CINQUIÈME PARTIE
1° coup d'oeil d'ensemble sur les divisions territoriales de la gaule. — gaule celtique.
D'une façon générale, nous ne savons de la géographie de la Gaule, des mœurs de ses habitants, de leurs institutions politiques et de leur culte que ce que les Commentaires de César nous en ont appris.
Héraclée de Milet, qui vivait au vie siècle avant notre ère, Hérodote, Éphore et son contemporain Pythéas, qui vinrent au monde deux cents ans plus tard, Aristote, et plus particulièrement Polybe, n'ont pas ignoré l'existence des Celtes qui chez eux paraissent distincts des Gaulois, mais les renseignements qu'ils donnent sur ce peuple témoignent trop souvent de l'imperfection de leurs connaissances pour que leurs écrits puissent nous servir.
De nombreux efforts ont été tentés depuis César pour dégager l'origine des Celtes des fables dont l'antiquité a toujours entouré l'histoire initiale des peuples.
Il convient de citer, parmi les anciens, Diodore de Sicile
(V, 14), Appien [Guerre d'Illyr.) et surtout Ammien Marcellin (XV, 9); mais leurs travaux n'ont éclairé la question que d'un bien faible jour, et après dix-neuf siècles de recherches plus ou moins suivies, on ne peut que supposer encore, avec Augustin Thierry, que, « de toute antiquité, la race des Galls a occupé le territoire continental compris entre le Rhin , les Alpes, la Méditerranée, les Pyrénées et l'Océan » (1 ).
A l'arrivée de César, la Gaule était divisée en trois régions. « Les Belges, dit-il, en habitent une, les Aquitains une autre, et la troisième est occupée par ceux qui s'appellent Celtes et que nous appelons Gaulois » (2). De la province romaine, qui formait la quatrième partie de la Gaule transalpine, il n'en est naturellement pas question dans les Commentaires. Ne voulant raconter que ses guerres, César n'avait pas à décrire une région qui se trouvait assez complètement soumise depuis plus de cent ans pour ne constituer, en quelque sorte, que le prolongement même de l'Italie.
Les Celtes étaient séparés des Aquitains par la Garonne et des Belges par la Seine et la Marne (3). Le Rhône formait la limite orientale de leur pays.
Quelque peu explicite qu'il se soit montré à ce sujet, on peut encore inférer du récit de César que chaque grande région de la Gaule se partageait en civitates et que la eivitas
(1) Histoire des Gaulois, 5cédit, t ï, p. i!7.
Il est presque complètement inutile de rappeler que certains auteurs se sont approprié la théorie de Lemaire des Belges (Les illustrations de Gaule et singularitez de Troye, Lyon, 1509, in-4°), et ont attribué la fondation des principales villes de la Gaule à des princes phrygiens chassés de leur pays après la destruction de Troye. Une autre opinion, qui vaut à peu près tout autant, est celle qui fait remonter l'origine des Gaulois à l'aîné des fils de Japhet, surnommé Gallus par son père en souvenir du déluge (en hébreu, gallus [inondation]). (Cf. Lemaire des Belges, loc. cit., ch. II.)
(2) De bello gall., I, 1.
(3) Ibid.
elle-même, comprenant un certain nombre d'oppida, se subdivisait, à son tour, enpagi et envici.
Les Commentaires ne définissent pas la civifas, mais ils paraissent en faire le synonyme du mot natio. « Multa Caesarem, y est-il dit, ad id bellum incitabant. ... tôt civitatum conjuratio ; in premis ne hâc parte neglecta reliquae nationes sibi idem licere arbitrarentur » (1).
Le proconsul n'a pas énuméré non plus les cités gauloises. Alors que les écrits d'Appien (2), de Josèphe (3), de Plutarque (4) et de Pline (5) en accusent jusqu'à 400, c'est à peine s'il en a mentionné 82. Est-ce oubli ou défaut de connaissance de sa part? Je ne le crois guère, pour mon compte, car César devait être renseigné mieux que personne, surtout à la fin de la conquête, sur les divisions territoriales de la Gaule. Il se peut qu'il s'en soit tenu aux seuls peuples qui jouèrent un rôle plus particulièrement actif dans la longue lutte dont il triompha; néanmoins, il me semble qu'il est difficile d'admettre que la Gaule ait pu contenir 400 cités au sens de peuple ou de tribu que nous devons donner à ce mot. Que César en ait omis quelques-unes, cela ne fait aucun doute, mais le chiffre doit en être moins grand qu'il ne le paraît, et je croirais assez volontiers que les géographes des premiers siècles confondirent plus d'une fois les civitates et les pagi.
Rappelons-nous d'ailleurs que Strabon, qui vivait sous Auguste, n'indique que soixante cités pour toute la Gaule (6) ;
(1) De bello gall., 111, 10.
(2) Bell, civ., II, cl ; De rébus gall., IL
(3) De bello judaïco, II, xxvm, 5.
(4) In Caes., XV ; in Pomp. , LXXXVI1.
(5) Hist. nat., III, IV, xxxi.
(6) Geographica, IV, 3.
que Tacite, en l'an 97 de J.-C, n'en ajoute à ce nombre que quatre de plus (1); que Ptolémée, enl'an 147,n'encompte que soixante-quatorze (2), et que la Notice de la Gaule, dont je parlerai plus loin, n'en énumère elle-même que cent quinze.
Des cités qui ont été mentionnées par César, 27 étaient comprises dans la Belgique, 43 dans la Celtique et 12 seulement dans l'Aquitaine (3).
(1) Annales, III, 44.
(2) Ptolémée, I.
(3) Voici quels sont les peuples de la Celtique dont il est question dans les Commentaires :
Aedui. - (I, 23; VII, 33, 42, 55, 63, 90; VIII, 2, 4, etc.). Ambari (Aedui). — (I, 11, 14).
Ambibarii ? — (VII, 75).
Ambiliati. — (III, 9).
Ambluareti (clientes Aeduorum). — (VII, 75). Andes. — (II, 35 ; III, 7; VII, 4; VIII, 2(5). Arverni. — (I, 31, 45 ; VII, passim; VIII, 46). Aulerci. — (II, 34; III, 29; VII, 4; VIII, 7).
— (Cenomani; VII, 75).
— {Eburovices; III, 17; VII, 75).
Aulerci Brannoviees (clientes Aeduorum). — (VII, 75). Bituriges. — (I, 18; VII, passim; VIII, 2, 3, 4, 11). Blannooii (clientes Aeduorum). — (VII, 75). Boii. - (I, 5, 25, 28, 29; VII, 9, 10, 14, 17, 75). Cadurci.— (VII, 4, 64; VIII, 32, 34, 40, 64). Carnutes. — (II, 35; V, 25, 29, 56; VI, 2, 3, 4, 13, 44; VII et VIII, passim).
Curiosotites. - (II, 34; III, 7, 11; VII, 75). Diablintes. — (III, 9).
Eleuteri Cadurci. — (VII, 75).
Esuvii. - (IL 34; III, 7; V, 24).
Gabali. - (VII, 64, 75).
Helvetii. — I, passim; IV, 10; VI, 25; VII, 75). Lemovices. — (VII, 4, 75, 88; VIII, 46). Lemovices Armoricani ? — (VII, 75).
Lexovii. — (III, 9, 11, 17; VII, 75).
Lingones. — (1, 26, 40; IV, 10; VI, 44; VII, 9, 63, 66; VIII, 11).
Mandubii. — (VII, passim).
Namnetes. — (III, 9).
Nitiobriges. — (VII, 7, 31, 46, 75).
Osismi. - (II, 34; III, 9; VII, 75).
Le pagus était une fraction de la cité, pars civilatis (1). Son chef était investi d'un pouvoir judiciaire (2). De ce que les Helvètes en avaient quatre, on a voulu en conclure, bien à tort, que toutes les cités devaient en posséder ce même nombre (3). A la vérité, on ne sait rien de précis à ce sujet, mais il n'est pas possible de croire que les territoires des cités aient pu être partagés avec une telle uniformité, alors surtout qu'ils étaient très loin d'avoir la même surface, et que certains d'entre eux, — tel que celui des Boii d'Aquitaine, par exemple, — ne comprenaient à peine que quelques lieues.
Le viens était de même une subdivision du pagus. En de très nombreux endroits (4), César parle des vici de la Gaule ; il dit, en particulier, que les Helvètes en possédaient à eux seuls quatre cents (5), mais les Commentaires n'en citent
Pansu. —(VI, 3; VII, 4, 34, 57, 58, 61, 75).
Petrocorii. — (VII, 75).
Pictavi. — (VII, 4, 75; VIII, 26, 27).
Rauraci. — (I, 5, 29; VI, 25; VII, 75).
Redones. — (II, 34; VII, 75).
Ruteni. — (I, 45; VII, 5, 7, 64, 75, 90).
Santones. —(I, 10, 11; III, 11; VII, 75).
Segusiavi. — (I, 10; VII, 64, 75.)
Senones. — (II, 2; V, 54, 56; VI, 2, 3, 5, 44; VII, 4, 10, 11, 14, 56, 57, 58, 59, 60, 75),
Sequani. — (1, passim; IV, 10; VII, 66, 68, 75). Turones. — (II, 35; VII, 4, 75; VIII, 46). Unelli. - (II, 34; III, 11, 17; VII, 75). Vellavii. — (VII, 75).
Veneti. — (II, 34; III, 7, 8, 9, 11, 16, 17, 18; VII, 75).
(1) De bello gall., I, 12. Cette division administrative semble avoir été appliquée à Rome dès les premiers temps de la République. Le nom lui même dérive, sans contredit, du grec -rca-f o; (portion de pays).
(2) « Principes regionum atque pagorum inter suos jus dicunt controversiasque minuunt » (De bello gall.., VI, 23).
(3) A. de Gourson, Hist. des origines et des institutions des peuples de la Gaule armoricaine, 1. 1, p. 191.
(4) De bello gall, I, 12; II, 7 ; III, 19; VI, 43; VII, 14; VIII, 5.
(5) De bello gall., I, 5.
aucun appartenant en propre à la Celtique , et ils n'en nomment qu'un seul, celui d'Octoclurus, situé dans les Alpes, chez les Véragres (1).
Indépendamment de ses pagi et de ses vici, chaque cité avait enfin ses oppida. Suivant Festus, l'oppidum était ainsi nommé parce que les habitants que l'invasion menaçait s'y réfugiaient en y concentrant leurs ressources. « Oppidum dictum est, dit-il, quod ibi homines opes suas conferunt ».
César, qui cite 85 oppida par leurs noms, n'en indique point chez les Lemovices, non pas assurément parce que cette cité n'en comptait pas, — puisqu'on lui connaît au moins celui du Puy de Gaudy, près de Guéret, et peut-être aussi celui de Toulx-Sainte-Croix, — mais bien sans doute parce que les efforts des légions romaines n'eurent pas à se porter beaucoup sous les murs de ceux qu'elle avait. Les oppida n'étaient pas toujours des lieux inhabités ; c'étaient encore, et le plus souvent peut-être, des villes fortifiées qui peuvent être comparées à nos places modernes.
Je ne dirai rien des mœurs des Gaulois, de leur religion et de leurs institutions politiques pour ne pas entrer dans des détails qui sortiraient complètement de mon sujet et nécessiteraient d'ailleurs des développements trop étendus.