‹ Innocent III: le siècle apostolique - ConstantinChapitre 4 sur 7 · a L'inventeur en serait plus étonnant que le héros · texte numérisé non relu

a L'inventeur en serait plus étonnant que le héros

Je me suis attardé, Messieurs, comme on le fait quand il s*agit de quitter une belle et ravissante contrée pour se rendre dans un pays désolé.

Prenons courage, assistons aux débuts de ce mouvement qui, s'éloignant toujours plus du modèle apostolique, doit aboutir au catholicisme romain.

L'œuvre est déplorable, mais elle a sa grandeur ! Je comprends assurément qu'on déteste le catholicisme — tout en aimant les catholiques — mais ce que je ne parviens pas à comprendre, c'est que le catholicisme excite notre mépris. Le catholicisme est un chefd'œuvre, le chef-d'œuvre du principe païen; vous pouvez le haïr, il n'y a pas lieu à le mépriser, soyez-en convaincus. Sans doute, à un certain point de vue, le catholicisme présente un tissu de contradictions; il ne saurait soutenir un quart d'heure d'examen : mettez le pape à côté des apôtres, les persécutions par l'Église à côté des persécutions de l'Église, l'immaculée conception à côté du culte en esprit et en vérité, vous aurez de la peine à retrouver un rapport quelconque entre le christianisme des premiers âges et le catholicisme du douzième, du dix-neuvième siècle. L'Écriture condamnant la tradition, la tradition ancienne condamnant la tradition moderne, l'autorité condamnant l'autorité, voilà ce que vous rencontrerez sur tous les points. Cependant cette religion si absurde, si illogique, si opposée aux enseignements comme à l'exemple des apôtres, cette religion qui semble ne pouvoir subsister qu'en supprimant la Bible, l'histoire et le bon sens, cette religion repose sur un fondement solide, car elle repose sur l'idolâtrie naturelle, sur l'indestructible paganisme

de nos cœurs. Montrez-moi un système qui soit mieux en harmonie avec les instincts de l'homme révolté contre Dieu, indifférent à la vérité, de Phomme qui toujours a voulu posséder une croyance et pratiquer un culte, à la condition de ne pas changer sa vie et de ne pas donner son cœur ! Il tient à ne pas traiter sérieusement les choses sérieuses, il tient à ne pas être forcé de choisir, il tient à se débarrasser de son âme. Or, montrez-nous un lieu de repos comparable au catholicisme romain I Cest une Église ancienne ou qui semble Têtre — n'oublions pas qu'elle se renouvelle incessamment — c'est une Église nombreuse, magnifiquement organisée, dont la direction s'offre à tous et pourvoit à tout. Quel Oreiller de paresse pour les consciences ! Quel abri préparé pour ceux qui redoutent le contact direct avec Dieu et avec eux-mêmes 1 Quelle sécurité pour ceux qui aiment à se décharger de toute spontanéité morale, à se laisser diriger et sauver! Ils sont nombreux ceux-là. Le clergé. catholique le sait ; il connaît sa force. A.ussi, ne s'inquiète-t-il outre mesure ni des attaques victorieuses de ses adversaires, ni des conséquences de ses propres fautes, si lourdes qu'eUes soient. Il compte sur la lâcheté naturelle des âmes qui veulent êXfe chrétiennes au meilleur marché possible. Il y compte si bien, que lorsque ces âmes lui échappent, il n'en désespère nullement, car il n'ignore pas quelle est la durée ordinaire de telles rébellions. A part quelques hommes énergiques qui pensent par eux-mêmes, qui examinent, qui sont capables d'affirmer ou de nier pour leur propre compte, la plupart reviendront au bercail. Ceux-là surtout auxquels une vie de frivolité ou do

désordre laisse quelque inquiétude pour Tavenir, ne manquent pas de réserver leurs dernières années à une conversion de bon goût, qui rassure fort et qui coûte peu.

Voilà, Messieurs, le grand côté du catholicisme ; telle est la restauration de Fédifice païen dont il forme le couronnement.

Nous allons voir de quelle manière on a commencé. C'est toujours à ce moment qu'il faut étudier les questions. Si l'hi^oire du premier siècle offre tant d'intérêt, ce n'est pas seulement parce qu'on y trouve la vérité dans sa pureté, dans sa fraîcheur, telle qu'elle sortit des mains de Dieu, c'est aussi parce qu'on peut y remonter jusqu'aux sources mêmes et aux origines de l'erreur. Les deux routes, celle de la vérité, celle de l'erreur, confondues au point de départ, se désunissent graduellement; longtemps ime faible distance les sépare, mais plus elles avancent, plus elles s'écartent, car l'une va à l'orient, autre à l'occident. L'historien philosophe s'assied à ce point de départ ; là il surprend les divergences naissantes qui deviendront plus tard des hostilités.

Ces divergences ont alors un caractère qu'elles sembleront perdre à quelque degré dans la suite : ce sont des questions de principe. Les faits occupent encore très-peu de place au premier siècle, les principes se présentent donc seuls. On peut les apprécier en eux-mêmes et détachés de leurs conséquences pratiques. Moment unique, auquel il faut se rendre attentif. Nous ne sommes que trop disposés, Messieurs, à nous déterminer par des considérations d'utilité. Mais les principes, mais l'importance des

principes, mais la souveraineté des principes, voilà nos titres de noblesse. La dignité de Thomme consiste à tenir aux idées, à aimer le vrai pour luimême, à mettre une vérité au-dessus d'une utilité.

En commençant par le commencement, nous» avons un autre avantage : nous voyons la grandeur des petites déviations. Les erreurs naissantes paraissent toujours petites. Si quelqu'un s'avise de s'en alarmer, alors nous levons les épaules ; nous ne consentons à les craindre et à les combattre que le jour où elles sont devenues indestructibles. L'autorité des Écritures est-elle attaquée? nous ne nous en inquiétons guère, surtout nous ne nous en inquiétons pas longtemps : c'est encore si peu de chose ! Les tendances à l'imitation de Rome se glisseut-elles au milieu de nous, importent-elles chez nous leurs doctrines et leurs institutions ? nous refusons de lutter avec vigueur : elles sont encore si loin du catholicisme proprement dit ! Supposez que dés chrétiens vivant au premier siècle de l'Église — plût à Dieu qu'il y en eût eu de tels ! — eussent dénoncé l'abandon du modèle apostolique, attaqué le vieil esprit païen qui cherchait à prévaloir, eussent montré dans un prochain avenir l'action magique des sacrements, la tradition, l'autorité humaine, la casuistique, la hiérarchie, le clergé ; les gens sages se seraient moqués d'eux : Ne nous parlez pas de ces hommes étroits et hargneux* qui se préoccupent des petites erreurs! Cependant, derrière les petites erreurs sont venues se placer les grandes, ou pour mieux dire, les petites sont devenues grandes, avec le temps.

LES PÈHBS APOSTOLIQUES 43

En assistant aux débuts de TÉglise, nous faisons plus que juger la question des petites erreurs, nous jugeons aussi celle des erreurs pieuses. Toute erreur est pieuse à son début, d'abord parce que, destinée à servir les intérêts de la piété, elle se montre commode, elle se rend utile à la propagation de l'Évangile ; ensuite, parce qu'elle est recommandée par des hommes pieux. Chaque jour j'entends dire, et vous l'entendez dire comme moi : « Pourquoi s'inquiéter de telle œuvre, de telle fondation? Des chrétiens excellents ne la soutiennent-ils point ?» — Et croyezvous que les Pères apostoliques ne fussent pas des chrétiens excellents, je vous le demande ! Ils vivaient par la foi, et ils ont gâté la foi ; ils donnaient leur vie pour rÉvangile, et ils ont commencé tout le mal qui, depuis des siècles, s'oppose à l'Évangile. Ce qui s'est passé alors se passe aujourd'hui; à l'origine de toute erreur grave, nous trouvons un homme pieux. L'impiété ne fonde rien.

L'étude des débuts de l'Église nous rend un meilleur service encore. Par cela même qu'elle nous fait voir de petites déviations et des hommes pieux à l'origine des plus monstrueuses erreurs, elle nous donne une double leçon : elle nous apprend qu'il ne faut rien admettre sur le seul témoignage d'un homme, même du meilleur; elle nous apprend aussi à distinguer .entre les doctrines et les hommes. Impitoyables envers lés doctrines, restons pleins de charité, soyonsx pénétrés de respect enver^les hommes.' Les Églises, les opinions les plus opposées à la vérité renferment des hommes respectables, et beaucoup. Je ne serais pas à l'aise pour ex-

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primer ma pensée dans cette séance où la controverse doit nécessairement trouver sa place, si je ne déclarais qu'à mes yeux — et ceci n'est pas une vaine phrase — il y a partout non-seulement des hommes respectables, mais des hommes pieux. Je vous scandaliserais peut-être si je vous disais jusqu'où va ma conviction sous ce rapport.

J'ai parlé de controverse ; elle non plus ne saurait négliger sans s'affaiblir l'étude attentive des débuts. Si vous voulez comprendre la grande déviation dont Rome présente le type le plus achevé, ne la considérez pas seulement dans ses derniers excès, dans la papauté du moyen âge, dans l'inquisition, dans la suppression de la Bible, dans la confession auriculaire, dans le culte de- Marie; considérez-la dans les tendances inoffensives des premiers Pères, suivez pas à pas leur développement progressif à travers les siècles. Aucune erreur, pour grossière soit- elle, ne sera aussi frappante que cette marche qui ne s'interrompt pas. Voici d'abord la justification par la foi; puis, peu à peu, la justification par les sacrements et par les œuvres. Voici d*abord le Sauveur seul;puis peu à peu, d'autres intercesseurs, d'autres mérites. Voici d'abord la nouvelle naissance; puis, peu à peu, l'adhésion à une Église, l'acceptation d'un formulaire, Taccomplissement de certains rites. Voici d'abord la morale chrétienne; puis, peu à. peu, les devoirs numérotés et les manuels de cas de conscience. Votei d'abord l'Église de libre adhésion ; puis, peu à peu, la religion héréditaire et nationale. Voici d'abord le baptême, expression de la foi qui sauve; puis, peu à peu, le baptême sans la foi et le salut par le

baptême. Voici d'abord l'Ecriture seule infaillible et le Saint-Esprit offert à tous ; puis, peu à peu, les décrets des conciles avec la tradition. Voici d'abord la sacrificature universelle,; puis, peu à peu, le clergé, la direction, la foi du curé. Voici d'abord l'individu ; puis, peu à peu, l'anéantissement des consciences individuelles. Ainsi l'on suit comme à la trace cette marche rétrograde qui aboutit au christianisme païen. Ainsi la papauté n'est plus un accident. Ni l'adoration des images, ni l'alliance avec l'Etat, ni la persécution, ni le pied des papes mis sur les rois, ni le pied des rois mis sur l'Église ne sont un accident. Tout cela n'est qu'une déduction rigoureuse et logique ; tout cela, c'est l'arbre qui naguère était la semence. Otons aux controversistes romains la grande ressource des accidents. Je ne connais pas d'accidents en histoire.

Et maintenant, abordons l'époque des Pères apostoliques. Commençant à la destruction de Jérusalem par Titus, elle s'étend presque jusqu'à la destruction de Jérusalem par Adrien. Entre ces deux catastrophes providentielles, je cherche en vain des événements à vous raconter. Ici encore, et plus même que l'autre jour, je suis amené à vous dire que les seuls événements ce sont les principes, que l'histoire des principes est la véritable histoire.

Que s'est-il passé en effet ? Sur la scène politique, les Flaviens et les Antonins présentent une série d'empereurs estimables, parmi lesquels Domitien seul rappelle la monstrueuse tradition des Césars. Dans l!Église, la grande mission continue, l'Évangile se ré-

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pand avec une inouïe rapidité ; peut-être est-il déjà arrivé dans les Gaules, près de vos frontières; en tous cas Pothin et Irénée, ces martyrs, ne tarderont pas à être envoyés d'Asije à Vienne et à Lyon. Pendant ce temps le paganisme a s*on personnage dont il fait grand bruit ;- Apollonius de Tyane parcourt TEurope et FAsie ; le pauvre thaumaturge accomplit les prétendus prodiges que la philosophie du dernier siècle a eu l'audace de comparer aux miracles de Jésus- Christ! Je passe, Messieurs; nous avons mieux à faire que de nous attarder à de pareilles misères. .

Ce qui doit nous arrêter, c'est l'important, c'est le sérieux événement de l'époque, ce sont les attaques dirigées par le principe païen contre le principe chrétien. Elles se montrent sous trois formes : la persécution, l'hérésie proprement dite, la corruption intérieure qui prépare le catholicisme.

Je retranche la persécution; elle n'a rempli, à tout prendre, qu'un faible rôle durant cette période ; Dieu a ménagé son Église naissante. J'en dirai un seul mot : si la persécution est le fait païen par excellence, si elle constitue la manifestation la plus complète du principe païen; le fait chrétien paï excellence doit être la véritable liberté, dans toutes les régions. Persécuter, accepter la protection d'une législation intolérante, c'est n'avoir la première notion, ni de la vérité, ni de sa dignité, ni de sa mission ici-bas.

Restent l'hérésie et la corruption intérieure : la révolte brutale qui rompt avec le christianisme, avec ses bases avouées^ avec . l'autorité absolue de ses U« vres inspirés ; et la révolte perfide qui altère insensiblement, qui se glisse, qui s'insinue, qui s'empare

du christianisme, qui se servira de TÉglise pour supprimer rÉglise. De ces deux procédés du principe païen, lequel est le plus redoutable ? évidemment, le second. C'est aussi celui-là sur lequel j'insisterai le plus longtemps. Une hérésie qui se donne pour l'Église offre bien plus de danger qu'une hérésie qui se manifeste comme une séparation. Commençons par les hérésies proprement dites.

Les hérésies, Messieurs ! Quoi ! déjà la lutte ! déjà la guerre intestine ! — Oui, l'hérésie et la guerre sont l'apanage de la vraie religion, de la religion de paix. Le paganisme et le principe païen ne connaissent ordinairement rien de semblable. L'Évangile a eu le monopole des luttes de doctrine, des guerres religieuses, comme il a cfu le monopole de la lutte intime au fond des âmes. « Je n'ai pas apporté la paix, mais l'épée.» Rien au monde n'a troublé autant de consciencear, divisé autant de familles et autant d'États ; rien au monde c'a fait verser autant de sang, autant de larmes sur la terre. En serons-nous surpris ou scandalisés ? Étonnons-nous alors que la conversion soit une œuvre sérieuse, que la crise morale de la foi rappelle les douleurs de l'enfantement, que le péché résiste avec force quand il est fortement attaqué,, que le monde emploie toute ses armes dans une question de vie ou de mort ! Altérés . de fausse paix, nous sommes disposés à répudier la paix véritable qui ne s*acquiert que par le combat et qui ne se donne qu'après la victoire ; nous sommes tout prêts à repousser une vérité si vivante, si militante, si incommode. Ne vaut-il pas mieux dormir ? — Soit. Vous voulez dormir? Prenez le principe*

païen, suivez le courant, adoptez les opinions reçues, écartez les idées compromettantes de foi individuelle et d'examen. Mais si la vérité vaut la peine qu'on la cherche et qu'on la serve, alors acceptez les conditions de la vérité : les angoisses intérieures et les^ batailles extérieures, les divisions, les hérésies.

Des hérésies ! les apôtres en ont vu, déjà, de leur vivant.

La première qui soit indiquée d'ordinaire est celle de Simon le magicien. Mais on a bâti tant de fables sur ce nom-là, on s'en est si bien servi comme d'un moyen facile de personnifier les tendances ennemies, que j'hésite, je l'avoue, à prendre au sérieux l'histoire et l'hérésie de Simon. Nous en tenant au récit du Livre des Actes, nous trouverons que Simon a été — un moment au moins — le représentant d'une doctrine qu'il vaut la peine de signaler. Il prétend acheter le Saint-Esprit ; donc le Saint-Esprit est une chose matérielle, une chose qu'on se procure par des moyens extérieurs ! Nous voici en plein sur le terrain de la puissance des formules, de l'action du contact, de la magie en un mot. La magie a'est qu'une des formes de la matérialisation religieuse; l'autre forme se trouvera dans la notion nouvelle des sacrements.

Les Nicolaïtes, dénoncés à plusieurs reprises par l'Apocalypse, encore mêlés à l'Église, vont en être rejetés. C'est bien une hérésie proprement dite. Ils parlent des « profondeurs de Satan, » ils affectent de s'élever au-dessus du vulgaire, et leur haute spiritualité aboutit, selon l'usage, à l'indifférence pour les actes extérieurs. Us assistent aux festins idolâtres

et participeat aux abominations qui en forment Tao compagnement.

Je pourrais joindre ici les ascètes, dont le système est combattu par TÉpltre aux Colossiens ; mais je ne me sens pas le droit de transformer une tendance en hérésie, et de vous, raconter Fhistoire comme elle a été trop souvent écrite, en bâtissant tout un récit légendaire sur un verset du Nouveau Testament. Parce qu'il y avait déjà parmi les premiers chrétiens des hommes qui transformaient les macérations en vertus, recommandant c ces choses qui ont une réputation de sagesse en ce qu*elles n'épargnent pas le corps, » nous ne sommes pas autorisés pour cela à imaginer une hérésie ascétique séparée de FÉglise.

Mais ce qui ji*existait qu*en germe au temps des apôtres mûrit rapidement après eux. Deux hérésies véritables se montrent à la fin du premier siècle et au commencement du second : celle des Ébionites et celle des Gnostiques.

Les Ébionites — qui ont porté aussi le nom de Nazaréens — sont l'incarnation directe des Judaïsants, si fortement combattus par les apôtres : conservation des cérémonies juives, en dépit de leur abolition par rÉpltre aux Hébreux; prétention d'imposer œs cérémonies aux chrétiens d'entre les gentils; tendance à ne voir en Jésus qu'un homme, le grand prophète, le Messie ; lutte contre l'influence de Paul et de ses écrits ; rejet d'une portion très-considérable du Nouveau Testament, telles sont les erreurs capitales des Ébionites. Bientôt du reste ils ont péri. Pourquoi l'esprit judaïsant aurait-il persisté à se faire

hérétique, quand FÉglise elle-même se mettait à ju« daïser ? Le catholicisme, en le modifiant beaucoup, a absorbé TÉbionitisme.

Les Gnostiques, eux, ont duré; ils se sont répandus en divers pays, sous diverses formes; ils ont enfanté différents systèmes plus révdltantà les uns que les autres. Si les Ebionites sont nés de la corruption légale et juive du christianisme, les Gnostiques sont, nés de sa corruption spéculative et orientale. Ceci, Messieurs, est un grand sujet qui demanderait des heures; nous n'avons que quelques minutes, je vais essayer de vous dire en peu de mots ce qu'il contient de plus essentiel.

Le problème des problèmes, celui qui n'a cessé de tourmenter la raison et la conscience de l'humanité, celui qui ne résout aucune philosophie, aucune religion fausse, celui dont la Bible seule fournit l'éclatante solution, c'est l'entrée du mal dans le monde. Dieu serait-il l'auteur du mal ? impossible. Donc il y a deux Dieux, un Dieu supérieur et un Dieu inférieur; ou, s'il n'y a pas deux Dieux, il y a une matière éternelle, une matière qui est le mal. Voilà, Messieurs, l'éternel dualisme que nous retrouvons dans l'antiquité tout entière, dans les religions orientales, dans la Perse,, dans Platon, dans la philosophie juive ou cabbale. Voilà le dualisme qui règne encore parmi nous et qui fait, qu'identifiant le corps avec le péché, nous nous imaginons trop souvent que Tâme est purifiée et qu'elle monte vers Dieu, par cela seul que la mort Ta débarrassée de son enveloppe.

Le gnbsticisme est un remaniement dualiste de la doctrine chrétienne; ou plutôt c'est une doctrine

très-dualiste et très-peu chrétienne, qui n'a fait quelques emprunts à VEvangile qu'afin de le mieux renverser.

Le dualisme gnostique est un dualisme par émanation. Il pose d'abord le Dieu Suprême, le Dieu bon, la source impersonnelle d'où tout sort et où tout doit retourner : puissance inerte, neutre et occulte, une obscurité, un pleroma. — Puis, de ce Dieu Suprême sortent des énïanations successives, de plus en plus affaiblies, de moins en moins parfaites. L'une de ces émanations est le Créateur, le Démiurge ; par lui la matière est entrée dans le monde, la matière, c'està-dire le mal; il est l'auteur de l'Ancien Testament. Jésus est une émanation supérieure au Démiurge^ un Eon d'un ordre plus pur. U est venu, il a vécu sur la terre; mais sa mort n'a été qu'une illusion, car il ne pouvait avoir un corps réel, puisque la matière est le mal.

Vous voyez à quel point nous sommes descendus, sous prétexte de monter 1 Au lieu du Dieu unique, le dualisme; au lieu- du Dieu vivant, le panthéisme; au lieu du Sauveur, un Eon; au lieu du sacrifice de la croix, un coup de théâtre ! — Et ce n'est pas Dieu seul qui- est supprimé; l'homme a disparu pareillement. On a bien fait; la personnalité divine et la personnalité humaine sont deux termes inséparables ; ils subsistent ou ils périssent ensemble. Essayez de retrouver la personnalité et la responsabilité de l'homme dans les trois classes que distingue le gnosticisme : les pneumatiques, qui appartiennent forcément au bien; les psychiques, placés dès leur naissance dans une situation intermédiaire entre le bien et le mal; les

! Ml LE SIÈCLE APOSTOLIQUE

hyliques, voués au mal! C'est ainsi que le ressort moral a été brisé ; la conversion a fait place à Témanation.

Je ne vous traînerai pas plus longtemps au travers de ces tristes théories si prétentieuses et si pauvres ; mais mon devoir d'historienne me permettait pas de les passer sous silence. Qu'il serait doux maintenant de se retourner vers l'Ecriture et vers sa belle solution du problème du mal ! Dieu ne crée pas le mal — le mal n'émane pas de Dieu — mais Dieu crée des êtres doués de libre arbitre. Les anges et les hommes peuvent choisir entre le bien et le mal. Cette création-là, supérieure, vous en conviendrez, à celle qui aurait produit des machines à bonnes œuvres, donnant la liberté, réserve le droit. .Le droit peut amener la chute, le droit peut introduire le mal sur la terre ; sans cela, il ne serait plus le droit. Ainsi le mal -entré dans le monde sans que 'Dieu l'ait créé, sans que Dieu partage la souveraineté absolue avec personne. Ainsi le relèvement a lieu, cojnme la chute, par la conciliation aussi simple que merveilleuse d'une toute-puissance pleine d'amour et d'une responsabilité morale qui ne saurait abdiquer. Ni Dieu ni l'homme ne sont anéantis dans cette œuvre- où toute gloire appartient à Dieu seul, et qui ne s'accomplit pourtant qu'avec la participation de notre cœur.

Je ne vous ai rien dit. Messieurs, des conséquences pratiques du gnosticisme. 11 n'est pas difficile de les deviner. Deux tendances principales en marquent les deux courants. — Les uns, partant de ce fait que la matière est maudite, s'écrient : c Mon Corps, ce

n'est pas moi; qu'il fasse donc ce qu'il voudra ! La matière, cette étrangère, ne saurait décider de mon sort! Et d'ailleurs, ne suis-je point affilié, pneumatique, certain par conséquent du bonheur éternel? » De là l'indifférence aux actes extérieurs et d'affreux désordres qui rappellent la corruption des Nicolaïtes. Les autres, plus logiques et plus purs, font la guerre à la matière, ils la détestent, ils s'attachent à la détruire : ce sont les ascètes. L'hérésie austère — il y en a toujours eu de telles — condamne les viandes, proscrit le mariage, préconise Ja souffrance, croit que les haillons sont des vertus, et remplace par la mutilation de l'homme le sacrifice vivant et saint.

Vous voyez quels sont les caractères généraux de ces hérésies, ceux qu'on retrouve dans toutes également. Le principe païen retranche la rencontre directe de Tâme avec Dieu : ni les Ebionites, ni les ascètes ne maintiennent le fait capital de la nouvelle naissance. . Le principe païen détruit la divinité du Sauveur : chez les Ebionites le Sauveur n'est qu'un homme; chez les Gnostiques il n'est qu'une émanation, son sacrifice n'est qu'une apparence. Enfin, le principe païen renverse l'autorité des Ecritures : les Ebionites rejettent les Epîtres de Paul, les Actes, la plupart des Evangiles ; les Gnostiques rejettent l'Ancien Testament et remanient le Nouveau.

Quittons les hérésies, Messieurs, et occupons-nous de la corruption intérieure. C'est notre sujet principal; les développements où nous venons d'entrer nous permettront de l'aborder avec fruit.

Les Pères apostoliques : Clément Romain,^ Ignace,

5^ LE SIÈCLE APOSTOLlftUE ^

Polycarpe, sont, vous le savez, disciples directs des apôtres. A côté de ces trois noms, la tradition en met trois autres : Barnabas, à qui elle attribue une Épître; Hermas, qui. aurait écrit le livre du Pasteur; Papias, dont Irénée nous a conservé quelques citations.

Si je vous présente une liste réduite à six noms — dont trois ont seuls une véritable importance — . c'est que j'ai commencé, Messieurs, par nettoyer en quelque sorte mon terrain, débarrassant le premier siècle de tous les écrits apocryphes dont on a cherché à l'encombrer, chacun sait dans quel but. On a mis sous le couvert de Clément Romain quelques recueils plus absurdes et plus supposés les uns que les autres : les Constitutions apostoliques, les Canons apostoliques^ les Clémentines^ et ce remaniement des Clémentines qui porte le nom de RecognitionSy étrange livre où figurent les luttes fabuleuses de Simon le magicien et de l'apôtre Pierre. Il va sans dire que nous avons aussi le recueil des décrétales des papes du même siècle. Viennent ensuite la Liturgie apostolique^ le Symbole des apôtres — qu'on répète encore aujourd'hui dans beaucoup d'Églises, je ne sais pour-. quoi — la Prédication de Pierre^ les Livres sybillins arrangés après coup, des tettres de Pilate^ des lettres de Sénèque à Paul, des lettres de Jésus-Christ au roi Abgare^ des lettres de la Vierge. Que sais-je! Sans parler des faux Evangiles, des faux Actes, des fausses Epttres.

fout cela ne vaut pas un quart d'heure de discussion. Arrêtons-nous à ce qui est sérieux, aux six écrits que je vous ai nommés d'abord.

Messieurs, j'ai besoin de faire ma profession de foi

LES PËAES APOSTOLIQUES 55

au sujet des Pères apostoliques. Contraint en quelque sorte à relever leurs erreurs, à montrer en eux les commencements d'une réaction païenne qui s'est prolongée au travers des âges, je ne viens certes pas instruire leur procès. Avant de juger de tels hommes, il faut savoir s'humilier devant leur zèle, leur consésécration chrétienne, leur courage et leur dévouement. Avant de signaler l'origine du mal, il importe de signaler Tinfluence du bien. Si on oubliait de le &ire, il en résulterait un froissement de la conscience et une épreuve pour la foi.

Je voudrais préciser la nature des écrits auxquels nous allons avoir affaire. Les Pères apostoliques ne sont pas des docteurs, ce sont des^hommes simples, naïfs, étrangers atout esprit de système. Les docteurs viendront assez! Les théologiens viendront assez! Les apologies du second siècle, plus tard, et surtout l'école africaine : les Pères d'Alexandrie et de Carthage opéreront le périlleux mélange de la philosophie et de la religion. On refera la Révélation d'après la métaphysique; aux dogmes formulés par les apôtres on substituera les dogmatiques arrangées par les savants. Où cela nous a conduits, nul ne l'ignore ! La popularité de la religion y a péri, et sa vérité aussi. Assurément la science a ses droits, elle a son rôle et sa grande mission; assurément il faut des écoles, des études, et la place des docteurs a été marquée par Paul luimême au sein des Églises; mais la gnose chrétienne, mais la systématisation de l'Évangile, mais la définition de ce que l'Écriture ne définit pas, mais la découverte scientifique de ce 'que l'Écriture ne révèle pas^ mais l'introduction successive dans l'Écriture de

toutes les philosophies régnantes, voilà ce qu'on ne saurait trop déplorer. On peut être très-savant, grâce à Dieu, et recevoir simplement ce qui est écrit, ce qui ne varie point de siècle en siècle, ce que les humbles acceptent aujourd'hui comme les humbles l'acceptaient au temps des apôtres. On peut avancer beaucoup dans Tintelligence, dans l'appropria tion, dans l'application clu dogme immuable,. — ce champ du progrès est immense, — sans entrer sur le fatal terrain de la spéculation dogmatique, sans interposer des systèmes humains entre les consciences et la Révélation. On l'a fait, je le répète, après les Pères apostoliques. Quant à eux, s'ils ont ieu des torts graves, nul ne saurait leur reprocher celui-là.

Le premier Père qui s'offre à nous. Clément, est surnommé Romain parce que, principal conducteur de l'Eglise de Rome, il a sans doute occupé parmi les évêques ou ancieii&de cette Église la position d'ancien à double honoraire, chargé de la présidence et de l'enseignement. Il va sans dire que le catholicisme en a fait un pape, successeur d'Anaclet, de linus... et de Pierre ! Ce Père prend place à côté des compagnons de l'apôtre Paul, qui le nomme dans l'Epître aux Philippiens. La lettre de Clément —je ne parle pas de la seconde, apocryphe — a été écrite, dit-on, peu de temps après la prise de Jérusalem ; elle est adressée par l'Église de Rome à celle de Corinthe, fort troublée à la suite de la révocation injuste de plusieurs de ses anciens.

On ne peut lire cette lettre. Messieurs, sans éprouver un sentiment pénible. Voilà donc le pra nisr document, le premier livre d'houme qui 3U>

l'inspiration. Quelle différence! Comme nous tombons de haut ! Comme elle est fade, cette longue homélie, comme elle est puérile, cette fastidieuse énumération de conseils et de devoirs! J'aurais voulu vous en citer deux ou trois fragments et vous prier d*en juger vous-mêmes. Le temps nous manque pour cela, contentez-vous de quelques rapides indications.

S'agit-il de prouver la résurrection des corps? Qément Romain cite le phénix : puisque cet oiseau renatt de ses cendres, qui osera dire que l'homme ne sortira pas du tombeau ! S'agit-il de prouver Texpiation par le sang de Christ ? Clément nous montre le grand sacrifice prophétisé par ce ruban écarlate que Rahab attacha à sa fenêtre en signe de mémorial, afin de sauver elle et les siens.

Et cependant Clément est un des Pères les plus sensés et les plus fidèles. Son Épttre oppose une réponse irréfutable à ceux qui prétendent que le premier siècle connaissait la hiérarchie ecclésiastique, qu'il admettait trois charges : les évêques, les anciens — ou prêtres — et les diacres. Clément, et sous ce rapport, son langage s'accorde à merveille avçc celui des apôtres, ne parle jamais que de deux charges. Les Églises de son temps n'en connaissent que deux : les anciens — ou pasteurs, ou évoques — et les diacres ou serviteurs.

Mais^ si l'organisation des charges dé l'Église n*a pas été altérée encore, la doctrine se corrompt déjà* il est remarquable, Messieurs, que le premier point compromis ait été le point central : la justification par la foi ; le catholicisme n'a pu se construire qu'à la

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condition de supprimer ce dogme, base de tous; la Réforme n'a pu s'entreprendre qu'à la condition de le retrouver. — Clément connaît la Rédemption sans doute, car il parle « du sang versé pour notre salut ; 2» mais il parle aussi de « la réconciliation par la repentance, » il parle de « mériter le pardon par la charité. »

La doctrine de l'expiation, qui n'est point niée, est altérée, est obscurcie. Le cœur naturel a repris le dessus ; le premier pas est fait, les autres suivront bientôt. Nous voudrions, n'est-il pas vrai, ressaisir le principe chrétien, nous voudrions revenir à ce Sauveur parfait qui a tout accompli, qui s'est donné tout entier, qui nous veut tout entier ; nous voudrions retourner à cette Eglise des apôtres qui n'avait de place ni pour les sacerdoces ni pour les vaines formes, qui n'en aurait jamais eu pour la religion d'Ëtat ! Tant que l'âme vit de la vie de Dieu, entre elle et Dieu vous ne mettrez rien. Il est trop tard : l'erreur a commencé son œuvre de destruction.

Et voyez comme cela est grave, voyez comme l'altération du christianisme débute bien par l'article le plus essentiel, voyez comme le Diable choisit habilement son point d'assaut !

Ignace, qui vient après Clément, a contribué plu3 que personne aux progrès de l'ennemi. En parlant ainsi, Messieurs, j'ai presque peur de calomnier ce respectable, cet excellent disciple de Christ. Impossible néanmoins de ne pas voir en lui le vrai repré* sentant du principe païen, le vrai fondateur du catholicisme : Ignace est Thomme important à étudier.- Ses épttres, au nombre de sept, ont été fortement altérées.

LES PÈRES APOSTOLlttUES 69

L'immense travail de falsification qui fait la honte du catholicisme, qui deviendra son châtiment, a pris les Épîtres de Clément à partie, pour en grossir le chiffre et pour en remanier la version *.

Flétrissons, une bonne fois, tout ce bonteux système de fraudes pieuses, toutes ces applications de Todieuse maxime : « Faire le mal afin qu'il en arrive du bien ! » En employant des moyens pareils, en les employant avec une persévérance inouïe, en érigeant le mensonge en méthode régulière — et vous savez ce qu'a ' duré le règne des fausses décrétales — le catholicisme nous a donné le droit de mettre un doute devant chacune de ses affirmations. Pourquoi serionsnous tenus de croire h ses légendes, à ses miracles, à ses procès-verbaux d'4nquisition î Qui a altéré le texte des Pères peut bien altérer un procès-verbal. Qui a forgé et appliqué pendant des siècles de faux recueils de décrétales peut bien forger de faux saints, de faux miracles et de faux certificats.

Ceci dit, il reste évident que plusieurs erreurs graves ont véritablement pris place dans les sept épîtres qu'Ignace,principal conducteur de l'Église d'Antioche et disciple de Pierre, écrivit à diverses Églises d'Asie pour les xemercier de l'accueil qu'il en avait reçu.

Ignace allait à- Rome ; son voyage avait pour but le martyre. Ignace était conduit comme prisonnier, pour

1. La critique moderne a essayé' de rélabiir ce texte; elle n*a pas 60 de peine à démontrer, par exemple, que la distinclion hiérarchique entre les évèqne? et les anciens n*a pas puexiister du temps d'Ignace, puisqu'elle est contredite à la fois et par Cléoient qui le précède, et par Polycarpe qui le suit.

y 'être livré aux bêtes, dans •la capitale de l'Empire romain.

Ici, Messieurs, se montre la première des erreurs dont j'ai à vous parler : la soif du martyre, et dans une certaine mesure, le salut par le martyre. « J'aspire

à mourir, écrit Ignace Ces chaînes sont à mes yeux

des perles spirituelles Puissé-je jouir des bétes!...

J'en ai besoin pour avoir l'héritage des chrétiens

Que je sois martyr, et je deviens héritier du Christ! » Le mélange di| faux et du vrai, de sentiments admirables — qui nous font rentrer en nous-mêmes — et du recours au salut par la douleur, se confondent ici, vous le remarquez, en une effervescence d*€xaltation et de fanatisme qu'on ne rencontre pas chez les envoyés de Jésus. Qu'il est plus humain, qu'il se présente à nous plus simple et plus grand, cet apôtre qui, faisant le même voyage pour aboutir à la même mort, se recommandait humblement aux prières de ses frères I Relisez la dernière de ses épttres de captivité, la se-

conde à Timothée : « Je sais en qui j'ai cru Je suis

lié comme un malfaiteur, mais la Parole de Dieu n'est pas liée... Pour moi, je sers déjà d'aspersion et le temps de mon départ est proche ; au reste la couronne de justice m'est réservée. . . Dans ma première défense, tous m'ont abandonné ; mais le Seigneur s'est tenu près de moi... J'ai été déliré de la gueule du lion... Le Seigneur me délivrera aussi de toute mauvaise oeuvre et me sauvera dans son royaume céleste. » Voilà le langage du chrétien scripturaire. Il ne redoute pas, comme Ignace, l'affection de ses frères, parce qu'elle pourrait le priver du martyre qui excite son espoir; il se contente de dire : « Quant à moi, j'aimerais à être

aveiî Christ, ce qui me serait beaucoup meilleur; mais il est préférable que je reste à cause de vous. »

Si le martyre commençait à sauver beaucoup, le baptême tendait à sauver un peu. Ignace ne parle pas encore du « bain régénérateur ; » on sent toutefois que cette erreur capitale est en formation chez lui. Voici ce qu'il écrit : « Que la grâce du baptême soit pour vous un glaive, la foi un bouclier , la charité une lance. » — C'est ainsi, Messieurs, que se modifie dans l'esprit d'Ignace ce beau passage de l'Épitre aux Éphésiens qui nous présente l'armure complète du soldat de Christ. Chose remarquable, la grâce du baptême y remplacp la Parole de Dieu — « et pour glaive Tépée de l'Esprit, qui est la parole de Dieu. » — Une telle substitution signifie beaucoup. Quand la régénération baptismale sera définitivement venue, le principe païen sera vengé. L'âme n'aura plus de tête-à-tête avec Dieu ; le baptême par lequel on entre dans l'Église cessera de constituer une manifestation de la foi personnelle, un profond symbole de la nouvelle naissance, de l'ensevelissement et de la résurrection en Christ, pour devenir un acte de transformation magique où l'idée de conversion n'aura plus rien à voir ; dès lors, la barrière entre l'Église et le monde sera renversée, le culte héréditaire remplacera le culte en esprit et en vérité.

A une semblable religion il faudra un clergé. Le clergé tient une place énorme chez Ignace. Même en. retranchant de ses écrits ce que les fraudes pieuses y ont introduit : la hiérarchie, nous demeurons en présence d'un principe nouveau, absolument contraire à la sacrificature universelle, au droit et au devoir d'examen, à cet ensemble d'institutions libérales ap-

porté par les apôtres. — « Nous ne serons soumis à Dieu qu'autant que nous le serons à Tévêque, » tel est le langage d'Ignace. « La pureté de la conscience ne se trouve pas en dehors de la communion de Tévêque. . . Soyez soumis à Tévêque comme à Jésus-Christ. . . Imitez révéque comme Jésus-Christ imite son Père..... Ne voyez que Dieu et Tévéque. »

Voilà, Messieurs, l'autorité de l'homme ! La voilà dressée vis-à-vis de l'autorité fpndée par les apôtres, de l'autorité seule légitime, seule infaillible : l'autorité de la Parole de Dieu,

Une fois la fausse autorité établie, la fausse unité est à la porte, soyez-en certains. Elle apparaît chez Ignace, elle ne tardera pas à se développer chez ses successeurs. Bientôt le grand dogme, le dogme des dogmes, ce sera l'adhésion à un corps extérieur, à l'église où figurent les sièges anciens et dont les évèques passent pour remonter par une filiation régulière jusqu'aux Envoyés. — Ceci, Messieurs, c'est réellement l'idée catholique, dans tout son matérialisme antichrétien. Être catholique, c'est moins accepter de cœur certaines doctrines, qu'appartenir de fait à une certaine organisation, qu'être compris dans certaines circonscriptions ecclésiastiques.

Vous savez quelle unité est sortie de là ! Une unité qui varie de siècle en siècle, si bien que celle de notre temps ne ressemble plus à celle d'autrefois. Comme personne ne pense et ne croit pour soi-même, tous changent avec un ensemble merveilleux. — Elle était plus belle et plus sûre l'unité fondée par les apôtres ! Une règle toujours la même et à laquelle on revient toujours ; une Écriture si claire que les simples y ont

toujours vu les mêmes vérités ; des charges qui ne constituent pas une caste, mais qui assurent le bon ordre, la présidence, l'enseignement, les soins pastoraux!

Nous nous rapprochons un peu de ce modèle admirable et sitôt abandonné, en quittant Ignace pour aborder Polycarpe.

Polycarpe, disciple de Jean, a écrit son épttre afin de transmettre les lettres d'Ignace *aux Églises d'Asie. En lisant Polycarpe, Messieurs, on éprouve une sorte de rafraîchissement, on se retrouve en présence d'un chrétien nourri des Écritures. Aucun des Pères apostoliques ne cite, proportion gardée, autant de passages du Nouveau Testament. Polycarpe, cependant, partL cipe dans une certaine mesure aux erreurs qui déjà tendent à prévalAr, et rien ne prouve mieux leurs funestes progrès que de les retrouver chez cet homme candide et pieux.

Comme Clément, il, ne conçoit plus d'une manière nette la doctrine de la justification par la foi. Après avoir parlé du « salut qui vient de la grâce, > il parlera de « l'aumône qui délivre de la mort. »

Comme Ignace, il recommande la fausse autorité, la fausse unité, et contribue à la formation des idées cléricales et catholiques. Si l'on ne trouve dans son épltre que des anciens et des diacres., si la distinction entre les anciens et les évoques n'y figure pas, ses anciens et ses diacres prennent déjà des allures de clergé. Il veut qu'on se soumette à eux « ainsi qu'à Dieu et à Jésus-Christ. »

Tels sont. Messieurs, les trois Pères apostoliques. Outre leurs écrits^ vous le savez, nous avons à exa-

miner ceux qu'on attribue à Barnabas, à Hermas, et enfin quelques passages de Papias rapportés par Eusèbe. Je vais le faire très-rapidement.

On a mis sous le nom de Barnabas, ce compagnon de Paul qui fut pris pour Jupiter à Lystre, une épître qui ne saurait être de lui, mais qui doit appartenir à cette époque, car elle est très-anciennement citée et tenue en grand respect. Vous ne pouvez vous figurer à quel point cela est fade et puéril. Une des principales préoccupations de l'auteur consiste à rechercher dans l'Ancien Testament tous les passages qui parlent d'arbres et de cours d'eau. Ces passages sont autant de prophéties annonçant la croix et le baptême! Les arbres préfigurent l'arbre de la croix ; les sources préfigurent l'eau baptismale.

Il va d'ailleurs sans dire que là vérité chrétienne est plus défigurée encore dans cette épître que dans celles dont nous avons déjà parlé. La pauvreté méritoire y fait son apparition. « Partagez ce que vous avez, y est-il dit, sans rien retenir en propre. » Ainsi ce que Jésus avait exceptionnellement prescrit au jeune riche idolâtre de ses biens, le formalisme naissant va l'ordonnera tous ceux qui prétendent, réaliser une sainteté supérieure ! La communauté monastique et les gloires de la mendicité paraissent à l'horizon. Nous voilà loin, Messieurs, de cette grande solution du problème de la richesse qiie nous admirions l'autre jour au sein de l'Église primitive ! Aucun chrétien alors ne disait que ce qu'il avait fût à lui seul; posséder pour soi, jouir pour soi, thésoriser pour soi, ne savoir ni donner, ni vendre au besoin, oublier sa qualité d'administrateur, c'est ce quer condamne

nettement l'exemple apostolique. Il repousse la richesse égoïste, il ne recommande pas le dépouillement universel.

Passons à un livre plus étrange encore : le Pasteur, d'Hermas. — Paul salue un Hermas dans son Épitre aux Romains. Cet Hermas aurait-il écrit une pareille rapsodie î On peut se permettre d'en douter. Ce qui n'est malheureusement pas douteux, c'est que le Pasteur appartient au temps dont nous nous occupons, ou ne s'en éloigne guère. Les plus anciens auteurs le citent, et le citent avec un profond respect ; Irénée et Origène en parlent comme d'un livre inspiré I

Pour moi, je n'oserais pas même vous 6n donner le moindre aperçu, tant ses allégories me semblent extravagantes. Vous pensez bien, Messieurs, que le soi-disant Hermas reproduit toutes les fausses doctrines de ses devanciers : l'autorité cléricale, l'unité matérialisée, la régénération par le baptême, le salut par la pénitence, l'indigence méritoire. Quant aux erreurs qui lui sont propres, je vous en signalerai deux :

Hermas réglemente la pénitence. Or, la pénitence réglementée dispensera bientôt du repentir. Un développement formaliste effrayant se cache derrière cette innovation-là. Les pratiques vont prendre la place des sentiments. Bientôt viendra la fausse humilité monacale, si contraire à la vraie humiliation, et que l'apôtre Paul ne connaissait guère quand il g

réclamait ses droits de citoyen romain.

A côté de la pénitence organisée, Hermas introduit la casuistique : la petite morale au lieu de la grande ; le pauvre système qui dit : « Pratiquez ceci, évitez

cela ! » au lieu du large enseignement qui dit : c Ou faites Tarbre bon et son fruit bon, ou faites l'arbre mauvais et son fruit mauvais! » Le Pasteur nous donne douze préceptes, ni plus ni moins! L'Évangile, lui, n'en donne, pour ainsi dire, qu'un seul. En quelques lignes immortelles il ouvre à Thomme une source dç progrès que les siècles ne parviendront pas à épuiser. Quel homme a jamais aperçu la fin de ces trois ou quatre mots qui constituent le fond de la vraie morale ? Les générations ont succédé aux générations, et toujours des horizons nouveaux se sont levés devant l'application de la loi d'amour.

Restent, Messieurs, les fragments de Papias. — Ce disciple de Jean représente une erreur nouvelle étroitement liée aux précédentes : l'amour passionné de la tradition orale. S'il trouvait quelqu'un qui eût vécu avec les apôtres: « Que disaient André, Pierre, Philippe ? » leur demandait Papias. — Rien de plus naturel sans doute, mais voici l'erreur : « J'étais per-

El *

suadé, écrit-il, que les hommes qui avaient vu les anciens m'instruiraient mieux de vive voix que je n'aurais pu le faire moi-même par la lecture de tous les livres. »

Faites-y attention, parmi ces livres se trouvaient les écrits apostoliques, et vous mesurerez la gravité de la tendance qui se dévoile ici. On a la Parole de Dieu, et c'est de la parole des hommes qu'on se préoccupe avant tout ! Irénée, bientôt après, n'invoquera plus que deux arguments, la tradition et l'Église ; Voilà ce que disait Polycarpe ! Les sièges apostoliques s'accordent à enseigner ceci !

Une fois entrés dans cette route, les chrétiens vont

LES ^ËRES APOSTOLIQUES 67

vite et vont loin. A la place de l'Écriture immuable et infaillible, ils n'ont plus pour les guider qu'une tradition qui change sans cesse et qui se trompe habituellement. Si vous en doutiez, je vous engagerais à lire Papias lui-même, à voir ce que vaut le témoignage le plus direct, à faire le compte des fables grossières qui déjS ont cours parmi les disciples immédiats des apôtres inspirés. Ah ! pour nous, rendons grâce à Dieu de ce qu'il nous a donné une règle unique : son Livre, toujours le même, toujours accessible aux humbles et aux enfants ! remercions Dieu de ce qu'il ne nous a pas condamnés à suivre le courant des opinions humaines et des systèmes humains !

J€?vous ai signalé, Messieurs, les principales déviations par où se marque l'époque des Pères apostoliques ; vous les trouvez toutes contenues entre la justification qui s'altère et la tradition qui s'établit. Là nous avons rencontré l'action magique du baptême, le clergé, la fausse autorité, la fausse unité, la pénitence réglée, la casuistique, la souffrance méritoire, la sainte pauvreté : en d'autres termes, le principe chrétien, altéré déjà dans chacun de ses caractères essentiels.

Viennent maintenant les théologiens de profession, vienne l'infusion de la philosophie dans le christianisme, viennent les évêques des grands centres, viennent les moines, vienne le succès, viennent les nations, vienne l'État, vienne Constantin, et les germes à peine visibles de l'ivraie que l'ennemi a semée au temps de la persécution et de la faiblesse

se développeront avec ime redoutable rapidité.

Mais ceci n'appartient plus à notre sujet; ne dépassons pas répoque des Pères apostoliques. J'ai cherché à être juste, à dire le bien et le mal. Les Pères fournissent un texte aux déclamations. — Si le catholicisme est ridicule quand il essaye de nous donner des Pères catholiques, assis dans le confessionnal, disant la messe, en appelant à notre Saint- Père le pape; nous ne sommes guères moins absurdes quand nous forgeons des Pères protestants, inclinés devant le modèle apostolique „et s'informant sans cesse de « ce qui est écrit. » La vérité est que les Pères sont le. commencement, et par cela même, la condamnation du catholicisme. Ils démontrent mieux que quoi que ce soit au monde, d'abord que le catholicisme a commencé et qu'il s*est formé progressivement, ensuite qu'en commençant il s'est séparé de l'Évangile et qu'en se formant il s'en est éloigné toujours plus. La triste marche dont nous venons de voir le début se poursuivra à travers les siècles ; à mesure qu'on deviendra plus catholique, on deviendra moins chrétien. '

Ici se présente une question : comment la vérité a-t-elle sirapidement déchu ? Dieu a-t-il donc abandonné son Église malgré les promesses qu'il lui avait adressées ? S'il y a un abîme entre les apôtres et les Pères apostoliques, n'est-ce pas un fait étrange, dont la foi se rend malaisément raison?

Loin d'ébranler la foi, ce fait est très-propre à l'affermir. Pourquoi l'abîme dont on parle, sinon parce que les écrits canoniques sont la Parole même de Dieu? — Jean, Paut, Pierre, Jacques, Luc, Marc

OU Matthieu n'étaient pas par eux-mêmes des hommes plus distingués que Barnabas, Ignace ou Polycarpe ; ils n'étaient ni plus philosophes, ni plus savants, ni mieux instruits de l'histoire et des lois du monde physique ; cependant voyez la distance ! C'est celle qui sépare le ciel de nous. Ainsi se confirme l'inspiration des Écritures. Pour ne pas la voir il faut fermer les yeux.

On insiste néanmoins ; on nous somme de concilier l'entrée du mal dans l'Église avec les promesses dont l'Église fut l'objet I — L'entrée du mal dans l'Église ne me paraît pas plus difficile à concevoir que l'entrée du mal sur la terre. Dieu remplit ses promesses, Dieu envoie les lumières de la vérité révélée, Dieu accordé les secours du Saint-Esprit ; mais Dieu ne change pas l'homme en machine, Dieu ne contraint jamais. Et il en résulte que l'homme, malgré tous les avertissements, malgré tous les secours, a pu violer le commandement donné en Eden, a pu se détourner de la grâce donnée en Golgotha. L'Église ne périra pas, elle se retrouvera, elle se relèvera, la puissance de l'enfer ne « prévaudra » pas contre elle ; mais où avez-vous vu qu'elle ait été déclarée incapable de jamais se corrompre ou s'altérer î

Tant ^'en faut,, qu'au contraire les apôtres ont annoncé,^ dénoncé de leur temps, vu de leurs yeux cette corruption naissante. Le mal existait de leur vivant ; vous vous rappelez ce que nous en avons dit.

Il y a mieux : Je mal qui apparaissait à côté des apôtres n'a* grandi après eux que selon les lois d'une progression très-logique et très-naturçlle. Les premiers Pères sont plus scripturaires que les seconds,

les seconds le seront plus que les troisièmes. Je ne vois rien là qui puisse étonner notre intelligence ou scandaliser notre foi.

Et c'est précisément parce que la déchéance commence par les Pères, qu'il faut chercher notre point d'appui plus haut qu'eux. — Ceci, Messieurs, est la grande leçon que nous fournissent nos entretiens. Qu'avons-nous affaire de la religion des Pères, de la religion des premiers siècles, de la reUgion des premiers conciles? la religion des apôtres, voilà ce que nous voulons. Le modèle apostolique est notre for-» teresse; je n'en connais point d'autre. Le puséisme crie : les Pères ! le protestantisme crie : les Apôtres ! — Tâchons de ne pas être puséites. Les tendances à l'imitation romaine se répandent parmi nous. Comment se répandent-elles? en ajoutant la révélation par l'histoire à la révélation par l'Ecriture. S'arrêter strictement au modèle apostolique serait faire preuve d'étroitesse l D'autres besoins ont surgi, d'autres situations se sont présentées , le développement dogmatique et ecclésiastique s'est accompli, les déviations des Pères ont eu leur légitimité, Rome^m^me a peut-être eu la sienne ! — C'est ainsi qu'on amortit notre résistance au mal actuel. Dès que l'histoire a quelque. chose à nous révéler, l'autorité de la Révélation est cpmpromise.

Il y a deux routes, Messieurs, permettez-moi de vous le rappeler en terminant. Il y a deux routes, et les Pères apostoliques marquent l'endroit même où la route du christianisme païen quitte* celle du christianisme scripturaire ; l'endroit où les deux routes semblent encore n'en former qu'une, où les voya-

geurs engagés sur Tune et sur l'autre peuvent encore se saluer de la voix et se tendre la main. — Depuis, elles se sont toujours plus séparées : l'une a mené au Sauveur, à la nouvelle naissance, à la foi personnelle, à la véritable Église, à la sacrificature universelle, à l'exclusive autorité des Écritures, à la religion selon Dieu ; l'autre a mené au salut par les œuvres, au formalisme, à la foi héréditaire, au remplacement de l'Église par le monde, à la direction cléricale, à la religion selon l'homme. — Alors comme aujourd'hui, aujourd'hui comme alors, il faut choisir.

Messieurs, je ne voudrais pas qu'on se méprit sur ma pensée. Je ne dis pas que parmi les multitudes qui couvrent la route païenne, il n'existe point d'àme qui ait réellement senti son péché, qui ait réellement cru son Sauveur. Bien que convaincu que le vrai est vrai, que le faux est faux, que le vrai sert toujours, que le faux nuit toujours, je suis cependant convaincu aussi que j'ai des frères dans les Églises les plus formalistes, et je me sens le cœur assez large, Dieu merci, pour les aimer comme tels.

Je n'ignore pas non plus qu'on peut être très-protestant et très-païen, qu'on peut appartenir à l'Église la plus fidèle et se préserver soigneusement de tout contact avec Dieu.

Ceci, Messieurs, nous ramène à nous-mêmes. Laissez-moi vous adresser avant de finir quelques mots plus directs. Je vous ai assez traînés dans la fange des traditions humaines; reportons nos regards et nos cœurs en haut. N'est-il pas vrai que nous ne nous sommes pas impunément approchés du principe

chrétien, du modèle apostolique, de ce spectacle de vie, d'amour, de lumière, de liberté et de progrès î Pour moi, je me souviendrai toujours du privilège que j'ai eu de me trouver au milieu de vous et de faire en quelque sorte votre connaissance. Ces heures ont pu vous sembler très-longues; elles m'ont paru très-douces.

J'ai essayé — y serai-je parvenu? — de renverser l'obstacle extérieur qui peut-être se dressait entre vous et l'Évangile. Ùei obstacle, et il est énorme, c'est la confusion du christianisme qu'ont altéré les Pères avec le christianisme que les apôtres ont fondé. Oui, lorsque je me demande pourquoi tant d'âmes géné<reuses qui semblent faites pour aimer là vérité divine se tiennent éloignées de ce qu'il y a de plus beau, de plus grand, de plus excellent, de plus libéral, je suis obligé de reconnaître que leur répugnance n'est pas toujours sans excuse. Elles ont rencontré le christianisme falsifié, elles n'ont pas ren^ contré le christianisme vrai. Avant tout, distinguons ce qui est profondément distinct, rejetons ce qui est opposé et inconciliable; revenons aux sources pures et fraîches de la religion de Jésus-Christ.

Mais, s'il importe d'enlever l'obstacle extérieur, cela ne suffit pas. L'obstacle intérieur peut subsister. On peut connaître le pur Évangile; je dis plus, on peut l'admirer ; je dis plus encore, on peut l'aimer; et refuser cependant d'y croire pour son propre compte, en sentant sa propre misère et en recevant Jésus comme son propre Sauveur. Oui, Messieurs, on peut, dans un sens, admettre l'Évangile et s'arrêter la. Combien d'hommes qui ne vont pas plus loin, qui

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adoptent la Révélation, qui ne lui résistent nullement ; :

qui côtoient le christianisme^ mais qui n*y entrent ]

point ! C'est que nous redoutons par-dessus tout ' .j

l'œuvre de Dieu dans nos cœurs, c*est que nous répugnons à nous humilier et à nous 'donner; c'est que nous ne voulons pas traverser la crise toujours douloureuse de lafoi. La foi vaut ce qu'elle a coûté. On l'a dit : pour être convaincu, il faut avoir été vaincu. Messieurs, j'espère que vous le serez.

Je l'espère, en regardant à Celui qui seul remporte de telles victoires. Si je ne consultais qu^ les circonstances actuelles, je me sentirais découragé. Jamais, peut-être, il n'a été plus difficile, non point de faire profession du pur Évangile. — cela est parfaitement aisé, au contraire — mais de le prendre au sérieux. Qu'est-ce qui est sérieux aujourd'hui, à part l'industrie, les sciences positives et l'argent? Je ne veux certes pas calomnier notre époque : à beaucoup d'égards elle vaut autant, elle vaut mieux que les précédentes ; toutefois il y a quelque chose de débilitant dans l'air que nous respirons; point de caractères, point de convictions, point de fortes consciences, des jeunes gens blasés, un effacement général, un triste dédain des principes et de l'absolu. Voilà des traits que vous ne contesterez pas.

Le principe païen s'étale à son aise dans un temps pareil. Après s'être fait chrétien au premier siècle, après s'être fait protestant au seizième siècle, volontiers il se ferait orthodoxe au dix-neuvième. Peu lui importe, pourvu qu'il continue à écarter la ' foi personnelle et la véritable conversion !

C'est vous le dire, Messieurs, vous aurez de graves

difficultés à vaincre, vous aurez aussi de graves devoirs à remplir.

Je parle devant des Genevois et je me rappelle ce qu'a été Genève. Pourquoi Genève a-t-elle été une très-grande ville? Parce qu'elle a recueilli le principe chrétien, il y a trois cents ans, lorsqu'il était fugitif et proscrit. Noblesse oblige. La vérité aura encore besoin de vous ; vous aurez à livrer encore la même bataille. Vous n'êtes plus défendus, grâce à Dieu, par des lois intolérantes, par des règlements somptuaires ou par des remparts; puissiez-vous posséder un rempart meilleur, le rempart de la foi vivante et de l'individualisme chrétien !

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