SIXIÈME CONFÉRENCE
L'EMPLOI t)U GLAIVE
Messieurs, entre les deux grandes théories qui nous ont paru caractériser le règne d'Innocent III et le moyen âge tout entier, le lien est étroit, personne ne le niera. Si le priiicipe païen qui identifie TÉglise et la société a pour conséquence première de soumettre l'une et Tautte à la ménle suprématie, tantôt spirituelle, tantôt tdmporeiie, da seconde conséquence edt de mev tre la force au service de la religion. Cette oonséquence se résume en un mot, les croisades \ un tnot que l'on né comprend galère tant qu'on n'a pas entre?u l'immense^ l'effrayante variété de ses aoceptionsi Voyez lôs ctoi^ sades au moyen âge et notamment sous le règne d'Iur nocent IIL — Croisades en Asie, croisades en Europe^ croisades donire les musulmans, croisades contre les hérétiques, croisades contre les princes indociles, missions armées qui ont charge de procurer à la pointe
de la lance rextension évangélique du christianisme, persécution enfin, persécution systématique et savamment organisée, munie d'un instrument spécial et perfectionné qu'on nomme l'inquisition, vous voyez que rien n'y manque.
Commençons par apprécier en lui-même, abstraction faite du récit des événements, le principe des croisades.
Sur ce sujet encore nous rencontrons des déclamations en sens contraire. Il ne nous sera pas difficile de les écarter.
Nous nous pâmons souvent à la seule pensée de ces armées immenses qui se lèvent au nom de l'Évangile. < Dieu le veut I » Ce cri nous fait tressaillir d'enthousiasme. Dieu le veut! Hélas, du moment qu'on admet que la cause de Jésus-Christ se défend Tépée à la main — et c'est là, Messieurs, l'idée impie que je repousse de toute mon âme, — du moment qu'on admet cela, toutes les passions grossières, toutes les ambitions, toutes les convoitises viennent se ranger en bataille sous le drapeau de la croix. Rappelez -vous les armées protestantes du xvi* siècle ; étaient-elles à la fin ce qu'elles avaient été au commencement?. Lorsque les Barbares envahissaient l'empire romain, ils
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avaient presque tous, et très-sincèrement, la conviction que Dieu les avait envoyés, qu'ils servaient ses desseins et sa cause. Dieu le veut ! criait Attila, et il se nommait lui-même le fléau de Dieu. Dieu le veut! criait Genseric, et comme son pilote lui demandait un jour de quel côté il devait tourner sa proue : « Du côté, répondit-îl, où il y a des peuples contre lesquels Dieu est irrité. » Dieu le veut ! criait Alaric : « Quelqu'un me pousse et me presse de saccager Rome. »
Ne me faites pas un crime de ce rapprochement. Je sais les différences et je les dirai avec loyauté ; mais en dépit de tout, une parenté plus profonde qu'on ne l'a dit, la parenté de l'esprit de conquête et d'aventure, unit au travers des siècles les expéditions des Germains en Occident et les expéditions des croisés en Orient.
Ceux-ci, sans doute, avaient d'une manière bien plus distincte et plus directe la pensée de servir Dieu. Leur guerre tout entière était ou devait être un acte de foi. Elle l'était pour un certain nombre. Il y a là des élans que je sais admirer; et toutefois il faut que je fasse sur-le-champ mes réserves et que je dise quel sentiment me fait éprouver le principe païen transformé en soldat et massacrant au nom de Celui qui se nomme < le Prince de paix. »
Ne croyez pas d'ailleurs que j'adopte les vieilles calomnies usées et que je voie dans les croisades une invention des papes, un plan machiavélique, un instrument habilement préparé pour assurer la suprématie temporelle du siège romain.
Non, de telles choses ne sHnventent pas, et l'esprit qui poussait à la suprématie papale était bien trop
vigoureux, trop jeune, trop sûr de lui-même, pour n'être pas le plus souvent simple et sincère. On dénature le moyen âge, quand on lui refuse la naïveté.
Je tiens donc à le dire tout d'abord, les croisades ont un côté brillant, béroïque, même un côté pieux. C'était une piété égarée, c'était cependant une piété réelle, j'en suis convaincu, qui animait bon noinbre des croisés de Godefroy de Bouillon et des compagnons de Louis IX. En présence des sacrifices, il convient toujours de s'arrêter avec respect, car il n'est pas si commun ici'-bas qu'on immole des biens matériels à un avantage immatériel. Servir une idée, fut-ce une idée fausse, c'est bien quelque chose. Quand je vois des milliers de seigneurs vendre ou engager leurs domaines pour aller en Terre sainte, je n'ai garde de penser que tous soient entraînés par le seul esprit d'aventure ; je reconnais chez plusieurs un esprit plus élevé, je salue en eux des hommes qui ont regardé plus haut que la terre. Il y a là des en- *• traînements en masse, des élans qu'il ne faut pas ihéconnaître ; il y a, pour tout dire, une des heures d'enthousiasme de l'humanité. Ce n'est pas moi qui en contesterai la valeur.
La bravoure des croisés fut souvent admirable, quelquefois chevaleresque. On ne saurait contempler sans émotion leurs communions, leurs prières avant la bataille. On ne saurait nier, qu'à l'heure même des cruautés atroces qui ont souillé leur premier et presque unique triomphe, la prise de Jérusalem sous Godefroy, quelque chose de lumineux ne se soit dégagé çà et là du sein de ces ténèbres. Il y
avait des manifestations de joie pieuse et d'humilité. Les honteuses cupidités qui vinrent plus tard n'apparurent que par exoeption au début.
Puisque je suis en train de dire le bien — et croyezle, c'est la partie la plus douce de ma tâche, je voudrais que l'histoire de la chrétienté me permit plus souvent un tel bonheur — parlons aus^i des résultats heureux que les croisades ont amenés k leur suitei
^vant tout, Messieurs, elles ont réagi contre le fractionnement indéfini qui était le caractère de la féodalité. Les croisades nous ont fait une Europe, un esprit européen et presque une politique européenne. La chrétienté s'est sentie une; elle a pris comme possession et conscience d'elle*-méme, le jour où tant de nationalités distinctes, tant de seigneuries hostiles se sont rencontrées sous le même drapeau.
On a dit que, sans les croisades, Tislamisme aurait écrasé la chrétienté. --^ Je n'en crois rien. Comme effort militaire, les croisades ont eu bien peu de valeur ; l'Orient en a été médiocrement inquiété. Il me semble d'ailleurs que nous calomnions notre Europe, en supposant qu'elle aurait pu devenir la proie des Arabes. Sur son terrain et pour sa défense, l'Surope s'est toujours trouvée assez forte, avec ou sans croi*sade, sous Charles-Martel et sous Alphonse, aux champs de Poitiers et à Las Navas de Tolosa»
Mais si les croisades n'ont pas sauvé l'indépendance de l'Europe^ elles lui ont donné autre chose : une impulsion civilisatrice. Cette rencontre avec l'Orient a remué notre vieil Occident jusqu'au fond* Ces
hommes qui avaient tant vu ne revenaient pas comme ils étaient partis. En dépit du. joug qui pesait sur tou& les esprits, des idées nouvelles, de nouveaux besoins germaient en tous lieux. L'art nautique et le grand commerce créaient les puissantes cités du moyen âge, Gênes, Venise et tant d'autres. Les cités devenaient des centres de liberté politique, des foyers d'émancipation en divers sens.
D'un autre côté, les seigneurs en partant avaient été forcés d'émanciper des serfs, d'affranchir des communes ; l'égalité avait fait son chemin en Europe, elle le faisait aussi dans les campements d'Asie. L'industrie naissait, les idiomes modernes se préparaient à détrôner le latin ; les lois de l'Église ne suffisaient pas plus que la langue de l'Église, il fallait une législation nouvelle. Le moyen âge ecclésiastique et féodal était sourdement menacé; déjà on pouvait deviner, à certains signes précurseurs, que la royauté moderne, la royauté des juristes et des bourgeois, allait apparaître. C'est ainsi que le monde catholique, le monde-clergé, qui avait trouvé dans les croisades son expression suprême et son triomphe, allait périr par son triomphe même.
Je ne vous ai pas dissimulé. Messieurs, le côté brillant des croisades. Je ne vous cacherai pas davantage leurs autres côtés.
D'abord, il faut le dire sans ambages, les motifs désintéressés et généreux étaient loin d'être les seuls qui poussassent vers la Terre sainte. — Indépendamment des indulgences qui devaient séduire beaucoup d'âmes, indépendamment de l'avantage qu'on trou-
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vaît à effacer ainsi toute trace de ses méfaits, les croisés étaient placés sous la protection spéciale de l'Église. Ils devenaient comme inviolables ; ils avaient droit à Tappui, au respect, aux secours. Se croiser c'était régler ses affaires; se croiser c'était presque payer ses dettes. L'Église avait décidé, en effet, qu'aucun débiteur ne serait poursuivi pendant qu'il resterait à la croisade. Le mineur était pareillement soustrait à l'auiorité de sa famille ; le sujet était soustrait à l'autorité de son souverain. La croisade servait pour ainsi dire de grand lieu d'asUe, où devaient se réfugier en foule ceux qui avaient quelque chose à démêler avec la société.
Vous pouvez juger si les aventuriers, si les bandits manquèrent à de semblables rendez-vous! On sentait d'ailleurs devant soi une perspective qui en tout temps a excité beaucoup dm. convoitises. Il y avait, du côté de l'Orient, un mirage de butin, de pillages prodigieux, de fiefs à gagner, de baronnies et de royaumes. Les croisades étaient ou devenaient bien vite d'immenses levées de corps francs où dominaient les passions vulgaires qui s'associent sans peine aux pratiques et parfois même aux illusions de la* dévotion.
Je ne veux pas, Messieurs, que vous me croyiez sur parole. J'entrerai donc dans quelques détails.
La première chose qui frappe quiconque s'occupe de l'histoire des croisades, c'est que les sentiments et les procédés chevaleresques dont on serait disposé à faire la marque distinctive des guerriers chré-* tiens éclatent surtout chez leurs adversaires. Pour
l-observation fidèle des trêves, pour les amitiés délicates, pour les actes de générosité, de douceur, les musulmans semblent souvent l'emporter.
On voudrait pouvoir effacer les scènes féroces qui suivirent la prise de Jérusalem. Ou plutôt il faudrait bien se garder de les effacer, car il est bon de montrer où vont les hommes, quand ils se mettent à tirer répée pour la défense de TÉvangile. — Dès que les croisés furent entrés dan.s la ville sainte, ils commencèrent à égorger, sans pitié ni miséricorde, leurs ennemis vaincus, les hommes, les femmes el les enfants. Les plus heureux furtnt décapités ; d- autres furent torturés et brûlés à petit feu. Les tètes, les mains et les pieds s'élevaient par monceaux dans les ru0s ; sous le portique de Salomon, on chevauchait dans le sang jusqu'au frein des chevaux.
Telle fut la première croisade, la meilleure. Je vous* laisse à juger des autres î — Bientôt le ramassis qui marchait au cri de « Dieu le veut l » devint d'une nature telle, qu'il fallut dénoncer et combattre, sans grand espoir de succès, les crimes infâmes qui souilr laient les campements ehrétiens.
Comment en aurait-il été autrement î Ceux-ci s'étaient enrôlés parce que c'était le moyen unique d'échapper à un ennemi ou à des créanciers ; ceuxlà parce que la croisade leur avait été imposée comme la seule pénitence qui pût couvrir certains crimes ; d'autres parce qu'ils avaient promis de marcher, dans un moment d'enthousiasme, sous l'impression d'une entraînante prédication.Or rÉglise n'avait plus de grâce pour celui qui violait un pareil vœu, tandis qu'elle ne refusait aucune grâce à celui qui l'accomplissait.
Il y en avait qui allaient, poussés par un motif de simple curiosité, il y en avait, et c'était le plus grand nombre, qu'une amlMtion plus ou moins dissimulée appelait en Orient. Là se faisaient les grandes et rapides fortunes. On entendait parler chaque jour de pauvres chevaliers qui étaient devenus des princes^ de simples hommes d*armes qui étaient devenus de puissants chevaliers.
Ce fut surtout lorsque la croisade qui eut lieu sous Innocent III et dont j'aurai à vous entretenir se fut détournée de la Palestine sur Gonstantinople, ce fut alors que les cupidités ne connurent plus de bornes. Les vainqueurs de Constahtinople avaient pillé, brûlé, partagé un immense butin. Même ceux qui n'avaient pas gagné des seigneuries avaient gagné des sommes fabuleuses. On s'était noblement battu pour s'arracher les dépouilles des palais et celles des églises.
A cette nouvelle, le courant se porta décidément vers Gonstantinople ; les pèlerins même qui se trouvaient en Palestine désertèrent en grand nombre et se dirigèrent vers la grande proie. Elle avait des promesses pour les soldats, aussi pour les ecclésiastiques ; les évéchés, les cures, les abbayes de l'Église grecque n'appartenaient-ils pas désormais de plein droit à l'Église romaine? On se hâta d'aller en prendre possession. Les prêtres, les moines se jetèrent sur toutes les provinces de Pempire grec. Innocent, luimême, tout en gémissant de voir la croisade ainsi détournée de son but, consentit à pousser les pèlerins du côté de Gonstantinople et ne dédaigna pas de leur présenter l'appât des fiefs et des bénéfices.
Voilà la vérité, Messieurs, et ce qui n'est pas moins
vrai, c*est que les armées de croisés ne cessèrent d*étre des bandes de pillards. On redoutait .presque autant leur passage en pays chrétien que celui de Fennemi.
Ajoutons que le désordre régnait partout au sein des faibles États conquis par les croisés. On se disputait à main armée les restes des principautés de la Terre sainte ; les chevaliers du Temple y étaient aux prises avec les princes d'Antioche. On se disputait pareillement les provinces arrachées aux empereurs grecs ; Baudoin y était aux prises avec le marquis de Montferrat.
Là ne s'arrêtent pas les effets moraux des croisades. Elles ont amené une effroyable recrudescence de superstition. Si elles nous ont donné les moulins à vent, le sucre et les étoffes de soie, nous leur devons aussi en très-grande partie les moines mendiants, les ordFes militaires, l'inquisition, et par-dessus tout Taccroissement indéfini du pouvoir de la papauté.
L'Europe, je l'ai dit, se centralisa, mais ce fut aux mains du pape. Dès lors, Rome fut ou put se croire maîtresse : elle avait des souverains pour généraux, des peuples pour armées ; ses légats et ses commandements pénétraient partout.
Les dogmes empirèrent comme les institutions. Des saints innombrables vinrent encombrer le calendrier ; le matérialisme religieux fit de nouveaux progrès ; nonseulement on se crut sauvé par les sacrements, mais on se crut sauvé par la croisade, et les indulgences — quoi qu'on en ait dit— furent pré^atées de telle
sorte, que pourTimmense foule des ignorants elles garantissaient parfaitement le pardon certain des pioches. Rien n*égala en outre l'inondation de reliques qui couvrit l'Europe entière. De Jérusalem on en avait rapporté un grand nombre; de Constantinople on en rapporta encore plus. Les trésors que la crédulité grecque avait acccumulés pendant des siècles se déversèrent en un jour sur la chrétienté occidentale. Ce fut alors qu'on vit arriver chez nous et la pierre sur laquelle Jacob avait dormi, et la verge que Moïse ' avait changée en serpent, et la quenouille de la vierge Marie, et les morceaux du pain de la première Cène, et. . . . un sentiment que vous comprendrez, Messieurs, m'empêche de provoquer le sourire en parlant des objets qui sont censés avoir appartenu à la personne sacrée de mon Sauveur.
Un mot encore, avant de terminer ces considérations générales sur les croisades. — Je ne vous ai parlé que des croisades asiatiques ; or Innocent 111 a inventé les croisades européennes, les croisades contre les dissidents, les croisades contre les princes insoumis. S'il ne les a pas absolument inventées, il les a perfectionnées et multipliées à tel point, qu'elles constituent, à partir de lui, un fait considérable et nouveau dont il faut tenir compte.
On vit alors ces mêmes bandes, dont je vous ai parlé, gagner à meilleur marché leurs indulgences, leurs seigneuries, leurs richesses et leur butin. Ce fut le moyen universel, la menace suspendue sur la tête de quiconque ne s'inclinerait pas devant toutes les volontés de l'Église romaine. A cette société-clergé
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du moyen âge il fallait ces armées cléricales, levées par des moines, commandées par des évoques, placées sous les ordres directs d'un légat, ces armées qui venaient saintement dévaster, piller, tuer au nom de Dieu, et dont les expéditions étaient embellies par des bûchers.
Il y eut bien un peu de contrariété parfois entre la croisade asiatique et la croisade européenne * le siège romain fut obligé d'arrêter tantôt celle-ci, tantôt celle- IS, afin de ne pas trop diviser ses forces. Cependant^ à tout prendre, Tinstrument fonctionnait; en Europe du moins, de façon à satisfaire ceux qui l'avaient créé.
Après vous avoir parlé des croisades, je dois vous parler de la chevalerie. Un tableau, même abrégé, du moyen âge, ne peut pas, s'il est sincère, omettre un pareil sujet. Que font, en effet, les champions de cette étrange époque? quel est leur grand argument! Us opposent la chevalerie aux instincts utilitaires du monde moderne. •
Je suis loin de dire qud l'argument soit sans valeur. Ne craignez pas. Messieurs, que j'emploie pour le repousser de sottes et ridicules railleries. Autant que personne, croyez-le, je sens le charme de l'idéal.
Or là chevalerie est un idéal. Là est ison grand mé*
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rite. C'est quelque chose, c'est beaucoup, d'élever au sein des sociétés humaines le drapeau de l'idée du dévoir ; c'est beaucoup de présenter aux imaginations un peu de dévouement et de poésie. Quoi qu'ait été en fait la chevalerie, je lui saurai toujours gré, pour ma part, d'avoir écrit sa noble devise : Combattre l'injustice, protéger les faibles, défendre la veuve et l'orphelin.
Il n'y a pas jusqu'à ce mélange d'austère galanterie qui ne me semble empreint d'un charme élevé. Le chevalier qui promettait d'obéir aux ordres de sa dame et de son roi, ce n'était certes pas le chrétien. Mais nous sommes si loin de l'Évangile ! — En tous cas, c'était mieux que la tendance grossière, violente et dépravée qu'on retrouvait alors dans tous les rangs.
N evoiis êtes- vous jamais demandé pourquoi nous aimons Louis IX, nous qui repoussons ses croyances^ noua que son intolérance indigne? Louis IX s'est approché plus que personne peut-être de l'idéal chevaleresque; intrépide dànâ les combats, humble et doux, protecteur des faibles, ennemi de l'injustice, il a résolu le problème d'être à la fois un homme du inoyen âge avec tous les préjugés de son tetnpd, uii thrétieh avec toute la piété des enfants de bieu.
Ne dédaignons rien de Ce qiii est grand, .ne rejetons rien de ce qui est bon.Xa courtoisie, la loyauté, même raffinée, me plaisent mieux que le sans-gêne débraillé et la morale à gros grain. Je contemple, je l'avoue, avec un intérêt souvent mêlé de sympathie les vrais chevaliers du moyen âge, et je ne dispute pas à ce temps le rayon dé glofîre qiiî perce çà et là sa sombte
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prenons-y garde, je crois qu'il nous manque quelque chose; Tesprit chevaleresque, les mœurs chevaleresques ont du terrain à gagner chez nous; les rachetés de Christ ont des leçons à prendre, oui, des leçons à prendre en plein moyen âge.
Quant aux chevaliers de cette sombre époque, je ne veux pas que vous m'accusiez de les avoir idéalisés à plaisir, en négligeant de vous présenter tous les traits du tableau.
S'ils mêlent souvent d'une feçon touchante les àcteâ religieux à leurs entreprises et à leurs périls^ s'ils s'agenouillent, s'ils communient avant de combattre, s*ils ont alors parfois des paroles et des actes qui manifestent un sentiment élevé, il arrive trop souvent aussi que ces pratiques demeurerit sans influence réelle sur leurs cœurs. Leurs victoires sont souillées par des cruautés qui font frémir. Et à côté des cruautés, vient se placer la dépravation. Je n'oserais pas vous raconter les orgies qui accompagnaient les expéditions pieuses; les débauches des chevaliers du Temple et de beaucoup d'autres sont restées célèbres.
Enfin, s'il était nécessaire alors d'inventer la chevalerie et de donner dés défenseurs aux faibles, c*est que les faibles étaient broyés sous une oppression sahs pareille, c'est que les villages étaient mis à rançon, que les routes n'étaient pas sûres, et cela par le fait des seigneurs... et des chevaliers.
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in
Parmi les chevaliers du temps d'Innocent III, il faut .réserver une place spéciale à ceux qui étaient moines. — L'esprit monastique n'avait pas pu ne point prendre alors up prodigieux élan; dans cette société tout imprégnée de cléricalisme, le couvent apparaissait comme l'échelle visible du ciel, comme 1q moyen assuré de la "perfection. Les ordres religieux ne §e multiplièrent pas seulement à l'infini, ils revêtirent un caractère actif et pour ainsi dire militant qui faisait contraste, soit avec la vie contemplative des monastères orientaux, soit avec les allures pacifiques des bénédictins, ces premiers moines de l'Occident. Les grandes créations qui marquent le commencement du xni® siècle ont un but, ou tout au moins un résultat différent. Les Dominicains et les Franciscains, quoique anim,és par deux tendances aussi opposées que l'étaient celles de leurs fondateurs, se trouvent appelés les uns et les autres à une activité extérieure : au travail de la prédication et de la confession, sans parler de l'horrible besogne qui échut aux Dominicains eu leur qualité d'inquisiteurs.
Tout cela, Messieurs, les prêcheurs comme les piystiques, combattait sous les ordres du pape et accroissait son autorité. Les moines étaient ses sol-
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dats. Mais il y en avait dans le nombre, je vous l'ai dit, qui méritaient le nom de soldats au sens propre et simple du mot. Il manquerait quelque chose, • n'est-ce pas, au moyen âge, si Ton n'y voyait apparaître îe soldat-moine. Quand j'aperçois là ces innombrables bandes de guerriers dont la robe blanche est marquée d'une croix rouge et qui portent à leur côté une large épée bien aiguë et bien tranchante, alors je dis : l'époque a trouvé son vrai symbole, la confusion des deux domaines est arrivée à sa perfection, leprincipe païen n'a plus de progrès à accomplir.
Les chevaliers du Temple et les chevaliers teutoniques existaient depuis longtemps en Palestine, mais le moment où nous sommes arrivés est marqué par leur transplantation en Europe. Il fallait à l'Église romaine une milice armée du glaive proprement dit, il lui fallait des croisés permanents. D'ailleurs les expéditions du nord de l'Europe exigeaient cette classe d'évangélistes. On eut soin de l'accroître encore. Aux templiers et aux teutoniques on ajouta les chevaliers de Christ ou chevaliers porte-glaives. C'était toujours la même organisation et la même règle : le célibat, la vie conventuelle, le vœu de combattre les ennemis de la foi. '^
A peine établis dans l'Occident, les templiers arrivèrent à cette prospérité scandaleuse ^ui acheva de corrompre leurs mœurs et qui fut la première cause de leurs désastres. Leurs commanderies et bailliages s'élevaient à neuf mille. Leurs maisons étaient des maisons de banque ; quand on avait à transmettre des fonds, on les priait de s'en charger. — Vous savez la fin ; vous save? ces cinquante'vquatre bûchers dressas
SOUS les murs de Paris. Le jour où on les alluma, le moyen âge touchait à son terme. Nous n'en sommes pas encore là. Messieurs; le temps "d'Innocent III n'est pas celui de Philippe -le-Bel.
Sous Innocent III, les ordres militaires se multipliaient. L'Espagne créait ses chevaliers de Saint- Jacques, tandis qu'à l'autre bout de l'Europe les chevaliers teutoniques, absorbant les autres ordres, opéraient à grands coups de lance la difficile conversion des Prussiens. Le procédé semblait fort naturel alors; la croisade était le moyen universel. Pourquoi ne pas l'appliquer aux missions?
D'autres missions, je me hâte de le dire, avaient eu lieu dans quelques-uns des siècles antérieurs. 'Augustin et ses moines, qui du moins n'étaient pas armés, avaient été envoyés en Angleterre; et plus tard, Colomban, Gall, Wilibrod, Boniface avaient porté leurs pas en Allemagne et en Suisse. Plus tard encoVe, Âdalbert avait courageusement abordé la Prusse et* la Lithuanie. Sans doute la force matérielle était maintes fois intervenue au milieu de ces travaux, et Charlemagne, en particulier, avait secondé à sa façon les missions romaines de la Saxe. Cependant il y avait eu ^ussi bon nombre de missionnaires auxquels, malgré leurs erreurs énormes, nous ne pou*vons refuser notre sympathie et notre respect. Le sang qu'avaient versé plusieurs d'entre eux, c'était le leur, et non celui de leurs prosélytes. Les choses ne se passent plus ainsi sous Innocent.
Déjà, un demi-siècle auparavant, le premier margrave de Brandebourg n'avait achevé de convertir la Saxe septentrionale qu'en achevant de la conquérir.
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Ses évangéUstes ayaient été des croisés, envoyés par le célèbre Biernard, abbé de Clairvaux.
Les ducs de Saxe, les rois de Danemark, les évéques d'Upsal avaient marché dans la même voie. Les païa^s se défei^daient vaillamment; on les massacrait, on }6s contraignait au baptême, on leur demandait des Qtages comme garantie de leur sincérité dogmati(|iie, on fondait ensuite dans leur pays des églises et 43S pouvenfs qui devaient servir de forteresses.
L'E^s^on|d avait été dévastée ; la Livonie résistait encore. Pes croisades furent prècbées con^e elle. Enfin, comme le secours essentiellement temporaire de» 6roi»é.9 ne pouvait suffire, les éyêques de Riga, qui' joignaient k Pe titre celui de seigneurs de Livonie, se virent contraints d'appeler les chevaliers portegljaives et de leur céder une partie de leurs fiefs.
Pe ce moment, les moines armés se trouvent à la téta d^ la mission ^eptentrionale.
Les chevaliers porte-glaives ajoutaient à leurs dominine^ tout c§ qu'ils arrachaient au paganisme. L'É- Vftngile — PU oe qu'on appelait ainsi, je regrette d'avoir employé ce nom — était devenu purement et simplement un(3 oooasiQii de conquête, pien plus, c'était une Qcoasîon dd seryitudd; le$ pl^evaUers^ ne craignaient P4H d^ rédirire §& ^sql^vag(9 oeu3^ qu'ils soumettaiept ^ l'Églis§ romaine {ils (j^gmnX des chrétiQns pour ^yolr des §erfs.
A leur tour cependant les chevaliers porte-glaives se trouvèrent insuffisants ; il fallut de nouveau forti- Qer les missions armées^ Alors apparaît sur le théâtre 4e Ja lutte l'ordre célèbre des chevaliers teutoniques. Ceux-ci absorbèrent tous les autres ; ils furent les
vainqueurs et les conquérants de la Lithuanie et de la Prusse.
La Prusse fut le plus énergique champion du paganisme et de Tindépendance. Sur sa résistance indomptable s'étaient usés les efforts et des chevaliers porte-glaives, et de Tordra du Christ, et de diverses croisades. — Les chevaliers teutoniques étaient des adversaires bien autrement redoutables.
Ils prirent leurs précautions, selon Tusage de ces moines voués à la défense désintéressée de TÉvangile. Ils exigèrent des donations, des garanties, la souveraineté réelle des pays qu'ils rendraient chrétiens.
La mission^ Messieurs, n'était pas terminée, iant s'en faut, lorsque Innocent III descendit dans la tombe. Au milieu de vicissitudes sanglantes, cette évangélisation se prolongea presque jusqu'à la fm du treizième siècle. Alors seulement, maîtres d'un pays que leurs guerres et leur dur despotisme avaient transformé en désert, les grands^maîtres de l'ordre teutonique se trouvèrent souverains de la Prusse. La Prusse était chrétienne I
Je vais maintenant, Messieurs, vous conduire à l'autre extrémité de l'Europe. Nous y retrouverons la croisade ; mais* là du moins elle reprend son rôle na-
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turel, il s'agit de combattre les Maures et non de convertir les idolâtres.
C'était en Espagne que se rencontraient depuis des siècles les forces de Tislamisme et celles de rOccident. Sans doute la puissance des Maures y était bien affaiblie depuis que la chute du califat de Gordoue avait amené le partage de ses provinces entre un grand nombre de chefs différents; toutefois cette puissance semblait renaître lorsque l'un des chefs parvenait à dominer. Alors un vrai péril menaçait, sinon l'Europe, du moins les petites monarchies chrétiennes de TEspagne.
telle était la situation en Tannée 1212. Une invasion redoutable se préparait du côté des Maures. — Aussitôt la. croisade fut prêchée partout. Innocent ne se contenta pas des mesures ordinaires ; il ordonna des processions solennelles et prit part en personne à celle qui parcourut les rues de Rome pour obtenir la victoire des chrétiens.
On parlait de troupes innombrables arrivées d'Afrique dans le but de renforcer le chef des Maures, Mobamed-ben-Nasser. Le débarquement avait, dit-on, duré quinze jours. Certain de la victoire, Mohamed avait brûlé ses vaisseaux. Il s'agissait d'une rencontre décisive, la plus décisive qui eût eu lieu en Espagne depuis rarrivée d'el Tarie. Serait-ce une nouvelle défaite de Xérès? Serait-ce une revanche? L'Espagne serait-elle mahométane ou chrétienne ?
En pensant à la gravité de la lutte, nous ne pouvons nous étonner de voir tant de croisés accourir au secours du vaillant Alphonse, roi de Castille. Ils venaient guidés par des seigneurs et par des évéques.
La plupart cependant n'arrivèrent pas à temps; la grande bataille avait été déjà livrée et gagnée par Alphonse dans les plaines à jamais célèbres de Las Navas de Tolosa.
Les Sarrasins se croyaient sûrs du succès. Leurs bandes innombrables entouraient la tente rouge de l'émir al Mumemin. — Cependant, vers nflnuit, le cri des hérauts d'armes avait retenti dans le camp d'Alphonse : « Levez-vous pour le combat du Seigneur I » On avdt célébré la messe, entendu les confessions, distribué l'absolution à tous. On marcha à l'ennemi.
L'émir était là, revêtu du manteau noir des Almohades, l'épéeau côté et le Coran à la main. Une chaîne était tendue en avant de ses troupes, et les fantassins des premiers rangs étaient liés entre eux, pour ne laisser aucun moyen de fuir. Les chevaliers marocains, désireux de montrer leur bravoure, s'étaient décidés à combattre à pied. Du reste, la cavalerie était immense ; il y avait des Bédouins, une 'armée de chameaux. Ce n'étaient pas seulement deux nations, c'étaient deux civilisations qui allaient se heurter.
Un moment les rois de Castille, de Navarre etd'Ara^ gon se crurent perdus. Les chevaliers de Calatrava semblaient épuisés et quelques croisés reculaient. « Nous mourrons ici tous ensemble ! » s'écria Alphonse. « Non, répondit l'archevêque de Tolède, mais iiCi vous triompherez de vos ennemis. » En avant donc ! repartit le roi, et par un dernier effort il changea le sort de la journée. La chaîne fut rompue ou franchie, la déroute des Maures commença. Alors aussi commença le carnage ; il est triste de dire c[u'au
nombre des tués figurent quinze mille femmes sarrasinesl
Les richesses que contenait le camp étaient incalculables. Jamais les montagnards du nord et du centre de rSspagne n'avaient rêvé de pareils trésors. Us retournèrent chez eux en triomphe. La victoire de Las Navas ^yait brisé pour touj ours la puissance des Maures.
Si la croisade eut de si beaux résultats en Espagne, c'est qu'elle n-y était pas seule. Elle s'y appuyait sur une résistance nationale. Â vrai dire même, les croisés ne jouèrent qu'un faible rôle dans la courte et décisive campagne que je viens de vous raconter. Beaucoup étaient en retard; d'autres s'étaient querellés et avaient refusé de marcher avec les trois rois ; les vrais vainqueurs de Las Navas sont les Espagnols.
Il importait d'autant plus, Messieurs, de vous présenter cette remarque, que la croisade, partout où elle s'est trouvée seule, n'a pas brillé dans ses i*enpontres avec les infidèles. Elle a eu de brillants faits d-armes, des coups de main hardis et heureux, de rapides fortunes; mais les revers n'ont jamais tardé et le résultat définitif a toujours été des plus minces. C'est ce qui ressortira du rapide tableau que j'ai à vous présenter maintenant.
Les croisades orientales ont duré «un siècle et demi, un siècle avant Innocent, un demi-siècle après lui* Placé en ceci comme en tout au sommet du moyen âge, Innocent arrive au moment précis où les grandes croisades sont terminées — celles de Godefroy, de Louis le Jeune et de Philippe-Auguste^ «^ et où va commencer le mouvement de décadence qui aboutira aux malheureuses expéditions de Louis IX. Ce mouvement de décadence se prononçait déjà fortemeilt, nous le verrons^ du temps d'Innocent III. Toutefois l'idée était encore entière, dominante ; elle remplissait les imaginations, elle formait le centre des préoccupations deTÉglise romaine, et Innocent lui-même n'eut pas de plus vif souci pendant son règne que de conquérir le sépulcre de Jésus-Christ. Il provoqua la dernière des grandes croisades ; nous verrons quel en fut le résultat.
Vous savez l'origine des croisades. — Xes pèlerins affluaient en Palestine, car le voyage de Palestine effaçait 1;ous les péchés. On se rendait à Jérusalem par centaines et par milliers. Le grand pèlerinage de la Mecque peut à peine donner aujourd'hui Vidée de ces expéditions : tel évêque du onsdème siècle con-^ duisit jusqu'à sept mille pèlerins à la fois.
Pierre l'Ermite avait été au nombre des pèlerins* Il vint raconter leurs misères et rinselence des musulmans. Chargé par le pape Urbain II de prêcher la première croisade, il parcourut l'Europe, pieds nus, ceint d'une corde, le crucifix à la main. A sa voix, les populations se soulevèrent, l'idée de conquérir le saint sépulcre prit corps*^ et la fin du onzième siècle vit distribuer les premières croix rouges au concile de Glérmont.
J'ai déjà dit quels privilèges étaient assurés aux croisés : l'absolution générale, la protection de l'Église, l'exemption de toute redevance féodale, la franchise de la taille, la suppression des dettes. On se précipita en foule.
Une première armée de plus de cent mille hommes alla périr sous les ordres de Gauthier Sans-Avoir, avant d'avoir même posé le pied en Asie. Pierre l'Ermite arriva un peu plus loin, jusqu'à Nicée ; mais là aussi s'anéantit cette tourbe indisciplinée, qui avait peu combattu les musulmans et qui en revanche avait égorgé beaucoup de Juifs.
Vient alors la première croisade régulière, la seule qui ait réussi à entrer dans Jérusalem.
La croisade de louis le Jeune échoua. Celle de Philippe-Auguste et de Richard n'aboutit qu'à de beaux coups de lance et à de scandaleuses dissensions.
Tel était l'état des choses, lorsque Innocent ceignit la tiare. On se querellait beaucoup en Asie, mais on n'y faisait guère autre chose. Les expéditions saintes n'avaient pas tardé à prendre le caractère le plus mondain. On y menait des meutes et des faucons; on y célébrait des tournois, on y jouait des armes, des chevaux, et quand on le pouvait, des provinces. Les excès de la table et les débauches les plus grossières se produisirent bientôt. Il fallut essayer de diminuer l'escorte de femmes chrétiennes et musulmanes qui encombraient les camps. Qn eût dit, écrit un chroniqueur, € que l'enfer avait préparé des logements en Judée pour tous ]es crimes et pour tous les vices. »
Vous ne serez pas surpris si je vous dis. Messieurs,
qu'au milieu de pareils désordres le zèle s'était refroidi. Excepté pour les expéditions qui offraient des chances de fortune rapide, il devenait difficile de recruter des croisés. On commençait à ne plus vouloir ni aller en personne, ni payer en faveur de ceux qui allaient. Même les moines de Citeaux, qui étaient les grands prédicateurs de croisade, consentaient bien à parler, mais refusaient obstinément de déuQuer les cordons de leur bourse. Innocent s'épuisait en efforts, multipliait les privilèges et imposait à tous les pécheurs la pénitence de la croisade.
Il faisait mieux encore : il convoquait le concile général de Latran", il prophétisait. AFentendre *- et les partisans de rinfaillibilité papale feront bien d'examiner cette prophétie — la puissance de Mahomet touche à sa fin, car c'est elle qui est la béte de l'Apocalypse, elle doit durer six cent soixante-six ans, et six cents ans se sont déjà écoulés.
Les gens expérimentés branlaient la tète et ne bougeaient guère ou ne bougeaient que pour gagner des fiefs. — Mais l'enthousiasme existait encore dans les classes les plus ignorantes. Sous Innocent 111, il envahit tout à coup les enfants. Ce pape illustre, dont l'unique croisade, nous le verrons, fit la conquête de Constantinople et de la Grèce chrétiennes, vit des troupes immenses de jeunes garçons et de jeunes filles s'enrôler pour la Terre sainte.
Un jeune berger, nommé Etienne, se met à parcourir les villes et les bourgs en chantant : < Seigneur Jésus, aide-nous encore ^ conquérir la vraie croix l » Son exemple est contagieux. D'autres prédicateurs <lu
même âge suivent son exemple dans d'atltres pro* Tinces* Aussitôt les enfants des deux sexes accourent de tous côtés. En France, en Allemagne, deux armées enfantines se forment ainsi. Entourant leur chef Etienne, que portait un char magnifique, les enfants français arrivèrent processionnellement à Marseille. Des navires les prirent à bord ; les uns périrent dans d'affreux naufrages, les autres furent vendus comme eisclaves aux Turcs.
La seconde armée d*enfants, celle'd*AlIemagne,n*eul pas un sort beaucoup plus heureux. Elle parcourut toute ritalie; puis dans l'impuissance d'aHer plus foin, elle se dispersa, elle pérît de misère. • Bien peu retournèrent dans leurs familles.
Innocent les loue sans réserve. « Ces enfants nous foiit honte. Pendant que nous sommes endormis, ils partent avec joie pour recouvrer la Terre sainte. »
* La croisade des enfants ne pouvait Consoler Innd- <jent III du sort qu'éprouvait la croisade des hommes faits. A-t-il pressenti jusqu'à un certain point les échecs qui se préparaient? A-t-il ffprouvé dans une certaine mesure cet amer désappointement que rencontra Berriàrd, lorsque la croisade qu'il avait prêcjiée — avec aèeointjagnement de miracles •— aboutit à un» hon-«
L'EMPLOl DU GLAIVE sdi
teuse retraite ? Un instinct secret rint-il l'avertir, au milieu de sa toute-puissance, que son entreprise préférée était vermoulue, qu'elle s'écroulerait bientôt, que cinquante ans après lui il n'en resterait plus rien, et que la rencontre de l'Europe et de l'Asie laisserait l'islamisme absolument intact? Cette impuissance définitive qui est la conclusion et aussi la condamnation des croisades, se dévoila-t-elle quelque peu à ses regards perçants ? Je l'ignore, ou pour mieux dire, je ne le pense pas. Innocent eut des douleurs â ce sujet; il n'eut pas de découragement. 11 vécut et mourut, j'en suis sûr, avec toutes ses illusions.
Cependant sa croisade, à lui, avait eu une étrange fortune. Elle avait trompé ses espérances, elle avait échappé à sa direction.
Embarqués à Venise, les croisés que conduisait le comte Baildoin avaient été entraînés à se détourner une première fois de leur route pour prendre Zara. Ne fallait-il pas payer les Vénitiens qui fournissaient leurs navires ! faute d'argent, c'est en provinces qu*on les soldait.
Mais maintenant que Zara est pris, ils vont sans doute cingler vers la Palestine ! Non, Veflise et son aoge, ie vieil aveugle t)andolo, ont d'autres visées. Veniâe,qui possède une portion des rues de Cônstantinople et qui jouit dans tout Tempire grec dimmenses privilèges, Venise a vu sa position menacée. Or, voîcî qu'une des révolutions de palais si fréquentes en Orient vient fournir aux plans de Venise !e prétexte ou Toccasion. Isaac l'Ange a été détrôné et privé de la vue par son frère. Le fils d'Isaac arrive au camp des crôiséér. 11 sollicite leurs secours; il Istir promet
d'immenses récompenses ; il fait entrevoir un grand résultat religieux, la réunion de l'Église grecque à l'Église latine.
Et voilà, Messieurs, comment il se fit qu'au lieu de partir pour Saint-Jean-d!Acre, la flotte des croisés cingla vers le Bosphore.
Vous n'attendez pas de mo| un récit qui se trouve partout. — La vaillance des croisés fit des miracles. Non-seulement ils prirent Constantinople, mais ils la prirent deux fois : une fois pour l'empereur détrôné, une fois pour eux-mêmes.
Les promesses qu'on leur avait faites li'ayant pas été tenues, ils remontèrent bravement à l'assaut d'une ville immense et se payèrent de leurs propres mains par un pillage auquel on ne peut comparer dans l'histoire que celui de Rome par Alaric. ^
Puis, quand ils furent gorgés de butin, ils.se mirent à partager les provinces. Baudoin fut empereur, le marquis de Montferrat reçut le royaume de Thessalonique, les moindres seigneurs eurent des fiefs, les prêtres et les moines eurent des abbayes et des évêchés.
Vous comprenez, en effet, Messieurs, que la réunion des deux Églises devait être le premier fruit de la nouvelle conquête. On réunit donc, ou plutôt, on déposséda ; et tandis que le vrai patriarche grec allait siéger à côté du véritable empereur grec en Asie- Mineure, tandis que le peuple grec tout entier repoussait le clergé du pape avec cette énergie qui ne s'est démentie à aucune époque, on installa un patriarche, des archevêques, des évoques que repoussait la population; on introduisit la langue, les
cérémonies latines. On s'imagina ainsi que l'œuvre était accomplie. — Elle s'écroula au premier souffle.
Elle ne s'écroula pas seule. De toute cette aventure merveilleuse de tout cet empire si brillamment improviséy il ne devait rien rester. Les discordes intestines éclatèrent à Constantinople comme en Palestine; les croisés combattirent les croisés; ceux qui jugeaient que Iwr part n'avait pas été assez forte cherchaient à l'accroître l'épée à la maiit.
Mais bientôt survinrent d'autres périls. Les Bulgares d'un côté, les Grecs de l'autre, attaquèrent le nouvel empire. Baudoin tomba prisonnier aux mains de Johannice, roi des Bulgares, il expira au milieu dès tourments. Son frère Henri, qui lui succéda, eut à lutter contre les empereurs grecs établis à Nicée.
Je m'arrête, Messieurs. Je ne vous présente pas le récit de» événements qui ont signalé le règne d'Innocent m — comment le présenter en trois séances? — je cherche à indiquer les faits principaux, à en fixer .la couleur et la physionomie, à préparer ainsi, par une étude consciencieuse qui s'attache essentiellement aux principes, le jugement que nous aurons à porter ensemble sur le moyen âge.
Notre sujet d'aujourd'hui, ce sont les croisades. Or, après vous avoir fait suffisamment connaître les croisades missionnaires du nord de l'Europe, celle d'Espagne, celles de Palestine et de Constantinople, il me reste à vous entretenir de la plus célèbre, de celle qui a le plus de droits à notre attention : je veux parler de la croisade dirigée contre les Albigeois. Là, Messieurs,mieux encore qu'ailleurs, nous apprécierons le principe païen oui met le glaive aux mains deTÉglise,
ta* IKN0C6NT m
VU
Avant de nous occuper 4^ 1^ croisade albigçoisai sachons ce quç soîit lôà Albigeois ; ou plutôt, étu- 4ion8 la grande questiQQ des dissidences du mq^e^ âge, Yoym n^e retrouverez ici tel c[u§ yous pe çonpaissezj décidé à éviter^ tout romao, cherchant U vérité seule, croyant k la vérité,
La tQptation serait forte, Messieurs, de transformer fin chrétiens, voire ^n protestants, tou§ ceux qui se sont séparés alors de cette tyr^nniquç JÉgliçe romain^ tous ceux qui se sont éjevés contre sp» matérialisme religieux, çpntrê sou clergé iusoleut et corrompu, poutre son unité forcée, contre ses persécutions et m suprématie papale. La teptatipn est forte; mais riguê p'y céderons pas. Comme nous avons évité de caloiUT nier les papes,noiis éviterons d'idéaliser leurs euneïuiSt
Il y a eu, parmi les dissidents fJu jpQyen âge — et lés Albigeois nous forceront à cet aveu — il y » eu de* erreurs parfois grossières, de déplorables déyiationSt A côté des vrais chrétienS| des chrétiens évangéfliqnes, dont la vue procure un délicieux rafraîchissement, on rencontre là des sectes dpnt la probité historique ne permet certes pas d'adn^irer toutes lee tendances. Mais voici ce qu'elle permet et ordonné de dire à leur sujet ;
En premier lieu, les sectes même les moins fidèles à rÉvangile méritent la sympathie en ceci qu'elles protestent au nom de la conscience humaine ; grâce à elles, le monde christianisé connaît ce que le monde antique ne connaissait pas, les réclamations de la foi individuelle. Cette foi, même égarée, est \m acte, est une manifestation de vie. Le paganisme n'a ni secti^ ni hérésies ; il méprise trop la vérité ppur cela, la religion des ancêtres et de la mtion M suffit toujQurs.
En second lieu, il ne faut pas oublier ce qu'était le miUeu où se produisaient les sectes du moyen âge. Leurs égarements, pour être juste, il faut les porter en grande partie au compte de TÉglise dominante. C'était elle qui avait fait le vide dans les intelligençen et dans ' les âmes ; c'était elle qui avait abaissé le niveau moral ; c'était elle qui avait supprimé la fiible. Or, que pouvaient faire de pauvres gens qui, cbersT chant à se dégager du joug écrasant de Rome, étaient forcés de vivre sur le fond commun des idées mises PSr Rome dans la circulation ? L'Église du pape, .qï\ peut le dire, est responsable, non-^seulement de ceus qui lui sont restés fidèles, mais aussi de ceux qui s'en sont séparés. Leur ignorance est de son fait, leurs tendances ascétiques et monastiques sont de son Mu C'est à elle qu'il convient de s'en prendre, si, en protestant contre l'uniformité, ces sectes n'ont pas atteint la vérité. C'est à elle qu'il convient de s'en prendre, si elles ont succombé sous Te poids de cette ignorance religieuse incomparable qui caractép rise le moyen âge. C'est à elle qu'il convient de s'en prendre, si obligées de se cacher, d'agir à la fagon
des sociétés secrètes, elles ont participé à la nature des sociétés secrètes,^ans le sein desquelles s'établit presque toujours une fermentation d'idées fausses et de tendances bizarres.
Voilà ce qu*il importe de ne pas perdre de vue ; voilà Texcuse, non la justification complète des sectes égarées dont j'aurai à vous entretenir. — Leur justification ne sera pas complète, car Dieu ne condamne personne à Terreur ; avec son secours, on peut toujours revenir à TÉvangile. La preuve en sera devant nos yeux, puisque, à côté des sectes égarées, nous aurons la joie de rencontrer des sociétés de chrétiens, de chrétiens fidèles, qui en s'éloignant de Rome se sont résolument rapprochés des apôtres.
Des chrétiens, Messieurs, des chrétiens simples et scripturaires! que cela fait de bien à rencontrer au douzième siècle, entre la religion du pape et l'égarement des Albigeois! Qu'il serait doux — je vais plus loin — de chercher ces vrais chrétiens, non-seulement chez les Albigeois, cela va sans dire, mais dans l'Église du pape ! Il y en a eu là, et beaucoup, soyezen sûrs. C'est notre privilège de retrouver ainsi des frères et dans les fidèles communautés vaudoises, et parmi les martyrs ignorants du catharisme, et même parmi les croisés, que sais-je? parmi les inquisiteurs et les bourreaux. Partout, en dépit des erreurs, des fausses doctrines, des pratiques grossières, partout apparaissent des âmes simples, qui sentent leur misère et regardent au Seigneur Jésus.
J'avais bet^oin 4^ faire ces réserves. Disons mainter
nant ce qu'a été Timmense bouillonnement des sectes au douzième et au treizièiCie siècle.
Et que ce mot de sectes ne vous scandalise pas, Messieurs. A Dieu ne plaise, qu'adoptan* la phraséologie reçue, je flétrisse ainsi d'un seul coup quiconque se sépare de Rome ! Rome est à la fois la secte et l'hérésie par excellence. Mais, à côté de cette monstrueuse secte romaine, il faut bien reconnaître que d'autres sectes ont paru. Il faut le reconnaître, sauf à éviter l'emploi d'une désignation qui blâme, là où iious retrouvons quelque trace précieuse de l'Évangile et de l'Église.
Je vous parlais du bouillonnement qui éclate au douzième siècle. La pensée humaine, en vain comprimée, cherche alors — c'est la gloire du christianisme — à se frayer une issue, quoi qu'il en coûte. On n'est pas parvenu à la tuer. Elle s'agite et semble préluder aux mouvements décisifs du seizième siècle. Elle parcourt déjà le cycle entier des doctrines, depuis la doctrine purement négative et rationaliste jusqu'à la doctrine évangélique, en passant par le dualisme et par le mysticisme.
Il existe. Messieurs, quelques traits généraux qui caractérisent ce vaste mouvement et constituent son unité. En écartant ce qui est purement philosophique et ne rentre pas dans, notre sujet, — le panthéisme d'Araaury de Chartres et de David de Dinant — nous avons devant nous les mystiques, les partisans d'Arnaud de Brescia, ceux de Pierre de Brueis et d'Henri, les Vaudois, les Albigeois; et la vue d'ensemble que nous jetons sur eux tous nous fait saisir la
pensée principale qui provoquait les secousses religieuses du moyen âge. ^
Cette pensée, c'est avant tout une réaction contre le clergé. Si Je moyen âge' est la société-clergé^ lej» dissidences du moyen âge sont avant tout anti- cléricales. L'orgueil des ecclésiastiques, leur opulence^ leur dépravation, voilà une des préoccupation» dominantes di^ temps. La conscience d'alqrs est si^ftout blessép de ce ç6té-là.
Un certain instinct du sacerdoce universel çom-' mence à se faire jour. En repoussant les prêtres malhonnêtes gens, on en vient à comprendre que les vrais chrétiens sont tous de vrais prêtres. De là ces laïques qui se risquent à prêcher, à distribuer la Cène. Pourquoi le Saint-Esprit ne mettrait-il pas les plus humbles en état d'administrer les choses saintes ?
Chez plusieurs, ce senfiment allait jusqu'au- rejet de toute cérémonie extérieure ; Thorreur du matérialisme sacramentel est parfois poussée jusqu'^ une spiritualité extrême qui fait penser ^ux quakers. Alors il n'y a plus ni cène ni baptême.
Mais ce qui domine chez tous, on peut l'affirmer, c'est la tendance ascétique. Contre le clergé, le moye]} âge n'a presque jamais su inventer autre chose que des moines. Ce sont des moines sous diverses formes; c'est toujours l'austérité, la pauvreté, la perfection cherchée en dehors de la vie commune. Chez les mystiques, chez les sectaires, chez les évan-* géliques même, .nous retrouvons à des degrés divers cette tendance monastique. Il semble que }es hommes dealers, révoltés par la mondanisation de l'Église ro* maine, n'aient su trouver d'autre refuge que le cou-
vent. Oji jrenonçe à tous les biens, on se voue ai^ célibat, on marche pieds nus ; aussitôt on est écouté, eptouré, accueilli. Les richesse? ont perdu l'Église ; on veut la sauver par Pindigence.
Vou? voyez. Messieurs, ce qu'il y a d'honorable dans une tendance pareille, et aussi ce qu'il y a djB faux, d'incomplet. Que nous sommegloin encore de cette grande morale chrétiennei si simple, si vraie, si vivante, attaquant les problèmes par le dedans Qt non par le dehors, changeant l'homme sans le mutiler, imprégnant de la sève et de l'esprit de l'Évangile tous les actes, tqus les devoirs, tputeg les relations, toutes les affections de la vie !
Le naoyen âge, dans ses plus nobles efforts, a rarement su revenir jusque-là.^Les Vaudois eux-mêmes n'échappent pas à la contagio?^ universelle. On cherchait son refuge dans des engagements, dans des vœux, dans des renoncements exceptionnels j on ne çQnnais3ai1i plu^ le§ grandeurs^ les saii^tetés, les héroïsme? de l'existence commune,
Tel sont, Messieurs, les trait? généraux qi;e je remarque dans les dissidences, si diverses d'ailleurs, du moyen â^e. Elles s'élèvent toutes à la fois contre ie clergé et contre l'existence commune, elles sont anti-cléricales et monastiques.
Ai-je besoin d'ajouter qu'avec un tel esprit, la prédominance du dualisme chez plusieurs ne présente rien d'étrange ? Le dualisme est au fond de tous^ les monastères. Tout moine fait profession de penser un peu que la matière est le mal, qu*on devient parfait jpar la pauvreté et par le célibat. Nous ne serons donc pas trop scandalisés et surpris, quand nous verrons
aOO INNOCENT III
les Albigeois ou Cathares arriver parfois au dualisme proprement dit, dont ils avaient trouvé le principe dans rÉglise même du pape. — ^ On a beaucoup cherché à établir leur généalogie orientafe ; on aurait mieux fait peut-être de regarder autour d'eux. Ils sont moins les successeurs des Bulgares et des Bogomiles, que les . produits naturels du catholicisme romain. Mais je ne veux pas anticiper. Poursuivons la revue rapide des dissidences.
Celle des mystiques est plutôt morale qu'ecclésiastique. On peut même affirmer que ce qui a donné au mysticisme du moyen âge une importance que le mysticisme ne reconquerra jamais, c'est précisément cette circonstance qu'alors la rupture ecclésiastique se concevait à peine. Rome était tellement VÉglisey que les plus hardis n'abordaient guère la pensée de se séparer d'elle.
De là une disposition à rechercher l'Église invisible, à "dédaigner tout ce qui est visible, à vivre d'une vie d'extase et de contemplation. Pour échapper aux révélations de l'Église romaine, il n'y a que deux moyens : reprendre en main la révélation des Écritures, ou recourir à la révélation intérieure. Les mystiques ont fait l'un et l'autre, mais l'un beaucoup plus que l'autre. S'ils ont maintes fois contribué, rendonsleur cette justice, à ramener les âmes vers les sources jaillissantes de la Bible, si sous ce rapport et sous beaucoup d'autres ils ont paru être les précurseurs de la Réforme, ils se sont détournés bien plus souvent encore vers l'inspiration, vers la religion iQtuitive et de sentiment,
Tout les Y poussait. D'abord il est moins difficile de prendre ce chemèn que celui de la fidélité scripturaire ; Rome, qui a beaucoup supporté de la part des mystiques, n'a rien supporté de la part des disciples de la Bible. Et en cela elle a cédé à un instinct très-juste, elle a compris où était pour elle le véritable danger.
Le mysticisme est impuissant ; cherchez ce qu'il a
enfanté, vous ne trouverez rien. Bien digne de sympathie assurément si on le compare au matérialisme religieux contre lequel il a réagi, expression incontestable de besoins élevés, supérieur de tous points au catholicisme qui l'environne, qu'il semble petit lorsqu'on le rapproche des Vaudois ! Comme elle éclate alors la différence qui existe entre le christianisme du sentiment et le christianisme de l'Écriture, lequel, pour le dire en passant, .produit un sentiment et un amour cent fois plus réels, plus actifs et plus profonds!
Néanmoins, les mystiques du douzième et du trei-^ zième siècles, préparant la voie aux niystiques bien autrement illustres, du quinzième, ont été une lumière au milieu des ténèbres que nous traversons. Leur « douce doctrine, » comme on l'appelait, est une nourriture plus substantielle que les chapelets, que les pratiques, que fopus operatum.
Quoique ces nobles âmes restent souvent attachées aux pratiques et à l'efficacité sacramentelle, cepen-» dantpour ^Ues, le centre du christianisme est ailleurs. Elles le placent plus haut. L'intuition, à défaut de la Bible, leur fait chercher le culte en esprit et en vérité Svtr leurs traces, nous retrouvons quelcjue
302 INNOCENT m
chose du Dieu d'amour, nous respirons quelques parfums de TÉvangile. — Grande jouissance, Messieurs, quand on se sent serré entre le salut mécanique des prêtres et la science scolastique des universités!
Les universités, au reste, avaient, elles ausiji, leurs mystiques. On sait ce que fut à Paris l'illustre école du cloître Saint-Victor. Les Hugues de Saint-Victor, les Richard de Saint-Victor, tous les Victorins. en un mot, professaient àTenvi cet « intellect du cœur, > oui, par quelques côtés, fait penser au mot de Pascal : « Le cœur a ses raisons que, la raison ne connaît pa3. »
Ce qui n'était d'abord qu'une tendance devint bientôt une société, une petite Église dans la grande. Les « amis de Dieu » se répandirent partout .; leur nombre était tel, qu'en allant des bords du Rhin â Milan, ils pouvaient loger tous les soirs chçz des frères.
Rien ne contribua plus à développer Içs tendances mystiques que la fondation |des Franciscains. François d'Assise lui-même, inspiré, extatique, souvent égaré, mais conservant dans sa demi-folie un caractère dé touchante douceur, personnifiait sur bien des points ces tendances. L'ordre fondé par lui resta comme imprégné de son esprit. Si beaucoup de Franciscains devinrent les agents du pape et envahirent avec arrogance les droits du clergé séculier, d'autres se laissèrent aller sur une pente très-différente; ils rêvèrent de « .la religion du Saint-Esprit » et se trouvèrent bientôt à mille lieues des papes, des èvêques, de l'Église romaine.
La direction dont je parle fut 3uivie parole général
L'EMPLOI pu 6I4AIVE 303
même de l'ordre, Jean de Parme, auteur d'un livre alors célèbre : UÉvangile étemel Ce livre annonçait que la religion du Père avait régné jusqu'à Jésus- Christ, que la religion du Fils avait régné jusqu'au treizième siècle, mais qu'à partir du treizième siècle devait régner la religion de l'Esprit. Désormais }a vérité seule, sans voiles, sans figures, sans sacrements, sans clergé i Désormais plus de vie actjve ; rien que la contemplation avec ses représentants naturels, les moines mendiants ! La terre allait devenir un couvant immense ; la propriété, la famille, Tindividualitê allaient disparaître. Adorer, se perdre dans le grfind tout, voilà le but vers lequel on s'avançait.
Il est bon, Messieurs, de montrer dans quels ahi" mes le mysticisme ne tarde pas à se perdre. Ces abîmes sont les mêmes dans tous les siècles, en Orient et en Occident, La religion intuitive finit toujours par aboutir au panthéisme. Il n'y a que Dieu, par sa simple et forte parole, qui puisse nous préserver à la fois des pièges grossiers de la religion mécanique et des pièges subtils de la religion sentimentale.
Jean de Parme et Joachim, son disciple, furent désavoués, mais ménagés, Bonaventure, le nouveau chef des Franciscains, représenta l'esprit mystique, avec plus de prudence et de modération. Cependant il y eut longtemps des «t spirituels, » des « fraticelles, » des a frères et sœurs du libre esprit. » Beaucoup de folies furent mises en circulation ; la révélation intérieure produisit ce qu'elle est appelée à produire. Et, toutefois, lorsqu'on marche éperdu dans ce désert hideux du moyen âge, on reporte avec complaisance son regard sur quelques-unes d^ ces figures extatiques
d04 INNOCENT III
qu*anime du moins un reflet des choses d'en haut.
Des mystiques à Arnaud de Brescia le contraste est grand, j'en cbnviens ; mais les contrastes de l'histoire ont aussi leur enseignement. — Dans cet Arnaud, dont la vie est un combat et qui finit par tomber martyr sur un échafaud romain, il y a précisément tout ce qui manquait aux mystiques : l'instinct pratique, l'énergie qui passe des théories à l'application.
Pourtant Arnaud n'est pas non plus un Vaudois, malheureusement pour lui. Il est loin d'avoir atteint l'intelligence de la vérité scripturaire, telle que nous allons l'admirer tout à l'heure chez ces simples montagnards et paysans. Arnaud serait plutôt un Savonarole du douzième siècle, un Savonarole moins l'extase. Ce qui domine chez l'un et chez l'autre, c'est la virulence des attaques contre le clergé,contre les richesses du clergé, contre le rôle politique des papes. Interprète sur ce point d'une des pensées dominantes du moyen âge, Arnaud de Brescia y puisa par moments une force immense. Pendant dix années il fut, pour ainsi dire, maître à Rome, il y mit à exécution ses plans de réforme politico-religieuse, il y rétablit la république et le sénat. — Vous savez la fin.
Tout en témoignant de notre sympathie pQur ces manifestations diverses d'un esprit plus évangélique au moyen âge, tout en admirant ce qu'il y a eu de véritablement admirable chez quelques mystiques et chez Arnaud de Brescia, nous avons été forcés jusqu'ici de faire beaucoup de réserves. Mais nous voici enfin arrivés à l'endroit otj nous pourrons contempler
l'œuvre de Dieu dans toute son excellence et dans toute sa beauté. Voici des chrétiens, voici des frères, voici des disciples de la Bible. — J*ai nommé les Vaudois. f
Ce n'est pas, Messieurs, que je veuille, méiJe ici, accueillir des représentations exagérées. Le fait est bien assez beau, bien assez miraculeux, sans qu'on en force les proportions..
Non, les Vaudois n'étaient pas alors en possession de toutes les vérités révélées. Non, leur connaissance des dogmes chrétiens n'était pas le moins du monde comparable à celle que Dieu accorda plus tard aux réformateurs. Si l'un d'eux pouvait venir faire sa profession de foi au milieu de nous, nous serions tous, sinon scandalisés, du moins désappointés. Leur opposition originaire à Rome était essentiellement morale, elle était peu dogmatique, encore moins ecclésiastique. Loin de rompre sur-le-champ avec l'Église générale, ils commencèrent par solliciter auprès des papes l'autorisation de prêcher. S'ils se séparèrent ensuite, si leur intelligence s'éclaira graduellement sur la grande* question de l'Église, ce fut par l'effet des refus qu'ils essuyèrent et que suivirent de près les persécutions. Alors ils acquirent une conscience plus vive de leur rôle et du témoignage qu'ils avaient à rendre ; alors leurs attaques contre un clergé corrompu et contre ses pratiques matérialistes se transformèrent en attaques contre l'Église romaine ellemême. Et encore, ne faudrait-il pas donner à mon assertion un sens trop précis ; la Réforme seule et leurs rapports avec elle achevèrent de rendre nettes la sir tuation et la profession des Vaudois.
3(^ INNOCENT Ili
l^is U eiiftun fait par lequel ils sa distinguent dès le temps d'Innocent IIL lia ont la Bible entre leurs mains; ils la prennent pour règle et pour règle unique; hommes et femmes, ils la lisent et la savent souvent par cœur; ils sont les hommes de l'Écriture et non de la tradition, — Ceci est immense.
•^ Ne reconnaissant d'autre autorité que la Bible, ils n^étaient pas parvenus sans doute à briser tous ces |ien$ des erreurs régnantes qui les enlaçaient nécessairement. Néanmoins, en bien des choses, il leur fut donné peu à peu de s'affranchir. Écoutez, Messieurs.
Ils étaient arrivés à repousser la hiérarchie qu'ils voulaient remplacer par un gouvernement plus sim-» pie, prétendant ramener l'Église à ses formes primi* tjves ; ils rejetaient et le pape et les évéquea.
Us supprimaient la messe et prenaient la Cène sous les deux espèces.
Us niaient la confession auriculaire et l'absolutipa.
Us rejetaient pareillement et le célibat des prêtres, et l'ordination des prêtres, et l'extréme-'Onotioni et les prières en langue latine» et les reliques, et l'invo*catipn des saints, et le purgatoire, et la consécratip^ des églises, et les croi^, et les 6igne9 de croix, Qt Tencens, et l'eau bénite.
Us rappelaient les âmes vers le seul médiateur, Jér suS'Christ; vers la seule autorité, l'Ancien et le Nou* veau Testament. Us étaient chastes, tempérants, prpbes. On ne les voyait pas dans les cabarets. Leurs plus grands ennemis louaient leur conduite'et se fiaient h leur parole. Enfin, par l'effet du travail de ces premiers colporteurs dont aucune société évangélique ne soutenait les etfçrts, le nombre de leurs adhérents
s*était tellement accru qu'on les reppontrait psgrtout, principalement dans le nord de Tltalie et le midi de la France.
Voilà ce que je tenais à vous dire sur les Vaudois. Il m'?L semblé plus important de les décrire tel3 qu'il» étaient alors, que d'examiner les hypothèses fort contestables qui se rapportent à l^urp origines. Descepdent-ils en droite Egne et sans interruption des chrétiens apostoliques, ou mênie 4e Claude de Turin? En bonne conscience, je ne le pense pa^. Mais je pen^Q /ceci : qu'il y a toujours eu deins leç cpntrées OÙ on les rencontre une action sensible des vérités évangéliques* -^ Lorsque V^ldo est venu au douzième siècle, lorsqu'il a fait traduire les Écritures, lorsqu'il a entrepris son noble travail, lorsqu'il a fondé 3e$ associations 4e « Pauvres de Lyon » on « d'ensabottés, ?» les doctrines vaudoises ont pris \xnQ consistance qu'elles n'avaient pas auparavant, Vaudois est-il venu de YalAo 1 Valdo est-il venu de Vaudois ? Vous en déciderez comme vous voudrez, Messieurs. Une seule chose est certaine : les Vaudois et Valdo sont des frères précieux, des témoins admirables de J'Évapgile ; Us sont le grand miracle du nioyen âge.
On ne p^ut pas parler des Vaudois et ne rien dire de deux chrétiens éminents qui se rattachent k çux, sinon par un lien ejçtérieur et formel, du pioins par une évidente communauté de convictions, • Le premier, Pierre de Brueis, qui briUe dès les premières annés du douzième siècle, a été un puissant, un fidèle réformateur. Sauf quelques traces de mysticisme au sujet dô Yi$\m ^ etrop^aitquQ les réformateurs
du seizième siècle ont participé à la même erreur — il professe ouvertement des vérités qui devaient sembler bien étranges au moyen âge ; — Point de clergé, point de sainteté attribuée à certains édificesy point de messe, point de baptême des enfants, point de crucifix. Il prit et brûla un grand nombre de crucifix. Lui-même fut brûlé à Saint-Gilles.
Le second, Henri de Lausanne, ne semble pas avoir été son disciple, quoi qu'on en ait dit. Pierre brûlait les crucifix; Henri marchait partout, un crucifix à la main. Malgré cette différence et quelques autres, ilpoursuivit au fond la même œuvre. Son influence fut un moment si grande, que Bernard de Clairvaux, l'orateur et l'oracle de son temps, échoua dans les efforts qu'il fit pour le combattre. Cependant il devait succomber et succomba, en effet, plus tard. Moins hardi que Pierre, il fut moins cruellement traité. On se contenta de l'enfermer dans un cachot, où il finit ses jours.
Et maintenant, Messieurs, il nous reste à étudier les Albigeois. Nous ne reculerons pas devant les difficultés du sujet. Toujours vrais, toujours simples, toujours décidés à écarter des deux mains le roman catholique et le roman protestant, nous éprouverons une fois de plus que tout est facile à la droiture.
Ceux qui se sont plu à supposer d'immenses populations évangéliques dans le midi de la France, ont oublié de se demander pourquoi l'Évangile avait porté là si peu de ces fruits qu'il doit produire. Quel spectacle nous offrent, au temps d'Innocent, ces belles provinces du Languedoc? Celui d'une civilisation raf*
finée et supérieure ; la liberté de l'esprit unie, hélas ! à la liberté des mœurs ; des fêtes, des chansons, une littérature déjà exquise; et à côté, des voluptés élégantes, des prodigalités orientales. On cite telle fête de Beaucaire où les seigneurs luttèrent de folles largesses : Tun fit ensemencer un champ avec des écus, Tautre prit ses nombreux chevaux et les brûla sur un bûcher.
Sans doute ce midi si développé, si brillant, trouvait insupportable le joug que lui imposait le despotisme reUgieux des papes. Sans doutçil méprisait profondément le clergé, très-méprisable, en effet, qui y étalait effrontément son faste et ses vices. « J'aimerais mieux être prêtre, » (Amariou mUm estre capelan)^ c'était une expression .proverbiale que tout le monde employait en Languedoc.
Mais tout cela. Messieurs, n'indique pas une action étendue de l'Évangile, telle qu'elle aurait été si le catharisme avait été l'Évangile. Un seul fait suffirait pour nous mettre en défiance : Ce Raymond VI, qui fut longtemps le protecteur des Gathafes, Albigeois, ou Bonshommes, avait trois ou quatre femmes vivantes à la fois, grâce à ses nombreux et scandaleux divorces.
Tout était à l'avenant. En dépit de la moralité personnelle qui distinguait presque toujours les membres déclarés de Téglise Cathare, ils ne pouvaient pas exercer sur les populations albigeoises cette influence énergiquement moralisatrice qui n'appartient qu'à la vérité. La vérité qu'ils possédaient en partie, était associée chez eux à des erreurs grossières qui devaient la compromettre et en paralyser l'action.
Ces erreurs se rapportaient toutes à la tendance
310 INNOCENT Itl
dualiste. — Tendance mystérieuse, Messieurs, et qui doit coitespondre à un instinct bien profond de notre nature déchue, car elle a paru constamment dans les religions et les philosophies de l'antiquité pour reparaître ensuite dans l'hérésie gnostique, cette hérésie qui se transforme, mais qui parait persister plus ou moins adoucie chez les Bogomiles et chez les nombreuses sectes manichéennes du moyen âge.
Ne nous en étonnons pas trop. Il n'y a pas de problème plus redoutable, plus insoluble — en 'dehors du seul Évangile — que le problème du mal. Et osons le dire, si ce problème était pitoyablement résolu par le dualisme cathare, il n'était guère mieux résolu ail fond par le matérialisme catholique, par les légendes eathohques sur le diable et la possession, par le relèvement catholique au moyen de l'action magique des sacrements.
Sans admettre expressément la théorie des deux Dieux, l'un bon et l'autre méchant, l'un auteur du bien et l'autre auteur du mal, Tun créateur de Tesprit et l'autre créateur de la matière, n'est-il pas vrai qu'aujourd'hui encore le système qui identifié la matière et le mal domine réellement dans beaucoup d'intelligences? Il y domine à tel point, que la mort du corps est sans cesse assimilée au salut, à l'affranchisseitient de l'âmô : délivrée de la chair, de la matière, Tâme se trouve pure et retourne vers Dieu qui Ta créée !
Gela étant, Messieurs, représentez-vous de pauvres gens ignorants, forcés de se cacher, luttant contre les persécutions d'une ÉgMse dominante. N'était-il pas naturel qu^ils supposassent vaguement deux Dieux,
deux religions, deuX Églises : TÉglise du Dieu bon et rÉglise du Dieu mauvais?
En étudiant d'aussi tristes égarements, nous ne pouvons pas, .je le répète, ne pas en faire peser la responsabilité, . en grande partie du moins, sur le catholicisme romain. Le mal profond qu'il a causé ne se manifeste pas seulement par son influence directe; 11 se manifeste par les réactions qu'il provoque. Ce serait une lugubre histoire que celle de ces réactions. Elle nous montrerait que partout où l'œuvre romaine s'est accomplie entièrement, eUe a engendré comme une sorte d'incapacité définitive pour le pur Évangile. Les Albigeois ne s'élèveraient pas seuls en témoignage ; le dix-huitième siècle parlerait aussi. Bien plus, l'état actuel de tous les pays latins n'est-il pas là sous nos yeux? Qu'y trouvons-nous? Des incrédules.
J'ai admis, Messieurs, que les Albigeois étaient dualistes. Je l'ai admis, parce que la loyauté m'empêche de nier absolument un fait affirmé par de nombreux documents, parce que les enquêtes les plus consciencieuses de la science ont abouti à cette conclusiotty parce que tous les écrits du temps établissent une distinction profonde entre les Vaudois et les Albigeois. — Cependant Je ne voudrais pas rendre mon accusation trop précise et trop générale. Prenons garde de calomnier les martyrs. On aime aujourd'hui à réha- . biliter les persécuteurs et à rabaisser les persécutés: c*est ce qu'on . appelle l'impartialité historique. Ah ' prenons garde. 11 s'agit d'hommes que Rome a torturés, massacrés, anéantis jusqu'au dernier; il s'agit d'hommes dont elle a anéanti pareillement les ëcrits, en sorte quH n'en reste pas le moindre vestige.
Nous ne connaissons ces gens-là que par elle. Le portrait des victimes a été peint par les bourreaux.
Que penserions-nous du portrait de Jésus-Christ peint par les scribes de Jérusalem, ou du portrait de Paul peint par les familiers de Néron? il y a donc ici de grandes précautions à prendre, une grande réserve à mettre dans notre langage. Les idées manichéennes, d'accord, ont eu accès chez les Albigeois et surtout chez quelques-uns de leurs docteurs; elles s'y sont manifestées en particulier par une horreur de la matière, qui rappelle les notions de perfection ascétique si universellement reçues au moyen âge. Cela est incontestable ; mais ce qui doit être contesté, c'est que la plupart des Cathares, la plupart des âmes simples et vraiment pieuses qu'on rencontrait parmi les Bonshommes, eussent accepté en s'en rendant compte une théorie dualiste proprement dite. Presque tous, même parmi les par/ai^jT, s'arrêtaient à la pensée de répudier un clergé corrompu et de protester contre le matérialisme romain en se détachant de tous les liens matériels. La métaphysique de la secte ou n'existait pas d'ordinaire, ou frappait peu.
N'oublions pas non plus, afin d'être justes, que les Vaudois étaient mélangés dans tout le Midi avec les Cathares. Quoique distincts et fort distincts sur des points dont l'importance est incontestable, ils ont été souvent confondus dans une même persécution. Soyez certains que la doctrine vaudoise, si élevée et si pure, n'était pas restée sans influence sur les Cathares, que beaucoup d'entre eux étaient plutôt évangéliques que manichéens.
Il se fait tous les jours de ces fusions inconscientes
dont il importe de tenir compte. J'y insiste, Messieurs, parce que bien des motifs graves m'amènent à craindre, qu'après avoir été très-prévenus en favçur des Albigeois, nous ne soyons tombés dans Textréme opposé . Ils se sbnt assurément égarés en bien des choses; leur ascétisme surtout accuse une direction faussée, contre laquelle doit s'élever l'historien; mais leur manichéisme formel et universel est bien moins prouvé. Il me parait être resté presque toujours à l'état de tendance; n'en faisons pas un système.
Voici quelques-unes de- mes raisons de douter :
Gomme je vous l'ai dit, aucun de leurs livres n'existe plus ; la voix des inquisiteurs se fait seule entendre.
Les rapports mêmes de ceux-ci sont presque tous vagues et ignorent souvent la base dualiste des croyances albigeoises. Il semble en ressortir que, pour les simples membres du moins , cette base n'existe pas d'une façon distincte et positive.
Rien n'est moins prouvé que le rejet par eux de l'Ancien Testament, attribué au Dieu mauvais. Il est prouvé, au contraire, qu'ils en ont possédé diverses parties. Et quant au Nouveau Testament, il se trouvait dans leurs mains, ce qu'on n'aurait pu dire des populations catholiques.
Leurs accusateurs sont forcés d'admettre qu'il y avait chez eux « des dualistes mitigés » à coté des dualistes absolus.
Leur principal crime — je ne dis pas le seul — leur principal crime n'aurait-il pas été, par hasard, l'énergie avec laquelle ils repoussaient une foule d'in-
id
ventions romaines ? — Ils condamnent lé ptlfgatoife, les prières pour les morts, le pouvoir temporel dés papes, les richesses du clergé, tout ce qui s'éloigne de la simplicité primitive. Ils ne veulent ni ornements d'église, ni statues, ni tableaux, ni crucifix. Us s'opposent au culte de Marie et à celui des saints. Ils remplacent la messe par la (iommunion ; ils nient avec force cette transubstantîatioîi qui arrivait précisément alors à sa définition officielle, et cette confession auriculaire que le concile de Latran allait rendre obligatoire. Ils écartent l'idée sacramentelle de la prêtrise et contestent toute hiérarchie ; ils n'établissent, comme les apôtres, que des évoques et des diacres.
N'en voilà-t-il pas assez, Messieurs, pour explique^ bien des calomnies î et si nous tenons compte eu outre du caractère religieux et moral que leurs persécuteurs même ont été contraints d'admirer chez tin grand nombre d'Albigeois, ne serons-nous pas conduits à conclure en disant que ces hommes, dont on voudrait faire les réprésentants d'une théorie anti-chrétienne, ont été souvent et en bien des choses les champions dii pur Évangile? Sans doute des erreurs considérables, tantôt latentes, tantôt plus déclarées, souillaient leur œuvre ; sans doute entré les Vaudois et eux la différence était énorme ; cependant l'histoire qui les transforme purement et simplement en gfiostiqties ôtl en manichéens, qui les place ainsi réellement en dehors du christianisme, cette histoire est une véritable calomnie.
A un signe certain, je le répète, nous reconnaissons chez eux la protestation évangélique plus ou moins compromise, mais réelle : les Albigeois avaient l'a-
L'ElfPLOI DU GLAIVE 315
criture ; U Bible, à peine connue ^Jprs^ i eparatt entre leurs mains. — Ne tiendrons-nous pas compte d'un tel fait?
Après vous avoir ainsi exposé ma pensée, il est presque inutile d'ajouter que je crois peu aux filiations savante? au moyen desquelles on essaye de sui- ^yre dans tous les âges les traces du dualisme. Nous ne ferons pas, Messieurs, le voyage de Bulgarie. Nous n'irons pas visiter les Gréco-Slayes, pour leur demander i'expUcation de nos Cathares. Je ne vois rien chez eux qui rappeile TOrlent, D'aijleurs, en fait de doctrines, j'admets pleinement la théorie des générations spontanées. Des causes pareilles agissant sur Je cœur de l'homme, qui est partout le même, ont pu provoquer en divers pays des manifestations qui se ^ ressemblent; quelques relations ,ont même pu s'é-, tablir entre ceux qu'unissaient, dans une certaine mesure, les analogies de leurs tendances ; tout cela 4 pu être, sans qu'il y ait lieu d'accepter la généalogie des Pauliciens, des Bulgares, des Bogomiles, des Patarins, des Poblicans et des Albigeois.
Quelle qu*ait été, au reste, l'origine du mouvejpent cathare, il faut convenir, Messieurs, que nous rencontrons là une des physionomies morales les plus bizarres que présentent les annales de l'humanité. Copament ne pas s'arrêter avec surprise devant ce mélange de gnoticisipe dualiste, de monachisme ascétique, et d'éyangéUsme anti-romain?
De ces trois éléments, le premier, je crois l'avoir démontré, sembje avoir été le m^ins important et surtout le moins généralement compris. Vous avez vu l'importance du dernier. Parlons maintenant de l'ascé-
316 INI^OGENT III
tisme, quia'eu, conformément à Tesprit du moyen âge, une prépondérance marquée.
Oui, de tous les caractères de la doctrine cathare, celui qui me frappe le plus, c'est celui-là. — Les Albigeois poussaient le respect du célibat jusqu'à prononcer la dissolution du mariage lorsque le simple croyant devenait parfait^ lorsqu'il recevait le consola" menfum. Les parfaits étaient de véritables moines, voués à la pauvreté, au jeûne, et considérés comme revêtus — leur nom l'indique — d'une perfection exceptionnelle. Séparés du monde et de la matière, ils ne s'abstenaient pas seulement du mariage et des viandes, ils sortaient complètement de la vie commune. Ils ne pouvaient plus porter les armes, même ' pour se défendre. Ils se distinguaient par un costume particulier. •
Ils étaient les « purs » ou « cathares » par excellence, et comme tous les simples croyants étaient tenus de se transformer en parfaits avant de mourir, il est évident que l'idée funeste de l'Église pure, presque inévitable peut-être comme première réaction contre l'Église romaine dominait l'ensemble de leur système. Les Albigeois admettaient au fond le salut par l'Église, par l'initiation, par le consolamentum.
Une fois ce sacrement reçu, on n'appartenait plus aux relations du monde, on ne pouvait plus ni se marier, ni posséder, ni manger de la chair, des œufs ou du lait.
C'était parmi les parfaits, bien entendu, qu'on choisissait les évêqiTes et les diacres. — Mais j'en ai dit assez pour vous faire saisir l'esprit réel des Catbaresj. Je n'ai gar(|e d'entrer dans les détails d'orga-
nisation. Nous avons autre chose à faire : il faut que nous voyions ce qu'a été envers eux l'application des maximes romaines sur l'emploi du glaive.
Il est affreux, le tableau que je dois vous présenter. Cette noble civilisation du Midi, elle va être écrasée, anéantie par une longue croisade de cinquante ans. C'est, à la lettre, une nouvelle invasion des Barbares.
Représentons-nous, Messieurs, ces bandés de soldats ^t de pillards, recrutés dans tous les coins de l'Europe, amenés par des moines et des évéques, dirigés par des légats, et qui viennent, la croix rouge sur la poitrine, le bourdon sur l'épaule, ravager les riches cités du'Languedoc. 6n leur a promis des indulgences, sans compter les fiefs et le butin. Ils arrivent, ils dévastent, ils tuent *, et puis ils disparaissent, car le vœu ordinaire ne dure que quarante jours. Ils disparaissent, mais pour revenir, et pour revenir encore, jusqu'à ce qu'il ne reste rien à prendre, rien à tuer.
Je ne crois pas qu il y ait eu dans le monde beaucoup de calamités comparables à la croisade albigeoise. Le Midi est demeuré écrasé sous les pieda des chevaux du Nord. Qi^ant à la dissidence — albigeois^
la.
OU vaudoise, il n'importe 5 les massacreurs ne distinguaient pas — je vous laisse à penser ce qu'elle eut à souffrir ! Les tueries en masse d'abord, odieusement entremêlées d'actes de dévotion ; puis les persécutions de détail ; enfin, et pour couronner l'œuvre, ce que la croisade a laissé derrière elle : l'inquisition.
Je vais, Messieurs, vous raconter les faits principaux.
Le premier essai* de croisade remonte à l'année même de l'avènement d'Innocent III. A peine monté sur le trône, il donna ordre aux moines blancs ou moines de Cîteaux de remplir leur office accoutumé. C'étaient les prédicateurs ordinaires des croisades. En même temps, le pape commandait aux princes et seigneurs du Midi « d'assister ses envoyés contre les hérétiques, de les bannir, de confisquer leurs biens, et d'user envers eux d'une plus grande rigueur s'ils persistaient à demeurer dans le pays après leur çxcommunicatlon. a>
Cette première tentative échoua complètement. Les princes ne proscrivirent personne, et le peuple ne prit pas les armes, — Alors le pape nomma deux légats, Pierre de Castelnau et Raoul, cisterciens comme les précédents. Ils furent bientôt secondés par Arnaud Amaury, le terrible abbé de Cîteaux.
Un autre aicle, plus redoutable encore, leur fut donné : à la place de l'évêque de Toulouse, déposé pour cause de simonie, on nomma Folquet, troubadour converti, qui, après avoir mené la vie la plus scandaleuse, était disposé à expier ses péchés en
exterminant les hérétiques. La méthode a été plus d'une fois employée, vous le savez, Messieurs, notamment par Louis XIV. Folquet se signala bientôt de telle sorte, que le Midi entier ne le connut plus que sous le nom à'évêque des diables. Il inventa des confréries blanches, il forma des troupes d'espions et d'égorgeurs devant lesquelles'ne tarda pas à trembler, 'non-seulement tout ce qui était dissident, mais tout ce qui était honnête à Toulouse.
Cependant, en dépit de tant d'efforts, l'œuvre semblait ne pas avancer. Abbés, évoques et moines n'obtenaient aucun résultat significatif. C'est alors que paraît dans le midi de la France un personnage qui vaut niieux sans doute que sa renommée, mais qu'environnera jusqu'à la fin des siècles une déplorable célébrité. Je veux parler de Dominique, le fondateur de l'inquisition.
Il traversait le pays à la suite de son compatriote, l'évéque d'Osma. Ces deux Espagnols illustres s'étonnèrent d'apprendre que la mission papale demeurait inutile. Ils firent comprendre au légat que pour atteindre les populations hostiles^ il fallait renoncer au luxe, et aller de lieu en lieu en pauvre appareil, comme les parfaite. Ils donnèrent l'exemple et commencèrent à prêcher,
V Toutefois leur méthode ne réussit pas mieux. Il était nécessaire d'en venir décidément à l'évangélisation des coups d'épée. L'évéque d'Osma le sentait et mourut eh priant le Seigneur « d'appesantir sa main sur les ennemis de la foi. »
On put croire que cette odieuse prière avait été exaucée. Le légat du pape,, Pierre de Gastelnau, ayant
excommunié et insulté en face Raymond VI, comte de Toulouse, le chef puissant du Languedoc^ un des gentilshommes du comte le frappa de son épée. Castelnau tomba en pardonnant et en offrant son sang à Dieu. Exemple frappant, entre beaucoup d'autres, de la sincérité parfois touchante et presque pieuse avec laquelle ces hommes accomplissaient leur œuvre !
En apprenant la mort de son légat, Innocent poussa un cri de fureur à soulever l'Europe entière. Il ordonna une nouvelle croisade, une vraie croisade cette fois. Les indulgences sont prodiguées. Les anathèmes ne le sont pas moins. Les lettres d'Innocent sont adressées au roi de France et aux principaux seigneurs. « La foif dit-il, ne doit point être gardée à qui ne la garde point envers Dieu. » A l'aide de cette affreuse maxime, il délie les sujets de Kaymond et de ses alliés de leur serment de fidélité. « Sus donc, soldats du Christ! exterminez l'impiété par tous les moyens ! » — Les domaines des hérétiques étaient promis aux orthodoxes.
Une armée immense de croisés ne tarda pas à se réunir. — Alors on vit commencer les faiblesses, les lâchetés qui ont souillé jusqu'au bout la carrière de Raymond VI et qui lui ôtent l'intérêt en lui ôtânt la dignité de l'infortune. Ce pauvre prince implora son pardon. On le lui accorda à la condition du déshonneur. Il dut prendre la croix et s'engager au nombre de ceux qui allaient faire la guerre à ses sujets ! Puis, on le réconcilia avec l'Église, en employant les procédés usités en pareil cas. Amené presque nu à la porte de l'église de Saint-Gilles, il y fut introduit par le lé^t qui le battait de verges^
Cependant l'orage se dirigeait vers le vicomte de Béziers, qui était à la fois le neveu de Raymond et celui du roi Pierre d'Aragon. Le vicomte sortit de Béziers et se réfugia dans Carcassonne. Béziers fut pris. Vous savez ce que fut le massacre! «Tuez-les tous, s'écriale légat; Dieu connaîtra les siens. » En effet, on tua. Les habitants s'étaient réfugiés en grand nombre dans l'église de Saint-Lazs^re. Les chanoines de l'église firent tinter les cloches jusqu'à ce que tout le monde fïU mort. Les plus modérés portent le nombre des égorgés à 38,000.
Après Béziers, Carcassonne. Le roi Pierre d'Aragon vint s'interposer en faveur de son neveu. L^ ville fut rendue ; oii épargna la vie des habitants, mais on se dédommagea en brûlant quatre ou cinq cents prisonniers ramassés dans les campagnes environ* nantes. — Quant au vicomte, il fut mis dans une prison, où une dyssenterie termina promptement ses jours.
Ainsi la première guerre était achevée. Le comte de Toulouse s'était soumis et avait promis de poiirsuivre l'hérésie, la vicomte de Béziers et de Carcassonne était prise: c'était assez pour cette fois. On chercha l'homme qu'on dev^git investir des seigneuries conquises et charger de la direction des conquêtes futures. Cet homme fut Simon de Montfort, Français et Anglais à la fois, tenant du roi de France le comté de Montfort et du roi d-Angleterre le comté de Leicester.
Simon^ envers lequel son œuvre détestable ne doit pas nous rendre injustes, était, j'en suis convaincu, im de CQs hommes durs oui, sc^ns ^{^usseté propre^
m INNOCENT ftl
I^^a^ dita, ss^vaient allier alois leur dévotîoa et leur ambition. Ancien croisé de Palestine, brave dans les batailles, estime et aimé du soldat, sachant au besoin exposer ses jours pour sauver un blessé, priant à deux genoux et avec ferveur avant le combat, il eut béanmoina l'art de ue rien négliger pour ramasapjr un ya$te héritage au milieu des larpes et du sang.
Raymond VI s'était soumis; m^ Simon d^ Mon*' fort et le légat n'entendaient pas se satisfaire à ^ bon marché. Après l'avoir traîné honteusement à la suite 4e Taruiée, pn lui signifia de$ condjtipns telles, que la 'souveraineté du Languedoc passait aux mains de l'Église et de son rude champion, ^n dépit de lui-r mêmei Raymond fut forcé d'avoir un moment d'é* nergie. La guerre éclata de npuveau après quelque mois, .
Une seconde croisa4e était accourue au secours de Simon. On prit d'abord le château de Minerye, Le légat consentit ^ une capitulation qui donnait la vie sauve à tous ceux qui se convertiraientv— Comme on ^'étgnnait de tant de mansuétude* « ne craignez rien, répondit-il, car je crpis que bien peu se converti^ ront. a En e(fet, les hérétiques, tant hommes q^$ f^me^, refusèrent de se déclarer aatheliques, et pn eut le plaisir de les brûler^
Cette seconde campagne se termine, Messieurs, par une bataille qui^ pn peut le dke, a fixé les destinées du Midi. Pierre d'Aragon, l'un des vainqueur^ de Lap Navas, accourait encore 'couvert de la poussière de ce gran4 combat, pour en livrer un autre en faveur du comte de Toulpuset Croisé contre tas 3arr>4ns, il
L'EMI^LOI DU GLAIVE 3ft3
Opposait maintenant sa vaillante «épée aux croisés de Simon. On se rencontra dans les plaines de Muret. En vain Pierre fit-il des prodiges de bravoure, il succomba avec la fletit' de la chevalerie languedocienne et aragonaise. — Le Midi n'avait pu soutenir le choc du Nord. La question militaire était vidée désormais.
Aussi bien, à quoi aurait-il servi de triompher alors ? Les armées succédaient aux armées ; les bandes de croisés arrivaient coup sur coup. Bien plus, le fils du roi de France en personne, Louis, s'avançait k soti tour.
Il n'eut pas à aUer bien loin. Toulouse était soumise; Raymond et son fils, réfugiés dans une maison particulière, attendaient qu'on statuât sur leur sort { et, pendant ce temps, Ifes gens d'église prenaîeri! leur part des fiefs. Les moines de Ctteaux eurent le gros lot, comme de raison ; leur abbé devint archevêque et duc de Narbonné.
Sîtticm, de son côté, s*était mis èfn possëssioh. Tr«^ viersant la France entière, où les populations se pres-^ saient sur le passage du nouveau Macchabée, avidesf de toucher le bord de son vêtement, il était ékllé Recevoir auprès de Philiï^pe^Augiiste Pintestiture de Èéi nouveaux États.
Il ne devait pas la gardétlongtéttips. —Ràymohd Vî avait un fils, héritier légitime de ses domaines. Ce jeune prince, beau, vaillant, déduisant, cher aux populations mél'idionales, avait paru tout à coup à Mar-^ seille. Le comté et le marquisat de Provence s'étaien< levés en sa faveur ; de Tarascon, d'Avignon, d'Ofange; on accourait soui> iféh drapeatix ; le» andëtfi
sujets de son pèrç se révoltaient de toutes parts.
Il fut bientôt en état d'assiéger et de prendre Beaucaire. — Mais là n'est pas l'intérêt de ce mouvement; il se concentre tout entier sur les deux sièges de Toulouse.
11 y eut deux sièges, parce qu'il y eut deux insurrections. La première fut domptée par Simon de Montfort. Entré dans la ville, il y fit venir des bandes de maçons et les chargea de raser les murailles, de détruire les tours qui défendaient les principales rues.
Ainsi démantelée, la capitale du pays des Albigeois semblait être peu en état de reprendre la lutte. Elle la reprit cependant, aux cris de : Vive le comte Raymond ! Le Midi s'agita de nouveau et envoya ses renforts; les prédicateurs de croisade convoquèrent et amenèrent à Montfort de nouvelles armées.
On dit que Simon avait fait le serment solennel de ne pas quitter Toulouse qu'il n'eût eu la victoire sur elle ou que lui-même il n'eût perdu la vie. Il tint ce serment. Pendant neuf mois entiers la lutte fut continuée. Simon priait parfois le Seigneur « de lui donner la paix de la mort. »
Le Seigneur la lui donna. Un bloc lancé par un pierrier vint écraser le comte sous son heaume d'acier. On l'ensevelit à Ca'rcassonne, et Toulouse célébra sa délivrance, qui ne devait pas être de longue durée.
Les hommes de la langue d'oil avaient été chassés du pays tout entier. La lutte aurait été terminée par la mort de Simon, s'il n'y avait eu que des princes ou des peuples aux prises. Mais il y avait là autre chose encore, autre chose surfout ; il y avait l'Église ro-
maine. L'Église romaine est tenace, elle ne se laisse pas décourager.
Le nouveau pape Honofius III — car Innocent n'a pas vu la fin de cette lutte, il est mort sans avoir connu les revers de Simon — le nouveau pape, dis-je, fit prêcher une nouvelle croisade. 11 embrassa avec ardeur la cause du fils de Simon. Il demanda à Philippe- Auguste d'autoriser le prince Louis à se placer à la tête des croisés.
Ca campagne ne fut pas brillante. Sauf la prise de Marmande, où l'on renouvela les massacres de Béziers, l'armée septentrionale ne remporta aucun succès. Au bout de leurs quarante jours, les croisés rentrèrent chez eux, et le Midi put se croire vainqueur.
11 n'en était rien cependant. Rome était décidée à exterminer l'hérésie. Déjà les moyens d'une puissante intervention, d'une intervention royale, étaient préparés, et dans ce but on négociait la cession que le fils de Simon devait faire de tous ses droits au roi de France, en édhange de l'épée de connétable.
C'est à cette heure de triomphe apparent que devait suivre un irréparable désastre, c'est à cette heure décisive, que le vieux comte Raymond mourait comme il avait vécu, en multipliant les professions de catholicisme et revêtu du manteau des chevaliers de Saint-Jean.
Amauri, le fils de Simon, venait de céder au nouveau roi de France, Louis VIII, ces sanglantes seigneuries sur lesquelles avait pesé quatorze ans le joug de fer des Montfort. Us les avaient reçues brillantes et prospèrjes; ils les quittèrent détruites et
é^évâstées. — Désormais le Languedoc allait avoir affaire à la France, à la France et à Rome ; la lutte devenait par trop inégale.
Raymond VII, qui avait remplacé son père, essaya de suivre alors ses tristes exempl^es. Pour détourner de lui la tempête qui le menaçait-, il se mit à persécuter; il organisa, il protégea l'inquisition.
Ce furent autant de lâchetés perdues. Sa perte était jurée. Le roi Louis VIII s'avance à la tête d'une armée innombrable. Le Midi tremble; tous les princes, toutes les villes font d'avance leur soumission. Avignon offre de laisser le roi et quelques chevaliers franchir le fleuve sur son fameux pont, tandis qu'un pont de bois établi plus haut donnera passage à l'armée.
Mais le roi veut que l'armée passe avec lui sur le pont de pierre ; et voilà le s'iége commencé. Il fut long, meurtrier. Lorsque enfin la ville se rendit, la saison favorable pour une campagne en Languedoc était presque écoulée. Louis l'entreprit à peine. Miné par les fièvres et par les chaleurs^ il mourut en Isôfisant le trône à son jeune fils Louis IX, et le pouvoir réei à sa veuve-, la reine Blanche.
Le Midi n'avait pas été vaincu ; et pourtant il était profondément découragé. Depuis que la question était remise par le pape aux mains du roi de France, il n'y avait plus à se faire illusion sur le résultat.
Toulouse seule résistait encore. L'évêque Folquet conseilla de la ruiner et de l'affamer. Aussi la nouvelle armée de croisés que Blanche avait envoyée se contenta-t-elle de procéder avec une régularité infernate
L'EMPLOI DU GLAIVE :kt7
à la destruction des plantations et des- vignobies de son territoire. Chaque matin les bourdonniers allaient à leur œuvre, le pic sur l'épaule ;. ils arrachaient les ceps, ils coupaient les blés, ils démolissaient les habitations ; puis ils rentraient au camp pour recommencer le lendemain.
Cette dévastation, qui mettait le comble à tant de calamités antérieures, acheva de briser le courage de Raymond VII et des Toulousains. Raymond consentit alors à signer un traité par lequel il ne se réservait plus que la jouissance viagère d'une portion de ses Etats, les abandonnant à sa fille, qui devait être mariée à Alphonse, un des frères du roi.
Il va sans dire, Messieurs, que la promesse d'exterminer les hérétiques était une des conditions du traité.
De ce moment, la question albigeoise fut définitivement vidée. Le Midi était désormais français et catholique romain.
Depuis lors rinquisitioii poursuivit son œuvre opiniâtre et terriWe. Le règne de Louis IX fut particulièrement signalé sous ce rapport. — Avant même que le jeune souverain eût atteint Tage où il commença à exercer lui-même le pouvoir royal, sa mère, la reine Blanche, eut soin d*accomplir pour la destruction finate des Albigeois et des Vattdois tous les désirs du siège romain. Le fameux condle de Toulouse fut réwni en l'229; non-seulement il régla la persécution avec un soin qui fait frémir, mais il promulgua d'une manière expresse la proscription des Écritures : // est défendu aux Idiques^ déclara-t-il, d'avoir les livres de V Ancien et 'eut Nmvea/u testmnent, excepté le Psau*
328 IISNOCENT III
tier ou les Heures de la bienheureuse Marie, pourvu encore que lesdits livres ne soient points traduits en langue vulgaire.
C'est une heure à noter dans l'histoire, Messieurs, que celle où Rome est amenée, par une force logique invincible, à proclamer ainsi ce qu'elle avait pratiqué en fait et à interdire en propres termes la lecture du Livre de Dieu.
Cependant le malheureux Raymond VII, cramponné à ces débris de souveraineté provisoire qui lui restaient encore après le traité de Meaux et les humiliations du parvis Notre-Dame, essayait, à l'exemple de son père, de se concilier ses ennemis en faisant preuve de zèle. Il sanctionnait de sa présence Tinstallation de ces tribunaux de sang que multipliait l'odieux Folquet. — Puis il lui reprenait comme des accès d'indépendance et de fierté.
C'est ainsi qu'à l'appel de ses sujets indignés, il 'saisit encore une fois les armes. Ses succès furent éphémères. Déjà une dernière croisade se préparait contre lui. Il courba la tête et cessa d'espérer. On peut dire qu'il cessa de régner. — les Dominicains régnaient pour lui — en attendant qu'il cessât de vivre. Avant de fermer les yeux, il avait vu succomber le dernier asile des Cathares. On brûla tous ceux de Montségur, avec leur évêque ou ancien, et la noble demoiselle Esclarmonde de Peyrèle, fille du seigneur du pays.
Ce fut la fin des Albigeois. Elle précéda de peu la fin de Raymond. Toujours tremblant devant l'inquisition, il allait d'auto-da-fé en auto-da-fé. Le dernier
qu'il présida fut celui d'Agen. Quelques semaines après,, il expirait misérablement à Milhaud en Auvergne, regretté de tout le Midi à cause des souvenirs de son ancienne vaillance ert comme le représentant, bien dégénéré, hélas ! de la cause commune.
. Lui mort, le roi de France prit possession, au nom de son frère, le comte Alphonse de Poitiers.
Je vous Tai dit, la croisade albigeoise a laissé derrière elle l'inquisition. — Permettez qu'en quelques mots je caractérise cette institution trop célèbre, une des créations les plus significatives du moyen âge et du règne d'Innocent III.
Le fondateur, le premier grand inquisiteur, ce fut, vous le savez, Dominique, dont j'ai reconnu le zèle, mais que j'estimerais davantage s'il n'avait pas été l'ami de Folquet.
Nous avons, au reste, ici une nouvelle preuve de celte vérité que j'ai eu à vous rappeler souvent depuis que nous faisons ensemble de l'histoire ecclésiastique ; c'est que les bonnes intentions et les braves gens sont de faibles garanties, dès qu'on se place en dehors de la vérité scripturaire. Tous les jours on nous montre des institutions^ qui font du bien, que dirigent d'excellents chrétiens, dans la pensée la plus
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élevée et la plus pure ; et Ton s*éerie : CommaQt poi^ vez-vous conserver de rinquiétudeî
Oui, nous en conservons, et beaucoup, si Tinstitu* tion s'écarte des principes posés par les apôtres* Toutes les choses mauvaises ont bien commencé; il n'y a pas un des égarements de la chrétienté qui n'ait été à son origine patronné par des hommes pieux.
Ceci, Messieurs, je ne l'applique qu'avec réserve à l'inquisition et à Dominique. Toutefois il faut bien reconnaître que ni lui, ni le pape Innocent n'ont prévu ou voulu les hideuses conséquences qui se sont logiquement, nécessairement dégagées de la pensée première.
Or, cette pensée-là ne saurait être assez flétrie, quel que soit le jugement que l'on porte sur les hommes qui Tont conçue. — Violer .le sanctuaire! envahir la conscience humaine! espionner les âmes ! établir en tous lieux des homines qui ont charge de surveiller la dévotion, de rétablir l'orthodoxie, de dénoncer et de poursuivre toute dissidence, même inavouée ! ah! voilà le mal, voilà le crime. Je n'ai pas besoin qu*on y joigne les procédures et les cruautés de plus tard. Non, l'inquisition primitive, Finquisition douce et modérée, l'inquisition de Dominique et d'Innocent, voilà ce qui soulève mon indignation et mon dégoût.
Tout est là en germe. Et les germes de violence grandissaient vite au moyen âge. Dès qu'il â'agtasait d'ajouter quelque chose au joug qui pesait sur la pensée et de supprimer ce qui pouvait rester cle la
L*EMPLOl BU GLAIVE sai
conscience, le moyen âgç ne perdait pas de tempii^.
Bientôt donc, à côté des tribunaux d'inquisition, la dénonciation fut organisée en grand; c'est-à-dire qu'on flétrit jusqu*au fond ce qu'il y avait encore de sentiments honnêtes. Les garçons de quatorze ans et les filles de douze furent invités à déAonaer aussi! On avança, pour ce noble office, l'âge de la majorité. La délation s'installa dans chaque village, dans chaque famille.
Gela fait, il restait autre chose à faire. Il restait h. supprimer les garanties que la justice ordinaire laisr sait aux accusés ; il restait à inventer une procédure unique au monde, une procédure te^le que des moines seuls ont pu Timaginer. Suppression des défenseurs, mystère des débats, secret assuré aux délateurs, refus de confrontation des témoins et des accusés, telles sont les règles nouvelles que l'inquisition a présentées à l'imitation de jxiges séculiers. Elles ont exercé une influence durable; nous leur devons les infamies judiciaires qui prévalaient encore il y a cent ans en Europe. Cette œuvre-là s'est accomplie au nom de TÉvangile !
Le mensonge, les procédés ignobles ne se retrouvaient pas seulement dans la dénonciation et dans la procédure. Le châtiment était empreint du même caractère de fausseté à la fois mielleuse et féroce. On faisait naître des espérances, on arrachait des aveux ; a des fidèles adroits » étaient chargés d'amener la pauvre victime jusqu'au moment oùl'on était en mesure de la frapper. — Si elle renonçait à Phérésie, elle était « emmurée » pour toujours. Si elle cherchait à échapper de prison, elle était a abandonnée au juge
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séculier. » Vous savez ce que signifient ces mots-là.
Avec un tel régime, auquel rien ne peut se comparer, aucun citoyen n'était assuré de sa liberté et de sa vie ; une terreur vague planait sur toutes les têtes ; les mauvaises passions avaient un moyen de se satisfaire sans danger et sans bruit. Alors s'accomplit réellement la parole du Seigneur : a Je suis venu mettre la division entre le fils etje père, entre la fille et la mère, et les propres serviteurs d*un homme seront ses ennemis. » — Aviez-vous négligé de paraître régulièrement à Téglise et de communier trois fois l'an? Aviez-vous fait un voyage, causé avec un ami, lu un livre, déplu à un prêtre? Votre influence, votre fortune excitaient-elles des convoitises? les dénonciations arrivaient, un bras anonyme s'appesantissait sur vous; l'inquisition saisissait sa proie pour ne la plus lâcher.
On ne tarda'pas à trouver que ce mécanisme était lui-même insuffisant. Les évêques n'avaient pas assez de zèle. On créa donc des tribunaux dépendants du pape seul : il n'y eut plus là que des moines, que des dominicains. Enfin la torture se chargea de convaincre d'hérésie ceux qui hésitaient trop à confesser leurs erreurs.
Ilneraarique pas de gens qui n'aiment point qu'on leur parle de Tinquisition. Il leur semble que c'est de mauvaise grâce et de mauvais goût. L'inquisition fonctionne-t-elle encore? Les victimes valent-elles la peine qu'on proteste .si longtemps contre leurs bourreaux? Ces benoîtes cruautés, qui sont, on peut le dire, une des hontes principales de l'histoire du genre humain, ne convient-il pas de les couvrir maintenant d*un voile discret? Ne remuons pas ces choses passées 1 Laissons en paix Tinquisition, puisque l'inquisition ne brûle plus personne !
Messieurs, à quoi servirait l'histoire si l'on se permettait de la mutiler ainsi? Quant à moi, autant je suis décidé, vous l'avez vu, à n'exagérer aucun reproche, à croire le bien plutôt que le mal, à mettre en évidence les beaux côtés de nos adversaires, autant je suis décidé à ne pas déserter la cause qui m'est confiée, la cause de la vérité.
Que vient-on d'ailleurs nous dire que la persécution sanglante, qui a trouvé dans l'inquisition son expression suprême, n'a été qu'un. accident dans les annales de l'Église romaine ! Ceux qui parlent ainsi ignorent donc en quels termes l'Église romaine a décrété la persécution sanglante. Par la décision solennelle et
irrévocable de ses évéques unanimes, de ses papes et de ses conciles généraux, elle a élevé la persécution sanglante au rang d'un dogme.
Innocent III a plusieurs fois appuyé ses ordres d'extermination sur l'interprétation * de l'Écrilure. C'était ainsi qu'il arrivait à la conclusion que je lis dans une de ses lettres :^« Nous vous prions donc en toute humilité, en fléchissant les genoux et en versant des larmes abondantes, qu'imitateurs de Phiuéès , vous preniez en main le glaive de la justice.... »
Lorsqu'on ordonnait ces choses, on avait des larmes dans la voix, ^e pape pleurait en écrivant aux évoques; les évoques recommandaient au pape le maintien de la persécution sanglante « en versant des larmes et en le conjurant par les entrailles de Jésus-Christ. »
Et tous ces attendrissements n'étaient pas des hypocrisies. Parmi ces hommes, plusieurs, j'en suis sûr, obéissaient douloureusement à leur principe, et déploraient les rigueurs nécessaires que leur imposait la loi de Dieu.
Oui, la loi de Dieu. La persécution sanglante était et est cela aux yeux de l'Église romaine. Son grand docteur, Thomas d'AqUin, ne s'est pas trompé, lorsque résumant tout son enseignement sur ce point capital, il écrit : « L'hérésie • est un péché j ceux qui le commettent ne méritent pas seulement d'être séparés de la communion de l'Église, mais aussi d'être retranchés du monde par la mort. C'est un crime bien plus grand de corrompre la foi par laquelle vivent les âmes, que de falsifier les monnaies par lesquelles on se procure les <5hoses nécessaires à la
vie du corps,... Quant à FÉglise, elle est pleine de miséricorde... Lorsque l'hérétique persiste avec opiniâtreté, l'Église, désespérant de sé^ conversion et par sollicitude pour le^ salut des fidèles, Texcammunie et le livre au bras séculier, pour qu'il soit mis à mort. »
Le langage des papes et de3 concile» est exactement celui de Thomas d'Aquin. — Comment s'exprimait le troisième concile oecuménique de Latran ?
« Quoique l'Église rejette les exécutions sanglantes, elle ne laisse pas d'être aidée par les lois des princes chrétiens, en ce que la crainte du supplice corporel fait quelquefois recevoir un remède spirituel. »
Écoutez encore Innocent :
« C'est pour cela que les rois portent le glaive, qfin de protéger la foi des orthodoxes.
« La sévérité ne peut jamais être employée plus convenablement qu'envers ceux'qui veulent arracher aux autres, non l'existence temporelle, mais avec la foi la vie spirituelle.
' a Nous voulons prendre le glaive de Phinéès et punir comme malfaiteurs tous ceqx qqi sacrifient aux dieux,
€ Le temps est venu oCi le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel doivent coopérer ensemble pour la défense de l'Église et se prêter un appui mutuel, afin que le bras temporel écrase ceux qui ne se laisseront pas ramener du péché par la discipline ecclésiastique .
« Levez-vous , soldats de Christ! Levez-vous , princes très-chrétiens ! Les gémissements 'de l'Église s-adressent avec force à votre cœur... Ceignez-vous
de répée. Veillez sur l'unité entre la royauté et le sacerdoce. »
Mais ce qu'Innocent a écrit de plus remarquable sous ce rapport, c'est son grand discours à l'ouverture du concile de Latran. Il avait pris pour texte ces paroles : « J'ai désiré avec ardeur manger cette pàque avec vous, avant que je souffre. » — Quittant bientôt son texte, il s'était occupé de l'homme vêtu de lin qui porte sur sa hanche un écritoire et auquel il est dit : « Traverse le mUieu de la ville et marque d'un Thau le" front de tous ceux qui pleurent et gémissent sur les péchés. »
Ce Thau, disait-^il, a la forme d'une croix. Cet homme qui est chargé de marquer au front est le pape. Les hommes qu'il n'a pas marqués au front, il faut les frapper. — J'analyse, Messieurs, je ne cite pas; je n'ai pas le droit de vous retenir plus longtemps.
Vous savez comment le concile répondit à l'invita- ' tion que renfermait le discours d'ouverture. Par un canon formel, qui reproduit et développe la doctrine proclamée dans le précédent concile œcuménique,- il promulgue, au nom du Saint-Esprit, le devoir chrétien d'exterminer les hérétiques, ajoutant que les princes qui ne s'acquitteront pas de ce devoir seront dépouillés de leurs États.
Ainsi, Messieurs, le principe païen complétait son triomphe. — Quel chemin parcouru, depuis le temps où il essayait en hésitant ses premières théories persécutrice^ l Maintenant la théorie est devenue dogme.
Ajoutons que de tous les dogmes celui-ci a été le
L'EMPLOI lyU GLAIVE 337
moins contesté. Avant Innocent III et après, dans les systèmes et dans la pratique, par le fait des conciles, par le fait des papes, par le fait des évèques et du clergé inférieur, dans les temps agités et dans les temps paisibles, toujours en un mot, excepté quand des circonstances malheureuses réduisent le dogme à l'état de lettre morte, toujours il a été proclamé et appliqué.
Toujours aussi, et ceci est hideux, cette application a été accompagnée des scrupules fort peu touchants quoique souvent sincères de l'Église « qui a horreur du sang, » mais qui déclare déchu de sa souveraineté tout prince qui, sur son ordre, hésite à verser le sang.
J'ai dit que les scrupules étaient souvent sincères. Je crois, en effet, que l'historien qui se figurerait ces papes, ces prêtres, ces inquisiteurs comme des monstres altérés de sang, n'aurait rien compris à l'époque qu'il prétendrait décrire. Laissons à d'autres les exagérations déclamatoires, et tout en admettant, ce qui est vrai, les répugnances honorables de beaucoup d'hommes, attachons-nous à montrer l'inflexibilité du principe qui les tenait asservis.
Gela posé, vous ne donnerez pas au rapprochement que je vais faire plus de poids qu'il n'en a à mes yeux. — L'Église romaine, qui a horreur du sang, a' pris soin d'ordonner dans le même concile — celui de Latran sous Innocent III — ^ d'une part l'extermination des hérétiques, de l'autre l'interdiction adressée aux clercs d'exercer aucune partie de la chirurgie, ce qui les exposerait à employer le fer et le feu !
Vous me permettrez, Messieurs, de ne pas discuter
les honteux sophismes sur lesquels s'appuie aujour^ d'hui le dogme de la persécution.
Un seul mérite qu^on s'y arrête, parce qu*il sembla sérieux au premier coup d'œil. — Vous ne savez donc pas, s'écrie- t-on, que cet emploi du glaive qui vous indigne était moins dirigé contre -Phérésie que contre la révolte ! Ou plutôt, l'hérésie alors était toujours la révolte; les dissidents étaient des révolutionnaires, des niveleurs, qui menaçaient la société civile au moins autant que la société religieuse 1
Lorsqu'on invite les inventeurs modernes de cet argument à l'appuyer sur des faits, ils éprouvent un véritable embarras. Il est commode de poser en thèse générale que les dissidents sont des révolutionnaires; il est moins facile de découvrir cela dans l'histoire. L'État du Languedoc, en particulier, n'avait certes rien de révolutionnaire avant la croisade albigeoise. Cependant on est parvenu à découvrir iun fait : on a cité la révolte des Pastoureaux qui ravagèrent la France pendant la première croisade de Louis ÏX.
Je vois bien. Messieurs, que les Pastoureaux ont pillé les églises et tes monastères, massacré les prêtres et les moines ; je vois bien qu'ils ont menacé les bases de l'ordre social, et je trouve fort simple que la régente les ait réprimés. Mais je nie absolument que les Pastoureaux aient été une secte- — - S'ils détestaient le clergé, comme tout le monde alors; s'ils s'attaquaient à lui comme on s'attaque à son maître ; si quelques-uns se disaient inspirés et invoquaient le secours du Saint-Esprit, ils n'en 46ineuraient pas moins catholiques romains, et à tel point que la reine mère commença par les vénérer et les
considéra comme une croisade nouvelle qui allait dé* livrer le Saint-Sépulcre. Que disait leur chef, le mattre de Hongrie? qu'il avait reçu des révélations de la vierge. Que tenait-il constamment dans sa main? une cédule de la vierge. — Les Pastoureaux appartiennent à Rome, et il est juste de les lui laisser.
Je tiens d'ailleurs à exprimer, Messieurs, le profond dégoût que font naître en moi ces attaqueS; ignobles parce qu'elles sont détournées, ce lâche système au moyen duquel on essaye de ressusciter indirectement la persécution et de proscrire comme perturbateurs ceux qu'on ne peut plus proscrire comme dissidents.
De tels procédés auraient bien étonné Innocent HI; cela n'est pas de son siècle. Alors, dans la conscience de sa force, Rome ne prenait pas la peine d'être hypocrite; et de même qu'elle ne songeait guère k abriter son dogme de suprématie derrière les explications tortueuses que je vous rappelais Tautre Jour, elljB ne pensait pas davantage à excuser son dogme de persécution sanglante sous le prétexte menteur de protéger la paix publique.
La paix publique ! Rome se préoccupait bien d'autre chose. Elle* se préoccupait de la vérité, de la vérité certaine et infaillible, et du devoir qui lui iacombait de châtier ceux qui osaient s'en écarter. On l'aurait fort scandalisée assurément, si Ton était venu lui dire que les hérétiques ne méritaient pas la mort et que pour parvenir à la leur infliger il fallait passer par un procès de tendance, par une accusation politique !
On appelait alors les choses par leur nom et les
prétentioïis ne portaient pas de masque. Lorsqu'on déclarait que la dissidence compromettait Za iifc^rté de rÉglise, on ajoutait carrément Texplication sincère de ce mot « liberté de TÉglise, » qui se reproduit encore aujourd'hui, mais sans qu'on ose en avouer le vrai sens ; les contemporains d'Innocent savaient que l'Eglise romaine n'est plus libre quand elle ne peut plus contraindre. Ils le savaient, et ils ne s'en étonnaient pas.
Nous avons épuisé, Messieurs, la seconde partie de notre sujet, l'emploi du glaive. Nous, avons suivi la trace sanglante des croisades d'Orient, d'Espagne, du Languedoc, sans oublier les missions armées du nord de l'Europe et l'évangélisation des chevaliers teutoniques. Nous avons montré aussi l'épée du bourreau faisant son office et la persécution sanglante érigée en dogme.
C'est à ce dogme que nous avons consacré notre second entretien, comme le premier l'avait été au dogme de la suprématie temporelle des papes.
Dans notre dernière réunioh, s'il plaît à Dieu, nous terminerons l'histoire d'Innocent III, en racontant la réunion du vaste concile œcuménique qui a signalé s">n pontificat. Puis nous essayerons de nous recueillir en présence de tous ces faits, et nous formulerons ensemble notre jugement sur le moyen âge.
SEPTIÈMR CONFÉRENCE
Messieurs, nous allons aujourd'hui achever notre étude, étude immense et que mes efforts n'ont pu renfermer dans des limites plus étroites, quoique j'en aie retranché sans pitié une foule de détails intéressants. . — Même en me bornant au strict nécessaire, ce n'est pas peu de chose, d'abord d'indiquer la marche suivie du quatrième siècle au douzième, ensuite de racDnter le règne illustre d'Innocent III, enfin d'apprécier le moyen âge . qui s'incarne tout * \'^^ entier dans les doctrines et dans les actes de son plus . . '^M
complet représentant.
Le récit du règne d'Innocent est fort avancé. Le seul événement considérable dont il me reste à vous parler, c'est la convocation du concile œcuménique de Latran.
Il y a eu, vous le savez, plusieurs conciles de ce
\-fA
nom. Le» douzième siècle et le début du treizième sont comme identifiés avec les quatre conciles généraux qi\i portent ce nom.
Tous ont été importants et par le nombre des prélats qui s'y sont assemblés, et par la gravité des questions qui leur ont été soumises ; tous ont eu pour but de fortifier l'unité de l'Église romaine, soit après les attaques de Tempire, soit après les schismes, soit après les secousses de Thérésie.. — Le premier s'est ouvert au moment où se terminait la querelle deîs investitures ; le second est venu réparer l'ébranlement causé par plusieurs schismes et par Arnaud de Brescia; le troisième, sous Alexai>dre III, a protesté contre le scandale répété des avènements d'anti-papes et a remis l'élection du souverain pontife aux mains des cardinaux ; le dernier, celui d'Innocent, a eu pour mission de consacrer des dogmes nouveaux, de pourvoir à la croisade orientale et à la croisade albigeoise, de proclamer la suprématie temporelle du pape et d'ordonner aux princes de verser le gang des dissidents, sous peine de voir leurs sujets déliés du serment de fidélité.
Je me le rappelle. Messieurs, l'année dernière, à pareille époque, je vous parlais d'un autre concile. Nicée et Latran, deux noms célèbres qui marquent les deux extrémités d'une longue et triste carrière 1 A Nicée, le principe païen entrait en possession d'un triomphe déjà remporté depuis longtemps par la suppression de l'Église; à Latran, le même principe arrive entouré de toutes sies conséquences et ayant déjà déployé l'éclat de sa funeste grandeur. A Nicée, il
hésitait encore entre sa forme orientale et sa forme occidentale ; à Latran, k forme occidentale atteint le point suprême qu'elle ne dépassera plus, le chef de l'Église romaine est le roi des rois. Quant aux corruptions, quant aux supeVstitions, quant aux invasions du matérialisme religieux, quant aux négations de la conscience qui se sont produites entre Nicée et Latran, aucun de nous n'ignore maintenant ce qu'il faut en penser.
Ce fut en 1215, au mois de novembre, que le concile s'ouvrit à Rome, dans la basilique de Saint-Jean de Latran. Jamais assemblée plus solennelle n'avait été réunie. Au plus complet des papes correspond le plus grandiose des conciles généraux. Trois patriarches,' soixante et onze primats et métropolitains, quatre cent douze évéques — tous ceux du midi de la France s'y trouvaient — jieuf cents abbés et prieurs composaient le concile. On y voyait les ambassadeurs des deux empereurs ou prétendants* à Pempire d'Allemagne, ceux de l'empereur de Constantinople, des rois de France, d'Angleterre, d'Aragon, de Hongrie et de Chypre. Le Jour de la première séance, la foule fut si grande, que Tarchevèque d'Amalfi périt étouffé par le peuple sous le vestibule de l'église.
Ce fut alors, Messieurs, qu*Innocent prononça ce fameux et menaçant discours d'ouverture sur les hommes que le pape n'a pas marqués de la lettre T.
Représentez-vous cette assemblée immense écoutant l'exposition d'une doctrine si bien en accord avec ses sentiments. Représentez-vous cela, et reportez vos regards en arrière, vers les vraies églises, vers les humbles Églises des humbles apôtres. Celles-
Ui INNOCENT ni
ci, convenons-en, n'avaient pasJa gloire de voiries ambassadeurs à leurs pieds, les candidats à l'empire et les seigneurs sollicitant leur protection. On aurait vainement cherché chez elles un évêque de Liège paraissant à la première séance en habit écarlate de comte, à la seconde en habit vert de duc, et à la troisième en costume épiscopal. Non, on ne connaissait pas encore ces belles choses; mais on maintenait la nouvelle naissance, la justification par la foi et la grande morale évangélique.
Le concile de Latran avait bien d'autres affaires ! Il
commença par une longue exposition théologique.
' Puis il passa à la condamnation des hérésies- Je dois
vous faire connaître en termes précis cet important
canon :
« Les hérétiques condamnés seront abandonnés aux puissances séculières pour recevoir le châtiment convenable; les biens des laïques seront confisqués... Le seigneur temporel qui, suffisamment admonesté, négligera de purger sa terre d'hérétiques, sera excommunié par le concile provincial, et, s'il ne satisfait pas dans l'année, le pape déclarera ses vassaux déliés du serment de fidélité et sa terre dévolue au premier occupant catholique.,.. Chaque évéquR choisira trois hommes de bonne renommée, ou davantage, et leur fera jurer de dénoncer les hérétiques... »
Ces trois phrases-là disent tout.
Le concile avait à prendre des dispositions pour une vaste' croisade, ce rêve si ardemment care.ssé par Innocent III. — On fixa le rendez-vouà à Brindes et
à Messine pour le !•' juin suivant. Le pardon des péchés fut promis à ceux qui partiraient, à ceux même qui contribueraient aux dépenses de l'expédition. — Qu'aurait dit Innocent, s'il avait pu prévoir à quels pauvres résultats devaient aboutir ces préparatifs gigantesques î
Après avoir réglé la croisade, on s'occupa des affaires de l'empire, de celles d'Angleterre. Frédéric II fut confirmé dans sa dignité d'empereur ; on excommunia nominativement Louis, fils de Philippe-Auguste, qui persistait à soutenir les barons révoltés et à prendre l'Angleterre, que le pape lui avait retirée cyprès la lui avoir donnée.
Mais la grande scène du concile, ce fut la comparution des comtes de Toulouse, le père et le fils, qui, accompagnés des comtes de Foix et de Comminges, venaient protester contre la spoliation. — Les vainqueurs et les vaincus étaient là en présence. Il y eut un frisson dans l'assemblée, quand le comte de Foix reprocha à l'évêque Folquet « d'avoir fait perdre la vie, le corps et l'âme à plus de dix mille de ses ouailles, » et lorsqu'un chevalier ajourna le pape au jour du jugement, « s'il ne rendait à l'enfant sa terre. »
Innocent semblait attendri, une portion du concile semblait cédera l'émotion; mais de tels sentiments devaient être passagers et stériles. La vraie politique romaine était trop profondément engagée dans la croisade albigeoise, pour qu'il fût possible d'en désavouer les patrons. Simon de Montfort pouvait compter sur le principe impitoyable dont il était le représentant. L'assemblée se prononça en sa faveur ; la com-
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passion du pape n'eut d'autre effet que des paroles consolantes adressées par lui au jeune comte Raymond et la remise qu'il lui fit de ces terres qui devaient être un jour le comtat Venâissin — ou de Vénasque — et qu'on nommait le marquisat de Provence,
Le concile de Latran décida encore quelques autres questions importantes.
Il autorisa les deux nouveaux ordres monastiques qui répondaient si bien aux aspirations du moment : les Dominicains, qui devaient prêcher et jwjg^r ; les Franciscains, qui devaient résister aux dissidents sur leur propre terrain'd'inspiration mystique et d'humilité. Ainsi Rome a toujours enfanté les ordres nouveaux qui lui étaient nécessaires. François d'Assise et Dominique lui rendaient au treizième siècle un service qui rappelle celui que Loyola rendit au seizième.
La confession auriculaire «t l'absolution du prêtre existaient depuis longtemps déjà; mais il restait à les transformer en pratique régulière et obligatoire. C'est ce que fit le concile.
La transsubstantiation fut aussi formulée. Ge long travail des siècles, qui commence déjà dans un tesips voisin des apôtres, et qui, méconnaissant les grâces réelles de la Gène^ avait supprimé d'abord la manducation spiritueliè de Christ, pour supprimer ensuite la manducation matérielle du pain, ce long travail avait abouti à un résultat plus complet encore que ne l'eût demandé Paschàse Radbert. Après la consécration, le pain n'existait plus, Jésus-Christ avait fsriB sa place, il y avait siDbstitatîon totale de «ibstance. On avait trouvé le mot et la chose, transsoiBistanftia*
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tion. De là Tadoration de l'hostie ; de là la Fête-Dieu. On ne s'arrêtait plus sur la pente des révoltes contre rÉvangile.
Point de discussion, Messieurs, une simple re* marque.
On nous demande quelquefois en quoi consiste cette formation des dogmes contre laquelle nous nous élevons avec tant d'insistance. — En xjuoi elle consiste ? Regardez les papes et les conciles. Rome, c'est la formation des dogmes personnifiée. Son histoire est une série de changements ; elle marche, et marche toujours, et ne saurait retourner en arrière. Son principe est le changement ; reniant l'Écriture et le modèle apostolique, elle est condamnée à innover sans cesse. Hier la papauté, aujourd'hui k transsubstantiation, demain l'immaculée conception, aprèsdemain autre chose.
Pour nous, notre principe est tout contraire : une règle inflexible, une reUgion définitive, une Église définitive aussi. Pour nous, une seule règle, retourner à ce qui est écrit. Nos dogmes sont donc l'Écriture, ils y sont tout formés, il ne s'agit que de lire et de comprendre; si les dogmes longtemps voilés par notre faute reparaissent plus clairement à certaines époques et devant certains esprits, ce n'est pas qu'on les forme alors, c'est qu'on recommence à les voir, à les voir tels qu'avaient pu les voir pareillement les plus humbles chrétiens des Églises primitives.
La méthode des conciles généraux est bien différente, voudl'avbz reconnu. Chacune des assemblées qui ont porté ce nom a fabriqué pour son compte un .certain nombre de dogmes définitivement introduits
daiïs le Credo. La part du quatrième concile de Latran n'a pas été médiocre ; les décrets qu'il a rendus sont au nombre de soixante-dix, et presque tous se rapportent à des matières d'une haute gravité.
Mais voici ce qui me frappe : cette assemblée, qui a tant fait, a fort peu discuté ; son immense besogne a été terminée en dix-neuf jours.
Voulez-vous que je vous donne le mot de l'énigme ? — Tous les décrets étaient rédigés d'avanoe par le pape. Dans le concile de Latran, personne n'osait résister au pape. Le concile, c'était le pape.
Ce dernier trait complète, à mon avis, la grandeur d'Innocent IIL 11 lui jurait manqué quelque chose, si, maître suprême de l'Europe, il n'avait pas été maître suprême de son Église. La centralisation définitive du système romain, la supériorité des papes sur les conciles, l'absorption complète de l'Église par le pape, devaient se produire sur le domaine des feits avant d'entrer dans celui des théories. Un jour viendra où la théorie sera dogme.
Le concile de Latran s'était tenu à la fin de 1215. En 1216, quelques mois après. Innocent n'existait plus.
Il s'était rendu à Pérouse, pour s'occuper des préparatifs de la croisade. Là, attaqué d'une fièvre
ardente, il en souffrit quelques jours sans se douter de la gravité de son mal et sans s'abstenir des oranges qu'il mangeait toujours en grande quantité. 11 en résulta une attaque de paralysie, et il mourut assoupi, sans avoir repris connaissancCi 11 était parvenu à la cinquante-quatrième année de son âge et à la dixneuvième de son pontificat.
Avec lui disparaissait, on peut le dire, toute l'époque que je vous ai racontée, Messieurs, et sur laquelle sa puissante figure avait dominé. Les contemporains célèbres avec lesquels nous l'avons vu aux prises l'ont devancé ou suivi de près dans la tombe : Philippe-Auguste, Jean Sans-Terise, Othon, Raymond VI, Dominique.
Un des derniers actes d'Innocent avait été Texcommunication du prince Louis et des barons anglais. Une de ses dernières colères avait été excitée par la grande charte et par les libertés naissantes de l'Angleterre. Il était monté en chaire ; il avait prêché sur un texte caractéristique et bien propre à rappeler la nature de son règne: a Glaive, glaive, sors du fourreau ! »
A sa mort, il y eut peu de regrets ; ce fut au contraire un soulagement général. Une religieuse du Brabant, dont on fait une sainte, Lutgarde, raconta qu'au moment où Innocent expirait, elle l'avait aperçu environné d'une grande flamme. Il lui avait déclaré que, sans l'intercession de la vierge Marie, il serait allé en enfer; mais, ajoutait-il, je serai tourmenté " jusqu'au jour du jugement, pour trois, causes... — Lutgarde refusa de les dire.
Innocent est le plus imposant des papes. Gomme
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les grands papes, comme Orégotre VII et Alexandre m, il a eu un long règne. Plus qu'eux, il a eu l'autorité presque incontestée et le suocès, presque constant. Sous lui, îa théocratie européenne est un moment devenue une vérité.
' Pape à trente-sept ans, en possession d'un« science extraordinaire pour son époque, revêtu de cette autorité qu*il devait à la' grandeur de sa famille et aussi de celte — n'oublions pas de le constater — qu'il devait à une régularité de conduite fort rare alors dans le cierge, habitué de bonne heure aux affaires, capable d'un travail immense, il avait donné au monde le spectacle d'un pape q«i se consacrait <;onsciencieusèment à son œuvre. Ses recueils de lettres témoignent d'une exceptionnelle activité. Notez, Messieurs, que* les principales sont de sa main; qvue tcmtes sont revues par lui ; qu'aucune question, grande ou petite, ne se traitait à Rome sans lui être soumise; qu'il siégeait chaque jour au consistoire en qualité de juge d«s causes qui venaient de l'Europe entière se soumettre à son tribunal ; qu'il prêchait souvent, en latin et ep italien; qu'enfin au milieu de tant d'occupations auxquelles sa santé semblait ue pas devoir suffire, il trouvait moyen de se livrer à des travaux littéraires parmi lesquels jç citerai son étude des psaumes de la Pénitence.
Les commentaires qu'il a laissés sur quelques por* tiens de rÉcriture portent l'empreinte de cette subtilité qui régnait alors chez les docteurs. Il découvre toujours quatre sens dans !a Bible : le sens historique, le sens allégorique, le sens anagogique et le sens tropologique ; pardonnez*-moi ces noms barbares*
N'y ayait-il pas «quatre fleuves dans le paradis!
Avec ces quatre sens, on est sûr au moins d'une chose, c'est de ne pas trouver le vrai; d'autant plus qu'Innocent omet dans son énumération le sens mystique, celui de tous qu'il recherchait avec le plus de soin.
Mais si le pape Innocent n'est pas, tant s'en faut, un interprète sûr, s'il ^st scolastique des pieds à la* tète, il ne faut pas refuser de reconnaître le caractère souvent sérieux de sa dévotion. — Il y aurait, je ne saurais le répéter trop souvent, il y aurait de l'étroitesse et de la sottise à ne voir en lui qu'un ambitieux ou un hypocrite. Il était convaincu, convaincu de ses droits, et aussi de ses devoirs ; il se posait avec assurance comme le chef de la république chrétienne. Jamais une hésitation dans cette vie ; elle est coulée en bronze et d'un seul jet.
Ne croyons pas même que sa conviction, que sa dévotion aient été étrangères à toute spiritualité évangélique. Je suis touché de voir qu'au milieu de tant d'affaires il sait mettre des heures?» part pour la prière et la méditation. Je suis touché, quand je découvre un côté mélancolique dans ses paroles et dans ses écrits. — La vérité, telle qu'elle est en Christ, lui fut* elle totalement étrangère? Je crois que non, j'espère que non. Je remarque, en effet, dans son discours d'installation le grand passage, le passage de Luther : «f Le juste vivra par la foi. » Il n'y voit certes pas ce qu'y vit Luther; cependant il ne méconnaît pas entièrement non plus la doctrine qui y est contenue.
Voilà le bien, Messieurs. Le mal, vous le connaissez.
Vous savez quelle violence, quel orgueil habitaient chez cet homme, de quel ton il parlait aux autres hommes.
Vous savez aussi que ses bons mouvements ont rarement abouti. Plusieurs- fois, pendant la croisade albigeoise, il s'est senti ému de pitié pour le comte de Toulouse et d'indignation contre Simon de Montfort. Mais il est des situations, et c'est leur châtiment ici-bas, où l'on se trouve très-puissant pour le mal et très-impuissant pour le bien; il est des principes que personne n'est capable de retenir, une fois qu'ils sont déchainés.
D'ailleurs, je suis bien forcé d'en faire la remarque, Innocent, ce pape tout d'une pièce, était en même temps un Italien rusé, dont la prudence excessive ressemblait parfois à la fausseté. — Je ne parle pas seulement des faussetés qui étaient en quelque sorte inséparables de son rôle : de ses promesses à l'empereur Philippe quand Philippe l'emporte, suivies de ses promesses à l'empereur Othon quand Philippe est assassiné. Je ne parle pas de cette mansuétude avec laquelle il supportait à Rome ce qu'il n'aurait supporté nulle part ailleurs, ménageant les excommunications dans sa ville natale, parce qu'il savait que là on les voyait de trop près et qu'on en faisait peu de cas.
Non, je parle d'une habileté trop habile, qu'il recommandait, qu'il pratiquait sans y être contraint pour ainsi dire par les circonstances. L'éloge de la prudence revient souvent dans ses discours. C'est vraiment un trait caractéristique.
!>' ' Je n'aime pas. Messieurs, à entendre prêcher la
paix par cet homme de guerre, par cet bomme emporté, dont l'humeur despotique n'a cessé de troubler et d'ensanglanter l'Europe. Ses paroles douceS me choquent, comme un son faux. J'aime mieux le voir obéissant à sa nature et fulminant les anathèmes, qu'écrivant à Philippe-Auguste : « La paix est tout l'Évangile, le devoir du pape est de prêcher la paix. » Enfin, l'historien ne saurait oublier que si le pape Innocent a eu des mœurs simples, que s'il n'a mérité de reproches ni par son faste ni par sa vénalité, que s'il a même su se montrer parfois généreux envers les pauvres, cependant on a pu dire de lui qu'il avait profité de sa puissance pour enrichir les siens. — Sous lui et par lui, les palais, les forteresses et les tours des Gonti s'élevèrent fièrement dans les rues de Rome. Son frère fut investi de fiefs nombreux et importants. Le soin des affaires de l'Église ne fit jamais perdre de vue à Innocent les affaires de sa maison. ,
Tel fut l'homme. Mais l'homme chez lui ne doit pas cacher le pape. C'est le pape qui nous intéresse; or, le pape a été grand.
Les évéques de Rome parviennent sous Innocent, parviennent pour une heure, à gouverner l'Europe. Us ne sont pas seulement devenus lès évêques universels, ils sont devenus les chefs de la société politique. Un moment, ce phénomène étrange du gouvernement théôcratique et ée la -centralisation cléricale semble se réaliser. Les légats d'Innocent III parcourent le monde en tous sens, comme les missi dominici d'un autre Gharlemagne. Us portent ses volontés souveraines en Allemagne, en France, en Ap-
gleterre, en Espagne, en Portugal, en Danemark, en Suède, en Pologne, à Constantinople, en Hongrie, en Bulgarie. Interdits, croisades, distribution des couronnes, arbitrages suprêmes, modifications de la loi civile, achèvement de la campagne ouverte par Grégoire VII contre les prêtres mariés, convocation des conciles, fondation des ordres religieux, extecmination des dissidents, tout part du centre romain ; Rome est la capitale du monde, pour la seconde fois.
Vous coijaprenez à présent pourquoi, chargé de parler du moyen âge et n'ayant pas le temps de le parcourir en détail avec vous, j'ai pris le parti de m*arrêter au règne d'Innocent III. C'est bien là ce haut sommet d'où l'on aperçoit toute la contrée, et sur lequel je vous annonçais l'autre jour que j'allais vous conduire.
Parvenus à ce point suprême au-dessus duquel il n'y a rien dans l'histoire de la papauté, à ce point qui marque le terme de l'ascension et le commencement de la descente, nous avons à nous demander quel jugement nous porterons, non plus sur le règne d'Innocent m, mais sur le moyen âge tout entier. — Notre étude, Messieurs, doit se généraliser et s'étendre, et c'est ici, vous le comprenez, la partie la plus impor-
LE MOYEN AGE EN GÉNÉRAL d55
tante du travail que nous avons entrepris. Le fruit de ce travail et de votre persévérante attention, ce sera d'avoir une idée juste, une idée à nous, sur o^tte époque si controversée, que les uns dénigrent sans la comprendre, que les autres célèbrent avec une étrange légèreté.
J*ai tâché de ne me ranger ni parmi les premiers ni parmi les seconds ; j'ai écarté à la fois l'élroitesse moqueuse de certains ennemis,' et la réhabilitation stupide de certains champions. Je me suis rappelé que, pour apprécier équitablement une époque, il faut se mettre à son point, de vue. Nous avons fait effort pour nous y placer, ce qui ne nous empêchera pas, bien' au contraire, d'apprécier aussi le point de vue pris en lui-même.. Mais du moins nous aurons évité de reproduire les reproches superficiels; nous aurons évité de laisser les hommes pour aller aux choses; nous aurons moins parlé de l'ambition, de l'avarice ou de la cruauté des papes, que du principe qui les dominait, qui les menait, dont ils étaient les représentants et les esclaves.
Il y a un idéal du moyen âge, idéal horrible aux yeux du chrétien , mais idéal cependant dont il importe de ne pas méconnaître Téclat : une seule croyance, une seule pensée, une seule conscience, un seul gouvernement, le clergé au sommet du monde.
Un tel spectacle ne se juge pas. avec nos idées et nos usages modernes, avec nos habitudes de tutelle administrative, de gouvernement laïque, d'unité monarchique ou républicaine. Quiconque ne s*est pas fait un peu l'homme du moyen âge, ne saurait rendre
justice à ce temps d'anarchie politique et de /centralisation spirituelle.
Le principe païen s'est déplacé depuis Innocent ; la confusion des deux domaines, qui s était opérée alors au profit de TÉglise, s'est accomplie depuis lors au profit de rÉtat. De là une tradition gallicane, qui ne dispose pas précisément à l'équité envers l'époque où les papes dominaient les empereurs. A l'école des légistes et des parlements, la religion prend l'aspect d'un fait national, d'un dicastère, d'une branche de l'administration; cela se dirige et se réglemente comme la justice ou la police; un despotisme en remplace un autre, la solution byzantine entre en lutte avec la solution occidentale.
Ce n'est pas du point de vue gallican et administratif, ce n'est pas du point dé vue delà philosophie du dernier siècle qu'on peut comprendre le moyen âge, et, tout en réprouvant l'abominable esprit qui l'anime, reconnaître ce qu'il a eu de grand et parfois de bon : ces nobles caractères, ces natures énergiques, ces dévotions égarées mais souvent sincères, cette poursuite enthousiaste de Tunité, ce rêve d'un royaume des
deux immédiatement réalisé sur la terre.
Je ne veux ni exagérer ni amoindrîr une si détestable grandeur. J'avoue qu'après avoir considéré le principe païen dans l'antiquité, dans l'islamisme et dans l'Orient christianisé, je le trouve mesquin partout, rapproché de ce que l'Église de Rome en a fait . au moyen âge. — L'uniformité religieuse, la négation des consciences, la suppression des individus ont pu y être poussées aussi loin; elles ne l'ont jamais été au
nom de la foi, de Tintérêt spirituel, et sous la direction d'un clergé. Là se trouve Toriginalité du spectacle offert par notre monde occidental.
Cherchez, Messieurs, cherchez ailleurs, vous ne découvrirez rien de pareil, une autorité religieuse au-dessus de toutes les autorités politiques, un organe infaillible de tous les droits, une pa»ole de Dieu incarnée et toujours présente, le pape, ou comme on disait alors, Tapôtre, Vapostoile! Avec lui, point de discussion, point d'examen, la vérité est connue, elle est obligatoire et armée, la liberté de l'erreur ne saurait subsister.
On a beaucoup admiré Tunité ainsi obtenue : unité des âmes, unité ecclésiastique, unité politique, unité sociale. On nous a montré la religion fournissant ainsi la base solide sur laquelle repose l'État. On nous a dit qu'ainsi tout avait été relevé, les droits et les devoirs ; que les princes avaient régné au nom de Dieu; que les sujets avaient obéi au nom de Dieu.
Paroles retentissantes, Messieurs, sous lesquelles nous ne trouverons pas grand'chose. On ne croit à la religion que quand on l'a acceptée, et la religion à laquelle on ne croit pas n'est plus la religion; transmise de père en fils comme les autres charges et les autres coutumes sociales, elle produit les pratiques, une certaine conviction même, sans enfanter ce travail qui remue jusqu'aux profondeurs de la conscience et qu'on nomme la conversion. Donc la base sur laquelle on a prétendu appuyer l'édifice est une base vermoulue ; l'édifice porte sur le vide absolu.
Pour nous en assurer, Messieurs, nous n'avons
qu'à examiner la première des prétentions que j'énumérais tout à l'heure. Le moyen âge a-t-il connu la paix intime, la paix des âmes, fondement de toutes les autres paix ?
La paix des âmes! Je ne savais pas qu'on pût l'obtenir par l'accomplissement des rites, par la confiance rfiux procédés, par la conformité aux règles établies. La paix, elle s'obtient par une autre voie, plus douloureuse mais plus sûre; elle s'obtient par la lutte. C'est lorsque l'homme a senti sa misère et sa ' condamnation, lorsqu'il est tombé sur ses genoux, lorsqu'il a saisi la main tendue de son Sauveur, c'est alors que, brisé et heureux, il entre en possession de la paix. Alors il sait en qui il a cru, alors il marche avec Dieu. Sa paix, ce sera encore la guerre : il aura à combattre ses péchés, il travaillera à la sueur de son visage, Toetivre de la sanctification ne s'opérera pas sans de longs et difficiles efforts ; pourtant il aura la paix, cette paix délicieuse et austère que donne Jésus et qu'il ne donne pas comme le monde la donne.
Mais enfin, s'écrie-t-on, le monde donne une certaine paix. L'unité dogmatique du moyen âge a ré- ^pandu sur la société d'alors une sécurité religieuse que nous ne connaissons plus; par^ conséquent aussi, elle a fait goûter à la société d'alors les douces émotions, trop oubliées aujourd'hui, de la croyance collective ! N'est-ce rien d'avoir une règle établie, une foi certaine, une entière assurance qu'aucun doute n'est venu flétrir? N'est-ce rien d'appartenir à un temps où personne ne discute, parce que personne tie peut hésiter? La certitude universelle, n'est-ce rienî
Je ne conteste pas qu'un tel état de choses ne produise une sorte de dévotion qui a souvent le charme incontestable de la candeur. Mais ne cherchez rien au delà. Il y aura des pratiques touchantes, des émo- ^ tions communes; il y aura ces magnifiques cérémonies auxquelles tout le monde prend part ; il y aura la religion générale des hommes, des femmes, des jeunes gens et des enfants ; il y aura des nations bien discipUnées,qui parcourront du même pas et avec une confiance merveilleuse — ou effrayante — les étapes marquées d'avance qui doivent mener au ciel : le baptême, la confirmation, les trois communions par année, la confession aux époques réglementaires, les prières récitées, les pèlerinages accomplis, les signes de croix, les aumônes, les donations aux monastères, Textrême onction avant de mourir. Voilà ce qu'il y aura, et ne vous y trompez point, tout cela ne sera pas nécessairement froid ou menteur; la pensée de Dieu, plus encore la peur de l'enfer, tiendront une certaine place dans ces dévotions universelles; ces piétés auront même des heures d'élan qui pourraient faire croire à des effets plus profonds.
Demandez à ceux qui ont visité Athènes ce qu'ils pensent des transports religieux qui y éclatent — oui, qui y éclatent réellement —la veille de Pâques à minuit. — C'est d'abord une immobilité morne ; on n'entend que les voix murmurantes des prêtres au fond des églises, un sentiment de tristesse et d'abattement pèse sur la ville plongée dans une profonde obscurité. Soudain un coup de canon se fait entendre; il est minuit. Le vieil archevêque prononce les paroles : Christ est ressuscité, Christos anesti! Athènes
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s'illumine, les flambeaux s'allument, une acclamation immense s'élève vers le ciel, Thymne de la victoire -est entonné par tous les prêtres, répété par tous les citoyens; on s'embrasse, une joie véritable, émouvante, s'empare de tous les cœurs; la bonne nouvelle est vraiment une bonne nouvelle : Christ est ressuscité ! Christ est ressuscité!.... Et le soir, la fête se terminera dans l'orgie. • ^
Les grandes scènes religieuses du moyen âge présentent un caractère pareil. — Ah ! je ne puis me contraindre à admirer de plein cœur ces armées qui s'agenouillent, ces multitudes qui prennent la croix. L'unité que vous me vantez', elle me révolte, elle me fait mal. Je pense aux consciences individuelles qui ont péri absorbées dans la conscience collective. Jamais je n'aurai de sympathie pour les temps où un tel meurtre s'accomplit. x
On ose nous parler de la piété du moyen âge, et du mouvement de sa pensée, et de ses Ubertés, et de son individualisme; et au milieu de tant de merveilles, ce que je ne parviens pas à découvrir, c'est une conscience libre, c'est une intelligence qui s'appartienne ! Calculez, Messieurs, ce qu'il reste d'une société quand il y manque cela.
Par ce fait seul, le moyen âge est jugé. Nous aurions lé droit de ne pas aller plus avant. Il suffirait de constater ce crime, cet attentat à l'àme humaine. En dépit des brillantes apparences, le moyen âge ne cessera d'être à nos yeux le beau idéal de la direction, c'est-à-dire de l'abaissement, c'est-à-dire de l'asservissement.
La direction y est partout, dans l'organisation
générale, dans les principes qui régnent, dans l'air qu'on respire, dans les règlements qui emmaiilottent la croyance, la pensée et la vie, dans la domination du clergé, dans l'ignorance du grand nombre et dans la science asservie des docteurs. Rien ne vit, rien ne remue, si ce n'est à la surface et dans l'étroit champclos prudemment réservé aux tournois de la scolastique. Quelqu'un s*avise-t-il d'en sortir et d'aborder les questions interdites ? Aussitôt il devient suspect, et l'inquisition n'est pas loin.
Vous avez vu, Messieurs, quel sort était réservé aux dissidents. Le sens moral a protesté, c'est sa gloire, et les fermentations du douzième siècle ont témoigné d'une vitalité que le despotisme romain» n'était pas parvenu à détruire. Ce despotisme n'avait pu achever son œuvre; et cependant jamais rien d'aussi lourd n'avait pesé sur l'âme humaine. La tyrannie infaillible, c'est la tyrannie portée à l'infini ; elle est sûre d'ellemême, elle frappe au nom de Dieu, en toute bonne conscience. L'imagination recule à l'idée de ce qu'on ose ainsi.
Mais c'était le seul moyen de maintenir l'unité ecclésiastique ; si elle a coûté cher, elle valait encore plus ; l'âme individuelle aura été asservie peut-être et dépouillée de sa véritable paix, du moins l'Église aura survécu! — Voilà la nouvelle thèse qu'on s'empresse de développer. Sans le système papal et sans les moyens violents qu'il a employés, l'Église n'aurait été qu'une misérable secte, contestée et méprisée, sans action sur lés destinées de l'humanité.
Une misérable secte ! Je n'examine pas si le Sau-
V6ur n'aur^t pas précisément fondé cela, par hasard, et si en devenant à ce point grandiose et respectable, on n'a pas tourné le dos à la véritable influence comme à la véritable^randeur.
Laissons là, je le veux bien, la question d'.Église, et demandons-nous simplement dans quelle mesure a été réelle Tunité ecclésiastique qu'on ose nous vanter. Cette unité naïve et enfantine, cette, païa doat on voudrait faire honneur au moyen âge, il na l^s posséda jamais. — Écoutez ces disputes qui éclatent au sein des écoles, et qui, malgré jrafièctation avec laquelle chacun emploie les termes consacrés, soulèvent de formidables problèmes. Prêtez Toreille aux portes môme des couvents, vous entendrez prononcer d'étranges paroles ; plus d'un franciscain se prend à demander si le pape ne serait pas Tantéchrist* Soyez maintenant attentifs aux dissensions sans cesse renaissantes entre l'Église et la puissance civile ; bientôt les champions de la puissance civilç soupçonneront l'immaculée pureté de TÉglise, le doute nattra de partout, les actes d'accusation formulés par les État^ généraux n'épargneront rien et personne.
Je ne vous parle pas des dissidents proprement dits ; je sais qu'on possède un moyen de procurer la paix sur ce point. Et cependant, qu'on y prenne garde, les bûchers risquent de ne pas suffire. Ces gens-là renaissent de leurs cendres. — Mais interrogez la société tout entière, la société dont avec tant de sollicitude on protège la foi. Est-elle en possession, elle, de la paix et de la sécurité religieuse ? Hélas! non. Elle voit la lutte des moines contre les évéques, des moines contre les moines, des papes contre les
papes ; elle voit les mœurs du clergé, et voici qu'un travail profond s*opère dans son sein. Bien des discordes d'idées y éclatent sous l'uniformité officielle. Il y a des soupirs — Dieu merci 1 — il y a des recherches, il y « des doutes; il y a, en tous cas, une puissante réaction anti-cléricale ; les vices des prêtres, tel est le sujet dont on parle, dont on rit. — Ceci est grave, Messieurs.
Oui, ceci est gr^ve. Lorsque le clergé est la religion et que le clergé devient un objet de risées, on peut penser si" la religion est malade ! Le vernis des pratiques générales subsiste longtemps après que la croyance a disparu.
Voulez- vous, Messieurs, vous faire une idée des tendances qui commençaient à prévaloir au temps d^Innocent III ? Interrogez la littérature de Fépoque. Le fameux Boman du Renard était déjà écrit en grande partie, déjà il était répandu dans la société entière^ déjà on pouvait voir ses scènes les plus connues peintes dans les appartements des châteaux, reproduites par les poètes et par les conteurs. Or, ce livre, si bien accueilli, n'est qu'une, longue diatribe, nonseulement contre les n^œurs du clergé, mais contre les usages de l'Église romaine, les confessions, les liturgies, les pèlerinages. — Quant aux prêtres, ils y sont traités sans façon, à commencer par les curés et par les moines,à finir par les cardinaux et par les papes.
La paix ecclésiastique n'avait donc pas été mieux préservée que la paix intérieure des âmes. Le moyen âge a-t-il mieux réussi à fonder la paix politique ? S'il a échoué pour les individus et pour TÉglise, a-t-il réussi pour les États ?
De bons juges n'ont pas craint de le soutenir. Ils pleurent aujourd'hui cette unité perdue du moyen âge. A les entendre, l'Église et la papauté seraient les seules bases d'une institution sociale élevée durable; retrancher la suprématie papale, ce -serait retrancher la base essentielle de la civilisation moderne ; sans cette assise, l'histoire se trouvait interrompue ! la suprématie papale aurait enfanté et maintenu la grande fédération européenne ; ce que les jeux olympiques étaient pour la Grèce, les croisades l'auraient été pour nous.
J'ai déjà reconnu, Messieurs, ce qu'il y a de vrai dans ces assertions ; toutefois mon admiration a des bornes. Je ne consens pas à confondre les apparences avec les réalités. Si heureux qu'on puisse être — chacun son goût — de contempler un seul culte dans la commune, une seule Église dans l'État, un seul pape à la tête de l'Europe, une seule chaire brillant à Rome pour éclairer l'univers ; si ravi qu'on soit de remarquer qu'il n'y avait alors ni écoles primaires, ni journaux, ni tribunes, mais par compensation de bonnes croisades qui exterminaient les dissidents, de bonnes dépositions qui châtiaient les princes indociles,de bons inquisiteurs qui encourageaint les délations et surveillaient les plus secrets mouvements delà pensée; si enthousiaste qu'on soit de cet idéal^ il faut convenir que la paix sociale du moyen âge laissait quelque chose à désirer, même sous Innocent III, et que nos temps d'anarchie, de discussion et de publicité ont rarement présenté un spectacle de luttes plus acharnées et de troubles plus incessants. A l'heure où l'autorité tutélaire des papes est à son zénith, nous rencon-
trons des guerres partout, des haines partout, des révoltes partout, des massacres partout, des divisions partout. — Je ne parle pas des révolutions ; elles étaient sanctifiées sans doute par la main qui les accomplissait au moyen âge.
Une maxime généralement reçue dit qu'il ne faut pas confier les affaires de FÉtat à Thomme qui ne sait pas mener les siennes. Ne pourrait-on pas dire aussi qu'il ne faut pas confier le gouvernement de l'Europe au pouvoir qui ne sait pas gouverner sa petite principauté? Ceux qui ne sont jamais parvenus à administrer tant bien que mal le patrimoine de saint Pierre étaient-ils capables de procurer la paix au moncfe Européen ?
La paix! Mais le principe même du moyen âge la rendait éternellement impossible. Ce principe qui, supprimant l'Église, identifie la société politique et la société religieuse, devait mettre aux prises l'empereur spirituel et l'empereur temporel, à moins que l'un des deux n'acceptât un rôle d'ignoble^ soumission. Ceci était dans la nature des choses. Aussi voyez avec quelle persistance, avec quel acharnement se renouvelle toujours la lutte des papes et des empereurs ! Ce seront les investitures ; ce seront les guelfes et les gibelins ; ce sera cette cause , et puis cette autre. Il n'importe; les motifs changent et la guerre ne change pas, les personnes changent et la situation ne change pas. Qu'un partisan de l'empire arrive à la tiare, il se transforme en ennemi de l'empire; qu'un intime ami des papes ceigne la couronne à Francfort, il se métamorphose en.adversaire de la papauté.
Et à eôté de cette querelle fondamentale, combien de querelles accessoires I La belle époque d'unité qu'on nous vante peut soutenir la comparaison avec lés époques les plus bouleversées de Thistoire. Jamais il n'y a eu plus de luttes, de dissensions et de fractionnements : États contre États, seigneurs contre seigneurs, évéques bonite évêques, le monde entier, depuis qu'il est placé sous la houlette pacifique des papes, semble possédé du besoin de verser le sang. Les discofdeà intérieures de l'Europe sont arrivées à Uil point tel, que l'organisation des crdisàdeâ drientdles est devenue quasi irréalisable j la main puissante d'Innocent III elle-même s'y lassera. Il est vrai qu'au aéfaut des grandes croisades contre les musulmans, on parvient encore à lever les croisades missionnaires de la Prusse et les croisades dévastatrices du Languedoc.
Les apologistes ne se découragent pas néanmoins. Le système a échoué peut-être en ce qui coticerrie la paix de l'Europe, comme il a échoué eil ce qui concerne la paix des âmes et la paix de l'Église; mais il à fondé une paix plus importante que toutes les autres, la paix sociale ! Les gouvernements ont pu attaquer les gouvernements j la guerre a pu devenir l'état habituel et normal du monde^ la guerre des papes et des empereurs a pu donner le signal de la guerre universelle, de la guerre continuelle; toutefois une guerre a été empêchée, celle des forts coiitre les faibles ! L'Église, cette grande justice de paix, est intervenue entre les uns et les autres ; son bienfaisant patronage a défendu ceux qui ne pouvaient se défendre eux-
mêmes! Que seraient-ils deyenus, dans ces siècles ténébreux qui ne connaissaient que la violence, si un arbitre spirituel et suprême ne s'était entremis ?
Regardez , s'écrie-t-on , ce qui se passait alors. Qu'eût été, sans TÉglise, le règne brutal de la féodalité ! que ne feront pas ces seigneurs, slls n'ont que des serfs devant eux, s'ils ne rencontrent nulle part une puissance devant laquelle ils soient contraints dé fléchir I Suivez à la trace ces troupes de bandits que soulevaient les guerres générales et particulières^ les croisades d'Asie et d'Europe, et qui demeurant ensuite satis emploi, habitués à une vie oisive et pillarde, continuaient à tuer pour leur propre dotnpte f ces Cottereaux, ces Routiers, ces Brabançons^ ceé Écorcheurs ; voyez oes remparts qui s'éïèvent de tous côtés, ces églises et ces couvents qui se transforment à leur tour en châteaux forts, voyez cela; et detiiandez^ TOUS quel aurait été le sort des pauvres, jusqu'où aurait été poussée la violation du droite si rÉglise n'était ihtervetiue ! — Eti proclamant la trêve de DieUi en défendant de molester les voyageurs et les agriculteurs, en effrayant par ses anathèmes ceux que rien d'autre n'aurait tetenus^ n'a-t-elle pas opposé aux t)assions grossières la seule digue qui pût les arrêter?
Et Ton nous inVite, Messieurs, à Voir datiô l'Églisô du moyen âge l'arche qui sUrnage par-dessils le déluge des violences, des ignorances et des oppressions, l'arche qui porte le germe de la jeune civiUsation. On nous demande si nous ne préférons pas un prélat comme Dunstan à un guerrier comme Penda, si nous ne pensons pas qu'une société où prévaut la force physique a lieu de se réjouir lorsqu'une force morale
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apparaît. On nousvdemande si les congrès étaient possibles au douzième siècle, et si, à tout prendre, l'intervention papale ne vaut pas les congrès. On nous la montre défendant la liberté contre les rois despotes, et l'autorité contre les peuples révoltés. On nous prie de déclarer si nous aimerions mieux que l'idée supérieure n'eût pas prévalu, et que le christianisme, au lieu de régner en souverain, eût été relégué comme une pauvre croyance impuissante et méprisée dans quelque coin ignoré du globe.
Je ne conteste- pas, je n'ai jamais contesté, vous m'en êtes témoins, le côté grandiose et parfois bienfaisant de cette puissance pontificale qui imposait aux brigands du moyen âge quelques pensées de justice, de prière et de repentir. La coatrainte morale remplit alorâ un rôle dont ^importance ne saurait être niée. Quoiqu'elle ait été singulièrement exagérée par beaucoup d'historiens, quoique l'Église romaine n'ait cessé d'offrir elle-même à chacun les moyens de satisfaire librement ses passions brutales, sauf à racheter ensuite ses péchés par des pénitences et des fondations, je ne veux pas méconnaître le bien que, par sa seule force et par le seul fait de son entremise, l'idée de l'éternité, l'idée du monde à venir» l'idée de Dieu a certainement produit au moyen âge.
Mais l'idée de ,Dieu aurait-elle donc été bannie du monde, si le christianisme des prêtres n'avait pas remplacé le christianisme des apôtres de Jésus-Christ? — Je n'examine pas jusqu'à quel point on est fondé à dire que le joug du clergé a défendu les populations contre le joug des soldats, ni jusqu'à quel point on est fondé à dire que le second est plus lourd que le premier,
LE M0YEJ5J AGE EN (ÎÉNÉRAL
que les tyrans qui n'en veulent qu'au corps sont plus redoutables que ceux qui poursuivent notre liberté jusque dans les retraites sacrées de la conscience; non, je ne veux pas traiter de telles questions. Je me contente de poser celle-ci : lorsque le principe païen est venu supprimer l'Église, l'Église n'avait-elle donné aucune marque de sa puissance pour protéger les faibles, pour dompter les forts, pour apprivoiser les bétes féroces, pour introduire dans le monde une influence désarmée etcependant souveraine?
Il me semble que l'Église avait fait de ces miracieslà. La société dépravée et cruelle à laquelle elle avait eu affaire au temps des apôtres n'avait rien à reprocher aux Barbares du quatrième siècle ou aux bandits du douzième*. Et cependant,avec quelle promptitude, avec quel succès l'Église avait propagé l'Évangile! Bientôt avait éclaté au sein de l'univers romain une lumière à laquelle personne ne parvenait plus- à se soustraire. La vérité avait été détestée, combattue, persécutée, cela va de soi; elle avait fait son chemin.
Et vous venez soutenir qu'elle n'aurait pas continué à le faire ! qu'à moins de substituer la religion personnelle et la foi collective à la conversion, qu'à moins â'inventer une hiérarchie et un clergé, il n'y aurait point eu de morale ici-bas pour contenir les Goths et les Francs, pour adoucir les guerriers du moyen âge !
Dites plutôt que cette force morale, vous l'avez réduite à ses moindres proportions. Dites plutôt que vous avez méconnu son caractère de force morale^ que l'idée de force morale vous est étrangère, qu'il vous faut un appareil d'organisation, de pompes, d'éclat extérieur, de pouvoir visible et tangible ; dites
que sans cela vous ne concevez pas Tinflueiice. Une Église> une mîhorité, n'ayant d'autres armes qtle son amour et ses paroles, vous parait incapable d'agir sur le monde, de bâtir des digues infranchissables contre lesquelles se brisent les plus fougueux torrents. Vous croyez que l'idée, l'idée seule, l'idée qui tie s'adresse qu'aux âmes^ne monte jamaisâu rang des grandes puissances d'ici-bas.
Contre cette négation profondément matérialiste, nous éprouvons le besoin de iloils élever, àii îioffi de la force morale. La^force morale,- vous Tavea eue au moyen âge, mais aussi -peu qu'il fût possible de l'avoir et aussi débile qu'il fût possible de la faire; Nous la voulons , mille fois plus forte, plus agissante, plus respectée. Et c'est poiir cela que nous regrettons du fond du cœur que le moyen âge n'ait pas eu l'Église, qu'il n'ait eu que la religion officielle- et le régné dU clergé.
Laissez-moi vous citer, Messieurs, Un des actes du patronage moral des papes qu'on préséiite le plus souvent comme preuve de la protection qu'ils accordaient aux opprimés, de la force qu'ils prêtaient au droit, —r C'est presque un lieu commun historique de déclarer que^ sans eux, la famille n'aurait pas subsisté, que les liens du mariage auraient été i*ompu& chaque jour par le caprice des puissants. Or j'ai de grands doutes à cet égard, et je tiens à voUs les soumettre.
J'ose prétendre que, loin de sauvegarder l'union conjugale, rien ne l'a plus compromise que la présence en Europe d*une autorité qui s'attribuait le pouvoir de la dissoudre.
Votis savez par quels motifs et sous quels prétextes ce pouvoir s'exerçait. Les degrés de parenté, à eux seuls — doublés par les parentés spirituelles des parrains — fournissaient presque toujours les moyenë d© prononcer tin divorce, quand il y avait intérêt à le faire.
Aussi lés demandes de divorce se multipliaiènt-elles de toutes parts. Lorsqu'on se défiait du pape, on s'adressait à l'épiscopat national. C'est ainsi que, souS Innocent III, le roi de Bohême obtint de l'évêque de Prague une sentence conforme à sa volonté ; le roi eil profita, eti attendant que la cour de Rome eût prononcé, après d'interininables enquêtes, sur l'appel dé la fettitne répudiée. C'est ainsi que le roi d'Aragon se sépara de la reine Marie, qui se rendit auprès du pape pour y plaider elle-même soti droit.
Les. mariages étaient brisés sans scrupule, parce qu'on savait que Rome, parfois séVère, se tenait prête à user au besoin d'une grande condescendan'ce. En France, Louis le Jeune avait obtenu ce qui fut refusé à Philippe-Auguste. En Allemagiié, le roi de Bohême, dont je vous parlais tout à l'heure, avait été tfaitê avec beaucoup de mansuétude, jusqu'au moment où il indisposa Innocent lit en prenant parti contre Jui datis la rivalité des prétendants au trône iinpérial.
Le fait est que,, pat les dispenses et parles divorces, le pape tenait dans sa ittàiri toutes les unions et ruinait à l'avance leur sécurité. Quelle union pouvait être certaine, quand l'autorité de celui qui « délie » pouvait être invoquée contre elle, quand les principes de ses décisions étaient aussi flexibles que sa politique, quand le prétexte même de l'ensorcellement
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— voyez l'affaire de Philippe- Auguste — pouvait être mis en avant, au défaut de ces parentés lointaines qui se rencontrent presque toujours dans les alliances de la royauté?
Que dis-je ! Outre la parenté et Tensorcellement, on avait la ressource extrême de la vocation monastique. Cette Église romaine, gardienne si vigilante du mariage indissoluble, elle en proclamait la dissolution lorsque les époux prenaient Thabit religieux. Il est vrai que, par compensation, elle en proclamait le maintien, malgré les règles canoniques, dès qu'il y avait lieu de récompenser ses amis. Lorsque Othon était dans les bonnes grâces d'Innocent III, il obtint la consécration de son mariage avec la fille orpheline de Philippe. Seulement, « en expiation de ce qu'il y avait d'illégitime dans le mariage proposé, » il dut s'engager à se rendre en Terre sainte, à devenir le protecteur de^ couvents et des églises, à fonder un monastère de l'ordre de Cîteaux.
Il est avec le pape des accommodements. C'est pour cela que son intervention dans la question des mariages a relâché le lien conjugal, bien loin de le resserrer. A tout prendre, le mariage et la famille étaient plus respectés peut-être par ces tribus germaines qui envahirent l'empire romain et dont les mœurs pures nous ont été décrites par Tacite, qu'ils ne l'ont été au moyien âge, quand l'Église se fut avisée de protéger l'institution.
Voilà ce que j'ai à répondre aux admirateurs du moyen âge, à ceux qui le considèrent comme la forme idéaie des sociétés humaines, le point lumineux de l'histoire.
Répondons maintenant quelques mots à ces avocats plus modérés qui, sans le glorifier ainsi, se contentent de mettre en avant certains services rendus à la civilisation.
On parle de l'Europe sauvée par les croisades, des lumières sauvées par le clergé, des beaux-arts sauvés par les couvents. — Examinons, Messieurs.
Quant aux croisades, j'ai constaté moi-même ce qui me semble vrai ; je ne proteste que contre l'exagération.
Sans nier les résultats importants de cette longue prise d'armes qui commence à Pierre l'Ermite et va, si l'on veut, jusqu'au combat de Lépante, je nie absolument qu'elle ait eu pour effet de sauver l'Europe et d'arrêter l'Islam. Charles Martel n'était pas un croisé, ce qui ne l'empêcha pas de vaincre à Poitiers ; Sobieski n'était pas un croisé, ce qui ne l'empêcha pas de vaincre sous les murs de Vienne. Ces deux victoires ont exercé une autre influence que les pauvres expéditions malencontreuses qui usèrent les forces de l'Occident, sans faire à l'Orient aucun mal sérieux.
374 INNOCENT lit
•Passons aux lumières. — On nous montre que, lors de l'invasion des Barbares, une seule classe conserva le dépôt des lettres, le clergé. On nous montre encore qu'au moyen âge, une seule classe échappa à l'ignorance universelle, le clergé.
Une première remarque, Messieurs. — Comment se fait-il qu'il y ait eu au moyen âge^ sous la direction toute puissante du clergé, un retour de barbarie? Je dis un retour ipSiTce que, entre l'invasion et les sièdeâ de complètes ténèbres, nous rencontrons le siècle dé Charlemagne. On voit s'ouvrir alors non-seulement l'école du palais, mais les écoles des évêchés et des monastères. Les laïques, le peuple même y sont admis. Ce n'est pas la lumière, ce n'est pas non plus la nuit profonde du dixième^ du onzième, du douzième siècle. Ne nous parlez donc plus de l'invasion des Barbares ; le mal ne remonte pas si haut ; son aggravavation, du moins, a une date qu'aucune invasion ne vient expliquer, excepté celle du sytème funeste dont Iiinocent III devait êtte un jdur la personnification absolue. Plus vous régnez, plus l'obscurité augmente.
Une seconde remarque i — C'est une étrange façon d'agir que de crever les yeux à tout le monde et de s'écrier ensuite : Moi seul j'ai des yeux ! que deviendriez-vous si je n'y voyais pour vous, si je n'étais pai^ là pour vous conduire ? — Le clergé a réellement aveuglé les nations européennes. Je iie m'inquiètcf pas de ses intentions, je tie dis pas qu'il se soit proposé de créer ou de maintenir l'obscurité ; je dis qu'en fait il l'a créée ou maintenue. Disposer d'une influence incomparable, en disposer pendant plusieurs centaines d'années, avoir une organisation qui atteint
les grands et les petits, posséder, soi, ces lumières dont on se vaiite de conserver le dépôt, et ne pas les transmettre, et laisser en fin de compte des populations plongées dans une ignorance absolue, engourdies dans les pratiques, asservies à la direction, privées de la Bible, ne soupçonnant pas même son existence, incapables en tout cas d'en déchiffrer une ligne si elles la possédaient, avoir pu cela, c'est avoir crfevé les yeux du peuple. 11 n'y a ^as certes de qiloi se vanter, si, au milieu de ce peuple aveugle, on s'est xésérvé — dans une certaine mesure — le privilège d'y voir clair.
Il y a eu, je l'accorde, une classe qui, seule dispensée du travail manuel et des charges militaires, a continué à apprendre et à savoir quelque chose. U y à eu, je l'accorde atissi, des écoles fondées par cette classe et pour cette classe.
Ceux qui nous vantent sans cesse les universités du moyen âge oublient de nous dire que tout y était clérical, qu'il n'y avait rien là ni pour le peuple, ni en particulier pour les femmes dont la sainte ignorance a été si soigneusement entretenue. A côté des universités, je vois des collèges dont les étudiants vivent renfermés et qui ne sont en réalité que des pépinières de clercs : je vois des écoles au cloitre Notre-Dame, des écoles au cloître Saint- Victor, et lorsque je suis les pas des élèves qui les fréquentent, je ne rencontfe encore là que des aspirante à la prêtrise et au doctorat.
Irai-je jusqu'à prétendre que la société laïque en fut exclue? Non. Mais en pareille matière j'ai pour principe de tenir grand compte des faits. Or, quels que fussent les règlements de ces puissantes écoles
dont Tinfluence assurément ne saurait être niée, quel que fût parfois ce mouvement des esprits qui à certains moments multipliait les disciples près d'un maître illustre, peuplait une solitude, fondait le Paraclet autour de la retraite d'Abélard, il n'en est pas moins certain que l'ignorance générale subsistait : les villageois ne savaient pas lire; les châtelains ne signaient pas toujours leur nom.
Voilà la réalité. Messieurs. Elle est telle, non pas en vertu de je ne sais quel plan infernal, non pas en vertu d'un système intentionnel et arrêté, — plusieurs^ papes et Innocent lui-même ont sincèrement favorisé lés études, — mais en vertu du principe sur lequel reposait l'organisation romaine tout entière. Les hommes régnent et les principes gouvernent ; tel pape se propose sincèrement de travailler à la diffusion des lumières, le principe de son Église y résiste, et c'est le principe qui l'emportera.
Des lumières au moyen âge ! Gomment ose-t-on profaner ce mot? Alors même qu'il y aurait eu cent fois plus de docteurs subtils et de docteurs angéliques, cent fois plus de dissertations et de Sommes j la vraie lumière n'aurait pas paru, la vraie science aurait été absente, car elle ne marche pas sans la conscience ; où les consciences sont enchaînées , les sciences ne sont que des^scolastiques.
Il faut savoir mettre à son rang la science asservie et réglementée, la science séparée de la hberté, la science séparée de la conscience. En dépit des leçons latines et des gros livres latins, en dépit même des premiers tressaillements qui annoncent sous Innocent III la formation des langues modernes, ce temps
et ce régime demeurent tellement incompatibles avec la lumière, que lorsque celle-ci viendra teindre Thorizon, le moyen^âge, par cela seul, aura cessé d'exister. Oui, la première aurore de la science, oui, le premier rayon du soleil, en touchant cet âge-là, le tuera. A elle seule, la Renaissance lui portera le coup mortel. Pourquoi? Parce qu'elle est un réveil de l'esprit.
Gela posé, Messieurs, je me fais un devoir de constater l'opiniâtre, et, à mon sens, bien stérile travail qui s'accomplit au moyen âge. Je lui ai déjà donné son nom, la scolastique. Les enthousiasmes qu'elle a excités ne m'étonnent pas ; c'est un des caractères des siècles ignorants que la science est adorée, qu'elle y passe presque pour un don surnaturel. Les savants alors sont quelquefois des sorciers ; rappelezvous le grand Albert,
Mais si la science est adorée, elle est esclave. Personne n'ignore l'asservissement doctrinal des vieilles universités. Surveillée avec soin, depuis que certaines audaces avaient inquiété l'Église dominante, l'école avait été violement refoulée dans les arides régions de la dialectique; on avait passé des choses aux mots. La scolastique c'est, au fond, l'art de différer quand il n'est pas permis de différer; c'est le tour de force qu'accomplissent la conscience et l'intelligence humaines pour se procurer sous les chaînes quelques illusions de liberté. On -y voit, côte à côte, la servitude delà pensée et les révoltes de la pensée; révoltes indirectes et inavouées, car en essayant de toucher à tous les problèmes, le docteur scolastique se rappelle que les solutions lui sont fournies d'avande et qu'il est tenu de les respecter ; il a devant lui une croyance
obligatoire et même une philosophie obligatoire, TÉglise et Aristote. De cette contradiction naît ce qu'il y a de gêné, de subtil et de bizarre dans son enseignement. N'osant point aborder de front les questions sérieuses, il se complaît aux questions oiseuses : a Chaque personne divine peut-elle prendre la nature qu'elle veut ?» — Et le re^te à l'avenant.
Le docteur scolastique n'a le droit ni de penser lui-même, ni de comprendre lui-mêma; la doctrine officielle se place toiijoùrs entre lui et la vérité. Qùé faire? Il s'occupera k recueillir les décisions des anciens. Ses livres seront des répertoires, tout au plus des commentaires. Il explique ses auteurs, il cache sa liberté sous les citations, il s'abstient comme d'un crime de toute conception originale. Il s'en abstient dans la forme, même lorsqu'il commence à s'émanciper au fond. Ouvrez le fameux Livre des Sentences de Pierre Lombard ,voUs n'y i-encontrerez qu'un entassement de passages empruntés aux Pères, et surtout à Augustin.
Auprès de la citation fiorissait le syllogisme, cette logiqiié dû dehors qui dispense si bien l'esprit d'obéir à la grande logique du dedans. Aux mains de ceux qui le faisaient alors fonctionner, ce mécanisme produisait tout ce qu'on lui demandait de produire. Oh avait des formules pour soutenir le pour et le contré. C'était le bon temps de la science sophistique et des démonstrations frivoles, des arguments et des distinctions. Le distinguo retentit dans toutes les chaires du moyen âge, dans tous les recueils de sentences, dans toutes les Sommes qu'une admiration rétrospective cherche en vain à tirer aujourd'hui de leur docte poussière.
Ne nl'acctisez pas d'injustice, Messieurs. Je feais comme un autre que la scolastique a compté de puissantes intelligences dans ses rangs, je sais qu'elle a été à sa manière un des progrès de Thumanité ; mais je sais aussi qu'il faut être descendu bien bas pour que le progrès revête une telle forme. Quel qu'ait été le mérite des scolastiques et des idées qu'ils ti'ont pu s'empêcher de mettre en mouvement, un fait demeure certain, c'est que leur règne a fini pour toujours à l'heure précise où un philosophe â laissé là les anciens et s'est avisé dé penser par lui-mêhie, h l'heure précise où un théologien a mis la Bible à la place des Pères et s'est avisé de comprendre par lui seul.
Ce n'est pas tout. On se tromperait fort en faisant de la scolastique un mouvement original, un produit spontané de la civilisation occidentale au moyen âge, un résultat de ces lumières que l'Église romaine aurait précieusement conservées dans son sein. Les écoles arabes ont précédé et sous plusieurs rapports engendré nos écoles européennes. Je cite lés Arabes; je pourrais citer aussi les Juifs, car Maimonides est justement contemporain d'Innocent III.
La civilisation des Musulnians était brillante, à l'époque où, malgré les trésors littéraires que possédaient, dit-on, nos couvents et notre clergé, nous croupissions dans la plus honteuse ignorance. On sait ce qu'a été l'Espagne sous les Maures ; on connaît ses irrigations, son développement agricole, ses écoles, ses bibliothèques, ses monuments. Les sciences étaient cultivées à Bagdad comme -à Grenade et à Cordoue ; l'horloge du genre des ctepsydres qu'Hâ-
roun al Rachid envoyait à Charlemagne et qui étonnait les hommes du huitième siècle par ses sonneries et ses mécanismes compliqués, en est une preuve frappante ; les traductions des grands auteurs grecs, et surtout d'Aristote, que nous devons aux Arabes, en sont une preuve plus frappante encore.
Oui, cet Aristote qui a été, on peut le dire, la Bible des scolastiques, Tislamisme le leur avait fourni. Il venait, accompagné d'étranges commentaires et comme imprégné d'un parfum de néo-platonisme qui lui allait assez mal. N'importe, tel il est venu, tel il est resté ; les deux tendances si bizarrement unies ont été docilement acceptées, elles ont l'une et l'autre exercé leur action chez nous.
C'est une des prétentions du moyen âge d'avoir contenu beaucoup de merveilles cachées, puisqu'on définitive il a enfanté cette merveille des merveilles, le monde moderne. Ils doivent îivoir été bien grands, les.pères dont nous sommes les enfants! — A cela je pourrais répondre que le mérite des enfants ne me paraît pas assez éclatant pour rejaillir sur la mémoire des pères. Quand je vois ce que nous sommes, je n'éprouve aucun besoin de chercher dans nos origines une explication à nos vertus. Mais il est une autre .réponse que j'ai tAiu à indiquer : la théocratie du moyen âge a si peu possédé le monopole des lumières, que l'Orient courbé sous Tislamisme nous a devancés et dépassés sous ce rapport ; il l'emporte souvent sur nous par ses savants et ses poëtes, comme il l'emporta souvent par ses chevaliers. Combien d'illusions et de théories qui tombent en présence de ce fait !
Avicenne et Averrhoès ont eu le pas sur nos grands scolastiques. Non-seulement l'œuvre gigantesque d'Aristote nous est venue par l'intermédiaire des Arabes, mais les Arabes ont eu avant nous une astronomie, une chimie, une médecine, des mathématiques, des arts mécaniques, une algèbre. L'architecture mauresque brillait, quand le gothique en était encore à ses débuts. Les palais des califes étaient remplis de meubles précieux, d'orfèvreries, de tapisseries et de bijoux, quand les grossiers soldats d'Occident -quittaient leurs indigents manoirs pour aller contempler sous d'autres deux une civilisation supérieure. La philosophie arabe avait ses tempêtes, tantôt panthéistes et tantôt mystiques, la poésie arabe avait ses chefs-d'œuvre, quand l'Occident ignorait encore les grandes curiosités de l'intelligence, quand ses langues n'étaient pas encore formées, quand il ne possédait encore ni trouvères ni troubadours.
Mais le moyen âge a eu ses cathédrales ! Ses cathé'*drales répondent à tout !
Je ne nie pas leur beauté. Messieurs. Je me reporte par l'imagination vers le temps où ces prodigieux et splendides édifices sortaient de terre, où le zèle spontané des populations enfantait ces œuvres auxquelles suffiraient à peine aujourd'hui, et c'est tout dire, les efforts de nos budgets. J'admire autant qu'un autre le puissant essor que prend l'architecture sacrée, immédiatement après Innocent III. Maître Gérhardt à Cologne, Ervin von Steinbach à Strasbourg, résument en eux le génie de leur siècle, un génie dont il serait puéril de contester la grandeur.
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Eatendons-nous cepeniiant. Si voug prétendez que le moyen âge a protégé et sauvé les beaux arts réfugiés sous la tutelle ^e l'Église romaine, je suis obligé jJe vous contredire. La société-clergé a bâti alors ses înonuments, des cathédrales ; elle a patiemment exécuté ses tableaux, des enluminures et des verres coloriés ; mais, passé cel^, elle a traité les arts avec un sauvage mépri^. Je cherche le paitronagQ dopt on npu^ parle, et je ne le découvre nulle-part. Seyait-il à Rome, où les âges chrétiens détruisent plus que n'avaient détruit lés âge^ d'invasion barbare, où les amphithéâtres et les teçfiples servent à bâtir les forteresses des familles pontificale^ ? Serait-il à la croisade, où chacun s'évertue à brûler, à pjUer, à ruiner î
Voyez, Messieurs, ce qui se passe à Constantinople, lorsque les croisés en prennent possession. Les ravages des Vandales sont moindres, au pied de la lettre, qiae ceux des soldats de l'Église ; les lettres et les arts pe répareront jamais les désastres que les soldats de l'Église ont causés.
Ck)nstan1;inople, au monient où elle tombe aux mains de Baudoin et de Dandolo, est une ville qui regorge de merveilles ; peut-être y avait-on accumulé plus de chefs-d'œuvre qu'à Rome même : bibliothèques, musées, colonnes précieuses, statues, tout cela y était entassé jusqu'à la profusion. — Les croisés arrivent; ils allument d'immenses incendies; puis viennent les pillages, puis les destructions systématiques.
On fondait les statues pour avoir de l'argent ou de l'airain. La tèt^ gigantesque d§ Jpnoa qui suffi-
sait à charger quatre bœufs, est enlevée de la place de Tempereur Constantin et jetée dans la fournaise ; une foule de statues célèbres ont le m^me sort ; l'Hercule de Lysippe, Tâne et son condi|cteur commandés par Auguste, Rémus et Romulus aux mamelles de la louve, Thippopotame avec sa queue d'écail-* les, tout est précipité dans les flânâmes ; on bat monnaie avec des chefs-d'œuvre. Et si Toji détruit pour s'enrichir, on détruit aussi pour détruire, par haine pure et platonique de l'art. Les chevaliers s'a^iusaient à mutiler les bas-reliefs ; l'ouvrage des siècles disparaissait en un jour.
Faisons un pas de plus dans l'appréciation du moyen âge. Nous avons examiné la théorie historique qui le considère comme un idéal, ensuite celle qui se contente de vanter ses services ; passons k celles qui, plus humbles encore, se proposent de l'excuser. — Les éloges ne lui allaient guère. Les excuses seront-elles valables î
Le premier système d'excuse consiste à mettre sur le compte du temps les crimes et les prétentions de l'Église romaine au moyen âge. On voudrait se fiébarrass^r de tout cela, on sent que cela n^ serait
p]us de mise aujourd'hui ; il s'agit donc de jeter à la mer et la théorie de la persécution, et celle de la suprématie temporelle, et le reste. — Comment aurait-on pu faire autrement ? Les époques exceptionnelles n'exigent-elles pas des régimes exceptionnels? Aux heures de formation, d'élaboration tourmentée, peut-on exiger la régularité des temps ordinaires?
Messieurs, r«xcuse serait admissible dans une certaine mesure, s'il s'agissait d'une société ordinaire. Mais l'Église romaine n'est pas une société ordinaire. Je ne sache pas que le Saint-Esprit subisse la loi des circonstances et que Tinfaillibilité soit susceptible de plus ou de moins.
C'est un grand privilège d'être infaillible. Or tout privilège se paye ici-bas. Quand on est infailUble, on n'a plus le droit de mettre au compte des temps difficiles les doctrines qu'on a proclamées comme vérités divines et éternelles.
La persécution a été décrétée à cause du temps ! La suprématie a été attribuée aux papes à cause du temps! Les sujets ont été déliés du serment de fidélité à cause du temps ! La Bible a été supprimée à cause des temps ! — Mais prenez-y garde, tout cela a été accompli au nom de Dieu, en invoquant et en interprétant TÉcriture ; tout cela a été accompli par lès papes, par les conciles généraux, par l'ensemble des évéques, par l'Église romaine agissant en qualité d'organe du Saint-Esprit, par l'Église romaine plus convaincue, plus une qu*elle ne Ta jamais été.
De deux choses l'une : ou elle s'est trompée, et elle n'est pas infaillible ; ou elle ne s'est pas trompée, et vous n'avez pas le droit de vous débarrasser
de ses dogmes d'alors, sous prétexte qu'ils vous gâ^ nent aujourd'hui.
Si vous jetez à la mer la persécution et la suprématie, suivez mon conseil, jetez-y aussi rinfaillibilité.
Quiconque a lu les bulles et les canons ^du treizième siècle, sait à quoi s'en tenir sur la tHéorie des dogmes de circonstance. C'est bien comme vérité absolue et révélée, comme interprétation certaine de la Bible, qu'Innocent III et son concile œcuménique ont promulgué les principes qu'on trouve embarrassants de nos jours.
Resterait la ressource de distinguer entre le point de vue chrétien et le point de vue politique, de soutenir qu'on s'occupe d'histoire et non de théologie, d'établir une thèse d'après laquelle l'Église romaine, quels qu'aient pu être ses toi;ts rehgieux au moyen âge, n'en a pas moins servi la cause du progrès. Elle a erré, d'accord ; mais au profit de la civilisation ! Or l'historien juge son action sociale, et non sa légitimité scriptUraire !
A cela je n'ai rien à dire, si ce n'est que l'homme est un, qu'il ne saurait exister un mensonge religieux qui soit une vérité sociale, que le vrai et l'utile ne saurait entrer en lutte.
Ici nous retrouvons le problème moral dont la solution, je vous le disais en commençant, sera un des meilleurs fruits de notre étude. Applaudironsnous au mal, sous prétexte qu'il produit du bien ! — Erreur immense, Messieurs, et contre laquelle il importe que nous nous élevions énergiquement.
Disons-le, de nptre voix la plus çonvaiqcHe et la plus forte, il y a une malédiction attachée aux mauvais principes ; ils ne peuvent produire que des conséquences funestes.
La conscience historique de notre siècle est radicalement faussée sur ce point. Elle rejette loin d'elle la parole 4u Seignpur : % Qx\ ne cueille pas les raisins sur les opines e\ les figues sur des bi^issons. » .Av^c une touchante unanimité, les uns plus, les autres moins, mais tous dans vipq certaine mesure, nos historiens célèbrent les bienfaits du gr^nd mensonge tbéopratiquq.
Ah ! laissez vanter les œuvres 4u moyen âge par ceux qui acceptent ses doctrines, par ceux qui croient qu'elles sont et seront toujours divines, qu'il faul; y revenir, que le ^alut des sociétés humaine^ y est eqgagé. Laissez parler les Goerres, les Joseph de Afaistre, les PonosorCortès. Ceux-là sont daqs leur droit; ceux-1^ i^ont conséquents* ceux-là soutiennent upe thèse ^surde, mais du moins ils ne soutionnent pas une thèse immorale.
Elle est immorale — et Dieu sait le ii^al qu'elle a déjà fait ! — là th^se que soutiennent ces boinmes soi-disant habiles» qui, dans leur respect pour l'histoire, dans leur ndoi^tioQ des faits accomplis, dans leur^ ménagements pour le passé d'une institution puissante, et aussi, disons le mot, dan$ leur oubli des droits de la vérité, proclament les bienfaisantes erreurs de l'Église romaine au moyen âge.
Bienfaisantes ! mais l'erreur procédant ainsi, c'est l'idéal du mal, car c'est un fait humain qui prend les allures d'un droit diyin. âIqi's la conscience publi-
LE MOYEf( AGE EN GÉNÉRAL 387
que reçoit une de ces atteintds dorit elle tie guérit plus. On obtient peut-être queic^ues résultats apparents, on institue une discipline sociale qui semble rendre quelques services ; mais en dessous, le mal travaille, les fondements sont ébranlés, et le jour vient où, en découvrant que ce qu'il a cru était liti mensonge, rhomijae preçd le parti de ne plus rien croire. D'abord l'asservissement, ensuite le scepticisme, jamais le sain développement et la vie, voilà les produits nets du régiitie qu'on s'efforce de réhabiliter ou d'excuser. L'indulgence en pareil cas n'est pas seulement une calomnie envers l'Évangile, elle dst un attentat envers la société.
NoUs avons vu de près ce régime ; nous savons à présent. Messieurs, s'il fournit le moindre prétexte aux justifications dont il s'agit. Notre étude a affermi en nous la fol, la grande foi au Vrai. Loin de cherchei* le bien qu'engendre le mal, nous notis seiltons plus attachés que jamais au noble enseignement dfe l'Èvàngile, d*après lequel le bien seul engendre le bien, d'après lequel le bien est toujours bien, toujours opportun, toujours à sa place.
Oui, à sa place au douzième siècle comme au dixneuvième. Alors, comme aujourd'hui, Tutilcjne moyen d'agir sur les âmes, d'arrêter les brutaux, de dompter les violents, c'était de s'adresser aux âmes, de dénoncer le péché et d'annoncer le pardon, de prêcher la bonne nouvelle, la bonne nouvelle de tous les temps et de toutes les races, celle qui touche les cœurs, qui convertit les scélérats et aussi les honnêtes gens, celle qui surmonte le mal par le bien.
« Aucun mensonge n'est de la vérité. » Armés de cette conviction-là, nous n'avons plus à nous demaiidersi le moyen âge ne se serait pas formé sous la direction visible de la Providence — comme' le mahométisme sans doute et comme le paganisme antique, quî ne sont pas moins providentiels. — Nous n'avons plus à rechercher si la liberté de l'esprit humain n'avait pas été forcée, par hasard, de prendre pour un temps la forme d'un despotisme clérical ; s'il n'a pas été nécessaire que les papes aient gouverné pour un temps les gouvernements ; si le sacerdoce, en vertu de sa supériorité, n'a pas eu raison d'envahir le terrain des magistratures civiles ; si l'Église^ romaine n'a pas bien fait de se transformer en un vaste institut pédagogique, élevant peu à peu des peuples catéchumènes ; si cette éducation , si cette longue minorité , si cette interminable tutelle n'ont pas été les conditions mêmes de la formation du monde moderne. Nous n'en sommes plus à nous prosterner devant l'histoire, à nous faire fatalistes avec tant d'autres, à nous écrier : Cela a été, donc cela a ' dû être.
Nous savons . que ce qui a été, c'est presque toujours le contraire de ce qui aurait dû être. La théorie des faits accomplis ne nous paraît pas être le dernier mot de la morale; nous connaissons quelque chose de meilleur.
N'admirez-vous pas, Messieurs, ces magnifiques enseignements de l'histoire considérée à la lumière de l'Évangile ? Quelle unité ! Comme tout se tient : l'utile et le vrai, la politique et la morale ! Ainsi seu-
• /1 iS
lement on comprend Thistoire; on la comprend, parce qu'on la juge.
Placés à une autre école, nous en serions réduits à transformer les faits en droits et les opinions régnantes en vérité. — Un des plus étranges arguments qu'on nous présente en faveur du moyen âge, c'est que l'opinion univergelle se prononçait alors pour les prétentions et les pratiques qui nous indignent aujourd'hui. La suprématie papale était acceptée de tous, l'emploi du glaive était voulu de tous, l'inquisition était approuvée de tous, en un mot, le inoyen âge était content : pourquoi le plaindrionsnous?
Les esclaves sont contents ; pourquoi les plaindrions-nous? Je me souviens d'avoir entendu opposer cet argument aux abolitionnistés, et je me souviens aussi de ce que nous répondions : C'est le plus grand crime des oiauvais principes d'éteindre même les résistances secrètes, c'est leur plus grand crime de se faire accepter.
Nous en dirons autant aux champions de la théocratie papale. Si regorgement des dissidents, si la dépossession des rois, si le règne du clergé ne blessaient pas la conscience du treizième siècle, raison de plus pour que la nôtre proteste.
Il est probable qu'Innocent III ne faisait le plus souvent qu'obéira l'opinion publique de son époque; sa force était une force d'opinion. On démontre cela, on admire cela, et l'on croit avoir achevé l'apologie du moyen âge !
Où en somms-nous donc, Messieurs? L'opinion aurait-elle donc en elle le pouvoir de changer l'er-
3iN) INNOCENT III
rëtilr étt vérité, le mal ëii bleii, rihjuôtice en droit! Le droit serait-ce le grand nombre? Ne serait-il jamais arrivé qu'un seul eût raison contre tous, et n'y aurait-il pas là un des plus beaux spectacles que présentent les annales humaines ?
Le droit est* là vérité est ; les majorités li'y changent rien. Là majorité a été pour Anitus coiitre Socrate. La majorité à été potir Caïphe contre Jésus- ChHst.
Ne vefieï dohc pas îlous dire qiîe ropîiiioh jfttiblique à été pour la tyrâtlhie et les mensonges du moyôh â^e* Loin de justifier le tiaoyen âge, ce fait est sa honte suprême et sa décisive condamnation»
Et maintenant^ laissons là les vaines apologies, cessons de discuter, essayons de décrirai — Qu'étaient, en réalité^ et le christianisme et la morale de cette triste époque î
Je vous parlais tôUt a l'heure du grand nombre. Le premier trait qui ine frappe c'est de le voir absolument sacrifié* Ceux qui nous racontent le moyen âge ont coutume de faire comme lui ; ils oublient les masses et ne s'occupent que des exceptions. Ce sont les universités, ce sont les seigneurs, ce sont les chevaliers, ce sont quelques cités grandes et prospères;
quant au peuple, au peuple des champs et des villages, il peut croupir à son aise loin des docteurs illustres^ diBs ménestrels et des nobles plaisirs. Pour luij il n'y a ni instruction, ni droit, ni liberté. Et qu'importe !
Je devais faire avant tout cette remarque. L'immense majorité était déshéritée ; et les pltis favorisés, quelles doctrines l'Église dominante leur enseignaitelle? quelle était la nourriture de leurs âmes ?
Il faut s'efforcer d'oublier l'Évangile pour parvenir à considérer, un seul moment de sang-froid, ce matérialisme religieux qui avait définitivement prévalu^ le salut pai" le sacrement,^le salut par les pratiques^ le salut par les pénitences, le salut par l'absolution.
La communion est devenue obligatoire. Non-seulement tout homme est chrétien — le prindpe pafeû exige cela, — mais tout homme est tenu de faire acte exprès de christianisme, de s'approcher une ou deux fois l'an de cette table où celui qui tie croit pas de cœilr au Seigiieur Jésus * mange et boit sa condamnation. 1»
Le principe païen avait introduit à sa suite le paganisme proprement dit. Pour avoir les multitudes, il avait bien fallu accepter leurs traditions. Les demidieux et les légendes locales avaient endossé le costume chrétien et ^'étalent établis dans l'Église.
Les pèlerinages avaient pris un développement Immense. Les reliques et leurs vertus préoccupaient toutes les imaginations ; à Constantinople le pillage des reliques avait été presque aussi ardent que celui de l'argent et des joyaux. Le culte des saints, le
culte de Marie, avaient conquis l'empire qu'ils n'ont plus perdu depuis lors ; peu d'années après Innocent, les ai\ges transportaient la maison de la Vierge de Nazareth à Lorette ; du temps d'Innocent, l'immaculée conception était déjà admise dans un grand nombre de lieux.
Je vous ai parlé des indulgences, Messieurs. Il y en avait pour la croisade, il y en avait pour encourager les pèlerinages, la construction des églises ; bien plus, la construction des ponts, celle des chaus-* sées, l'ouverture des chemins. C'était une monnaie, ayant cours. Le trésor des mérites superflus, fourni par ceux qui en ont trop et appliqué à ceux qui n'en ont pas assez, est administré souverainement par les papes.
Les fondations monastiques font un grand pas en avant. Leur morale achève de suppl^mter la morale de l'Évangile et intercepte en quelque sorte les meilleurs mouvements d'une époque profondément déchue. Les. ordres mendiants paraissent, la mendicité devient une vertu. La famille spirituelle sape toujours plus les bases de la famille naturelle, la vie cloîtrée est désormais la vie parfaite. La manie de la mise en scène et de la sainteté ascétique ne tardera pas à se manifester par un nouveau symptôme : les bandes immenses des flagellants vont parcourir l'Europe.
.Je m'arrête, Messieurs. Mon dessein n'est pas de mettre soùs vos yeux l'inventaire complet des dogmes romains, tels qu'ils sont sortis du moyen âge. Vous connaissez déjà ceux que le concile de Latran a promulgués : transsubstantiation, confession auriculaire, inquisition et ce qui s'ensuit.
Un trait me frappe, et je me borne à le signaler. — Au milieu de tant de doctrines, de tant de canons solennellement proclamés, on cherché en vain une trace, une faible trace, des dogmes révélés. Où est la grâce î où est la justification par la foi? où est la nouvelle naissance ? où est la santification véritable ? où est rÉvangile? Les meilleurs oubliaient la rédemption et se jetaient vers la perfection. Les œuvres alors étaient tout ; les œuvres, c'est-à-dire les pratiques, les pèlerinages, les croisades, les dons aux églises, et, au besoin, la vie monastique. Parmi tant d'œuvres, on cherche en vain une place pour l'œuvre de Jésu&- Christ.
Et ce qu'on cherche non moins vainement, c'est M Bible. Sans doute l'interdiction expresse du saint Livre n'a été prononcée qu'après Innocent , sans doute il a toujours existé pendant le moyen âge quelques exemplaires de l'Écriture; des prêtres pouvaient parfois la posséder, des docteurs pouvaient la consulter, des papes la citaient ; ceux qui supposent que les siècles qui nous occupent n'ont connu ni versions latines, ni versions en langue vulgaire, ceuxlà se trompent; sur ce triste article, hélas ! nous n'avons pas besoin d'exagérer pour avoir raison.
On n'en vient pas du premier coup à proscrire purement et simplement le livre de Dieu, à rédiger des décrets tels que ceux du concile de Toulouse et du concile de Tarragone. On commence par supprimer en fait l'habitude de posséder et de lire la Bible; puis on signale de temps en temps les périls que cette lecture présenterait pour les simples laïques,
oii Aé&Ah êh géîiéral l'emploi des idiomeâ populaires dans les thoses de la religioii. Méditez^ Messieurs, les paroles de Grégoire VII : « . II plaît au Dieu toutt)uissant que le culte sacré se fasse en langue cachée, de peur qu'elle ne Hoit entendue de tout le monde ^ et particulièrement des plus simples. » Joignez-y d'autres paroles écrites par Innocent III : « L'Écriture Sainte est éi profondé, que non-seulement les gens siiriplës et ignorants, liiâis même les homnies intelligents et savâîitë ne peuvent pas la scruter, i Vous comprendrez sans trop de peiiie alors que ce fait imiûense, monstrueux, se sôit accompli au thoyen âge, la disparition de la Bible.
La Bible disparue ! quel événement! On peut dire t}ue la destinée morale du monde a changé.
Il restait, je le répète, des exemplaires de la Bible — en petit nombre — aux mains des professeurs et du clergé; quant au peuple, il Ta perdue, irrévocablement perdue. — Rien de honteux comme les sophismés par lesquels l'Église romaine dherche à prouver Qu'elle n'interdit pas la lecture de la Bible. Lorsqu'une Église est souveraine, tJU'elle réglemente tout, et que sousjson empire absDlU le peuple cessé de posséder la Bible, oti est eh droit d'affirmer qu'elle Ta voulii. On voyageur qîil parcourrait aujourd'hui l'Ëspagile, et (}tii, s'infortiiaiit dans toutes ëes paroisses, dans tous ses villages, découvrirait que l'existence mênie de la Bible y est ignorée, (Jtie penseraitil, je Vous le demande, des sentiments de l'Église qui domine en Espagne à l'égard de la Bible ? Or ce qui est encore vrai de l'Espagne aujourd'hui, ce qui est vrai de tous les pays bù Rome accomplit librement
Ba volonté, était ^ussi vrai au moyen ^ge de l'Europe entière, parce que TEurope entière obéissait à Home.
Règle générale : où elle est maîtresse, point de Bible; où elle est à demi-maîtresse, quelques Bibles; où elle n'est plus maîtresse, beaucoup d^ Bibles. •Cela me paraît concluant.
Et qu'on ne nous dise pas que le peuple, ne sachant pas lire, n'aur£(it pas pu lire la Bible. — ^i le peuple avait conservé la Bible, le peuple ^^rait, 3U lire ; entre la Bible et J'instruçtion du peuple, il y ^ solidarité Voyez (J'ailleurs les Y^U^ois : cps pauvres gens n'étaient pas plus en état que d'autres d'apprendre à lire ou d'acheter des volume^ coûteux ; cepe^r dant ils avaient la Bible, il^ lisaient la BiblOi il§ ^t valent la Bible par cœur.
Je devrais à présent, M0ssieu|'s, vo^^ peindra 1^ moralité du moyen âge, omettre sa vie en face (i^ §es doctrines, t- Franchoip^nt, je p'ose pas. ]\ est de? choses qui ne doivept pas m^ma ^tre mea^f(][}fiéefl ici. Comment vous dire ce qu'étaiept Ips Ijvyea, à )a fois dévots et obscènes, dont g^ pourfissaiept \^s imaginations du temps ? On n'avait plus ja Bibla ; qn avait autre chose.
Mais un spectacle plus hideux peut-^^rp que celui de la dépravation générale, c'est celui de la dépriiv^tion spéciale du clergé. On peut affiruier qu'il se distinguait sous ce rapport. Ses p)^i)IeuFS' amis en conviennent, tous les conciles s'en plaignent, les prédicateurs de croisades ne peuvent eux-mêmes s'en taire. On n'accuse pas seulement les prétrçs d^ porter les armeSf de gagnef 4es fiofs, 4'outr§temr 4c|8
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oiseaux de chasse et des chiens; on les accuse de s'adonner à l'ivrognerie, de hanter les cabarets, de donner au peuple le spectacle d'une inconduite scandaleuse.
Et ce qu'on disait des prêtres, on le disait aussi justement des moines.
Si le clergé était décrié, il n'en était pas moins puissant! Milice disciplinée aux mains du pape, délivrée des liens ordinaires, séparée des autres hommes, depuis surtout que la règle du célibat avait achevé de prévaloir, le clergé formait une nation particulière dont le chef était à Rome. Sans famille, sans patrie, il obéissait à l'impulsion centrale.
Jamais plus effrayant mécanisme n'a été appliqué à la compression des consciences : les rapports directs des âmes avec Dieu étaient supprimés ; entre Dieu et elle, chaque âme rencontrait l'Église et le représentant de l'Église, le prêtre. Le moyen âge a véritablement exilé Dieu de la terre, ses ministres seuls apparaissent. Us sont partout et ils sont tout, protecteurs, patrons universels, directeurs; directeurs plus qu'aucune autre chose. La direction est le mot de cette époque. Les cœurs, les pensées,- les intérêts, les affections, la vie présente, la vie à venir, rien n'échappe aux êtres supérieurs qui font descendre Jésus-Christ sur l'autel et accordent aux pénitents la rémission de leurs péchés.
Un tel ordre de choses, Messieurs, faisait plus qu'asservir les consciences; il les blessait profondément, et la blessure est de celles que le temps ne ferme pas.
Il y avait au fond de TÉglise romaine du moyen âge comme une hypocrisie essentielle, qui devait à la longue frapper les yeux les plus prévenus. — Je parle d'une hypocrisie de position, souvent inconsciente, et qui n'en est pas moins propre à provoquer notre dégoût.
Cet hommes qui se consacrent à Jésus-Christ, ils se distinguent par leurs débordements.
Ces hommes qui sortent du monde et qui font profession de renoncer à tout, ils se mêlent à tout, ils gouvernent tout, ils mettent le pied sur la tête des rois.
Ces serviteurs des serviteurs, ils sont seigneurs des seigneurs.
Ces ordres mendiants qui ne veulent rien posséder, ils deviennent propriétaires du quart du territoire.
Il y avait là tant d'humilités doublées d'un incommensurable orgueil, tant de vœux dé pauvreté qui procuraient les jouissances du luxe, tant de renoncements qui servaient des ambitions effrénées, que la haine et le mépris des prêtres se formaient peu à peu ; le mépris du prêtre, c'est-à-dire, à cette époque, le mépris de la religion.
Et ce n'était pas la seule atteinte portée à la conscience publique. Les papes, vous l'avez vu, s'étaient arrogé le pouvoir de dispenser du serment prêté.
« On ne doit pas garder sa foi à celui qui ne la garde pas à Dieu ! » Ce mot, mot horrible, avait ravagé lésâmes. Quoi! la parole donnée n'est plus rien ! le droit n'est plus rien ! C'est bien alors que la
conscience artificielle étouffe la conscience naturelle. Le droit, MesKÎ^irs, est chose sainte. Qui y touche, touche à la vie. Sans le droit, sans la pensée que la justice ' eidste par elle-même, qu'elle ne dépend ni d'un vote, ni d'un souverain quelconque, ni d'une majorité, ni d'un siège papal, sans cette certitude première, Tâme humaine fléchit. — Le niveauTnoral s'est bien abaissé. Messieurs, par le spectacle seul de ^es dédisioiis p&ntiâcales qui, tantôt ^dispensaient ^'uH devoir, tantôt remettaient un serment, tantM dénouaient les liens de l'obéissanoe'entre le prince et ses sujets.
On nous vante le ban vieux temps J Ceux gui tieanent un pareil langage n'ont sans doute jamais ouvert une histoire du moyen âge. Époque d'obscurité, de sang, de larmes, d'iniquités triomphantes, de cala^ mités sans mesure ! Alors la nuit d'ici-bas devint si noire, tel fut le désespoir qui prit au cœur l'humanité, -qu'on se mit à croire à la fin prochaine du monde. Ce fut la préoccupation dominante du dixième siècle. Mais le monde ne finissait pas, et l'on continua à opprimer, à rançonner, à piller, à torturer.
Je ne parle pas des faits exceptionnels, du passage d'une armée ou d'une croisade, d'une gueire entre
deux seigneurs ou deux évêques, des exploits d'un Jean Sans-Terre qui vengeait ses humiliations en brûlant les villages, en livrant les populations à ses bandits, en faisant pendre les petits enfants; non, je parle de rétat halpituel et en quelqde sorte normal. Représentez-vous une société qui n'a ni la séeurité des rou- . tes, ni la sécurité des famiHes, ni la sécurité de la législation et des tribunaux, une société où règno la force, ici celle du prêtre;, là celle du chètelaia, pius ïoin celle du routier ou de fécorcheur. Si les villes conquéraient peu à peu leurs chartes eties défendaient répée çn main contre leurs seigneurs ou leurs prélats, les campagnes demeuraient esclaves. Le «erf ne Douvait pas même se déplacer, pas même se marier librement. On -sait jusqu'où était poussée parfois l^insolence brutale des prétentions au sujet d« ces mariages de serfs ! Et les impôts, qui donc les payait alors? Les terres de la noblesse et<îelles de l'Église quêtaient affranchies. Par compensation, 4e paysan payait pour le sel et pour l'eau salée ; il payait le jguint et le reguint sur les mutations ; il payait encore sous forme de corvées.
Voilà les misères des temps paisibles. Mais la • guerre ! — Nous ne pouvons plus nous figurer aujourd'hui ce qu'était une guerre au moyen âge, ce qu'étaient les horreurs des prises d'assaut, ce qu'^* talent les traitements horribles infligés aux prisonniers.
Nous ne pouvons pas nous figurer davantage -ce qu'étaient les crimes, les abus de pouvoir, les scan- ^^es de l'impunité. Pour s'en former quelque idée, il faut lire le récit des Grands jourSy sorte de campa-
gnes judiciaires au moyen desquelles la royauté, quand elle fut plus forte , s'efforça de réprimer les crimes de ce s classes qui avaient pris l'habitude de tout faire sans jamais rien expier. Par le régime qui se maintenait encore après le moyen âge, on arrive à deviner en partie ce qu'était le régime du moyen âge proprement dit.
Je l'ai constaté, point de garanties judiciaires, surtout pour les faibles. L'épreuve de l'eau, l'épreuve du feu se pratiquent encore sous Philippe-Auguste. La législation pénale du temps fait frissonner; pour de simples délits de chasse, on prodigue la mutilation et la mort. Puis, pensez-y, il y a des oubliettes dans tous les châteaux et dans tous les couvents. Puis, pensez-y pareillement, la torture est là, et, grâce à l'inquisition, elle va se perfectionner.
Que serait-ce. Messieurs, si je vous parlais des procédés du moyen âge envers certaines catégories proscrites, envers quiconque se permet d'avoir une conviction qui lui appartienne, ou bien encore envers la race misérable, jalousée, haïe et proscrite des Juifs !
Au douzième siècle, le moine Raoul voulait qu'on égorgeât tous les Juifs, et Bernard fut obligé de le combattre. Mais les Raoul étaient alors plus communs que les Bernard, et chaque croisade laissait une longue trace de massacres. Les premiers croisés surtout, en traversant l'Allemagne, ne manquèrent pas de mettre à mort les colonies de Juifs qu'ils trouvèrent dans les principales villes. A Mayence seulement, on en tua neuf cents.
Innocent III se contenta d'ordonner que les Juifs
porteraient en tout pays un vêtement d'infamie destiné à les distinguer des autres hommes. Mais Louis IX ne se satisfit pas à si bon marché, lui, si doux et si pieux — hélas ! la piété produisait alors de tels fruits ! — il se montra à ce point barbare envers les Israélites de ses États, que Rome intercéda en leur faveur.
Voilà ce qu'était la situation permanente des Juifs ; je vous laisse à juger ce qu'elle devenait, quand les passions étaient excitées, quand on avait besoin d'expliquer une épidémie par un empoisonnement, quand on se sentait pressé de décharger sur quelqu'un la colère naissant des calamités nationales, ou bien quand les princes avaient besoin d'argent et se rappelaient qu'il y avait à faire, aux dépens des Juifs, une bonne opération financière !
Pour les dissidents, c'était encore bien pis. Ce que furent leurs détresses, leurs misères ; sous quel réseau de délations et de cruautés on étouffa toute pensée indépendante, j'ai cherché à vous en donner quelque idée; je n'y reviens pas.
Bénissons Dieu de ne pas nous avoir fait vivre dans un pareil temps. Quels que soient les vices du nôtre, il s'idéalise en quelque sorte à nos yeux, dès que nous le comparons aux siècles théocratiques. Dans cet âge de fer où l'Église romaine a gouverné, l'humanité est descendue aussi bas qu'il soit possible de descendre sans périr. — Vous le voyez, Messieurs, l'histoire est bonne à quelque chose : elle nous apprend à apprécier les biens dont nous jouissons. Lorsque j'entends tant de plaintes et de soupirs, lorsque je vois tant d'hommes qui s'imaginent
qu^attcune géïïératîon rfst été épremvée comiBe' la nô* tre, }e me prends h regretter que naus commission» si peu les »i»le&dii Dàoyeii âge.
Alors se pramenaient sur la terre des morts noire» qvà transformaiient de& provinces entières en d^serts^ des J^atequeries qui ravageaient et tuaient; àois passaient les hordes de croisés; alors éclataient le» guerres privéésy pour rempli le» entr'acte» de» guerres publique» ; âk>rs^ ^ceoâ^bant sou» le» >ustîeaes seîgneurideSf sou» les taille»^ les redevance» et le» chevauehéeSy le peuple de» champs était en. proie à une servitude immense^ doublée d'une iaH»eH»& misère. Lft vie moyenne n'est jamai» descendue ^ ce points la population n'a jamab été plus réduite. Dans le» tempifc de famine^ on man^it de la ebair humaine.
Ajoutez, pour compléter le taMeau de ce qu'était notre globe à l'époque la plus brillante d'Innocent III, qu'au moment même où l'Europe atteignait ainsi le faite de l'infortune^ de l'ignorance et de l'abaissement^ l'Asie était livrée aux barbarie» incomparable» de Gengis-Khan, et TAmérique voyait de» sacrifice» de vingt mille victime» humaine» knmalée» à Mexico parles Astèques. Les continent» qui s'ignoraient semblent avoir été saisi» alors de je ne sais quelle féroce émulation.
Vous m'accuseriez, Messieur», d'oublier le principer d'impartialité que je posais l'autre jour en commençant, si je m'arrêtais ici, sans avoir essayé d'in* diquer le bien à côté du mal.
Grâce à Dieu, * l'Esprit souffle où il vôut, » et l'Évangile, mémo déâguré, ne perd jamais toute sa
LE MOYBN AU BN GÉNÉRAL 40S
puissance. Le moyen ige a connu des sentiments que l'antiquité païenne ne connaissait pasr II y a là, en dépit de tout, un courant de spiritualisme^ une idée toujours présente de Dieu^ du devoir et du jugement. Parmi ces croisés, parmi ces violents soldats, parmi ces serfs ignorants, parmi ces prêtres persécur teurs, ûf a eu! des âmes siiaples qui ont senti leui péché et imploré la miséricorde; il y a eu des eloé^ tiens; il y en a eu, jfen suis sûr.
Ab ! qu'elle est douce, qu'elle est nécefisaore, eetto pMsée que nous ayons eu des frères, même alors \ GarâonsH!iaus de borner tes bontés du Seigneur. J'ai dû constater combien la dévotion du moyen âge est étrangère, et, on peut te dire, hœitile à la conversion. Ces temps de ero^mtees ncnveSy sont ceux où il y a le moins de fei^ parce que l'effort pour accepter le titre de chrétien n^existe plus ; il faudrait plutôt un effort, et un effort énergique, pour rejeter le titre de chrétien. C'est le monde moral renversé ; on natt chrétien ; les enfants, les jeunes gens, les vieillards attestent* par leurs pratiques qu'ils se donnent tous pour chrétiens; il y a mieux, ils se croient tous chrétiens en effet. Cela fait frémir, Messieurs, et jamais piège phis infernal n'a été tendu aux âmes. L'illusion religieuse est là qui les dispense des austères réalités de l'Évangile. A quoi bon passer par le travail intérieur, par la lutte, par la nouvelle naissance ? — Et cependant, plusieurs y passent; beaucoup, je Tespère ; bien plus, en tout cas, que notre défiance des grâces de Dieu ne veut l'admettre. Quelles découvertes nous réserve Féternité !
J'aime à me reposer dans cette pensée^ après avoir
contemplé avec vous un spectacle désolant. Je me rappelle un Bernard, un Louis IX. Je me rappelle les prêtres respectables, leâ évêques dévoués que Thistorien du moyen âge rencontre de loin' en loin devant ses pas. Puis je me dis que Dieu a ses secrets. Que se passait-il au fond du cœur de Simon de Montfort, lorsqu'il s'agenouillait dévotement avant son dernier assaut? Que se passait-il au fond de beaucoup d'âmes ignorantes, livrées aux superstitions les plus grossières, qui néanmoins pouvaient éprouver le besoin de se réconcilier avec Dieu et devinaient en partie par sa grâce l'amour dont il nous . aime en Jésus- Christ?
On priait beaucoup alors. Au milieu des vaines redites, ne se glissait-U pas de vraies prières ?
On manifestait son repentir par des donations à l'heure de la mort. N'y avait-il pas de vrais repentirs ?
Je crois qu'on grossit étrangement les choses lorsqu'on nous représente le moyen âge comme une époque d'humilité et d'obéissance, comme une grande « école de respect. » Je ne connais qu'une école de respect, c'est l'Évangile ; lui seul brise notre orgueil et courbe nos têtes devant le Seigneur, lui seul nous rend humbles et obéissants. — Cependant de grandes idées, chrétiennes en dépit de tout, ont traversé le moyen âge ; on y a pensé à la mort, à l'éternité, à la nécessité du pardon ; le sentiment du péché y a remué beaucoup d'âmes. Cela est certes bien supérieur à la grossière incrédulité qui ne voit que les choses de la terre. N'en doutons pas. Messieurs, de pauvres cœurs fatigués et brisés ont aperçu alors ce que tant
d'inventions humaines s'unissaient pour voiler à leurs regards : le Sauveur qui donne la paix.
Tel a été le moyen âge. Je vous ai dit le bien et le mal. Nous l'avons jugé par ses principes et par ses actes ; nous ne l'avons pas jugé par ses résultats, l^rrét aurait été trop sévère. Nous l'avons interrogé sur ce qu'il a fait ; nous ne lui avons pas demandé s'il a réussi. —Avoir disposé de telles forces, et être vaincu, rejeté, rejeté sans retour, toujours plus odieux à mesure que l'humanité s'éclaire ; avoir été tout ce que nous avons vu, et ne laisser après soi qu'un immense soulèvement d'indignation, de haine et de dégoût, en vérité, c'est mal finir !
Avec Innocent, Messieurs, nous sommes au point le plus élevé du règne théocratique ; après lui la descente est rapide ; la papauté va périr dans sa victoire et par sa victoire ; ses luttes avec l'empire, ses croisades lointaines ont éveillé des idées qui la tueront. Les choses vont vite. Le commencement du treizième siècle voit Innocent III disposant des couronnes, la fin du treizième siècle voit Boniface VIII souffleté par l'envoyé de Philippe le Bel. L'Europe est entièrement cléricale sous l'un, elle est déjà presque séculière sous l'autre. Sous \e premier, le ^iége romain semble
atteindre un moment à l'universalité en instituant le patriarche de Constantinople ; sous le second, on se sent à la veille du jgrand schisme et de la papauté d'Avignon.
On se sent bien à la veille d'autre chose ! Impossible, Messieurs, d'établir une séparation absolue entre le moyen âge et ce qui Ta suivi, entre le moyen âge et ce qu'il a provoqué, entre Faction et la réaction. Lorsqu'on cherche les causes de notre incurable scepticisme^ on ne les trouve que là. Partout où la Réforme n'a pas fermé laplaie^elleest demeurée béante et mortelle; on dirait presque que les populations latines sont séparées de la foi chrétienne par d'ineffftçâbles, par d'implacables souvenirs.
Ce qui me semble, plus effrayant encore que le moyen âge, c'est le sentiment d» répulsion qui va lui survivre. Après de telles affirmatioflâ, quelles négations ne vont pas surgir ! Après avoir vu que, pendant lés siècles chrétiens par excellence^ il n'y a qu'immoralité, ignorance, guerres, cruautés, souffrances inouïes, ne pensera-t-on pas que la teligiôn est funeste, que le christianisme est illibéral et rétrograde?
Pour comprendre le temps de Voltaire, (l faudrait ne pas oublier le temps d'Innocent^ il faudrait ne pas oublier ces trésors de révolte et de négation irritée que l'âme humaine amassait dès lors. Le monde latin se rappelle que, dans le bon temps, le clergé était tout, et le monde latin reste convaincu que le clergé c'est la religion. De là contre l'Évangile, un préjugé dont il serait difficile de mesurer la profondeur.
Ah ! le moyen âge a été comme un défi jeté à la foi chrétienne. Comment croire à l'Évangile, pour peu qu'on croie que ceci a été l'Évangile î
Le recul se proportionne à la charge. Imaginez ce qu'il a dû être après le régime qui se personnifie en Innocent III I
Déjà, sous son pontificat, on voyait poindre l'incrédulité absolue qui devait être la conséquence et le châtiment de tant d'excès. On sait quelles doctrines d'athéisme les papes ont imputées à l'empereur Frédéric II, au pupille d'Innocent. Le livre des trois imposteurs est-il de lui ? Je l'ignore. Toujours est-il que le temps où se forgent de tels écrits est celui même où la société-clergé parvient à son apogée.
Lp principe païen engendre toujours, à la longue, un paganisme proprement dit; les croyances collectives enfantent les incrédulités collectives. — Que serions-nous devenus, je vous le demande, si Dieu n'avait envoyé la Réforme pour nous sauver ! Sans la Réforme, l'Europe, délivrée du moyen âge, allait s'abîmer dans la Renaissance. Le naufrage "Semblait inévitable ; déjà Tesprit humain se tournait vers l'ado- ^ ration de la Grèce et de Rome, vers les temples sereins de l'indifférence antique ; déjà le matérialisme railleur s'affichait sans crainte dans les hauts rangs du clergé. Sans la Réforme, je le répète, nous avions le dix-huitième siècle au seizième ; et quel dix-huitième siècle !
Voilà la vérité, Messieurs, sur les fruits et les siœcès du moyen âge, au point de vue de la religion. Il était grand temps que cet abominable régime eût un terme.
408 INNOCENT lil
En se prolongeant, il aurait tout broyé, tout emporté dans sa chute. L'Église romaine, passez-moi ce paradoxe apparent, avait besoin d'échapper à son triomphe. A force de n'avoir rien à craindre, elle ne se gênait en rien ; les mœurs, les dogmes, les prétentions, vous avez vu ce que tout cela était devenu ! Quelques jours encore de ces scandales, et l'humanité, lasse de tant d'orgueil, de hontes et de simonies, se serait mise à balayer jusqu'à la dernière trace des institutions qui l'écrasaient.
Mais ici encore on se récrie ; on prétend que sur un point du moins j'aurais dû rendre plus de justice au moyen âge : à défaut d'autres mérites, n'a-t-il pas eu celui d'éviter le nivellement, de respecter la diversité, de laisser leur libre expansion aux originalités individuelles? Le moyen âge, n'est-ce pas le contraire de la centralisation ? Un chrétien, un libéral aurait-il dû oublier cela?
Je ne l'oublie ni ne l'admire ; et voici pourquoi : En premier lieu, s'il est un individualisme précieux, il en est un que répudiera toujours la cause du progrès et de la liberté. — Je vois beaucoup d'individualisme chez les sauvages, je vois beaucoup d'indivi-r
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lisme dans l'anarchie. Nous désirons quelque chose de meilleur.
Si l'individualisme des pays sauvages ne me paraît pas très-digne d'envie, l'individualisme des pays à esclaves ne me séduit pas davantage. Immoler la liberté de la masse pour développer la liberté de quelques-uns, créer quelques personnalités puissantes aux dépens d'une multitude opprimée, c'est un procédé que le moyen âge n'a pas eu l'honneur d'inventer. L'antiquité païenne a possédé ce genre de supériorité; et de nos jours les États du Sud de l'Union américaine parviennent à former, au même prix, de grandes existences aristocratiques que ne connaissent pas les États du Nord. Vous me permettrez de ne pas m'y arrêter ti;op longtemps.
Mais que parlai-je d'individualisme ! Le moyen âge a-t-il réellement possédé quelque chose qui méritff ce beau nom? ne nous arrêtons pas aux surfaces, cherchons l'individualité dans son sanctuaire, dans la conscience ; le moyen âge l'a-t-il possédée ?
Vous affirmez qu'à certains égards et grâce à l'anarchie, certains hommes étaient libres alors ! Oui, libres, moins leur conscience. Et qu'est-ce qu'un homme sans sa conscience ? — Je ne crois pas. Messieurs, qu'on ait inventé de sophisme historique plus impudent que celui qui prétend nous montrer au moyen âge le libre déploiement de l'individu. Cherchez un acte individuel, vous ne l'y découvrirez pas ; ce temps, qui ne réglemente rien, a réglementé l'âme humaine : la foi est réglée, la pensée est réglée, la sainteté est réglée, la prière est réglée, la vie e^t réglée ; le prêtre a ^évpré l'hoipme,
Ah ! la manie d'administrer n'était .pas née encore ! — Et d'où vient donc qu'on administre, comme on ne l'a jamais fait^ toute la partie spirituelle de mon être ? Oui, tout ce qui pourrait constituer une indépendance quelconque, non-seulement la croyance, mais la vie, mais la famille, mais le ga^e-pain.
Et cependant la diversité civile est un fait alors ! — Sans contredit, car c'est un temps d'anarchie civile et de centralisation cléricale. Voilà ce qu'on n'a pas assez remarqué. On a dit que l'unité manquait au moyen âge, et effectivenjent les diversités y abondent, communes, fiefs, petits États, justices particulières, suzerains, vassaux, tout l'enchevêtrement confus de la féodalité ; point d'action centrale, point de code uniforme, point de grands gouvernements. Toutefois si l'organisation politique fait défaut, l'or- ^nisation ecclésiastique est souveraine ; voyez ces armées de célibataires qui n'ont qu'un mot d'ordre ; voyez cet immense réseau : les prêtres, les moines, les universités, les écoles, le pape ; l'instrument de servitude n'est-il pas complet î
C'est un étrange malentendu. On n'a pas su comprendre qu'à une époque où dominait le pouvoir spirituel, c'était au spirituel et non ailleurs que devait prévaloir le principe d'uniformité. Au temporel, il y avait des diversités, des libertés accidentelles, comme, on s'en procure toujours au moyen du désordre et par l'esclavage du grand nombre ; dès qu'il s'agissait de l'âme et de l'intelligence, plus de diversité, plus de liberté d'aucun genre et dans aucune mesure.
Non certes, ce n'est pas là un temps d'indépendance. Seulement, au lieu du despotisme de l'État, avec ses
règlements, ses fonctionnaires et sfi tutelle administrative^ nous avons le despotisme du clergé, avec ses confesseurs, ses directeurs, ses inquisiteurs, ses croisés et ses bourreaux.
Je ne sais qu'une bonne solution du problème souciai, mais j'en sais deux mauvaises. Il faut le répéter encore, tandis que le principe chrétien sépare l'Église de l'État parce qu'il sépare l'Église du monde, \é principe païen, qui confond l'Église et le monde, met tantôt l'État sur l'Église et tantôt l'Église sur l'État.
Et l'on nous somme de choisir entre ces deux manifestations du même principe I Et lorsque nous repoussons la théocratie, on nous demande gravement si nous aimons donc mieux le byzantinisme ! «^ Il n'y a qu'une vérité, et il y a plusieurs erreurs ; il n'y a qu'une liberté, et il y a plusieurs servitudes. Permettez que nous vous le disions franchement ; lorsque vos papes défendent Tindépendance du spirituel en envahissant lé temporel, nous leur en savons peu de gré ; et lorsque plus tard vos rois envahiront à leur tour un domaine qui n'est pas le leur, nous serons peu disposés à les en applaudir.
• La question est mal posée. Il ne s'agit pas d'opter entre les deux solutions du principe païen : il s'agit de choisir entre le principe païen et l'Église. L'Église seule fait des individus et fonde des libertés.
Qu'on ne se méprenne donc pas sur notre pensée à cet égard. Si l'anarchie d'alors ne réussit pas à tout réglementer, si elle ne parvient pas à tout contenir, si certaines individualités puissantes lui échappent,
si certaines coDections d'hommes lui échappent pareillement, si les communes, ces îles que ne couvre pas le flot féodal, si les grandes cités de l'Italie, des Flandres et du Rhin, ces républiques marchandes, s'assurent une existence municipale qui s'est trop effacée de nos jours,, je suis loin de méconnaître ce qu'ont pu avoir d'heureux de telles exceptions à l'écrasement universel. Seulement je maintiens que l'écrasement universel, je maintiens que l'écrasement des àmes^est un fait tel, qu'en sa présence il devient odieux ou ridicule de vanter l'indépendance des individus.
Cela posé, élevons-nous tant que vous voudrez contre le despotisme sous sa forme moderne. Autant et plus que personne, je déteste cette centralisation excessive qui, chez les peuples latins, a été la réponse laïque au cléricalisme d'autrefois. La monarchie administrative ne nous compte pas au nombre de ses admirateurs; nous laissons à d'autres le soin de s'extasier devant les gouvernements forts et concentrés, devant Philippe le Bel, ou Louis XI, ou Richelieu, ou Louis XIV, ou la Convention ; le règne des juristes et des fonctionnaires n'a rien qui nous séduise, non plus que les armées permanentes et la vaste tutelle de l'État. Nous ne nous enflammons même pas le moins du monde pour les campagnes gallicanes des parlements. Il y a eu dans tout cela, j'en conviens, tout ce qui peut exciter le dégoût : des procédés peu chevaleresques, d'ignobles convoitises, un nivellement qui renverse toutes les garanties en détruisant tous les remparts, un régime de bon plaisir où nul n'est çn sûreté et qû la conscience religieuse n'est guèrQ
moins persécutée au nom de l'État qu'elle ne l'avait été au nom de l'Église.
Nous jouons de malheur, nous qui aimons la liberté. On ne nous donne jamais que le choix entre les tyrannies.
Vous voyez, Messieurs, avec quels sentiments peu enthousiastes nous nous avançons vers ces temps nouveaux qui doivent substituer la société laïque à la société cléricale. A côté de progrès réels, nous retrouvons là l'ancien ennemi. Du moyen âge nous n'aimons rien, pas même la réaction qu'il a provoquée, car la réaction — dans un certain sens réel et profond — la réaction c'est encore lui.
Il faut cependant savoir gré à notre Europe de s'être peu endormie « sous cette tente préparée pour le sommeil, » sous cette direction paternelle des âmes et des corps, des gouvernements et des individus. Les théocraties engourdissent ; d'ordinaire elles produisent des peuples éternellement mineurs. Notre âge théocratique a eu cela de glorieux, d'abord qu'on y a souffert, ensuite qu'on en est sorti.
On y a souffert, on s'y est débattu contre le joug, l'aigle captif s'est meurtri contre les barreaux de sa cfige. Cela c'est quelque chose; tant que l'esclave
4U fNIfCKlBN'P m
souffre, ï'œwrfû morteHe de Tesclavag^ n*èst pas achevée en lui.
On a souffert et on est sorti. Déjà rous avons assisté aux premières résistances que rencontre fe suprématie papale. Othon, Jean, Philippe-Auguste, leors partisans et leur contemporains avec eux, commençaient à murmurer des paroles qui annonçaient l'éveil d'un nouvel esprit.
La sécularisation va marcher à pas de géant ; TÉtat reprendra possession de lui-même, il remettra sa main puissante sur les lois, sur les tribunaux, sur les mariages, sur la famille. Plus les gouvernements deviendront parfaits, plus ils seront laïques; plus la civilisation avancera, plus Fhorreur, l'impossibilité radicale des gouvernements ecclésiastiques grandiront à vue d'œil. Puis un temps viendra — nous Tespérons Messieurs — où, grâce à l'Évangile qui a reparu, la sécularisation rendra son œuvre vraiment bonne en la rendant complète. Il s'opérera alors un retour progressif vers l'Église; de grandes notions longtemps oubliées feront leur chemin ici-bas ; on verra circuler à travers l'Europe des théories sur la distinction des deux domaines, sur la séparation de VÉgîise et du monde, de l'Église et de FÉtat. Ainsi s'accomplira un mouvement des intelligences dont nous apercevons déjà les débuts, un mouvement au terme duquel ITiomme arrivera peut-être à comprendre la parole décisive du Sauveur : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. y>
En attendant, la lutte de l'avenir va se poursuivre. — L'avenir! ce mot est beau, n'est-ce pas,
LE MOYSN AOS En GÉNÉRAL 4tS
quafùd on- a vêtu quelques jouila avec 1^ contempoTams dlnnocent Ili. Oui^ revenir vient^ les mains pleines de promesses,..,., et de péril». Voici la jeune royaailé de Boiïvines qtii se dispose à rallier autour d'elle Fa^mée des adversaires du moyen âge ; les bourgeois vont parattre, ïes états géirfratix vonfl s'assemA^totr lea villaii^ vont devenir des foyers' de résistance eoatre Rome ; Mentôt les armes de ttait^ l'infanterie, la poudre à canon disperseront les anciens preux; rimprimerie enfin achèvera de mettre en déroute les champions attardés du moyen âge.
Et au bout de totrt cela, que trouverons-noas ? La Kbertév ou un nouveau despotisme ? — Demandez à la Réforme ; elle seule peut répondre à votre question ; e&â seule a fait ce miracle de répudier la féodalité papale, sans tomfber dans k monarchie administrative.
Je voudrais que^nous eussions le temps d'étudier ceci ensemble. Mais, à défaut d'étude, je vous renvoie Aux grands faits. Où le monde moderne a-t-il fondé des gouvernements libres? Où l'individualité, une individualité meilleure, a-t-elle survécu au moyen âge ? Où l'âme humaine est-elle entrée dans la voie dés vrais et nobles progrès? dans les» pays où la Bible a été ouverte, où la première des indépendances, eelle qui est la bôse de toutes les . autres, l'indépendàlicéî de la foi, s'est produite.
Il y a eu une aristocratie en Espagne comme en Angleterre ; il y a eu des cortex en Espagne comme des communes et des lords en Angleterre. D'où est vêntie la grande différence? de l'Évangile, messieurs; quiconque ne remontera pas jusque-là ne saisira
pas le premier mot du problème de la -liberté. Otez l'Évangile qui émancipe les consciences, et en dépit de la grande charte, en dépit de la chambre des communes et de la chambre des lords, l'Angleterre deviendra semblable aux monarchies du continent. De combien s*en est-il fallu que les Tudor et les Stuarts ne soient devenus un jour aussi absolus que les Bourbons? Il s'en est fallu de l'épaisseur de l'Évangile; mais cette épaisseur c'est un monde.
L'homme est iin, Messieurs, nous avons beau faire, nous ne parvenons pas à le couper en deux, à isoler la religion "et la politique. La religion se mêle à tout ; rÉvangile, allié de toutes les bonnes causes, marche tenant par la main la liberté et le progrès. La suppression de l'Église et son remplacement par la nation nous ont fait l'asservissement du moyen âge et en grande partie l'asservissement nouveau du monde moderne ; le rétablissement de l'Église, la tendance à retrouver le grand principe chrétien qui sépare profondément les deux domaines, nous ont fait des libertés dignes de ce nom partout où la foi individuelle à l'Évangile s'est manifesté^ avec énergie.
L'homme est un, je le répèle, et ce que l'histoire nous enseigne le plus clairement, c'est l'enchaînement des faits. — Du temps des Pères déjà, puis du temps de Constantin, puis du temps d'Inocent III, qu'avons-nous constaté ensemble? la logique inflexible des événements, l'unité absolue des annales humaines, où les principes sont tout, où les accidents ne sont rien. On commence par affaiblir l'idée de conversion ; pour aller plus vite et gagner les masses, oq
insinue la notion d'une efficacité sacramentelle ; bientôt TÉglise s'efface, l'hérédité religieuse s'établit, le clergé monte d'autant ; le spirituel et le temporel se confondent; la persécution naît; les suprématies alternatives de l'Église sur l'État et de l'État sur l'Église viennent consterner la conscience ; en même temps l'Écriture disparaît, le modèle apostolique est rejeté, le christianisme entre dans la voie du développement et le dogme dans la voie de la formation; on avance, on avance toujours; et en fin de compte on se trouve si loin, si loin de l'Évangile, qu'il semble impossible d'y revenir.
Telle est la marche que nous nous efforçons d'étudier depuis trois ans. — Plus nous examinons, plus s'affermit en nous l'horreur d'un principe que nous avons pu repousser, grâce à Dieu, sans mettre -en cause la sincérité des hommes qui l'ont soutenu.
Cette horreur, Messieurs, je ne crains pas de l'avoir trop fortement exprimée, je crains de mériter un reproche contraire. Un de nos étonnements au ciel, ce sera d'avoir pu conserver quelques mena» gements pour l'institution détestable qui, usurpant le nom d'Église, a versé par torrents le sang des saints, aj^roscrit la Bible, forgé de pièces et de morceaux un christianisme que dément le christianisme des apôtres, usurpé les grandeurs, la richesse, l'autorité, foulé aux pieds les rois de la terre, en invoquant le nom de Celui qui n'avait pas un lieu où reposer sa tête, de Celui qui était doux et humble de cœur.
De tout ce moyen âge, de tout ce sang, de toute cette oppression, de toutes ces iniquités, il sort un cri : Non, ce n'est pas l'Église ! c'est l'adversaire, qui
418 iNi^^eGSUT III
combat l'Évangile de vérité, At charité, de liiAÛère et de paix I
A entendre la plupart des iiistodec^^ même chté^ tieiis et pieux, Home serait l%^lise^ la ^rmtde Église^ et quiconque se sépare d'^e — pour aller à Chtiat — appartiendrait ou aux petites églises ou aux sectes I Si je m'appropriais un ttd langage, je crcmms blasphémer.
Le Seigneur n'a pas promis que l'Église ne s'effa* cerait jamais ici-bas; il a pr>oiSQâs que les portes de l'enfer ^i^pr^aiédfaê^2ii^j>a$ contre ^elle. Et elles ne prévaudront pas. Nous en avons pour gaomts ^nt de -témoins fidèles et meurtris que nous avons cenoontrés en plein moyen âge. Il est un iempsjoù «ia iemme fuit ^u désert. »
Et qu'elle eet belle là ! qu'elle est «touchaatet! Cojsabien nousavons été heureux l'autce jour, lorsque après avoir visité beaucoup de .la^;iâes :afidûs ef, désolées, nous avon^ enfin trouvé des oas»^ ces âittes ^simples etcourageu^es, ces bi^i^mée frères vaudois .que la main du Se^neur protégeait un Moment coo&neiop iureurs de Rome, la prétendue É^se 1
En les 'voyant, nous tes .av<»is r eeonnufi.^'e^ qu'il n'y a «pas deux vérités, il n^y ^ pas deux isaluts, il n'y il pas deux Évangiles ; le même amour divin qui nous^rafraîchtitiet nous restaure, faisait la force et Ja joie de ceux qui alocs appartenaient pleinement à Jésus^Christ.
Et maintenant , Messieurs, ne le «entez^jvous .pas comme moi ? nous avons besoin : be30ki, le ^ot n'est :pias tropifoirt, ide regarder en av^nt, de fious détCHir-
LE MOYEN AGE Eii iGÉNÉRAL M9
ner de ce triste moyen âge, pour nous hâter vers le temps où les premières iiiieurs de la Ré/orme vont blanchir l'horizon. Nous étouffons, il noufi faut de Tair respirable. Quand s'ouvrira-t-elle, cette Bible d'Ërfurth ! quand viendra--t-ii ce moment, mom^ent magnifique qui fait tressaillir les anges, où la gràoe et la vie se répandront sur les hommes, où la crcBX sanglante du Sauveur reparaitia, où son amour nous apprendra à aimer, où la foi en lui nous «apprendra .à obéir ! Je vois déjà les traditions qui s'écroulent ; je vois la fausse sécurité qui s'éclipse, et ce noble mal, l'inquiétude au sujet du vrai, qui se communique de proche en proche. L'entendez- vous « ce son doux et subtil » que l'âme humaine ne peut confondre avec aucun autre, et qui fait que l'homme, se retrouvant en présence de Dieu, enveloppe sa tête de son manteau 1
Oui, ils reprendront, les entretiens directs de Tâme avec Dieu; oui, le voile tombera, les clergés s'en iront, les assemblées mélangées mais vivantes qui font profession d'appartenir à Jésus-Christ se refor* meront humblement sous le regard du Seigneur; oui, la clarté aimable de la' vérité recommencera à luire, la terre surprise assistera à une création nouvelle; elle sentira passer sur elle comme une brise divine de sainteté et de Ubertéi
Cette brise, Messieurs, nous l'avons respirée ensemble, lorsque, au départ de notre course, nous contemplions les merveilles si belles, ^i simples, si . populaires de l'Évangile et de l'Église. — Depuis, nous avons été cbntraints de voyager au milieu des miasmes, nous avons traversé des contrées frappées
de mort. Mais de ce voyage nous rapportons quelque chose, nous en rapportons une soif^ une soif de revenir au pur Évangile, à l'Église au point de départ.
Pour comprendre ce que vaut l'Évangile, il faut avoir vu, n'est-ce pas, ce que les hommes en ont fait. Mais si les hommes ont agi, Dieu va avoir son tour ; la nuit est passée, le jour paraîtra bientôt. Oh ! la lumière ! la lumière 1