de toute la vie que l'Évangile ne demande pas seulement," que seul il rend possible — et c'est là son miracle le plus merveilleux — cela, nous ne le voulons pas.

Le principe chrétien met un troisième caractère sous nos yeux; il s'adresse à l'individu, il exige l'action de l'individu. Nous l'avons vu, le principe païen faisait et fait exactement le contraire; appuyé sur notre inertie naturelle, il nous pousse vers les formes, vers l'imitation, vers l'hérédité religieuse ; il nous impose les croyances de notre pays, de notre famille, et nous dispense ainsi d'avoir nos croyances à nous, des croyances qui nous engagent et qui nous remuent. Le principe chrétien, lui, ne tient aucun compte de tout cela ; la foi personnelle est la seule qui justifie et qui transforme ; l'Église se recrutera par la voie des adhésions individuelles ; la route du paganisme sera abandonnée jusqu'au jour — hélas ! bien rapproché — où le mauvais cœur revêche, effrayé de la rencontre directe avec Dieu, nous fera rentrer dans la vieille ornière des croyances impersonnelles et collectives.

Un autre trait du principe chrétien : l'autorité y change de nature, complètement. Elle ne réside plus que dans la Parole de Dieu. Là elle est entière, absolue; en présence de l'Ancien Testament, en présence de ces lettres où les apôtres disaient : « Ce que nous vous écrivons, ce sont des commandements du Seigneur, » les chrétiens s'inclinent avec respect ; toutefois, aucune autorité humaine ne subsiste à côté de l'autorité divine^ Il n'y a point d'interprète

2â LE SIËCËB APOS^TOLIQUË

infaillible, point de traéition obligatoire;» point- de direction, point de clergé. Les consciences se trou* vent face à face avec le vérité, chargées de la voir elles-mêmes, de la comprendre elles-mêmes, de la servir elles-mêmes. Gela était grand. Messieurs, cela était nouveau, cela l'est peut-étare encore pour bien des gens. Naturellement nous n'aimons pas la vraie autorité, et nous aimoils beaucoup la fausse. On prétend que l'homme recherche la liberté ! Ce qu'il recherche, ce qu'il préfère, c'est de se remettre aux mains d'autrui, aux mains d'une tradition^ aux mains d'une Église, aux mains d'un prêtfe; c'est de se décharger du poids de la' responsabilité et des déterminations viriles, c'est de n'avoir plus à 'se décider, à choisir, à prendre partie Et voilà- ce qui fera tou»* jours le succès de certaines- Églises.

Enfin, un dernier trait me frappe : la- popularité du principe chrétien. En même temï)s qu'il supprime les directeurs et les intermédiaires, il met la vérité divine à la portée de tous. Les déclarations' de l'Écriture sont claiires pour touis ; les secours du Saint- Espnt sont promis à tous. « Je te rends grâce, ô Père, s'écriait 'Jésus, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux enfants. » En" effet cette grâce est immense. Une religiorv populaire! Cherchez, Messieurs, quelque autre doctrine, philosophique ou religieuse, dont le caractère soit la*- popularité; vous ne la trouverez pas^ Les doctrines des philosophes n'étaient pas populaires ; ils réservaient la vérité aux sages;, aux docteurs, et livraient le peuple aux croyances grossières du paganisme. Les religions idolâtra n'étaient pas

LES APOTRES n

populaires; elles avaient leurs mystères et leurs initiés ; quant à la masse, il devait lui suffire de participer aux pratiques extérieures. Le diristianisme coriompii a cessé d'être populaire ; il a fait de la connaissance le monopole du clergé. Les fabricateur«r modernes de religions ne sont pas populaires ; lisez leurs prospectus : ils comptent s'affranchir pour leur propre compte des niaiseries du cuite rendu à Dieu, mais le , peuple qui n'est pas à leur hauteur^ le peuple conservera ces niaiseries : il faut bien une religion pour le peuple ! Le peuple, les petits, le« faibles, les pauvres, les ignorants, Dieu seul les aime, et, si vous me permettez cette expression, Dieu seul les respecte. Dieu leur parle, et même il ne parle qu'à eux, qu'à ceux qui consentent à se faire pauvres et petits enfants. La popularité n'appartient donc qu'à la religion révélée. La popularité n'est pas te moins remarquable des traits qui caractérisent le principe chrétien.

Après avoir essayé, Messieurs,'^ de l'analyser avec vous, je voudrais faire un pas de plus et suivre le principe dans son application. Analyser d'abord, appliquer ensuite, c'eât le double procédé dont nous disposons pour nous rendre compte de la valeur des doctrines.

Une première question se présente ici, question capitale et décisive : que devient la morale sous l'influence du prindpe chrétien? Toute religion, toute philosophie, peut toujours se juger par sa morale. Or la notion morale du christianisme ne se laisse confondre avec aucune autre, c Faisr le bien et fuis le

mal, a> tout le monde a dit cela ; mais ces mjDte : bien etmaly n'ont eu nulle partie sens profond qu'ils revêtent dans nos Saints Livres. Là le mal est la corruption complète du cçeur, la révolte contre Dieu ; lé bien est la conversion du cœur, le retour à Dieu. Ni religion^ ni philosophie ne l'avaient compris. — Aux yeux du principe chrétien, il y a les œuvres, et il y a Vœuvre; l'œuvre fondamentale, celle qui contient en germe toutes les autres : « L'œuvre de Dieu, c'est que vous croyiez en Celui qu'il a envoyé. » Il y a les péchés, et il y a le péché^ le péché fondamental, l'esprit de révolte, l'incrédulité qui veut supprimer Dieu. D'une part, l'œuvre des œuvres, la foi ; de l'autre, le péché des péchés, l'incrédulité ; et pour passer d*un état à l'autre, la nouvelle naissance, qui modifie les tendances dominantes de rétre entier, de telle sorte qu'en présence même â!bs chutes nombreuses du chrétien, Tapôtre Jean a pu écrire : a Celui qui croit ne pratique plus le péché. »

Nous voici, Messieurs, bien au-dessus de la région où se tiennent d'ordinaire les morales, j'entends les plus excellentes et les plus pures. Il y a eu des morales excellentes ; le stoïcisme a parlé avec élévation du devoir. Quand on lit Marc-Aurèle ou Epictète,on est frappé de l'ampleur des pensées; plusieurs sembleraient dignes de figurer dans TÉvan^e. Où réside la différence ? Elle n'est pas dans le précepte, elle est dans le mobile. A quoi servent les plus beaux préceptes, si le mobile fait défaut ? A quoi bon me démontrer en quoi consiste la vertu, si vous ne me donnez pas la force d'être vertueux? Les forces, voilà la grande question, et l'Évangile seul en fournit. Il ne npus instruit pas

seulement^ il nous fait vouloir. Le sermon sur la mon- .tagne est bien sublime ; cependant si Christ ne nous avait pas apporté autre chose, TÉvangile ne serait pas ia bonne nouvelle ; nous succomberions, plus écrasés « que jamais, sous le poids d'une morale plus délicate et plus profonde.

Si vous prenez, Messieurs, les autres systèmes de morale, les autres essais de l'esprit humain, vous découvrirez partout la même impuissance.

Les hommes ont écrit des casuistiques. Fais ceci, ne fais pas cela! Ils ont dressé de longues listes d'actes à accomplir ou à éviter. Mais quel rapport y a-t-il entre une casuistique et cette morade de TÉvangile qui procède par la voie du renouvellement intérieur et qui change Thomme pour changer la vie ?

Les hommes ont inventé les diverses formes de l'ascétisme : les perfections exceptionnelles, les vertus de surérogation, les conseils qui ne sont que pour quelques-uns et qui s'élèvent au-dessus des commande^ ments adressés à tous. — Rien de semblable dans l'Évangile. Il dit à tous, à tous sans exception : c Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »

Les hommes ont créé les divers genres de pharisaïsme : se distinguer, prendre un uniforme, se séparer des autres hommes. — L'Évangile nous défend la mondanité et nous laisse dans le monde, il ne nous sépare que du mal.

Les hommes ont remplacé la sainteté par la mutilation ; retrancher est plus facile que de transformer ; aussi retranche-t-on les joies communes, les droits communs; il semble qu'en supprimant les occasions, on supprime le péché ! — L'Évangile ne mutile rien,

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ne retranche rien'v il reaauvelle: tout L'Évaagila fait des hommes;.!! veut qua les eafaats de. Dieu « habiteat latterre-^ » qu'ils soieat époux, pères, citoyens^, qu'ils. , ne demeiyfdiit étrangers nL.àla^scienGe,.^! à la politir^que, ni à la littérature,, ni aux- beauxracts,: ni à aucune, des jouissances innocentes dont sa bonté- a semé la vie. Mais en même temps il veut . que toutes ces choses soient purifiées et sanctifiées par l'esprit chrér tien. !1 fait véritablement. « toutes choses nouvelles, » ' Les hommesont découvert la fausse austérité ; faute ^ de mieux^ ils se* sont revêtus, d'un, manteau de tristesse, affectée. ^ Pour l'Évangile, les biens sont. des biens. U nous ordonne d'être «^ toujours joyeux ; » et en même, temps il nous fait connaitre,. lui seul, les saintes doubleurs, la vraie et bonne tristesse, la tristesse du péché. Seul i! nous a imposé les. vrai& sacrifices :. « renoncer à soi-même. » Seid^ il nous impose, les angoisses de la lutte incessante, contre le mal qui est hors de nous, et contre le mal qui est en nous. Seul il est souverainement large et saintenaent étroit.

Je veux. Messieurs, achever avec, vous cette, étude dont vous découvrez le profond intérêt, quelle que soit la. faiblesse de mes développements.. Ce que nous venons de faire pour. la morale en général,, il faut qu6 nous essayions de le faiire pour quelques grandes applir cations spéciales;.

Envisageons les conséquences du principe chrétien en ce qui concerne l'individu, la. fa]inJile,>rÉg}ise et la société.

Le principe chrétien, nous Tavona démontré, s'adresse à rindivid.u, divectsment; il. écarte de l'individu tous. les. prétextes da la lâcheté naturelle : religions

L8S Mf>(FERBS tl

nationales, 'f(irmâfi8iiQ«,.(»xiyances hérédité il met rindividu'Tis-à-vis'de son péché et de son. Sauveur; il •l'appelle à traverser la «rise de la foi personnelle, qui est celle de'la'nQuveUenaissance. fitla foi-penonneUe crée des caractères, de fortosrconsciences, des convictions capables de regarder en face les majorités. ?9X elle, rhomme 'apprend à connaHreila vraie liberté'et;la vraie servitude. L'homme n*§st {dus ni Tesclave du péché, ni'Pesclave du monde ; il est.resclave de Dieu, de la justice, de la vérité.

S'agk-il de la famille? si je pouvais,*' si j'osais vous peindre Tétat antérieur, vous verriez à quel point a été immense Teeuvre de Telèvement accomplie en elle par le principe chrétien. Un seul trait choisi entre mille ! le divorcé était si fréquent à Rome, que Mécène, le favori d'Auguste, divorça vingt fofs. Et ce qu'il y eut de remarquable en lui, ce ne fut pas le nombre de ses divorces, ce fut cette circonstance qu'il s'agissait toujours de la même femme, vingt fois répudiée, vingt fois épousée. D'autres ne se piquaient pas. d'autant de fidélité; le mariage, on peut le dire, ne subsistait plus que de nom. Aussi avait«on fini par s'en dégoûter. On trouvait trop loufd encore ce joug dont il était si aisé de se défaire; la société romaine ne se mariait plus. En vain muitipliait>^on les • lois* contire/tei célibat, elles demeuraient impuissantes.

Telle était la fange où ^oupîssait Icmonde, quand le christianisme vint tout relever, tout sanctifier, tout raffermir. H remit à leur place naturelle les femmes et les enfants, il rendit leur action sanctifiante aux douces affections d'intérieur, il fit comiirendre ce qu'elles valent lorsqu'elles portent le sceau. de l'éternité. La

famille fut de nouveau créée, en quelque sorte ; les joies de famille, les douleurs de famille reparurent. — Les douleurs, Messieurs ! Je ne vous connais pas, du moins pour la plupart, et cependant je sais une chose, c'est que tous vous avez souffert ; et je sais une autre chose, c'est que l'Évangile seul donne espoir. Vous vous rappelez ce qu'on a dit de cette soif de consolation qui tourmentait 1er monde païen. « Envoyez-moi des consolations, » tel était le cri des philosophes. L'Évangile a répondu à ce cri.

Prenons untfautre application du principe chrétien : l'Église. L'Église est un fait entièrement neuf; l'antiquité n'a rien connu, rien soupçonné de pareil. Elle a connu des cultes nationaux, des divinités territoriales ; mais quant à cette armée de volontaires de la foi qui se lèvent en tous* pays, qui ne respectent aucune frontière; quant à cette société spéciale qui se distingue profondément de la société civile, l'ancien monde était totalement étranger à une telle idée, et il n'est pas bien prouvé que le monde moderne la comprenne beaucoup mieux. Le monde en tout temps lui .est hostile. Voici des hommes qui font profession de croire, c'est-à-dire d'être convertis, c'est-à-dire d'être nés de nouveau; voici la cérémonie du baptême qui constate leur introduction dans l'Église. Rien qui rappelle les vieilles notions de recrutement héréditaire; rien qui diminue la spontanéité ef la responsabilité de l'acte individuel ; il y a détermination du croyant, il n'y a pas jugement de l'Église ; il y a adhésion, il n'y a pas admission. Ce que l'hérédité ne fait pas, ce que la discipline excessive — cet autre oreiller de paresse — ne fait pas davantage, le clergé ne

le fait pas non plus. L'Église, nous l'avons déjà vu, ne met personne entre Tâme et Dieu ; elle a des charges, elle n'a ni sacerdoce, ni caste, ni direction.

Comment un tel principe, si nouveau, si puissant, si véritablement libéral, n'aurait-il pas exercé une colossale influence sur le monde entier? EBeest bien belle cette dernière application du principe chrétien! On s'imagine d'ordinaire que pour influer sur la société civile, l'Eglise doit se confondre ou s'unir avec elle. Erreur profonde ! C'est en restant elle-même que l'Eglise agit ; moins elle est mondaine et plus elle remue, mieux elle refait le monde. L'Evapgile est venu disant à ses serviteurs : « Rendez à César ce qui est à César, rendez à Dieu ce qui est à Dieu ; » l'Evangile a proscrit l'emploi des armes chamelles, il a voulu que ]a vérité n'eût de défenseur, n'eût de protecteur que son divin Chef ; par cela même l'Evangile assure les victoires de la vérité. Etrangère à l'Etat, l'Eglise a transformé TEtat. Cette transformation présente ceci de particulier que, contrairement à notre méthode vulgaire, elle opère du dedans au dehors ; elle a changé les coeurs, et puis, sans s'en mêler, sans y toucher en quelque sorte, elle a changé les lois. Une civilisation nouvelle est sortie de l'Evangile qui ne s'occupait pas de civilisation ; une révolution immense s'est accomplie sans aucun appel révolutionnaire. — Qu'est devenu l'esclavage en présence de l'Evangile? les apôtres n'en ont rien dit, m^s ils ont dit ce qui devait le détruire ; ils ne l'ont pas attaqué et ils l'ont tué. Pensez, Messieurs, à ce qu'était l'esclavage antique : les esclaves jetés aux murènes de PoUion, abandonnés sur l'île d'Esculape, interrogés sur le chevalet — il n'y avait

^ LE SFÊGLE APÛâTDLIQUE

pas d'autre procédure pour :«iK. Penser à ces ninrois iûCô&sammeBt.dr^ssées vers la porte .S&q.iiiUae ;.p^isôz à cette dépravation systématique,, pensez à ces vices imposés par le maître! Tout a disparu; et les supplices atroces ont disparu ; et les combats de ^diateurs-.ont disparu; et qucnquel'Ëvangile. ait été vite corrompu par la tradition, la vieille société s'en est allée par lambeaux devant .lui. Qui a semé dans le .monde ces germes féconds de liberté qu'ignorait la société antique, impériale ou républicaine? la religion, ' qui fonde la liberté de l'individu, qui distingue l'Eglise du monde, qui nous appelle kne combattre que par les armes spirituelles, à croire en conséquence aux droits, à la dignité, à la puissance de la vérité. C'est ainsi, Messieurs, que la liberté religieuse a été introduite ici-bas ; c'est-ainsi que, regardant à Dieu seul, nous apprenons à vouloir k.Iiberté, non pas pour la vérité seulement, mais pour Terreur, non pas pour nous seulement, mais pour nos. adversaires. Oui, je puis le déclarer, la liberté de mes adversaires m!BSt plus précieuse que la mienne ; la liberté de Terrcair m'est plus précieuse que celle de la [vérité; quand l'erreur se fait*intolérante, c'est un mal ; quand. la vérité se fait intolérante, c'est une dégradation.

11 faut s'arrêter. Le temps nous manquerait pour indiquer avec quelque «jeactitudei les conséquences civiles et sociales du principe chrétien. A quoi bon d'ailleurs rechercher le passé? les leçons du présent ne sont-elles pas claires ? Aujourd'hui encore, qwe voyons-nous de solide en drtfors de la Révélation ? Le christianisme fonde seul la liberté politique, parée que seul il crée la liberté des Âmes, base de tmtes

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les antres Ubartés. Parcourez k carte du monde, vous verrez qu'il n'y a d'Etats libres que ceux qu'a délivrés la vérité biblique. La vérité biblique, je ne connais que cela de grand, de fécond, de vraiment libéral.

Si elle avait pu se maintenir dans sa pureté première ! Si rheure apostolique avait pu durer 1 Quel changement dans rhistôire ! Avec la grande morale, avec la foi individuelle, avec des caractères, avec une Eglise digne de ce nom, avec une famille régénérée et affermie, quel renouvellement de la facç du monde; quelle bienfaisante révolution ! Les incrédules n'y auraient pas plus échappé que les croyants, les hommes étrangers à l'Eglise ne s'y seraient pas plus soustraits que les disciples du (2irist. Nous n'aurions vu ni l'abdication des masses, ni la suppression de la Bible, ni l'abaissement des consciences, ni la suppression de l*individu, ni l'intiîlérance, ni le moyen âge, ni le dixhuitième siècle. — Je le sais, Messieurs, rêver sur cette terre corrompue la réalisation d'un tel idéal eût été puéril. Ce qu'il était plus naturel d'attendre, ce que notre Maître avait prédit, ce que déjà voyaient commencer les apôtres, c'est la réaction du principe païen, irrité des premiers succès de son adversaire. J'aurai, Messieurs, à vous la raconter dans huit jours, cette réaction fatale qui remplace graduellement la foi individuelle- par la croyance héréditaire, la nouvelle naissance par l'action Ynagique du sacrement, le sacerdoce universel par le clergé. Elle viendra avec la persécution, avec l'hérésie, et surtout avec la corruption intérieure de l'Eglise. Elle dénaturera l'Evangile et préparera le catholicisme romain. ^

Avant de fixer nos regards sur ce triste spectacle,

dirigeons-les encore une fois, vers les hautes, vers les sereines régions que nous venons de parcourir. J'ai là quelque chose dans le cœur. Pouri^uoi ne vous le di-. rais-je pas? — Il me semble que vous devez le sentir comme moi, Messieurs, on cherche parfois bien loin les preuves du christianisme, or la plus belle, la plus prochaine, c'est le christianisme lui-même. Le voici en présence d'un monde ennuyé, écrasé, inpapable des grandes idées et des grandes choses; s'il répond à certaines aspirations bien vagues et bien languissantes, il blesse et il effraye tout ce que garde encore devivant ce vieux monde décrépit ; il a contre lui tout ce qui reste debout, les vices et les passions ; il froisse les Juifs, et les gentils, et les philosophes, et les riches; il ne promet ni partage aux pauvres, ni émancipation aux esclaves, ni révolutiQn aux mécontents; il ne suscite ni Spartacus, ni Catilinas ; cependant ses conquêtes s'opèrent, contre toute apparence, et, j'ose le dire, contre tout bon sens.

Ne voyez-vous pas là, Messieurs, une preuve de divinité ? Ce n'est pas la plus forte . L'Evangile, répétons-le, est la preuve suprême de l'Evangile. Les victoires de la doctrine sont moins étonnantes que la doctrine elle-même. D'où vient-elle donc, cette doctrine si inconnue à* l'homme, si appropriée aux besoins de l'homme, si contraire néanmoins à tout ce que l'homme a pu inventer? Rien avant, rien après ; rien qui l'explique — en dehors des révélations divines dé l'Ancien Testament, — rien qui lui succède et qu'on ait le droit de lui comparer. Cette doctrine marque la date unique où tout commence, où naît une ère nouvelle, une société nouvelle, où apparaît un

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monde nouveau. Voici des âmes qui regardent en haut, des cœurs brisés qui espèrent, une immortalité qui se révèle ; le despotisme antique est ébranlé, la vraie liberté esj descendue ici-bas^ les rapports entre Dieu et l'homme sont rétablis.

Si rien d'humain n'a préparé cette doctrine, je le demande encore, d'où vient-elle ?

Messieurs, vos consciences ont répondu.

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