QUATRIÈME CONFÉRENCE
Nous essayons, vous le savez, Messieurs, d'étudier ensemble, dans ses traits essentiels, l'histoire du christianisme. Nous était-il permis de mutiler cette histoire, en retranchant la longue et déplorable période du moyen âge? Devions-nous céder à la tentation, bien forte assurément, qui nous eût porté à écarter ces temps de barbarie ou à n'en dire en passant qu'un mot sommaire et par conséquent déclamatoire?
Nous ne l'avons pas pensé. C'eçt bien ainsi sans doute qu'on agit en général. On raconte les trois premiers siècles ; oh accorde encore une certaine attention à Constantin et aux Pères illustres qui ont brillé avant l'invasion des Barbares, puis on se hâte de franchir d*un bond les temps qui ont suivi ; on les
traverse en les maudissant, et Ton recommence à raconter l'histoire quand, on rencontre la renaissance chrétienne, les prédécesseurs de la Réforme et les réformateurs.
Cest sans doute un grand privilège de parler du bien au lieu d'avoir à flétrir le maL Toutefois, pour l'historien, pour le moraliste, pour le chrétien, l'étude du mal est aussi nécessaire que celle du bien. Si rien ne nous donne le besoin des grâces de Dieu comme la vue du mal qui est en nous, rien aussi ne nous donne le besoin de revenir à la Parole de Dieu comme la vue de cette effroyable révolte qu'on nomme l'Église du moyen âge. J'ose vous le prédire. Messieurs, quand notre étude sera terminée, nous aurons soif — oui soif — de vérité, de liberté, de-sainteté, de lumière; nous aurons besoin de retrouver l'Évaiigile.
Notre étude est donc nécessaire. Mais comment devons-nous y procéder? Irons-nous parcourir, l'un après l'autre, les dix siècles qui séparent l'invasion barbare des premières lueurs de la Réforme ? Non, Messieurs, rassurez- vous. Nous ferons ce qu'on fait quand oii veut se former l'idée exacte d'un vaste pays qu'on ne saurait visiter en détail. Quel parti prend-on alors? On choisit une montagne élevée, une montagne centrale ; on la gravit, et de son sommet on embrasse à loisir la vue du pays tout entier.
Or il y a un sommet semblable au centre du moyen âge. Ce sommet, c'est Innocent III. Là se trouve le point brillant, suprême, l'accomplissement et comme l'épanouissement parfait du système papal. Le principe a produit toutes ses conséquences. Innocent III
n*est pas seulement le plus imposant des papes, il n'est pas seulement celui qui a le mieux réalisé la pensée commune, celui que Topinion générale a le mieux soutenu, celui que les circonstances ont le mieux servi; il est encore, et ceci a beaucoup d'importance à mes yeux, il est un des papes les plus honnêtes, les plus probes, les plus convaincus. Nous pouvons contempler en lui le principe dont il est la personnification par excellence, sans avoir à nous préoccuper des -vices de l'homme.
Ce point est essentiel. Notre but, en effet, voua ne l'ignorez pas, est d'écarter l'histoire vulgaire et traditionnelle, les déclamations vaines, pour essayer de saisir l'histoire véritable. Or rien ne nuit à la vérité historique, rien ne pousse à la déclamation^ comme l'habitude trop généralement admise de confondre les hommes et les principes. Ce qu'on ne sait pas assez voir en histoire, c'est la souveraineté des principes, c'est que les principes font leur chemin envers et contre tous, qu'à prendre les choses en grand il y a peu d'accidents, que le bon arbre porte de bons fruits, que le mauvais arbre porte de mauvais fruits. Il faut donc, lorsqu'on s'occupe de suivre les conséquences d'un mauvais principe, il faut tâcher de saisir l'heure où elles se développent honnêtement, loyalement, sous la direction d'hommes sincères, sans qu'on puisse rien mettre sur le compte des grossiers d&ordres et des vices exceptionnels.
Voulez-rous arriver à comprendre jusqu'à quel point le mal est mal? regardez le mal accompli par de braves gens, le mal accompli avec toute bonne conscience. Quoi déplus horrible! C'est dans les prin-
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cipes que je tiens à vous montrer les prodiges d'ambition, de tyrannie et d'orgueil devant lesquels Tâme s'arrête interdite et consternée. Que me ferait l'ambition d'un homme, l'orgueil d'un homme, le crime d'un homme? Mais Tambition de l'idée, l'orgueil de ridée, le crime de l'idée, cela n'a pas de bornes, cela épouvante l'imagination. L'idée n'a ni scrupules, ni consciences ni remords. Et ses représentants — ses esclaves, veux-je dire — lui obéissent sans remords aussi. Les orgueils de situation ne peuvent-ils pas se concilier avec la modestie personnelle? Les hypocrisies de situation ne peuvent-elles pas se concilier avec la droiture personnelle? Hélas! l'homme fait de ces miracles. Tel pape qui n'aurait pas eu d'ambition pour lui-même, servira avec une passion inouïe les ambitions de la papauté. Les principes ont dicté, exigé des actes monstrueux, sans qu'il soit nécessaire que tous les hommes qui ont accompli ces actes aient été des monstres.
Il y a autre chose que des monstres assurément parmi les grands papes du moyen âge; il y a des pontifes convaincus, dévoués à la cause qu'ils jugèrent bonne, pénétrés d'une pensée qui était celle de leur siècle, des papes qui croyaient servir la vérité. — Il faut avoir le courage de dire cela, de voir cela, pour avoir le droit ensuite de juger le principe comme il doitrêtre. Notre injustice envers les hommes nous ôte le droit d'exercer une pleine et sévère justice envers les choses.
Je me réserve, Messieurs, d'être sévère envers les choses. — Mais, ici encore, j'écarterai avec scrupule
La suprématie âoi
toute trace d'exagération. Il est aisé de prononcer sur le moyen âge des paroles emphatiques; il est moins aisé peut-être de le juger équitablement. S'il est des époques, dont l'appréciation n'exige pas d'étude sérieuse et approfondie, le moyen âge n'est pas une de ces époques-là. J'ose affirmer que quiconque se contentera de jeter sur lui un tegard superficiel, tombera infailliblement dans l'une ou Tautre des histoires traditionnelles qui courent le monde.
Voici ces histoires :
Les uns admirent le moyen âge. Sans doute ils font quelques réserves et déclarent en termes généraux que l'élaboration du monde moderne n'a pu s'accomplir sans souffrances ; mais le moyen âge n'en apparaît pas moins à leurs yeux comme le temps de la vraie grandeur, le temps de l'unité religieuse, de la foi confiante et, naïve, le temps où la pensée spirituelle dominait tout, où la forme même du gouvernement de l'Europe indiquait la supériorité de l'âme sur le corps, le temps où ne régnait ni l'utilité ni le matérialisme, le temps des croisades, de la chevalerie, des couvents et des cathédrales.
D'autres, au contraire, refusent de se placer au point de vue de ces siècles qu'ils prétendent juger. Or on juge toujours mal quand on juge en ennemi. Tout en demeurant inflexible sur les questions de principe, il importe de savoir comprendre les hommes, descendre sur leur terrain, vivre de leur vie, et dans une certaine mesure — vous ne vous méprenez pas sur le sens de ma parole — sympathiser avec eux. L'historien dépourvu de sympathie est dépourvu de portée et d'équité. Or c'est ainsi que s'est formée la seconde
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histoire du moyen âge, histoire frondeuse, moqueuse, qui ne voit que des hypocrites et des misérables. Pour elle la grandeur, l'horrible grandeur de ces temps a disparu. Elle ne sait pas voir la pensée commune qui anime ces papes et. leurs contemporains. Des ambitieux, des menteurs, des hommes qui combinent leurs fraudes à loisir afin de mieux opprimer et d'attirer plus d'argent à Rome, voilà ce qu'elle sait apercevoir.
Vous reconnaissez, messieurs, cette histcwre-fe. Nous Tavons rencontrée en étudiant Constantin. G'était elle qui déplorait alors Yaccident du quatrième siècle, qui supposait un grand changement, un changement gratuit et imprévu, une véritable catastrophe. A l'entendre, la catastrophe ne serait pas arrivée sans la perfidie, sans l'ambition et le génie despotique du fils d'Hélène. — Eh bien ! vous l'entendez aujourd'hui renouveler ses lamentations. Elle accuse Grégoire VII et Innocent III.
Nous tâcherons de nous élever au-dessus d'un tel point de vue. Les Constantin, les Grégoire VU, les Innocent III sont bien plutôt pour nous des effets que des causes. Le vrai coupable, c'est le principe. Une fois donné, les Constantin, les Grégoire et les Innocent étaient inévitables. — Dans notre désir d'être justes, non-seulement envers les hommes, mais envers les actes eux-mêmes, envers un système dont il ne faut ni atténuer l'infamie ni méconnaître la grandeur, nous nous efforcerons de remonter plus haut que les circonstances passagères ; nous chercherons à saisir le fait essentiel et permanent.
Ce n'est pas ^n nous contentant des générftlilés 9\
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des idées courantes que nous pourrions y parvenir. Ceux qui s'arrêtent à la surface n'échappent aux deux histoires vulgaires dont je viens de vous parler que pour tomber dans une troisième histoire, la plus fausse, la plus dangereuse, la plus accréditée et la plus vulgaire de toutes.
Cellç-ci se donne des airs de sagesse ; elle est l'histoire des gens sensés, l'histoire honnête et modérée. Elle évite également de glorifier le moyen âge comme le docteur Hengstenberg ou comme Donoso-Çortès, et de décrier brutalement le moyen âge comme l'école de Voltaire ; elle se pose en médiatrice. Voici, dit-elle, ce qui 3'est passé : •
Tout le iftonde a raison. Ceux qui attaquent le moyen âge ont raison, car la suprématie papale, le cléricalisme effréné, l'étouffement des consciences individuelles^ la suppression de la Bible, la disparition des lumières forment un régime contre lequel le philosophe a certes le droit de s'élever et que le chrétien a le devoir de flétrir. Cela est contraire à la raison, à la justice et à l'Évangile. Sous aucun prétexte cela ne saurait être accepté de nouveau, et quiconque tenter^iit de nous ramener à ces temps de souffrance, de servitude et d'abrutissement mériterait d'être énergiquement repoussé.
Mais ceux qui louent ïe moyen âge n'ont pas tort non plus. Le moyen âge a été bon à sa place, parce qu'il a été nécessaire à sa place. Que serait devenue l'Europe sans cette sévère et claustrale éducation ? Qu'aurait*elle fait de la liberté de conscience après l'invasion des Barbares? Ne lui fallait-il pas une longue minorité? Et qui donc était en état
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d'exercer une semblable tutelle, si ce n'est le clergé et celui qui personnifiait le clergé, l'empereur spirituel, le pape?
En d'autres termes, Messieurs — vous reconnaissez cette théorie, nous 1/avons déjà rencontrée sur notre chemin ^en d'autres termes, tout est.bon à sa place ; il n'y a plus de questions de vérité, il n'y- a que des questions de chronologie ! Ce qui serait infâme aujourd'hui était excellent hier ! L'Évangile, l'exemple des apôtres ont été'bons à leur heure, redeviendront peut-être bons à une autre heure j toutefois il a été bpn aussi qu'ai d'autres heures on ait fait fi de l'Évangile et foulé aux pieds l'exemple des apôtres !
J'espère qu'en avançant dans notre étude historique, nous reconnaîtrons toujours plus la fausseté de ces prétendus axiomes et la folie de cette prétendue sagesse. Ce ne sera pas le fruit le moins précieux de notre travail. Puissions-nous en terminant avoir acquis ce sentiment que rien ne remplace, l'amour du vrai, le respect du vrai ! Puissions-nous avoir compris que la vérité sert toujours, même quand elle semble nuire ; que l'erreur nuit toujours, même quand elle semble servir I
Vous le voyez, Messieurs, le problème dont nous nous occupons grandit 'à mesure que nous le regardons de plus près. Notre problème historique devient un problème moral. — Il en est toujours ainsi ; la morale est au fond de tout. Elle est au fond, non à la surface ; et voilà pourquoi il arrive qu'on ne la découvre pas quand on ne va pas jusqu'au fond.
Quelle est donc, à ce point de vue moral^ la ques-
tion à résoudre ? -^ Elle peut se poser ainsi : Le mal peut-il produire le bien ? L*infidélité, la révolte sontelles parfois utiles, parfois nécessaires, parfois bonnes.? En présence d'un régime qui de partout est en opposition avec TÉvangile, doit-on s'écrier que les circonstances, que les temps l'expliquent et le justiBent?
Je ne connais pas de question plus fondamentale que celle-là. Et c'est atissi parce qu'elle est habituellement mal résolue — mal résolue, même par ceux qui se posent en ennemis acharnés du moyen âge et qui font presque tous des concessions aux soi-disantes nécessités de l'époque, — c'est parce qu'elle est mal résolue, que l'histoire du moyen âge a faussé la conscience du genre humain. Oui, après avoir oppriipé cette conscience au temps d'Innocent III, ce déplorable régime la blesse et la débilite aujourd'hui.
Les habiles ont fait cela. Vous savez, Messieurs, mes engagements envers vous : je vous ai promis de n'être jamais habile. J'ai refusé de l'être pour vous plaire ; je refuse de l'être pour avoir bon air. On a bon air, quand on travaille à réhabiliter les infamies, à découvrir le bon côté des mauvaises choses. Vous n'attendez rien de semblable de moi, ètvous m'en savez gré. Sur ce point-là nous nous entendons. J'ai senti votre sympathie me soutenir au moment même où j'émettais avec loyauté des opinions qui pouvaient ne pas être les vôtres. Nous continuerons à marcher ensemble dans ce chemin, dans la voie droite. Nous ne refuserons pas niaisement de reconnaître la grandeur d'un régime unique dans les ë&nales du monde et qu'on ne peut contempler main-
tenant encore sans être frappé d'étomiement ; mais tout en reconnaissant que cet idéal théocratique a été grandiose, nous nous garderons de le déclarer légitime.
rentre- en matière. — 11 faut d-abord que nous franchissions l'espace qui sépare le quatrième siècle du treizième. Pendant ce temps, une œuvre immense s'est accomplie; ou plutôt, l'œuvre coinmeacée a reçu d'imiùenses développements. Le principe païen, posé, hélas ! dès le lendemain des apôtres, installé sur les ruines de l'Église avant l'avènement de Constantin, sanctionné, intronisé par Constantin et par ses successeurs, ce principe a produit des conséquences gigantesques auxquelles les pères de Nicée étaient loin de penser.
Non-seulement il y a eu accroissement, il y a eu aussi déviation. Entre Constantin, évéque impérial et Innocent III, empereur papal, que s'est-il donc passé?
Vous connaissez, Messieurs, le principe païen, et je n'ai pas à y revenir. Confondant les deux mouvements, successifs qui se manifestent dans l'àme humaine, celui qui produit la religion collective et celui qui produit la religion personnelle, conservantle premier qui correspond à l'idée de dirétienjté et aup^-
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mant le, second qui correspond à Tidée d^égiise, il assimile la foi de tout le monde, la foi de la famille et du pays, à la foi qui est conversion. Sous son influence la nation devient TÉglise ; c*est dire assez que rÉglise disparaît, et qu'à cet égard du moins, les tendances du monde antique prévalent contre la grande innovation ecclésiastique de TÉvangile.
Du moment où la nouvelle naissance s'effaçait devant Tefficacité du sacrement, il était impossible que les choses ne se passassent pas ainsi. Comme les autres erreurs, en effet, le principe païen repose sur une portion de vérité qui fait sa force. La religion collective a sa placé légitime ici-bas , il faut bien se garder de la méconnaître. Nous commençons tous et nous devons commencer par être chrétiens, dans une certaine mesure et dans un certain sens* à titre héréditaire. Nous commençons tous par croire sur parole, par croire ce que notre père et notre mère nous ont enseigné. Et non-seulement ce christianisme de la famille est nécessaire, mais le christianisme national ne l'est pas moins. Il y a, il doit y avoir des peuples chrétiens, en tant qu'ils se rattachent à la tradition évangélique, qu'ils ne sont ni bouddhistes ni musulmans.
Jusque-là, rien de plus simple ; la Parole de Dieu, en se répandant, devait produire ces faits héréditaires et nationaux. Par malheur, le principe païen, vous vous en souvenez, a une -bien autre portée. Il prend le fait héréditaire et national pour le fait ecclésiastique. Il retranche ce qu'il y a de profondément sérieux dans la grande question : Crois-tu au Seigneur Jésus? Il enrôle de telle sorte les membres de ses préten-
dues églises, que l'exception se transforme .en règle et que nul homme ne peut manquer de déclarer, au moment voulu, qu'il a senti sa misère et trouvé son Sauveur, qu'il est passé de la mort à la vie, qu'il s'engage dans la société des saints 1 . Une fois entré danô cette voie, on ne s'arrête plus. En dépit des tristes remèdes disciplinaires, en dépit des catéchuménats, des noviciats, des examens, des épreuves, des admissions, des excommunications, l'assimilation fondamentale s'établit toujours mieux. Décidément on devient chrétien comme on devient citoyen, à un âge donné, selon des formes prévues, avec une parfaite régularité administrative.
Tout cela était fait ou bien près d'être fait; au quatrième siècle. — Mais voici ce qui n'était pas fait encore :
On ne savait pas si le principe païen qui avait confondu rÉtat et l'Église chargerait le gouvernement de l'État de gouverner l'Église, ou le gouvernement de .l'Église de gouverner l'État. — Avec le principe païen, c'est toujours ou l'un ou l'autre. Ces deux sociétés qui n'eîi forment qu'une, tendent inévitablement aussi à ne reconnaître qu'une seule direction suprême. Au travers d'hésitations, de luttes et de conflits plus ou moins prolongés, elles marchent vers l'unité qui est la loi naturelle de l'esprit humain.
Or cette unité. Messieurs, s'est réalisée dans deux sens contraires en Orient et en Occident, à Gonstantinople et à Rome. Le problème a eu ses deux solutions : la solution byzantine qui subordonne l'Église à l'État, la solution papale du moyen âge qui subordonne l'Étçit h rÉgli^e,
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Je le dîs à l'honneur de notre Occident ; 8*a fallait choisir entre ces deux extrémités déplorables, la moins honteuseserait la nôtre. Ajoutons de plus, et ceci encore à l'honneur de l'Occident, qu'elle a été contestée ; elle a soulevé de vives résistances, elle n'a prévalu un jour que pour succomber le lendemain et céder la place à de longs tiraillements, à des essais d'isolement impossibles. Notre Europe s'est retournée dans ce lit de misère où l'avait étendue le principe païen ; elle y a eu la fièvre, elle s'y est débattue, la conscience religieuse a protesté.
Ces malaises glorieux de l'Europe, l'Orient ne les a point connus. Là les évêques du dehors ont continué, sans débat sérieux, le rôle de Constantin.
Passons rapidement en revue les faits principaux qui, à part l'influence exerpée par le génie occidentariui-méme, ont amené cette différence pendant les siècles qui séparent Constantin d'Innocent III.
Le premier de ces faits, c'est l'invasion des Barbares qui a renouvelé les populations occidentales, sans exercer une influence comparable en Orient.
Nous qui sommes les fils des Barbares, et qui leur devons, sous bien des rapports, ce que nous avons de mieux, nous nous montrons presque toujours ingrats envers eux. L'imagination recule, Messieurs, à ridée de ce qu'aurait été notre Europe, sans l'arrivée des peuples germains, sans l'introduction de ce sang plus jeune et plus énergique, sans cet élément d'individualisme qui souvent a combattu les tendances latines d'uniformité, de servilité , de nivellement. tit 11 est vrai que cet avantage fut chèrement acheté.
tlO INNOCENT lu
Représentez- VOUS ces jours terribles où les bandes du nord se précipitèrent les unes après les autres sur Tunivers romain ( L*empire était corrompu, je le sais, corrompu jusqu'à la moelle. Il était corrompu et ruiné ; Timpôt avait décimé la population et certaines provinces s'étaient transformées en déserts. Je sais aussi que les Barbares ne furent pas tous également cruels ; il y en eut qui épargnèrent les vaincus, qui se hâtèrent même d'adopter leur civilisation et leurs lois ; je pourrais citer les Gotha et les Bourguignons.
Néanmoins les douleurs furent immenses. Depuis les premières invasions germaines et huniques jusqu'aux dernières invasions des Lombards et des Normands, il y eut là, pendant de longs siècles, une succession inouïe de périls, d'alarmes, de dépossessions et de rapines, dont la seule pensée donne encore le frisson. Il eut des contrées dépeuplées, il y eut des famines et des pestes marchant à la suite de ces armées qui étaient des nations, et achevant la besogne du glaive.
Partout on rencontrait les cadavres fumants des vieilles cités. Et, pour ne parler que de la cité reine, Rome, après ses nombreux pillages, après que le monde fut venu reprendre dans ses murs les dépouilles accumulées depuis tant de siècles, Rome semblait presque anéantie ; on y trouvait de vastes quartiers déserts, des espaces vides ; les loups visitaient ses amphithéâtres.
Mais il ne m'est pas permis de vous raconter ces choses. Je me borne à noter ce qui touche à notre sujet
En quoi l'invasion des Barbares a-t*elle servi laso^
lution occidentale ? — d'une manière bien simple : elle a supprimé le pouvoir politique et relevé le pouvoir clérical.
Au milieu de leurs pillages, par qui les Barbares étaient-ils arrêtés? qui leur inspirait quelque sentiment de respect? les prêtres, et le premier des prêtres, révéque de Rome. Quand il fallut administrer après la conquête, à qui les vainqueurs durentils recourir? aux clercs, aux évêques qui possédaient la science, la tradition, l'influence morale. . L'abaissement prodigieux et soudain des autres classes fit d'autant mieux ressortir l'élévation relative de celle-là. Bientôt, au sein de cette société nouvelle où le pouvoir se confondait^ avec la propriété, les évêques dépositaires d'un pouvoir réel devinrent naturellement propriétaires; propriétaires, c'est-àdire, seigneurs; et ainsi se forma graduellement la haute situation féodale du clergé.
Le clergé n'aurait pas grandi de la sorte, si de nouvelles circonstances n'étaient venues modifier en sa faveur les conséquences de l'invasion.
Respecté au premier moment par cela seul qu'il était le clergé, il demeurait cependant suspect aux Barbares qui, pour la plupart, professaient l'arianisme. — Mais deux grands événements eurent lieu.
Le premier fut la conversion de Clovis, le second fut l'avènement de la dynastie carlovingienne. — Dans ses vastes conquêtes, Clovis fut servi par le clergé et servit le clergé. Puis, quand la race de Clovis fut affaiblie, une nouvelle dynastie, soutenue par les prêtres, déclarée légitime par les papes, payant
cet appui par des expéditions en Italie et par la création du patrimoine de saint Pierre, la race des Carlovingiens, vint compléter l'œuvre commencée.
Cette œuvre marcha d'autant plus vite, que l'invasion avait bien affaibli le^ liens politiques- qui unissaient Rome à Fempire d'Orient. — Ces liens furent rompus, et un nouvel empire, de création piapale, fut créé en Occident.
Au commencement du neuvième siècle, au temps de Charlemagne, les grands changements étaient accomplis : l'évéque de Rome avait achevé de devenir pape ; l'Occident avait son pape et son empereur.
Entre ce pape et cet empereur, les rapports s'établirent d'abord tels qu'ils devaient résulter de la force re- * lative des deux institutions et aussi de la grandeur personnelle du souverain sur la tète duquel le pape Léon avait posé la couronne impériale. — Charlemagne fut le protecteur, mais un protecteur dévoué. Il délivra Rome et deé Lombards et des dernières traces de la suzeraineté orientale; il jSt des Etats romains une principauté indépendante, un royaume papal. Reconnaissant envers ceux qui venaient de clottrer en faveur de sa famille les derniers Mérovingiens, il constitua largement l'aristocratie épiscopale, prodigua les terres au clergé, et avec les terres, des immunités de tout genre. Ses Capitulaires prononcèrent la peine de. mort contre ceux qui rompraient les jeûnes établis par l'Église. Son épée se mit au service des missions allemandes. Là marchait une armée de prêtres derrière l'armée des soldats ; là avaient lieu d'innombrables baptêmes. La Saxe entière fut partagée entre les abbés et les évoques ; des monastères-forteresses fu-
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rent bâtis, et le même prince qui faisait décapiter en un jour à Verden 4,500 Saxons prisonniers, faisait aussi baptiser par centaines de mille les guerriers vaincus et frémissants encore de Witikind.
Ainsi se cimentait dans le sang le contrat solennel des Carlovingiens et des clercs.
Je ne vous parle pas. Messieurs, des tromperies grossières au moyen desquelles le but des évoques de Rome fut atteint, des fausses lettres de Pierre, des feusses donations de Constantin, des révélations complaisantes ^au moyen desquelles on détrônait la dynastie qui ne pouvait plus servir pour introniser celle qui promettait de rendre de grands services.
Il ne faut pas, selon moi, exagérer le rôle que les fraudes ont joué dans l'histoire. Elles n'ont réussi que quand elles ont favorisé les tendances du temps. Et dès lors, ce qu'il faut étudier, ce ne sont pas les fraudes, ce sont les tendances.
Il est cependant un mensonge dont l'énormité exige ici une mention spéciale. Je veux parler de ces fausses décrétâtes, de ce recueil d'Isodore le marchand, qui parait au huitième siècle, que les papes et le monde entier s'empressent d'accepter, qui est consacré trois cents ans plus tard par le recueil plus considérable de Gratien, et qui a régné ainsi sans contestation au sein de l'Église infaillible.
Les fausses décrétales — reconnues fausses par tout le monde ; qu'importe maintenant ? leur œuvre est accomplie — les fausses décrétales ont eu pour mission de procurer l'extension indéfinie de l'autorité des papes. Il nç suffirait pas que le clergé fût puissant,
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il fallait qu^il fût centralisé, qu'il eût un chef, que Tem* pereur spirituel de l'Europe fût proclamé à son tour. Ce grand travail s'accomplit pendant les siècles les plus obscurs du moyen âge, et le jour vint où la papauté se trouva telle que nous la rencontrons chez Grégoire VU, chez Alexandre III, chez Innocent.
Deux actes considérables contribuèrent également à assurer un tel résultat.
Le célibat des prêtres, recommandé d'abord, prescrit ensuite, n'était jamais devenu une réalité* complète. Par conséquent aussi l'armée cléricale n'était pas absolument dépendante de son général. Grégoire VU commença contre les prêtres mariés une rude campagne qui assura la victoire d'un principe condamné d^avance par les déclarations les plus expresses de l'Écriture. Depuis Grégoire, les pays où se trouvaient des prêtres mariés ne formèrent plus qu'une exception. Cependant Innocent III, au treizième siècle, a encore à poursuivre dans le nord de l'Europe l'œuvre de son grand prédécesseur.
Un second changement s'était opéré sans exciter d'aussi vives résistances. L'élection des papes, autrefois confiée à toute l'Église de Rome, avait été réservée aux prêtres des églises principales ou cardinales. Le collège des cardinaux était constitué.
Nous avançons. La papauté grandît et s'affermit de telle sorte, qu'on peut prévoir le moment où elle sera en mesure de dominer ouvertement le pouvoir civfl. Cependant elle aura encore à traverser quelques cri-
ses, avant d'atteindre ces hauts sommets où nous verrons siéger Innocent III.
La première de ces crises vient, Messieurs, de la corruption même des papes. Vous ne m'accuserez pas d'y insister trop fortement; vous savez pourquoi j'évite d'aborder mon sujet par cq côté là. Mais enfin on ne peut raconter le moyen âge sans dire un mot du dixième siècle.
Ce fut alors une série de papes qui rappellent, dans un autre genret ces monstres couronnés^ ces anciens empereurs, dont je vous parlais dans nos premiers entretiens. Le règne effronté des courtisanes, Tbéodoraet ses deux filles disposant au profit de leurs amants et de leurs enfants de ce qu'on appelait déjà le Saint-Siège^ des papes fils de papes, des papes nommés à prix d'argent, des papes enfants — l'un d'eux, Benoit IX, commença à l'âge de douze ans son affreux règne pontifical — des papes jugeant leurs prédécesseurs, mutilant et promenant leurs cadavres, voilà ce que nous voyons alors. Sur les vingt-sept papes qui se sont succédé si rapidement au dixième siècle, à peine trois ou quatre sont-ils morts dans leur lit; ils se sont déposés, étranglés les uns les autres. — Et notez que le dixième siècle a débordé sur le onzième.
Mais j'ai promis de ne pas m'arréter à ces choses. Je. les signale et je passe. Je passe, en faisant remarquer que l'affaiblissement avait accompagné la corruption. Aussi vit-on alors les empereurs disposer fréquement de la tiare. Les grandeurs théocratiques du moyen âge semblaient bien compromises, lorsque Qrégoire-VII parut enfin •
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Si ennemi qu'on 3oit des prétentions papales, on éprouve une sorte de soulagement lorsqu'on échappe aux infamies pour rencontrer les tyrannies. Il y a toujours quelque chose de beau dans le spectacle d'un grand caractère et d'une vaillante conviction.
Cet hommage, je ne dois le refuser ni à Grégoire VII
ni à celui de ses successeurs qui a achevé son œuvre, l'antagoniste persévérant de fiarberousse, Alexandre. — Mais là, vous le sentez bien, s'arrêtent mes sympathies. L'œuvre qui devait aboutir à nous faire une Europe cléricale, cette œuvre révolte trop fortement ma conscience pour que je me range du côté du pape contre les empereurs.
Me rangerai-je avec les empereurs contre les papes! — Pas davantage, Messieurs. Ce sont de ces tristes querelles, établies sur un déplorable terrain, où il est impossible au chrétien de prendre parti pour persone, parce que ces deux solutions sont également antichrétiennes. .
Tel est le sentiment que me fait éprouver la longue lutte des investitures. Permettez-moi devons la" signaler en deux mots :
Les évéques et les abbés étant alors des seigneurs féodaux, on les établissait selon les formes féodales, c'est-à-dire que le souverain temporel leur remettait les insignes de la seigneurie.' Ces insignes étaient pour eux le sceptre et l'épée, la crosse et l'anneau. Les papes soutinrent qu'il leur appartenait, à eux, non aux empereurs, de nommer et d'installer les évéques.
On combattit longtemps, des empereurs furent massacrés, des antipapes furent élevés au trône romain, des crimes innombrables furent commis, des
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contrées entières furent ravagées, et enfin on arriva à cette transaction : le sceptre et Tépée furent remis par le pouvoir temporel, la crosse et l'anneau furent remis par le pouvoir spirituely
Il y aurait quelque enfantillage à examiner sérieusement cette solution, si raisonnable en apparence. De telles luttes n'étaient qu'un symptôme, et les traités de paix n'étaient que des trêves. Il s'agissait de savoir qui dominerait l'Europe : le pape ou l'empereur.
Le combat ne tarda donc pas à recommencer. Il n'était plus question de la crosse et de l'anneau ; c'était le fond des choses qui se trouvait en question, c'était la suprématie. La race entière des Hohenstaufen s'usera dans cette querelle, toujours la même quoiqu'elle change de nom. On ne parlera plus des investitures, on parlera des guelfes et des gibelins. Mais qu'importe!
Il me reste, Messieurs, à vous faire connaître les deux derniers faits qui ont contribué à porter la papauté vers cette position extraordinaire' qu'elle occupe sous Innocent III.
Le premier, ce sont les fréquentes convocations de conciles sous la présidence des papes. Trois grands conciles de Latran précèdent et annoncent le. quatrième, dont nous aurons à nous entretenir et qui a marqué à la lois le faite suprême du pouvoir papal et de la vie d'Innocent. Dans ces nombreuses et brillantes -assemblées, l'ascendant des papes achevait de se fonder, en même temps que le clergé de l'Europe entière achevait de prendre conscience de
son unité^ de sa solidarité, de son importance. L'armée des prêtres se disciplinait à vue d'œil.
Le second fait que je dois signaler c'est Tislamisme. — Mahomet avait paru. La grande hérésie déiste qu'il avait préparée en lui imprimant le génie indestructible des peuples arabes avait commencé sa sanglante carrière. La Perse, la Syrie, l'Egypte avaient été conquises et partiellement converties, le cimeterre à la main. Puis le danger s'était approché de l'Europe- Malgré la victoire de Poitiers, l'islamisme demeurait armé et menaçant.
Comment cette situation enfanta les croisades, quelles plaintes retentirent en Europe quand de nombreux pèlerins y revinrent annonçant que l'intolérance brutale des Seldjoucides avait remplacé à Jérusalem le joug plus doux des Sarrasins, tout cela je n'ai point à le raconter, aujourd'hui du moins. U suffit à mon but actuel de dire que le mouvement des croisades amena un des progrès les plus décisifs de l'autorité papale. Les papes se trouvèrent tout naturellement à la tète d'un tel mouvement; ils furent les chefs réels de ces vastes armées, le centre d'où partait Timpulsion et auquel on en référait.
Du moment où il y eut de grandes armées spiri- ^ tuelles, l'empereur spirituel de l'Europe acquit en importance relative tout ce que perdait l'empereur temporel.
Ainsi achevait de s'accomplir la vaste transforma* tion qui devait caractériser le moyen âge entre tou* tes les époques de nos annales. Ainsi le moyen kgê arrivait i être l'inçarnaUQn euprêrae du principe
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païen sous sa forme européenne. Tandis que révoque devenait un fonctionnaire à Constantinople, il devenait un seigneur en occident; tandis que le chef du clergé oriental devenait un patriarche, le chef du clergé occidental devenait un pape.
Parvenu à ce point où l'histoire d'Innocent III va commencer, j'éprouve le besoin, Messieurs, de bien caractériser le résultat saillant de cette longue crise dont il est le couronnement.
Ce résultat c'est une société clergé. Le travail des siècles jusqu'à Innocent a poussé — permettez-moi ce baribarisme — à la cléricalisation de l'Europe, de même que le travail des siècles depuis Innocent poussera à sa sécularisation.
Ces deux mots peignent le moyen âge et le monde moderne.
Le caractère du moyen âge, sa grandeur, sa magnifique unité, à laquelle je n'ai pas refusé de rendre hommage, résultent de la condensation de la société entière dans le clergé, et par suite, de la condensation du clergé entier dans le pape. Qui n'a pas vu cela n'a rien vu et ne comprendra jamais rien à cette étrange période. •
On partait alors, et là réside en tout temps le principe théocratique, on partait de l'idée du royaume de Dieu réalisé ici-bas. En conséquence, la vie sociale, dans ses moindres détails, était identifiée avec la vie de l'église et de la papauté. Les prêtres possédèrent au moyen âge une situation que jamais aucune autre classe n'a possédée à aucune autre époque.
Doïioso Cortès, ITiomane qui a le plus hardiment
^iO INNOCENT m
posé de nos jours la thèse théocratique et 1» plus résolument regretté le moyen âge, a compris à merveille que sa théorîe reposait sur la notion fondamentale du prêtre, du prêtre qu'un profond abtme sépare du peuple, du prêtre médiateur entre Dieu et rhomme.
Ce prétre-là, tous les siècles antérieurs avaient travaillé à Tenfanter. — D'abord en supprimant l'Église et la conversion, on avait supprimé la sacrificature universelle et donné forcément naissance au cléricalisme. Puis, à mesure que les lumières s'affaiblissaient, que la connaissance des Écritures devenait plus rare, que le matérialisme religieux interceptait les relations directes des âmes avec Dieu, le clerc continua de prendre une importance crois ^ santé. L'invasion des Barbares acheva de détruii:e les sciences, les livres, et le laissa subsister lui, seul lettré, seul oracle des population ignorantes et asservies. Enfin la formation des dogmes du moyen âge compléta cette œuvre de ténèbres ; la cène devint transsubstantiation, la confession auriculaire fut réglée et sanctionnée, et le prêtre — précisément S0US Innocent — se transforma décidément en cet homme supérieur, qui faisait à sa volonté descendr.e Dieu sur Tautel, qui était confident de tous les secrets et dispensateur de toutes les grâces. Transsubstantier et absoudre, que voulez-vous ajouter à ces deux actes-là ?
Aussi se hàta-t-on de soustraire les clercs à la juridiction commune. Des juges ecclésiastiques fu-* rent créés. — Le grand principe fut posé : on ne doit pas toucher à un clerc, quoi qu'il ait fait» Qui-
LA SUPRÉMATIE m
conque portait la main sur un clerc était excommu* nié de plein droit.
De là à rinviolabilité des biens d'église la distancé n'était pas longue. Elle fut bientôt franchie. Pourquoi la propriété des clercs n'aurait-elle pas été aussi sacrée que les clercs eux-mêmes ?
Enfin la loi civile fut envahie par l'autorité spirituelle. Les papes déclarèrent que les (dissidents perdaient le droit de posséder, de tester, de comparaître en justice. Les papes et les conciles les privèrent du feu et de l'eau. Ils réglèrent ainsi la législation des États, et les États se soumirent humblement.
Vous comprenez maintenant, Messieurs, comment il m'était impossible de ne pas vous présenter ces considérations préliminaires. Si je ne vous avais rien raconté, si j'avais entamé brusquement l'histoire d'Innocent III, vous' auriez eu le droit de vous plaindre. On ne saurait laisser de telles lacunes dans l'histoire, sous peine de la rendre inintelligible. Je vous devais ces détails. J'ai la confiance de les avoir resserrés autant que faire se pouvait.
Gela dit, nous allons aborder le sujet même de nos entretiens : la vie d'Innocent III, et je vais vous indiquer sur-le-champ, pour plus de clarté, les divisions principales du sujet.
Parmi les conséquences qu'entraîne le principe païen dans son application occidentale, il en est deux qui ressortent entre toutes : la suprématie, l'emploi du glaive.
La suprématie, qui remet à l'Église et à son chef Iç gouvernement de ceux qui gouvernent ; l'emploi
Sttâ INNOCENT III
du glaive, qui donne aux ordres de TÉglise et de son chef la sanction matérielle dont ils ont besoin. ' Nous commencerons donc par voir ensemJble ce qu'a été la suprématie sous Innocent. La fin de notre entretien d'aujourd'hui sera consacrée à cet objet.
Nous verrons ensuite ce qu'a été l'emploi du glaive : croisades contre les infidèles, missions armées, croisades contre les dissidents, persécution, inquisition. Nous nous en occuperons, s'il plaît à Dieu, mardi prochain.
Le vendredi suivant nous terminerons l'histoire d'Innocent ; nous parlerons du concile de Latran et de la mort du pontife. — 11 nous restera alors à juger ce que nous aurons esquissé et à formuler notre pensée définitive, non plus sur le règne d'Innocent III seulement, ihais sur l'époque qui s'y trouve si merveilleusement condensée, sur le moyen âge en général.
Innocent III s'est préparé de bonne heure au grand rôle qui lui était réservé. On peut dire que, comme certains jeunes gens en Angleterre sont élevés pour la chambre des communes ou la chambre des lords, il fut élevé pour la papauté.
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Appartenant à une grande famille, celle des Conti, formé dans ces fortes universités de Paris et de Bologne où se trouvaient les professeurs les plus renommés de théologie, de philosophie, de science, de droit civil et de droit canon, évêque à l'âge où d'autres sont à peine curés, cardinal à Tâge où d'autres sont à peine évéques, appelé par un pape son parent à manier de bonne heure les grandes affaires, arrivé ainsi à une autorité et à une supériorité précoces, le suffrage unanime des cardinaux l'appela à succéder au faible Célestin.
Les circonstances alors exigeaient un pape énergique. La puissance des Hohenstaufen était presque aussi menaçante qu'à l'époque de Frédéric Barberousse. Cette famille d'empereurs ennemis et insoumis semblait enlacer les États du pape dans ses vastes possessions italiennes, complétées par l'Héritage des anciens rois normande à Naples et en Sicile.
On sentait le besoin d'élever au pontificat un homme capable, soit de lutter contre la maison de* Souabe, soit de relever la cause compromise des croisades orientales, soit de combattre les sectes sans cesse renaissantes de l'Occident, soit enfin de réaliser avec éclat — les grandes institutions ont de ces instincts — le principe de la suprématie romaine arrivé à son complet développement.
Jamais élection ne fut plus rapide et moins contestée. Comme les Allemands occupaient le pays jusqu'aux portes de Rome, on n'osa pas délibérer au lieu ordinaire ; on se réunit dans un couvent auprès du grand amphithéâtre; puis, le choix arrêté sur cet homme de trente-sept ans, on se hâta de le procla-
m ^ INNOCENT ni
mer. — En vain Innocent essaya-t-U de combattre par sa résistance et même, dit-on, par ses pleurs la détermination de ses collègues ; il dut se résigner, et le jour même avant que son prédécesseur fût en- . terré, il était déjà intronisé avec ces cérémonies compliquées et brillantes dont je voudrais avoir le temps de vous donner la description.
Quand il eut accompli les actes symboliques pres-> crits par le rituel, quand il eut jeté au peuple des pièces d'argent en s'écriant avec Pierre — étrange application, vous en conviendrez — : « Je n*ai ni or ni argent, mais ce que j'ai je vous le donne ! » le nouveau pape, accueilli partout avec enthousiasme, prononça son discours d'installation.
Là, dès la première heure, on'put'juger de ce qu'il serait. C*est dans ce premier discours, ne l'oubliez pas, Messieurs, que se trouvent les paroles blasphématoires qu'Innocent prononçait avec une parfaite sincérité, les paroles qui donnent l'explication de sa vie et de l'Église romaine au moyen âge : <c Le pape est l'intermédiaire entre Dieu -et les hommes, au^' dessous de Dieu^ au-dessus des hofnmes; moins que Dieu, plus que F homme ! »
Tel était le nouveau pape ; tel était l'homme intelligent, énergique, convaincu, actif et habile qui se trouvait dorénavant à la tête de l'Église romaine et qui allait se mettre à gouverner l'Europe.
Son premier soin fut d'affermir son autorité comme principe temporel. Un instinct, que je crois très-juste, lui fît sentir que s'il n'avait pas des États à lui, des États assujettis à son autorité directe, il ne pourrait exercer pleinement sa puissance sur les autres souverains.
Messieurs, on agite souvent aujourd'hui une question que je ne saurais trouver bien sérieuse. On demande si le pape ne gagnerait pas à être dépouillé du patrimoine de saint Pierre, si en cessant d'être prince il ne grandirait pas comme pontife, si en perdant tout pouvoir temporel il n'accroîtrait pas son pouvoir spirituel. Non-seulement on agite cette question, mais les événements eux-mêmes semblent parfois la poser.
Voici, à mon avis, la réponse que fournissent et le bon sens et l'Écriture :
Nul i)e saurait cumuler les avantages de deux principes contraires. Si l'église du pape était l'Église, si elle reposait sur la libre adhésion, si elle ne se confondait nulle part avec la société civile, si ses prêtres n'étaient pas des fonctionnaires, oh ! oui, sans doute, il y aurait profit pour ses représentants à se présenter pauvres, et faibles quant aux choses de ce monde,
OU, pour mieux dire, la question même ne se poserait pas, ne pourrait pas se poser. — Mais l'église du' pape étant ce qu'elle est, c'est-l-dire la négation directe de l'Église, le pape a besoin de chercher des appuis en harmonie avec le principe païen qu'il personnifie. En cessant d'être prince, il sera réduit à habiter les États d'un autre prince. Dès loj3, le voilà dans la dépendance, et, à Tégara des autres États, dans la suspicion. Le prince temporel, soyez-en sûr, est inséparable du pape, et les essais qu'on fera peutêtre pour les séparer n'aboutiront jamais réellement. Sans le patrimoine de saint Pierre , les papes du onzième et du treizième siècle auraient été les patriarches de la maison de Hohenstaufen; la solution occidentale aurait peut-être cédé la place à l'orientale.
Innocent, je le répète, n'eut pas la moindre hésitation sur ce point. A peine élu, il fit venir le préfet de Rome, qui s'était toujours considéré jusqu'alors comme l'agent de l'empereur. Il lui ordonna de rentrer sous sa juridiction ; il reçut son serment.
Quant aux États de l'Église successivement formés par les donations de Pépin, de Charlemagne, de Henri III, de la comtesse Mathilde, il s'efforça, et ce fut le travail de tout son règne, de les réduire sous son obéissance directe. Il y avait là des villes presque indépendantes, des seigneurs insurgés ou relevant de l'empire. Il leur fit une guerre acharnée, et parvint graduellement à devenir un peu mattre chez lui.
Ce ne fut pas la moindre de ses entreprises, et ici nous apercevons la première trace de ce fait qui frappe encore si vivement de nos jours : la papauté
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n'est nulle part plus mal obéie que dans ses propres États.
. Oui, ceux qui prétendent régir le monde ne sont jamais parvenus à administrer supportablement chez eux ; ceux qui prétendent au respect universel ne sont jamais parvenus à se faire respecter des populations qui les voient de près. Ce gouvernement clérical a toujours été le pire des gouvernements : à la fois impuissant et tyrannique.
Le règne d'Innocept n'a pas fait exception à la règle. Jusqu'à la fin u eut à lutter contre les émeutes romaines, contre les troubles romains, qui renaissaient toujours après avoir été apaisés. Et/ chose étrange, cet homme inflexible qui ne pardonnait rien ailleurs, qui prodiguait les excommunications au moindre signe de désobéissance, devenait presque timide dès qu'il s'agissait de Rome. Il sentait là, autour de lui, sous ses pieds, un esprit hostile et frondeur avec lequel il fallait essayer de vivre, sans aspirer a le réduire entièrement.
J'ai dit qu'à l'égard des autres États sa manière d'agir fut moins craintive. Nous allons parcourir les principaux conflits qui ont signalé son pontificat. Je les ai rangés, Messieurs, dans l'ordre qui m'a paru le
plus propre à vous faire saisir toute la gravité des maximes appliquées alors par la papauté. Cet ordre, au reste, n'a rien d'arbitraire. Si c'est celui de la logique, c'est aussi celui de Thistoire. La logique de l'histoire est parfois admirable ; et quand l'aurait-elle été davantsfge que sous le règne de ce grand logicien couronné qu'on nomme Innocent IIH
La première affaire qui s'offre à nous est celle du royaume dé Naples^et de Sicile. Ici la papauté se prése^e comme suzeraine. Le royaume de Nâples est un de ses fiefs ; elle s'en occupe à ce titre-là.
Or, quoiqu'il y ait quelque chose de monstrueux dans cette seuje pensée qu'un prêtre qui se donne pour le vicaire de Jésus-Christ prétende être, nonseulement souverain, mais suzerain d'autres souverains, cependant nous ne sommes pas venus jusqu'au treizième siècle sans avoir cessé d'être surpris en découvrant des énormités. Nous sentons bien qu'il ne s'agit plus de l'Église du Seigneur; ce qui nous étonnerait, ce qui nous scandaliserait presque, ce serait une trace encore subsistante de la simplicité évangélique.
Voici, en deux mots, l'histoire des relations de la papauté avec le royaume de Naples :
Lorsque les Normands, ces brillants aventuriers qui gagnaient partout des seigneuries et des couronnes, eurent fait la conquête du pays qui porte aujourd'hui le nom de royaume des Deux-Sicilés, ils s'adressèrent au pape d'alors et lui demandèrent de sanctionner cette eonquête. Le pape y consentit et leur conféra le titre de rois, à condition qu'ils accep-
taraient la position de rois vassaux et qu'ils rendraient hommage au siège romain. La condition fut acceptée.
Plus tard, la première maison souveraine, celle des Tancrède, s'éteignit. La couronne parvint par les femmes aux mains redoutables des Hohenstaufen. — La suzeraineté papale courut alors un véritable péril. Cependant l'empereur Henri VI étant mort en laissant une veuve isolée et un très-jeune enfant, force fut bien de chercher de nouveau l'appui de cette puissance formidable entre toutes qu'on nommait l'Église. La suzeraineté fut de nouveau reconnue, l'hommage fut de nouveau rendu en termes exprès, et le pape fut même prié d'accepter la tutelle du jeune orphelin.
Ce pape, c'était Innocent. En qualité de suzerain, en qualité de tuteur, il se mêla toute sa vie des affaires de Naples et de la Sicile. Il y défendit, rendons-lui cette justice, les droits souvent menacés de son pupille. Mais en même temps il y combattit la seigneurie allemande qui cherchait à s'y fortifier contre lui.
Ce fut une longue lutte dont je dois omettre le récit. Qu'il vous suffise, Messieurs, de savoir ceci :
Lorsqu'après beaucoup de péripéties l'orphehn fut parvenu à l'âge d'homme, lorsqu'Innocent en eut fait successivement un roi de Naples et même un empereur — nous verrons plus tard comment il y fut amené, — il arriva ce qui arrivait toujours en pareil cas. L'ancien pupille se rappela qu'il était empereur et Hohenstaufen. Les exigences pontificales que pouvait subir un petit prince parurent intolérables au chef de l'Europe. L'enfant était devenu Frédéric II. 'i
Frédéric II, c'est-à-dire l'ennemi le plus acharné
et aussi Tune des victimes les plus misérables de la tyrannie papale, l'homme des excommunications perpétuelles, celui qu'on excommuniait parce qu'il n'allait pas en Palestine, celui qu'on excommuniait parce qu'il allait en Palestine, celui qu'on excommuniait parce qu'il revenait de Palestine, celui qui^ après avoir essayé d'acheter son pardon par des croisades et même par de hideux édits de persécution, mourut à la peine au fond de la Calabre, entouré de Sarrazins, et ne se fiant plus qu'à eux seuls.
Voilà la première lutte d'Innocent III. — Voici la seconde :
Le prince qui de son temps gouvernait la France était digne de se mesurer avec lui. Philippe-Auguste a eu, comme roi, une partie de ce génie politique qu'Innocent a déployé comme pape. Des deux côtés on avait un but et un plan, chose rare en ce mondes Si Innocent III a été le plus puissant des papes, Philippe Auguste a été le plus énergique constructeur de ce qui devait être un jour la monarchie moderne.
Ils ne pouvaient pas ne point se rencontrer. Entre eux la lutte était inévitable; mais en même temps elle devait être prudente et modérée. La prydence accompagne souvent la force, et elle était une des qualités
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dominantes des deux rivaux. Ils connaissaient leur pouvoir respectif. Aussi évitèrent- ils l'un et l'autre et jusqu'au bout d'engager une guerre à mort. Les résistances du roi eurent une limite, les entreprises du pape s'arrêtèrent toujours à un certain point. Rien n'est plus ifappant, à une époque où l'on ne se gênait guère, que ces ménagements habiles où l'on sut persévérer des deux parts.
C'est précisément à cause de ce caractère spécial que j'aime à signaler la querelle française. Comme Innocent s'y est montré moins extrême qu'ailleurs, comme il y a mesuré sa^parole et ses actes, comme, en outre, il y a soutenu une cause qui était juste au fond, comme il ne l'a soutenue que par les seules armes spirituelles et sans passer jamais de l'excommunication à la déposition, la théorie papale du moyen Age s'y présente à tous égards sous son aspect le plus favorable. — Or je tiens, vous le savez, à placer sous leur jour le plus favorable les théories que nous rejetons. Je suis plus sûr ainsi que notre condamnation est basée, non sur des circonstances exceptionnellement odieuses, mais sur la nature même des principes.
Le principe païen n'apparatt nulle part plus horrible que dans cette affaire- ci. En effet, il s'y présente dégagé de tout ce qui pouvait le compromettre, et néanmoins il ne parvient pas à se faire accepter par la conscience. Nous allons voir, Messieurs, une simple mesure disciplinaire, prononcée par l'autorité spirituelle, n'entraînant que des conséquences spirituelles et destinée dans ce temps particulier à combattre une véritable injustice. Rien de mieux, sem-
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ble-t-il, et, en effet, si l'Église était TÉglise au lieu d*étre la société, rien ne serait plus inoffensif. Une Église frappant un de ses membres, fût-ce le^roi, lorsque ce membre commet un crime, on ne saurait le trouver étrange.
Mais quel changement,lorsque l'Église est la société ! Alors c'est la société qui est atteinte ; alors c'est une question sociale qui est traitée ; alors ce sont des intérêts sociaux qui sont compromis ; alors ce sont des liens sociaux qui sont relâchés ou rompus. La mesure disciplinaire devient une mesure politique. Ce n'est plus l'homme, c'est le roi qui est atteint.
Je passe à l'exposition rapide des faits.
Philippe-Auguste, veuf, avait demandé la main d'une jeune princesse nommé Ingelburge, la sœur du roi de Danemark. — A peine le mariage avait-il été contracté, qu'une répugnance inexplicable avait éloigné le roi de sa femme. Sachant qu'à cette époque la dissolution des unions royales n'était pas fort difficile, encouragé par plus d'un souvenir des complaisances de l'Église, Philippe-Auguste avait assemblé un concile provincial à Compiègne. Là il avait fait prouver sa parenté prétendue avec la reine. L'archevêque de Reims avait prononcé le divorce au nom du concile.
Bientôt le roi avait contracté avec Agnès, sœur du duc de Méranie en Tyrol, une union nouvelle, une union passionnée, et qui serait touchante, si l'on pouvait oublier la pauvre femme délaissée dont le droit était indignement foulé aux pieds. *
Vous le voyez. Messieurs, je ne cherche pas à atténuer les torts du roi et la gravité du motif qui amena
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rintervehtion du pape. La loyauté d'abord ; la sévérité n'y perdra rien.
Innocent se hâta d'envoyer en France un de ces nombreux légats qui de son temps n'ont cessé de sillonner l'Europe et qui étaient comme sa représentation vivante dans toutes les églises, sur tous les territoires, à côté et au-dessus de tous les trônes. Le légat était chargé de déclarer à Philippe-Auguste que le divorce prononcé était nul, qu'il devait dans le dé- . lai d'un mois reprendre Ingelburge, qu'en cas de refus, son royaume serait placé sous l'interdit.
Philippe-Auguste refusa de céder. Aussitôt le légat, le cardinal Pierre, mit à exécution les ordres qu'il avait reçus. Un concile fut convoqué f Dijon; le roi, sommé de s'y rendre, fit jeter à la porte de son palais les députés qu'on lui envoyait. Au bout de sept jours, la sentence fut prononcée.
Sentence terrible, Messieurs, et dont je voudrais vous faire entrevoir les effets.
Au son lugubre des cloches, les évoques et les prêtres se rendent à la cathédrale. On couvre d'un crêpe l'image du Christ, les reliques des saints sont transportées dans les caveaux, l'hostie est livrée aux flammes, les flambeaux sont éteints au milieu des gémissements, le royaume est placé sous l'interdit.
Depuis ce moment, plus de culte public, plus de prières, plus de voix des cloches, plus de confession, — si ce n'est à l'heure de la mort — plus de sépulture ! Les figures des saints de toutes les églises sont voilées; les portes cessent de s'ouvrir. La France entière est privée des cérémonies religieuses et comme réparée de Dieu.
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Il nous serait difficile de comprendije aujourd'hui dans toute son étendue l'impression douloureuse que causait l'interdit à Tépoque où nous sommes parvenus, à la dernière année dû douzième siècle.
Quelques prêtres, il est vrai, osaient se révolter contre la sentence du pape. On célébrait çà et là le service divin; çàet là on se risquait à jeter un peu de terre sur le cadavre des morts. — Cependant ces résistances étaient rares, en dépit de la colère du roi ; Tautorité du souverain pontife rayonnait alors à son zénith, on concevait à peine la pensée de désobéir.
Philippe-Auguste se débattait contre la sentence qui pesait sur lui. Prudent comme je Tai montré, il n'avait garde éte rompre ouvertement. Toutefois, en ^voyant les larmes de cette Agnès qu'il aimait avec une si vive tendresse, il lui arrivait parfois de prononcer des paroles de révolte : « Je veux me faire infidèle ! — s'écfia-t-il un jour. — Que Saladin était heureux! Il n'avait point de pape, b
Cette exclamation d'un ancien croisé ne tirait pas à conséquence. Le roi savait à quel puissant lutteur il avait affaire ; il essayait de se défendre sans attaquer.
Ce furent alors des assemblées de prélats et de seigneurs, des ambassades à Rome, des promesse» bien* tôt retirées, un misérable état, au milieu duquel on ne peut s'empêcher de plaindre profondément ces deux femmes, l'une trahie, l'autre trompée, l'une et l'autre malheureuses.
Enfin, sur la demande de Philippe-Auguste, de nouveaux légats traversent la France en grand appareil et viennent réunir un concile à Soissons. La cause
y est solennellement débattue ; puis, au moment où rassemblée va conclure, le roi déclare tout à coup qu'il se sépare d'Agnès et va revenir à Ingelburge. En effet, il prend celle-ci par la main, la fait monter derrière lui sur son cheval et part au grand ébahissement des prélats.
Cependant sa soumission ^ n'était encore qu'incomplète. Il s'était bien séparé d'Agnès, qui en mourut de chagrin au bout de quelques mois; mais il n'avait pu se résigner à reprendre réellement Ingelburge. Celle-ci fut de nouveau renfermée dans un château écarté.
Les deux adversaires avaient atteint la limite que leur prudence était décidée à ne pas franchir. Pour le roi la fin de l'interdit, pour le pape la relégation et la mort d'Agnès, tout cela constituait une situation nouvelle qui n'exigeait plus d'efforts violents.
On s'établit dans cette situation : Philippe-Auguste argua d'un ensorcellement, et la cause fut sérieusement examinée par l'Église. Enfin, longtemps après, au moment où le roi de France allait tenter l'entreprise capitale de sjon règne, sa glorieuse campagne de Bouvines, il éprouva le besoin de se réconcilier entièrement avec le pape. Il reprit auprès de lui sa femme Ingelburge, répudiée depuis vingt années et prisonnière à Etampes depuis dix-sept.
C'était, en définitive, la cause de la justice qui avait triomphé. On voudrait croire que la justice seule déterminait en pareilles matières la conduite d'Innocent llï et que le blâme ne doit porter que sur les moyens employés par lui. Mais une pareille illusion, possible à la rigueur quand on isole l'affaire d'Ingelburge, ne peut plus subsister dès qu'on la rapproche de toutes les autres luttes engagées à la même époque, de tous les autres interdits prononcés par le siège romain. — Il était moins question de justice que de suprématie; à la vérité, la suprématie ellemême n'apparaissait sans doute aux yeux d'Innocent que comme la justice par excellence. Je n'ai jamais mis en doute sa sincérité •
Cette grande cause de la suprématie devait se vider surtout entre le pape et l'empereur. Là surtout elle était sérieuse, là seulement, à cause de la gravité d'un conflit déjà si ancien, Innocent allait rencontrer quelques revers. Ceci nous amène, Messieurs, aux complications allemandes qui ont rempli le règne entier d'Innocent, comme celui de ses prédécesseurs et de ses successeurs. 11 y avait là une querelle interminable de sa nature.
Innocent se trouve précisément au centre de la querelle, dans Tîntervalle qui sépare les premiers actes du drame de celui qui doit le terminer. La papauté avait d'abord été aux prises avec la maison de Franconie au sujet des investitures; il suffit de rap-' peler Grégoire VII. Elle avait été ensuite aux prises avec la maison de Souabe ou de Hohenstaufen; c'était la guerre gibeline, où avait éclaté Ténergie d'Alexandre III. Cette seconde guerre n'était, à vrai dire, que la reprise de la première. Il n'y avait qu'un problème, au fond : lequel des deux empereurs aurait le dessus, le spirituelou le temporel?
Si le moyen âge, Messieurs, a eu ses deux empereurs, le même phénomène s'est présenté ailleurs dans rhistoire du monde. Le Japon n'a-t-ilpas encore aujourd'hui son Ségoun et son Daïri? L'Islamisme n'at-il pas eu ses Sultans et ses Califes? Il est vrai qu'au Japon comme chez les musulmans, l'empereur temporel n'a pas tardé à subordonner ou à absorber le spirituel; tout le pouvoir a passé aux mai^sdes Ségouns et des Sultans. Notre Europe a eu l'honneur d'une lutte plus sérieuse, plus prolongée et plus indécise.
En pareille matière et quand le mal a prévalu, la lutte est du moins un signe de vie. En effet, la solution éminemment simple et commode serait d'avoir un seul chef de la société divine et religieuse ; ou un pape empereur : un calife; ou un empeur pape : un czar. Ceci serait la perfection du principe païen. Une seule religion, une seule société, un seul chef. Il y a des gens qui trouveront cela sublime !
Innocent, que tout devait aider à porter jusqu'à son talte l'édifice des grandeurs pontificales, apparaît dans
un intervalle, à une époque où les Hohenstaufen s'étaient comme effacés. Henri VI était mort, et son jeune fils, nous l'avons vu, était remis en qualité de pupille aux mains mêmes du pape. — Cependant qu'arriva-t-il? Je vous l'ai déjà dit. Vous savez ce que devint ce terrible pupille.
Tant il est vrai que la lutte était dans la nature même des choses, que le véritable ennemi de la papauté n'était pas l'empereur, mais l'empire. Il s'agissait, en définitive, de savoir si le chef politique de l'Europe devait tenir l'étrier à son chef religieux, si ce dernier devait être le juge suprême de tous, le suzerain universel.
On continua donc à combattre, sans relâche, ni pitié, ni remords, jusqu'au jour où, par le fait du pape, la dernière goutte du sang des Hohenstaufen teignit à Naples l'échafaud de Conradin.
Et alors encore ce ne fut pas fini, car le gant de Conradin mourant fut relevé, il fut porté à quelqu'un, et ce quelqu'un-là s'appelle : le monde moderne. La papauté devait avoir moins bon marché de ce nouveau champion, que des maisons de Franconie et de Souabe.
Parmi les crimes dont les papes ont souillé cette longue lutte, il en est un, Messieurs, que je tiens à relever. Us ont compromis en la dénaturant, ils ont compromis pour des siècles peut-être une des plus nobles causes qu'il y ait ici-bas, la cause de l'indépendance de l'Italie.
Au premier coup d'œil, les papes semblent être les patrons de cette cause, d^ la cause guelfe j ijs
provoquent Tinsurrection des villes , la grande ligue lombarde est sanctionnée par eux, le nom d'Alexandre III est lié à la fondation des remparts d'Alexandrie. On serait porté à dire que les Italiens ont le pape à leur tête pour rejeter de leur territoire les Allemands.
Mais les peuples ne sont pas aveugles. Il y a une opinion publique, même au moyen âge. Or, que finiton par apercevoir? Que la lutte italienne était une lutte papale, que c'était la lutte de la théocratie contre la société laïque.
Dès que cette vérité eut été entrevue, il en résulta deux choses. — D'une part, l'Allemagne trouva des alliés partout pour un intérêt qui était l'intérêt commun. D'autre part, l'Italie se divisa et se lassa. Ce n'était plus du tout un peuple résistant à un autre peuple ; ce n'était plus du tout une affaire d'indépendance nationale. On devint guelfe ou gibelin, en Italie même, selon ses inclinations cléricales ou laïques, démocratiques ou aristocratiques On le devint pour satisfaire des ambitions ou des haines de localité.
Déjà au temps d'Innocent III le mouvement italien est singulièrement assoupi, et le pape ne parvient pas une seule fois à ranimer les vieilles passions anti germaniques de la ligue lombarde. Les villes, où ont pénétré certaines lumières, ont déserté ce vieS antagonisme.
J'ai tenu à voua dire cela avant d'entrer dans le récit, afin que vous compreniez que si l'on combat les empereurs allemands, c'est au nom du pape, ce n'est pas au nom de l'Italie,
240 liNNOGENT 111
Les princes électeurs avaient à choisir un empereur pour remplacer Henri VI. Deux candidats étaient sur les rangs : un Hohenstaufen, Philippe, duc de Souabe, frère de l'empereur défunt et oncle du jeune Frédéric; Ûthonde Brunswick, ennemi des Hohenstaufen et neveu du roi d'Angleterre Richard Cœur-de- Lion.
Innocent III attendit quelque temps. Avec sa pru- . dence habituelle, il voulait laisser aux événements le temps de se dessiner ; il pensait d'ailleurs que, l'Allemagne étant divisée, on ne tarderait pas à recourir des deux parts au siège romain.
Cette espérance ne fut pas trompée. Philippe et Othon réclament son appui. Avant de l'accorder. Innocent a soin de déclarer bien haut que la décision lui appartient à lui seul, que le pape est le juge suprême, car il a transporté l'empire d'orient en occident, et c'est lui qui accorde la couronne impériale.
Mais son hésitation ne pouvait être qu'apparente. La haine des Hohenstaufen l'emportait nécessaire* ment. Innocent se prononça en faveur d'Othon et le proclama empereur. Son légat Guido apporta en Allemagne une longue bulle où les candidats étaient examinés, jugés en détail, où l'arrêt du pontife était nettement formulé.
Les lettres qui suivirent sont demeurées et resteront un monument de cet orgueil pontifical qui n'exclut pas absolument la modestie personnelle. Innocent III déclarait parler au nom de Celui qui a rejeté Saiil et choisi David. Il exigeait qu'Othon prit les engagements les plus positifs de soumission à la papauté. Enfin, en échange de ces serments, l'ex-
communication était prononcée contre quiconque s'opposerait à Fempereur.
Chose étrange et qui prouve à quel point FAUemagne s'était engagée dans la lutte, la décision du pape influa peu sur celle des Allemands. L'excommunication excita peu de crainte ; il se trouva beaucoup de seigneurs, même beaucoup d'ecclésiastiques pour la braver.
En vain l'arrêt reçut-il çà et là son exécution, en vain des archevêques furent-ils déposés et leurs sujets déliés du serment de fidélité, l'Allemagne se prononçait toujours plus en faveur de Philippe. L'empereur du pape n'avait personne avec lui, l'empereur rejeté par le pape était reconnu par tout le monde.
Alors le fier Innocent se décide à fléchir. Son opinion incline graduellement du cêté de la force et du succès. Le David est abandonné, le Saûl est reconnu. Innocent consent à proclamer Philippe.
Combien il dut regretter d'avoir consenti trop tôt ! Avec quelle dignité, s'il avait prévu l'événement prochain, n'aurait-il pas maintenu sa décision pontificale! A peine a-t-il reconnu Philippe, que Philippe est assassiné. A peine a-t-il délaissé Othon, qu'Othon se trouve universellement reconnu.
La fortune avait changé ; le pape change de nouveau avec elle. 11 revient à Othon, il revient animé de l'enthousiasme le plus vif; il interdit, sous peine d'excommunication , d'accorder à un autre l'onction et la couronne. Il donne de très-haut ses ordres, sous la dictée des événements.
Hélas ! Innocent n*était pas au bout de ses mécomptes. Dès qu'il eut proclamé pour la seconde fois
cet Othon qu'on appelait « Tempereur par la grâce des prêtres ! ^ l'attitude d'Othon changea envers lui. Du moipent où il se sentit réellement en possession de Fempire, V empereur se réveilla en lui : l'empereur, c'est-à-dire le rival du pape.
Il vint en Italie pour se faiye couronner. L'armée qui l'accompagnait sembla faire en réalité la conquête de la péninsule. Soumis encore aux exigences du pape le jour du couronnement, il les reniait dès le lendemain et se retirait plein de colère, au milieu des scènes de carnage par lesquelles se manifestait la haine déjà réveillée des Italiens et des Allemands.
Je n'insiste pas sur ce qui suivit. Othon avait mis la main sur une portion du patrimoine de saint Pierre; les excommunications éclatèrent. Les foudres romaines qui avaient atteint Philippe n'épargnèrent pas Othon.
A quelque temps de là, l'empereur excommunié rencontrait dans les plaines de Bouvines l'épée victorieuse de Philippe-Auguste. — Depuis lors sa puissance fut anéantie; il n'exista plus que de nom.
Innocent put donc choisir un troisième candidat. Il patrona l'élection de son pupille, le jeune Frédéric. Frédéric fut élu ; Frédéric prit, comme les autres, les engagements les plus solennels ; Frédéric fut appelé, comme les autres, « l'empereur des prêtres! » et Frédéric devint l'adversaire que vous savez.
Innocent n'avait pas la main heureuse ! ou plutôt il ne pouvait pas avoir la main heureuse. L'antagonisme était inévitable, insurmontable. La chrétienté telle que le principe païen l'avait faite, ne parvenant pas à distinguer la religion de la politique, hésitait éperdue entre ses deux chefs.
Les ennemis naturels demeuraient donc en présence. La distinction des domaines n'était pas encore possible, la sécularisation du monde européen devait exiger des centaines d'années; et, en attendant, où trouver un empereur qui consentît à être ce qu'exigeait Innocent III : le très-humble' serviteur de la pa* pauté?
Je voudrais, Messieurs, que le temps m'eût permis de vous raconter le couronnement d'Othon à Rome, les engagements qu'on exigea de lui, les humiliations auxquelles on le soumit, les actes par lesquels on le transforma en clerc, en homme d'église, en homme du pape. Vous comprendriez encore mieux que l'accord était impossible. 11 ne s'agissait pas de conciliation, il s'agissait de soumission.
C'est surtout en Angleterre que la question se posa ainsi, d'une façon simple etiiette. A quiconque voudra, par un seul fait, apprendre ce qu'étaient les prétentions papales au moyen âge, je dirai toujours : Lisez dans la première histoire venue ce qui s^est^ passé entre Jean Sans-Terre et Innocent III.
Je ne compare pas ces deux hommes. Et que m'importent ici les hommes? — Jean Sans-Terre est un des princes les plus méprisables qui aient paru ici-
Ui INNOCENT III
bas. Meurtrier de son neveu Arthur, courageux contre les faibles, lâche vis-à-vis des forts, entouré de bandits, toujours occupé, non de combattre, mais de rançonner, il ne travaille qu'à satisfaire ses grossières passions et ses haines, qu'à grossir et à grossir encore son trésor, depuis le jour où dans une barque il égorgeait froidement son neveu, jusqu'à celui où, traversant une autre rivière, il eut l'incomparable douleur de voir ses chariots chargés d'argent entraînés par les eaux, et mourut accablé par ce chagrin digne de lui.
Tel fut le roi Jean Sans-Terre. Vous ne m'accuserez pas de l'embellir pour rendre plus odieuses les entreprises d'Innocent. — Maintenant, quelles ont été ces entreprises?
Ses premières relations avec le roi d'Angleterre avaient été empreintes de beaucoup de bienveillance. Lui, si rigoureux adversaire du divorce de Philippe- Auguste, il avait prêté les mains à celui de Jean. La passion de ce monarque pour Isabelle fut mieux traitée que celle du roi des Français pour Agnès de Méranie. La nouvelle union royalefut donc consacrée, sous prétexte que la première était entachée d'une de ces nullités complaisante» qu'on tirait alors au besoin des degrés les plus lointains de parenté. Cependant, comme le pape ne pouvait pas se dissimuler qu'il violait ainsi le droit strict, il imposa certaines pénitences au roi Jean : l'entretien de quelques centaines de lances dans la Terre-Sainte, la fondation d'un couvent pour les religieux de Clteaux.
Innocent III rendit à Jean un autre service. Philippe-
Auguste, suzerain de Jean pour la Normandie, Pavait fait condamner par ses pairs à cause du meurtre d'Arthur et se préparait à lui faire une rude guerre. Le pape, dont ces conflits contrariaient les desseins à l'égard dé la croisade, s'entremit. Il conseilla, il ordonna la paix, au nom du Dieu de paix. Cela allait mal, je dois le dire, au pontife qui passa sa vie à déchaîner partout la guerre, et qui ne tarda pas^ nous allons le voir, à armer la France contre l'Angleterre, dès qu'il fut question d'y défendre ses propres intérêts.
Voici comment les intérêts d'Innocent III se trouvèrent engagés :
Quiconque a entendu parler de Thomas Becket sait ce qu'était au moyen âge un archevêque de Cantorbery. L'assassinat odieux de Becket ne couvre pas l'énormité de seâ prétentions et l'insolence de sa conduite. Il avait agi en rival du roi ; animé de l'esprit du pape, véritable pape anglais, il avait déclaré nulles les lois du royaume quand ces lois portaient atteinte à la juridiction privilégiée des clercs. L'interdit, dont il avait menacé, frappa l'Angleterre après lui. Henri II dut se soumettre, s'humilier, humilier sa couronne, iry avait là un précédent que personne n'avait oublié à l'époque d'Innocent III.
Or, à cette époque, le siège de Cantorbery vint à vaquer. L'élection, d'abord contestée en Angleterre, fut attirée à Rome par le pape. Ce fut à Rome, sous les yeux du pape et on peut dire par ses ordres, que quelques moines anglais nommèrent Etienne Leighton.
L'indignation de Jean île saurait surprendre personne. L'archevêque de Cantorbery était, je le répète, un si haut personnage, qu'abandonner son élection
au pape c'était presque accepter ui\ rivaWe sa main.
Passant par dessus les réclamations énergiques du roi, Innocent se hâta de remettre lui-même le pallium à Leighton. Puis il écrivit aux évéques de Londres, d'Ély et de Worcester, en leur prescrivant de prononcer l'interdit sur toute l'Angleterre, s'il y avait résistance aux ordres de Rome : « Dans le cas, ajoutaitil, où ces moyens seraient sans résultat, lious lèverons notre main contre le roi lui-même. »
Une lettre hautaine, adressée au monarque, complétait cet ensemble de décrets.
Jean fit porter les premiers éclats de sa fureur sur les moines augustins de Cantorbery, qui avaient servi d'instruments à l'élection de l'archevêque. Épouvantés, ils s'enfuirent sur le continent.
L'interdit fut alors prononcé itout culte cessa, les morts furent enterrés dans les fossés, l'Angleterre entra sous ce lugubre régime que je vous ai décrit en France.
Je n'ai pas besoin, Messieurs, de vous dire de quelles représailles le roi Jean usa ! Les prêtres, les moines n'étaient plus en sûreté dans ses États. Apprenait-il le meurtre de l'un d'eux : « Tant mieux ! s'écriait-il, on m'a débarrassé d'un ennemi ! »
Le pape ne lui fit pas l'honneur de le ménager comnde Philippe-Auguste. Il lui écrivit du style qu'on emploie envers un enfant indocile qu'on a châtié et qu'on châtiera encore s'il s'obstine dans sa désobéissance : « Voyez, disait-il en terminant, l'arc est tendu. Évitez la flèche qui ne revient pas sur l'arc, afin qu'elle ne vous fasse pas une blessure plus grave dont la cicatrice restera toujours, tandis que la pre-
mière peut être encore complètement guérie. »
La seconde flèche fut lancée, la seconde blessure fut faite. A l'interdit général qui frappait le royaume vint se joindre Texcommunication personnelle du roi.
Mais la seconde flèche elle-même ne suffit point. Innocent se décida, en conséquence, à faire une nouvelle blessure, bien plus grave et bien plus profonde que les précédentes : il proclama la déchéance de Jean et délia ses sujets du serment de fidélité.
Il faut, pour se faire une idée de ce qu'était la papauté à cette époque, lire le texte de la sentence qui détrône le roi Jean. Jamais assemblée révolutionnaire n'agit avec une plus effrayante audace. — Jean est déposé; le pape lui choisit un successeur; ce successeur sera le roi de France, qui est chargé d'exécuter l'arrêt; la croisade sera prêchée ; ceux qui viendront se ranger sous les drapeaux de Philippe-Auguste pour dépouiller le roi Jean de la couronne d'Angleterre jouiront des mêmes indulgences que les croisés de la Palestine.
L'affaire devenaij sérieuse, car Philippe-Auguste n'était pas homme à refuser au pape un service de cette nature, la flotte se rassemblait à Boulogne, les armements avaient commencé.
Alors Jean fléchit. S'abouchant avec le légat Pandolphe il lui promit sa soumission, une soumission pleine, entière, telle qu'il la fallait pour reconquérir les bonnes grâces du siège romain.
Voici, Messieurs, quelle fut cette soumission, qui aurait peu d'importance si elle n'était qu'un monument de la lâcheté de Jean, mais qui prend une valeur
immense par racceptation expresse et solennelle d'Innocent III. Elle donne la mesure des prétentions de la papauté.
Jean renonce entre les mains du pape à sa couronne et aux royaumes d'Angleterre et d'Irlande. Il reçoit ses États deâ mains du pape, en qualité de vassal de l'Église romaine. Il oblige lui-même et ses héritiers à jamais ; le tout sous peine de déchéance !
La forme fut digne du fond. Dans une assemblée publique, le roi déposa aux mains du légat, qui les garda plusieurs jours, son sceptre et sa couronne. Il remit au légat, qui le foula aux pieds — mais qu eut soin de le ramasser ensuite, — l'argent du tribut annuel auquel il s'engageait désormais.
Après avoir ainsi humilié le roi et assujetti le royaume, il restait à arrêter la croisade de Philippe-Auguste. Pandolphe repassa la mer; il se présenta devant le monarque français et lui signiiSa que l'Église n'avait plus besoin de ses services, qu'elle lui retirait les États qui lui avaient été naguères promis, qu'elle lui défendait d'envahir ces États devenus terre ecclésiastique et propriété du siège romain.
Philippe-Auguste trouva étrange le rôle qu'on lui faisait jouer. Il parla des dépenses faites, de sa flotte déjà rassemblée sur l'invitation d'Innocent III. Il fallut le satisfaire en lui livrant une autre proie, et la Flandre dut payer les frais de l'expédition préparée contre l'Angleterre.
J'ai hâte de terminer cette honteuse mais instructive histoire. Je ne vous raconterai ni la délivrance des diplômes par lesquels Innocent recevait le serment de vassal prêté par le roi Jean, ni les réclanaa-
tions nouvelles qui furent présenta
toujours avec accompagnement de m
terdits. 11 s'agissait d'indemniser les
moines qui avaient souffert pendant
offrait des capitaux que Ton ne troi
sants.
Laissons le pape et le roi débattre c< chés, et mentionnons en finissant ui conséquences ont été aussi immenses ( tes, un fait qui nous ouvrira du moin tive de liberté au milieu de tant d'ac de platitude et de tyrannie. — ' II est Messieurs, que la grande charte soitné( même que fit le pape pour transform en pays sujet du siège romain. Il y a cbements dans l'histoire.
A peine Jean se fut-il mis en règl pape en lui prêtant foi et hommage, ( aux seigneurs du royaume, aux baro s'appuyaient eux-même sur les vill( sur Londres. Le roi essaya de résiste] en frémissant, et la célèbre prairie d( de Windsor, reçut le serment qu'il charte qui a servi de base aux nobles l'Angleterre.
Vous n'attendez pas de moi que j sujet étranger à notre étude et qui n( trop loin. Je me contenterai de dir du roi et des barons continua en dép de la plaine de Runny. Les baroni offrir la couronne au fils de Philippe nialgréla défense du pape, se rendit ai
Puis deux hommes disparurent : Jean, qui mourut d'une façon misérable en fuyant devant «ses sujets révoltés ; Innocent, qui mourut aussi, ^n maudissant cette grande charte où un profond instinct lui faisait découvrir le secret ennemi, Tennemi puissant de la tyrannie papale. Les fortes intelligences ont de ces pressentiments qui ne les trompent pas ; la haine que la charte inspira sur-le-champ au pape fut un de ces pressentiments. Un de ses derniers actes, je le répète, fut rexcommunication qu'il prononça contre le fili de Philippe-Auguste et contre les barons qui l'avaient appelé; une de ses dernières paroles fut' celle par laquelle il condamna la grande charte, germe .encore informe, mais déjà fécond, des futures libertés de l'Angleterre,
Revenons, Messieurs. Il nous reste encore, avant de clore la portion de notre étude qui concerne la suprématie, à indiquer — je nepuis faire davantage — les nombreuses affaires qui, d'un bout de l'Europe à l'autre, provoquèrent l'application des mêmes principes que nous avons vus à" l'œuvre en Sicile, en France, en Allemagne et en Angleterre. Partout il s'agit de la thèse audacieuse, résumé et couronnement du moyen âge : le clergé roi.
En Sardaigne, Innocent III institua la suzeraineté du siège romain. En Aragon, il accomplit la même œuvre ; le roi reçut de ses mains la couronne, une nouvelle monarchie vassale vint se placer à côté de Naples et de l'Angleterre. Dans le Portugal et dans le royaume de Léon, il traita et poursuivit par les moyens que vous connaissez ces questions matrimoniales, objet ou prétexte inépuisable de l'invasion du temporel par le spirituel. En Danemark, en Suède, en Norvège, en Pologne, en Hongrie, en Servie il y eut des querelles, des négociations hautaines, des «êtes d'autorité, des excommunications.
Les excommunications ! Souffrez que je m'arrête à ce mot. — L'excommunication, on peut le dire, se promenait alors incessamment d'un bout de l'Europe . à l'autre bout. Partout des légats, des exigences, partout ded menaces, partout des interdits.
Indépendamment des interdits généraux, il y avait les interdits particuliers. Indépendamment de ceux qu'on proclamait, il y avait ceux qui existaient de plein droit. Richard Cœur-de-Lion, par exemple, tout dévoué qu'il était au pape, avait encouru une excommunication de ce genre, parce qu'il avait, dans ses campagnes en France, assiégé un jour la forteresse d'un couvent. Aussi, après sa mort, ne put-il être enseveli par l'Église.
Des faits analogues se produisaient en tout pays et chaque jour. Je cite celui-ql| Messieurs, parce qu'il me semble bien propre à vous donner l'intelligence du ré^me^dont Innocent III est la personnification suprême : une société soumise au clergé, le chef du clergé agissant comme chef du monde, ses nombreux
émis^ires portant ses ordres, ' sa police universellement exercée, sa discipline politico-religieuse.
Pour ne prendre que les empereurs, voici dans quelle mesure l'interdit a pesé sur eux : — Henri IV a été excommunié 26 ans, Frédéric Barberousse ^ 17 ans, Frédéric II 14 ans, Louis de Bavière 23 ans.
Il fait bon. Messieurs, juger les principes à leur époque de force, de foi, de confiance, de naïveté, et, si vous me -passez cette expression, de loyauté. Vient ensuite le temps où, se sentant plus faibles, ils se font peureux, prudents et menteurs. C'est sous ce rapport que l'étude du moyen âge a tant d'imper-»tance. Le vrai catholicisme romain, celui qui est conséquent et complet, ne se montre que là. Il ose tout, il dit tout. Nous sommes sûrs alors d'avoir sa vraie pensée.
Essayons de recueillir les maximes officielles par lesquelles on justifiait les actes dont je v(5us ai présenté le récit.
La formule de la suprématie papale, encore l|ésitante parfois chez Grégoire VII, plus ferme et plus complète chez Alexandre III, devient parfaite chez Innocent. — Cet homme qui fait et défait les rois-, qui déchaîne et arrête les révolutions politiques, qui dit à Philippe-Auguste : « Tu détrôneras le monarque anglais ! » puis qui dit à Philippe Auguste : « Tu ne détrôneras pas le monarque anglais! > cet homme qui brise Othon, qui élève Frédéric à sa place, cet arbitre supérieur de toutes les affaires grandes et petites, qui donne et ôte le titre de roi, qui compte plusieurs royaumes parmi ses fiefs ot
tous les royaumes parmi ses protégés ; Innocent III a \
posé le grand principe : point de pouvoirs qui ne soient subordonnés aux pouvoirs de l'Église, point de devoirs qui ne soient subordonnés aux devoirs envers l'Église! On sent dès lors remuer à travers TEurope une immense armée d'agents du pape qui ne connaissent qu'un mot d'ordre, celui de Rome; qu'un intérêt, celui de Rome ; qu'une patrie, Rome.
C'était,, je l'ai reconnu, la conséquence logique et rigoureuse de la confusion des domaines. Qui confond les deux domaines, confond aussi les deux puissances.
Toutes les conséquences sans doute ne se déduisent pas le même jour. Le moment où les papes font les Carlovingiens et où les Garlovingiens font les papes n'est pas précisément celui où Innocent III brise la résistance de Philippe-Auguste et reçoit l'hommage féodal de Jean Sans-Terre. Mais si les principes mettent du temps à se montrer tout entiers, ils se montrent cependant.
Jamais ils n'ont paru d'une façon plus nette qu'au temps d'Innocent. — Écoutez-le :
c Le pape ne reconnaît personne, excepté Dieu, audessus de lui. •
a Le pape est l'intermédiaire entre Dieu et les hommes; au-dessous de Dieu, au-dessus des hommes; moins que Dieu plus que l'homme {minorDeo, major homine), »
c Nous sommes préposé aux peuples et aux royaumes. »
c D'après la loi divine, les rois et les prêtres reçoivent l'onction ; le prêtre cependant donne Tonction au
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roi^ et non le roi au prêtre. Or celui qui donne l'onction est placé plus haut que celui qui la reçoit Le
ëacefdoce est aussi élevé au-dessus de la royauté, que l'àme est supérieure au corps. »
« Au commencement du monde, Dieu a jeté deux grandes lumières dans la voûte céleste, l'une pour briller pendant le jour et l'autre pour éclairer les nuits: »
Vous cômpTèriez, Messieurs, ^ile le soleil est la ]f)apauté et que le rôle modeste de la lune est réservé aux rois. — Innocent reprend cette comparaison dans une lettre adressée à l'empereur Othon î
t La direction suprême du monde nous est confiée à nous deux. Si nous sommes d*accord et si nous tious entendons pour faire le bien, alors les paroles dû prophète se réaliseront; le soleil et là terre seront réglés.... Nous portons deux épées, aiîisî îjue les apôtres disslîent au Seigneur : Voici deux êpées. Et il répondit : Cela suffit. »
Quant à la comparaison des deux épées, les successeurs d'innocetit se sont chargés de la commenter et de la préciser ; rien ne se perd à Rome. Si vous lisez la fameuse bulle Unam Sanctam de Boniface Vlll, vous verrez même que les deux épées ont fini pai" se trouver en quelque sorte dans une seule main, celle du pape : « Les deux glaives sont l'un et l'autre au pouvoir de l'Église ; mais le matériel s'emploie pour elle et le spirituel par elle. »
Je pourrais, Messieurs, multiplier à l'infini ces Citations. Lès lettres d'Innocent III , ce pape qui a tant ébrit, ne font que tourner et retourner en tout
LA I^UPBÉMATtE 955
sens sa théorie favorite. Il ne craint pas d'établir « que la royauté est sacerdotale et que le sacerdoce est royal, ^ démasquant ainsi une pensée d'absorp^ tion totale et d'unité absolue qui déjà se présentait à bien des esprits.
Cette pensée tendait à sa réalisation par une voie simple et directe. On prenait depuis longtemps Tha^ bitude de voir les papes et les conciles déposer les Souverains et délier les sujets du serment de fidélité; —Ceci vaut la peine que nous achevions de Téclaircir et de le constater, car il n'y a pas de point sur lequel on ait entassé plus de subtilités de mauvais aloi. Je rappelle en deux mots quelques faits antérieurs à Innocent:
Dès le VIP siècle, un concile de Tolède dégageait les sujets de Tamba de leur serment de fldéhté. Au K* siècle^ Louis le Débonnaire est détrôné t de l'avis du pape. » Au xf siècle, Grégoire VII agit avec l'audace que êhaeun sait \ il menace de déposition le roi de France Philippe F; il dépose effectivement l'empereur Henri IV ; il excite son indigne fils contre lui ; ilinstituele denier de saint Pierre, comme marque du tribut que devaient lui payer toutes les nations.
Le fameux BietatuB papae, qu*on attribue à Hildebrand, reste encore au-dessous de la terrible correspondance et des actes d'Innocent. A chaque instant oh rencontre sous sa plume ces jnots : « Tout serment d'obéissance est désormais délié; » ou bien : « Nous excommunions ceux qui lui prêteront assistance. »
Tbtft e0la,- Mesi^urs,- mérite à*%We noté avee sdn ;
tout cela n'a pas été un caprice momentané, la fantaisie ou l'exagération d'un homme. Il s'agit d'un système suivi, pratiqué par tous les papes, sanctionné par tous les conciles. Vous avez vu que lesprédécesseurs d'Innocent faisaient comme lui. Je pourrais vous montrer que ses successeurs ne firent pas différemment.
Le concile général de Lyon déposa Frédéric II, on sait de quelle façon! — Plus tard, Boniface VIII écrivrit: « L'autorité temporelle est sujette à celle de l'Église qui l'établit et la juge, mais qui n'est jugée que par Dieu seul. » Plus tard — j'en passe, et beaucoup — le principe de la suprématie papale était expressément confirmé par le dernier de& conciles généraux, celui de Trente. — Plus tard encore, éclatait la Ligue, c'est-à-dire le grand effort qu'a fait le moyen âge pour ressaisir la direction du monde moderne. Sixte-Quint recommence Innocent, autant du moins que le seizième siècle peut recommencer le douzième ; Henri III et Henri IV sont déposés comme hérétiques ou suspects d'hérésie; le clergé reproduit toutes les maximes de la théocratie ; on travaille ouvertement à organiser une Europe catholique sous le pape et sous Philippe II ; sans l'assentiment du siège romain, aucun roi n'est véritablement roi.
Enfin, Messieurs, il n'y a pas longtemps de cela et les plus â^s d'entre vous peuvent s'en souvenir, Pie. VII, le faible Pie VU,* que le comte de Maistre traite avec tant d'irrévérence, a eu son jour d'énergie ; et ce jour-là il a franchement proclamé la théorie immuable que Rome n a jamais reniée, mais qu'elle laisse prudemment dans l'ombre lorsque les temps
sont mauvais. Voici la déclaration de Pie VII : t Les sujets d'un prince professant l'hérésie restent exempts de tout hommage, de toute fidélité et obéissance envers lui. »
La prudence, je le répète, empêche aujourd'hui qu'on ne dise cela trop souvent. Il y a même des gens habiles qui s'efforcent de prouver que cela ne s'est jamais dit ; ou que cela s'est dit dans je ne sais quel sens mystérieux ; ou que, si cela s'est dit, c'est parce que, entre plusieurs maux, il fallait bien choisir le moindre. Étrange rôle pour l'infaillibilité !
On nous demande, par exemple, si au lieu de papes gouvernant et déposant les rois, nous aimerions • mieux les empereurs faisant les papes.
Je réponds, pour ce qui me concerne, que je n'aime ni l'un ni l'autre. Je n'ignore pas, qu'avec le principe païen, il faut avoir l'un ou l'autre, souvent l'un et l'autre — on sait si les'empereurs et les rois se sont fait faute d'appeler leurs créatures à la tiare par toutes sortes de moyens ; — mais précisément parce que telles sont ses conséquences inévitables, je rejette le principe païen et je demande à revenir vers l'Église et vers l'Évangile.
C'est pour cela qu'entre les empereurs nommant ou renversant les papes et les papes nommant ou renversant les empereurs, je réclame le droit de ne pas opter. C'est pour cela que dans la querelle des investitures, je ne prends parti pour personne, me contentant de remarquer à quel point la conscience est peu touchée par les plaintes incessmites de ce clergé qui se récrie contre l'intervention du pouvoir
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temporel et qui tient à avoir dea seigneuries temporelles.
Là, Messieurs, est le grand mensonge, la grande hypocrisie du moyen âge. TViais il n-est pas encore temps de les juger complètement. Je me contente d'écarter les pauvres^ elr il fout bien ajouter^ les honteux sopbismes, par lesquels les champions modernes de l'Église romaine ont cherché k pallier ee» gran^ fait : elle a mis la main sur les couronnes et délié les sujets du serment de fidélité. — Hélas I on est devenu moins loyal quand on s'est senti moins fort,
Je regrette d^avoir à mentionner parmi lôs auteurs principaux de ces sophismes des hommes tels que Bossuet, Fénelon et le comte de Maistre. ^
Bossuet nous montre les ambassadeurs de toutes les puissances assistant au concile général de Latran, et il voudrait en conclure que les décisions prises en matière temporelle ont émané, non du concile, mais des puissances ! Bien plus, il voudrait insinuer que parmi les actes du concile il en est qui ne lui appartiennent pas, qui se passent en sa présence^ sans ob-* tenir positivement son approbation l Bnûn^ qui sait si toutes les règles ont été bien observées 1
Chez Fénelon, c'est encore pis. rr» U prétend nous faire croire que la déposition n'est pas formellement prononcée, qu'elle n'est qu'une conséquence forcée de l'excommunication. Or^ vous n'ignorez pas. Messieurs, si les papes et les conciles ont hésité à tirer la conséquence en termes formels. — Au reste, Fénelon accepte bien plus complètement que Bossuet la doctrine du moyen âge» Il lui semble fort simple que des princes chrétiens soient seuls aptes à gouverner
une société cbrëtieQiiç, et que, par conséquent^ en déclarant qu'un prince a cessé d'être chrétien, l'Église déclare implicitement qu'il a cessé de régner. La question alors cesse d'être religieuse, pour devenir politique et sociale ! — On n'a jamais mieux admis le principe païen et la confusion absolue des deux domaines.
Le comte de Maistre ne pouvait pas ne point trancher, et de très-haut, le problème que Fénelon et Bossuet s'étaient efforcés de supprimer. Mais si de Maistre est péremptoire, selon sa coutume, cela ne Tempèche pas d'être subtil; s'il est très-dogmatiqua dans la forme, il est très-utilitaire dans le fond. De même que l'infaillibilité existe pour lui parce qu'elle est utile, la suprématie a existé parce qu'elle était utile. Au lieu de faire soi-même les révolutions, ne vaut-il pas mieux avoir une autorité chargée de cet office ? Et où serait cette autorité, si ce n'est sur le siège romain^ quipro-* mulgue la vérité de Dieu sur la terre ? De telles dépositions ne portent aucune atteinte au droit ; elles le confirment plutôt^ car quiconque n'est plus roi parla grâce du pape^ a cessé d'être roi par la grâce de Dieu!
C'est la rougeur au front^ Messieurs, qiie j^ai rappelé ces choses. Où en serionsHious, si l'Église infaillible avait le droit de renier, quand ils la gênant, les actes les plus solennels de l'infaillibilité ? Vous Favez vu, le dogme de la suprématie a été proclamé et pratiqué sous Innocent, avant Innocent, après Innocent ; sur ce point les conciles généraux, les conciles particu-^ herS) les papes^ le clergé, l'Église romaine tout en-
tière, sans hésitation, sans partage et pendant des' siècles, se sont unaniment prononcés. Le droit, le devoir de déposer les souverains indociles et de délier leurs sujets du serment de fidélité n'ont paru honteux à personne.
Qu'auraient-ils dit ces hommes du douzième siècle, qu'auraient, dit et Innocent III et les membres du concile œcuménique de Latran, si on était venu leur apporter les subterfuges timides de Bossuet, de Féneion et de Joseph de Maistre ! Quelle indignation se serait emparée de leurs cœurs! — th quoi, ce n'est pas au nom de Dieu, en vertu de l'autorité qui appartient en propre à l'Église, par la direction certaine du Saint- Esprit, que nous déposons les rois et soulevons contre eux leurs sujets ! quoi, les votes de nos conciles, ce sont les ambassadeurs qui les ont rendus ! quoi, nos délibérations -expresses ne sont ni réelles ni régulières ! quoi, à l'heure même où nous déclarons qu'un prince insoumis doit être dépossédé, nous n'avons garde de déposséder qui que ce puisse être et nous nous renfermons dans lesanathèmes spirituels! quoi, nos décisions qui ne s'occupent que de l'hérésie, n'ont pour but au fond que de préserver la Sécurité sociale ! Sous prétexte de défendre la foi, nous nous occupons de maintenir le bon ordre en Europe et d'assurer l'accomplissement plus aisé des révolutions politiques l
Innocent III et ses contemporains étaient plus fiers et plus sincères que cela. Ils n'en étaient pas à excuser leurs actes, à affaiblir ou à nier leurs croyances essentielles par de déplorables subtilités d'interprétation. Ils ne plaidaient pas l'utilité ; ils décrétaient la vérité éternelle. Ils ne prétendaient pas servir la société ;
ils interprétaient l'Évangile, pour tous les hommes et pour tous les temps.
C'est jusqu'à ce point que je tenais à vous conduire, Messieurs. Mardi prochain, je l'espère, nous poursuivrons notre travail, en étudiant l'emploi du glaive, comme nous avons étudié la suprématie.